TOME m
pouvait expliquer autrement. Alors la crainte de voir cette propension de son esprit sVrêter aune idée fixe et se tourner en démence s*empara tellement du baron , qu'il résolut de ne pins chercher à sonder les mystères de la vie et de continuer à marcher comme le vulgaire des homtntSt en se guidant, non plus sur les fausses clartés de Tenfer qui teignaient tout d'une sanglante couleur, mais à Taide des simples lumières de son jugen>ent, et en regardait les choses et les hommes de leur meilleur eôlé. Peot' être Loini Ûl-il alors à Tégard da Diable œ qu'Oral iti Téigari de Tartufe. Quand Thypocrite a quitté la maison du bourgeois crédule, celui-ci s'écrie : C'en est fait, je renonce à tous les gens dt bien. Une fois que Luizzi voulut chasser de sa tète cette manie d'apprendre, il s'écria en lui-même : Maintenant, je croirai que tous sont gens de bien,
La convalescence assez pénible qui suivit ce grave accident, si rebelle à la guérison, dissipa entièrement toutes le» craintes de Luizzi, que la maladie avait exalté jusqu'à une si épouvantable vision. Henri fut pour lui d'une attention- extrême. Quant à Juliette, elle lui tint fidèle compagnie, lui faisant des lectuies, causant avec une bonhomie, une grâce et une niodestie qui ne se démentaient point. Elle n'en avait que plus d'attraits pour le baron; car à ce charme d'une société douce et facile elle j^igtiàit cet enivrement magnétique que le baron subissait toujours malgré lui. Enfin, lorsqu'il fut capable de sortir, il était tout à fait amoureux de Juliette, ou plutôt, pour en revenir à la singulière passion que lui inspirait cette femme, H la 4é$^it comme un séminariste et la redoutait comme un enfant. Un notable changement eut lieu, du reste, dans la position du baron. De même qu'il avait envoyé le marquis de Bridely pour avoir des nouvelles de M. de Mareuilies, de même oelui-oi avait ohargé le jeune du Becgh de s'informer de la santé d'Armand. Ces visiies s'étaient renouvelées chaque jour des deux côtés. Gustave avait trouvé le moyen de dii'e chex Doadame de Marignoa, où Mareuilies demeurait depuis qu'il était son gendre, qu'il avait, lui, marquis de Bridely, soixante mille livres de rente, et cela sembla une excuse pour les peccadilles passées; sa tentative d'escroquerie devint une folie déjeune homme à qui Tespoir d'une grande fortune avait permis d'èu^e moins circonspect qu'un pauvre diable, attendu la certitude qu'il avait de pouvoir grandement réparer ses torts. On s'était accoutumé à le voir; et, 6'il n'était pas des intimes de la maison, on laissait cependant échapper avec quelque vanité le nom du marquis de Bridely parmi les beaux noms des jeunes gens qui fréquentaient la maison de Dfàadame de Marignon. Ounaurmura même qua la belle et jeune
]iiadama% Mareuilles regrettait, sinon la personne et la fortune de Gusta^,da moins son titre de marquis. D'une autre part, Luizzi avait reçu avec politesse les visites d'abord cérémonieuses, ensuite plus amicales de H. Edgard du Bergh. L*air fin et doux de ce très-jeune homme, qui baissait les yeux comme une fille et parlait d^une petite voix mièvre et flûtée, avait plu à Luizzi. Il Tavàit invité à venir pour son compte, et Edgard avait profilé de l'invitation, U en était résulté une espèce de rapprochement par intermédiaires entre Luizzi et M. de Mareuilles ; et le baron, sans envie de pousser les choses plus loin, mais en homme qui sait vivre, consaora sa première sortie h son adversaire, dont la guérison était beaucoup moins avancée que la sienne.
La réconciilaiion de deux hommes qui s'étaient assez bravement battus rua contre Fauire pour mêler à leur combat des quolibets, quelque mauvais qu^ils fussent, n'était pas dlIQcile à amener. Mareuilles tendit la main à Luizzi; ils s'embrassèrent et ne s'en vouloreot plus, ear ils étaient trop libres de se haïr ouvertement pour se garder une rancune cachée. D'ailleurs ils n'avaient guère voulu que se taer l'un Tautre, et on ne s'en veut pas dans le monde pour si peu. S Mareuilles et Luizzi avaient été rivaux-pour une cause politique, pour des succès de femmes, pour une supériorité de ebevaox ou de coupe d'habit, c'eût été une haine à mort; mais pour du sang, il n'y avait que des manants qui auraient pu se le rappeler» Après avoir vu Mareuilles, Luizzi demanda {à voir madame de i^larignon, par laquelle il fut reçu avec cette grâce de bonne compagnie d'une femme qui sait oublier et se souvenir à propos. Luiui chercha à retrouver dansoette vieille dame si bien tenue, si posée, si digne, la folle Olivia, la libertine Olivia, et il reconnut qu'il y avait, au-dessous de ceue apparence de roideur, un fond d'indulgence et de facilité qui obéissait aux pruderies dont elle était eniourëe, mais qui les détestait. Madame du Bergb, qui se trouvait là, remercia Luizzi du bon accueil qu'il avait fait à son fils. Il retJt>uva madame de Fantan, qui lui annonça que sa fille était mariée» puis la belle madame de Mareuilles. Luizzi sortit de chez madame de Marignon tout à fait raccommodé avec ce monde ane le Diable lui avait montré si odieux. D'ailleurs, depuis sa tkromière et fatale maladie, le baron s'était si souvent trouvé en cHUitact avec les vices ridicules et grossiers de la bourgeoisie et du peuple, qu'il se sentit revivre dans l'atmosphère facile et légère de ce salon ; il écouta avec un plaisir tout nouveau cette parole dorée et flatteuse des gens qui ont du savoir-vivre, et il se promit bien ^ ne plus recommencer ses perquisitions hors de cette spbère élevée.
Cependant quelques jours s'étaient à peine écdulés depuis la première sortie de Loizzi, lorsqu'il reçut une lettre de Bamet, qui avait quitté Paris deux jours après le fameux duel. Dans cette lettre, le notaire conjurait le baron de venir à Toulouse pour mettre ordre à ses affaires, et il lui faisait part d'un projet qui sourit assez à Armand. Le député d*un arrondissement où Luizzi avait ses plus riches propriétés venait de mourir, une nouvelle élection allait être faite. Bamet, qui disposait d'un assez grand nombre de voix, ne voulait les donner, par opinion, ni au candidat de l'opposition extrême gauche, ni au candidat légitimiste; il ne voulait pas, en outre, pour cause de haine particulière , les donner au candidat ministériel qui avait emporté sur lui une place de receveur particulier que Barnet eût préférée à son étude ; il les offrait donc au baron, à qui il assurait le succès s'il voulait venir lui-même tenter la chance. Le baron fit part de cette lettre à sa famille, dont Juliette faisait presque partie, et ce fut avec un vif sentiment de plaisir qu'il vit pour la première fois cette jeune fille s'animer dans l'expression des vœux qu'elle faisait pour lui et se complaire dans le tableau brillant qu'elle traçait de l'avenir d'un homme politique. Luizzi se laissa d'abord gagner à cet enthousiasme; mais il se rappela à quelles investigations sont soumis les malheureux candidats, et il eut peur que son passé ne fût pas facile à expliquer à des électeurs bourgeois et très-peu fantastiques. Cependant une étrange découverte et un événement non moins étrauge le poussèrent à accepter.' En effet, se trouvant quelques jours après chez madame de Marignon, il parla d'un ton assez dégagé de la candidature qu'on lui offrait. Ce fut de tous côtés un concert de félicitations sur sa bonne fortuue.
— Vous vous ferez élire, n'est-ce pas? lui dit un vieux monsieur à figure cambrée et aristocratique ; il serait temps que la France se fit représenter par quelques noms qui pourraient lui rappeler que toute sa gloire n'appartient pas à cette époque. Les Luizzi datent, dans l'histoire, de la guerre des Albigeois ; on les trouve à côté des Lévis et des Turenne dans ces mémorables événements.— 11 serait temps aussi, moucher monsieur d'Armely, reprit madame de Marenilles, que nos députés ne fussent pas tous des avocats de canton, des médecins de campagne ou des marchands de fer et de cotonnade. Ces messieurs, avec leurs habits marrons^ leur linge malpropre et leurs mains sans gants, envahissent tous les salons ; ils sont chez le roi, ils sont chez les ministres, ils sont partout, et une pauvre femme ne sait à qui parler, à moins qu'elle veuille discuter l'impôt sur le sel ou le tarif des douanes. Ils ne dansent pas, ils n'écoutent pas, ils ne rient pas. — - C'est vrai, mais
ils votent, dit une dame qui passait pour faire des mots charmants ; c'est lenr crande affaire. —Et surtout celle des ministres, ajouta un monsieur qui était renommé pour la hardiesse de ses opinions. — En vérité, ma chère Lydie, reprit une jeune femme dont Luizzi ne pouvait apercevoir les traits, car elle était adossée à une fenêtre et presque cachée sous son chapeau, mais dont la voix le frappa singulièrement, en vérité, dit-elle, je ne suis pas de votre avis. Vous feriez bien mieux de ne pas nous enlever les derniers hommes de salon qui nous restent, et de ne pas conseiller à monsieur le baron d'aller se perdre dans cette cohue d'honorables fort honorables, je veux le croire, mais qui suent la politique et l'ennoi à empester tout un salon dès qu'ils y entrent.C*est un mal qoi se gagne, une odeur dont on s'imprègne ; et tenez, mon mari, qoi a à peine Tàge requis pour occuper son siège à la chambre des pairs, est déjà empoisonné de cette manie. Quand il rentre d*nne séance de la chambre haute, c'est comme M. de Mareuilies quand il revient du club des jockeys; mon mari sent la politique et le vôtre le tabac. J*aime presque autant un capitaine de la garde nar tionale.
Luizzi cherchait à se rappeler où il avait entendu cette voix^ lorsqu'il fut distrait par Taccent mâle et hardi d'une autre femme qui, grandement belle dans toute l'étendue du mot, repartit avec une sorte d'impétuosité passionnée :
— Et que voulez- vous qu'on fasse à notre époque, si on ne se livre pas à la carrière politique? Le but de tout homme qui a Tintelligence de sa force n'est-il pas, toujours et en tout lieu, d'imposer sa supériorité à ses rivaux, et de se faire un nom et un pouvoir dont ou soit obligé de reconnaître l'ascendant? La carrière politique est la seule qui, aujourd'hui, puisse mener à ce but; tout homme qui a quelque ambition virile doit donc la suivre. — A ce compte , dit la jeune femme d'un ton assez aigre, vous eussiez trouvé bon que, dans les jours les plus abominables de la révolution, un homme d'honneur eût recherché ce pouvoir et ce renom dont vous pariez? Vous eussiez approuvé qu'un vrai gentilhomme se fit, par exemple, le soldat de Bonaparte pour arriver à ^ne épaulette de général ou à un bâton de maréchal, et qu'un marquis de vieille race se fit sénateur pour être Comte de l'empire? — Assurément, Madame. — Voilà des sentiments qui m'étonnent de la part de la comtesse de Cerny, de la fille du vicomte d'Assimbret, d'une femme qui porte deux des plus beaux noms de France ! — Et que je ne m'étonne pas, moi, répondit avec dédain la belle femme^ de ne pas voir partager à L comtesse de Léméel — La comtesse de Lémée! s'écria Luizzi.., Fille Turni-
6 LES MSMOIRÊg DU DIABLE.
quel, munnura-t-il en lui-même, comme sMl eût routa achever la pensée de madame de Cerny. — Moi, dit la jeune femme en saluant gracieusement Liiizzi, moi, monsieur le baron, qui étais curieuse de savoir si vous me reconnaîtriez. — Ah ! vous vous connaissez, dit madame de Marignon, voulant rompre le cours des reparties qui commençait à s*aigrir entre ces deux dames. ~ Nous avons passé quelques jours ensemble chez M. de Rigot, mon oncle, dit madame de Lémée. J'espère, monsieur de Luizzi, que vous ne m*en voulez pas du méchant procès qu*il vous a fait^ Il Ta perdu, et j'en suis ravie. C*est un peu la faute d'un certain M. Bador, à qui il en avait confié la direction ; mais, quoique sa maladresse m'ait fait perdre d'assez belles espérances d'héritage, j'en remercie ce cher monsieur, puisqu'il a fait qu*ll ne peut y avoir aucune rancune entre nous.
Luizzi écoutait, admirant rimperturbable aplomb de mademoiselle Ernestine Turniquel, lorsque celle qu'on avait appelé la comtesse de Cerny dit à Luizzi :
— Ahl vous avez connu monsieur... de Rigot? — J'ai eu cet honneur, répondit assez froidement le baron, qui désirait se mettre du parti de madame de Lémée, aûn qu'elle le ménageât de son côté, tandis qu'il cherchait à se rappeler où il avait entendu prononcer ce nom de Cerny. — Je vous en félicite bien sincèrement, Monsieur, reprit la comtesse d'un ton presque impertinent et en riegardant Luizzi attentivement.
Madame de Marignon, voulant encore rompre la conversation sur le compte de Rigot, dit à Luizzi :
— Et pourrait-on savoir dans quel département vous comptez vous faire élire? — Dans l'Aude, dit Luizzi, à N... — Mais vous avez là un terrible concurrent, dit le vieillard qui avait parlé le premier. — Qui donc, mon cher d'Armely ? demanda madame de Marignon,
Ce nom avait déjà été pour Luizzi un sujet d'étonnement, et il faisait de fâcheuses réflexions, en voyant chez madame de Marignon et sur ce pied d'intimité le père de l'infortunée Laura, lorsque celui-ci reprit :
— Oui, monsieur le baron, vous avez un terrible concurrent, un homme qui peut compter sur les eiïorts de tous nos amis politiques. — Et c'est?... — M. de Carin, dit le marquis. — M. de Carin?... répéta Luizzi. — Le connaissez-vous donc aussi? reprit la comtesse avec un intérêt très-marqué. — Oui, beaucoup... beaucoup... répondit lentement Luizzi, devenu pensif à tous ces noms évoqués un à un comme pour le frapper de mille affreux souvenirs... — Ah! reprit madame de Cerny, voilà ce que j'appelle un
LË« MEMOfRBS DU DIABLE. 7
iMMiM éè oMr et dd fiante eapaeité. Avec un oiraeièr* moins fermé qne Te sien, c'était nne vie manqnëe t marié à une iâîote qnl a fini par devenir folle, il a en à snbir de tels chagrins qne tont autre y eût snccombé.^Dn moins nV^i) pas en oelni à*Àte trompé par sa fbmme, dit le baron amèrement.
Tont le monde éclata de rire, et madame de Gemy dorint ronge )iisqn*ïn blanc des yeax.
— Allons, reprit en rfant madame de 9antan, il faut tout pardonner à la fetie : la pauvre femme ne savait ce qu'elle faisait. D'un autre côté, Gemy avait été fort dérangé avant de tous épenser, et on ne perd pas si vite de mauvaises habitudes*
Ceci rappela à Luizzi que le comte de Cerny était eehii qni avait essayé d*ètre moins grossier que les autres hommes qui entouraient madame de Carin. Pendant qu'il réunissait un à un tons ces souvenirs, des regards équivoques couraient autour de ee cercle comme des éclairs ft Thorizon. Mais madame de Cerny les arrêta d'un coup d*œil impérieax et reprit :
— Qnoi qu'il en paisse être, M. de Carin a cherché une distraction à ses malheurs dans une vie noblement occupée, et il en a triomphé. Ahl monsieur le baron, si M. de Carin est le concurrent que vous avet à combattre, je désespère de votre succès. <^ Eh bien ! je le tenterai, reprit Lurzzi avec une énergie dont personne ne devina le secret, et qui venait de Tindignation qu'avaient hii naître en lui les éloges de la comtesse pour M. de Carin et la calomnie des autres contre l'infortunée Louise ; je le tenterai, et peut-être ne seraije pas aussi malheureux que vous le pensez. — C'est un courage que j'honore, repartit madame de Cerny. ^ Faites-en donc provision, reprit le vieux marquis d'Armely. Carin m'a écrit quil avait déjà un concurrent redoutable, un riehe maître de forges du pays, un certain capitaine Félix Ridalre. — - Félix Ridaire ! répéta Luizzi. -^ Oui, et M. de Carin est d'autant ptos inquiet qu'à part ses opinions, qui sont fort exagérées, on dit que ee M. Ridaire est tin homme d'une capacité incontestable et d'une probité au-dessus de tont soupçon. — Le capitaine Félix Ridaire I répéta Luizzi en. souriant dédaigneusement.-*^ Le connaîiriez-vous aussi? s'écria-t-on de tous celés. — Oui, oui, dit Luiizi avec la même expression énergique : je le connais et je combattrai ce concurrent comme l'antre. -— Vous connaissez toute la terre I dit la comtesse en riant.
Luizzi s'approcha d'elle, pendant que quelques personnes qui le levaient faisaient rompre le cercle avec bruit.
— Et je crois avoir l'honneur de vous connaître aussi, dit-il lent bas à la comtesse.
s LES MÉMOIRES DU DIABL^B.
Cette réponse de Lulzzi lui avait été dictée par on singulier sentiment de dépit contre tous ces éloges si libéralement accordés à des gens qu'il en savait si complètement indignes. D*un autre côté, si le nom de madame de Cemy lui avait rappelé le récit de madame de Carin, le nom d'Assimbret lui avait remis en mémoire le vicomte libertin, habitué de la maison de la Béru, qui avait si gaiement volé à Libert les nuits de son Olivia et si rudement chassé ce rustre de Bricoin. Un vague désir de troubler cette femme en lui disant qu'il était dans la vie de chacun des choses avec lesquelles on peut le dominer poussa le baron, et, lorsque la comtesse lui répondit en riant :
— Je ne crois pas, monsieur le baron...
Celui-ci continua :
— Cependant, Madame, je pourrais vous expliquer comment une femme telle que vous, oubliant avec indulgence les égards de position qu'elle doit au nom du comte de Cerny, se trouve chez madame de Marignon par complaisance sans doute pour son nom de mademoiselle d'Assimbret. — Quoil Monsieur, dit rapidement la comtesse d'un ton alarmé et en jetant un regard significatif sur madame de Marignon, vous savez...? — Beaucoup de choses, dit Luizzi, encouragé par Teffet qu'il produisait ; et peut-être aussi, continua-t-il, pourrais-je vous rassurer sur le résultat des attentions de M. de Cerny pour Tinfortuoée madame de Carin.
Ce mot qui, pour Luizzi, ne faisait allusion qu'à TiDooceoce de Louise dont il se croyait assuré, sembla confondre madame de Cerny. Une rougeur subite se répandit sur son visage, elle regarda Luizzi avec un singulier effroi et balbutia d*une voix altérée :
— C'est impossible... Monsieur... vous ne savez pas... — Je sais tout, repartit Luizzi, charmé de pousser jusqu'au bout cette mystification dont le succès était si inattendu pour lui.
Et, tandis que madame de Cerny le suivaitd'un regard épouvanté, il la salua et sortit en se disant : « Il n'y a donc aucune femme sur la vie secrète de laquelle on ne puisse frapper, môme au hasard, sans y éveiller le souvenir d'une honte ou d'un remords? » Cette réflexion attrista Luizzi ; il fut au moment de rentrer dans tous ses doutes sur le compte de Henri et de Juliette. Cependant 11 réfléchit que, pour ce qui concernait madame de Carin, il n'avait d'autres renseignements que ceux qu'il avait puisés dans le manuscrit de cette infortunée. Il se souvint que lô Diable l'avait laissé dans le doute sur la véracité du récit de Louise et que son histoire avait tout le caractère d'une idée fixe ; d'un autre côté, il se dit qu'en supposant môme que cette histoire ne fdt pas le résultat d'une
folie, il était assez naturel qae madame de Carin n*y etit point fait l'aveu d'une faiblesse qui eût pu donner des armes contre elle. En conséquence de ces bonnes raisons, l*indignation qui avait poussé Luizzi lorsqu'il avait entendu parler de M. de Carin et de Félix se calma devant le doute qui le prit , et la résolution où il avait éié un moment de se servir contre eux, dans sa lutte électorale, de ce qu'il savait sur leur compte, lui parut tout au moins imprudente. Il était dans ces dispositions au moment où il rentrait à son bôtel; il se repentait de rentrainement qui l'avait conduit à se prévaloir un moment de connaissances dont il ne pouvait révéler l'origine, lorsqu'une autre voiture que la sienne s'arrêta à sa porte. Le valet de pied ouvrit la portière, et Luizzi put remarquer que le brillant équipage était occupé par une femme. Du fond de la porte cocbère où il était descendu il put entendre une voix qui dit avec vivacité :
— Tout de suite pour M. le baron de Luizzi... puis à Thôtel. Une main élégante, d'une grande richesse de forme et d'une
blancheur éblouissante, remit un billet au domestique qui ferma la portière. Celui-ci entra chez le concierge et lui Jeta le billet en lui répétant l'ordre de sa maîtresse.
— Tout de suite pour M. le baron de Luizzi.
Puis il remonta à son poste en criant au cocher :
— A rhôiel 1
Et l'équipage disparut au grand train de ses deux superbes chevaux. Le baron avait cru reconnaître la voix de la femme qui avait parlé, et il ne s'était pas trompé. Il lut le billet, qui était ainsi conçu :
« Monsieur,
« Les paroles que vous m'avez dites rendent une explication indispensable entre nous. Je crois m'adresser à un homme d'honneur. Je n'hésite donc pas à vous dire que Je vous attends ce soir à dix heures. Nous serons seuls.
« Léonib de Cernt. »
Ce hillet charma d'abord Luizzi, et il se fit un assez doux devoir de répondre à une telle invitation. Mais, en y réfiéchissant bien» il pensa qu'il serait fort embarrassé de résoudre les doutes de madame de Cemy; il reconnut que le peu qu'il savait des relations du comte et de Louise ne suffirait pas à une femme sans doute très-jalouse. Car il fallait un sentiment bien puissant pour la pousser à une démarche aussi extraordinaire que celle qu'elle venait de faire ; il se dit eoûn que dans tous les cas il lui faudrait expliquer la souree de tous ces renseignements, et Luizzi ne se
i6 LES MÉMOIRES DU DIADLB.
souciait nnltement de raconter d*aaoane façon comment il avail pu entrer dans la maison de fous habitée par madame de Garin. II en conclut quil serait plus faoile et plus raisonnable d'écrire un billet d*excuse, et il monta ebez lui en se réserrant d*y réfléchir.
II trouva tout le monde assemblé chez Caroline. On projetftil une partie de mélodrame à la Porte-Saint- Martin, et tout )e monde était d'un entrain complet. Caroline surtout semblait ravie» et Juliette était d'une gaieté charmante ainsi que Henri. Luizzi, du reste, avait remarqué que les manières du lieutenant s'étaient polies au contact des gens comme il faut, et il s'associa facilement à la joie commune. Le jeune du Bergh et Gustave étaient de le partie. Luizzi refusa d> aller sous prétexte de santé et parée que d*ailleurs^ dit-il, 11 avait vu cette pièce. 11 voulut être libre, sane parti bien arrêté cependant de se rendre chez madame de Gemy. Seulement, pendant le dîner, il parla de sa visite chez madame de Marignon ; il nomma la eomtesse avec affectation, pour voir si Edgard du Bergh pouvait lui apprendre quelque chose rar son compte. II fut satisfait. Sinon dans sa curiosité, du moins dans le but qu'il s'était proposé; car Edgard parla de madame de Cerny avec un enthousiasme ardent pour sa Beauté et le respect le plus profond pour sa vertu. Cette fois eneore Luizzi, en écoutant du Bergh, laissa échapper l'occasion de remarquer le trouble que le nom de Cerny produisit sur Juliette; mais il était tout à la oomtcsse, et il répondit à Ëdgard :
— Je sais combien elle est belle, dit le baron, ]e ne doute pas qu'elle ne soit irréprochable ; mais ne la croyez-vous point très* jalouse? — Elle? s'écria du Bergh, pas le moins du tnonde, je vous jure. Sans être mal aveo la oomte&se, nul ne mène une vie plus indépendante que son mari. Je ne la orois pas jalouse par caractère, et le comte, d'ailleurs* ne lui en donne guère le sujet. Après avoir été Tun des hommes les plus à la mode de Paris, 11 a changé tout à fait de manière de vivre» il a tourné à l'ambition, et comme sa femme a, je le crois, plus de ceue passion dans le cœur que d'aucune autre, ils s*entendent à merveille.
^Ces renseignements ne concordaient pas aVec l'effroi de la comtesse à propos des paroles de Luizzi sur la prétendue intrigue de M. de Cerny et de madame de Carin; il demeura dono dans sa perplexltp et laissa sa compagnie se préparer au plaisir des horreurs de la Tour de Nesle, qui était alors dans sa nouveauté. Chacun était ailé s'apprêter ; Juliette seule était restée dans le salon avec le baron, qui réfléchissait à paf t lui. Alors la jeune fille, Tarrachant à sa rêverie, lui dit fort simplement :
LES MEMOIRES DU ' DIABLE. ii
^ l^t bien penr çae not» D*ary(»9 pas grand aniMisemeiitf asa speetdele, ear rûns n'àrez pas vMlâ brater, pocnr nom aeeorapsgner, retiniii d*tine seconde représentation. -*- Tous sves tort, dit Lnizzi nonebaTamffient, cette pfèee est au emïeaâfe dTim intérêt très-Tif, et, si je n'étais b*en farble eiï€wre... — Et quel est le sujet de eet oayrage?>- Le sujet? dit Lnizzi en regardant Jnlîette... 'Ma fdi, m est assez diffl^e à expK^ner. Je laisse à raïQtenr le soin de s'en charger... — Il s'agit d'nnef reine de France, dit Jidlette, <fai avait des amants... — Qu'elle disait jeter dans la Seine après des nnlis dlTresse et d'orgie, répondit le baron.
Le visage de Jaliette s'éclaira d^itn regaré fonve et d'un sourire IniaHenx, et le baron fut frappé de ridée soudaine qn^sne nature comme celle de Juliette pouvart expliquer ia férocité ef la lubricité des crimes attribués à Jeanne de Bourgogne. Par un mouvement emporté du désir incessant que eetle femme réteiHait en lui, il se Approcha d'efle et Itii dit :
-^ Il )r a dans c^ drame tme peinture merveillease de ces ]^ti* sirs frënétfqaes, dé 6es bafséfs ftirienix, de ces ivresses délirantes où Jette ramonf, et ce tableau vous surprendra, j*en siils sûr.
Juliette leva sur Lutzzi des yeux humides oit son regard trem» blalt comme les rayons d*une étoile dans la brume. Armand en fut pour ainsi dire Inondé. Dans un mouvement Irréfléchi, il osa prendre Juliette dans ses bras, et, plus hardi qu'il ne l'avait été jtisqne-lâ, il l'attira sur ses genoux, chercha ses lèvres de ses lèvres, et l'attacha à lui. Juliette sembla se tordre sous ce baiser | mais, s'arfachant encore ime fois à Luizzi» elle s'enfuit en s'écriant :
— Oh! îlon! non! bon!
Lnizzi allait peut-être se décider à suivre Juliette an spectacle, persuadé que cette jeune fille cachait sous sa réserve un amour qui la dévorait et qui la Itil livrerait le soir même, s*il savait profiter de l'exaltation que pouvait' faire naître en elle un drame pareil à la Tour de Nesh ; mais, au moment où il flottait entre le désir de posséder Juliette et Tobligation de se rendre à Pinvitation de U comtesse, il reçut un nouveau billet ainsi conçu :
« M. le baron de Luizii ne iQ*a pas fait dire s'il se rendrait à « mon invitation. J'attends sa réponse, et j'attends surtout M. de « Luizzi. « LfiOMB. »
Encore une fois le baron se dit qu'il serait mal d'abuser de la faiblesse de l'amie de sa sœur; et, pour ne pas céder à une nouvelle tentation, il répondit sur-le-champ qu'il aurait Thonneur de se présenter à dix heures chez madame de Gerny. Pendant ce
temps, il avait entendu Henri et Caroline causer gaiement et rire dans leur chambre, où ils étaient allés depuis longtemps achever leur toilette. Juliette rentra cependant avant eux, et, comme on les entendait approcher en s*appelant avec la douce familiarité du bon ménage, Juliette alla vers le baron et lui dit :
— Il faut que je vous parle ce soir absolument. — A quelle heure? — A notre retour du spectacle. — Il sera minuit, dit Lnizzi qui calculait qu*il pouvait être de retour de chez madame de Cerny. — A minuit soit, plus tard s'il le faut, dit Juliette... ~ Où vous verrai-je? — - Chez moi, si vous ne craignez pas d*y monter, quand moi je ne crains pas de vous y recevoir.
Luizzi fit un signe de consentement et chercha la main de Juliette, qui la retira en disant d*un air particulier et avec un soupir violent :
— Nous verrons... nous verrons...
Henri et sa femme rentrèrent, puis bientôt après Gustave et Edgard, et ils partirent. Luizzi resta seul à réfléchir sur ses deux rendez-vous, et voici les pensées qui lui vinrent à ce propos : « Plus je regarde le monde, plus je vois que la chose qui y tient le plus de place, c*est Tamour ou, ce qui passe pour Tamonr, le plaisir. Les femmes ne s'occupent guère d'autre chose légitimement ou illégitimement. Or il est difficile qu'elles s'en occupent tant, si les hommes ne s'en mêlent pas un peu; seulement ils dédaignent de paraître y trop penser, non par discrétion, mais par vanité, et pour se faire considérer comme des esprits graves et rassis. Il me semble donc que le rôle de curieux que je joue au milieu de tout cela est assez niais. Voici une double occasion d'en sortir. Juliette sera à moi quand je le voudrai, cette nuit même si je le veux ; mais une femme dont la défaite me charmerait bien autrement, ce serait madame de Cerny. Une femme vertueuse, une femme à idées arrêtées; cela doit être un triomphe flatteur et un adorable passetemps I »
Pour bien faire comprendre ce caprice du baron, qui abandonnait Juliette en pensée pour se reporter vers madame de Cerny, il faut dire encore que celte fille si singulière n'agissait absolument que sur les sens du baron» et que, dès qu'elle était absente, rien ne restait à son souvenir de cet empire pour ainsi dire physique qu'elle exerçait sur Armand. Madame de Cerny, au contraire « avait tous ces charmes du nom, de l'esprit, de la bonne réputation, qui irritent par la pensée les désirs d'un homme, et Luizzi, troublé encore de son entretien avec Juliette, reporta sur la chaste madame de Cerny tous les désirs que la fille ardente lui avait inspirés. Cependant il persistait à courir après l'espérance de posséder la
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eoffltesse, sans voir le moyen d*y parvenir. Que dirait-il à cette femme? Après la prétention de finesse qu'il avait montrée, n*aurait-il pas Fair Tun sot en n*ayant à lui raconter que la maigre circonstance du récit de Louise ? Cette crainte du ridicule se mêlant à ses pensées, le baron réfléchit au hasard qui avait fait que, jusqa^à ce moment, Jes confidences du Diable ne lui avaient guère servi qu'à lui montrer sous un jour fatal ses actions passées, et non à le guider dans ses actions futures; i) se décida donc à apprendre la vie de madame de Cerny, pour en user selon les circonstances de sa visite. Alors, se trouvant seul pour la première fois depuis longtemps, il ;ippela le Diable, et le Diable parut soudainement sans que Luizzi crût d'abord que ce lui lui, tant il avait adopté une singulière tenue.
mf ABBÉ.
Il était en bas de soie d'un noir mat, qui dessinaient une jambe mince de la cheville et vigoureusement rebondie à l'endroit du mollet, une de ces Jolies jambes à culotte courte qu'estimaient tant nos grand'mères et qui sont d'une affreuse difformité en belle nature. Il avait une culotte de casimir noir très-serrée au genou, genou très-mince, surmonté de cuisses fortes et courtes ; un peu de ventre et beaucoup de hanches; un gilet de soie noire, une petite cravate en corde sur laquelle se posait un double menton potelé ; un visage rose, frais et souriant ; une petite bouche avec des dents charmantes, des yeux papelards, les cheveux légèrement frisés, des mains blancl;es et parfumées; du linge d'une finesse exirônie et d'un iclat éblouissant, mais sans empois, sans cette borrible préparation qui donne à la toile Tair d'un morceau de carton; du linge flottant et gracieusement chiffonné; et enfin une petite redingote noire à un seul rang de boutons. C'était, à tout prendre, un adorable petit abbé, si ce n'eût été le Diable : chose fort difficile à deviner, car il avait caché son pied fourchu dans le plus joii p; lit soulier du monde, luisant, effilé, charmant.
Malgré son désir de Tinlerroger, Luizzi ne put s'empêcher de ft'étonner de la forme que Saian avait prise pour lui apparaître.
— D'où viens-tu, dis-moi, en pareil équipage? Le Diable lui répondit avec un fausset très-flûlé:
— Je viens de griser un archevêque allemand et un chanoine.
— Bel explofit poar Un ètr« oomme toi t *^ C'est une des choses les plus difficiles que faie tentées. J'ai cm que jamais je ne les pousserais an doux péché mortel que vous appelés gourmandise et dont l'iTrog^erie fait partie. ^ Des gens qui n*aTaient bu que de l'eau durant toute leur vie^ sans doute? ^ Bien au contraire, mon maître, des gaillards qui avaient une telle habitude des vins les plus dangereui que j'ai tu le moment où je tomberais sons la table. ** Quel intérêt avais-tu à les griser aujourd'hui, si c'est leur habitude de tous les jours? -^ C'est qu'ils ne se grisent pas, et voilà où était le cas de conscience pour ces enragés jésuites. En effet, Dieu a donné à Thomme les aliments pour- se restaurer, le vin pour se désaltérer, mais il n'a pas dit aux hommes : Vous mangerez tous les jours une livre ou deux d'aliments et vous boirez une bouteille de vin; il leur a dit qu'ils en prendraient chacun selon ses besoins. Or, il faut que tu saches que ledit archevêque et son chanoine avaient graduellement habitué leurs estomacs à de si vastes besoins, que tu en frémirais. A deux, ils étaient capables de faire un désert d'une table de douze couverts avec ses trois services, et un panier de cinquante bouteilles de vin de Bordeaux ne les embarrasserait nullement. — Mais c'est une horrible gloutonnerie. — GloutonnéHe, soit; mais gourmandise, non, car il n'en est jamais résulté ni ivresse ni indigestion. Or, en toutes choses, au'est-ce qui fait la faute f l'abus. Qu'est-ce qui constitue le péché? l'excès. I)onc, léjouroùil aurait failudisputerà quelques anges boufiQs Tàme de ces prélats, j'aurais eu trop à faire, car je n'aurais pas pu dire qu'ils avaient jamais mangé ou bu au delà de leurs besoins naturels. J'ai pfévU Tar^ument jésuitique qu'un adversaire habile pouvait tirer de cette circonstance, et je l'ai. détruit par avance. C'en est fait, je viens de laisser les deux sacerdotaux ivres-morts souâ la table où je les ai couchés en croix l'un sur l'autre, à la plus grande gloire du Seigneur.
Luizzi écoutait Satatl pendant qu'il parlait ainsi d^un ton légèrement aviné et quelque peu bredouillant. Ce n'était plus le Diable si sombre et si grave qui lui avait raconté l'histoire d'Eugénie, ni le Diable sceptique et railleur qui le poursuivait de ses cruels sarcasmes; c'était un joli biable, gentil, musqué, pomponné.
— En vérité, lui dit-il, je te croyais occupé à des choses plus sérieuses que celles-là. —Et qu'y a-t-il de plus sérieux pour moi que de corrompre les hommes? Penses-tu que j'aie, moi, une classification de vices qui me fasse estimer les uns et mépriser les autres, comme vous faites entre vous? Crois-tu que le puissant, ivre de lui-même, qui sacrifie le repos d'un État à son ambition, soit pour moi moins méprisable que le manant qui joue le repos
LES MEMOIRES DtJ DIABLE. 15
de son i&éûage ooDlre quelques litres de mauvais vin t Ttmaglnes-tu que ]e fais Une grande différence entre la grande dame qui Introduit pat* l'adultère les enfants de son amant dans la fa^ mille de son mari, et la fille publique qui met ceux du public aux Enfants-Trouvés? Gardez ces misérables distinctions, elles vous appartiennent. — Penses-ttt que notre morale ne les condamne pas également? — Est-ce que vous vivez en vertu de votre morale, pauvres mécfaapts que vous êtes? Eh! vous ne vivez pas même en vertu de vos passions ; car la plus naturelle chez tout animal, c*est Tamour, et vous meniez incessamment à celui que votre organisation vous inspire. — ie ne comprends pas. — Va donc dans la rue, mon maître, rencontre une belle fille admirable de beauté et de Jeunesse : il est possible que tu la remarques, cachée sous ses haillons. Mais qu'il passe à côté d^elle une de ces mièvres créatures extraites d'un journal dé modes, encapuchonnée de soie, coiffée de cheveux tellement lisses qu'une calotte de satin les remplacerait avec avantage, sanglée dans un corset qui lui fait une taille comme un goulot de bouteille, empaquetée de chiffons de mousselihe empesée qui lui forment des hanches impossibles et immorales, tendant et balançant des formes qu'elle n'a pas et qu'elle exagère impudemment au delà des riches proportions de la Vénus Callipyge, et tout aussitôt tu laisseras la belle fille aux beautés naturelles et vraies pour suivre ce paquet de linge blanc et de soie éclatante. — Ceci, dit Luizzi, est une affaire d'illusion; on se trompe à l'apparence. — Tu mens! dit Satan ; vous êtes sûr de ce qui en est. Il y a telle femme à qui vous savez que la nuit tout manque de la femme, excepté son sexe, et oui vous ravit le Joar parce qu'elle supplée habilemeilt à toutes les absences de beauté. Vous Tadorez pour le corset qui lui fait un sein admirable, pour le polisson (c'est un mot de vous) qui lui prête une croupe andalouse ; vous vous passionnez pour sa taille roulée sous un lacet comme un saucisson ficelé. Vous n'aimez plus les femmes, mon maître ; vous aimez le caoutchouc, Tempois et le coton. — Eh bienl en fait de femmes, dit Luizzi, que penses-tu de la com-, tesse de Cemy ? — Une grande femme blonde, forie, bien femme de partout, excepté du cœur, car elle est, dit-on, décidée, hardie, ambitieuse; c'est un beau morceau de sculpture en chair. Si jamais elle prend un amant, elle en fera le valet, non de ses désirs d'amour, mais de ses désirs de pouvoir. Voilà du moins comme le monde lajuge.— Si jamais elle prend un amant, dis-tu? elle n'en a donc Jamais eu ? — Jamais. — D'où vient alors l'effroi qu'elle a éprouvé lorsque je l'ai menacée de lui dire ses secrets? — Eh 1 mon maître, crois-tu que les fenunes n'aient pas d'autres
4e LES MEMOIRES DU DIABLE.
Tices oa d'autres malbears à cacher que ceux de Tamourî Ne penses-tu pas que souvent ]e ridicule peut leur faire plus de peur que la honte ? — Quoi ! s'écria Luizzi en se penchant vers le Diable,*qui, étendu sur un fauteuil , déboutonnait son gilet en soufflant comme un homme gorgé , la comtesse serait-elle dans Timpuissance d'avoir un amant? — Je te dis que c*est un admirable corps, une de ces femmes qui ont gardé le type primitif de leur race originelle, une de ces magnifiques natures normandes venues des pays slaves à la conquête de la France ; natures princières, fécondes, riches, vigoureusement constituées; une femme, toute une femme enfm. — C'est donc que son ambition occupe tout ce qu'elle a de facultés sensibles? — Je ne puis te dire qu'elle les occupe, mais elle les distrait. — Qu'entends-tu parla? — Qu'elle est devenue ambitieuse, pour ne pas être coquine. — Bon I c'est pourtant assez impuni et assez facile pour qu'elle y ait renoncé si jeune. — Cela pour elle n'est point facile, parce que cela ne resterait pas impuni. — Le comte est donc bien jaloux?— De sa femme? non. De ce que vous appelez son honneur? oui. — Sans doute il la surveille avec une rigueur de tuteur espagnol ? — Tu entreras chez elle à dix heures, tu la trouveras seule, tu en sortiras quand tu le voudras, sans qu'il en prenne souci, à moins d'événements extraordinaires. — Ainsi cette visite n'aura pas le résultat que j'en espérais? — Peut-être obtiendras-tu en une nuit ce que beaucoup d'autres se sont vu refuser après des années d'amour sincère et de passion dévouée. — Tu crois ? — Je suis même assuré que si tu ne réussis pas, ce sera par ta faute. — Mais ne peux-tu me donner quelques conseils? — Moi? dit Satan en soupirant, hélas! non. Je n'ai jamais aimé qu'une femme mortelle depuis Téternité, et je n'ai pu en triompher. — Et c'est?... —La Vierge Marie ! ût le Diable avec son plus cruel sourire. Aussi en a-t-on fait la mère de Dieu. — Et toutes les autres? — Toutes les autres? J'ai laissé faire aux hommes, excepté, comme je te l'ai dit, pour Eve. Comme ils n'étaient que deux sur la terre, il a bien fallu que je m'en mêlasse pour qu'elle trompât son mari. S'il y avait eu seulement un horrible petit bègue, borgne, bossu et idiot à côté d'elle, je me serais épargné ce soin. Depuis ce temps, je ne m'en suis plus occupé ; mes conseils ne seraient donc pas d'un maître très-inhabile. —Mais, dis-moi, e*st-ce une de ces femmes dont on puisse égarer la prudence par une surprise audacieuse? — Je ne crois point à de telles surprises, à moins que les femmes à qui elles s'adressent ignorent complètement ce qu'on veut d'elles; et il n'y en a guère aujourd'hui. — Surtout, reprit Luizzi, quand elles sont mariées. Mais serait-elle de celles dont on
pent exalter rimaginatioii par des regards, des paroles, des tableaux Iiscifs ? — Je ne crois pas à une puissance d*exaltation si rapide, quand ce n*est pas une habitude de Tesprit et des sens. On ne grise pas facilement un homme sobre; mais celui qui, ious les soirs, se laisse aller à perdre la raison, est d*une ivresse trèsfacile. — Ce n*est pas ce que tu viens de me dire par rapport à ion archevêque. — Au contraire, dit le Diable ; car si Farchevôque bavait, il ne se grisait jamais. Il y a des femmes qui se donnent trois amants dans une nuit et qui ne vont pas jusqu'à Tivresse de l'amour pour cela. C'est ce que Diderot appelle si justement la bêle féroce, c'est ce que Juvénal explique si bien par son Lassata viris et non satiata recessit. — Mais, à ce compte, quelle est donc cette Juliette, dont la présence exerce sur moi une puissance si instantanée et si vive?
Le Diable parut embarrassé, puis il repartit :
— Tout ce qui excite ne satisfait pas quand on le possède. D y a des mets dent l'aspect seul est appétissant. — Cependant, il me semble que cette Juliette... — Ne profitera pas probablement des désirs qu'elle fait naître, dit le Diable en interrompant le baron. Il y a un mot atroce qui a été dit à M. de Mère, dernier amant d'Olivia, un jour qu'il racontait comment une femme qu'il avait adorée s'était donnée tout à coup à un autre. —-Et quel est ce mot? — Il voulait dire, repartit le Diable, qu'il ne faut point ébranler les bons principes d'une femme, agiter son cœur, tourner sa tète, troubler ses sens, et ne pas être là au moment précis pour profiter de l'in^tant od elle est décidée à succomber si elle est forte» incapable de résister si elle est faible. — > Mais quel est ce mot? — Il est d'une femme. — Le mot? — Il est d'une femme de génie. — Le mot? le mot? — 11 est de madame de Staèl. — Satan, tu te moques de moi!
— Ma fol, mon cher, je ne suis que le Diable; je n'ai pas le droit d'être aussi explicite qu'une femme, et une femme de génie, surtout. — C'est ton costume d'abbé qui te rend si prude ? dit Luizzi en riant.
— Au contraire, mon maître, je l'ai gardé parce que j'ai à te raconter un trait où il se mêle un peu de paillardise, et que mon récit jurerait avec toute autre forme. — Eh bienl le mot? le mot?
— Eh bienl le mot.. 4 c'est que... ce n'est pas toujours celui qui chauffe le four qui enfourne. Retourne le mot, et tu sauras ton histoire avec Juliette et madame de Cemy. —Ainsi tu crois, dit Luizzi ravi, que la comtesse sera à moi? — Cela dépendra de toi. — Mais comment m'y prendrai-je? — Voilà une question de lycéen, mon bon ami.— L'heure se passe, dit Luizzi, et tu ne me réponds rien.
— Nous avons le temps, reprit Satan en riant : l'histoire de madame de Cemyn*e8t pas longue pour ce que tu aa à en faire, celle
48 L89 BÎÊMOIRËS DU DIAkLB.
ÛB son 0itri Bon plQft. J6 te là dfnd dsns ts Toicnre, pendant cpio ta me conduiras au fanbotirg Saint-Germain, où f ai une jeune dévote à visiter. — Je croyais, dit Lnizzi, que ta voyageais dans les airs. — Qaelqaefois, mais ces enragés m*ont fiilt tellement boire qaeje m'égarerais à travers les cheminées. — Cht parbleu, dit le baron, ta m*y fais penser, je ne sais où demenre la comtesse. — Rae de Grenelle-Saint-Germain, n...; je vais d*abord à côté de $a maison, paisaa ministère de Tintérieur. —Ta vas fiiire de là politique? •— Oui, f ai à m'occuper de réfection de N... — Où je me porte candidat. — Je ne te croyais pas décidé. -^ Je le suis, si tu veux répondre à une question. — Laquelfef —Le récit damadame de Caria est-il vrai t — Exactement vrai. —Monsieur de Cerny n*a pas été son amant t — Non, certes. — Je pals ralBrmer à sa femme? — Elle en est anssi sûre que toi. — Aussi sûre que moi? Que peut-elle alors me vouloir? — Je puis te dire ce qu'elle peut te vouloir, pour parler ton français ; elle veut savoir de toi comment tu sais qne M. de Cerny n'a pas été Tamant de madame de Carin. — 11 suiBra de mon affirmation pour la convaincre ?— C'est proijable, puisqu'elle en est déjà convaincue, fit te Diable en riant ; mais cela ne lui expliquera pas comment tu en es toi-même si certain. — Faut-il tni raconter que j*ai lu le manuscrit de Louise? — Ce serait le moyen le plus simple et le plus raisonnable; mais ce serait aussi celui de n'avoir auprès d'elle aucune chance de succès. — 11 y en a donc un autre? — 11 est neuf heures et demie, montons en voiture. — Tu veux encore me tromper? dit Luizzi, en sonnant pour qu'on fit avancer son coupé qu*ll avait commandé depuis longtemps. — Non, je le jure sincèrement que tu sauras sur le compte de madame de Cerny tout ce qu'on peut et tout ce que ta dois en savoir.
tJn moment après. Ils étaient en voiture et roulaient vers le faubourg Saint -Germain.
— Maintenant, dit Luizzi, tu vas me raconter, s'il te plaît» l'histoire de madame de Cerny. — La voici, reprit le Diable.
tll
mSTOlRB DE MADAME DE CERNT.
Et le Diable reprit en s'accotant au coin de la voiture : — Imagine-toi qu^ je vais chez une petite femme qui est assurément une exception par le temps qui court. Elle est jolie, gra-
LES MËMOIKES DO DlABLfi. i9
dease« Uexi faite, de peau blanche et fine, tout à fait de bonne race, mie femoîe d*aYoaé enfin, nî plus ni moins, par conséquent one femme trèft-propre k une passion compromettante ou une ga* lante aventure* KUe avait, en outre, une certaitie pointe d*exaltation dans le eoem et une forte dose de caprice volontaire dans l'esprit, qui devaient en faire, si elle était tombée en de bonnes mains, une de ces médiocres existences qui vivotent dans une foule de petits péchés secrets et de scandales à huis clos, existences, du reste, qui constituent le bonheur des femmes et presque toujours celai des maris. — Est-ce Thistoire de madame de Cerny que tu me racontes? —Elle viendra en son lieu, repartit le Diable.., Puis il continua : Je ne supposai pas un moment que cette petite créature valût la peine que je m'en occupasse, et j'avais laissé aux hommes et aux femmes le soin de la perdre; mais sa mère ne s'avisa-t-elle pas de la confier aux soins d'un vieux curé, qui tourna vers la religion eette exaltation dont je comptais faire mon profit, vers Taccomplissement de ses devoirs cette obstination qui devait la faire persévérer dans le mal dès qu'elle y aurait mis le pied? Ma petite demoiselle devint pieuse ; elle épousa avec amour un mari plein d'honneur, et la voilà bientôt calme et honnête femme, puis mère attentive et vigilante de deu«c jolis enfants. Ceci me pa-» rut aller trop loin, et je songeai à rectifier toutes ces bonnes qualités dans mon sens. Parbleu! Madame, me dis-je, vous êtes pieuse, je vous ferai dévote ; vous êtes persévérante, je vous ferai entêtée; vous êtes vieilante, je vous rendrai soupçonneuse \ votre ménage est un paradis, j'en ferai un enfer. — Mais tu es san^ pitié I -* Allons donc! fit le Diable, Je suis meilleur chrétien que vous tous, je traite mon prochain comme moi-même. -««Et par quel charmant moyen es-tu arrivé à un si beau résultat? — Je lui ai donné tous ces jolis défauts par le même moyen qui lui avait valu toutes ces belles qualités. — Comment cela? dit le baron. -— Cette personne était devenue une charmante femme par les soins d'un saint directeur ; je lui en donnai un mauvais. —Pour qu'il sapât les bons principes de ceUe femme et renversât l'œuvre de l'honnête curé? — Que nennil fit le Diable en se dorlotant sur les coussins soyeux du coupé. Je ne sapai point l'édifice de cette vertu, mais je 4'élevai outre mesure : surcharger le sommet ou miner la base sont deux moyens excellents pour renverser un monument. Je m'avisai d'un cas de conscience des plus originaux qui aient été inven* tés. — Et quel est ce cas de conscience? — Il faut d'abord te dire qu'il y a une certaine morale religieuse qui consiste à considérer comme péché tout ce qui est plaisir. Les fakirs et les trappistes sont les sectaires de cette morale. Non-seulement, pour ceux-4A,
manger plus que le nécessaire est un crime, mais manger le nécessaire avec plaisir est un péché. Or, ayant fait nommer mon curé à un vicariat généra!, d*abord pour le faire croire à son mérite, petit croc-en-jambe donné en passant à sa yertu, jele fis remplacer par un jeune prêtre de Tespèce des fakirs, chaud encore da séminaire et de la discussion tbéologique, et je lui adressai ma petite personne. — Et il en devint amoureux? — Bon Dieul mon cher, que vous êtes bète quelquefois! dit le Diable d'un ton désolé; vous me désespérez vraiment. Je vous ai dit que je m'étais avisé â*un certain cas de conscience original. Celan^a pas grand rapport, il me semble, avec Tbistoire très-vulgaire et très-commune d*un conresseur amoureux. — Voyons, finissons-nous? dit le baron mortifié de l'exclamation du Diable; quel est ce cas de conscience? — Cest celui dont je Tai parlé, dit le Diable, celui qui consiste à considérer tout plaisir comme un péché, c*est ce scrupule dans toute son extravagance. Or, un jour que ma charmante dévote se confessait... — Elle en était donc à la dévotion? dit Luizzi. — Elle en était au cilice. — Comment, an cilice? — Oui, au cilice. — Où diable y en a-t-il de nos jours? s'écria Luizzi. — Où les gens de ta sorte ne peuvent les voir, attenduque les femmes qui en mettent n*ont pas coutume d'y laisser regarder. — Ça doit être pourtant bien amusant, une dévote! — Ah! ah I fit le Diable en se passant amoureusement la langue sur les lèvres... Voilà qui est d'une saveur adorable, d'un piquant superlatif, d'un sucré délicieux! Une dévote amoureuse, c'est un ragoût de miel et de poivre, de confitures et de piment qui écorcbe et caresse le palais ; mais il faat des estomacs plus forts que le tien pour un tel régal. Il en faut pour cet amour qui soient de la trempe de celui de mou archevêque pour la gloutonnerie, et Tun et Tautre se trouvent volontiers sous la même robe. Mais je reviens à ma dévote, le jour où elle était an confessionnal. Voici mon dialogue avec elle... ^ C'était donc toi? — Tout ce qui est mal c*est moi. L'abbé Molinet parlait, mais c'est moi qui le soufflais. Je dis donc doucement à ma poulette, et d'une voix onctueuse :
« — Depuis que je dirige votre conscience, ma fille, j'ai reconnu que pour la plupart des choses de ce monde vous êtes dans la véritable voie du salut. Mais il y a un doute qui me tourmente, car, lorsqu'on rencontre une vertu si pure que la vôtre, on la voudrait parfaite... s'il peut y avoir autre chose que Dieu qui soit parfait. »
— Tu as dit cela, toi, Satan? — Et pourquoi non ? reprit le Diable. Dieu est parfait puisqu'il m*a fait, il n'est même parfait qu'à cette condition; car, si ie mal n^ venait pas de moi, il fau-
(fait qa*n vint de lui, et au diable alors sa perfection 1 Mais ta m'interromps sans cesse. Je dis donc cela à ma dévote, et elle me répondit :
« — rai bien fouillé dans ma conscience, et Je n*y découvre d*autres péchés que ceux que je viens de vous dire. — Cest qu'il est des péchés qn*on commet quelquefois par ignorance.— Dites-les moi, mon père. —D'énormes péchés. — Oh! je les fuirai; parlez, je vous écoute.— Répondez-moi alors sincèrement: depuis combien de temps ètes-vous accouchée?— Depuis dix-huit mois.— Depuis dixhuit mois vous avez vécu dans la chasteté et l'abstinence?— Je suis mariée, mon père, et je ne crois pas manquer à mes devoirs religieux en obéissant aux désirs de mon mari. — Et que résulte-t-il de ces désirs? — Mon père, je ne sais que répondre et... — Vous n'avez pas eu d'enfant depuis dix-huit mois? — Non, mon père ; ma dernière couche a été très-pénible, et mon médecin m*a fait eminire de graves accidents si j'avais un autre enfant. — L*infâmel m'écriai-je. — Ma santé est si faible... — 4hl misérable créature! repris-je en tonnant à voix basse, ta santé est faible ponr procréer l'enfant qui veut naître, et elle est forte pour obéir aux désirs de ton mari, comme tu dis dans ton affreux langage I Mais votre union n*est plus un lien sacré, c'est un libertinage immonde qui échappe à la volonté du Seigneur qui a dit : Croissez et multipliez. — Mais Je pensais... reprit-elle en tremblant. — Ta pensais, malbeureusel m*écriai-je en fureur... tu pensais... et voilà ce qui t'a perdue ; c*est la présomption, c'est la vanité... Tu pensais!... »
Je poussai quelques exclamations et marmottai plusieurs bribes de mots latins, car avec quelques mi, quelques us et quelques o bien lancés au bout d*an petit murmure des lèvres, on fait de trèsbon latin de sacristie. Je parus m'èu^e calmé et j'expliquai alors à ma pénitente comme quoi nos pères les plus instruits en théologie ont considéré comme un péché capital tout plaisir qui n*a d'autre but que le plaisir, et je l'épouvantai sur cette longue suite d'infanticides dont elle s'était rendue complice. — Mais c'est une idiote I dit Luizzi, et il a fallu qu'elle tombât sur un imbécile! — Mon maître, reprit le Diable, Je connais telle femme qui a changé neuf fois de confesseur pour obtenir l'absolution de ce crime, et même pour trouver un prêtre qui ne l'interrogeât pas sur ce chapitre, sans pouvoir y parvenir. Alors elle y a renoncé. — Â quoi? dit Luizzi, au péché? — Eh, non! à l'absolution. Mais il n'en a pas été de même pour celle-ci. — Et qu'en est-il résulté pour elle? — U en est résulté qu'elle a signifié à son mari qu'il eût â faire lit â part, à moins qu'il ne voulût avoir on troisième enfant. Le mari a
n LES MEMOIRES DtT DIAB^C,
crié d*jibord, mais elle a tenu bon ; il a exigé, elle a reponca en dévote exaltée ; il Ta traitée de folle, elle Ta traité dinfâme libertin, tis se 6ont aigris, îDjûriés, fâchés ; Ils se détestent, et, grâce à la façon dont j*ai poussé TafTaire, la femme va se confesser tons les matins, et le mari va concher en ville tous les soirs.— Ah çà, dit Luiz2l, tu tiiensl — Si tti en doutes, dit le Diable, Je te ferai monter chez elle ; car nous toili à la porte de cette tnadatne d'Arûetal. — Merci. Faut-il ftiife arrêter? — Inutile, dit le IMaWe. — Ouvre donc la portière. — Inutile, dit encore le !)iable. — Baisse les glaces. — Itiuiile, .répéta Satan.
En efTet, it passa le petit bout de hmgle de SôU peth doigt sur les quatre bofds dti verre, et ta glace se détacha comme si elle eût été coupée par le meilleur dlamatit de vitrier, et tout aussitôt Satan à'écbappa par cette ouverture improvisée. Au même iùstant, Ltiizti se rappela que ce n^âit point pour écouter I*histolre de madame d*Ametai tju'il avait emmené le Diable en roiture,ti le rattrapa par la Jambe ; maiâ celui-^i ne lui laissa que son soulier dans la main. LulziÈi allait se désoler quand le Diable qui s*était accroché à la poftlëhB, passa h tété par la glace brisée.
— Retids>moi mon soulier, dit-ll au hareti. — Dts-mot l*hfstoire de madame de Cerny. — M. de Cemy a été tin des plus beaux hommes de son temjps, et Pth des plus llberthis. Rends-moi mon soulier. -^ L'histoite de madame de Cerny ! — M. de Cemy, ayant i^it un voyage à Ait, mena une si Joyeuse vie qu'il faillît en mourir, grâce à une jolie fille, fraîche dé visage comme une rose. Rends-moi mon soulier ! ^ L^histoire de madame de Cemy, ou point de soulier 1 — M. de Cerny, de retour après la longue maladie que lui avait inspirée la Jeune fille, et corrigé de sa vie de débauche, rentra dans le mondé et devint amoureat de mademoiselle Léonie d*Assimbret. — Enfin nous y voilai Et mademoiselle d'Assimbret...?— M. de Cérby Tentoufa de soins si particuliers, quil finit paf la compromettre.^ Et Léonie...?-- M. de Cerny fui sommé, par sa famille et celle de mademoiselle d*Àsslmbret, d'épouser mademoiselle Léonie. ~ Mais elle... elle? s'écria Luizzi avec impatience. — M. de Cemy s'y refusa de toutes ses forces.
— Tu te moques de moi ! -^ M. de Cemy, touché cependant de l'immense fortune de mademoiselle d*Assimbret, finit par l'épou* ser.— Très-bien I El depuis ce temps?— La première nuit de leurs noces... — Satâti, prends garde ! j'ai ma sonnette 1 s*écrla le baron. •» La première nuit de leufs noces, M. de Cerny s'approcha du lit de sa femme d'un air solenîiei...— fille Tavait trompé, peut-être?
— M. de Cemy lui tint un long discours, un discours d^une longueur démesmrée^ et, aprëB mflle cht»>idoeiitioii8, fl hil dit toute la
LE8 MKM0IRB8 DU DIABLE. %%
Tenté. — Quelle yérité? — Il lui apprit commeiu l'amoureaae maladie qu'il avait gagnée en un instant et qu'il avait faite durant six moiSf l'avait rendu... — Impuissanti peut-ôtre ?— C'est toi qui l'as ditl repartit le Diable. M. de Cemy est impuissant, voilà toute l'histoire de madame de Cerny 1 ^ Impuissant! répéta Luizzi en se tordant de rire. *— Mon soulier, je t'en prie! *- Impuissant! -^ Mon soulier» vite mon soulier! oar te voilà à la porte de madame de Cerny* — Impuissant! dit encore le baron en se rappelant sa ré^ ponse à madame de Cerny ; Je puis vous rassurer suriés résuUcUs des soins de M. de Cemy pour madame de CarM et en riant de la tra* duction bien naturelle qu'elle avait dû donner à cette affirmation. — Mon soulier! mon soulier! répétait le Diable. -^ Impsiasantl impuieaaatl répétait la baron.
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La Toiture n'étant arrèlée, el Lti1«i riait lA fort qu'il l&*aTait poiaC obcempéfé à la réetamation d«L Diable. Il avait gardé le sou** lier dana sa main; il descendit en le tenant encore et en murmurant toujours, au mUiea â*an rire étouffé, le mot fatal : Tmpuissaat I im^oissiiu I il monta aiasi jusqu'à l'appartement de madame de Cerny et dossa l'ordre à un domestique de l'annoncer. L'air réjoui de Lniui parui sans doute fort singulier à ce domestique, car il examina le baron d'un air surpris et regarda à deux ou trois reprises ee qa*il tenait à la main. Armand, averti enfin, par cet air d'exaaaen ékoiaé ^ qu'ii devait avoir quelque chose d'extraordi*^ naire en loi, suivit le regard du domestique et s'aperçut seulement alors qu'il tenait à la main le soulier du Diable. Cela ne fit qu'aoeroUre la disposàiien joyeuse od II se trouvait, et ce fut en riant plus fort qu'il dit au domestique d'annoncer le baron de Luizzi. Tendant que le valet entrait dans Tappartement, Armand, resté seul dans Tanticharabre, regarda s'il ne verrait pas le Diable pour loi rendre son soulier. Ne l'apereevant pas, il se mit à examiner le soulier lui-même i ce soulier était ebarmant, étroit, gracieux, cambré, d'un cuir moelleux et luisant, doublé d'un satin rose fanllam eowne Ai réaudl, UB 4e cea eodllére deetinée â être
laissés an pied d^un lit de femme et à montrer Télégance prétentieuse de celai qui les porte.
Luizzi était encore dans l'admiration de ce joli soulier, riant toujours et pensant que peut-élre le Diable comptait Toublier chez la jolie- dévote à laquelle il allait rendre visite, lorsqu^il entendit le domestique revenir. Alors, ne sachant que faire de la chaussure de son ami Satan, il la mit dans la poche de côté de son habit et entra chez madame de Cemy. On lui fit traverser trois immenses pièces de divers styles ; une salle à manger romaine, un salon </othique et une bibliothèque renaissance ; il passa encore la 4;hambre à coucher qui était pur Louis XIV, et entra enfin à Textrémité la plus reculée de ThôteL dans un boudoir chinois, à huit pans, et du luxe le plus excentrique. Tous les panneaux étaient en laque noire ; les tentures et les meubles d'un satin noir brodé de soie de couleurs très-tranchées. Les divans, très-bas, étaient d^étofie pareille ; le plafond en était couvert, de façon qu*au premier aspect ce boudoir pouvait ressembler à une chapelle ardente. Mais, lorsqu'à la lueur delà pâle bougie rose qui l'éclairait, enfermée dans une lampe de cristal de Bohème qui était suspendue au plafond par des chaînettes de bronze, on découvrait tous ces dessins bizarres, tous ces oiseaux fantastiques aux plumages si ardents, toutes ces figures grotesques faisant luire leur face jaune sur Témail noir et brillant de la laque ; lorsqu'on voyait toutes ces porcelaines transparentes et capricieuses, ces broderies aux larges soies lustrées, ces petits meubles surchargés de mille inutilités d*or tordu et d'argent ciselé, des fleurs admirables dans des vases difformes , des parfums pénétrants s'échappant de cassolettes inouïes^ ou comprenait qu'on était dans un sanctuaire de la mode dans tout ce que la mode a de plus bizarre et de plus impertinent. Puis, un instant après, quand on avait subi un moment rinflucnce de cet endroit prestigieux, on devinait que l'éclat sombre de ce réduit et la laideur recherchée de tous les ornements n'étaient peut-être pas aussi déraisonnables qu'ils le paraissaient d'abord. En effet, la grande et blonde madame de Cemy était à moitié couchée sur le satin noir de ces divans ; elle était vêtue d'une robe de mousseline blanche qui la montrait sur le fond sombre de l'étoffe comme une ombre blanche de fée dans la nuit ; sa tète était appuyée sur un coussin dont l'édredon, se gonflant sous son fourreau noir, se relevait autour de son visage éblouissant et l'encadrait admirablement, tandis que les larges et longues boucles de ses beaux cheveux btonds s'épandaient en riches torsades dorées sur ce cadre sombre et sévère. '
Madame de Cemy était belle; mais Luizzi reconnut, en la
voyant , combien le Diable avait raison quand il lai parlait de eette sédoction qui résulte des grâces empruntées dont une femme se pare. En effet, la beauté de madame de Cerny disparaissait en ce moment sous Tatirait magique de ce contraste hardi, et la blancheur éclatante de sa robe et le blond suave de ses cheveux firent tous les frais du premier sentiment d*admiration qui prit le cœur de Luizzi. Ce mouvement do surprise fit distraction à la gaieté qui s*étail emparée 'du baron ; il put saluer la comtesse sans lui rire au nez, et prendre gravement le siège qu*etle lui désigna de la main, car elle paraissait trop émue pour pouvoir parler.
— Je me suis rendu à vos ordres, lui dit le baron, et j'attends de vous Texplication du motif qui m*a valu la faveur que je reçois. — Je ne sais jusqn^à quel point on peut appeler faveur une explication qui peut devenir très-sériense, répondit madame de Cerny. — Vous avez raison. Madame, et rien ne peut vous regarder qui ne soit ou ne doive être très-sérieux. — Je voudrais vous mieux comprendre, Monsieur. — Je ne saurais mieux m*expliquer. — C'est pourtant à vous expliquer très-clairement que je veux vous réduire, reprit Léonie avec effort. Qu'entendez-vous en disant que rien ne peut me regarder qui ne soit très-sérieux? — Vous exigez une explication, j^obéis, dit Luizzi, à qui tout ce bon air qui Tentourait rendait Taisance de sa bonne éducation. Oui, Madame, tout ce qui a rapport à vous doit être sérieux. Une liaison d'esprit sera sérieuse avec une femme dont ta supériorité inteUectnelle a étudié et résolu les plus hautes questions sociales et politiques. L^amitié sera sérieuse pour une femme qui porte dans ses préférences tout le dévouement, toute la fermeté qui rendent cette affection si sainte; et enfin, si Ton osait aimer d^amour madame de Cerny, cette passion serait sérieuse, car elle reposerait à la fois sur la plus haute estime pour le plus noble caractère et sur Fadoration la plus vive pour la plus parfaite beauté.
La franchise directe de cet éloge, le ton sincère et respectueux dont il fut fait, embarrassèrent d'abord madame de Cerny, mais ne parurent pas Tirriter. Cependant, après un moment de silence, elle répondit en souriant :
— En vérité, j'admire combien vous nous méprisez. Messieurs ! — Madame, 3*écria Luizzi, que parlez-vous de mépris? Croyez que mon respect pour vous est aussi vrai... — Oh! ne vous excusez pas, vous ne m'avez pas comprise, dit la comtesse en interrompant le baron. J'admire combien vous nous prisez peu, si le mot mépriser vous fait peur, car vous ne pouvez rester un moment à côté d'une fenmie sans torturer la conversation de manière
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a lui dire qa*e11e est belle et faite pour ôtre aimée. — C'est qu*il est difficile, répondit Luizzi en souriant, d*adinirer et d'embrasser beaucoup de choses du même regard. Les yeux de Tesprlt, comme ceux du corps, s'arrêtent, sans choisir, sur ce qui les frappe le plus; et, pour ceux qui n'ont pas Tbonneur d'avoir pu apprécier dans rintimiié tout l'éclat de vos hautes facultés, il est assez naturel de se laisser aller à contempler ce que vous ne pouvez leur cacher, l'esprit le plus délicat, la grâce la plus exquise et la beauté la plus pure.
Madame de Ceray se tourna vers le baron sans quitter sa place, le regarda attentivement et lui dit avec un sourire franc :
•— Vous êtes babilo à revenir à votre thè^e, mais Je la crois fausse. Il me semble que l'admiration d'un homme pour une femme, si tant est qu'elle mérite cette admiration, doit embrasser tout ce qui fait qu'elle la mérite, qu'on n'oublie si aisémeni les hautes qualités dont vous parlez que dans le cas oti on ne les lui reconnaît qu'à un degré bien bas. •— Ah J combien vous vous trompez. Madame! reprit Luixzi avec vivaeilé ; daignez m'écouter sans vous méprendre sur Tintention de mes paroles, et peut-être vous reconnaîtrez combien jai raison. ^ Je vous écoute, reprit madame de Cerny en joignant les mains au-dessus du noir coussin qui la soutenait, et en eoucliant gracieusement sa tète sur ses deux mains unies, -<- Il est une chose, reprit Luizzi , dont vons devez être bien persuadée. Madame, c'est le respect sincère et vrai que vous inspirez, Tesiime profonde et pure qui vous est due. Ce dont vous devez être persuadée aussi, c'est qu'il est fa* cile, sinon d'oublier ces deux graves sentiments, du moins de les laisser dominer par une adoration plus vive, plus ardente, quoique sans espoir. — Je vous accorde cela. Monsieur, dit madame de Cerny en souriant; je ne suis pas d assez mauvaise foi pour le nier. — £h bien? Madame, reprit Luizzi, de même que l'amour le plus pur peut dominer un moment le respect que Ton vous doit, ainsi un désir insensé peut dominer un moment cet amour si pur. L'homme qui vous regarde du c6té de votre beauté, de votre grâce, de votre esprit, vous aime malgré lui ; celui qui vous verrait ici, celui qui verrait ce beau visage si coquettement posé sur ces belles mains, ee corps si beau aussi, se dessinant dans toute la grâce et toute la plénitude de sa pecfection, ces cheveux égarés, loin de la correction d'une coiffure apprêtée, et se déroulant sur ces épaules divines ; celui qui sentirait ee parfum enivrant qui est l'air de cet asile, celui qui verrait cette lumière si voilée qu'elle sembla un mystère, celui-là. Madame^ pourrait oublier «m mo- Bieai, an seul nsoment peiat^tre , ie r«^eet ^'<m 4Qit à votre
verta et le respect plus tendre d'un saint amour, poor sentir qn*il n'est aucune femme au monde qui répande autour d^etle un si poissant enivrement, pour rêver que ce serait le plus ineffable des bonbeurs que celui qui lui livrerait tant de beautés.
Pendant que Luizzi parlait ainsi d'une voix timide et émue, madame de Cerny avait baissé les yeux; elle avait lentement r^ levé la tête, et s'était assise sur le divan où JQsque-là elle était restée coucbée. Une vive rougeur éclatait sur son visage, et ses aspirations oppressées attestaient que les paroles de Luizzi lui avaient donné une émotion que le baron dut prendre pour l'embarras et la bonté que lui causait une pareille déclaration. Aussi s'écria-t-ii rapidement :
— Je ne vous ai point offensée, Madame, j*ai répondu à une question générale par une vérité que j'ai peut-être eu le tort de particulariser, mais qui^ ne doit pas vous blesser. J'ai parlé de Véclair involontaire d'une flamme que toute femme belle comme vous peut faire éclater, mais que vous seule pouvez rendre pure sans l'éteindre.
Madame de Cerny ne répondit point encore, mais elle avait l'air moins embarrassée et moins préoccupée. Luizzi ne voulut pas lui laisser de fâcheuses impressions, it reprit :
— Faudra-t-il que je vous accuse pour me défendre? faudra-t-il que je vous fâche pour vous calmert faudra-t-il que je vous dise que c'est votre faute d'être à la fois si sainte et si charmante?-— Non, non, reprit madame de Cerny en souriant, il est fort inutile de recommencer ; mais Vous venez de m'apprendre une chose que Je suis ravie de savoir, c'est qu'on peut dire poliment à une femme les choses les plus impertinentes. — Ohl Madame... — Je ne vous en veux pas ; au contraire. C'est une science que je suis charmée de rencontrer en vous ; car enfin. Monsieur, nous n'avons pas encore abordé le sujet pour lequel vous êtes ici, nous sommes bien loin de l'explication que je vous ai demandée. — Et quelle est cette explication? dit Luizzi en jouant rétonnement. — « Je puis vous rassurer, m'avez-vousdît, sur les résultats des soins de M. de Cerny pour madame de Carin. » Veuillez m'apprendre comment vous pouvez me donner celte sécurité que vous-même m'avez offerte? — Pardonnez-moi de faire l'éloge de madame de Carin à côié devons. Madame, reprît le baron, à qui il ne vint pas dans ridée de répondre franchement ou impertinemment à cette femme; Diais j'engagerais mon honneur en garantie de l'innocence de l'infortunée Louise. — Vous avez donc des preuves de cette innocence? — J'en ai la conviction. — Rien de plus? — Rien de plus. — Ce n'est pas là ce que vos paroles semblaient vouloir dire.
Monsieur. — Je vous prie, dit vivement le baron, de ne pas leur prêter un sens qu'elles n'ont pas. — Etqael sens aurais-je pu leur prêter, Monsieur, repartit la comtesse, si ce n*est que vous savez d*une façon certaine et particulière que cetfeliaison, dont tout le monde a parlé, n'a pas eu les conséquences coupables qu*on loi prête? — Croyez- vous beaucoup à ces conséquences coupables? dit le baron en souriant.
La rougeur pourprée qui monta au visage de madame de Cemy, le regard interrogateur qu'elle attacha sur le baron, lui prouvèrent qu'il avait été trop loin. Léonie reprit :
— Et pourquoi voulez-vous que je ne croie pas à ces conséquences. Monsieur?
Luizzi chercha à reculer et balbutia d'un ton embarrassé :
— Les sentiments de M. de Cerny, ses principes... — Vous savez qu'en fait de principes de fidélité, M. de Cerny ne passe pas pour un modèle? — Sa position... — Sa position admettait trèsbien une liaison avec la ûlle du marquis de Vaucloix. — Son amour pour vous... — Nous n'avons jamais passé pour des époux bien passionnés. — La vertu de madame de Carin , dont j'atteste la pureté... — Tout cela n'est pas me répondre. Monsieur. Pourquoi pensez-vous que je n'aie pas dû croire à l'infidélité complète de M. de Cerny?
Ce mot d'infidélité complète fit rire tout de bon le baron. Alors, se voyant pressé par des questions persévérantes et trouvant un mot qui pouvait servir de texte à une réponse équivoque, il dit en laissant échapper ses paroles le plus lentement possible :
— Une iufidélité complète, dites-vous, c'est un crime d'amour, dont vous... vous ne pouvez croire M. de Cerny... capable.
Léonie semblait être au supplice, mais très-décidée aussi à arracher au baron une réponse catégorique, car elle reprit avec impatience :
— Eh 1 pourquoi n'en puis-je croire M. de Cerny capable? Voyons, Monsieur, vous qui avez l'art de tout dire, ne pouvezvous trouver une périphrase convenable pour m'expliquer ce que vous avez à m'apprendre?— Ai-je donc quelque chose à vous apprendre? et pourquoi me forcer à m'expliquer, repartit Luizzi d'un air suppliant, puisque vous m'avez si bien compris? — Moi? fit madame de Cerny d'un air d'élonnement merveilleux; je ne comprends rien, si ce n'est que vous avez des raisons que j^ignore de me cacber les motifs de voire conviction.
Le baron trouva la persistance de madame de Cerny s* extraordinaire, qu'il voulut mettre fin à cette longue équivoque. Cependant, comme 11 aurait eu honte de blesser en quoi que ce fût une
femme qai véritablement ne méritait que beaucoup de pitié pour son malheur et beaucoup d*estime pour sa résignation, Luizzi reprit doucement ;
— Si j*avais eu le tort de vous alarmer sur la fidélité de M. de Cemy, peut-être, comme tant d*autres, me pardonneriez-vous? Je vous dirais d*oublier un propos inconsidéré et échappé à Tentrainement d'ane conversation. Sérez-vous moins indulgente, lorsque j'ai essayé de vous faire croire que votre mari n'avait pu vous être infidèle?
Luizzi avait dit cela du ton le plus suppliant, le plus soumis, le plus convenable ; mais il marchait sur un terrain tellement glissant qu'à son insu la dernière partie de sa phrase eut encore Tair d*une méchante plaisanterie. Madame de Cemy lui répondit d*un ton haut et ferme :
— Ceci, Monsieur, n'est pas d*un homme d*honneur. Je vous demande décidément et fraochement d'où vous vient cette conviction de l'innocence de M. de Cerny? Répondez-moi comme je vous interroge, sans ménagement. Je puis et je saurai entendre votre réponse, quelle qu'elle soit, sans que vous ayez besoin de rhabiller de mots convenables. Je vous écoute. Monsieur. -^ Eh bieni Madame, repartit Luizzi, à qui le ton de la question dicta celui de sa réponse, je sais tout ce que vous savez...
Puis il s*arrèta, ne pouvant se décider à faire on aveu plus formel à une femme dont la distinction le gênait encore plus que la vertu.
— Ehl que savez-vous, Monsieur, que je sache et que vous n'osiez dira? repartit madame de Cerny avec hauteur; n'ai-je donc pas dû Tentendre, que vous ne puissiez le répéter?— Eh bienl puisqu'il Haut vous le dire, je sais tout ce que M. de Cerny luimême vous a appris, avec un embarras qui devait être encore plus grand que le mien, et cela la première nuit de vos noces.
Léonie cacha sa tête dans ses mains en poussant un cri. Au même instant la porte du délicieux boudoir s'ouvrit, et M. de Cerny parut.
LE hau.
n tenait deux pistolets à la main. Il était pMe, tramblant; set yeux fixes et immobiles étaient attachés sur le baron, auquel il dit d'une voix od frissonnait la colère :
dO LHS MEMÔIRCS t)0 DIABLE.
— Om totis Yt fflt, Monsîenr?
n est assez difitefle de peindra la stupéfaction de Ltlizei et Valarme réelle qu'il éproava en voyant paraître M. dé Cemy ainsi armé. Assurément, s'il se fût trouvé chez un homme de basse nature dont il eût découvert quelque crime abominable, il n'aurait pas craint de le voir se porter à de plus odieux eïcës pour éviter rëchafaud, que ce grand seigneur de haute naissatice pour échapper au ridicule. Ne sachant que répondre à l'interpellation de M. de Cemy, Luizzi, à qui la vanité ne permettait pas de montrer la moindre faiblesse en face d*un homme de éon rang, se tourna froidement vers la comtesse en lui disant :
-^ Ainsi, Madame, c'était un guet-apehs...?
Mais répouvante et Tétonnement qui se peignaient sûr le visage de madame de Cemy lui prouvèrent mieux que toutes ses réponses qu'elle était aussi étonnée que lui de ^apparition du comtér.
— Vous, touâ ici ! 8*éçria-t-clle en s'âdréssant à son mari. — Oui, moi, dit le comte, moi qui ai appris chez madame de Mari- ^on avec quelle chaleur Monsieur avait pris ta défense dé madame dé GMn ; ttoi à 4ûi VOh a répété l'empres^Bdent ^ti'il àVait montré à vous rassurer, moi qui ai stt votre euriosfté et qui r&i parugée. ^Eh hieÉl Monsieur? dit le baron. — Eh bieni Monsieur, repartit M. de Cerny, cette curiosité n*est pas satisfaite. — Et je né puis là satisfaire. —• Ce sei^a donc Madame qui lé fera poui VOUS, Monsieur. ^ Moi? reprli là eotntessé. -^ Vouë, Madame, repartit le comte en poussant les verrous des deux portés qui conduisaient au boudoir, t^ Vous avez vu moU Atktiété, vous avez mtendn mes queétious, Monsieur, dit là ootntesMi. — J*al entendu la réponse dé M. dé Luiaai. Il sait, a^MI dit^ ee que Je Voué ai appris moi-même la première nuit de nos..^ de vos... entin^ dans éétte première nuit dé noéès. Un éecret tel que le mieu peut à toute force ée déViner ; mais une circonstance comme oéUe dont H. le bâton de Luizzi a parlé a dû être eoufiée. Nous étions seuls, Madame, et ee UTési pas moi qui ai fait des réélis pliasàms dd cët entretien. — Mais, Monsieur, dit la comtesse, la manière dont j'ai interrogé monsieur de Luizzi a dû vous apprendre...— Que ce n*est pas à lui que vous avez fait des confidences, je n*en doute pas, mais vous les avez faites à que.qu'uû assurément; et si vous me dites, vous, à qui vous les avez faites, et Monsieur, de qui il les a reçues, il est possible que j-apptenue par quelle filière ^lies ont passé. — Sur mon âme 1 Monsieur, je vous jure, s'écria la comtesse, que jamais auetoi mot de moi n'a pu faine sout)çonner... -^ Ne mentez pas oontitB l*éviéettée, Madam» I répondit M. de Ceroy dont la fureur mal contenue éclalà tool à eoQp. PVLiéque Monskiir
saittont ee qni s'est passé entre tous et moi, c'est que, yoqs ou . moi, nons Tavons dit. — Mais enfin, reprit Luizzi, que prétendezvous ? que voulez-TOus ? — Vons ne m'avez donc pas compris encore? repartit le comte. Impuissant! avez-vons dit. Impuissant adonner la yie, je ne le serai pas du moins à donner la mort. — Un assassinat ! s'écria madame de Cemy en se levant avec épouvante. — Non, Madame, repartit amèrement M. de Cemy; une vengeance, une vengeance que la loi a prévue, et que la loi autorise puisqu'elle l'excuse! Je trouve chez ma femme l'amant de ma femme, et je le tue. — Monsieur! s'écria la comtesse de Cerny,ce sont deux crimes abominables : vous tuez un homme et vous déshonorez votre femme... et il faudra me tuer aussi, car Je vengerai à mon touf le meurtre que vous aurez commis. — Tous les deux alors, dit le comte amèrement. — Mais c'est impossible! s'écria la comtesse éperdue, tandis que Luizzi restait anéanti et muet. C'est impossible! on entendra nos cris... on viendra... Tous ne nous tuerez pas si bien l'un et l'autre que l'un de nous ne puisse appeler. — Avant d'approcher d'ici, dit le comté. J'ai éloigné tout le monde.
Puis il ajouta :
— J'ai prévu votre résistance, et rien ne peut vous sauver.
En parlant ainsi, il fit un pas en arrière et s'appuya à la porte comme pour prévenir toute fuite et donner l'espace nécessaire à la direction de ses coups. Il arma ses pistolets.
^ Monsieur I s'écria la comtesse, c'est un crime horrible, un crime pour lequel il n^ ^ ni excuse ni pardon. — C'est un crime que votre trahison a seule appelé. — Quelle trahison ? Je suis innocente, Je vous le jure, innocente de toute trahison. Le nom que vous m'avez donné. Je l'ai respecté. —Oui, dit le comte en ricarnant, dans tout ce qui m'était devenu indifférent. — Ah! repartit la comtesse avec dégoût , ne me rappelez pas ce que vous avez osé me dire ; c'est là votre premier crime, et, du jour où vous avez osé parler ainsi à votre femme, je devais m'attendre à vous voir couronner tant de iàcheté par un assassinat.
Le comte Haussa les épaules en laissant échapper un rire méprisant, puis 11 repartit d'un ton Indéfinissable de raillerie :
— Allons donc! Madame, ne faites pas de la vertu hors de propos. Je vous al Jit, et je veux bien le répéter devant Monsieur, car il doit le savoir aussi, je vous ai dit que je voulais èire généreux envers vous, que je ne voulais pas avoir enchaîné votre existence à celle d'un cadavre, que je saurais supporter sans vengeance ce que le monde appelle un affront et ce que je nommais, noi, une consolation ; Je vous ai dit qu'à part le scandale que Je
ne souffrirais jamais, j'étais disposé à tout permettre, tne résignant d'avance à un sort que tant d'autres n'acceptent qu'après coup. Je vous ai dit cela, ça été peut-être une folie d'amour, la seule folie qui me fût permise, mais non pas une lâcheté. — Ça été une lâcheté. Monsieur, s'écria la comtesse exaspérée, une lâcheté I car vous avez prévu que mon adultère pouvait un jour détruire les soupçons que peut faire naître ma stérilité, et qu'un héritier de votre nom, sinon de votre sang, serait la meilleure réponse à toutes les suppositions. — C'est vrai. Madame, dit le comte avec Thorrible impudence d'un homme qui, poussé au crime, en aborde franchement le cynisme.
Le baron se leva alors et répondit froidement :
— Finissons-en, Monsieur; car, si j'ai pu espérer tout â l'heure qu'à l'instant de le commettre, un double meurtre répugnerait à un homme que je ne croyais qu'égaré par une colère insensée, je dois reconnaître que celui qui a fait une telle proposition à une femme est capable de tous les forfaits lâches et bas.
 cette apostrophe du baron, le comte répondit encore parce rire cruel qui décelait le transport furieux de son âme. Il garda un moment le silence, puis reprit tout â coup :
— Eh bien ! Monsieur, cette proposition je l'ai faite et je la renouvelle. — Que voulez-vous dire? reprit la comtesse. -— Allons, monsieur de Luizzi, s'écria le comte amèrement, mon beau monsieur de Luizzi, qui parlez un si doux langage aux femmes et qui les raillez si spirituellement sur les malheurs de leur mari, en voici une que je vous donne à consoler... Elle est belle, elle est jeune, elle a tous les attraits, même celui qu'on ne rencontre guère chez une femme mariée... Eh bien( cetie femme, je vous la livre, devenez son amant sur l'heure, et même devant moi, et je vous pardonne à tous les deux, â vous, parce que je vous crois trèscapable de perpétuer le nom qui va s'éteindre en moi ; à Madame, parce qu'elle aura à garder le secret d'une faute qui déshonore.
Madame de Cerny tomba assise en se cachant la tête dans les mains, Luizzi repartit :
— En vérité. Monsieur, je ne croyais pas qu'il fût possible d'ajouter quelque chose à votre infamie... et cette ignoble plaisanterie... — Une plaisanterie, monsieur le baron? dit le comte en ricanant toujours; point du tout, je vous le jure. C'est sérieusement que je vous parle. Eh quoi 1 ce boudoir si coquet, cette femme si belle, ces parfains d'amour, tout cela ne vous transporte pas, ne vous exalte pas?... Comment donc I je crois que la peur vous a' réduit à un plus misérable éiat que le mien. Montrez donc un peu de courage, un peu de présence d'esprit. Sur l'honneur je vous jure
qne, si vous êtes capable de faire ce que je vous demande, vous sortirez d'ici après avoir possédé la plus belle, la plus noble, la plus séduisante femme du monde; tout ce que vous avez d*esprit et de séduction ne vous donuera jamais une si charmante maltresse... Mais, voyons donc, Monsieur : c'est dans les grandes circoDstances que se montrent les grands cœurs! — Ahl repartit Luizzi avec dégoût, vous êtes un infâme ! — Eh bien! s'écria la comtesse en se relevant d'un air égaré, j'accepte, moi. C'est par ma curiosité que j'ai conduit M. de Luizzi dans le piège où il doit périr; s'il faut mon honneur pour le sauver, qu'il le prenne !Je me donDerai à lui... je le sauverai !
Le comte devint livide à cette réponse; mais il renferma la nouvelle rage qui s'allumait en lui, tandis que Luizzi s'écriait :
— Oh! Madame, Madame, votre douleur vous égare... — Ceci n'est pas galant, monsieur le baron, dit le comte en riant. Voyez ! Madame se prêle de bon cœur à la plaisanterie : est-ce que cela vous est plus difficile qu'à elle, mon cher Monsieur? Que vous manque-t-il donc pour obtenir le plus ineffable des bonheurs?
Rien ne peut exprimer la rage de Luizzi, tremblant au bout d'un pistolet et pour un sujet pareil. D'ailleurs, ce qui lui arrivait était tellement en dehors de toutes les positions où un homme peut se rencontrer, qu'il en était plus encore abasourdi qu'épouvanté. Ce fat alors que, ne sachant que dire, il s'écria :
— Allons, Monsieur, tirez là, au cœur. Finissons-en, tuez-moi vite : vous avez quelque intérêt à ne pas me manquer.
En disant ces paroles, le baron écarta violemment son habit pour mieux présenter sa poitrine à la balle de M. de Cerny, et le soulier du Diable, qu'il avait mis dans sa poche, s'échappa et roula sur le tapis. Par un mouvement machinal, le comte jeta les yeux sur cet objet ; et, soit que le soulier l'étonnât véritablement, soit qu'il ne fût pas fâché de trouver un prétexte pour reculer encore l'exécution d'un crime qui l'épouvantait malgré lui, il reprit de son ton
railleur:
— Pour Dieu! voilà un singulier portefeuille 1...
A son tour Luizzi pensa que cet accident était un secours inespéré du Diable ; et, reprenant quelque assurance, il répondit d'un ton non moins railleur :
— Un portefeuille qui renferme de terribles secrets, et qui peutêtre dira un jour celui de l'attentat qui va se commettre ici. — Renfermerait-il le secret que vous avez dit à Madame? repartit le comte du même ton amer. — Oui vraiment, dit Luizzi; car c'est le soulier de celui qui me l'a raconté et qui l'a laissé tout à l'heure dans ma voiture.
34 LtS MfiMOIRES DU DIABLE.
Le comte, par un mouvement emporté, ramassa le soulier H l'examina avec une sombre attention.
— Il est d'une rare coquetterie, dit-il, et peu d*hommes pourl'aient le chausser. —Je le crois ! dit Luizzi, qui se trouvait en veine de présence d'esprit.
Le comte jeta un regard rapide sur les pieds du baron, comme pour les comparer au soulier quMl tenait. II sembla reconnaître qu'il ne pouvait appartenir à Luizzii et murmura d*une voix basse et lente comme un homme à qui vient une idée qui s'éclaircit peu à peu:
— Il y a peu d'hommes, en effet, qui puissentchausser un tel soulier ; mais il y en a un que l'on vante pour Télégance de son pied mignon et pour le soin qu'il a de le produire; et celui-là... celui-là peut-être est le seul à qui une femme oserait confier un tel secret, sans croire manquer à ses devoirs ; celui-là serait peut-être aussi plus infâme qu'un autre, s'il l'avait trahi ; celui-là...
Le comte, en parlant ainsi, retournait le soulier en tous sens, lorsque tout à coup il Rapprocha vivement de la bougie, car il avait découvert un nom écrit, comme c'est l'habitude, au fond da soulier, et il s'écria tout à coup :
— C'est luil... c'est l'abbé Molinet!.,. c'est votre confesseur, Madame! — L'abbé Molinet 1 s'écria madame de Cerny. Jamais, je vous le jure t... — Oh l ne mentez pas ! dit le comte d'un ton devenu tout à tait sévère; ne détruisez point par des serments inutiles la seulç chance que j'aie de vous pardonner. Un prêtre I un prêtre 1 trahir le secret de la confession 1 Mais celui-là est capable de tout. Le désordre qu'il a jeté dans la maison de M. d'Arnetai prouve assez jusqu'où il peut porter ses indignes investigations. Mais, en vérité. Madame, je croyais qu'il n'y avait' que la sottise d'une femme comme madame d'Arnetai qui pût se laisser dominer par les conseils impudiques d*un prêtre effronté.
La comtesse regardait Luizzi avec un étonnement que le baron comprenait, mais qu'il ne pouvait ni ne voulait expliquer. En effet, il croyait entrevoir la possibilité que la rage du comte se tournât contre un autre que lui-même, et, dans le péril pressant où il se trouvait, il ne se sentait pas la générosité de se sacrifier à la sûreté d'un innocent, que le Diable, après tout, saurait bien défendre, puisque c'était lui qui l'avait compromis. Le comte gardait aussi un terrible silence ; enfin, il regarda tour à tour Luizzi et la comtesse?
•— Ainsi, dit-il, vous êtes trois qui savez cet horrible secret? c'est toujours le même compte de victimes; car vous, Madame, je vous pardonne. Vous êtes dévote; je n'ai pas pu empêcher cette passion, je ne puis donc vous en vouloir. Quant à vous, baron de Luizzi, il faut mourir.
Ce mot, en détruisant l'espérance du baron, lui rendit son courage d'homme d'honneur, et il répondit froidement :
— En ce cas, épargnez-vous un crime inutile. Je ne connais point Tabbé Molinet, et ce n'est pas lui qui m'a dit votre secret. — Défaite misérable et tardive I dit le comte. Votre réponse a été trop franche; il était dans votre voiture tout à l'heure; il allait sans doute chez madame d'Ametai, dont l'hôtel est à deux pas. D'ailleurs, je saurai bientôt si c'est lui. — Allez donc l'interroger, monsieur le comte I dit le baroo. — Non, Monsieur, ]e ne Tinterrogerai pas; je serai plus adroU* car j'aurais fait un excelloQt juge d'instruction, je vous le jure, et je vais vous le prouver. On n'oublie pas un soulier dans une voiture, à moins d'une circonstance qui s'explique merveilleusement par les habitudes provinciales de M. Molinet. Comme potre àbbé n'a pas une fortune princière, il en est réduit à faire i pied ses plus belles visites; il en résulte que la coquetterie de monsieur Tabbé brave la boue de la rue dans une chaussure ad hoc, quil remplace rapidement par ces charmants souliers, au moment (T^hirer dans ane maison. Je rais chez d'Arnetai, où Tabbé doit être encore ; slî n'y est pas, je cours chez lui et je lui présente ce soulier de votre part. Son trouble mé dira ce que je dois croire; je Saurai bien le faire parler ensuite, et, si ce que vous m'avez avoué est vrai, son arrêt sera prononcé aussi irrévocablement que le vôtre, monsieur ïe baron. — Vous avez oublié le mien I dit la comtesse. Songea biçn à ce que je vous dis, monsieur le comte ; si vous commettez ce crîmB, je vous accuserai lout haut, et partout, je vous le jure devant Dieu î —Eh bien donci il en sera pour vous comme pour eux, repartit M. de Cemy. — Soit! Monsieur, dit la comtesse, frappez; mats je ne veux pas vous laisser une erreur dans ïaquelle vous pourriez vous endormir. Après ces meurtres, il faudra recommencer. Je ne sais qui a dix la vérité à M. de Luizzi; mais ce n'est pas M. Molinet, car ce n'est pas à lui que je l'ai confiée. — €e n'est pas ;i Inil s'écria le comte furieux. A qui donc, malheureuse? — A un homme que j'aime, à un homme qui devinera potirquoi vous m'avez tuée et qui me vengera, monsieur le comte.— A un amant, peut-être? dit M. deCerny en reprenant son froid ricanement. — Ouï, Monsietir. — Cestune mauvaise ruse. Madame, à laquelle je ne crois pas, reprh-il en se remettant tout à fait. Non, Madame, la chose s'explique trop clairement. De vous à M. l'abbé, de l'abbé à Monsieur : voilà les intermédiaires, voilà les voix^ïull faut réduire au silence.
La longueur de cette discussion avait produit sur les trois acteurs de cette singulière scène une lassftude de leurs propres sentiments, qui faisait gulls étaient tous les trois bien loin de leur
première exaltation. Luizzi ii'en était plus à ces beaux mouvements de bravade où il invitait le comte à le tuer. Madame de Cerny, abattue par la nature des sensations qu'elle avait éprouvées, était tombée sur ce divan où elle paraissait si belle une beure auparavant, et le comte« retiré à l'entrée du boudoir, ne se sentait plus ce transport furieux qui aurait pu, dans un des divers endroits de cet entretien, lui faire exécuter son borrible projet. Mais à mesure que le courage lui manquait, la réflexion revenait pour Tirriter. Il ne s'agissait plus pour lui, en effet, d'éviter un ridicule dont la crainte l'avait poussé à des menaces si épouvantables ; c'étaient ces menaces môme dont il lui fallait anéantir le souvenir. La comtesse et Luizzi ne pouvaient sortir de ce boudoir après ce qu'il avait osé leur dire. Cette pensée tortura longuement la tète da comte, sans toutefois lui rendre la furieuse résolution qu'il avait usée dans cette longue dispute. Il en était réduit à cet horrible besoin de tuer par nécessité et non plus par colère, lorsque, s'exaspérant tout à coup contre lui-même, il reprit, comme un homme qui cherche à s'étourdir par ses propres cris et à s'animer par des mouvements désordonnés :
— Allons, baron, allons, Madame, vous l'avez voulu, que votre volonté soit faite 1
En disant ces mots, il dirigea le bout de Tun de ses pistolets contre le baron, qui recula en poussant un cri.
— Ah! vous avez peur? dit M. de Cerny, qui, malgré lui, ne pouvant plus se monter jusqu'à l'égarement nécessaire à un pareil crime, saisit rapidement toute chance de l'éviter. — Peur! dit le baron, en surmontant ce premier mouvement de faiblesse; non, monsieur le comte. Mais il est des dangers auxquels nul homme n'est préparé ; ceux d*un assassinat lâchement prémédité sont de ce nombre. — Eh bien! dit le comte, vous pouvez vous sauver tous les deux. Ce que je vous disais tout à l'heure, vous pouvez Taccomplir, et de manière à me satisfaire. Voici comment : Madame va vous écrire quelques-unes de ces lettres qu'on envoie à un amant, des lettres à des dates différentes , entendez bien ; vous ferez des réponses à ces lettres, telles qu'elles puissent prouver que Madame a été votre maîtresse. Je veux une véritable correspondance amoureuse d'amants heureux; et enfin vous m'en écrirez chacun une à moi-même, où vous direz que vous me remettez cette correspondance, en reconnaissant que je vous ai fait grâce de la vie à tous les deux, à l'un comme à un lâche, à l'autre comme a une femme déshonorée. Une fois que j'aurai ces preuves en main, vous pourrez vivre, et je vous rendrai la liberté de sortir d*ici« si cela vous convient. ~ Jamais! s'écria le baron. — Je no
yeux pas de discussion, dit violemment le comte ; je vous laisse une heure pour réfléchir et pour consentir à ce que je vous demande. Si dans ce délai tout n*est pas accompli , c*est que vous aurez préféré la mort. Quant à Tabbé Molinet, ajouta-t-il en jetant le soulier à terre, je sais un moyen certain de le faire taire. Le comte sortit, laissant la comtesse et Luizzi en nrésence.