‹ Les mémoires du Diable (volume 2)Chapitre 8 sur 22 · TOME II. i · texte numérisé non relu

TOME II. i

che, il la salua, et, lui montrant un petit flacon du doigt, il loi dit :

« Combien c&Ia?»

C'était un objet d'un petit écu. Mais la marchande irritée lai répondit avec humeur :

« — Quarante francs , Monsieur I — Donnez-le-moi , dit J' Anglais en entrant dans la boutique et en tirant sa bourse. »

La marchande, tput ébahie, ouvrit la montre, en tira le flacon et le remit à Arthur, qui le paya sans cesser de regarder Eugénie, retirée dans I0 f6nd du magasin.

« — C'est bien, c'est bien, dit l'Anglais tout haut, je reviendrai acheter beaucoup. »

Il sortit, et Eugénie comprit, au peu d'empressement qu'on mit à lui continuer une protection si efficace, que Ton ne voulait pas risquer pour elle une si excellente pratique. Une pensée l'occupa surtout, c'est que le regard de cet homme qui lui avait. foit peur avait aussi fait peur à un homme, et alors elle s'eifraya de l'idée de le rencontrer. Cet inconnu devint pour elW un être redoutable. Elle pensa aussi à l'abandon dans lequel elle vivait, n'ayant ni père, ni frère, ni parents qui s'occupassent d'elle. Ce fut à celte époque qu'elle revit son oncle Rigot, qui, ne voulant pas rester en France après la déchéance de son empereur, commença à lui parler de son intention de s'embarquer pour tenter la fortune. Ce ne fut toutefois qu'après les événements de 4815 qu'il accomplit ce projet.

Cependant Eugénie avait quitté la boutique du parfumeur, bien décidée à tromper les poursuites de l'Anglais, si elle le retrouvait; et, pour cela, au lieu de rentrer chez sa mère, elle alla chez madame Gilet. Arthur la suivit encore et ne quitta la rue qu'après deux ou trois heures d'attente. Eugénie rentra chez elle.

Il y a longtemps qa^ je ne te parle plus de madame Turniquel, et lu t'imagines peut-être que cette femme, touchée du courage d'Eugénie, lui laissait au moins le repo$ de son existence iaborieiue. Voici ce qu'il en était. A p^ijoe Eugénie eut-elle atteint l'entrée du corridor oti elle log^it, que ^a mère courut à elle en lui criant :

« D'où viens-tu, coquine, coureuse? etc., etc. »

Je ne te dis pas les vrais mots, baron ; car si, comme tu m'en M nwnacéy tu publies jamais ces confidences, ils û se-*

nient inutiles, ta n'oserais pas les faire imprimer. Eugénie voulut répondre pour se justifier. Elle avait à peine prononeé quelques mots, qu'elle reçut une paire de soufQets. J*appelle les choses par leurs noms. Et ce n'était pas \ù. première fois que cela arrivait, ce n'était pas la seule torture qu'eût à souffrir la pauvre fille. Pour te le prouver, il faut que je te dise une circonstance bien misérable de cette miserâble vie.

ËQgénie donnait à sa mère tout le fruit du travail de sa journée : on savait quel en était le prix, il n'y avait donc pas moyen d'en rien distraire. Rentrée chez elle, elle travaillait encore jusqu'à rheure où l'on se couchait. Jeanne avait calculé ce que cela pouvait rapporter, et elle avait dit : puisque tu peux encore gagner dix sous dans ta soirée, il faut me les donner. Mais l'amour de la toilette tenait Eugénie, et, lorsque sa mère dormait de son rude sommeil, elle se relevait, travaillait encore, et amassait lentement le salaire de ses nuits après avoir donné à Jeanne celui de ses jours : et tout cela pour une fantaisie, pour avoir un beau spencer de soie. Après bien des nuits passées, elle put l'acheter et le faire. Puis un jour elle le prit dans sa main, et entra dans la chambre de sa mère pour être punie de ce qu'elle avait osé faire. C'était entre la fille et la mère une lutte que tu ne dois guère comprendre, parce qu'elle se manifeste par des détails trop vulgaires pour ce que tu sais de la vie. C'était la lutte de la haine jalouse du peuple contre tout ce qui parait dé« daigner ses grossières habitudes, et du dégoût insurmontable qu'éprouve une nature délicate pour ses habitudes grossières. La rage que Jeanne en éprouvait était d'autant plus vive, que c'était sa fille qui l'insultait incessamment par le mépris qu'elle semblait faire de la vie où elle était née. Et, je dois le dire, toutes deux y mettaient une singulière obstination. Ainsi, lorsqu'Eugénie parut son spencer à la main, et qu'elle eût avoué à sa mère qu'il lui appartenait, Jeanne resta stupéfaite de tant d'audace ; elle voulut arracher ce vêtement à Eugénie, et comme celle-ci le jeta dajis la chambre, Jeanne la frappa, et Eugénie se laissa frapper, car elle avait calculé que cette parure lui coûterait trente nuits passées et )es violences de sa mère. Mais, lorsque Je'anne parla de déchirer ce spencer, Eugénie le défendit; elle se plaça devant la porte, oisant qu'il faudrait la tuer pour lë lui arracher. Ces violences, baron, étaient de tous les jours, et jusqu'à la

tlerniôre que je \^ens de te dire, elle n'avait produit que des pleurs que ia jeunosse essuyait bien vite. Ce jour-là Eugénie, alarmée ie la poursuite de l'inconnu, rentrait avec une pensée pieuse et bonne; elle venait près de sa mère pour lui confier ses craintes, pour lui demander de Is^conduire à sou ntelier et de la ramener durant quelques jours ; elle revenait avec cette confiance que sa mère lui saurait gré de cette précaution, et voilà que tout aussitôt elle est accueillie par Tinjuré et la violence. Elle en fut si indignée qu*elle repoussa sa mère et qu'elle lui cria ;

« — Prenez garde I ma mère, prenez garde I vous me pousserez au mal. — Elle me menace, la malheureuse! elle me menace I »

Et, irritée par une résistance qu'elle n'avait jamais éprouvée, elle se jeta sur Eugénie que des voisins lui arrachèrent des mains, tandis que Jeanne faisait retentir le corridor d'invectives honteuses contre sa fille.

« — Elle a fait mourir Jérôme de chagrin, elle tuera son enfant! » dit quelqu'un à l'oreille d'Eugénie.

El pour la première fois l'enfant se demanda si elle devait, après le labeur de sa vie, sa vie elle-même à la femme qui s'appelait sa mère.

— Mais cette femme était un monstre I s'écria Luizzi. — Non, mon maître, non. Si Jeanne eût eu une fille comme elle, Jeanne ne l'aurait pas battue si souvent, parce que celte fille eût été de la nature de ses habitudes, i^iais voire monde est si bien moralisé que ce qui est une qualité en haut est un défaut en bas; que le soin que vous demandez à vos enfants, le peuple le reproche aux siens; qu'enfin on est honteux chez vous de la femme qui se néglige, et chez lui de la femme qui se pare. D'un autre côié, lorsque Jeanne aurait battu la fille qui lui eût ressemblé, celle-ci aurait moins souffert, le corps seul eût pàti. Jeanne avait été élevée ainsi : cela avait produit une honnête femme, car elle était une honnête femme, et cela ne lui avait cassé ni bras ni jambes. Elle trouvait donc qu'il était juste de traiter sa fille comme elle avait été traitée. Ce jour-là, quand on l'eut bien sermonée, elle jura à ses voisins C.e ne riet. Taire à Eugénie lorsque celle-ci rentrerait dans leur logement. Elle y revint en effet, ei sa mère l'accueillit par de nouvelles injures. Après l'en avoir rassasiée, elle lui dit :

« -— Demande-moi pardon I — De quoi? de ce que vou§

LES MÉMOIRES DU DIABLE., iOi

m'avez battue? — Demande-moi pardon! —De ce que je ne pourrai pas travailler de Iwiit jours? — Demande-moi pardon I — De ce que je ne veux pas être une mauvaise fille ? — Demande -moi pardon) demande -^ moi pardon! criait Jeanne, pour qui c'était un motif de rage furieuse que son impuissance à vaincre ce courage passif qui se couchait par terre etqui disait: « Batte£-moi,tucz-inoi... je ne céderai pas I »

Jeanne avait promis de ne pas battre sa (ille, elle ne la toucha pas, mais elle lui dit avec un ton^de menace :

« — Oh ! tu me payeras ce que tu viens de me faire ! »

Voilà ce qu'était la vie d*Eugénie! Cependant quelques jours se passèrent sans de nouveaux troubles dans la maison. Seulement Eugénie retrouva à la porte de madame Gilet cet homme qui lui avait valu sa dernière souiîrance. Elle recula dans un premier mouvement d'effroi, et, comme il voulut rapprocher, elle s'enfuit en lui disant avec terreur :

« — Laissez-moi I laissez-moi ! »

En te racontant tout cela, baron, il est une chose que je veux surtout te faire comprendre, c'est comment Arthur ne resta point un être indifférent pour Eugénie, ainsi qu'il eût pu arriver à tout autre. Que ce fut de la terreur et presque de Taversion quil lui inspira, c'est possible; mais il occupa sa pensée, il prit plaCe dans sa vie, il s'y établit. Elle n'eut pas un jour où le souvenir de cet homme ne vint la troubler. Le dimanche suivant, Thérèse voulut entraîner Eugénie aux Tuileries. Mais c'était aux Tuileries qu'elle avait TeAconlré cet Anglais, et elle refusa d'y aller. Elle pleurait cependant d'être obligée de sacrifier ainsi son beau dimanche, le seul jour où elle pût aller respirer l'air à pleine poitrine, où elle pût redresser son corps frôle, courbé toute la semaine sur son travail ; elle pleurait amèrement. Quant à Arthur, oh t c'était bien l'homme comme vous êtes tous, impertinents petits grands seigneurs : il s'étonnait, dans sa vanité de dandy, de fils de lord et de riche Anglais, qu'une petite fille, à laquelle il avait daigné montrer qu'il la trouvait belle, n'en eût pas été immédiatement ravie et reconnaissante.

— Tu exagères toujours, dit Luizzi en interrompant le Diable; et, puisque tu as l'air de m'adresser tes observations, je te dirai qu'à part quelques sots très-vaniteux je n'ai jamais rencontré parmi nous l'honinje que tu me peins, et que, surtout, je ne l'ai jamais rencontré dans un âge si peu avancé. — Voilà ce qui te trompe, baron, répondit le Diable;

il n'y a de pire égoïsme, de pire fatuité, que ceux de rextrôme jeunesse. Lorsqu'à vingt ans on n'a plus Tinnocence de son cœur et qu'on n'a pas encore rexpérience de là vie, on est sans frein et sans pitié, parce qu'on ignore le châtiment des mauvaises actions et les regrets qu'elles peuvent donner. Aussi Arthur poursuivait-ii Eugénie sans s'occuper, ou plutôt sans savoir le mal qu'il, lui faisait ; et, s'il l'avait su, peutêtre eût-il ricané avecvdédain de la douleur qu'elle ressen tait. C'est parbleu si peu de chose pour un homme à qui son oisiveté pèse que d'enlever à une pauvre fille le seul jour de loisir que sa mère lui permette ! D'ailleu^s n'était-il pas là pour tout compenser? et le bonheur de lui avoir plu ne valait-il pas tous les pauvres plaisirs qu'elle perdait? Cependant, ce jour-là, Eugénie ne voulut point aller aux Tuileries; mais, pressée par Thérèse, elle consentit à la suivre à l'exposition des tableaux. C'était un dimanche, un jour du peuple, et l'on n'avait pas de chatice de rencotitrer le bel Anglais. On l'y rencontra cependant, soit que cet homme fût servi par ce que vous appelez le hasard, soit qu'il fût conduit par la main souveraine qui l'avait désigné du doigt pour être un agent de malheur. L'orgueil d'Eugénie se révolta de la présence de cet homme et de l'effroi qu'il lui inspirait; elle eut honte d'avoir encore l'air de le fuir, et elle voulut lui montrer que, si petite qu'elle fût, elle avait pour lui un mépris assez grand pour être plus grande que lui. Elle osa le regarder en face pour bien lui témoigner son dédain ; mais encore une fois elle baisi^a les yeux devant le regard implacable et absolu de ce jeune homme. Cependant elle parvint à se perdre dans la foule et à rentrer chez elle sahs avoir été suivie. Là seulement elle se croyait en sûreté. Puis, restée seule chez elle, regardant avec désespoir la misérable chambre dont on lui faisait une prison et qui n'avait pour elle qu'un grand souvenir, celui de la mort dfe son père, et que de misérables souvenirs, ceux des mauvais traitements de sa mère, elle se mit à pleurer, à pleurer, à pleurer d^ ce malheur qui n'a pas de nom quand vous ne le calomniez pas et que vous ne l'appelez pas envie, de ce malheur qui regarde toujours au-dessus de lui , et qui ne cesse même pas lorsqu'il baisse les yeux et qu'il se nomme résignation; elle se mit à pleurer de ce malheur que les gens de sa classe n'eus sent pas compris, parce qu'ils élaient au-dessous des sentiments qu'elle avait dans le cœur; de ce malheur que les gens

du monde n'eussent pas compris non plus, parce qu'ils n'auraient pas voulu reconnaître qu'elle avait des sentiments aussi baui t)lacés que les leurs. Exilée d'en bas par sa nature, exilée d'en haut par sa misère, elle pleura toute seule. Toutefois elle voulut encore espérer que la poursuite d'Arthur se fatiguerait devant son infatigable résistance, et depuis quelques jours elle croyait avoir prouvé à cet inconnu que toutes ses tentatives étaient inutiles, lorsqu'un soir, au moment où elle sortait de chez madame Gilet, ,sa voisine, madame Bodin lui dit en l'arrêtant un moment sur Tescalier :

« — Entrez donc un moment voir M. de Souvray, voilà plus de trois semaines que vous n'êtes pas venue lui faire une visite. »

Eugénie, qui trouvait là un motif de dépasser Theure ordinaire de ses sorties et de tromper ainsi Tattente d'Arthur, entra chez le vieil évêque.

« — Va, va, ma fille, lui dit madame Bodin; Monsieur est dans le salon. »

Le jour commençait à baisser, et Eugénie s'aperçut, en entrant chez M. de Souvray, qu'il n'était pas seul, sans pouvoir distinguer la personne qui l'écoutait et qui était levée pour se retirer. Le vieil évêque lui disait en ce moment :

« — Oui, monsieur de Ludney, je suis charmé que monsieur votre père se soit souvenu du bon accueil qu'il m'a fait autrefois en Angleterre et qu'il ait assez complé sUr moi pour être sûr que je le rendrais en France à son fils. Venez me voir souvent ; vous ne trouverez pas seulement chez moi des vieillards dont la société ne pourrait vous convenir, vous y trouverez aussi quelques jeunes gens de votre âge avec lesquels je veux vous faire faire connaissance. Ce sont les fils de mes vieux atnis de province, que j'ai eu le crédit de faire entrer dans la maison du roi, de braves et loyaux royalistes, qui savent tous ce que la cause des Bourbons doit de reconnaissance à l'appui de l'Angleterre. Soyez sûr qu'ils s'estimeront heureux d'oiïrlr leur amitié à l'héritier d'un des plus beaux noms de cette généreuse nation. »

Monseigneur Tévêque, qui avait la promesse de ressaisir sa crosse et sa mitre, avait débité tout cela d'un petit ton de prêche , comme un homme qui veut reprendre l'habitude d'une parole facile et onctueuse. Eugénie s'en était aperçue, et un sourire muet égayait l'habituelle mélancolie de son visage lorsqu'elle entendit répondre ces seuls mots :

■ — Oui, Monseigneur, j'aurai Thonneur de vous voir sonvent, et j*espère trouver dans ces visites plus de bonheur que vous ne croyez. »

Cette voix et ces paroles arrêtèrent le sourire d'Eugénie et frappèrent son cœur comme une menace : o'élait la voix d'Arthur qu'elle connaissait bien, quoiqu'elle l'eût à peine entendue dans les mots rapides qu'il lui glissait en la poursuivant. L'émotion qu'elle éçrouvail fut si vive que, dans un premier mouvement d'effroi et de doute, elle s'écria :

« — Qui est là? — Celui qui vous aime et qui vous obtiendra, répondit Arthur à voix basse et en passant rapidement devant elle pour sortir. — Eh bien ! ma fille, dit alors l'évêque qui était resté sur sa chaise longue, qu'est-ce que m'a dit madame Bodin? tu deviens triste, mélancolique, tu pleures sans cesse? Est-ce que ta mère le maltraite toujours? — J'y suis habituée, répondit Eugénie. — Il y a donc du nouveau?... Est-ce que madame Gilet est mécontente de toi et voudrait te renvoyer? — Non, repartit tristement Eugénie; elle m'a augmentée depuis huit jours. — Afai çàl ce que l'on m*a dit serait donc vrai? est-ce que tu serais une petite ambilieuse qui n'es contente de rien et qui élèverais tes désirs plus haut que tu ne ie .dois? — Non, mon Dieu ! non, dit Eugénie. Qu'on me laisse tranquille où je suis, je ne demande pas autre chose. — Voyons, voyons, repartit l'évoque en faisant signe à . Eugénie d'approcher ; est-ce qu'il y aurait de l'amour sous jeu? Prends garde, Eugénie, prends garde, cela mène à mal ; souviens-toi de madame Bodin! — Mais moi, je ne l'aime pas, reprit Eugénie en pleurant. — Ah ! ah I fit le vieil évêque, il y a donc quelqu'un? — Oui, dit Eugénie résolument, oui, et c'est ce jeune homme qui sort d'ici qui me poursuit partout, qui m'obsède partout, et qui n'est entré chez vous, Monseigneur, j'en suis sûre, que pour me voir et me parler. — Paste ! fit l'évêque d'un ton rogue : votre petite vanité me garde là un joli rôle, Mademoiselle! Défiez-vous, s'il vous plaît, de cette confiance très-sotte qui vous fait croire qu'un homme du rang et de la fortune de sir Arthur s'occupe d'une petite fille comme vous : c'est un conseil que je vous donne, quoique je sache que vous avez de très-grandes prétentions et que vous vous croyez une demoiselle bien superbe, parce que vous suivez dans vos habits les modes des femmes du monde. »

t'enfant du peuple était venue au prêtre de la religioiî éta-

blieponraiïranchir le peuple, la jeune fille abandonnée avait confié ses craintes au vieillard puissant, et voilà comme elle fat reçue, voilà comment elle fut rejetée dans son inexpérience et Son abandon! Je ne te dirai pas que ce fut par méchanceté ni «orruption, car je vois encore à ton sourire, mon niaitre, que ta t'imagines que moi, Satan, je me plais à calomnier on vieux prêtre inutile : non, baron, ce ne fut ni corrnption ni méchanceté dans cet homme, ce fut cette large el dédaigneuse indifférence du grand pour le petit, ce fut cette haute opinion du grand seigneur et du gentilhomme, qui n'admet pas qu*un gentilhomme et un grand seigneur poisse avoir un .tort vis-à-vis de ces. misérables créatures dont la société fait litière pour tenir chaud aux pieds de Tor- ?Qeil et de la luxure.

Après cette scène, Eugénie, rentrée chez elle, résolut de ne pins sortir de longtemps; elle fit dire à sa maîtresse qu'elle li priait de vouloir bien lui envoyer du travail dans sa cham- H et elle s'y enferma, espérant qu'elle avait enfin trouvé QD asile où n'oserait pénétrer son persécuteur. Huit jours sa Passèrent encore ainsi. Puis un a^tre din^mche étant venu, Tbérése alla voir Eugénie et loi proposa d'aller so promener Un, bien loin, à la campagne.

•-Ta mère, lui dit-elle, ne rentrera pas aujourd'hui; ^r ta sais que madame Bodin lui a trouvé une bonne occupation.— Oui, reprit Eugénie, voilà deux jours qu'elle est ^liée veiller une vieille Anglaise, et voilà deux jours que je Suis seule ici.

, Si madame Bodin avait procuré à Jeanne la vieille Anglaise ^ veiller, tu dois soupçonner, toi, qui avait enseigné la vieille Anglaise à madame Bodin.

■ — Aiais tu dois t'ennuyer à périr, ma pauvre fille? reprit Thérèse.— 11 est vrai que je ne m'amuse guère, repartit Eu- Sénie qui commençait à regretter sa pauvre vie insouciante, alors que l'effroi de la rencontre d'Arthur était un peu calmé, depuis huit jours qu'elle ne l'avait vu. — Eli bien I viens donc.» /

^Qgénie hésita un moment, puis elle répondit :

■ — Non, bien décidément, non. Dimanche prochain ott dans quinze jours je sortirai, mais pas aujourdMiui. — fil biea! je ne veux pas te laisser seule, je passerai la ^oirée avec toi ; je'vais aller prévenir à la maison que je suis

Elle sortit en effet et rentra bientôt. Tontes deux s*étab1irent alors près d*nne petite table, et le chagrin d*£ngénfe deyint naturellement le sujet de la conversânon ; mais celleci avait va sa confiance trop mal accneUlie par un homme qui eût dû /a comprendre, pour la donner à one femme qu^elle savait légère, folle, inconséquente, et qui quelquefois lui avait fait entendre des conseils qui l'avaient épouvantée. Ce n'est pas que Thérèse fût une bien habile maîtresse en fait de corruption, ce n'est pas qu'elle vantât avec un art infini tout ce qu'une belle fille peut gagner à se perdre; c'est que Thérèse avait de puissants auxiliaires dans le malheur d'Eugénie et dans le dégoût qu'elle éprouvait pour la vie misérablement hontmse qui lui était imposée. Vainement Thérèse pressait. sdn amie des questions les plus directes, elle n'en pouvait rren obtenir, lorsqu'on frappa légèrement à la porte de la chambre, et presque -aussitôt un homme entra. Celait Arthur. Eugénie poussa un cri, et Thérèse dit d'un air dégagé :

« — Eh bieni oui, c'est lui. — Tu le connais, toi? tu as osé l'introduire ici? — Voyons, voyons! dit Thérèse, ne sois pas mauvaise camarade. Oui, je le connais; je ne peux pas le voir à la maison à cause de mes parents qui ne le veulent pas. Toi, tu es plus heureuse, tu es libre, ta mère ne rentrera pas, tous les voisins sont à la promenade, tu peux bien nous laisser causer un instant ensemble. »

11 se passa en ce moment quelque chose de bien étrange dans rame d'Eugénie, et il fallut tout le trouble que la découverte de l'intelligence de Thérèse et d'Arthur lui fît éprouver, pour qu'elle ne chassât pas ensemble Arthur et Thérèse.

D'après ce qu'elle venait d'entendre, Arthur poursuivait Thérèse ; c'est Tliérèse qu'il venait voir. Qu'avait-elle donc craint, elle, Eugénie? quel rêve avait-elle fait? son orft'ueil s'élait-il égaré jusqu'à croire qu'elle inspirait un amour auquel on n'avait même pas pensé? tout ce qu'elle s'imaginait de sa beauté et de sa distinction avait-il été placé par un liommc comme Arthur au-dessous de la beauté et de la bonne grâce de Thérèse? Eugénie fut cruellement humiliée à ses propres yeux. En se rappelant les paroles du vieifévêquo, elle se demanda si elle n'était pas véritablement une folle impertinente, égarée par sa vanité. Elle ignorait que, S'il m eût été ainsi, elle ne se serait pas fait cette question ;

à ancane époque, devant aucane déceptîoB^ la vanité ne

doute d'elle. , , """^ \>

-Tu détestes bien la vanité, Satan 1 dit Luizzi.— pareé que votre sottise humaine la met quelquefois à côté de l'orgueil 'tque l'orgueil n'est qu'à moi, entends-tu., maître? — A toi ei à Eugénie. — À elle aussi, à la pauvre enfant qui voulut se punir d'avoir même espéré une injure, et qui, honteuse (le la place où cette découverte la rejetait, laissa à côté d'elle cet homme parler d'amour à Thérèse et lui bien enfoncer ém le cœur cette vérité qu'elle n'était ni désirable, ni belle, ni recherchée, que c'était par hasard qu'on avait joué avec son effroi ; car Thérèse lui avait dit :

« — Maintenant que tu sais tout, tu n'auras plus de ces selles frayeurs ; et vous, monsieur Arthur, ne vous amusez piQs à la tourmenter : elle est si enfant que vous lui feriez Nrelatète. »

Tu ne peux te faire une idée de l'anéantissement d'Eugénie. Une seule espérance avait fait vivre cette femme : c'est Qii'un jour ce qu'elle avait de haut et de supérieur en elle se ferait reconnaître. La poursuite d'Arthur l'avait blessée parce qu'elle était insolente, et qu'elle voulait à la fois l'amour et le respect. Mais l'assurance qu'on avait joué avec elle la irisa dans son espoir et dans sa confiance, et elle resta immobile et muette, oubliant ce qui se passait à côté d'elle, %ant qu'une pensée, c'est qu'elle n'était rien, absolument rieD, moins que Thérèse. Celle-ci, il faut le dire, était la yraie fille vulgaire du peuple. Elle aimait le plaisir, la joie, 'cs rires, les folles ivresses, et, sur un mot d'Arthur, elle 5onii en s'écriant :

« — Ah 1 nous allons passer une bonne soirée. Nous soupirons à trois, ce sera très-amusant. »

El elle sortit pour se procurer tout ce qui était nécessaire. Cei homme avait-il préparé cette scène, ou bien avait-il cette destinée du mal qui arrive toujours juste au moment où il y ^ûne brèche dans l'âme par laquelle il peut pénétrer? c'est j'on secret ou le mien. Mais une seule circonstance pouvait l« faire écouler par Eugénie, et cette circonstance, il la te- ^^ii. La pauvre fille était là, désespérée, son orgueil ployé et ^iucbé à terre, doutant d'elle, comme l'homme de génie qui

• voit préférer la médiocrité et qui se demande dans son dé- ^^poir s'il n'est pas au-dessous de la médiocrité. Cefutàce ^^m qu'il osa lui dire la vérité.

108 LES MÉMOIRES DO DiABLB.

m — J*ai trompé Thérèse, s*écria-i-il ; c'est vous qae j'aime, c*est tous que j'ai yonlavoir. Dans la colère où me mettaient vos refus, j'ai écrit à Londres pour avoir des lettres et pénétrer chez ce vieillard où vous alliez quelquefois. »

Eugénie écoutait , elle écoutait avec son orgueil qui se releva un peu à l'idée de n*avoir pas été une sotte vaniteuse comme tant d'autres qu'elle méprisait. Arthur continua :

« — Vous m'avez fui encore; mais j'ai juré (fue je vous reverrais, et j'ai persuadé à cette fiUe que je l'aimais pour pouvoir vous dire que je vous aime. »

Oh ! comme l'orgueil d'Eugénie écoutait toujours, et comme il se relevait, voyant redescendre bien au-dessous d'elle cette iillo qui un moment avait paru la dominer !

« — Oui, reprit Arthur, je l'ai trompée, je l'ai sacriGée au besoin de vous voir un moment, une minute, pour vous dire qu'il n'est aucun moyen que je ne sois décidé à employer pour arriver jusqu'à vous. »

Elle ne se trompait donc pas 1 elle était aimée avec excès, avec fureur par un homme qu'on avait jugé trop au-dessus d'elle pour l'avoir regardée ; elle était aimée par un homme que la fille au-dessous de laquelle elle s'était placée aimait jusqu'à oublier ses devoirs, et qu'elle, Eugénie, n'aimait pas. Oui, baron, oui, Eugénie écouta avec joie cette déclaration d'amour, et Arthur n'avait pas uni, que l'orgueil de la pauvre fille s^tait relevé et qu'elle en était presque à remercier celui qui .l'avait fait douter d'elle, mais qui lui avait rendu si soudainement sa confiance, une plus haute confiance que jamais.

ïiiérèse rentra au moment où Eugénie eût dû s'apereevoir que la présence d'Arthur chez elle était une faute qu'elle laissait copimettre pour son compte. Mais elle éprouva le besoin de voir comment cet homme soutiendrait, entre ces deux femmes, le rôle qu'il s'était imposé. Tout jeune encore, il était habile, ou plutôt il avait ce don infernal do parler avec art le langage de l'amour ; et» tandis qu'il charmait Thérèse par la fatuité do ses aveux, il relevait l'orgueil d'Eugénie par le respect de ses soins que la vaniteuse Thérèse prenait pour l'indifférence, tandis que l'orgueilleuse Eugénie mesurait avec bonheur la distance qu'on mettait pour la première fois entre elle et celle qu'on appelait sa ca-

nurade. C'en était assez pour Arthur.: il savait qa*à certaines heures de certains jours il pouvait entrer impunément dans cette chambre; et, quoique Eugénie lui eût assigné de ne plus reparaître , il revint. Il revint une fois, dix fois. Après avoir trouvé un moyen pour entrer chez M. de Souvray, après avoir forcé madame Bodin à y amener Eugénie, après avoir séduit Thérèse pour pénétrer dans Tasile de celle qu'il poursuivait, il trouva mieux que cela; il trouva sa mère pour lui enseigner madame Gilet comme couturière, puis madame Gilet pour lui enseigner Eugénie comme la plus habile ouvrière de cette femme; et- il amena sa mèie, lady Ludney, à monter à ce cinquième étage et à commander à Eugénie un travail qu'elle ne put pas refaser, car il lui fut offert devant Jeanne, et le prix en fut réglé à un taux si élevé que la cupidité de la femme du peuple eût fait payer un refus à Eugénie par les plus odieux traitements.

n arrive une heure aussi, mon maître, continua joyeusement Satan, une heure qui est mon domaine, une heure où la vertu est lasse de lutter contre la mauvaise fortune , contre l'abandon, contre toutes les tentations. Cette heure commença pour Eugénie, lorsqu'ayant dit à sa mère le secret d'Arthur, celle-ci lui répondit :

« — Pardieul il ne te mangera pas ; tu n'as qu'à te défendre, ça n'est pas difficile. Crois-tu qu'on ne te dira jamais rien? Une fois Petit-Pierre a voulu m'aborder, je Tai reçu si bien qu'il eu a eu le visage en sang pendant un mois. »

Yollà ce que Jeanne entendait par se défendre I Sa fille, toute rouge d'une pudeur nouvelle, eût voulu irainement lui faire comprendre qu'il y avait dans ces visites d'autres dangers que ceux d'une brutalité. Peut-être Eugénie n'eût-elle su comment lui expliquer, comment lui dire qu'un homme d*un caractère aussi absolu, aussi persévérant, n'entre pas imponémenr dans la vie d'une jeune fille avec tant d'autorité et de menace. En effet, l'effroi qu'Eugénie éprouvait auprès de ce jeune homme ne pouvait l'empêcher d'écouter Arthur, qui venait tous les jours au nom de sa mère et qui lui parlait sans cesse d'amour, étourdissant cette jeune tète de toutes les idées de grandeur et de domination qu'elle avait rèvces ; car il s'était fait esclave jusqu'au point, lui, grand seig^eu^ aux mains blanches, de s'immiscer dans les soins matériels de ce grossier ménage. Et il ne le faisait pas avec cette gaieté française qm joue avec tout, qui s'assouplit de si bonne

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