CONCLUSION SELON LUIZZI
A peine Luizzi et Caroline furent-ils éloignés de cette scène de désolation, que le baron raconta à sa sœur son entrevue avec Henri. Mais il la lui raconta en homme qui veut arriver au but qall s'est proposé ; c'est-à-dire qu'il passa sous silence les singulières réponses du lieutenant au moment où il l'avait abordé. Il ne dit point non plus à sa sœur Tair stupéfait et réservé du jeune homme ; il lui inventa un étonnement et une joie qui firent doucement rougir Caroline. Cependant, comme elle insistait pour savoir quelles avaient été les calomnies qui avaient déterminé son amant à lui rendre si brutalement ses lettres, Luizzi, qui ne voulait pas avouer combien il avait été léger dans son explication avec Henri, ne trouva rien de mieux que de rejeter toute la faute sur une personne dont la nature acceptait volontiers la responsabilité de tous les mauvais propos, et dont l'éloignement ne permettait pas à Caroline de s'informer exactement de la vérité. Madame Bamet, la notairesse aux manières si acariâtres, au parler si aigre, dont l'aigaille s'occupait sans cesse à réparer les trous des bas de son mari, et la langue à faire des brèches à la réputation des autres, madame Bamet devint l'éditeur responsable* des calomnies qui avaient dû dicter la conduite d'Henri. Caroline se laissa facilement persuader par son frère. Tous deux concertèrent les mesures à prendre pour qu'elle quittât la maison succursale des religieuses où elle se trouvait. Pour éviter des contestations qui pourraient être fort longues, Luizzi décida qu'elle n'y rentrerait point, et qu'ils se rendraient sur-le-champ à Laval. Un obstacle cependant les arrêtait l'un et l'autre : c'était le manque absolu d'argent. Luizzi pensa qu'il serait très-facile à Henri de lever cette difficulté. Il se rendit à pied à Vitré avec sa sœur, demanda un logement dans l'auberge la moins misérable de la ville, et y laissa Caroline pour aller voir le lieutenant. Il le trouva levé, malgré sa blessure, et écrivant.
«70 LES MtMOIRBS DU DIABLB.
Quand Lui»! em exposé m demande aa lieutenant, oeloi-ci devint fort embarrassé; il balbutia des excuses asses peu convenables, quoique cependant 1/ partkt très-plausible qu'un lieutenant ne fit pas d'économies sur ses maigres appointements. Le l)aron, pour qui, avec ses deux cent mille livres de rente, il semblait impossible qu'un bomme connu ne jpût pas se procurer sur-le-champ quelques milliers de francs, proposa très-naturellement à Henri de les emprunter à ses camarades ou à ToflOicier payeur du régiment. Mais le lieutenant lui fit compreddre avec mauvaise humeur qu'il ne pouvait avoir recours à la bourse d*officiers qui étaient aussi pauvres que lui, puis il finit par dire :
— Si nous étions à Paris, je ne serais pas embarrassé pour vous donner de quoi quitter ce maudit pays, dussé-je mettre mes épaulettes en gage; mais dans ce trou il n'y a pas même un mont- depiété. On a bien raison de dire que la Bretagne est un pays de sauvages*
Le baron trouva singulier qae le mont-de-piété fût pour Henri un thermomètre de bonne civil i8ati(Ni ; mais il n'en resta pas moins fort inquiet des moyens par lesquels il sortirait de sa fâcheuse position. Henri n'avait aucune ressource, et, d'après ce qu'il crut voir, Luizzi supposa que, s'il mettait tant de discrétion à s'adresser à la bourse de ses camarades ou de ses chefs, c'est qu'il avait été déjà plus qu'indiscret à cet égard. V^iupression de cette entrevue ne fut point favorable à Henri dans l'esprit du baron. Toutefois, celui-ci s'était fait un si beau plan de oonduite« il s'était créé un si noble rôle de protecteur, de frère dévoué et généreux, qu'il travailla le plus qu'il put à détruire en lui-même cette fâcheuse impression. Il se dit que c'est assez le fait d'au lieutenant d'eudetter sa jeunesse, et que tous ceux de la bonne comédie et des bons opéras-comiques^ qui séduisent si galamment les femmes, ont presque toujours autant de papier timbré que de billets doux dans leurs poches. Luizzi regagnait la maison où il avait laissé sa sœur en s'entretenant avec lui-même, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par un cri de surprise et par son nom prononcé d'une voix étonnée. Luizzi regarda et vit un voyageur qui descendait d'une diligence qui relayait. Cet homme, c'était M. Barnet, le notaire.
•— Pardieu I s'écria Luizzi, c'est le ciel qui vous envoie. — Et c'est lul^qui me fait vous rencontrer. Que diable êtes- vous donc devenu, depuis dix-buit mois ? Je vous ai écrit vingt fois^ et mes leUres sont toutes restées sans réponse. -^ J'ai fait un voyage a l'étranger, répondit le baron avec eihbarras. Mais vous, quel motif vous amène dans ce pays? — Un très-important comme affaire, el un autre non moins important comme affection. Lé premier est
LBS MÉMOIRES DU DIABLE. »7i
un procès d'où dépend la fortune d*un de mes clients, plut d'un million et demi, ma foi! C*est une affaire grave : il ne s'agit pas moins que d'un testament supposé qui priverait le marquis de Brîdely de soixante mille livres de rente. — Le marquis de Bridely I dit Luizzi, je le connais, ce me semble ; n'est-ce pas le troisième fils du vieux marquis... tine espèce de misérable?... •— r^on... non... dit Barnet tout bas d'un air de confidence, il est mort; il s'agit de son fils qu'il a reconnu et légitimé. — M. Gustave 1 s'écria le baron, mais c'est un autre intrigant... — Ses droits n'en sont pas moins incontestables, repartit le notaire; et le bon droit, voyez-vous, monsieur le baron, est toujours respectable, même quand il s'applique à un fripon. D'ailleurs, M. de Bridely s'est montré ce qu'il devait être en cette circonstance. C'est moi qui ai découvert rbéritage que le basard lui envoyait, il m'a chargé de la direction de l'affaire, et, si elle réussit, il s'agit pour moi d'une somme de cent mille francs. — Cela vaut bien la peine de faire deux cents lieues, repartit le baron. — Et cependant, répliqua Barnet, peut-être l'espérance d'un pareil bénéfice ne m^eùt-elle pas décidé à quitter Toulouse, si je n'avais pas dû voir dans ce pays une personne qui vous intéresse aussi, monsieur le baron. — Caroline? dit Luizzi. — Vous l'avez vue? — Oui, je l'ai vue, elle est ici. — Allons, allons, en voUure I cria le conducteur. — Ne vous arrêtez-vous pas à Vitré? dit Luizzi à Barnet, qui s'avança vers la diligence. — L'affaire Bridely se plaide demain à Rennes ; je n'arriverai que ce soir, et je serai forcé de passer la nuit avec l'avocat qui est chargé de notre cause, pour lui donner connais* sance des pièces importantes que je lui apporte* — Mais Caroline? dit le baron. — Je comptais lui écrire et la voir à mon retour. L'époque de sa majorité approche, j'ai à lui rendre compte de sa fortune, et je suis ravi que vous soyez présent pour juger de l'usage que j'en ai fait, quoique je regrette que tout cet argent doive passer dans un couvent. — - Mais non, reprit vivement Luizzi ; Caroline se marie. — Bah I fit Barnet en quittant le marchepied de la diligence ; et avec qui? — Avec un militaire, un certain M. Benri Donezau.
Barnet fronça le sourcil.
— Je connais ce nom-là, il me semble... — hn voiture donc! cria le conducteur. Il n'y a plus que vous. Monsieur. Nous avons deux heures de retard sur Laffitte et Caillard, et nous ne les rattraperons pas. — Adieu doncl dit Barnet, donnez-moi votre adresse ici. — : Je compte partir demain, je retourne à Paris. — A Paris doncl J'y repasserai pour vous voir, car nous avons bien des afiaires et de bien graves à décider ensemble. — Un moment I dil
272 LEâ MËHOIRBS DU DIABLE.
Lnizfi. Par nn accident trop long à vous expliquer, j'ai été arrêté par des chouans, dépouillé et volé, et je me trouve ici... — ^ Sans argent, dit Bamet. Diable! c'est embarrassant; moi-môme je n'ai pris que juste ce <iu'il me fallait pour mon voyage, car Je savais que j'aurais à traverser un pays en pleine guerre civile. Voici donc tout ce que je puis pour vous : c'est une lettre de change sur un négociant de Rennes. Vous devez facilement trouver à la faire escompter, à moins que vous ne préfériez que je vous en envoie les fonds. Vous les aurez demain à midi au plus tard. — J'aime mieux cela, dit Luizzi, qui pour de bonnes raisons ne se souciait pas d'aller chez un banquier où Ton aurait pu lui demander nn passe-port répondant de son identité.
Luizzi et Barnet se séparèrent, et le baron dit sa rencontre à sa sœur. Celle-ci n'avait point de si bonnes nouvelles. L'une des sœurs du couvent, ayant appris ce qui s'était passé chez Jacques et ne voyant pas Caroline rentrer, était venue pour la questionner à ce sujet. Irritée de la nouvelle résolution de Caroline, elle la menaça de la dénoncer aux autorités, et, bien qu'elle n'eût aucun droit, cette menace épouvanta la jeune fille. Luizzi en fut encore plus troublé, car, s'il lui fallait paraître devant un magistrat quelconque, il n*avait aucun moyen de justifier ou ce qu'il était ou les droits qu'il pouvait avoir sur la jeune religieuse. Il se décida d juc à quitter Vitré dès qu'il le pourrait. A peine avait-il pris ce parti, qu'il reçut un billet d'Henri qui lui écrivait pour lui dire que la fièvre venait de le reprendre et qu'il lui était impossible d'aller demander son pardon à Caroline. Luizzi se rendit en hâte auprès du lieutenant, qu'il trouva véritablement alité. Il fut convenu entre eux que Luizzi partirait immédiatement pour Paris, que pendant son séjour il obtiendrait la permission du ministre de la guerre, ferait publier les bans, et qu'aussitôt sa blessure guérie, Henri les rejoindrait. Tout cela réussit à merveille, du moins quant aux projets de départ de Luizzi. Le lendemain il reçut l'argent promis par Barnet, et trois jours après il était à Paris.
Aussitôt après son arrivée, toutes )es journées de Luizzi furent occupées à enseigner à Caroline le monde extérieur où elle allait entrer. Ce furent des acquisitions nombreuses de meubles, d'étoffes, de robes, de parures ; ce furent des spectacles où il rencontra beaucoup de ses anciens amis, qui l'accueillirent comme un homme revenu d'un voyage en Italie ou en Angleterre, et qui ne s'enquirent point du motif de son absence. Il en présenta quelques-uns à sa sœur, et en peu de jours la loge' de Luizzi à l'Opéra devint le rendez-vous des plus élégants qui demandaient la faveur de venir offrir leurs hommages à la belle Caroline de Luizzi. Tout
marchait aa gré des désirs du baron. Il venait d'expédier à Henri la permission du ministre de la guerre, et le lieutenant annonçait que sa blessure lui permettrait bientôt de se mettre en route, lorsqu'un matin que le baron était seul avec Caroline dans son appartement, on Tint annoncer à la jeune fille qu'une dame demandait à lai parler. Caroline ne connaissait aucune fenmie à Paris ; Luizzi D'avait voulu la présenter nulle part avant son mariage, embarrassé qu'il était du nom sous lequel il pouvait la produire dans le monde. Ils furent donc tous deux fort étonnés de cette visite, et Caroline fit demander le nom de la personne qui se présentait. Le domestique revint et annonça :
— Mademoiselle Juliette Gelis.
A ce nom, Caroline poussa un cri de surprise et s*élança vers rantichambre, où elle se précipita dans les bras de Juliette avec la joie d'une amie confiante qui retrouve son amie la plus chère. Puis elle rentraîna rapidement vers le salon et la présenta à son frère. Luizzi regarda cette femme avec curiosité pendant qu'elle le saluait les yeux baissés. Il vit que le portrait que sa sœur lui en avait fait h'était point flatté; mais ce qu'il remarqua et ce qui avait dû échapper à l'ignorance de Caroline, c'était l'air de langueur ardente qui respirait dans les traits légèrement fatigués de mademoiselle Gelis, c'était la souplesse rompue de ce corps élancé et svelte, qui semblait lui attribuer le pouvoir A^enlacement d'un serpent, quand elle voulait saisir une proie/ ou la grâce flexible d'une bayadère amoureuse, quand elle voulait étreindre un amant de ses caresses. Cependant Luizzi ne s'arrêta point à ces pensées, et il résolut d'écouter attentivement Juliette pour la juger sur de meilleurs indices que le visage et la tournure.
Après les premiers épanchements d'un doux revoir où deux amies se jettent vivement les paroles et les baisers et les serrements de mains, il fallut bien arriver aux explications. Luizzi se chargea de raconter sa rencontre avec Caroline et sa rencontre avec Henri Donezau. Il le fit, en observant l'effet que son récit produirait sur Juliette. Celle-ci écouta le baron le sourire sur les lèvres, avec de doux mouvements de tète qui semblaient approuver tout le bonheur que son amie devait au hasard ; puis, quand on en vint à Henri, ce fut un étonnement joyeux. Elle se tourna vers Caroline en lui tendant la main, et lui dit avec un accent du cœur où semblait vibrer l'écho de la joie de Caroline :
— Tu seras donc heureuse 1 Oui, heureuse, car il faimait bien. Et c'est un noble jeune homme.
Puis, se tournant vers Luizzi, elle continua avec une grâce charmante:
t14 LES MÉMOIRES DU DIABLE.
— le iTMifl vemepcto pour elie, Moneienf . C'est votfe sœnr; mads VQW ne savez pas comme moi eombien elle mérite le bofihenrqne Tens lui donnez. Ea la faisant heureuse, tous payez ia dette des antres.
Une larme brillait dans les yeui de Juliette, une larme dorée où se reflétait le rayonnement d*une àme reconnaissante, qui, ne peuvant rien pour celle qu'elle aimait, remercie celui qui a le pouvoir de récompenser. Tous les doutes, tous les soupçons de Lnizzi s'effacèrent devant tant de dévouement et de sincère affection, et ii s*appréta à écouter avec intérêt le récit qae Caroline demandait instamment à Juliette.
— Hélas I répondit celle-ci,rieB n'est plus simple que ceqiii m'est arrivé. Quand tu as été loin du couvent, je m'y suis trouvée bien isolée, car toi seule y étais mon amie ; bien persécutée, car toi seule m'y protégeais. Le courage, ou plutôt l'amitié qui m'avait soutenue, cette force que je croyais en moi et qui n'était qu'en toi, m-abandonna tout à coup. Je pris en effroi Tavenir que je me faisais, et rimpossibilité où j'étais d*y échapper ne fit qu'accroître mon désespoir. Je n'osais l'avouer à ma nière, qui eût peut-être accepté la charge que ma présence chez elle lui eût apportée, mais dont je ne voulais pas augmenter encore la gène. Cependant elle avait deviné ma douleur, et elle s'en accusait. Ce fut alors qu'elle t'écrivit pour te remettre l'argent que tu avais amassé pour toi...
Juliette ^'arrêta, et Caroline lui dit:
— Mon frère sait tout...
Juliette continua :
— Ses lettres et les miennes restèrent sans réponse. — La supérieure de Toulouse a dû opprimer les vôtres, et celle d'Evron en a sans doute fait autant pour celles de madame Gelis, dit le baron.
Juliette baissa iBs yeux, et répondit doucement :
— J^ n'accuse personne d'une telle infamie, quoique les traitements que j'ai eus à supporter doivent me faire croire quie ces pieuses feraniBs en ont été capables. — Mais enfin, dis-ipofce qui t'a amenée à Paris, reprjt Caroline avep impatience. — Une mauvaise action dont je viens me confesser à toi, repartit Juliette, mais une mauvaise action qui n'est pa«; irréparable. Au moment où le courage me manquait tout à fait, un vieil ami de ma ipère qui habite Paris Iqi écrivit pour lui proposer l'acquisition d*un étabîissement pareil au sien, un cabinet de lecture. C'était une affaire précieuse, et avec de l'argent comptant on pouvait l'avofr à un nersde sa valeur réelle. Caroline, et vous, Monsieur, vous ignorez ce que c'est que ia pauvreté, vous ignorez ce que cf est qu'une
LSa HtMOIRES ]ftV DIABLB. «17^
mère à qui l'on offra l'espéraace d'^iradher ha fijle à nae existence de misère, de se réunir à elle, de lai faire un av^ir*
Jaliette s'arrêta encore, comme suffoquée par Tavea qu'elle allait faire ; puis elle reprit d'un accent étouffé i
— Ma mère, ne Taccuses pas! ma mère osa disposer de l'ar* sent que tu lui avais fait remettre, elle apheta oet établissement, et Bons vînmes à Paris... Mais cet argent est prêt, reprit vivement Juliette dont la voix avait baissé en faisant ce pénible aveu. Il est prêt, et je te l'apporte. Depuis buit jours que je sais que tu es à Paris, e'est pour pouvoir te le rendre que j'ai tardé à venir te voir ; j'ai fait ressource de tout, et maintenant je viens sans peur et sans bonté te dire que je t'aime et que je suie heureuse de te revoir.
En disant eela, Juliette fit un geste comme pour chercher dans la poche de sa robe.
— Que fats-tu? s'^rla Caroline ; je ne veux pas, tu t*es gênée peut-être. Non, Juliette, non. Veux^u que ce sbit mon padeau de noces, non pas à toi, mais à ta bonne mère?... -«•- Acceptez, 4fa<demoiselle, dit LvAlii tout attendri des nobles sentiments de Juliette et de la gracieuse libéralité de sa soeur.
Juliette se défendit longtemps et finit par accepter. LuiEzi jugea à propos de les laisser ensemble, pensant qu'il devait y avoir entre ces deux cœurs de jeunes filles bien des confidences naïves qu'elles n'oseraient se faire devant lui, et, tout à fait rassuré sur l'avenir de ea sœur par le témoignage de Juhette et par l'intérêt qu'ell^même lui avait inspiré, il s'éloigna.