T0!IB II
m LES MÉMOIRES DU DIABLE.
grâce à toutes choses qu'elle les rend sans conséquence , on voyait qu'il souffrait à faire ce qu'il faisait, c'était du fer qui ployait. Enfin cet homme, aux pieds duquel rampait la pauvre Thérèse qui le voyait lui échapper, rampait à son tour devant tous les caprices de Torgneilleuse Eugénie.
«— - Voulez-vous que j'abandonne Thérèse, lui disait-il, que je la reçoive mal ? — 0«'est-ce que ï^efa me fait? «
Alors, quand Tliérôse arrivait le soir chez Euî^^énie, «^fij'e d'y trouver celui qui l'avait taoi poursuivie ei qu'elle poursuivait à son toiu", Arthur la maltraitait parce qu'elle, ne pouvait même exciter la jalousie de sa rivaîe. Cependant le temps se passait et Arthur n'avançait point dans le cœui" d'Eugénie; car, tout en battant son orgueil par sa servilité, il le blessait par l'offre d'un amour qui né parlait que dV mour. Dans un cœur sJjqissi endurci et aussi absolu que celui d'Arthur, un tel état dé choses ne pouvait durer longtemps ; et, sentant son impuissance à domiiier cette fille par la séduction, il employa la menace.
Un soir, un dimanche, note bien ce jour, il a sa place marquée dans presque toutes les fautes des peuples catholiques, Arthur vint le soir. Comme à l'ordinaire tout le mondé était absent, et il avait donné à Thérèse un rendez-vous assez lointain pour qu'elle n'eût pas le temps de revenir assez tôt et le surprendre. Il entra chez Eugépie, et là il osa vouloir arracher par la violence une victoire qui échappait à son infernale séduction. Elle lui échappa encore; mais ce fut après un combat long, douloureux, atroce, combat où une jeune fille ne laisse, pas sans doute son honneur, mais où elle laisse sa pureté, où elle voit déchirer des voiles sacrés, où elle arrache tout meurtri des bras d'un misérable le corps blanc et vierge dont son regard seul savait la beauté. Ainsi, loi*squ'Arthur, fatigué de son infâme poursuite , s'arrêtait del)out, haletant et furieux devant elle, Eu^uîe était sur sa misérable chaise, innocente encore, mais pleurant là fleuî* de sa pureté; c'est le duvet si doux qui enveloppe îe froit mûr et (ju'une main grossière lui enlève, saps que pour céîà le fruit soit tombé ou cueilli. Et comme elle pleurait ainsi à grands sanglots et à grandes larmes, Thérèse parut, Thérèse jalouse, qui avait deviné qu'Arthur lui avait trop promis de ven^r déson reprocha ffétreia coninlicè d* Arthur et deTavoir trompée
loi. CéUAt trop Ipour la malbenrei^e ; elle se releva, elle les chassa tous deux, et \fi soir môme die écrivU à lady Lu^fl^y qu^elIè ne pouvait continuer a travailler pour elle.
n y a une cbose qifè tu ne sais pas, mon uaitre, c'est jusqu'où peut desc,enç&p Tapi^our quand 11 a brisé les liens de l'honneur : je vais te l'apprendre. Thérèse jalouse d'Eugénie, Thérèse qui se savait abandonnée pour elle, Thérèse qui la haïssait, Thérès^e revint l,e lendemain lui demander spn f^don et le pardon d'Axthur. Arthur Tavait voulu, et elle avait obéi. A ce prix, il lui avait promis de l'aimer encore, et ell^ l'avait cm, et elle était allée vers sa rivale s'bumilier pour obtenir la grâce de so^ amant. Ah 1 c'est qùé vous Èp^& dç cmejLs tyrans, mon maître, quand vous tenez dans vos mains one pauvre fille dont vous avez rendu le cœur fqp ou 1^ tête folle, qjôand vous pouvez, après l'avoir perdue devanjt elle, la perdre encore devant sa fajnille, la faire chasser, 1^ )ivrer au mépris. Arthur savait qu'il pouvait tout cela, et jil en usait. Engépie eut pitié de tant d'humiliation; elle aurai^ tant souffert d'être descendue si bas, qu'elle ne voulut pas ajouter à une souffrance qui^ui seniblait si ^oce. )ËlJe pardonna à Thérèse de l'avoir soupçonnée et la laissa re;i^rer dans sa maison. Arthur osa y revenir en plein jour devant Jeanne, et il vint de la part de sa mère s'étonner de ce que la pauvre fille qui avait promis son travail contre un riclie salaire refusât de tenir sa parole. Elle voulut s'excuser, ipaiç, Jeanne devint pâle de colère à la nouvelle de cette f}éc;sion' de sa fille, décision prise sans sa volonté, et elle ,sç contenta de répondre :
« — Lai^ssez, Monsieur, laissez ; je me charge de lai /^re Ibir son ouvrage. »
Arthur se retira, soit qi]L'y ignorât par quels moyens Jeanne comptait arriver à vaincre la résistance de sa fille, soit j(j[Qp la férocité de son désir ne reculât pas .^ev^pt ^'IdéjB de la livrer aux mauvais jlraitej9[ienJ^ de sa mèriç, pour qu'Uçla Ini livrassent brisée dans ^on cœur et da^s soj^ corp;s. j^is Eugénie osa tout dire à sa mère, et il fallut bien que pelle-ci consentit à ce que l'honneur de sa ^le avait décidé, fl^s, obligée de céder sur ce point, elle iaUribu^ à Eugénie ^i^SQ" leDce (p^'elle avait subie.
« — §i tu ne faisais pas ainsi la grande <iame, lui dit-elle, si ta n'attirais pas les regards de Itout le monde e^i te parant comme fi ta j^vais des reotes, on ne couiçrait pas api;è.s tfiu
iiî LES MÉMOIRES DU DÎABLfi.
Mais cela finira. Je jetterai an feu toutes ces robes de mousseline et ces fichus brodés, et, quand on verra que tu n'es qu'une honnête et pauvre ouvrière, on te respectera. On ne méprise que ceux qui ont Tair de mépriser leur état; et, si ce jeune homme ne t'avait pas méprisée, il ne t'aurait pas traitée ainsi. »
Crois-tu qu'il y ait beaucoup de cœurs assez puissants pour résiter à une pareille interprétation de leurs malheurs? crois-tu qu'il n'y a pas des heures où Ton voudrait avoir commis toutes les fautes qu'on vous reproche, pour ne pas en être réduit à maudire son innocence ou sa vend, le pire des désespoirs? Cette heure venait pour Eugénie. Elle sentit qu'elle en avait assez de -ces Injures e;rossière.s, assez de ces mauvais traitements, assez de sa résistance méconnue, assez de ses larmes cachées et de son supplice de tous les jours. Elle sentit qu'elle en était venue au point de réaliser le mot qu'elle avait dit à sa mère :
« — Prenez garde! vous me pousserez au mal. »
Et, dans l'effroi de ce désespoir qui pouvait la livrer à une faute,<elle préféra un crime. Voilà ce que j'appelle de Torgueil, mon maitrel De peur de succomber faiblement à son malheur, elle voulut le briser avec elle. Eugénie, égarée, éperdue, courut vers la fenêtre et s'élança.,. Sa mère la retint par sa longue chevelure, dénouée dans les mouvements désespérés qui avaient précédé cette résolution; elle la retint et la tira de toute sa force vers l'intérieur de la chambre sur le carreau, où elle demeura comme morte, une épaule démise et la tête sanglante.
Tu vois, mon maître, que ces petites grisettes dont vous parlez du bout des lèvres sont bien heureuses d'être aimées par vous, et que l'honneur que vous leur faites doit suffire à la joie de toute leur vie I
— Trêve de leçons ! dit Luizzi, tu les adresses à un homme qui du moins n'a pas de pareils torts à se reprocher. — Je les adresse, repartit Satan, à l'homme qui tout à Theure m'a dit pompeusement du haut de son titre de baron : « Racontemoi toutes les infamies de cette femme. » Ah 1 tu veux savoir des infamies, je vais t'en dire.
Quelques jours après, et lorsque Jeanne avait éië forcée de quitter sa fille malade pour retourner à ses occupations, Arthur revint. C'était un soir. U était en grande toilette et sans chapeau. Il entra rapidement. Eugénie poussa un cri
en le voyant, et se serra dans son lit autant qu'elle le pouvait avec son bras attaché.
« — Eugénie ! s'écria Arthur, il y a une heure, j*ai appris que vous étiez malade, et me voici. Ma mère sait pourquoi je Tai amenée ici, et ma mère m'a défendu de sortir. Elle a ordonné aux domestiques de me surveiller, en me menaçant de me faire repartir pour l'Angleterre si je vous revoyais. Mais ce soir il y a bal chez elle, et je me suis échappé. Je suis venu sans chapeau; je suis venu, toujours courant, vous demander pardon. »
Cet homme qui parlait ainsi n'avait que vingt ans. Crois-tu qu'on doive se défier, à dix-sept ans, d'un enfant de vingt ans qui parle haletant, la voix entrecoupée, les larmes dans les yeux? Eugénie, la pauvre fille isolée, souffrant dans son lit, eut pitié de la souffrance de cet homme qui avait quitté un bal pour elle.
Eugénie crut à la folie d'un amour qu'elle ne partageait pas, et elle répondit doucement :
« — Eh bien, je vous pardonne; mais laissez-moi, ne rêviez plus, vous me tueriez. »
Il promit de ne plus revenir, et revint tous les soirs, durant un instant qu'il savait dérober à la surveillance de sa mère, surveillance à vrai dire assez insouciante et endormie par l'apparence d'une entière soumission à ses ordres. Pendant ce temps, un médecin que le hasard semblait avoir conduit chez Jeanne, et qui, difhit-il, avait appris d'un voisin la maladie d'Eugénie, un médecin envoyé par Arthur était venu la soigner. Lui-même, chaque soir, apportait furtivement les médicaments ordonnés. C'était un dévouement, un repentir, un respect, qui touchèrent Eugénie. Au bout de quelques jours elle ne lui dit plus de ne plus revenir, e'c quelques jours en^^ore après, et lorsque Eugénie commençait à reprendre espérance en la vie et foi en la sincérité d'une vraie affection, l'implacable coureur de femmes, qui è'était dit : « cette fille sera à moi, » recommença avec cette femme, étendue sur un lit, désarmée de ses vêtements, faible de sa blessure, la lutte épouvantable où il avait été vaincu la pre- . mière fois. Je ne te dirai pas ce qu'elle eut d'horrible et de l désespéré du côté de la victime, ce qu'elle eu; de féroce et d'acharné du côté du bourreau ; mais ce fut en tombant de ce lit sur le carreatf qu Eugénie, brisée de douleur et de désespoir, perdit les forces de son corps et de son âme, et ce /
lU LBI^ ÀÉMdikéS bi] DIABLE.
mi hx ce carreau qu'elle ferma iès yêiix et sef &t : « Ù n'y a pas de Dienl » Elle m'appartenait.
— Elle t'appartenait I s'écrià Luizzî, elle t'appartenait parce que la force lui avait manqué, à la pauvre fille, parce qu'elle était la proie d'un monstre à qui tu avais soufQé ta rage! Àhl non, mons Satan, non, elle ne t'appartenait pas. — Pauvre fou, reprit le Diable, qui me crois presque aussi méchant et aussi stupide que les hommes I elle ne m'appartenait pas parce qu'un misérable l'avait possédée, mais parce que son orgueil avait une flétrissure à cacher, parce qu'elle était assez perdue pour avoir douté de Dieu. Ëcoiite-moi bien, et ne me demande pas compte de ce que je vais te dire. Ce que je vais te dire est vrai ; tu l'expliqueras si tu le peux, si ton intelligence arrive à comprendre l'inflexibilité dé ces caractères trempés dans l'orgueil. Eugénie était tombée, tombée innocente ; elle se releva coupable. Elle n'ainîàît pas cet homme, elle le haïssait, et quand cet homme lui dit qu'il reviendrait, elle lui dit :
« — Revenez, revenez, et je serai votre esclave, et je vous appartiendrai jusqu'à ce que vous soyez las de moi ; mais vous ne direz pas que vous m'avez perdue. Pour vous garder le secret de votre crime, j'en prendrai la complicité, si vous voulez m'en sauver la honte. »
— Ahl ahl* ajouta Satan, tu vois bien qu'elle m'appartenait. — Elle t'a échappé depuis? — Tu verras. Mais ce que tu peux déjà voir, mon maitre, c'est que tous les vices mènent au même but. La faiblesse de Thérèse, la soif d'un .amour désordonné l'avaient faite l'esclave de cet Arthur, et l'orgueil d'Eugénie, la soif de cette supériorité qui avait été le rêve de sa vie, la jetèrent un instant au rang de la rivale qu'elle méprisait. Qu'Arthur la menaçât de divulguer sa honte, et Eugénie trompait sa mère pour le recevoir ; qu'il la menaçât de dire qu'elle était sa maîtresse, et elle allait chez lui en secret, déguisée en homme. Thérèse n'en eût pas fait davantage. Cependant, de tous les regards éclairés dont Eugénie s'épouvantait, ceux de Thérèse l'eussent humiliée plus que tous les autres, et elle fit jurer à Arthur qu'il avait complètement et pour jamais abandonné cette fille. U faut te dire aussi que ce n'était pas vainement que cet homme , si fort qu'il fût, avait lutté contre cette femme. Tout vainqueur qu'il était, il était sorti du combat avec de graves atteintes. Le triple bronze de sa^ vanité, de son égoïsme et de sou libefti*
LES irfÈMOIEËS Dti DIÂBLÉ. {fS
^i^ë S'èiiii brisé côttre ce cœur &àt\et et avâM fàissé âè iarges ôtitertureâ à la cràf nte et à Tarûotir. À son tonr, ÂrlhÙr «'ivaii peur d'Èùgénie, et îî en avait peur, le tiilSérablè, parce qu'il n'avait pu là biep^riser. Il la tyraniïiâàit d'autant plus qu'il sentait qu'elle lui était supérieure; II n'avait eu de cette femmb que son corps, il le comprenait, et îi voulait avoir son âme. C'est pour cela qu'il la trompait. Voici cominent : Thérèse était revenue che^ Eugénie, Thérèse plus calme et ne ]iarlant plus d'Arthur. Écoute bieù, mon ïnàltre. Ce que je vais te dire est une scène bieii vulgaire, mais elle a décidé de Texistence d'Eugénie ; il faut donc que tu là connaisses dans tous ses détails pour connaître toute cette femme, tin jour, Thérèse demanda à son amie de lui prêter quelques objets de toilette , dont elle avait besoin pour le lendemain. Elle avait, disait-elle, à se présenter chez une grande danie (juî voulait l'établir, éi elle voulait s'y présenter convenâblétiient. Eugéfïie lui doùna tout ce qu'elle avait de plus beati. N'oublie pas que c'est l'histoire d'une ouvrière que je te racôhte : en t'ex()liquant les sentiments d'élite qui vivaient avec elle, je t'ai fait perdre de vue peut-être l'aspect extérieur de cette histoii*é, taùt vous êtes peu habitués à comprendre les supériorités de cœur, si elles né sont pas Vêtues de grattds noms et si elles né marcheât pks dans de hautes sphères. Je teviehs donc aux misères màtérieliés de cette vie si poétique. Eugéiïie prêta à Thérèse, comme je te l'ai dit, toni éè qu'elle avait de plus heail. Ce he fut ni tiar indifférehce ni par crainte qu'elle agit ainsi, ce fût par pitié potir cette pâtivre fille à qui elle avait enlevé, sahs lé vou<» loif , l'amant qftl'elle adorait, et â l'égard de làqdellè elle n'avait |iàs même cette excuse, d'aimer cet atnstfit. Elle voulut ràîder autant t|u6 possible à troilver ailleurs une èdmfiëtfsàtiûh à son désèspdir , et elle s'ofTrit à la parer elle-même pouf la faire mieux venir des personiies chéi qui elle déVait se présente^. Mais Thëfése refusa, et biefntôi après elle quitta Eugénie, eh t)roihettant de lui apprendre le tendefnain le résultat dé Se Vlsiie. Le soir de ce lendemain, Arthur devait venir chè^ Eiigéhie; mais depuis longtemps ^^es visites avaient été feinarquées, et Jeanne , avertie par lé murmdife des voisins, décrara à sa fille que, si elle osait croire ce qu'on lui avait raconté, elle la chasserait de sa maison. Quinze jours auparavant, si Jeanne eût fait une pareille menace â sa lillet celle-ci l'aurait bravée et en ettt peut-éire prévenu l'ac-
complissement en quittant la maison de sa mère. Ce n*eût été alors qu'un malheur de plus, et un malheur immérité ; mais, à ce mome&t, c'était devenu une dégradation publique, un juste châtiment, du moins aux yeux des étrangers ; elle courbe, lionc la tête sans répondre et sans que sa mère reconnût sa faute dans sa soumission. Cependant, le lendemain venu, au lieu de se rendre directement à Tatelier de madame Gilet, chez qui elle était rentrée, elle voulut aller prévenir Arthur de ne pas venir dans sa maison, où elle savait qu'elle serait espionnée. Elle gagna rapidement son hôtel, passa devant le concierge en lui jetant le nom de lady Ludney, mais, au lieu de s'arrêter au premier étage, elle monta jusqu'au petit appartement qu'Arthur occupait au second. Cet appartement se composait d'une petite antichambre, d'un salon et d'une chambre à coucher qui se suivaient en enfilade. Par un singulier hasard, Eugénie trouva ouverte la porte qui donnait sur Tescalier ; elle traversa rapidement l'antichambre et le salon, et arriva jusqu'à la porte de la chambre d'Arthur. Elle était fermée au verrou, et celui-ci, entendant l'effort qu'on faisait pour rouvrir, demanda :
« — Qui est là?— C'est moi, c'est Eugénie, » répondit la pauvre fille toute tremblante : et presque aussitôt elle crut entendre dans la chambre une autre voix que celle d'Arthur.
Il était sept heures du matin, et Eugénie ne s'étonna pas quand Arthur lui répondit à travers la porte :
« — Attendez un moment, je me lève, je suis à vous. »
Elle s'assit dans un coin du salon, écoutant si le murmure qu'elle avait cru entendre se renouvellerait. Elle allait s'approcher de la porte, lorsqu'elle aperçut un bout de ruban rose passant sous les plis d'un rideau fermé. A cet aspect, comme si elle eût été frappée d'un coup terrible et soudain, elle se leva et marcha, pâle et tremblante, vers ce ruban. Elle hésita un moment à y toucher, comme si elle allait mettre la main sur un fer rouge ; enfin elle écarta le rideau, et reconnut le bonnet qu'elle avait prêté la veille à Thérèse ; elle regarda alors autour d'elle avec une indignation et une épouvante indicibles, et,, sous le coussin d'un canapé, elle reconnut le beau fichu qu'elle avait prêté la veille à Thérèse. Elle continua sa recherche et elle trouva, jetés dans un coin, les beaux bas qu'elle avait prêtés la veille à Thérèse : tout cela souillé, tout cela jeté honteusement à travers la chambre, tout cela attestant le désordre du moment où cette fille s'é-«
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tait dépouillée de cette parure si soigneusement et §i virginalement conservée par Eugénie. Cette misérable circonstance fui grande pour la pauvre fille; elle fui offrit une image parlante de ce qu'était devenue Thérèse, Touvrière si coquette, si élégante, si rangée! Elle s'épouvanta et se de-, manda si elle même, livrée au même séducteur, n'en viendrait pas à jeter ainsi autour d'elle tout sentiment de retenue, comme étaient jetés ces habits ; et Teffroi du vice était si fort dans Tàme d'Eugénie, que cette première, ^pensée domina la colère et l'indignation que toute autre femme eût éprouvées à sa place. Arthur entra dans la chambre au moment où Eugénie tenait dans ses mains ce bonnet, ces bas, ce fichu. Il s'en aperçut et s'approcha d'elle, ne sachant s'il devait prévenir par la menace ou par les larmes une scène scanda^leuse et violente. Eugénie ne lui donna pas le temps de se tromper sur la voie qu'il devait suivre; elle le regarda avec un froid mépris, et lui dit avec le dernier dédain :
« — Milord, lorsqu'on est le fils d'un pair d'Angleterre el qu'on a une maîtresse pauvie, on ne la laisse pas aller mendier de quoi se vêtir, pour qu'elle ne vienne pas avec des baillons dans le riche hôtel de son amant. 0ites à la vôtre, milord, que je lui fais l'aumône de ce qu'elle m'a emprunté. »
Aussitôt elle jeta à Arthur tout ce qu'elle tenait dans ses mains, et se disposa à sortir. 11 voulut la retenir par la force et se plaça rapidement devant la porte. Mais elle ne lutta pas, elle le couvrit encore une fois du même regard méprisant qu'elle lui avait lancé, et alla s'asseoir sur un fauteulL
« — Eugénie, lui dit-il en s'approchant d'elle, Eugénie, écoute>moi et pardonne-moi. »
La pauvre fille le regarda en face, et pour la première fois le regard fauve et ardent d'Aithur se baissa devant le regard froid et résolu d'une femme.
« — Eugérie, r^prii-il en se mettant à genoux^ ne veuxta pas m'écouter? c'est toi seule que j'aime, toi ^ule que je yeux aimer. Et, en parlant ainsi, il lui prenait les mains et voulait l'attirer dans ses bras. — Prenez garde 1 lui dit-ellci vous allez blesser votre enfant. — Grand Dieu! s'écria- t-il, lu serais mère? Oh ! si c'est vrai, Eugénie, compte sur moi. Je le prendrai, cet enfant; je rélèverai, je lui donnerai monnom. — Ce ne sera que justice, milord; car vous savez s'il vous appartient. «
Elle se leva et sortit. Alors les landes éclatèrent, les sanglots rompirent la barrière que leur avait opposée l'orgueil de la fille humiliée, et un moment elle fut prise de cet abandon de soi-même qui mène droit au suicide. Mais ce désespoir ne fut que d'un moment, car ce qui faisait la faiblesse de cette femme faisait aussi sa force, et elle s'imagina que sa mort serait un trop beau triomphe pour le misérable qui Taurait ainsi vaincue jusqu'à la tombe. Elle résolut de vivre, mais elle ne voulut pas vivre entourée de tout ce qui pouvait deviner son malheur et l'en humilier. Avant d'être rentrée chez elle, son parti était pris ; avant d'avoir revu sa mère elle avait vendu sa vie pour ^pouvoir quitter la France
PAUVRE Î^ILLB ENGORB*
A cette époque, de riches capitalistes cherchaient fle tons côtés des ouvrières intelligentes pour importer en Angleterre les inodes de la France, qui i étaient fort recherchées. Autant qu'ils le pouvaient, ils choisissaient des ouvrières Jeunes et belles, t)oar qu'elles pudâent faire valoir, par leur grâce personnelle, les nouvelles parures qu'on voulait faire adopter aux Anglaises. Il avait été souvent question cher madame Gilet des mdgnibqùôs avantages qu'on ofifrait aux jeanes filles qui consentiraient à s'expatrier. Mais un séjour en pays étranger épouvdtltait les familles parisiennes, poui* qui an voyage en France était déjà une hardiesse extraordinaire, et les capitalistes trouvaient difficilement des personnes convenables à leur pi^jet. Aussi, lorsque Eugénie se présenta, elle fut accueillie avec empressement. Elle était connue pour son habileté, et, si elle n'obtint pas des conditions supérieures à celles qu'on lui souscrivit, ce fut parce que, pour elle, il ne s'agissait pas d'an salaire plus ou inoins élevé, mais de quitter la France àur-le-champ. Elle stipula que les appointeiuents qui lui étaient alloués seraient payés entre les mains de sa mère ; elle ne se réserva que les besoihs de la vie et le droit dô revenir en France si l'Angleterre lui déplaisait. Là nattire huiâàihe n'a qu'un certain degré .de force, et, avec quelque énergie qu'on remploie^ elle sa
LES MÊMÔikËS tiU DIÂBLË. Ui
fatigoe et 8*abai. f diiie àùtrè qa*Ëiigénie eût pii tisèf |à siéùiië dans les cris, dans les làrme^, dans lé dësèspbir ; elle la lit servir à l'accompiisseàient de eette l)rusque déiermination. Eu retitfâm cl)62 elle^ Eugénie tomba pour ainsi dire épuisée, et ce bîï a jpèt épaisemeai qu'elle dut de laisser encore arriver jusqù^a elle tes prières d'Arthur, il lui avait ëôrit. Par uue^irange coïncidence, sa lettre conseillait à Eugénie de taire précisément ce qu'elle avait fait.,
« Quittez Paris « lui écrivait-il ; Thérèse â entendu le terrible aveu que vous m'avez fait, et elle m'a menacé de divulguer votre position* Partez pour TAngleterre. Je vous en fournirai les moyens^ D'ici à peu de semaines j'irai vous rejoindre. N'oubliez pas que vous m'avez dit que cet enfant que vous portez dans votre sein m'appartenait* Vous me le devez, vous â'ôtes plus maîtresse de disposer de votre vie , elle m'appartient jusqu'à ce q^e je possédé ce trésor qui. est à moi. D'ici au moment où il viendra au jour, j'obtiendrai, je l'espère, un pardon dont je sens tnaintenam que je ne puis plus me passer. Si Arthur qui vous aiibe a perdu le droit de vous supplier de vivi*e, le père de votre enfant a presque le droit de vous l'ordonner. »
Cette lettre, dont je ne te dis que quelques mots« fut remise a Eugénie par cet ami d'Arthur qui l'accompagnait la première fois qu'elle Tavait rencontré aux Tuileries. Eugénie la lut d'un bout a l'autre sans prononcer une parole, et, lorsque Ëack lui demanda ce qa'i) devait répondre à ^Arthur, Eugénie réfléchit ud moment, puis loi dit d'un ton calme et résigné :
« — Diies-^lui, Monsieur, que dans quinze jours je serai en Angleterre et que* si je l'y revois, j'écouterai^ non pas sa justification, on père n'en a pas besoin vis-à-vis d'une mère pour la persuader de riatérèt qu'il prend à. son enfant ; niais dites-lui aussi que ce ne sera que là, et seulement à ce titre, que je le reverrai jamais. »
Pour qu'Eugénie pût tenir l'engagement qu'elle avait pris en elle-môme de ne plus revoir Arthur, il aurait fallu que celui-ci consentit à ne plus la poursuivre. 11 s'attacha aux pas d'Eugénie, forcée de sortir tous les jours pour les préparatifs de son départ. Il l'obligea à écouter les assurances sans cesse renouvelées de son repentir.. Ce n'était plus le jeune homme amoureux et violent qui parlait ; c'était le père qui comprenait toute la portée de ses devoirs, l'honnôte hooune un moment égaré qui était décidé à réparer son crime. Eugénie voulut le croire. Elle ne l'aimait pas d'amour, mais elle lui avait appartenu , mais il était le père de son enfant, et elle accueillait avec joie l'espérance qu'à ce titre du moins il mériterait son estii^e.Eniin il alla assez loin dans ses pro
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i20 LES MEMOIRES DU DIABLE.
messes pour qa*elte eût le droit de croire qu'il pouvait venir un Jour où elle n'aurait plus à rougir, et , pour la première fois de sa yie, elle se laissa aller à dire àcet bomme : «Non, Arthur, je ne vous haïrai pas si vous voulez être noble et bon. »
Eugénie ne savait où elle irait habiter dans Londres. La maison de commerce qui l'avait engagée se trouvait, au moment où elle partit, en marché pour louer plusieurs appartements , entre lesquels on n*avait pas encore choisi. Elle fut donc forcée de convenir avec Arthur qu'elle lui écrirait de Londres l'endroit où elle se trouverait, et pour cela il lui remit son adresse. Cet homme avait d'astucieuses petites habiletés pour faire croire à son dévouement. Il semblait craindre qu'Eugénie ne perdit ce précieux renseignement et que sa mémoire inhabile à retenir les mots d'une langae étrangère ne pût le lui rappeler. Il écrivit son adresse sur son passeport, au fond d'une malle; il l'éérivit sur un mouchoir, il l'écrivit à l'angle d'une caisse à chapeaux, il l'écrivit sur tous les objets qu'Eugénie emportait; il là Ût graver sur une bague, et la força ainsi de l'accepter. Eugénie lui sut gré de tant de soins minutieux. La pauvre fille qui s'enfuyait de son pays sans fuir son malheur, l'enfant qui quittait sa mère avec une honte au front qu'elle ne lui avait pas avouée, la malheureuse qui s'en allait parmi des étrangers dont elle ignorait les mœurs et le langage, avec d'autres étrangers de son pays dont elle ne savait pas le caractère, Eugénie n'osait repousser l'espérance de trouver où elle allait une personne à qui un jour elle eût le droit de demander appui et secours. Et ce jour devait nécessairement arriver, le terme en était certain.
Je t'ai raconté bien rapidement, mon maître, cette dernière douleur d'Eugénie, sa résolution, son espérance, son départ ; mon récit a été court, comme le temps qui suffit à toutes ces actions. Mais ce récit aurait été trop long pour les heures que tu as à me donner, si j'avais voulu te dire tout ce qui se passa* dé -désespoir par cette âme dans ce court espace de temps. Ce serait te donner le vertige ; ce serait te mettre sur le bord d'un torrent pour te montrer et te nommer tous les débris qui passent, arbres, rochers, maisons, cercueils, berceaux, heurtant et déchirant les rivages; ce serait t'en parler encore quand ils seraient déjà loin et remplacés par d'autres. Entra les anciennes douleurs d'Eugénie et ses douleurs nouvelles, il y avait la même différence qu'entre le pic du mineur qui met de longues heures à percer un trou dans la roche, et la charge de poudre qu'il y enferme et qui en une seconde fait voler la pierre en éclats.
— Oui, répondit Luizzi, je comprends le malheur de la pauvre
lille.— FftOYre fille, soit! repartit Satan; garde-lui encore ce nom, car Totre langue n*en a pas d'autre pour la désigner jusqu'à ce que Tienne le moment où, après l'avoir appelée pauvre enfant et paQTre fille, je rappellerai pauvre femme et pauvre mère. Écoute
donc.
Eogénie était arrivée en Angleterre. De même qu'il y a des malheurs si rapides qu'on ne peut les voir dans tous leurs détails, de raèoie il y en a de si profonds qu'on ne peut mesurer les petites dûoleiirs qui s'agitent au fond. Ainsi je ne saurais te faire comprendre que^ dans la triste position d'Eugénie, il y eut mille craelles circonstances qui vinrent encore la blesser. Je ne suis pas & cenx qui pensent que c'est le privilège des grandes infortunes <iene pas soii^rir des petites Contrariétés. Napoléon, sur son rocher de Sainte-Hélène^ souffrait de l'insolence d'un sergent anglais qui ne le saluait pas ou d'un manquement au service de sa table. C'est que tous ces petits événements sont des échos qui vous renvoient plos on moins fort le cri de votre désespoir et en frappent incesamment votre oreille. Ainsi le voyage d'Eugénie abandonnée seQledans une voiture publique, la grossièreté des douaniers anglais, la curiosité brutale du peuple au passage d'une Française, M cda kd disait à chaque moment : « Tu as fui la France, ta as foi ta mère, tn as fui la vie de ta jeunesse, parce qu'il s'est trouvé ^ ta faute un misérable qui t'a violemment poussée vers une Vitre. » n est des existences fatalement vouées au crime etd'autres >Q malheur. Vous en accusez Dieu sans vous apercevoir que tout fe secret de ce que vous appelez des inégalités révoltantes est ^^it dans une page de vos livres saints que vou^ n'avez jamais comprise. Toute la race humaine a méconnu l'ordre du Seigneur <^Ds la faute du premier homme, et toute la race humaine a été cjDdanmée à accomplir Texpiation de cette faute ; mais Dieu n'a P^ehoisl les victimes, Dieu n'est pas injuste. Dieu a dit seulement a lliamanité tout entière : « Tu souffriras et tu espéreras. » Mais ^mèine qu'il y a dans votre vie sociale de la place pour tous les faunes, du labeur pour tous les hommes et des moissons pour t^^leshonmaes, et que cependant il y a des hommes qui pren- I^Qt tout le repos et toutes les moissons, et qui laissent tout le i^w à d'autres; ainsi il y a pour l'humanité de la douleur pour *jas et de la joie pour tous, et il y a aussi des riches qui prennent •ailles les joies, et des pauvres à qui ils laissent toute la douleur. Lifaatede ce mauvais partage social appartient aux lois politiqties %-evotts ayez faites ; la faute de ce mauvais partage humain ap[)ar- 1^1 aux lois de morale que vous avez faites. Dieu n'y a pas touque, et la mission du Christ n'a pas eu d'autre but que de vous
ii% LES MËMOÎRBS bÙ 0IÂBLE.
apprendre cèpèndani que flleh tiëùdràft compte ib leurs .dôôleurs à ceul qui avaient payé à la grâtide êipiàilon pltid qu'iJs ne lui devaîeïït de Souffrance : c'est pour cela que ceux qui croient sonl si forts. MaîS*Ètigénie ne ôroyait pltis, à Vheure de malheur où elle était arrivée, ou plutôt elle doutait ; elle était sur le penchant de Tahlme où je règne, et il ne fallait plus qu'une secousse pour l'y faire tomber. Cette secousse arriva. Avant de té raconter cet extrême effort du mal, il faut que je te dise quelles étaient les personnes avec qui Eugénie était partie.
Le riche marchand qui avait entrepris d'éleveir à Lotdres une maison de modes françaises, c'est-à-dire le commerce de tout ca qui p^t parer une femme, ce marchand s'appelait Legalét. Il avait à Paris un riche étabKssement dont il contiait la direction a sa femtne et à sa fille Sylvie ; et il éleva celui de Londres^ qu'il Ht diriger par sa sœur, madanie Bénard. Maintenant que les noms sont établis, je continue mon récit, car Tlieure se passe, mon maître; là nuit avance, et la circonstance où tu te trouves est trop soiem nelle pour que ta ne doives pas tout savoir. Cette madame 6éoar<i| était la veuve du chef d'orchestre d'un de vos plus grands théàtresj el, avant son mariage, elle avait eu l'occasion de cewaitre uq grand nombre d'acteurs et d'actrices. A peine arrivée à LondreSi elle retrouva quelques-unes de ses anciennes liaisons, et il s'opéra dans sa maison un singulier mélange de quelques négociants français qui s'étaient établis à Londres et des actrices qui s'y tronî valent par hasard. Entre celles-ci il y en avait une déjà vieille psd la débauche, auprès de laquelle madame Béruj vendant sa fille a l'association des douze, était une vertu de premier ordre. Madame Firet avait été nommée par ses camarades elles-mêtnes le vice sur deux jambes. Elle se fit présenter chez madame Bénard en ini pro^ curant la fourniture des plus élégantes actrices de Londres : elle fut bientôt comme de sa maison. A ce moment^ c'était an com^ mencement de 4815^ un chapeau français, une robe française^ uii fichu français, se payaient des prix désordonnés ; c'était le pltis haut degré de luxe possible pour les femmes. Les hottimes avalenl cherché la mode du même côté, et une maîtresse française étail pour un dandy tout ce qu'il y avait de plus fashionable. Les ciid^ vaux de course et les grooms n'étaient plus qu'en seconde lignci Toutes les premières venues avaient été enlevées à un pHx fou, et la rage était telle que le cours montait de jour en jour. Madame Firet savait tout cela, et, lorsqu'elle sut l'arrivée de madame Bénard avec une suite de jeûnes el jolies filles, elle comprit qu'i! y avait là quelque bon droit de commission â gagner; H n'y avail
Lés MEMOIRES DU blÂBLÉ. m
pas un mois que madame Bénard était à Londres, cjue tout te qu*)T y avait de fastueux libertins se disputaient entre eux à qui aurait les belles Françaises. Les paris étaient ouverts, et les propositions arrivaient de tous les côtés. Madame BénaM, qui voulait en ét)argseria tentation à celles qui auraient pu y succomber, et l'injure à celles qui s'en seraient trouvées justement offensées ; ùiadame Fi^nard, soit vertu, soit calcul d'une bonne' cominerçante, sut empêcher toutes les tentatives de pénétrer dans le parloir où elle renferifiait ses ouvrières et où les ladies entraient seules. Mais avec les ladies entrait madame Firet, et madame Firet avait juré âedoQDer Eugénie à lord Stive, qui avait aperçu un jour la belle Française à Argile-Room.
Ne crois pas que ce fut le besoin des distractions ou l'amour du plaisir qui conduisit Eugénie à ce théâtre, alors exploité par des ictenrs français sons le patronage des plus hautes noiabjliiés de Udres, et dans lequel on n'était admis que par invitation. Mais la fureur ^es modes françaises était si puissante, que telle duchesse ^î n'eût pas permis qu'on admit dans le théâtre lin gentleman don rang douteux, employait tout son crédit pour faire inviter ^o^éme Bénard la marchande, sur sa promesse de lui donner les modes de Paris quarante-huit'heures avant qui que ce fût. Madame BêDard choisissait d'ordinaire, pour se faire accompagner, les ieooes filles les plus distinguées de son magasin, et les habillait ^vec une recherche qui fit, pour ainsi dire, montre de Télégance ^ son goût. Eugénie, belle et charmante, parant toute parure de ^ lieaoté, était toujours préférée, et, malgré sa résistance, ma- ^e Bénard avait fini par l'obliger à la suivre. C'est ainsi que 'ord Stive avait vu Eugénie. Cependant il y avait à peu près deux oiois que la pauvre .fille était à Londres ; elle avait envoyé plusieurs fois chez lord Ludney pour savoir si son fils était arrivé, mais on lui avait toujours fait répondre qu'il était encore en france.
La folle espérance à laquelle la malheureuse s'était rattachée s'en ^lùt donc de jour en jour, et sa tristesse habituelle se changeait a on morne abattement, lorsqu'un soir madame Firet s'approcha â'elie et lui demanda si elle avait jamais remarqué une danseuse ^ez médiocre qui venait quelquefois faire' des emplettes dans le N[a$io. Eugénie lui répondit qu'elle se la rappelait. Alors voilà ^^^Ame Firet qui lui raconte avec de grands étonnements, à proli^i de la figure et de la tournure de la danseuse, Timmense bonne fortune qui vient de lui arriver. Des grands seigneurs, tous ri« ^^^ à millions, se Tétaient disputée, et enfin elle appartenait à
ft mi qui loi donnait des cbevuu^i^t des valeU» une maison. Eu*
génie, qui ne prêtait pas grande attention à ce récit, répondit nonchalamment: .
« ■— Elle est bien heureuse. »
La vieille coquine prit ce mot banal pour l'expression d'un désir envieux, et elle répondit :
« — Eh bien ! ma toute belle, tout cela n'est rien en comparaison de ce que je sais qu'un lord veut faire pour une femme qu'il aime. D'abord il lui offrô trente mille livres de rentes à elle bien acquises et qu'il ne pourra jamais lui ôler ; puis, pendant tout le temps qu'elle restera en Angleterre avec lui, un hôtel à Londres, un château à la campagne, deux voitures à quatre chevaux, des diamants, un train de princesse, une fortune telle enfin qu'elle dépassera toutes les espérances de la plus ambitieuse. — Et quelle est l'heureuse personne qui a inspiré celte belle passion? dit Eqgénie, qui, penchée sur son ouvrage, bâtissait alors les plis d'une robe lamée. —Cette heureuse personne, c'est vous, et cet homme, c'est lord Stive. »
Et avant qu'Eugénie eût le temps de repousser cette odieosd proposition, la vieille s'éloigna, en se répétant probablement le n^or dont elle se servait en parlant de soirinfàme métier :
« J'ai jeté le levain dans la pâte, il faut lui laisser le temps de fermenter. »
Elle savait,rhabile corruptrice, qu'on n'accepte pas sur-le-champ de telles propositions, et qu'un premier refus, échappé à un mouvement d'indignation, enchaîne quelquefois un consentement qui ensuite n'ose plus se prononcer. Dans une âme comme celle d'Eugénie, de pareilles propositions ne tourmentent pas par la séduction, mais elles torturent par le doute ; elles font regarder où arrive le vice et où conduit la vertu.
Malgré Tindignalion qu'éprouva Eugénie, cette pensée se gli?^1 dans son esprit, et bientôt, les jours se passant lentement snr^ qu'Arthur reparût, le doute de ce qui est bien s'empara d'elle m point de lui faire croire qu'elle était capable de se laisser emporiff à une faute. Mais pour que la tentation eût été puissante, il ai rail fallu qu'elle n'eût pas de complice. Eugénie, qui eût osé peut-être, dans l'égarement de son orgueil blessé, aller se proposer à un homme, recula surtout devant l'idée qu'une femme comme madame Firet pût être de moitié dans le mat qu'elle aurait vonia faire. Aussi, lorsque la vieille reparut, elle lui imposa silence ave: un mépris que l'autre accepta, mais qu'elle ne tint pas pour lavincible.
Cependant, on s'apercevait chez madame Bénard de la tristesse d'Eugénie : les nuits passées dans les larmes creusaient ce beau
LES MÉMOIRES DU DIABLE. i25
Tisa^ et altéraient cette jeane santé. On lui avait laissé entrevoir qu'on ne s'opposerait pas à son départ pour la France, malgré le préjudice qu'eu devait souffrir la maison, car toutes les belles tes de Londres avaient pris en affection la jeune fille, si belle, qui semblait oublier sa beauté. Eugénie répondait toujours que son mal n'était qu^une langueur causée par le climat et qu'elle dominerait bientôt. Un jour arriva cependant où, ne pouvant plus supporter l'incertitude qui la décbirait, elle se décida à s'assurer elle-même de Tabsence d'Arthur : elle prétexta le besoin de marcher un peu pour sa santé, prit une jeune Anglaise, qui parlait français, pour la guider et lui servir d'interprète, et se fit conduire par elle chez lord Ludney. La jeune Anglaise, arrivée à la porte de l'hôtel, refusa d'y entrer, et Eugénie seule fut introduite. Après sue assez longue attente, on la fit passer dans un salon, où elle ïitnn vieillard à l'air sévère, à côté duquel se trouvait un homme ââ quarante ans à peu près, qui la lorgna d'un air encore plus éiouné qu'impertinent. Elle s'adressa à lord Ludney, qui lui répondit:
•-Idonot understand french. — Monsieur vous dit qu'il n'entend pas le français, fit aussitôt l'étranger avec empressement ; je vais lui transmettre votre question. »
D répéta à lord Ludney les paroles d'Eugénie, qui s'informait si Ariimr était en Angleterre. Le vieillard se retourna et s'écria :
« — Who is she? —Il me demande qui vous êtes. Mademoiselle, •JiNe dandy en adoucissant là question du vieux lord par le ton *îû'il y mit. — Je suis Française, Monsieur, et je m'appelle Eugénie. »
A ce nom que le vieillard comprit sans doute, il se leva en s'éfnant et en menaçant la pauvre fille; Quoiqu'elle ne devinât qu'à son geste les injures dont elle était l'objet, elle se retira épouvantée ^firsTinconnu qui cherchait à calmer le vieillard et qui pouvait IJq moins entendre la malheureuse. Ce fut en se jetant presque *«ïs ses bras qu'elle s'écria :
' ^ Ah! je suis innocente. Monsieur, je suis innocente! »
^ colère de lord Ludney croissait de moment en moment.
; - Calmez-vous, dit l'inconnu à Eugénie, il croit que c'est vous ÎQi avez empoché depuis trois mois son fils de revenir. — Mais il y 4 trois mois que je suis à Londres, » répondit-elle.
L'étranger répéta ces mots au vieux lord, et, pendant qu'il lui Nait, Eugénie crut entendre qu'il prononçait un nom qui lui ^'^Jt connu, celui de Thérèse. Lord Ludney se calma doucement, 'regarda la jeune fille d'un air moins courroucé, et, après quell'ies paroles prononcées, il quitta le salon.
îi« LES HÈMdtRBS^ DU DIABLE.
« -7 Lord Lndney m^a charge de ses excusés, tiademoisetl'e, clrt alors l'Inconnu. A votre qualité de Française^ il vous a prise pour une femme qui a retenu Arthur à Paris plus qu*il ne lui était permis d'y rester ; mais je Taî désabusé, car je sais que cette personoe ne porte pas le nom que vous vous êtes donné. — Ne s'appellet-elle pas Thérèse? s'écria vivement Eugénie. — puj, Thérèse; c'est du moins ce nom que m'a dit Arthur. — Il est donc a Londres? — Oui, depuis huit jours.— Où demeure-t-il? — Dans Covent-Garden , n**... — Oh I j'y vais , j'y vais , dit-elle avec désespoir. — Voulez-vous me permettre de vous y condhire?
Eugénie, la tète égarée, accepta sans faire attention à là conséquence d'une pareille démarche. Peut-être que si en sortant elle eût rencontré la jeune Anglaise qui l'avait accompagnée, sa présence lui aurait rappelé qu'elle avait un guide plus convenable qu'un homme qu'elle ne connaissait pas ; mais celle-ci,. fatiguée de l'attendre, s'était retirée, et Eugénie monta dans la voiture qui attendait le grand seigneur. Durant toute la route, la pauvre fîllc. suffoquée de larmes et de sanglots, ne put remarquer la joie do satyi-o et là curiosité inquiète avec lesquelles son compagnon la fegardait. ils arrivèrent enfin ctéz Arthur. La poile s'ouvrit rapidement sous les coups pressés du marteau qui annonçait âne visite de grande importance, l'inconnu entra, tenant Ëùgéhiô par la main; il passa rapidement devaiii les domestiques, monta au premier étage, et, ouvrant brusquement la porte d'un salon, dit à Arthur qui était étendu sur un divâii le dos tourné à la porte et lisant un journal :
« — Arthur, je vous amène une personne que j'ai rencontrée vous demandant chez votre père. »
Le jeune homme se souleva sans se retourner et répondit d'un ton nonchalant :
« — C'est quelqu'un de mes créanciers que vous avez pris sous votre protection, n'est-ce pas, milord? Vous en êtes bien capable pour me jouer un méchant tour. — C'est moi, Arihiir, » dît Eugénie en s'avançaht
A cette voix, Arthur se retourna tout à fait. Il regarda Eugénie d'un air insouciant, et reprit, en arrangeant ses cheveux devant une glace :
. « — En ce cas, la rencontre n'est pas tout à fait aussi désagréable. Eh bienl miss Eugénie, que me voulez-vous? »
La pauvre fille regardait Arthur avec des yeux si étonnés, qu'on y lisait qu'elle n'était pas bien sûre de ce qu'elle voyait et" de ce qu'elle entendait.
« ^ Soyez assez bonne pour vous hâter, lui dit Arthur, on
LES Mémoires du diable. iii
m'attend à ^ëjeririer quelque part. Voyons, que me voulez-vous, miss?— Ce que je vous veux, Arthur, ce que je vous veux... Mais vous oubliez donc qui je suis ? Cet enfant que je porte... — Et qui Tessemblet^k probablemeut à son frère, dit Arthur en se nettoyant les dents. — Son frère 1 dites-vous, milord? — Oui, un chqtrmant enfant. — Ahl dit Eugénie, vous êtes fou ou je suis folle. De qui parlez-vous, de quel enfant?... — Sjaîs de celui qui est né le 30 mars 4844, dans cette chambre où j*ai eu, six mois après, Tinfamie d'attenter à votre vertu. »
Cette aecdsatîon porta un épouvantable coup à Eugénie, niais elle loi rendit de la force. Il sembla qu'il releva sa raison prèle à sQccooiber. Elle comprit une calomnie et une erreur; mais elicfùE devenue folle devant une si atroce cruauté sans motifs. Alors elle s'écria, écfairee par cette calomnie même :
• — Abl je vois d'où vient le crime; c'est thérèse, Thérèse, qui a osé vous dire... — Thérèse et mieux que Thérèse, un témoin qui a vu... madame Bodin. »
Eugénie, anéantie sous tant d'infamie, poussa un cri sourd en cacoant sa tôte dans ses mains. Ce geste de désespoir pouvait aussi bien venir de la honte de voir toutes ses fautes découvertes que de sa juste horreur. Arthur le traduisit comme l'expression d'une impudence qui voit tomber son masque, et reprit d'un ton de protection insolente :
« — Je vous pardonne cependant, miss : je sais que c'était un amusement pour ce qu'on appelle les grisettes françaises de faire payer à ces grands niais d'Anglais les peccadilles de leur jeunesse. Vuas n'avez donc pas été plus coupable qu'une autre, et je veux me montrer généreux. Si votre position est malheureuse, je viendrai à votre secours; mes créanciers ne m'ont pas encore tout à lait miné. — Assez, milord, dit Eugénie. Taisez-vous, je m'en Viià... taisez-vous... je pars... Taisez-vous. »
£lle voulut se lever du siège sur lequel elle était tombée; mais a peine fut-elle debout que la force lui manqua et qu'elle s'appuya au mur pour ne pas rouler sur le tapis.
c — Oh ! je sais, reprit Arthur, que vous êtes une habile comédienne.»
Ce mot parvint à Toreille d'Eugénie et la soutint assez pour qu'elle pût sortir de la chambre sans succomber ; mais elle était à peine au haut de l'escalier que toute force lui manqua et qu'elle recta évanouie sur la première marche qu'elle voulut descendre.
— Tu charges le tableau, Satan, dit Luizzi ; aucun humme n'a tant de barbarie. — Qublies-tu que celui-là était presque un curant, sua avait à peine vingt et un ans? — Et c'est pour pela que tant
i2S LES MÉMOIRES DU DIABLE.
de croauté m'étonne. — Vous vous étonnez de tout, vons antres, qui ne savez rien regarder à fond. On vous jette des idées générales que vous adoptez sans les examiner sous tous leurs aspects, puis vous marchez avec elles comme si vous aviez la vérité à votre droite. De toutes ces idées, la plus vraie peut-être, c'est que les grandes générosités sont le privilège de la jeunesse. Mais cette idée a son revers, et ce revers c'est que les cruautés les plus implacables sont aussi son partage. Arrête-toi un jour, baron, dans une rue de Paris, et lis d'un bout à l'autre la liste des jugements rendus par vos cours d'assises ; tu verras que les neaf dixièmes des forfaits commis dans votre société appartiennent à Textrôme jeunesse. C'est le résultat inévitable de tout ce qui est désir et force. Selon la route qu'ils prennent, ils vont aux grandes actions ou aux grands crimes; la prudence relient l'âge mûr, l'impuissance arrête la vieillesse. Voilà ce qu'il faut que tu saches à présent pour que la suite de cette histoire ne te donne pas encore de ces niais étonnements que tu viens de montrer.
Puis le Diable reprit :
Quand Eugénie revint de son évanouissement, elle était dans un appartement somptueux qu'elle ne connaissait pas. L'étranger qui l'avait conduite chez Arthur, étant sorti presque sur ses pas pour la poursuivre, la trouva mourante sur l'escalier, l'emporia dans sa voilure et la fil conduire chez lui. Eugénie, en revenant à elle, se vit dans les mains d'une vieille femme qui lui faisait respirer des sels et qui s'éloigna aussitôt sur un signe de l'étranger.
« — Où suis-je? dit Eugénie. — Chez moi, lui dit l'inconnu, chez moi, qui ne vous abandonnerai pas comme cet indigne Arthur ; chez moi qui suis persuadé de votre innocence, car je sais tout ce dont est capable la rivale qui vous a calomniée; chez moi qui vous offre un asile. — Et qui êtes-vous?.mon Dieu! dit Eugénie, à qui un langage si nouveau faisait fondre le cœur en larmes. — Je suis lord Stive, miss, répondit celui-ci en examinant sur le visage de la jeune fille l'effet de ses paroles.. — Lord Siivel s'écria-t-elle en se levant et en regardant autour d'elle avec épouvante, lord Stive I répéla-t-elle en se reculant. — Ne craignez rien, miss; je vois à voire effroi qu'on vous a mal expliqué qui j'étais, qu'on vous a mal fait comprendre ma seule espérance. Je vous i aime, miss; mais ce n'est pas commt i^^rihur pour vous livrer à la misère et à J'abandon. Je vous aime, mais pour vous donner le rang et l'éclat que vous méritez, pour vous arracher à une vie indigne de vous, pour vous placer au-dessus des misérables femmes qui ont osé vous calomnier. Car, moi, je crois à votre innocence
LES MÉMOIRES DG DIABLE. j29
ei je ne condamne pas sans rémission la faute qui vous a livrée à Arthur. Cette faute, je Toublierai, elle est oubliée... mon amour ne veut pas la connaître. Ce qu'il a appris ne changera rien à ce qu'il a résolu, et, si vous daignez m'écoujter, dans quelques jours, demain, vous pourrez mépriser du haut de votre fortune et braver tous ceux qui ont voulu vous faire du mal, Arthur lui-môme, Tinsoient Arthur.
La tentation était assez bien arrivée, ce me semble, dit Satan en s'interrompant ; l'heure n'en pouvait être mieux choisie , le langage n'en pouvait être mieux approprié à l'oreille qui devait Fécomer.
— Oui, dit Luizzi ; mais toutes ces rencontres me semblent au moins invraisemblables. — C'est que le vrai est presque toujours au delà de votre intelligence. C'est pour cela que vos hommes de génie ont inventé le vraisemblable; c'est de leur part une lâcheté, c'est une flatterie pour la sottise commune.^ D'ailleurs, à quoi me servirait d'être le Diable si je n'arrangeais pas un peu mieux les événements de mes drames que ne font vos romanciers? — Ainsi, dit Luizzi, tu employas tout ce que tu as de puissante ruse pour faire succomber une pauvre fille? — Oui, repartit Satan, et j'ai éié vaincu. — Vaincu? répéta Luizzi. — Oui, reprit le Diable. Après ce qu'Eugénie venait d'entendre, elle répondit à lord Stive :
« — Milord, en me disant que vous me croyez innocente, vou. me dictez la conduite que je dois tenir. Cette estime que vous m'avez montrée, quoique la proposition que vous m'avez faite me prouve combien peu elle est sérieuse, je veux y croire ; cepento,ie veux vous y faire croire en vous prouvant que je la mérite. — Miss, reprit lord Stive, réfléchissez, ne refusez pas un homme qui peut se dire l'un des plus puissants de l'Angleterre... - Non, milord, non, reprit Eugénie d'une voix froide, mais entrecoupée par l'oppression de son cœur. Je n'accepte pas... Je ne veux pas accepter... Je vous pardonne... Je ne vous en veux pas.;. ie oe vous demande que de me permettre de me retirer. — Pas ainsi, miss, pas ainsi ; tant de calme après un si violent désespoir doit me faire craindre une funeste résolution. — Non, milord, son, je ne mourrai pas. Je suis mère^ je vivrai. »
C'est alors qu'elle m'échappa, s'écria Satan. Trois fois j'ai eu le ^cide contre cette femme, trois fois elle en a été sauvée. L'effroi de la misère me restait. J'essayai. Lord Stive, qui voulait savoir jusqu'au fond l'àme d'Eugénie pour pouvoir mieux s'en emparer, reprit aussitôt :
« — Osez implorer notre loi anglaise, allez déclarer devant uq
magistrat le nom du père de votre enfant, et il sera forcé de le reconnaître, d'assurer son existence et la vôtre. — Ob I nailord, dii Eugénie en détournant la tète, nons antre3 QUe^ françaises coqs ne savons pas étal^ notre honte comme un droit. J'aimerai? encore mieux mourir. — Croyez-moi, cependa^, miss Eugénie, n'af)andonnez pas cette extrMe ressource, n'attende^ paa h panvreté, elle mène aussi à la mort ; et, si cette démarche yous répugne tant, croyez qu'il suffît d'en menacer ArUmr ppijv toi faire répara son infamie, croyez que si je lui parlais.* • rr-Si ,yoQs im parjii^ jamais de moi, dit Eugénie en int^rompant Jord Stiye et en se levant, dites-lui, milord, que la victime vivra pour .donner le jour à renfant de squ bourreau, que la femme paitvne ScaiVaillera pour nourrir l'enfant de Thomme riche ; dites-loi qu*Jï y ^ un nom qui ne gortira plus de cette bouche qu'il a fléfrjle, et que pour la diemière fois la fille du peuple a prononcé devant yonp \j^ oom do très-no^le comte sir Arthur Ludney; Adieu, miiordf adieu. Noos n'avons plus rien à nous dire maintenant. »
fà}e sortit de cette maison, eUe m'échappait encAre.
— Ah I fit Luizzi avec une joie singulière. — -tOnii reprit Satan d'un 109 3inisitre, oui, elle m'éjebappa ; m|ti3 j.e me j^(m^s blés que je rendrais au Seigneur s.on maître la victime assez torturée et assez menrtrîe poa^r c^, tout-puissant qa% est, H^m soit difficile de guérir de telles tortures. Écoute toujours, et n'aie pas peur.
Elle sortit de cette maison, et je la saisis à son premier pas. le ne néglige pas les petits maux, moi; j'ai inventé ^art d'égratigner les larges blessures pour en redoubler la cuisson. Elle sortit de cette maison, mais elle ne savait pas son chemin. Elle erra longtemps perdre de spn coips dans la route qn'dilB demandait et qu'on lui Indiquait, parce qu'à deux pas de Fendrait où on gavait renseignée ça tète et sa mémoire $e perdaient dans le dédale de ses douleurs ; et, si tu veux bien comprendr^e ce qu'elle était i cette heure , regardera aller, venir, retourner, regarder anx maisons, arrêter les passants, recevoir une iiijure |)tour toute réponse, et reprendre sa route pour aller, venir et retourner encore dans le môme espace; ima^e4oi qu'il en était en elle comme Jbors d'elle, que sa pensée allait, venait dans les douleurs de sa vie, s'égaraot, se heurtant, se brisant, sans qu'elle ait pu devenir folle, sans que pieu l'ait prise en pitié ni moi non plus. iJn yieillajd la tira de cet horrible état et la ramena ohez elle mourante de douleur et de fatigue. La nuit, une fièvre brûlante s'^npaiâ d'elle, el ce ne fut <iQê huit jours après qu'elle put revenir prendre sa. place parmi ses (KWipAgnes. Ces èuit jou^ avaient élé mis à p;[x4it. iiord Sdtf
LES MÉMOIRES DU P}^Bl^. m
y'mit pfiS renoncé à s'ezpparer ^e ]^, jeuq^ ^Jle, ,et il lepta p^fr j^ i'^espoif ce qu'il gavait pu .obtenir par ^a corruption. 11 informa Qjadame ffret du ^ecret (ji'Eugénie, en lui recommandant ce qu*il fallait pour Ja iaife succopaber. J'aime madame Firet, c'est un,e lÊn,me intelligente et habile. Elle entendait le mal d'instinct, et il 2e lui fallait pas de longues explications. Unô fois le passage ou- ^.:.t, icila coulait de source. La vieille n'alla pas, selon le désir ii's-vi}]^i;aire de lord Stivc, teater encore lin îiéi^ie en lui faisant hm de sp^ ^t^t et en lui montrant qu'elle éVàif, bien heureuse de ce qu'elle troaya|t un si haut protecteur après une si honteuse iaute: fille jfiutpliis adroite. Elle arriva chez n^adame Bénard TindigoiUiou ^3 /es y.eux et la tristesse dans la voix ; elle lui appri^t
Selle, l'^ônnète madame Bénard, était indignement trompée paj* ypocrlfi^ç ^'Eugénie, et qu'elle avait découyer^ jjue la mgilhei^ me Q'i^ait qiiitté la France que pour cacher i^q^q grossesse* Si mùm^ Bép.ar4 .^y.^it été seule à entendre cette confidence, peutte le hîu n'eût-il pa3 été atteiijit ; mais madame Firet parla de c£Ue Tplxa^ji a)'air de se cacher et qui perce les murs légers d'une dfiisoQ. j)|ui minutes après, tout le magasin connaissait l'état ^(igôiie^ et quelques jours après, quand elle descendit, elle Iroava poiOf tpuX accuei) des soufres moqueurs, des rires méprittats, db3 pjKisanteries donx elle frémit de comprendre le sens, |Q^u'aa o^pinent où, ne pouvant plus supporter cette incessante injore, el^ ç'.écria dans up transport de colè/re, au moment où une if&fle fiUç s'éloignait d'elle avec un air de mépris : « - Jkîs'qa'^ivez-vous donc, ijue vous semblie? .craiiidre de ne loocûer? — J'ai peur dé blesser votre enfanJ, » lui répondif raatre. ■ • - -
Voilà cQffipx^ejff. lai fut renvoyé le naol qu'elle avait adressé à Anbordans i^ poment de désespoir. Et U faut que je te dise tout, hroo, poJQT que jtu apprenne^ l'âme humaine , que m veu^ con^ B^lre. ÇfjÔf^ qui l'insulta i^vec tâ^t de barbarie était accouchée i) ) avait six mois, et elle avait tué son enfant, et çlle naarchait la ^ hioûe, Jua^ ^'assuranee où elle était c|[ue ^ul ne savait son crme.
^ Ce jsoni ^^s monstres dont tu me parles! s'écria jLujzzi. -* KdQ, c^ sQ^'^çs produits nécessaires de vos mœurs. ,Commê vous (^ sai^s pifii j)aj(ir 1^ faute connixe, on cache sous le.qriine la Ne iiouji ff^ ne v,eji^ pas TOùgir : voilà tout. Ah ! si vous aviez ^JQ^t^c^ffiX^MSjtç dan§ v,os m(Eurs comme elle se rencontré quel-
f^fois^^'vos j|jo.i|s, S||i vous pesiez la Caute cppmQ vous pesez , ^9^» TOju? 4ajigî|iez r,eg?f der .qu'jl p^t y aypir jine ,WU8<^
in LES MÉMOIRES DU DIABLE.
main absolvait quelquefois ceux qui ont failli comme vos cours d'assises absolyent quelquefois ceux qui ont tué, peut-être y aurait-il moins de ces femmes perdues qui sont les plus implacables ennemies des femmes qui ne sont que malheureuses, peat-ètre y aurait-il moins de fripons pour déshonorer et mettre en faillite un débiteur honnête homme. On ne se fait pas méchant à plaisir, mon maître ; rien ne vient sans cause dans ce monde. Seulement, vous avez trop de paresse ou de stupidité pour chercher où est la racine de tous vos vices et la couper d^une main hardie. — Tu as peut-être raison, dit Luizzi; mais enfin, comment Eugénie puteile supporter tant de douleurs sans y périr? — Parce que rame est faite comme le corps, et que celui-ci meurt souvent d'une chute de quelques pieds, tandis que celui-là résiste quelquefois à tous ses membres brisés et déchirés de blessures. D'ailleurs une femme eut pitié d'Eugénie, ou peut-être pitié du repos de sa maison. Madame Bénard offrit à la pauvre fille de retourner en France: et, pour que le tourment de sa faute ne Ty poursuivit pas, elle lui offrit aussi de la recommander à son frère, de la placer chez lui et de la dépayser dans cet immense Paris, où tout peut se cacher et où tout se découvre aussi comme dans le plus petit vil* lage. Eugénie était venue seul» en Angleterre avec une bien faible espérance; elle s'en retourna seule en France sans aucun espoir. Elle n'avait pas avoué sa grossesse à sa mère avant de partir, et elle n'avait pu l'avouer par écrit à la femme qui ne savait pas lire sans publier sa faute partout. — Mais c'est une horrible histoire que tu me dis là, car je tremble de penser à ce que tu vas me raconter de l'accueil de Jeanne à sa fille. — Eh bien! mon maître, ta | te trompes encore, reprit Satan. Les douleurs d'enfant d'Eugénie, ' ses douleurs délicates déjeune fille, le malheur d'une vie déplacée, n'avaient pu percer l'écorce grossière qui revêtait le cœur de cette femme; mais le malheur complet, réel, intelligible pour elle, la toacha et entra au plus profond de ses entrailles. Elle ne maudit point sa fille, elle ne l'insulta pas, elle la plaignit : elle l'aida à cacher sa grossesse, à cacher son accouchement; car, parmi toutes les souffrances dont je t'ai parlé, je ne t'ai pas dit celles d'une conuainie de tous lés moments pour dissimuler un état qui chaque jour sa manifestait davantage. C'était sa vie qu'Eugénie y jouait. Elle n'r a perdu que la santé. Cette femme a eu tous les malheurs. Pour t'apprendre jusqu'au bout, mon maître, ce que c'est que souffrir, pour ne pas te laisser croire que tu es le plus infortuné des ètrei s'il faut que la misère t'arrive, je vais t'en faire un tableau qui n'est pas cependant le^plus triste de ceux que j'ai peints. La mère d*Eugénie, nourrie par la pension que lui faisait sa fille, avait
LfiS MÉMOIRES DU DIABLE. i33
quitté sa maison et demeurait dans uner^chambré dont les fenêtres onTraient sur une petite cour carrée. Eugénie partageait avec elle le seul lit qui occupât cette chambre. Elle avait prévenu une sage-femme qu'elle irait accoucher chez elle ; mais , comme il en coûtait six francs par jour, dans cette maison misérable , il fallait attendre le dernier moment pour que le séjour n*y fût pas trop long et trop dispendieux. On avait dépensé déjà beaucoup d*argent pour la layette, et ce qui restait était calculé, à quelques sous près, pour le temps qu'Eugénie devait passer hors de chez elle. Aller au delà, c'était s'exposer à ne pouvoir payer strictement, c'était s'exposer à «itendre venir réclamer tout haut dans la maison le prix des soins donnés à la fille accouchée. Eugénie attendait toujours le moment fatal. Une nuit, il était deux heures du matin, elle se sentit prise des premières douleurs. U lui fallut se lever et songer à partir ; il lui fallut s'habiller au hasard dans l'obscurité, car une lamière allumée dans cette chambre à pareille heure eût montré, à travers la fenêtre sans rideaux, la mère et la fille s'apprêtant à sortir au milieu de la nuit ; il lui fallut descendre doucement, et sur la pointe du pied, quand ses jambes se refusaient presque à porter son corps fil lui fallut passer en courant devant la loge du portier, quand elle avait à peine la force de se tramer. Et il restait UB long chemin à faire, un chemin qui pouvait durer vingt minutes et qu'elles mirent quatre heures à parcourir : la mère traînant sa fille et l'arrachant à chaque borne sur laquelle elle s'asseyait, ne pouvant plus avancer. Enfin Eugénie arriva pour tomber sur un lit et entre les mains d'une femme ignorante qui lui laissa souffrir plus de douleurs que Dieu, dans sa colère, n'en a promis à Tenfantement de la femme. Ce ne fut que dans la nuit suivante qu'elle aecoucba de cette Ernestine que tu connais. Cinq jours après, elle était chez elle, et, encore quinze jours après, elle était admise dans les riches magasins de M. Legalet, au haut de la rue Saint- Denis.
Le Diable s'arrêta, et Luizzi parut respirer comme un homme qui atteint le sommet d'une montée pénible et s'asseoit pour reprendre haleine.
— En route, en route, mon maître, cria le Diable, l'heure se passe, le jour approche, et nous n'avons pas de temps à perdxe ; en route, si tu veux arriver bien renseigné à l'heure où tu dois décider de U vie. — Va donc, dit Luizzi.
Sataa reprit :
— La pauvre fille... — Encore? dit le baron. — Toujours la pauvre fille, mon maître. Ijl pauvre femme et la pauvre mère viendront. Tu entendras et tu verras.
xoMB a. . • 8 '
Les HmOlRBS DU DIADb^,
Engénie m'avait échappé , je te rai dit ; mais ee a*est pas p«irce qQ*eile avait résisté à Tentrainement lelplas rapide que je éses-* pérais de la voir céder. J'avais trop [d'expérience ppnr ne pas savoir que celui qoi tient bon contre nn choc violent tombe ^uei- <|nefoi8 sons Ik pins légère impulsion; tout l-art eonaiste à la donner à propos; quelquefois lorsqu'on a bien ébranlé un eorps et qu'il vacille, Â'autres fois quand on le pousse tout d'un coup et & l'improviste* Eugénie avait été si con^amnàent malheurease, qu'elle avait été' toujours en garde ; et, comme elle était fotte, eUe était toujours restée debout. Je voulus lui donner de la séeorité, et, durant' la première année de son séjour chez M. Legs^t, elle vécut ausâ heureuse que possible , elle eut le repos de 8^s douleurs. Richement appointée pour une lille de soft âge et de sa por Bition, eHé faisait vivre sa mère dans un petit volage aux environ^ de Paris oti elle avait t>lacé son enfant en nourrice* Tous lès quinze jours elle aUail passer l'un des deux dimanches qui ïm étaient donnés auprès de sa mère et de son enliaint. La sectte persécution qu'elle eut à souffrir lut encore celle d'Arthur ; il la renjsontra un jour et la suivit. Mais il n'était plus temps de supplier ni de menacer. Il voulut l'arrêter, et elle lui dit d'un ton assez hant pour attirer l'attention des passants.
« •— Que me voulee-vous , Monsieur 9 je ne vous conn»s pas. — Je veux mon ûls, mon enfant \ dit Arthur, paie de rage et dftomiliation. — Comment se nomme-t-il , cet enfant? — Eagénie , prenez garde ! dit-il. — Prenez garde vous-même I lui réponditelle avec mépris, il y a pr^s d'ici des agents de police pouftarrèter les passants ivres qui insultent des femmes. »
Arthur, le misérable et implacable Arthur, fut vaînca à son tour ; l'injure le souffleta impunément , et il n'était pas revenu de Ja fureur muette qu'il éprouvait , que déjà Eugénie avait dii^^am dans la foule. Ce fût peu de temps après son retour en Frftnoe qu'eut lieu cette rencontre , et aucune autre , grâce à moi, ne vint la troubler d^ns le repos où elle dormait. Cette année éeecdéè, il arriva ji Paris un Jeuiie homme de province nommé i^red Peyrol. Il était venu achever jon instruotion commerciale dans une mai- ^n de banque de Paris et ^avait été recommandé par «on pèr<» 4
LBS MÉMO mfiS irtJ DIABLE. i§i
M. Legaiët. II se présenta ehez ce négociant et fût aecoèillt comme le fils (f un ancien ami. Il plut à maâame Legalet, il pMt srartoat à mademoiselle Sylvie Legalet. Il était jeune, ^ai, arâent, contetïr spiritael^avec cette teinte d'originalité que donne le sans-fàço'n des mœurs de province. Il racontait le plus drôlement du monde ses étonnements à l'aspect de Pâtis. Il mettait une telle ïKsitmt foi dans ses admirations et il avait de si singulières admirations, qu'il traînait après Itll le fire, mais non le ridicule ; car il y a eu rarement an monde un esprit mieux doué pour le âevinôr chez les auti^es et plus soigneux de l'éviter pour lui-même. Du reste, c'était tme organisation hardie , résolue , habile , patiente , (jui eût ^u. aller bien loin sans la crainte puérile où il était de l'opinion ; c'était on combat perpétuel entre la nature et Féducation. Pendant longtemps Eugénie ne prit point ^de aux attentions qu'il avait pour elle. Elle en fut singulièrement avertie. Mademoiselle Sylvie s'était Isissée prendre par le joli provincial, qui venait passer presque toutes les soirées dans Fatelier où étaient réunies une docaûnci de jeunes filles. Quoiqu'il eût déjà vingt-quatre ans , û était très-jeune de cœur et d'esprit ; et la vie retirée qu'il avait menée dans sa faihille l'avait lancé dans le mondé aivec un caractère formé pour les affaires et un esprit très-ignotant des choses les plus vulgaires du monde. Tout cela en faisait un aimable jeune bomme. Un soir, Sylvie, demeurée seule avec Eugénie pour terminer un travail pressé, s'approcha d'elle, et parlant bas, quoique tout le monde fût couché, elle lui dit :
« — Avez-vous remarqué que M. Alfred me fait là cour? — Non , vraiment t dit Eugénie qui n'avait peut-être pas deux fois levé les yeux sur Alfred depuis qu'il venait chez madame Legalet. — Vous croyez donc qu'il ne mf'aime pas ? reprit Sylvie tout alarmée. — Je né dis pas cela ; seulement je n'ai rien vu. C'est ma faute , )e suis si distraite I — Ëh bien I Eugénie , je vous en prie , examinez-le. — Et pourquoi ? — C'est que.... je voudrais savoir... si je né me trompe pas. •— Que vous importe? — ^ Cesrt que je l'aime, moi , » dit Sylvie en baissant les yeux.
Engénie la regarda. Aimer pour elle était un mot qu'elle avait souvent entendu prononcer, mais qui avait une terrible signiilcation. Il lui sembla voir apparaître d'une part tous ses malheurs, de l'autre tous les désordres de Thérèse. Mais, lorsqu'elle observa Il figure candide et charmante de Sylvie, elle crut apercevoir qu'il y avait un autre amour qu'elle ne connaissait pas et qui était doux au cœur. Puis elle reprit bien lentement :
« — Ah ! vous l'aimez ? — Oui , je l'aime. Quand je le vois entrer , j*ai ce que j'ai attendu toute la journée. Quand il me parie,
il oie semble que je n'entends pas sa voix comme celle d'un autre, il me semble qn^elle me touche comme s'il me toachait avec sa main. Je Tentends de partout. Quand il me fait un compliment, ob I Je suis heureuse ! heureuse à pleurer ! Quand il rit de moi, je suis triste, triste à pleurer aussi! — Oh! dit Eugénie, qa*il doit TOUS aimer de Taimer ainsi ! — Mais il ne le sait pas ; on ne dit pas ces choses -là. — Et lui, ne vous a-t-il rien dit? - EslHje qu'il oserait? Louis , qui a épousé ma sœur, l'a aimée deux ans sans le lai dire , au point que mon père a été forcé de le déclarer luimême à ma sœur. »
Quelle vie différente de celle dont Eugénie sortait! quel amour différent de celui dont elle avait entendu parler ! quelles ombres fraîches et toutes nouvelles pour le cœur qui avait traversé de si terribles précipices , et dont Texistence ne se heurtait plus à mille obstacles aigus parce qu'elle était dans un désert ! Des larmes vinrent aux yeux d'Eugénie ; mais elle les refoula, parce qu'elle n'en aurait pu ixpliquer le secret à celle qui lui disait si naïvement le sien. Et, curieuse de voir marcher devant elle dans ce beau sentier où elle ne pouvait plus aller, Eugénie promit à Sylvie de regarder si Alfred l'aimait. Le lendemain elle faisait attention à ce jeune homme. Elle remarqua qu'il était pour Sylvie ce qu'il était pour les autres, et que si plus d'attentions avaient été pour une seule , c'avait été pour elle-même. Mais elle ne s'arrêta pas à cette observation, qui ne fut pas même une pensée. La nuit venue, Sylvie vint auprès d'Eugénie.
« — Eh bien I lui dit-eile, n'est-ce pas qu'il m'aime ? 11 a trouve que j'étais coiffée à ravir. — Oui, sans doute, dit Eugénie qui craignait de voir s'engager imprudemment cette âme si naïve, oui , il vous l'a dit ; mais il me Ta dit aussi , à moi. — Il Ta bien fallu , pour que cela n'eût pas l'air trop marqué. Puis , comme il a ramassé ma broderie quand je l'ai laissée tomber ! comme il l'a trouvée jolie ! comme il Ta gardée longtemps dans ses mains pour toucher ce que j'avais touché I et comme il me regardait en me la rendant I c'était au point que celte broderie m'a brûlée quand je l'ai reprise. -— C'est vrai, dit Eugénie... c'est vrai, » reprit-elle en courbant la tête et en regardant tristement devant elle.
Sylvie reprit :
« — A quoi pensez-vous donc ? — A rien , à rien. Puis elle dit: Je ne veux pas cependant vous tromper et vous laisser l'aimer si vous ne (le\ez pas être aimée de lui, car on doit bien souffrir d'être dédaignée. — Qu'y a-t-il donc ? dit Sylvie. — N'avez- vous pas remarqué qu'à un certain moment une des demoiselles a laissé tomber son mouchoir et qu*il Ta ramassé aussi, puis qu'il l'a garde;
longtemps? — Oui, oui, dit Sylvie; mais c'était le vôtre. Puis il Ta chiffonné en le nouant et le dénouant, il s'en faisait un voile et le mettait sur son visage ; mais il jouait alors, il riait, il était gai, c'est bien /lifférent. »
La veille, Eugénie avait découvert ce qu'était Tamour d'un cœur d'enfant. A ce moment elle découvrait Taveuglement naif qui accompagne toujours cette passion, et, craignant de froisser cette âme si délicate en lui arrachant son erreur, elle attendit pour oser lui dire la vérité. D'ailleurs ne poùvait-elle pas elle-même se tromper, et n'était-il pas possible qu'elle ne sût plus voir dans les choses innocentes? Les jours se suivirent ainsi, et Eugénie, observant sans cesse les moindres actions d'Alfred, fut presque forcée de reconnaître que c'était à elle que s'adressaient ces regards fartifs, ces mots à double sens, ces moments de joie, ces éclairs de tristesse, par lesquels parle sans cesse un amour qui se tait encore. Cependant Sylvie ne voyait rien, ou plutôt elle ne voyait que ce qui pouvait flatter son espérance ; et, confiant chaque soir à Eugénie sur quels frêles indices elle croyait deviner l'amour d'Alfred, elle enseignait à sa rivale que les indices plus graves que celle-ci voyait seule étaient ceux d'un véritable amour. Eugénie avait pitié de cette enfant, et s'accusait d'être aimée comme si elle l'avait trahie. Trop endolorie encore des rudes atteintes auxquelles elle échappait, elle voulut éviter tout ce qui pourrait remettre sa vie dans une lutte quelconque. Elle chercha à mettre entre elle et Alfred des obstacles qu'il lui fût difficile de franchir. Sous prétexte que l'endroit où elle était placée était trop loin d'une lampe qui brûlait près de madame Legalet, elle se retira dans un coin et derrière la longue ligne de ses jeunes compagnes. Elle ne fit que donner à Alfred l'occasion de lui montrer qu'il la cherchait partout et que partout il savait l'atteindre. Il volait son ouvrage à celle-ci, il faisait appeler celle-là, il dérangeait une autre, et, de chaise en chaise, il arrivait à côté de madame Legalet et d'Eugénie, à qui il ne pouvait rien dire et à qui il n'eût osé rien dire, mais dans Tair de laquelle il respirait. Madame Legalet riait beaucoup de toutes ces folies du jeune homme, et l'appelait gaiement le tyran de l'atelier. Puis, lé lendemain, Sylvie voulait aussi s'asseoir dans le coin retiré de sa mère ; et, comme il y revenait encore, elle s'imaginait qu'il y était venu pour elle parce qu'elle l'y avait suivie. Un autre soir, si Eugénie avait attaché un ruban noir autour de son cou, il s'écriait que les rubans noirs étaient une parure délicieuse. Et Sylvie disait à Eugénie : ^
c — ' Vous voyez qu'il désire que je mette un ruban noir, qu'il trouve qu'on ruban noir m'irait aussi à merveille. »
Elle mettait ce ruban, Eugénie quittait le sien, et, le soir venu, Alfred mécontent disait tout bas à Sylvie, de manière cependant à être entendu d*Ëugénie él en lui jetant un regard de reproche :
« — Vous êtes bonne et aimable, yoas ! vous n'avez pas peur de mettre ce qui me plaît. »
L'beure des confidences arrivée, Sylvie disait à Eugénie :
ff — Vous voyez comme il m'a remerciée d'avoir mis un ruban noir! ohl bien certainement, il m'aime. »
L'écho du cœur d'Eugénie répétait : Il m'aime. Et c'était nn * étrange spectacle que cette jeune ûlle si naïve, si ignorante, avertissant sa rivale de tout ce qu'on lui adressait d'hommages et faisant Tavea d'un amour que sans tout cela elle n'aurait peut-être pas su comprendre. Le déplaisir qu'Eugénie éprouvait de se trouver la confidente de Sylvie et la manière froide dont elle accueillait les aveux de cette enfant ne pouvaient imposer silence à cetio jeune passion. Malgré tous ses efforts, elle était obligée d'en entendre sans cesse parler, et comme un jour elle avait dit à Sylvie que sa mère lui en voudrait peut-être si elle apprenait qu'elle l'aidât à nourrir un amour qu'elle n'approuvait pas,. Sylvie lui répondit aussitôt :
tt — Oh 1 ma mère le sait, et elle ne m'en veut pas ; Alfred est un si honnête jeuue homme, si respecturàx, si bien élevé I C'est ma mère qui m'a dit tout cela, et certainement on l'acceptera 'e jour où il me demandera en mariage. »
Tous les mots de cette enfant portaient coup à Eugénie ; ce mot « mariage » lui fut bien douloureux. Pouvait-elle se marier elle, pauvre tille perdue ? Et, à supposer que l'amour d'Alfred fût aussi sincère qu'elle devait le croire d'après ce qu'on lui disait d'un amour pur, ne devait-elle pas y renoncer? Et vois comme la passion est ingénieuse à s'introduire dans le cœur I Du niomont qu'Eugénie s'imagina qu'on la trouvait indigne d'être aimée, eltc souffrit de l'idée de ne pas l'être, pi cet amour d'Alfred qu'cllo craignait de voir grandir, elle craignit de le perdre.. Alors elle douta, elle voulut savoir si elle aussi n'était pas prise comme Sylvie d'un fol aveuglement, et elle évita l'approche d'Alfred, non plus pQur le fuir, mais pour l'éprouver. U la poursuivit avec l:i même adresse et la même persévérance. Il arrivait près d'elle par mille Doyens que je ne puis te dire. Eugénie le suivait avec dnxiétb#iatts toutes ces petites manœuvres, et^ lorsqu'il avaii réussi et qu'elle ne pouvait plus douter qu'il fût héiireii^ d'ôlie auprès d'elle, elle était heureuse d'être auprès de lui. Elle lui était reconnaissante de l'aimer malgré sa faute comme s'il l'avait cowae* et elle s'eadormaU ciuoi^u<^{(^i$ ou xwv^ui le buuiiv^ui'i c*^
LES BIËMOIRES DU DIABLE. i39
elle aimait aussi. Elle Tignorait encore lorsqu'un jour, revenant de voir sa fille à la campagne, on lai apprit qu'une nouvelle ouvrière avait été admise chez madame Legalet. Le lendemain sa terreur fut extrême à l'aspect de cette nouvelle ouvrière : c'était Thérèse. Celle-ci l'aborda efîrontéiïient comme une ainie. Mais Eugénie ne put contenir la révolte de son cœur. Après une réponse glacée à toutes les avances de Thérèse, elle se retira loin d'elle et éyita de lui parler.
La vie va vite dans certaines circonstances. £up[éùie n'avait été occupée toute la journée que de la crainte de voir Thérèse divulguer son secret. Cette crainte n'avait pourtant pas eu totltè la portée que ta peux croire. Le calme de son àme lui avait rendu de la force, le témoignage de sa conscience la soutenait, elle s'était dit qu'en désespoir de cause elle quitterait cette maison et chercherait un autre asile; mais lorsque le soir vint et qu'Alfred parut, l'effroi que Thérèse avait. inspiré à Eugénie et contre lequel elle s'était senti la force de lutter, domina complètement son âme. Dans le premier mouvement de cet effroi, elle voulut cacher l'amoar d*Alilreâ et redoubla de précautions contre lui. Elle aimait donc cet junour, puisqu'elle le protégeait contre une dénonciation. Pois, quand elle eut compris, avant la sohrée finie, què Thérèse Tavait devinée, elle sentit qu'elle n'aurait pas contre le ioaépris d'Alfred la force qu'elle avait contre le mépris des autres, et un moment l'orgueilleuse Eugénie eut la pensée d'implorer la piiié de cette Thérèse qui l'avait perdue. Elle passa la soirée entière les yeux baissés sur son ouvrage et remplis de larmes, et, lorsqu'elle se leva pour se retirer, Thérèse s'approcha d'elle et lui dit d'un ton où régnait la basse ironie du vice :
« — D est gentil ton nouvel amoureux, mais il a l'air un peu niais. C'est une bonne dupe à prendre. »
Eugénie fut trop révoltée de l'infamie de ce mot pour se sentir la force d'y répoudre, elle se détourna avec dégoût. Thérèse se vengea du mépris qu'elle méritait en le renvoyant à celle qui no le méritait pas. En peu de jours la fille expérimentée connut Taiijûur d'Eugénie et connut aussi celui de Sylvie. Alors elle se rapprocha de cette jeune fille, appela des confidences qu'Eugénie repoussait depuis longtemps; et, assurée de l'erreur de Sylvie, eiie la loi arrachai, déchirant impitoyablement ce jeune cœur, puur que dans son désespoir il frappât sans pitié sur celui d'Eub'êQie.
« — Ohl s'écria Sylvie quand Thérèse lui eut dit qu^Eugéni^ aimait Alfred, ohl c'est impossible! elle à qui l'ai tout dit, elle à ^ai j'«â WùM i9\x\ ce que j'ai dans le co^ui*, elle me trompait, «li*
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86 moquait àe moi, j'en sois sûre I Cest une croanté et une perfidie sans exemple! Je dirai tont àma mère. — Et tous ferez bien, » repartit Thérèse qui voalait ménager habilement ses moyens de vengeance.
Sylvie courut raconter cette grande trahison à sa mère. Celle-ci montra une bien plus grande indignation encore gue Sylvie, car elle se croyait le droit d*en vouloir à Eugénie plus que sa fîlh même. Le lendemain, madame Legalet fit appeler Eugénie, et, avant d*entrer avec elle en explications, elle lui remit une lettre. Cette lettre était celle par laquelle madame Bénard avait recommandé Eugénie à sa belle-sœur. Cette lettre disait tous les secrets de la pauvre fille. Celle-ci la lut la tête basse et la rendit de même à sa maîtresse.
«—Vous le voyez. Mademoiselle, dit madame Legalet; je savais tout, et cependant je n'en ai jamais dit un mot, jamais je n'ai prononcé une parole qui pût vous humilier devant vos camarades ; je vous ai même épargné le chagrin d*avoir à rougir devant moi, e^ vous m'en récompensez en excitant par vos coquetteries Tamou. d'un jeune homme que je destine à ma fille, d'un jeune homou qu'elle aime, cette pauvre enfant; qu'elle.aime d'un amour innocent, tandis que le vôtre n'est qu'un bas et odieux calcul. »
Ainsi, après avoir calomnié la vie d'Eugénie, on calomniait son amour même. Elle sentit les larmes la reprendre. Cependant elle se contint, et répondit :
« — Non, Madame, non, je n'ai rien fait pour attirer M. Alfred et je ne Taime pas. — Eh bien ! alors, Mademoiselle, puisque, c'est lui seul qu'il faut guérir, je lui dirai ce que vous êtes et qu vous êtes. — Oh ! Madame, s'écria Eugénie en tombant à genoux Je quitterai votre maison, je m'en irai; mais ne lui dites rien, ne me déshonorez pas à ses yeux. Que vous importe de me faire du mal quand je ne serai plus là ? »
Madame Legalet réfléchit un moment et répondit :
« — Oui, je sais que vous avez été plus malheureuse que coupable, mais ne le devenez pas en trompant l'amour d'un honnête homme, évitez-le, avertissez-le qu'il n'a rien à espérer : une jeune personne en a toujours les moyens quand elle le veut, et vous les trouverez si vous le voulez. A ce prix, je ne vous renverrai pas ; à ce prix, je vous promets de me taire encore. »
— Enfin, dit Luizzi, voilà une bonne femme. — Bah I fil le Diable, si on voulait bien regarder au fond de cette indulgence, on y trouverait peut-être bien un petit infâme calcul. — Encore? s'écria le baron. — Oui, madame Legalet avait peut-être pensé que, si Eugénie sortait de chez elle, Alfred pourrait bien n'y plus rêve-
LES MËMOIRfiS DU DIABLE. i4i
nir ; et alors, adieu tous sds beaux projets d'établissement pour sa fille avec un jeune homme qui avait douze bonnes mille livres de rente à lui et dont le père était fort riche 1 — Tu es un cruel commentateur, Satan, repartit le baron. — - Non, mais je suis l'esprit de contradiction endiablé, et je trouve presque toujours vos dédains aussi stupides que vos admirations. — L'heure passe, dit Laizzî, et
Le Diable reprit :
Eugénie accepta lé marché de madame Legalet, et plus encore ; elle accepta les longues soirées passées en présence d'Alfred tandis qu'un regard scrutateur l'observait, tandis qu*il lui fallaii repousser avec aigreur des avances que tout le monde voyait alors : ralliée lorsqu'elle avait réussi à donner assez d'humeur à Alfred pour qu'il allât adresser à une autre des paroles qui devaient faire croire à Eugénie que cet amour dont elle était heureuse n'avait pas tenu contre le plus léger obstacle \ insultée quand elle n'avait pas fatigué la poursuite, car on lui disait qu'elle n'y avait pas mis assez de rigueur; toujours menacée de voir son secret dénoncé, et souffrant tout cela parce qu'elle aimait, tant l'amour dompte les plus fortes natures ! tant il soumet les âmes les plus délicates â boire jusqu'à la lie les plus amers dégoûts ! C'est l'histoire de la faim et de la soif, mon maître : lorsque ces deux besoins tiennent l'homme, qu'il ait vécu de pain noir ou de bonne chère, il boit et mange avec avidité ce qui avant lui eût fait lever le cœur. La présence d'Alfred et le son de sa voix étaient les aliments dont Eugénie se nourrissait, et elle ne se sentait pas la force de s'en priver, quelques lâches saletés qu'on y mêlât. Il faut te dire aussi, pour que tu comprenpes cet amour dans toute sa portée, que le secret d'Eugénie n'était pas resté dans les mains seules de madame Legalet pour fustiger Eugénie. Thérèse, l'impudente Thérèse, l'avait laissé glisser parmi toutes les jeunes filles du magasin, et les insolences et les tortures de Londres recommencèrent,, mais plus Yives, plus atroces, plus intenses, car elles s'adressaient à un cœur où elles blessaient â la fois l'orgueil et l'amour.
Alfred avait cependant compris qu'un changement si soudain dans la conduite d'Eugénie et dans les habitudes de ses camarades devait avoir une cause; il pensa justement qu'on avait deviné son amour, et il devina les projets de madame Legalet. Un soir, bien résolu de ne laisser à personne de folles espérances et à rendre la force à celle ^u'on tyrannisait sans doute â cause de lui, il déclara, en ayant l'air de ne parler à personne, qu'il comptait se marier; car depuis huit jours il avait atteint l'âge de vingt-cinq ans. n déclara aussi qu'il se souciait fort peu de la fortune, parce
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<fQ0, iTen etd'ft {jas tmé tdutè fôite, il samàit s'èii fitttè loiei iniépeiidaiite; il AJontir qii'attciïtie ïnenée iie ptmrrait Fèttipècher d*éfloti&ler la femme qu'il xaxiit IbUoisie et (pi'il aimer^Ût, mt-ellë sdhie d^ lU dernière classe dn t'expie, fût-ellè pàtiVre, fàt-eliè séfvâiite. Madsime Legalet avait senti à qtli s'adressait an pareil diseours, et, toute prête à faire comprendre à Alfred qall ne devait plus remettre les pieds dans sa maison, elle voulut se venp:er de la perte de ses espérances. A peine Alfred avait-il fîni de parler qu'elle ajouta :
« — i^oilà de fiobles sentiments. Monsieur; mais je suppose (ixi'à toutes les qualités que vous souhaitez dans celle que Vous voulez épouser, vous ajoutez encore celle d'être tiné boiméte fllle.» . . ,. .
A ce îndi, Alfred se leva et Eugénie aussi. Alfred la regarda et Eugénie le regarda. Il pâlit à Tefifrayante expression du visage d'Eugénie : il y avait un adieu éternel dans ce regard. Elle posa son OtiVrâge sur la table et sortit pour ne pas tomber éperdue et brisée do honte devant celui qu'elle aimait. Elle courut depuis le magasin, .qiii était au rez-de-chaussée, jusqu'au cinquième dé la maison. ï'avaîs uue belle chance, mon maître, la fenêtre était haute et ouverte, Eugénie accourait au suicidé, haletante, folie, furieuse; quelques pas encore, et elle était à moi. Alfred l'avait suivie. Oubliant toute retenue, brisant ces liens si faibles et si forts pour lui que vous appelez convenances, il avait poursuivi Eugénie, et il.rattëfgni^ au moment où elle allait franchir le seuil de sa porté. ÏI Tarrètâ.
« — Vous iù'avez compris, lui dit-il. Je vous aime, je sais que vous êtes pauvre, je sais que vous vivez du travail dé vo^ iiiains, mais je vous en aime davantage. N'ayez peur de personnelle vous donnerai mon nom, je vous ferai riche, et, je vous le jure, personne alors n'osera vous insulter ni vous calomnier. »
Eugénie regarda ce noble jeune homme qui, à genoux devant elle, tenait ses mains qu'il pressait avec amour.
«•—Vous m'aimez? lui dit-elle, eh bien! moi aussi je vous aime, et je vais vous en donner une preuve, c'est que je neveux pas vous tromper. »
Elle ouvrit un tiroir, y prit une lettré et la remit à Alfred. Cette lettre n'avait que ces deux lignes :
«Mademoiselle, tâchez de venir dimanche, voire fille est un peu malade, et votre mère m'accuse de ne pas bien soigner votre enfant. ».
Quand Alfred eut lu celte lettre, il demeura immobile devant Eugénie.. Elle le regardait, car c'était la vie ou la mort quialii^i^
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sortir de la bonche do M. Peyrol. Elle voyait son visage agile, ses mains tremblantes, ses yeux égarés qui l'évitaient. Enfin Alfred, sentant lui-même que sa raison se perdait dans ce conflit de pensées si diverses, répondit à Eugénie :
« — Demain, demain, je vous répondrai. »
Après ces mots, il s*enfait, ne voulant rien entendre, et Eugénie resta seule.
Écoute, mon maître. Je veux te faire sentir ce que peut être un pareil jour d'attente, ce que c'est que l'incertitude. Ifom ce qjae j'ai à te dire : Peut-être n'es-tu pas û ruiné que tii le prois...
— Grand Dieu I dit Luîzn. — Mais peut-être l'eMu plus que tu oe le penses. Du reste» tu sauras cela demain au soir. —Dis-tu vrai ? 8'écria Xûizzi.
Et àussilM, an lieu é'éconier le Diable, il se miit ^ parcoure là diamlîre en poussait les exclamations les plus CoUes et les plus désespérées.
— (Ml I s'il était possible ! disait-fl ; mais, non, lu me troonpeç, lu te rai8es de moi, tu me donnes cette espérance pour me rendre ma misera plus horrible. J'en avais accepté le lardei^u; tu j^'a^ peul-^Cre trouvé trop de courage, et tu veux en redoubler le poids par une rechute... Cependant, si tu voulsûs sm dire... Et pourquoi auendre à demain?... Satan, parle, ne me donne pas d^9 imptUtodes plus affreuses que mon malheur.
Le Diable regarda Luizzi avec mépris et lui répojxdiit : ^ Eogéme lut plus noble etjiLus forte que toi, elle n'mt pas 49 ces eris convulsifs, elle ne se promena pas comme une lolle em renversant lés meubles, en criant à éveitter tojol une maison ; et cepen^ta^, c'était plus qu^une fortune qu'elle i^ouv^ perdre, c'jétait la fl|[>rème et dernière espérance de json cœwr. -* £;t elj(ç j^ gagna, dit Euizsi, puisqu'elle est devenue XKHiaidaine Peyjpl j -r Oni, m le Diable. I^b lendemain, Alfred lui écrivit ces .se^§ mi» • «Yoidtx-vuns être ma l^mme ?» — Et alors eUe fut i^f^ê^s^f êii Luiaai, qui n'écoutait plus, fille fut riche et ajmie, el)e ^it uçe funille et un monde, et cette triste histoire se dénoua dans )e ))onheor ; elle fot moins à plaindre que je ne le pensais- — Aiprs, dU le DIaMe, commença le nonveaii chapitre de jcette bifto^re; Pauvre femme t
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PAUVRE FEMHE.
- Sans doute, dit Luizzi, c'est un chapitre comme il y en a tant : un mari amoureux pendant quelques mois, puis qui abandonne sa femme, puis qui lui reproche ce qu'il a fait pour elle et qui la livre au mépris, à la solitude... — Non, mon maître, reprit le Diable, ce n'est pas cela. Ce chapitre, si tu pouvais l'entendre, durerait bien plus longtemps que tous ceux qui l'ont précédé ; mais en vérité, tu es devenu trop incapable de m'écouter. A présent que tu as une espérance personnelle, Tégoïsme est entré avec elle dans ton âme, tu es comme le monde où fut jetée Eugénie, tu crains de perdre ton temps à t'occuper d'elle parce qu'elle n'est plus la seule planche, de salut qui te reste.— Tu te trompes, Satan, dit Luizzi; je t'écouterai, mais voilà le jour qui vient, bâte-toi. — Soit, dit Satan, et je te parlerai comme tu m'écouteras, sans m'arrôter -aux détails, sans appeler une attention que tu n'as plus. Maintenant, voici pourquoi Eugénie fut une pauvre femme :
Ce fut parce qu'elle ent^ dans le monde avec un témoignage vivant de sa faute, parce qu'elle avait un mari qui l'aimait assez pour la croire innocente, mais qui n'était pas assez fort pour la faire accepter comme innocente ; parce que pour elle rien ne garda le sens vulgaire des actions ordinaires, quand ces actions même n'avaient pas un sens particulier. D'abord, M. Peyrol emmena sa femme dans sa province; mais il l'avait épous^ft contre la volonté de sa famiUe, quoique du consentement de son père. Celui-ci recevait sa bru et la protégeait, presque autant que son mari ; mais il y a des choses contre lesquelles on ne protège pas, c'est l'accueil glacé des belles-sœurs et des beaux-frères, c'est l'impertinence de certaines politesses et de certains oublis, c'est le nom ftoid et cérémonieux de inadamp sans cesse adressé à Eugénie par des gens dont la familiarité ne se servait entre eux que d'un prénom amical, c'est cette adresse méchante qui, ne pouvant la chasser d'un salon, semblait l'exclure de la famille, puis les mille circonstances qui peignent le cœur sans qu'on puisse s'en plaindre. C'était à la promenade un salut qui n'était pas rendu, circonstance qu'Eugénie n'osait pasexpliq icr ^àv une distraction, comme eût pu le faire toute autre fenuue. C'était une visite refusée et dont on faisait d'autant plus remarquer l'absence
que Ton passait dix fois sous les fenêtres de madaaie Peyrol pour mirer chez une personne de sa nouvelle famille. C'était surtout cet enfant, à qui M. Peyrol n'avait pu donner son nom et ^ur lequel on demandait à tous propos une explicatio|i, lorsqu'on n*ignorail pas qui il était et ce qu'il était. Si Eugénie le conduisait par hasard dans on salon ou dans une promenade, aussitôt on s'en «nparait pour lui dire :
« — Oh I la belle petite fille 1 quelle est votre manjan ? — C'est madame Peyrol. — Et votre papa? -— Je ne le connais pas. — Pauvre petite, qu'elle est jolie! c'est bien malheureux de ne pas avoir de papa. »
Cela se disait devant Eugénie, et elle faisait sortir Eméstine avec une bonne; cela se disait encore plus cruellement en rab< senee d'Eugénie. Et l'enfant rentrait et racontait ingénument tout cela à ça mère qui alors l'empêchait de sortir. C'était un nouveau sujet de larmes; car la petite fille, qui voyait jouer autour d'elle les autres enfants, demandait avec des pleurs, qui appelaient les pleurs de sa mère, pourquoi elle n'avait pas les jeux de son âge. Afin de remplacer pour elle ce qu'on n'osait lui donner, on satis- Misait ses moindres caprices, et il en résulta qu'Ernestine fut bientôt la petite fille la plus volontaire, la plus absolue et la plus capricieuse.
M. Peyrol eut tous les dévouements et soutint la lutte contre sa famille: il la soutint jusqu'à se brouiller avec ses frères et ses sceurs ; il ne voyait plus son père que furtivement et quand il le savait seul. En effet, le courage de celui-ci avait fini par céder; et menacé, ou de l'abandon de tous ses autres enfants auxquels il n'avait rien à reprocher, pas même une noble action, ou de celui d'Alfred, il s'était prononcé contre le fils, qu'au fond de l'âme il estimait le plus. Car c'était un noble vieillard que cet homme 1 Mais pour arriver à un tel résultat, il y eut mille horribles petites scènes : c'était à table où Ton servait tout le monde, excepté Eugénie ; c'était au jeu où l'on refusait d'être le partner d'Eugénie ; c'était dans un bal où Ton n'invitait pas Eugénie à danser, quand ou l'avait invitée à venir, ce qui n'arrivait pas toujours; c'était ainsi partout et toujours, jusqu'à ce qu c^n la laissât seule chez ^le. Alfred suivit sa femme dans la solituoo qu'elle s'était imposée» et Eugénie eut la dernière des douleurs, celle de voir qu'elle avait fait perdre le bonheur à celui qui s'était dévoué au sien.
Ce que je te raconte là en quelques paroles dura de longues années; cela dura jusqu'au moment où Alfred fut las de lutter contre toutes ces petites haines de province que ne purent calmer ni la conduite exemplaire d'Eugénie ni le respect dont la couvrait son