‹ Les mémoires du Diable (volume 3)Chapitre 24 sur 34 · LE BANQUIER · texte numérisé non relu

LE BANQUIER

C'était au commencement du printemps de 4830. Dans un riche cabinet, situé au premier étage d'un vaste hôtel de la rue de Provence, <^.(ait assis un homme qui lisait attentivement les journaux que son valet de chambre venait de lui remettre. Cet homme était le banquier Mathieu Durand.

— Le banquier Mathieu Durand ! s'écria le poète , mais je le connais beaucoup ; il a un château à quelques lieues de 6ois«]iiandé,

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où je dois même aller le visiter en revenant de Toulouse. — Ah 1 la rencontre est singulière, fit le Diable, et je ne sais si je dois continuer. — Au contraire, Tbistoire est bien plu? intéressante du moment qu'on en connaît les personnages. Je ne serais pas fâché de la connaître à fond. — Comme il vous plaira, dit Satan ; d'ailleurs cette histoire est , à quelques particularités prèâ , celle de bien des gens.

Et il reprit :

— Mathieu Durand n*avait à cette époque que cinquante-cinq ans, quoiqu'il parût plus âgé. Les rides profondes qui traversaient en tous sens son front large, découvert et pensif, attestaient l'effort constant d'une vie active et laborieuse. Cependant, lorsqu'il était inoccupé, ce qui lui arrivait rarement, son visage respirait une bienveillance affectée pour tout ce qui l'entourait, et le son de sa voix, plutôt encourageant que protecteur, semblait dire à tous : Je suis heureux, et je veux que vous le soyez aussi. On eût pu néanmoins remarquer qu'il semblait plutôt fier qu'heureux de son bonheur, qu'il le montrait volontiers et qu'il aimait à le laisser contempler, comme s'il le sentait mieux par l'effet qu'il produisait sur les autres. Ce n'était pas pour en humilier ceux qui l'approchaient, c'était plutôt pour leur faire voir dans sa personne le but où tout homme peut atteindre par un travail patient et une conduite honorable. Du reste, le caractère le plus général de la physionomie de Mathieu Durand était celui d'une forte et rapide intellifi^ence. Ainsi, lorsqu'il écoutait quelqu'un parler d'affaires, il avait un léger froncement de sourcils qui donnait à son regard quelque chose d'absorbant, qui semblait ne laisser échapper ni un geste, ni une parole, ni un mouvement ; et cette puissance de tout saisir était si vive et si complète, que, lorsqu'il répondait, son habitude était de résumer rapidement tout ce qui lui avait été dit, et cela avec une netteté et une précision remarquables. Puis venaient ses observations soit pour accueillir, soit pour refuser, soit pour modifier les propositions qui lui étaient faites. C'est à ce moment que se manifestait le trait le plus saillant et«à la fois le plus caché de Mathieu Durand : c'était une obstination froide, calme et polie dans ses idées, une obstination telle qu'il ne changeait aucunement d'avis, quelque raison qu'on pût lui donner. C'est à dessein que je dis qu'il avait une sincrulière obstination dans ses idées , car personne n'était plus facile que lui à changer de résolution. Amsi, après avoir condamné une opération et en avoir renversé les calculs avec une grande supériorité, on le voyait tout à coup porter l'appui de son nom et de ses capitaux à cette opération. D'autres fois il ouvrait un large crédit à un négociant au moment où les autres

banquiers commençaient à douter de sa solvabilité et lorsque luimême connaissait mieux que qai que ce fût le fâcheux état de ses affaires. Personne, du reste, n'avait jamais pu deviner les raisons déterminantes de ces dc^cisions si contraires à ses intérêts : les nns disaient que c'(Uait caprice, d'autres que c'était générosité, mais il était difficile de supposer des caprices si fantasques à un Iiomme qui montrait tant de rectitude dans la conduite générale de ses affaires. La générosité eût peut-être mieux expliqué celte manière d'agir, oar Mathieu Durand passait pour généreux, si on ne Tavait pas vu quelquefois opposer les refus les plus inébranlables à certaines demandes de secours. Un seul homme prétendait que c'était calcul. Cet homme, c'était M. Séjnn, le premier commis de la maison Mathieu Durand. Mais il n'expliquait pomt quel était le but de ce calcul. Un jour que quelqu'un lui demandait à quelle arithmétique appartenait un calcul qui consistait à prêter cent mille francs à un débiteur insolvable, le vieux Séjan se contenta de répondre: « Ceci appartient à l'arithmétique indirecte. » Que signifiait ce mot et arithmétique indirecte ?» M. Séjan ne l'expliquait pas, et se renfermait dans un silence obstiné auquel un imperceptible sourire et un léger clignement d'yeux prêtaient un air de finesse profonde. Ces écarts en dehors de la ligne directe des bonnes affaires n'excitaient d'ailleurs les craintes de personne , quoiqu'ils fussent assez nombreux ; car la réputation de probité et d'habileté de Mathiea Durand était au-dessus du soupçon, et il était assez riche pour pouvoir se ruiner sans qu'il' y parût

Mais il me semble inutile de pousser plus loin le portrait de Mathieu Durand, dit Satan en s'interrompant, et je pense que ses actions et ses paroles le peindront mieux que je ne pourrais le faire. Et il continua ainsi :

— Mathieu Durand était donc dans son riche cabinet, grande pièce ornée de magnifiques tableaux, sévèrement tendue d'un drap vert bordé de large velours noir, et meublée avec ce luxe puissant qui paye cher pour avoir beau et bon. Après avoir lu tous les journaux avec une grande attention, le banquier ouvrit un des tiroirs de l'immense bureau près duquel il était assis et en tira un papier qu'il lut avec une attention encore plus exacte ; il effaça plusieurs phrases, en ajouta plusieurs autres, et recommença la lecture de cet écrit d'un bout a l'autre, le déclamant à mi-voix tandis qu'une plume à la main il lui donnait son d rier terme di'^^ierfeciion en le virgulant et le ponctuant avec un soin tout particulier ; puis il tira l'une des trois sonnettes, dont les cordons, chacun de couleur différente, pendaient au-dessus do son bureau. 11 ne sonna toutefois qu'après avoir encore jeté un regard sur son œuvre. C'était

WTnme rœnvre d'nne mère qui a fini de parer son jeune enfant et Jui, après avoir examiné son vêlement pli à pli, épingle à épingle, :es cheveux boncle à boucle, le pose à quelques pas pour bien contempler Tensemble de sa toilette et s'assurer que rien no lui manque. Un moment après le valet de chambre parut, et Mathieu Durand lui dit ;

« — Envoyez-moi M. Léopold. »

Le valet allait quitter le cabinet pour obéir à son maître, lors(]tLa celui-ci reprit :

« — Passez par le petit escalier qui mène d*icî à l'entresol, ot U. Léopold doit se trouver. Qu'il vienne aussi par là; il est inutile ]Qe les personnes qui attendent dans les salons volent que je re- ^is quelqu'un. »

Le domestique obéit, et le banquier, demeuré seul, ouvrit la correspondance posée près de lui. 11 se contenta le plus souvent de ieter un rapide coup d'œil sur les lettres en les classant dans de petits cartons. Il mit quelques annotations à un très-petit nombre, et en garda deux ou trois qu'il renferma dans son bureau et dont la lecture avait paru vivement le contrarier. Enfin le valet de chambre reparut, accompagné d'un jeune homme de vingt ans à peu près, qui s'arrêta devant le banquier comme pénétré d'une respectueuse admiration.

« — Prévenez que je vais recevoir dans l'instant, » dit le ban- ]Qier au valet de chambre, qui se retira.

Mathieu Durand se tourna alors vers Léopold, et lai dit d'une roii pleine de douceur et de bienveillance :

« — Monsieur Léopold, j'ai un service à vous demander. — Un mice ! à moi? s'écria le jeune homme avec vivacité. Que dois-je ^ire. Monsieur? Vous savez que ma vie vous appartient, et que, ('il faut la sacrifier... — Non, mon ami, reprit Mathieu Durand en aimant cet enthousiasme par un sourire gracieux; le seivice que ai à vous demander n'exige pas votre vie, mais il exige de la Promptitude et de la discrétion» — Ohl si c'est un secret, croyez |Q'oq m'arracherait plutôt la vie que de m'en faire révéler un mot. -Vous vous exagérez l'importance de ce que j'attends de vous, iopold. — Tant pis 1 car je voudrais trouver enfin un moyen de uns prouver ma reconnaissauce. Tous vos employés vous regarleni comme un père. Monsieur; mais vous avez été un dieu sau^ eur pour moi.— Votre mère était restée sans fortune, et, quoique oire père fût mort en 1S15 ies suites de ses blessures, ^n lui ivaii refusé une pension. C'était une grave injustice. •— Et vous 'avez noblement réparée, Monsieur; vous ôies venu au secours le ma mère. — Pouvais-je laisser dans la misère la veuve d'an

brave militaire ? — Vous avez pris soin de moi, et c'est à votre générosité que je dois Téducation que J*ai reçue. Cest un bienfait... — Oui, Léopold, je crois que c'est un bienfait, dit le banquier, et j'ai peut-^tre le droit de le dire. C'est que moi, voyezvous, je suis parti de mon village sacbant à peine lire. Le peu qne je sais, il m'a fallu rapprendre en dérobant quelques heures an travail qui tci faisait vivre. C'est sans maître que j'ai appris à écrire, sans maître que j'ai peu à peu épuré mon langage de paysan; puis, lorsque j'ai eu une petite place, je n'ai pas voulu paraître plus ignorant que mes jeunes camarades qui sortaient des lycées, j'ai essayé le latin. — Tout seul? — Tout seul, dans ma mansarde. J'ai voulu savoir un peu d'histoire, un peu de mathématiques. J'aimais la chimie, je m'occupais de physique. Eh! si je vous disais tout, je jouais du violon, et passablemeut. A force de travail et d'économie, j'ai pu entreprendre quelques petites affaires, puis de plus grandes, toujours seul, mais toujours persévérant, et enfin je me suis fait ce que je suis. — Vous vous êtes fait un des hommes les plus considérables de France. — Un des plus considérés, du moins je l'espère, reprit Mathieu Durand; mais revenons à ce grand service que j'ai à vous demander. Voici on mémoire, une lettre, un écrit enfin dont il me faut quatre ou cinq copies; vous l'emporterez chez vous et vous me ferez ces copies dans la soirée. Les heures de votre bureau ne m'appartiennent pas, et M. Séjan me gronderait si je vous détournais de vos devoirs.! Je compte donc sur votre obligeance. — Oh ! Monsieur, dit Léopold' confus, ne me parlez pas de mon obligeance, quand chaque heure de ma vie vous appartient. — Surtout ne montrez cela à personne] pas même à votre mère. — Je vous le promets. Monsieur. — £t^ propos, comment va-t-elle? — Très-bien, et elle sera heureuse d'apprendre... — Que je me suis informé de sa santé, dit le banj quier en souriant, et elle ira sans doute proclamer partout la bonté de M. Mathieu Durand, qui a demandé des nouvelles de madame Baron. — Ne lui en veuillez pas de sa reconnaissance. — Je plaii santé, mon ami. Votre mère est une digne et honnête femme. Eiil s'exagère le peu que j'ai fait pour elle, mais ce sentiment lui vienl d'une vertu si rare que je l'en louerais, si sa reconnaissance s'a^ dressait à un autre qu'à moi. Faites-lui toujours mes complimen — Je vous remercie pour elle. Monsieur ; mais quand faudra-t vous remettre cen copies? — Demain au malin. — Alors je les a| porterai de bonne heure, puisque vous ne partez que demain matin pour l'Étang. — Vous avez raison, c'est demain dimanch et je pars ce soir. Ma fille me gronderait si je n'arrivais que main ; car elle a un bal chez un de nos voisins de campagne,

je me suis chargé de je ne sais combien de petits colifichets pour elle. — Je puis passer la journée à faire ces copies. — Non, il faudrait excuser vo^re absence près de M. Séjan. Faites mieux, venez demain à TËtaug, vous passerez la journée avec nous. Je vous mènerai au bal le soir. Les danseurs sont toujouri» les bienvenus. »

A cette proposition, Léopold était devenu tout rouge, il baissait les yeux avec embarras et semblait hésiter. Le visage de Mathieu Durand se contr^^cta légèrement, et il demanda à Léopold d'un ton un peu sec :

« — Ne pouvez-vous pas me faire ce plaisir, Monsieur?— Cest qu'une pareille invitation me confond^ lorsque je sais que c'est la récompense la plus flatteuse pour ceux de vos employés à qui vous daignez l'accorder. Ma mère sera si heureuse, si fièrel... »

Les traits de Mathieu Durand s'épanouirent, et il répondit d*un ton de bienveillance charmante :

« — Eh bien! si vous trouvez qu'on ne s'ennuie pas trop à l'Étang, vous la prierez un jour de vous accompagner. — Ah! Monsieur, reprit Léopold les larmes aux yeux et suffoqué par sa reconnaissaoce. — C'est bien, mon ami! » lui dit Mathieu Durand en lui tendant la main.

Léopold était si ravi, il avait le cœur tellement plein, qu'il saisit la main du banquier et la baisa comme celle d'un roi qui vient d'accorder une grâce importante à l'un de ses sujets. Durand le regarda sortir, et Texpression d'un vif contentement de lui-même contenu jusque-là dans son cœur éclata sur son visage ; il releva la tète avec fierté et laissa échapper comme une sourde exclamation de triomphe ; il fit ensuite deux ou trois fois le tour de son cabinet, comme pour donner à cette émotion le temps de s'exhaler Ubrement. Puis, lorsqu'il fut tout à fait maître de lui, il reprit sa place auprès de son bureau et sonna de nouveau. Le valet de chambre reparut.

— Ahl ma foi, il me parait que. vous connaissez bien cet excellent M. Mathieu Durand, dit le poêle. Voilà ce que j'appelle un homme de cœur ! Je ne lui connais qu'un défaut. — Et lequel? fit le Diable. — Ai-je l'honneur de parler à un de ses amis?— Je suis le comte de Cerny, fit le Diable, et je ne vous raconte que ce que j'ai appris par un hasard très-étrange. Vous pouvez tout dire devant moi. — Eh bien 1 au milieu de toutes ses bonnes qualités et avec son génie financier, M. Mathieu Durand a un défaut qui le fait descendre au rang des plus minces marchands de bonnets de coton. — Et ce défaut? dit Satan.— 11 est classique, mais classique en diable. Et puis, c'est son M. Séjan qui est plaisant lorsqu'il lui tombe un volume nouveau sous la main l La première chose qu'il

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fait, c*est de compter les lignes de la page; et, s*il n*y en a pas autant que dans une édition compacte de M. de Voltaire, il dit que Fautenr et le libraire volent le public. — Je ne suis pas de son avis, dît le Diable; il me semble qu'en fait de litlératuie moderne, plus on en met, plus on vole le public. -— Hein? ût Tbomme de lettres. — Mais revenons à Mathieu Durand, dit Sataa... Son valet de chambre était entré.

lIsntreprenecr.

«^Quelles sont les personnes qui attendent? lui dit le banquier. — Voici leurs noms, » répondit le domestique en tendant plusieurs peiits carrés de papier à son maître.

Mathieu Durand les lut, et s'arrêta àTun d'eux.

«— 0"ei est ce M. Félix de Marseille? dit-il. — C'est un monsieur irès-ngé, qui paraît avoir an moins soixaote-quinxeuns; il est le dernier arrivé. — Il entrera le dernier. — C'est M. le marquis de Derizy qui est arrivé le p emier, dit le valet de chambre. — Faites entrer M. Daneau, rei^ariit le banquier, et priez M. de Berizy de vouloir bien m'excuser; il s'agit d'un rendez-voas promis, »

Un moment après, on vit entrer M. Daneau. Il salua le banquier avec une gaucherie visible, provenant: sans doute de l'embarras qu'il éprouvait en se trouvant en présence d'un des plus riches capitalistes de TEnrope. Mathieu Durand ne parut pas s'apereevoir du trouble de M. Daneau, et lui dit ei^lui montrant un siège avec un geste do bon accueil ;

a — - Je vous ai reçu le premier. Monsieur, parce que Je sais qu'on n'a jamais trop de temps pour ses affaires, et que c'est un capital dont on ne saurait détourner remploi sans de graves préjudices; veuillez donc me dire en quoi je puis vons être utile. »

M. Daneau était un très-gros homme, de taille élevée; il avait la face rouge, de lar<^es pieds et de larges mains; tout en lui attestait un développement solide de forces physiques nourries de charcuterie et do viD de Bourgogne. Cependant on voyait percer soas cette rude enveloppe une intelligence One et preste et nne parule facile et convenante ; il toussa et commença ainsi, les yeux baissés, tandis que Mathieu Purand le considérait de ee regard direet

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et fenne aree lequel il semblait démêler le» pliffases le» i^e Qb»« cures et les affaires les plo^ embrouillées :

«•— Monsieur, la démarche que je hasarde aujouru'hui est bien osée ; mais vous la pardonnerez à un homme qui est sur le point d'être ruiné et déshonoré, à la veille même de voir sa fortune as* 8urée. Je suis entrepreneur de bâtiments. «*« Je le sais, Monsieur. — Ja'i actuellement six maisons en constrnclion. Je comptais pouvoir les mettre en location au terme d*avril de cette année, en taisâDt terminer durant Thiver les travaux d'intérieur; mais la saison a été si rigoureuse qu'il a été impossible de faire faire un pouce de plafond i;i une toise de peinture, de façon que je ne suis pas plus avancé qu'il y a six mois. Cependant, ne prévoyant pas un biver aussi terrible que celui qui vient de finir, j'avais pris de Bombreu;^ engagements pour ce mois-ci et les mois suivants. Ces engagements, j*aurais pu facilement les remplir^ »i mes calculs n'avaient pas été détruits par un accident qui ne sa renouvelle pas nne fois tous les dix ans; j'aurais trouvé les fonds nécessaires, soit en t]>po(héquant ces maisons, soit en les vendant. Mais autant il est facile de se procurer de Targenl sur une propriété achevée et qui est en plein rapport, autant cela est impossible lorsqu'il reste encore de nombreux travaux à terminer. Nous seuls avons une connaissance assez exacte de la valeur qu'elle aura et des dépenses à faire, pour connaître les résultats certains de raffiiire et y avoir confiance» •*-- Je comprends parfaitement ce que vous me dites, Monsieur, reprit Mathieu Durand en regardant plu» attentî* vemeni encore l'entrepreneur ; mais des maisons, quoiqu'eUes ne soient pas terminées, ont cependant une valeur réelle et sur laquelle il ne doit pas être difficile de trouver de» fonds. — Je ne puis vous cacher, Monsieur, que celte valeur est engagée, en grande partie du moins. J'estime que le» six maisons que je fais bâtir vaudront trois millions, et je n'avais guère que trois cent mille francs pour commencer. Ainsi une fois une partie du terrain payée, il m*a fallu Thypothéquer pour commencer les travaux; une fois le rez-de>chaussée établi, j'ai emprunté sur le re2 -de-chaussée pour bâtir le premier, puis j'ai emprunté sur le premier pour bâtir le second, ainsi de suite. Aujourd'hui je dots à peu près douze cent mille francs hypothéqués sur les maisons, plus quatre cent mile francs d'engagements à ordre que j'avais échelonnés aux échéances d'avril, mai, juin, croyant qu'À cette époque mes rcslources seraient assurées par la facilité d'un emprunt sur des maisons qui représenteront une valeur de trois millions. Cette valeur, elles ne l'auront plu» qu'en juillet, et peut-être ne pourrai-je U leur donner. — Comment cela? dit Mathieu Durand, qui

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semblait plutôt interroger cet homme ponr apprendre comment il entendait les affaires que pour connaître ces affaires elles-mêmes. — Le voici. Après avoir payé comptant tous mes entrepreneurs, grâce aux emprunts que je faisais, j'ai été forcé, à rentrée de riiiver, de les régler. Cela a déjà commencé à les rendre moins confiants; ainsi, quand il s*est agi de terminer les travaux, ils ont demandé moitié comptant, moitié en règlements. C'est aujourd'hui la première quinzaine de la reprise des travaux, et j'ai trente mille francs à payer, dont' quinze mille francs à donner en écus pour les ouvriers; et dans trois jours c'est la fin du mois, il me faut 3oixante-deux mille francs pour mes échéances. Voilà où j*en suis. Monsieur : si je n*ai pas ce matin ces quinze mille francs, les ouvriers ne seront pas payés ce soir, les travaux ne se continueront pas, mes maisons resteront inachevées, mon crédit est perdu; et si Ton arrive à une faillite, à des saisies et à une expropriation, des maisons qui, dans trois mois, peuvent valoir trois millions avec cent mille écus de dépense, se vendront peut-être dans un an, et par autorité de justice, pour douze ou quinze cent mille francs, car d'ici là elles se dégraderont, d'autant qu'elles ne seront pas suffisamment closes et fermées. Je serai ruiné par une opération qui devait m'enrichir, et qui m'eût enrichi si je n'avais rencontré une saison détestable. »

Le banquier parut réfléchir longtemps à ce qu'il venait d'entendre, tandis que l'entrepreneur suivait avec anxiété, sur son visage, la moindre trace d'une résolution.

Enfin Mathieu Durand se tourna vivement vers M. Daneau et lui dit :

« — A .combien d'entrepreneurs avez-vous affaire ? — A un grand nombre, Monsieur, car j'ai dû diviser mes travaux pour aller plus rapidement. Ainsi j'ai, pour mes six maisons, autant d'entrepreneurs différents, soit de charpente, soit de serrurerie, soit de menuiserie; j'ai six fumistes, six peintres, tous d'honnêtes gens*. Monsieur, qui doivent ce qu'ils possèdent au travail, car ils ont tous commencé avec rien. — Très-bien, très -bien I et cela constitue une treniaine d'entrepreneurs, gens honorables, ditesvous ? — Oui, Monsieur, ayant tous une excellente réputation. — Electeurs, sans doute... Et les entrepreneurs de maçonnerie? — J'ai fait la maçonnerie moi-môme, car je suis maître maçon. — C'est égal, dit le banquier, cela vous a fait contracter des engagements envers les marchands de moellons, de pierres.de plâtre, de chaux, de sable ; cela vous fait entretenir beaucoup d'ouvriers. — ' J'en ai deux cents, et plus de vingt fournisseurs. — Âh 1 c'est bien, c'est bien! répète le banquier ; et ils ont en vous une grande

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eonfiance? — Je n'ai rien fait jusqu'à présent qui paisse me la faire perdre. »

Le banquier regarda franchement Daneau, et lui dit avec un vif accent de bienveillance :

« — Vous ne la perdrez pas, Monsieur. — Se peut-il? — Écoutez, monsieur Daneau, je ne fais point d'opération de ce genre ; mais, d'après ce que vous venez de me dire , vous devez avoir affaire à des hommes qui ne sont arrivés à la position qu'ils occupent que par leur industrie. — C'est notre histoire à tous, monsieur Durand, j'ai appris mon état en servant les maçons. Tous mes entrepreneurs en sont là. — Et c'est mon histoire aussi, monsieur Daneau ; il y a quarante ans, je suis arrivé à Paris avec cent sous et l'envie de faire mon chemin ; je suis un enfant du peuple comme vous, comme tous vos entrepreneurs, comme vos ouvriers, et je ne manquerai pas aux hommes qui n'ont pas été aussi heureux que je l'ai été. — Ah ! Monsieur, s'écria l'entrepreneur, c'est nn acte de générosité. — De justice, monsieur Daneau, voilà tout. Je ne suis pas un grand seigneur, moi ; je suis le fils d'un paysan, d'un ouvrier, et je n'oublie pas ce que j'ai été. — Ah ! Monsieur I répétait l'entrepreneur, qui ne trouvait pas d'expression pour sa reconnaissance. — C'est pour vous, c'est pour eux, c'est pour les ouvriers qui auraient aussi à souffrir d'une pareille catastrophe, que je le fais. Monsieur. — Oh! si j'osais le leur dire! — C'est inutile, reprit le banquier. Ce que je puis rendre de services est déjà un bonheur qui me paye suffisamment. Mais il faut que je vous dise de quelle manière j'entends traiter cette affaire. Vous me donnerez une hypothèque générale sur vos maisons. — C'est trop juste. — Et je vous ouvrirai un crédit de quatre cent mille francs. — Un crédit! — Oui, monsieur Daneau, je n'opère pas autrement. Toutes les fois que vous aurez un payement à faire, ce sera par un bon sur ma maison, bon qui, du reste, sera acquitté dans les -^Ingt-quatre heures. — Mais cela vaut cent fois mieux que des écus. Monsieur ; et je n'en aurai pas besoin du moment que l'on saura que je suis soutenu par la maison iViathieu Durand. »

Le banquier ne fit pas semblant d'entendre, et répondit :

« — Quant aux quinze mille francs dont vous avez besoin pour aujourd'hui, tirez sur moi, remettez les mandats à vos entrepreneurs : ils seront payés à la caisse. D'un autre côté, monsieur Daneau, je désire, du moment que je me charge de vous fournir des fonds, que tous les effets signés par vous soient à l'avenir payables chez moi ; cela tient au système de comptabilité que j ai organisé dans mes bureaux. — Mais c'est me combler, Monsieui-,

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c*est donner à mon papier la valeur d*argent comptant. — Je suis charmé que cela vous arrange. Du reste, monsieur Daneaa, lundi au malin je serai ici avec mon notaire et le vôtrp. Je vais donner Tordre qu'on passe au bureau des liypolhèques, et nous en finirons dans deux jours. Si vous pouviez, demain, \enir passer nue beure en deux à rÉtaog, nous pourrions causer plus librement... ^J'irai, Monsieur, j'irai; mais... mais... Permeitez-mol de vous dire... de vous remercier... de... »

Et l'entrepreneur t)égayait«les lari;ne3 aux yeux«

« — Pardon, mojQaleur Dii^neau, lui di( Purand, on m*attend, et il faut que je yqu3 rmvpie. — Oui, ilomsieur, oui.., — Mieu, à demain. »

Et le banquier fit sortir rintrçpreneur avant que celui-ci eût eu le temps de déctvarger son cœur de la r^c;oi)oai séance dont il était plein, de façon qu il n était pas 4 b porte du caA)inet, qu'il cherchait à qui parler de la bienfaisance et<le ta boQbooùe du banquier. Daneau avait tellemej^t be30ij;i de rép^dne au dcJbors les sentiments dont il éiaU oppressé* c^u'il se mit à /aire Télogede Mathieu Durand à sop dome:>Uque4 qui Tattendait à X» porte de Ph6lel avec son cabriolet. Il an;ëia 4$.ux ou trois de ses amis pour leur apprendre qu'il avait un eojnpte ouvert chez le banquier Mathieu Duraud, qui était Tbomme bieu/aisaiX par excellence, eX si simple, si bon, si peu fier,, que lui^ Daneau, éuu 4aQS radiuiratioa la plus complèje de cet homrne.

•^ Mais il m^e semble qu'il la méritait, dit le jhafon, qui écoulait par désoBuvremeut. -rr- Caounent dmc 1 dit la Dia«bJ«, prêter sor byiu)ihè(iue, rien u'est plu« généreux. Demander des garamies ^orm«s, rien j^'est plus ibienl'aisant. -*> Vous êtes gentilhomme, monsieur de Cerny, dit le poële^ et vous n'aimez pas la finance. Toutes \^p épigrammes i>'empécheroat pas que le trait de Maihiea Durand ne s^oit admirable, —r Admirable» c'est \e mot, fit Satan, et vous le refiûiiuaUrez«^uand vous verrez la revers de la médaille. Mais pour vous la UMmtPerv U faut^iue j.^ca«iijuue mou liiâioir a et que nous rentrions dans le cabmet du banquier.

xxvm

tJN GENTILHOMME ET UN PAUVRE HÛMMB.

On venait â*y introduire le marquis de B6ri7Y- L'aecneil que lai fit llathieu Durand fut d*une exacte politesse, mais empromt de cette modestie réservée qui marque la diiïérence qu'oa sait exister entre soi et l'homme à qui Ton parlée. A voir à côté Tun de Tautre le marquis de Eerizy, homme de cinquante ans, au teint hâlé, aux mains rudes, à la mise peu recherchée, et le banquier Mathieu Durand, si nettement peigné, rasé, babillé, avecles mains blanches et les ongles roses, assurément on eût pris le marquis pour le bout-goi)is ei le iiourgeois pour le marq lis. La voix moelleuse et doucement sonore du banquier semblait aussi avoir quelque chose de plus arisiocratique que la voix forte et presque rauque du marqiiis. Mais à les regarder de tout à fait près, on eût pu remarquer dans le banquier un soin de tout ce qu'il disait et de la manière dont il le disait qui prouvait qu'il tenait à donner une excellente opinion de ses bonnes manières ; tandis qu'on sentait dans le laisser-aller du marquis un homme qui est habitué à à être comme il faut et qui Test sans façons.

« — A quel motif, dit Mathieu, dois-je Thonneur de la visite de monsieur le marquis de Berizy ?— Le voici, Monsieur ; vous savez que, par ordonnance du roi Charles X, je viens d'être nommé pair de France?— Je le sa^s, comme tout le monde.— Kt comme tout le monde aussi, vous vous demandes peut-ôtre pourquoi je suis arrivé à la pairie? — Vous portée un grand nom, monsieur de Berizy. — Ft vous aveK le nom d'un honnête homme, monsieur Durand : ce qui, par le temps t[m court, vaut tout autant. Aiais, s*il faut vous le dire, ce n*est pas tout à fait à cause de ce grand Dom dont vous parlez que je suis arrivé à la pairie, c'est parce que je suis un des plus riches propriétaires fonciers de France. Le roi pense que les hommes qui possèdent une grande fortune ont un intérêt plus direct au maintien de Tordre que ceux qui ne fondent res|K)ir de la leur que sur des révolutions. Vous le voyez donc, je suis pair de France par la raison qui fait que vous le senez demain, si vous le vouliez. »

Le banquier sourit dédaigneusement. Et le marquis reprit:

« — Ce n'est'pas là la quesiion. Je revieiis à ViÊM^SH qtd mV

é68 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

mène. J'ai reçu la Douvelle de ma promotion à la pairie , lorsque je m*étais accoutumé depuis vingt ans à n^ètre qu'an campagnard utile à mon pays ; car je dois une partie de ma fortune à des entreprises agricoles. On néglige trop la terre en France, monsieur Durand ; on semble oublier oue Tagriculture est une industrie... Maie, en vérité , je bavarde con^me si j'étais déjà en fonctions. J'étais donc retiré dans mes terres , lorsqu'il a plu au roi do faire de moi un pair de France. Je ferai donc de mon mieux pour être un boa pair de France. Mais , à côté des devoirs politiques que j'aurai à remplir, il en est un que je veux m'imposer, et que vous ne désapprouverez pas, je suppose ; car la magnificence de votre hôtel me prouve que vous n'êtes pas dans le système de ces économistes qui prétendent que toute dépense de luxe est un vol fait à la prospérité publique. Je ne viens pas à Paris pour m'y ruiner ; mais, du moment que le roi m'y a appelé pour une fonction élevée, je veux la soutenir par un train convenable. — Je conçois parfaitement cela , repartit le banquier, parlant précieusement et comme un homme qui laisse voir qu'il est patient. »

Le marquis s'en aperçut, et reprit : •

« — Je vous demande pardon de vous raconter tout cela ; mais ce préambule vous fera tout à fait comprendre pourquoi j'ai un service à vous demander, et quel est ce service. D'après ce que je vous ai dit, je me suis décidé à me fixer à Paris. Je me suis donc défait d'une forêt dont je ne puis plus surveiller TexploitatioD, et j'ai résolu d'acheter d'abord un hôtel à Paris, et ensuite de placer une partie des capitaux que j'ai réalisés, soit sur les fonds publics, soit dans une maison de banque, pour remplacer par une augmentation d'intérêts de mes capitaux actifs le capital mort que je jetterai dans un hôtel. — Et vous avez choisi ma maison? dit Durand d'un ton où perçait une certaine émotion. — Oui , monsieur Durand , j'ai choisi la vôtre, parce que vous avez une réputation de probité et d'honneur à laquelle toute la Franre applaudit. — 11 faut bien que nous ayons cela, nous autres gens du peuple, répondit le banquier reprenant son air de modestie. — Vous y ajoutez, diton, une vingtaine de millions, repartit M. de Berizy en riant, et cela n'est pas un accessoire sans importance. — On exagère beaucoup mon avoir, Monsieur, dit le banquier avec l'une de ces mines qui afiQrment la chose que nient les paroles. Mais quelle que soit ma fortune, elle a été houorablement acquise: c'est le prix d'un labeur patient , car j'ai commencé avec rien. Je suis l'enfant d'un pauvre homme, d'un ouvrier qui ne m'a laissé qu'un nom honorable, l'amour du travail et d'honnêtes principes. — Et vous voyez, monsieur Durand, que, quoi qu'on en dise, c'est un assez bel hé-

ritage, nn béritag6 qui a noblement profité entre vos mains. — Je m'en fais honneur. — Et vous avez raison. Mais dites-moi ce que je dois attendre de vous. Vous chargerez -vous de mes fonds ? — Je serai à vos ordres. Monsieur, et ce sera une affaire faite si les conditions accoutumées de ma maison vous conviennent : car la banque n'admet pas les privilèges , et je ne saurais faire pour le marquis de Berizy plus que pour le plus obscur de ines commettants. — Et je n*en demande pas davantage. Pouvez-vous me dire ces conditions? — Pardon, monsieur le marquis, mais je suis forcé de recevoir des clients plus pressés que vous, car ils viennent me demander de l'argent au lieu de m*en apporter. Si vous étiez assez bon pour passer dans le bureau du chef de la comptabilité, M. Séjan , vous vous entendriez avec lui : tout ce qu'il fera sera bien fait. »

Le marcTiis salua en signe d'assentiment, et Mathieu Durand sonna. Le f alet de chambre parut.

« — Qui attend ? — Ce vieux M. Félix, — Oui, dit M. de Berizy, un vieillard de près de quatre-vingts ans. Je m'en veux de vous avoir retenu si longtemps. — Quelque malheureux qui a recours à moi, dit le banquier en s'adressant au marquis pendant qu'il écrivait un mot. — Je sais que vous les accueillez avec une bonté qui doit vous en amener beaucoup. — Tout le monde ne réussit pas, monsieur le marquis, et je n'oublie pas d'où je suis parti, » dit sentimentalement Mathieu Durand.

Puis il remit à son valet de chambre le papier sur lequel il avait écrit, et lui dit :

« — Conduisez Monsieur chez M. Séjan. »

Le marquis et le banquier se saluèrent le plus gracieusement du monde, et Mathieu Durand resta encore seul un moment.

« — Ah! murmura-t-il entre ses dents, ils ont besoin de rbomme de rien, ces grands seigneurs ; ils y viennent, ils y viendront tous. »

— Est-ce là le revers de la médaille que vous nous annonciez? interrompit le poète. — Le voici qui va commencer, dit le Diable. Car, un moment après, on annonça M. Félix.

L'aspect de cet homme avait cette solennité inséparable d'une grande vieillesse rigoureusement portée. Sa mise était plus que simple, sans être abandonnée. Mathieu Durand le mesura d'un regard rapide que le vieillard supporta sans se déconcerter, et il examina à son tour le banquier avec une attention qui ne pouvait guère s'excuser que par rautorité de son grand âge.

Mathieu Durand en fut d'autant plus blessé, qull sentit que cet bomme lui imposait, et il lui dit, sans lui offrir de s'asseoir * loMR m. iO

« — Qui ètes-vous, et à quoi puis-je vous être bon? — Cette lettre vous le dira, Monsieur, repartit M. Félix. » Et, sans attendre la réponse de Mathieu Durand, il prit un siège

et s'assit.

Celui-ci trouva la leçon passablement audacieuse, et lança sur le vieillard un coup d'œil qui l'avertit de son impertinence, mais qui s'arrêta devant le regard calme et serein du vieillard. Durand ouvrit la lettre et la lut, elle ne contenait que ce peu de mots écrits à la bâte :

« Monsieur et ami,

« M. Félix, qui vous remettra cette lettre, est un ancien négociant qui a éprouvé de grands malheurs. Je vous saurai gré de ce que vous pourrez faire pour lui. »

« — Cette leure est de M. Dumont, de Marseille? dri Durand. — Oui, Monsieur. — Je ne laissersii pas sans secours un homme qtti m'a été reeoifimandé pat M. Dûment, dit le banquier dédaigneusement. Voilà ce que je puis pour vous. Monsieur, âjouia-t-il en prenant une pile d'argent dans son bureau et en TolTraut an Vieillard. — Ce n'est pas assez, dit M. Félix. — Que signifie ce ton? s'écria Durand. — Veuillez ra'écouter, Monsieur. — Volontiers, mai* hâtez-vofls ; mes affaires me réclament. — Je tâcherai d'être bref. Je suis issu d'une bonne famille de commerce. Mon père me fil donner une excellente éducation. — Cest un bienfait dont je n'ai pas joui, moi, Monsieur. — Vous?... dit le vieillard en fronçant le sourcil. »

Puis il reprit :

« — C'est vrai. On me Ta dit. Tai été plus heureux, moi. Pavais vingt ans lorsque mon père mourut et me laissa une fortune immense. Mais ses spéculations avec Hndeetla Chine, si heureuses dans ses mains, périclitèrent dans les miennes. — Vous n'aviez pas été élevé à la rude école de la pauvreté. Monsieur ; c'est qu'on ne connaît le prix de l'argent que lorsqu'il a été amassé par le travail. — Vous avez raison, sans doute. Monsieur. Toujours estil qu'à l'époque où la révolution éclata, mes affaires commençaient à chanceler, et que la guerre avec l'Angleterre m'ayant enlevé de riches cargaisons, je fus ruiné et forcé de faire... — Faillite, dit le banquier en interrompant le vieillard qui semblait hésiter à prononcer ce mot. — J'ai fait banqueroute, reprit courageusement M. Félix; je me suis échappé de France avec quelipes ressources, etfai été condanmé... — Comme banqueroutier? dit le baiiqvâer m tressaillant. »

Puis il se remit et reprit :

« — Eh bîeni Monsienr, que pnrs-je faire à eela? — Le Toîcl. Il y a plus de trente ans que j*ai quitté la France. Ce temps, je Tai occupé, non pas à refaire la fortane qne j*ai perdue, mais à regagner af^sez pour pouvoir payer tous mes créanciers ou leurs héritiers, afin de faire réhabiliter mon nom. J'y suis parvenu à peu près, Monsieur : ]*ai donné tout ce que j'ai rapporté des États- Unis, il ne me reste rien, mais il me manque encore une somme de cinquante mille francs. — Et vous venez me la demander, peut-être ? dit le banquier. — Je viens vous la demander. Monsieur. — Pardon, mon cher Monsieur; mais, en vérité, Je ne vous conçois pas. Je veux croire à votre hisioire, et je n*ai pas l'intention de vous dire rien de désobligeant. Mais je ne puis me faire le trésorier de tous les faillis de France. — Noubliez pas que c'est un vieillard de quatre-vingts ans qui vous demande le moyen de recouvrer son honneur. — Ce n'est pas moi qui vous l'ai fait perdre. — Cinquante mille francs sont une somme énorme sans doute; mais vous les avez mis quelquefois dans Tachât d*un tableau. — Je crois avoir le droit de faire do ma fortune ce qu'il me plaît, dit brutalement le banquier ; car cette fortune, je Tai gagnée sou à sou, je n'ai pas été un riche héritier; mon père... — Votre père ! dit le vieillard avec une vive émotion. — Mon père ne m'a pas laissé des millions à dissiper. C'était un ouvrier. Monsieur, honnête ouvrier à la vérité. Je suis né pauvre, j'ai vécu pauvre, et c'est pour cela. Monsieur, que je ne me crois pas obligé de répa* rer les folies et les imprudences des gens qui ont été riches et qui n'ont pas su le demeurer. — Si vous saviez quel sentiment m'a poussé à cette fatale détermination, vous auriez pitié demoi. — Adressez-vous à M. Dumont, Monsieur. —Pardon, dit le vieillard en se levant et avec un accent presque solennel, je croyais que vous m'auriez mieux compris que lui. »

Il salua le banquier et sortit.

— Eh bien ! fit le Diable en s'interrompant, que dites-vous da bienfaisant millionnaire? — Ma foi, dit Luizzi, il avait quelque rai» son. Jeter cinquante mille francs à la tête du premier venu me pa^ raîtrait un peu maladroit. — J'en connais de moins riciies qui en donnent deux cent cinquante mille à des drôles parce qu'ils y intéressent leur vanité, dit le Diable.

Ceci rappela au baron sa sottise dans l'affaire de Henri Donezau, et il se tut, ne voulant pas donner à Satan l'occasion de lui dire quelques impertinences dont il ne pourrait lui demander raison, le Diable et les prêtres s'étant interdit le dueL

— Décidément, fit le poète, vous en voulex à la finance bonr*

geoise, et votre portrait du gentilhomme me le prouve. — Vous allez voir, dit Satan; mais, avant d'arriver à de nouveaux personnages, permettez-moi d*en finir avec Mathieu Durand.

Celui-ci se promena seul dans son cabinet pendant quelque temps après la sortie de M. Félix et avec une humeur manifeste; puis, au bout de trois ou quatre minutes, il sonna violemment et dit à son valet de chambre :

« — Si ce monsieur qui sort d'ici se représente jamais, vous ne le recevrez pas. — Oui, Monsieur. — Qui est là? — Une douzaine de personnes venant, à ce qu'elles m'ont dit, de la part de M. Daneau. —C'est bienl c'est bienl repartit le banquier d'un air qui redevint tout joyeux ; faites-les entrer. »

Ce fut d'abord un entrepreneur de serrurerie.

« — Que désirez-vous. Monsieur? lui dit le banquier, comme s'il ne savait pas pourquoi il venait. — Vous demander une simple explication. M. Daneau nous a remis des bons sur votre. caisse et des billets à ordre payables chez vous. Les bons n'ont pas été payés, et nous devons craindre que les billets ne le soient pas. — Ils le seront, et les mandats aussi. Monsieur. — Ah !... Ainsi ce qu'il nous a dit est vrai? M. Daneau a chez vous un crédit de quatre cent mille francs? — Oui, Monsieur. — Vous l'avez sauvé. Monsieur. — Mais ce n'est pas pour lui seul que j'ai agi ainsi... Je sais quels sont ses engagements envers vous et beaucoup d*autres ; et tant que je le pourrai, Monsieur, je soutiendrai un homme de qui dépend la fortune de tant d'honnêtes gens, et, par suite, celle de tant d'ouvriers. —-Ah ! monsieur Durand, voilà qui est digne de votre cœur! Nul banquier à Paris n'eût fait cela. — C'est que ce n'est pas seulement le banquier qui le fait. Monsieur, c'est Thomme qui se souvient de ce qu'il a été ; c'est l'homme qui, comme vous tons, a commencé par le travail ; c'est l'homme du peuple, enfin. — Ah ! nous savons que vous êtes l'ami des ouvriers et des honnêtes gens. — - Je fais pour eux ce que je puis, et je regrette de ne pas pouvoir davantage. — £t que pouvez-vous désirer dans votre position, monsieur Mathieu Durand? — Pour moi, rien... Mais quelquefois j'ai pensé que, si les droits du peuple étaient mieux défendus à la tribune... — Je suis électeur, monsieur Durand; et si jamais vous vous mettiez sur les rangs... — Je n'y songe pas... Mais vous devez être pressés... Je vais viser vos mandats, et ils seront payés. »

Et l'entrepreneur de serrurerie sortit ravi.

Puis, entrèrent les autres entrepreneurs envoyés par M. Daneau : dix, douze, quinze, et ce fut à peu près dix, douze, quinze fois la môme scène avec des variantes très-légères, jus^

qn'au moment où M. Séjan parut dans le cabinet de son patron.

« — Eh bieni Séjan, où en sommes-nous? lui dit le banquier. — Toujours la même chose, Monsieur. Je crains que la fin du mois ne soit dure. Je n*ose presque plus tirer sur nos petits commettants de province, car la plupart des traites me reviennent. — Ce sont des sommes sans importance. — Sans doute ; mais elles se multiplient à Tinfîni. Dix, vingt, trente mille francs de crédit ouvert sont peu de chose; mais npus avons plus de six cents crédits pareils au grand-livre; il y a plus de six millions engagés de cette manière ; nous avons près du double dans le petit commerce de Paris, dont nous ne sommes couverts qu'en papier dont la valeur m'est suspecte ; il y a un commerce de signatures effrayant. — Je le crois comme vous ; mais il suffit de ma signature pour que la Banque prenne tous les bordereaux que Je lui envoie. Ainsi, il ne peut y avoir gène quant à présent ; toutefois, il faudra de la prudence pour ne pas amener de catastrophe, et nous resserrerons peu à peu ce genre d'opérations. Avez-vous vu M. de Berizy? — Oui, sans doute. — Et quelle est la somme qu'il désire placer chez moi? — Deux millions, et je venais vous demander remploi que vous voulez faire de cette somme. — Acheter du trois. — Il est à 83 francs S5 centimes. — Eh bien I — Le moindre événement peut amener une baisse... Nous avons plus de trente millions de fonds de dépôts, engagés sur les fonds... A la moindre panique, le trois peut baisser. Cette expédition d'Alger peut ne pas réussir; les nouvelles élections peuvent être mauvaises. — Elles seront bonnes, Séjan. — Dans quels sens? — Dans ce sens que nous forcerons le pouvoir à venir à nous. — Et s'il n*y vient pas, s*il arrive des collisions qui ébranlent le crédit public? — Nous attendrons que les fonds se relèvent. — Mais si vos commettants alarmés redemandaient alors tous leurs fonds, les uns engagés dans des commandites sans nombre et les autres sur les fonds publics? Songez seulement qu'avec une baisse de 40 francs, et dans une révolution cela ne serait pas extraordinaire, nous réaliserions près de 4 millions de perte pour le remboursement seulement des capitaux placés sur le trois. »

Le banquier écouta Séjan avec un sourire de haute protection et lui répondit d'un air radieux :

« - - Mon pauvre Séjan, vous raisonnez toujours comme si vous étiez encore chez L... ou chez 0... ; tous les malheurs que vous dites peuvent arriver, excepté celui que l'on doute un moment de la solvabilité de la maison Mathieu Durand.— Personne n'en doutera. Monsieur, et je sais qu'elle est assez riche pour faire face à toutes les catastrophes ; mais votre fortune y peut périr. -* Paime

iO.

n4 I^HS MBMOIEBS DU DIÂBLB.

mieux ma fortune que celle du roi de France^ Séjan, s*derià le banquier avec exaltation; elle est plus solide que la sienne, elle s'appuie sur la popularité. La maison de Bourbon peat périr, la maison Matbieu Durand restera debout. »

Séjan leva les yeux au ciel, et le banquier, ayant donné les signatures que lui venait demander le directeur principal de sa mai^ son, commanda ses chevaux et partit pour l'Étang.

Ni Luizzi ni le poète ne firent d'observatioiis. Alors le Diable continua ainsi:

mm Afnrne espèce db gentilhomme.

Le jour mtSme oti ces diverses 9Cànea se passaieol cbes le bail' quier Mathieu Durand, dans la rue de Provence* uoe autre comédie se jouait, par un personnage bien différent, dans la rue de Varennes au faubourg Saint-Germain, Le principal acteur était le comte de Lozeraie, Cétait un homme de cinquante ans passés, de haute taille, le visage busqué, Tair froid et dédaigneux, portant la tète au vent, parlant du bout des lèvres, mis aveo use recherche qui savait prendre aux modes de l'extrême jeunesse ce qu^elles avaient de convenable à son âge, sans ee laisser entraîner à ce qu^elles avaient de ridicule. Il était enfermé de même dans un cabinet de travail d'une grande richesse, tout luisant de brocart, de meubles dorés, de curiosités coûteuses, de porcelaines de prix. Cependant il paraissait prêt à sortir, car un valet de chambre venait de lui remettre son chapeau, ses gants, sa cravache, en lui annonçant que ses chevaux étaient prêta.

A ce moment, un jeune homme de vingt«quatre aii9 ouvrit ht porte du cabinet, et salua le comte de Loseraie,

« — Ah I vous voilà enGn, Arthur? '^ On m*a dit que vous me demandiez, mon père, et je me suis bâté de descendre. ^* Vous auriez pu y mettre plus d'empressement. -* Pardon, mon père, j'achevais une lettre à un ami, à monsieur... -p- £n voilà assec. Je ne vous demande pas compte de vos actions; vous êtes d*un nom et d*un rang qui doivent vous mettre à Tabri de liaisons indigne; de vous, »

Arthur baissa les yeux et iie répondit pas. Son père reprit :

« — Je TOUS ai fait mander pour vous prier de ne pas vous m* gager pour demain dimanobe. ^Taurais voulu le savoir, plus têt,

mon père, car ] Vi presque promis. — Il sufiSt que vous le saehieiz aujourd'hui, repartit sévèrement le comte; vous êtes invité demain chez le marquis de Favieri, qui donne un bal à sa maison 4e campagne de Lorges, et je tiens à ce que vous vous reildlez à cette inviiatiou. — Je m'y rendrai, mon père, je m'y rendrai avec grand plaisir, répondit Arthur avec empiessement. — Je vous sais gré de cette obéissance , reprit M. de Lozeraie d*un ton moins Togue; mais tâchez de n*y pas meure de reslrictiou, je vous prie; quittez, s'il se peut, cet air triste et mélancolique que vous traînez partout. Vous verrez demain mademoiselle Flora de Favieri : c'est une fort belle personne, son père est immensément riche ; tâchez de plaire â Tan et à l'autre. Vous me comprenez?.., »

Arthur sembla d'abord entendre sop père avec un vif étonner ment, puis avec une satisfaction évidente. Il hérita cependant ua moment à exprimer les pensées que la dernière phr^^e de son père avait fait naître en lui; mais, comme celui-ci le regardait d'uQ air sévère et interrogateur, il se décida à parler et lui dit :

« — Sans doute, mon père, je crois vous comprendre, et je doi$ croire, d'après vos paroles, que vous ne répugneriez pas â une alliance avec un homme qui exerce l'état de Ijanquier, comme fait M. le marquis de Favieri. — Cet homme est le représentant d'uoQ des plus nobles familles de Florence, dit sévèrement M. de Loze* raie. Le commerce et la banque, qui, en France, ont toujours été considérés comme une dérogation â la noblesse, n'ont pas lamèm$ défaveur en Italie. M. de Favieri ne s'est pas fai( banquier, il esi resté banquier comme ses ancêtres. C'est une biep grande diiïéreuee avec les hommes de finance de notre pays, pour la plupart petits bourgeois parvenus. »

La joie qui s'était montrée ^ur le visage d* Arthur s'en effaça tout àu.up, ot il répondit timidement :

« — Il y a cependant des bomm^'s fort honorables parmi too^ ces bourgeois. — Cela doit vous être indifférent, je supposa; qu'avez-vous â faire avec ces gens-là? -^ Rien, mon père, » r^« pondit Arthur vivement troublé.

Le comte considéra son ûls, comme s*il eût douté de la vérité de cette assertion, puis reprit durement :

« — Vous vous appelez le vicomte de Lozerafe, ne l'oubliez plus, si par hasard il vous était arrivé de l'oublier. — Mon père, jamais... Je n'ai rien fait... — Je ne vous demande pas un plaidoyer; an gentilhomme se Ce â l'honneur de son ûls. Souvenezvous cependant que vous m'accompagnerez demain chez M. dt Favieri. -^ Je vous accompagnerai, mon père, » répondit Arthur

n allait se retirer et le comte s'apprêtait à sortir, lorsqu'on an-

noDça M. de Poissy. M. de Lozeraie fit signe à son fils de les laisser seuls.

« -- Vous arrivez à propos, dit M. de Lozeraie à M. de Poissy, je comptais passer chez vous en allant à Saint-Cloud. — Je sais sorti depuis ce matin, car les affaires ne se font pas d'elles-mêmes.

— Eh bien! où en sommes-nous? — L*expédition d'Alger se fera, elle est tout à fait décidée. — Et que vous oDt dit nos gens au ministère de la guerre? — Je n'ose vous l'apprendre. — Comment I tant de sacrifices seraient-ils perdus? — Ils ne le seront pas si vous en augmentez le chiffre. — - Encore 1 s'écria le comte avec impatience. Je croyais que quatre cent mille francs déjà donnés suffiraient. — Il y a tant de monde à satisfaire. — Mais enfin, si Je me décidais à un nouveau sacrifice, serais-je sûr cette fois que je pourrais disposer de cette fourniture? — Cela n'est pas douteux.

— Et que demande-ton? — C'est que c'est une affaire à gagner trois ou quatre millions, dit M. de Poissy. — Je le sais; mais que prix faudra-t-il les payer? — Il faudrait encore cent mille écus.— Cent mille écus I mais c'est exorbitant 1 — Pour gagner quatre millions! — Ah! reprit le comte de Lozeraie, quel temps que le nôtre! Autrefois le roi eût fait présent à un des seigneurs de sa cour d'une entreprise pareille; cela eût suffi à la fortune de son protégé. Mais ce n'est plus le roi qui gouverne, ce sont les chambres d'une part, assemblées d'ergoteurs et de gratte-sous, et les bureaux d'une autre, repaires peuplés d'une race de commis sortis de derrière tous les comptoirs de France où ils ont appris à vendre jusqu'à leur honneur. — C'est heureux quand on a de quoi l'acheter.

— C'est déplorable quand il faut le payer dix fois plus qu'il ne vaut. — - Celte somme de cent mille écus vous gènerait-elle? dit le vicomte en regardant attentivement M. de Lozeraie. — Moi I reprit celui-ci avec hauteur, je suis prêt à la donner; mais je ne veux pas me laisser friponner. Il me faut des garanties. — En peut-on donner dans de pareilles négociations? C'est une affaire de bonne foi. — Savez-vous que j'avance plus de six cent mille francs? — Sans doute ; mais doutez-vous que, lorsqu'on présentera un homme de votre nom, il ne l'emporte pas facilement sur tous les concurrents qui lui seraient opposés? Le ministre lui-même aura la main forcée.

— Croyez-vous! dit M. de Lozeraie d'un air capal)le. Eh bien 1 nous verrons. Je vais chez le roi, j'y trouverai le ministre, je sonderai le terrain, et demain je vous donnerai une réponse. — Faudra-t-il venir la chercher ici ? — Vous devez être invité chez M. de Favieri? je vous y verrai. — C'est très-bien ; mais on m'attend, que faut-il que je réponde? — Que Je me consulte.— Il y a des offres plus considérables que les vôtres et qu'on peut accepter d'ici à de-

main. — Je ne puis cependant donner nne telle somme sans y réfléchir, sans prendre des mesures. — Une promesse formelle suffira. L^ parole d'un homme comme vous est un engagement sacré. — Je le sais, reprit le comte avec un sourire vaniteux ; c*est pour cela que je ne la donne pas légèrement... Qu'on attende. — Il suffit, dit M. de Poissy, je m'arrangerai pour que rien ne se termine avant après-demain. — Je compte sur vous, vous y êtes aussi intéressé que moi... Je pars pour Saint-Cloud, adieu. »

Comme le comte allait sortir, le domestique entra encore" et annonça M. Félix, de Marseille.

« — Je ne le connais pas, répondit le comte. Qu'est-ce que c'est que cet homme? — Un vieillard de près de quatre-vingts ans ; il dit qu'il a une lettre de reconmiandation pour monsieur le comte... — Ah 1 quelque mendiant... sans doute... Je n'y suis pas... »

Et, sans faire attention à ce qu'il venait de dire, M. de Lozeraie quitta son cabinet, traversa le salon et passa dans l'antichambre avant que le domestique eût eu le temps de dire à ce M. Félix que le comte de Lozeraie était absent. A son aspect, le vieillard se leva, et, l'abordant respectueusement, il lui dit en lui tendant une lettre :

« — De la part du vicomte de Gouchy, de Lyon. »

Le comte s'arrêta et prit la lettre, sans répondre à la salutation du vieillard. Cette lettre était ainsi conçue :

« Mon cber comte, l'homme qui vous remettra cette lettre est un bon vieillard à qui la révolution a fait perdre sa fortune. Il vous dira son histoire, et je vous serai très-reconnaissant de ce que vous pourrez faire pour lui. »

Le comte jeta cette lettre sur une étagère, et dit à son domestique qui l'avait suivi :

« — Donnez deux louis à cet homme, et faites avancer mes chevaux. — Monsieur le comte, reprit M. Félix en se plaçant entre lui et la porte, ce n'est pas l'aumône que je suis venu vous demander. — Et qu'est-ce donc, s'il vous plaît? — C'est une restitution, Monsieur. — Une restitution I Je n'ai pas de dettes. Monsieur, et, si j'en avais, ce ne serait pas avec des gens de votre sorte.'— Aussi, Monsieur, reprit le vieillard d'un, ton haut, ne parlais je pas de vos dettes personnelles envers moi. — Cela serait difficile. — Peut-être, dit le vieillard; mais je parle de celles de M. de Loré, votre beau-père. Il m'a emprunté de fortes sommes à l'étranger avant l'émigration, et je viens vous les demander. — A moi?... Je ne suis pas garant des dettes de M. de Loré, si tant est qu'il vous ait jamais dû quelque chose.— Cependant, Monsieur,

LES MÊMOIBBS DO DiÂBLE.

sa 91I0, qui tfuft Tolr« tomme, a recueilli «an bëriiage. — Ea ci

cUp cela pourrait toQt aa plus regarder mon fiis, qui a reoneilM l'béritâge de fia mère. Mai« où 0OQt vos litres? •*" Qaand je tous aurai fait le récit des circon^Uncae où j*ai secouru M. de Loré, TOUS reçonuaUrez là vérité de ce que j'avaiice, quoique je ne puisse dire que j'aie des titres exacts.^ Atil je eompreuds, repa^ tit le conue avec colère et luépris, quelque histoire arrangée sur des circonstances que la hasard vous aura apprises*.. Vous veoei trop tard, Monsieur; je connais cette industrie, et je vous conseille d'aller Texercer ailleurs. — Et je comprends aussf, répondit le vieillard sévèrement^ que JIK de Lozeraie sache mieux que personne comment on ^àtit des histoires sur des circonstances ap* prises par hasard.'*- Que veut dire ce misérable ? s*écria le comte. ^Moi! rien, répondit humblement le vieillard; mais vous m'avez dit que ma réclamation regardait monsieur votre fils. Je m'adresserai à lui. -^ Qu'on jette cet homme à la porte 1 dit le comte avec violence. -<- Songez, reprit le vieillard, qu'il y va de i'tionnear du nom de M. de Loré.^Le nom de M. de Loré, comme le mien, est au-dessus de si basses intrigues. ^<- Votre ûls ne pense peutêtre pas de môme. ^ Je vous défends de voir mon fils, Monsieor; je sais que les jeunes gens sont faciles à séduire, et je vous avertis qu'à la moindre tentative de votre part, je saurai j mettre nn terme. Les tribunaux punissent ces tentatives d'escroqnerie. — Ils punissent aussi les suppositions de titres, » dit le vieillard.

Ce mot parut frapper le comte d'une complète stupéfaction, à laquelle succéda une violente colère. Mais le vieux M. Félix s'était déjà retiré au moment où elle éclata, et M. de Lozeraie, ee tournant vers M. de Poissy, lui dit avec emportement :

« — ' Voilà pourtant à quoi nous sommes exposés, mms antres gens de vieille noblesse. Des intrigants s:'arment de notre nom pour bous en menacer en nous épouvantant d'on scandale. — Et quel succès peuvent-ils en attendre? -^ Ehl mon Dieu, de prêter à rire à nos dépens à tout ce petit monde libéral qui ne demande pas mieux qu'une occasion de nous calomnier, et qui attribue à la complaisance des juges la condamnation de ces misérables. Tant qu'on ne pourra pas jeter de tels drôles dans un eul-de-basse-fosse, de façon à ce qu'on ne puisse pas en enteadre parler, nous serons en butte aux plus ignobles intrigues. Mais il faut espérer que cela Tiendra. »

Aussitôt le comte de Lozeraie monta à cheval et partit au grand trot de l'animal.

*<- Eh bien! que vous semble de mon gentilhomme? fit le Diable. ^ Il me semble être comme 11 y en a l^eaueoup, répondit

k poète. Quand on a nn grand noin« il est assez clair qu'on s'en Rrise. Mais ce qui me parait le plus curieux, c*esl le monsieur Félix; c'est Vhomme gris de votre histoire, il me semble. Qu'estce que c'est que Ce monsieur? — Ce que je ne vois pas, Jit le baron, ce sont les rapports qu'il peut y avoir entre Mathieu D.ura&d et M. de Lozeraie. — Chaque chose viendra en son temps, repartit le Diable, et, si vous voulez m'écouter, vous allez l'apprendre* Je se fais Di drames ni comédies, mais Ja ménage mes eOétSf conmae Vons dites au théâtre.

El Satan reprit :

UNE ClACULAIRE ËLBCTORALB.

Le lendemain de ee jour, Mathieu Dmrand se promenait dans une des allées du parc de l'Étang, relisant nne fois encore l'éorit qu'il avait si atieniivemeni lu la veille et dont Léopold avait apporté les copies qoe le banquier lui avait demandées. On était au milieu du jour à peu près, et Mathieu Durand semblait attendre avec Impa^ tience ; il regardait souvent en arrière codlrae pour voir si quel- Qu'oD ne venait pas. £nÛA>, il aperçut un homme qui parut an bout de Tallée et dent l'arrivée semûa le charmer. Cet homme, (T'était M. ûaneao. C^[>endact , malgré le plaisir que sa venue semblait (aire au baoquier, il n'alla pas ver» lui. Il eootiniia sa promenade comme s'il ne l'avait poHit vu , mais d'oi pas assez lent pour se laisser bientôt atteindre, et il recommença sa lecture en paraissant être complètement absorbé par ce qu'it lisait. Daneau fut bientôt près de lui' Il salua Mathieu Duraiid, qui fair fil un petit signe de tète amical en lui disant :

« — - Pardon , je suis à vous. Si vous n'êtes pas fatigué , nous allons nous promener un moment ensemble. -^ C'est me faire bonneur. »

Le banquier ne répondit pas et coirtinua sa lecture pendant que l'entrepreneur marchait près de lui. De tenrps en temps Durand banssait les épaules en lisant, puis ii laissa échapper quelques petits rires et qoelques exclamations de pitié bienveillante comme celle-ei :

« -^ Le paovre homme L.. il est fou 1... »

Enfin U, parai ému de ce qu'il lisait et H se dit à hii-mènie :

• -"-^ U y a du ooiur tthdedass... Jene puie lui ett vouloir de cette exaltation. En vérité , ajouta-t-il en se tournant vers M. Daneau,

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|] y a plus de reconnaissance parmi les pauvres que dans le monde.

— Ten suis persuadé, dit M. Daneau. — Tenez, voilà un écrit qai m*a paru d*abGrd ridicule et qui a fini par me toucher, parce que Je suis sûr du bon sentiment qui la Inspiré. — Qu'est-ce donc ? dit M. Daneau, si obligeamment amené à entrer dans les confidences du banquier. — Un pauvre brave homme, répond't celui-ci, que j*ai tiré d*un mauvais pas et qui s'est imaginé de me témoigner sa reconnaissance en sollicitant pour moi les voix des électeurs de son arrondissement. — Mais c*est une idée qui me semble bien naturelle ; et l'a-t-il mise déjà à exécution? — Non, heureusement; il m'a fait soumettre le projet de lettre qu1l comptait écrire, et le voici. — Vous ne l'approuvez pas ? — Voyez vous-même si je le puis, » dit Mathieu Durand en donnant le papier à Daneau.

Celui-ci le lut attentivement, pendant que le banquier suivait, avec une anxiété mal déguisée, l'effet que cet écrit produisait sur Tentrepreneur.

Enfin Daneau reprit :

« — Mais cette lettre ne dit rien qui ne soit l'exacte vérité. En vous présentant comme le plus habile banquier de France et le plus probe à la fois, en énumérant tous les services que vous avez rendus au commerce et à l'industrie, il ne fait que dire ce que tout le monde sait. — J'ai peut-être fait quelque bien, mais de là à ce qu'on dit il y a loin. — Ma foi I dit M. Daneau avec un bon mouvement d'honnête homme, si j'avais eu à faire une pareille lettre, j'en aurais dit bien davantage.— 11 y en a bien assez comme^ cela, fit le banquier en souriant.— Pardon, monsieur Durand, reprit l'entrepreneur; mais permettez- moi de vous demander si votre intention est de vous mettre sur les rangs? — De m'y mettre! dit Durand, non, certes. — Mais enfin, accepteriez-vous la candidature qui vous serait offerte?... —Ceci est grave... C'est une charge bien pesante que la députation, surtout pour un homme comme moi. Songez que, si j'étais à la chambre, je m'y croirais le représentant du peuple, des industriels, des commerçants, et que la tâche serait rude de prétendre faire prévaloir leurs droits que le pouvoir s'obstine à méconnaître. — Ces droits ne pourraient avoir un plus noble représentant et un meilleur défenseur.

— Je les soutiendrais de cœur et de conviction, je vous le jure; car j'en suis, moi, de ce peuple, et je ressens vivement l'injure incessante qu'on lui fait. — Eh bien donc. Monsieur, dit Daneau, permettez-moi de m'unir à l'électeur qui a fait cette lettre... — Non! non! dit le banquier; si je laissais faire une chose pareille, je ne voudrais pas que son nom parût. C'est un brave homme qui a été plus icaprudent que malintentionné, mais qui n'a pas daas k

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commerce un nom aussi intact que pourrait être le vôtre, par exemple. — Le mien, monsieur Durand, je vous dois de ravoir conservé honorable, et je récrirai, si vous voulez me le permettre, an bas de cette lettre. — Oui, dit le banquier d'an air assez indifférent, je comprends que votre nom en attirerait beaucoup d'autres. — Ce serait le vôtre, monsieur Durand; et, si je présentais cette lettre à signer à tous mes confrères, ils n*hésileraient pas. — 11 est certain que, si une pareille lettre était signée par un grand nombre d*électeurs, je pourrais me décider à me mettre en avant ; cela m'encouragerait, cela...— Je vous promets deux cents signatures d'ici à deux jours I s'écria l'entrepreneur emporté par son désir de reconnaître les services de Mathieu Durand. — C'est beaucoup, dit le banquier... — Me permettez-vous de le tenter? — Ce sera peut-être un essai inutile. — Ce sont mes affaires, monsieur Durand... ce sont mes affaires, dit Daneau tout fler de la victoire qu'il sentait avoir remportée sur la modestie du banquier. — Faiies donc vos affaires, lui répondit Mathieu en souriant. Mais, puisque vous m'y forcez, je veux bien qu'on sache une chose : c'est que c'est au peuple que je m'adresse, que je suis un enfant du peuple, que c'est de lui que je veux recevoir mon mandat, que c'est pour lui que je veux l'exercer. — Oui, Monsieur, oui, et vous Terrez que le peuple est reconnaissant. — C*est bien, mon bon monsieur Daneau; cachons ce papier, et qu'il n'en soit plus question aujourd'hui. Mais vous ne tonnaissez pas TËtang, je vais vous le montrer. Vous devez savoir apprécier des constructions de cette importance : c'est aussi votre affaire. »

Et, pendant une heure, le banquier et le maçon se promenèrent à travers un parc magniQque, planté des arbres les plus rares, semé d'eaux vives et de parterres admirablement tenus. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la demeure princière du banquier, vieille propriété qui avait appartenu à l'une des familles les plus considérables de France, et qui gardait encore les fossés et les ponts-levis féodaux, lesquels ne s'abaissaient plus que devant les pas de l'homme du peuple, Mathieu Durand.

— Et c'était l'œuvre dudit Mathieu Durand, flt le poète, que ledit Mathieu Durand faisait si adroitement signer à Daneau. Le tour me semble assez bon. — 11 n'est pas trop littéraire, repartit le Diable. Ordinairement, en bonne littérature, on signe plutôt ce qu*on n'a pas fait que de le donner à signer aux autres. — C'est âne calomnie contre la littérature , Monsieur , dit le poète au Diable.— Comme le portrait de Mathieu Durand passera pour une calomnie contre la finance, repartit Satan. Quand on crie au filou dans la rue, il y a bien des passants qui le retournent.

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