‹ Les mémoires du Diable (volume 3)Chapitre 25 sur 34 · TOME m. i · texte numérisé non relu

TOME m. i

m LES MÉMOIRES DO DfÂBLË.

LtAni 6ùt été eurf éttx de voir s'élever nue ^sctiâsimi entre le Diable et le poète, mais celui-ci se tôt, et'8atâa eo&tintt&i

•^ Le âôfr venn, touteâ les personnes dont je vous a! psrid dans ee récit se trouvaient au bal chez M. de Favieri, et parmi les pins Jolies femmes qui remplissaient ses salons, on remarquait mademoiselle Delphine Durand, assise à côté de mademoiselle Flora de Favieri : celle-ci, grande, brune, sérieuse, et revêtant d*un abord glacé et hautain Tetpression passionnée de sonvisage i Tautre, petite, blonde, gracieuse, affectant un dédain qui n'arrivait qu'à Timpertinence ; Tune pouvant laisser croire qu*elle s'appuyait snr la force de volonté qu'elle portait en elle-même ; Tautre laissant deviner qu'elle ne devait son air impératif qu'à Tobëissancô qu'elle avait toujours rencontrée autour d'elle ; Flora paraissant douée d'un caractère que lui avait fait la nature, Delphine d'un caractère que lui avait fait sa position. Du reste, et malgré la différence de leurs caractères, elles avaient entamé du même ton le même sujet de conversation. On s'était mutuellement récrié sur l'élégance de la toilette ; on avait discuté les marchandes de modes lé plus en vogue, et Ton avait décidé que la reine des Jolies coiffures était mademoiselle Alexandrine, de la rué de Richelieu. A cette occupation succéda naturellement celle qui est écrite dans le programme des entretiens de bal. Ces demoiselles s'amusèrent à tourner en ridicule la plupart des femmes qui étaient dans les salons, et à s*égayer au sujet des hommes qui venaient parader devant elles. Elles furent interrompues par M. de FaVierl, qai s'approcha de sa fille et lui dit de ce ton italien, caressant et moqueur, qui fait si bien douter du sens des paroles qui sont prononcées :

« — Flora, je suis venu mol-môme vous présenter monsieur Arthur de Lozeraie, dont je vous ai parlé. »

Mademoiselle de Favieri répondit au salut d*Arthur par ime légère inclination de tète et un imperceptible sourire. De son côté, Artbnr salua ensuite mademoiselle Delphine Durand d*UQ air de connaissance, mais de réserve en même temps. A peine s*était-ii éloigné, que Delphine dit à Flora :

« — Vous recevez M. Arthur de Lozeraie? — Oui, répondit Flora d'un air de pitié moqueuse. — Ah! Ht Delphine... et voas le connaissez deptiis longtemps ? — Cest la première fois que je le

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Tols. — El... commeat le Irottvex-voas ? ^ Jûsm^ dit Flora en se retoamant vers Delphine, je ne Vsâ pas regardé. — J'ai entendu dire que c*est un jeune homme très-remarquable^ très-distingué, d*ua très-grand nom. -- Et fort beau, dit Flora, n'est-ce pas? — Oui, répondis Delphine. — Eh bien 1 ma chère, on vous a fait sans doute la même leçon qu'à moi, et sans doute la même qu'à beaucoup d'autres. M. Arthur de Lozeraie a des amis qui l'an^ noncent de cette façon dans toutes les maisons où il y a une riche héritière à marier. — Vous croyez? s*écria Delphine Yiyement. — C'est mon père qui m'en a prévenue. — Et votre père le reçoit dans ce but? — Je ne le crois pas, reprit Flora dédaigneusement : une fortune assea dérangée, un grand nom dont Torigine n*est pas très-claire, ne conviennent ni au banquier Favieri ni au marquis de FavierL — - Mais, malgré tout cela, il pourrait vous convenir à Y0U6, peut-être ? — A moi ? dit Flora ; un petit jeune homme qui n'est rien « qui tremble devant son père comme un enfant de douze ans, qui a Tair de baisser les yeux devant une femme, comme si toutes menaçaient de le dévorer d*amour 1 — Je vous assure qu'il osq les regarder, reprit sèchement Delphine, quand il les trouve jolies. — Vous avez raison, repartit mademoiselle de Favieri, car il vous conten^ple avec une muette extase. — Vous vous trompez, c'est vous, sans doute. — Vous allez vous convaincre que ce n'est pas moi; car je vais vous demander la permission de vous quitter pour aller donner quelques ordres. »

Flora se leva et laissa Delphine.

A ce moment, Arthur s'a^roha et demanda à mademoiselle Durand la laveur de danser avec elle. Delphine lui répondit sèchement et à voix basse :

« -** Vous venez trop tard. — Êtes-vous donc engagée pour toute la soirée ? — Je veux dire que mademoiselle de Favieri n'est plue là. — Vous savez bien que ce n'est pas pour elle que je suis venu. — Nous n'avons pas besoin de causer si longtemps ensemble. — Je me retire si vous craignez que cela soit remarqué. — Oh 1 ce n'est pas pour moi, dit Delphine. J'ai peur que votre papa ne vous gronde. »

Tout cela avait été rapidement échangé à voix basse, et ces quelques paroles suffisent à vous montrer que Delphine était un de ces enànts gâtés, mutins, volontaires, à qui toutes les imperti- B6Dce$ ont été permises et qui se les permettent toutes. Ce dialogue prouvait aussi que ce n'était pas la première fois que made- OM^Mlle Dnnnd et. Arthur se rencontraient et qu'il y avait entre eux on palii secret déjeunes gens. Toutefois Arthur n'eut pas plus tM «BMida le dernier iBot de niadieflBoii^

d'un conrage snrhnmaiDi il s'assit sarle siège vide qa avait abandonné mademoiselle de Favieri, allant ainsi au delà des strictes convenances qu'il respectait d'ordinaire plus que personne- Delphine ne pu' s'empêcher de sourire de ce triomphe qu'elle venUt de remporter, mais il ne su£Qt pas à la calmer. Elle en voulait à Arthur de ce qu'il n*avai* pas plu à Flora. Elle lui en aurait probablement voulu aussi si celle-ci Tcût trouvé charmant. C'est une si bonne chose pour certaines femmes que de pouvoir faire une querelle à l'homme qu'elles aiment, que tout leur est prétexte, surtout quand cet amour n'est, à vrai dire, qu'un sentiment de vanité tyrannique.

— Mademoiselle Durand, dit le poète en interrompant le récit, n'en est pas moins une personne délicieuse. — Immensément riche, et qui, si elle rencontrait un homme qui sût la dominer, deviendrait la plus douce, la plus charmante femme du monde, repartit le Diable. —Je l'ai toujours pensé, dit le poète. — Une femme que son pore devrait doLDer à un homme comme lai, distingué, mais sorti du peuple. — Prenez garde I dit Luizzi, Monsieur a dit qu'il l'épouserait. ^ Je suis un homme du peuple aussi, Messieurs, flt le poêle en se redressant. — - Et entre gens du peuph^ comme vous et Mathieu Durand, personne ne déroge, dit le Diable en souriant; mais, si vous voulez me permettre de continuer, vous verrez que les chances ne sont peut-ôtre pas aussi faciles que vous le croyez.

En effet, Arthur, assis à côté de Delphine, lui disait :

« — Ainsi, vous ne danserez pas avec moi? — Non. — Et vous danserez avec d'autres? — Oui. —C'est ce que nous verrons. — C'est ce que vous verrez. »

En ce moment Léopold s'approcha de mademoiselle Durand pour l'engager; mais elle lui répondit :

« — - Pardon! j'ai promis à M. le vicomte Arthur de Lozeraie. — Ah! s'écria celui-ci tout bas, vous êtes un ange! — Ce n'est pas pour vous, je vous le jure, que j'ai refusé ce Monsieur. »

Arthur, ravi, crut cette réponse l'effet d'un reste de dépit. Il se trompait, elle était l'expression de la pensée de Delphine. Si, au lieu de Léopold, le commis de son père, quelque jeune homme de grand nom s'était approché, elle l'eût accueilli ; mais sa vanité ne résista pas au bonheur de faire sentir au petit commis que sa prétention était bien déplacée et qu'il était un très-peiit garçon à côté du vicomte de Lozeraie.

« — **Ainsi, vous danserez avec moi? reprit Arthur. — Ni avec vous ni avec personne. Laissez-moi, et allez inviter mademoiselle de Favieii. —Je vous jure que je n'ai aucune envie de danser

avec mademoiselle de Favieri. — Peut-être ; et, si votre papa le veut, il le faudra bien. »

Arthur, piqué au vif, se tut, et la contredanse allait commencer lorsqu'il aperçut son père qui lui faisait signe.- Qaoi qu*il en eût, ii quitta aussitôt sa place, malgré tout le dépit qu'il éprouvait de montrer ainsi son obéissance, et alla vers le comte, qui lui dit sèchement :

« — Avez-vous invité mademoiselle de Favieri?— Elle n'était plus là, dit Arthur en rougissant, et...— Quelle est cette jeune fille avec qui vous causiez? Vous sembliez la connaître? — C'est la illle de M. Mathieu Durand, ce banquier si riche, si... — Rien! bien I fit le comte; je sais ce que c'est que M. Mathieu Durand, une espèce d'ouvrier parvenu. — On le dit très- honorable, îrés-probe. — Voulez-vous que ce soit un fripon? Que diable serait-il s'il n'était pas honnête homme I En tout cas, dispensez-vous d'être si attentif près de sa fille. »

Arthur ne savait que répondre. Heureusement pour lui, son père fut abordé par le marquis de Berizy et Mathieu Durand en personne. M. de Berizy dit à M. de Lozeraie qu'il désirait Tentretenir un moment, et celui-ci allait le suivre, quand Delphine, s'approchant de Mathieu Durand, lui dit :

« — Est-ce que nous restons longtemps encore? — Mais, Delphine, le bal commence à peine. — C'est égal! reprit l'enfant gàiée, je m'ennuie, je veux m'en aller. — Quand tu voudras, dit Mathieu Durand, ou plutôt quand j'aurai parlé un moment d'affaires avec ces Messieurs. -—Mon Dieu! vous apportez les affaires jusqu'au bal, papa. Vous êtes étonnant! — Il est bien plus étonnant. Mademoiselle, dit M. de Berizy en riant, qu'à votre âge et jolie comme vous l'êtes on y apporte l'ennui. »

11 y avait dans le ton du marquis une si haute expression de l'homme du grand monde, que Delphine se sentit flattée de cette paternelle leçon.

« — Mon Dieu! dit-elle, si je m'ennuie, c'est que je ne sais que faire. -^ Hé! voilà qu'on va danser, dit le marquis, et voilà un jeune homme, ajouta-t-il en se tournant vers Arthur resté près d'eux, qui sera ravi devons distraire.— Je serai trop heureux 1... » s'écria Arthur vivement.

Mais un regard de son père l'arrêta, tandis que Mathieu Durand disait à sa fille :

« Allons, Delphine, danse au moins une fois; c'est bien peu pour tout un bal. »

Aussitôt Delphine, prenant un petit air de pensionnaire, répondit d'une voix apprêtée ;

fM LBS MÉMOIRES DU DIABLB.

« — J« TOUS obéirai, papa. »

Pnis, tandis que le comte s'éloignait ayec M. de Berizy et Durand, elle se tourna vers Arthur et lui dit :

« — Tous voyez queje tous imite et que Je sois une fille trèsobéissante I »

DUE AFFAni.

Pendant qn^Artbnr et Delphine allaient danser ensemble, tons deux ravis de la circonstance qui les y avait forcés, Arthur, ma^ré la volonté de son père, Delphine, malgré son caprice, M. de Lozeraie, le marquis de Berizy e\ Mathieu Durand se retiraient dans un petit salon où se trouvait upe table de wistb occupée silencieusement par quatre Joueurs, loin desquels les nouveaux venus allèrent s'asseoir. M. de Berizy porta le premier la parole, et, après avoir présenté le comte de Lozeraie et Mathieu Durand l'un à l'autre, il leur dit :

« -^ Je vous demande pardon. Messieurs, de vous ennuyer â*nne affaire au milieu d'un bal, mais roccasion est trop favorable pour que Je ne la sa sisse pas avec empressement. Je vous ai parlé, monsieur Durand, d'une fbrèt que J'avais vendue. M. le comte de Lozeraie, que voici, est mon acquéreur. D'après le contrat, il doit payer la totalité du prix de l'acquisition dans trois mois. Ce payement devait se faire entre mes mains. Vous conviendrait-il, monsieur le comte, de le faire entre les mains de monsieur Mathieu Durand, qui a bien voulu se charger de mes fonds ? Et vous, monsieur Durand, vous convient-il de recevoir ces fonds directement des mains de monsieur de Lozeraie?— Si cela peut vous être agréable. Mon* sieur, dit Mathieu, je suis tout prêt. — Du moment qu'un reçu de monsieur Durand me libérera envers vous, monsieur de Berizy, repartit lecomte avec morgue, je ne vois pas dinconvénient. —C'est pour vous, monsieur de Berizy, repartit Durand avec hauteur, que j*accepte cet arrangement; je vous prie d'en être bien persuadé. ^ En vérité, ajouta le comte en le prenant sur un ton encore plus dédaigneux, si je ne tenais pas à vous être agréable, monsieur le marquis, je 'esterais dans les termes de mon contrat. — ^ Et moi dans celui de notre arrangement, dit Mathieu. —Je vous remèroie tous deux de cette extrême complaisance, repartit M. de Berizy en souriant, et j'en profiterai. Je suis obligé de retourner en pro-

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yiaoe pour «mdqaes affairas, et je soie ehanné ^ne eelle-ci s'ar*^ range de eette façon. »

Le comte et le banquier firent nn signe d'assenttnieBt.

« ^ Demain, mon notaire rédigera les actes qui assureront la yaliditë de Yotre payement entre les mains d'un tiers, et tout sera parfaitement en règle,dit M. de Berizy eu s'adressant à M. de Lo* zeraîe. ^ Monsieur le comte de Loxeraie n'a-t^il aucune observa^ tien à flaire, aucune mesure à prendre? reprit le banquier. -*- Mon homme d*affaires passera ehea vous. Monsieur, dit M. de Lozeraie. -> Mon caissier le recevra, repartit Mathieu Durand, et il recevra l'argent si quelqu'un rapporte. »

Ds se saluèrent tous deux, et ils allaient quitter le salon, lors* qu'il se fit un mouvement à la table de whist, et Ton quitta le jeu. M. d|S Favieri entrait en ce moment.

«^ Avez-vous été heureux, monsieur Félix? » dit<-il à l'un des joueurs.

Le comte et le banquier se retournèrent soudainement à ce nom de Félix, et ils reconnurent chacun à part soi le vieillard qu'ils avaient si mal accueilli la veille. Tous deux furent également étonnés de le voir chez M. de Favieri, mais leur surprise fut plus grande encore lorsqu'ils l'entendirent répondre négligemment à M. de Favieri :

« ^ Non, vraiment. J'ai perdu vingt-quatre fiches en trois robs. Heureusement, ajouta-t-ii en tirant un portefeuille de sa poche et en jetant un paquet de billets de banque sur la table , nous ne jouions qu'à 600 francs la fiche. »

— Oh 1 ah 1 oh I fit le poète , que ce M. Félix est bien trouvé f qui diable est^i? 11 ressemble singulièrement à VhomtM gris, à rinconnude toutes les comédies passées d'Alexandre Duval... humphr ! c'est diablement Tbéàtre-Français ! — Et le comte de Lozeraie me parait à moi d*assez mauvais goût , dit Luizzi ; c'est pourtant un grand nom. — Non, reprit le poète, c'est ce M. Félix que je voudrais connaître. 7e vous déclare que j'en fais mon héros. Je le vois d'ici ouvrant sa redingote et sa chemise et s'écriant : « Reconnais-tu cette cicatrice ? » Mais, plaisanterie à part, quel est ce M. Félix? il me semble l'avoir vu chez le ban-* quier. — Il parait, dit le Diable en riant, que le système de personnages inconnus excite autant de curiosité dans la vie qu'au théâtre, car Durand et le comte cherchaient à s'expliquer quel pouvait être cet homme qui était venu chez eux comme un sollieiteur indigent, et qu'ils retrouvaient chez un des plus riches capitalistes de l'Europe, faisant la partie des Joueurs les plus célèbres par rénormité du taux de leurs enjeux , et perdant si indifférem-

ment une somme considérable ponr tout le monde. A son tour, M. Félix aperçut M. de Lozeraie et M. Durand, et, passant deyant eux d*un air grave , il prononça à demi voix , mais de manière à être entendu de chacun , les deux mots suivants , en désignant de l'œil le banquier d'abord, le comte ensuite : « Orgueil et vanité. > Ni Durand ni M. de Lozeraie n'étaient hommes à supporter une pareille injure. Mais celui qui la leur adressait avait quatre-vin^fts ans ; tous deux gardaient aussi le souvenir de la manière dont ils l'avaient reçu, des paroles mystérieuses et presque menaçantes qu'il avait prononcées, et, retenus sans doute par une crainte dont eux seuls avaient le secret , ils le laissèrent s'éloigner sans répondre. Seulement ils se regardèrent, et l'assurance où était chacun d'eux que l'autre avait entendu le mot insultant qui lui avait été adressé redoubla dans leur cœur la haine qui semblait les séparer instinctivement.

Les explications qui suivirent ce bal ne laissèrent pas de donner au grand seigneur et au banquier de nouveaux sujets de se bafr. En effet , une première explication avait eu lieu entre Arthur et Delphine. Le jeune amoureux, d'autant plus maladroit quil était plus amoureux , s'imagina faire une grande montre de passion en jurant à Delpiiine qu'il saurait bien résister aux injustes préventions de son père. La jeune fille demanda quelles étaient ces préventions, et Arthur eut la gaucherie de les lui répéter. A cela, h riche héritière ne trouva rien de mieux à répomlre que de renvoyer à M. de Lozeraie les dédains de mademoiselle deFavieri,en les mettant sur le comte de Mathieu Durand, pour que M. de Lozeraie n'eût pas seul en cette occasion l'avantage de Timpertinence. Il est assez concevable que Delphine , avec le caractère que lai avait fait la faiblesse de son père , lui rapportât les impertinences de M. de Lozeraie ; mais il fallait une circonstance toute particulière pour pousser Arthur à révéler à son père les propos que lui avait redits Delphine. Voici ce qui était arrivé à ce sujet: M. Félix, s'étant fait présenter Arthur pendant le bal, le prit à part et lui dit qu'il avait un entretien à lui demander relativement à une affaire d'argent où le nom de sa mère pouvait se trouver compromis. A cela Arthur avait répondu qu'il était aussi jaloux de sauver l'honneur du nom de sa mère, quoiqu'il ne le portât pas , que de maintenir l'honneur du nom de son père qu'il portait. M. Félix parut charmé de cette réponse, mais il répliqua gravement :

« — Plût a Dieu que celui que vous portez valût pour vous celui que vous ne portez pas ! — Monsieur ! s'écria Arthur. — Nous nous reverrons , jeune homme, lui dit doucement le vieil*

lard, et vous comprendrez alors que j'ai le droit de parier ainsi. » Il arriva de ceci que lorsque M. de Lozeraie, qui avait remarqué rémotion de son fils quand il avait pris la main de Delphine, crut devoir répéter k Arlhur Tordre de ne plus chercher à rencontrer cette jeune personne, il trouva une obéissance moin^ rapide et moins absolue que d'habitude. Arthur crut devoir représenter à son père que les alliances de la noblesse et de la finance n'étaient plus une chose si rare pour qu'il en repoussât l'idée avec tant de dédain. Le comte, irrité de ce semblant de résistance, ne crut pas pouvoir faire sentir assez à son fils la bassesse de ses opinions, et il conclut une fort belle tirade sur le respect qu'on doit à son nom par ces paroles :

« — Je comprends que des hommes d*un nom nouveau, ou des membres de la vieille noblesse qui ont compromis le leur dans de fâcheuses spéculations, cherchent ou à s'enrichir ou à rétablir leur fortune par de pareilles alliances ; mais, quand on s'appelle de Lozeraie et quand on a votre fortune, on est plus scrupuleux en pareille matière. Oui, Arthur, c'est à des hommes comme nous qu'il est réservé de maintenir ces principes rigoureux d'honneur et de dignité qui rendront bientôt à la noblesse l'éclat et la position qu'elle a perdus en partie. — Mais, mon père, répondit Arthur, comment se fait-il que ce nom et cette fortune aient été ce soir le sujet de commentaires assez râcheux ? »

11 D'en fallait pas davantage à M. de Lozeraie pour qu'il exigeât nn récit exact de tout ce qui avait été dit, et Arthur, pressé de questions, fut forcé de répéter à son père les. propos de mademoiselle Delphine Durand et de M. Félix. Toute la colère de M. de Lozeraie ou du moins toute celle qu'il laissa voir éclata contre M. Durand, et Arthur fut prévenu que rien au monde ne pourrait forcer le comte à consentir an mariage de l'héritier de son nom avec la fille d'un manant parvenu comme M. Durand. Arthur dut croire que cette décision était irrévocable, car le lendemain au matin il reçut de son père l'ordre de partir pour Londres. Il quitta Paris persuadé qu'on avait voulu le séparer de Delphine, et sans supposer qu'on avait peut-être voulu prévenir, avant tout, une nouvelle rencontre avec M. Félix. De son côté, Mathieu Durand, si faible d'ordinaire pour Delphine, s'était montré inébranlable. Elle lui avait dit vainement qu'elle mourrait de désespoir si elle ne devenait pas la femme d'Arthur, vainement elle avait eu des attaques de nerfs : rien n'avait touché le banquier. Delphine avait cependant chassé ses deux Temmes de chambre, mis son maître de dessin à la porte, jeté la musique au nez de son professeur de piano, renvoyé trois chapeaux à Alexandrine, déchiré une dou-

zame de robes, cassé une foule de Jolis petits meubles : toutes ces démonstrations de sa profonde douleur avalent trouTë Mathieu Durand inexorable.

« — - Est-ce le titre qui te plaitf disait-il à sa fille; icais, si tu veux, je te lerai la femme d'un marquis ou d*un due, -^ Je veux être la femme d*Arthur, répondit*elle. — Mais, reprenait Mathieu Durand Thomme du peuple, ce M. de Lozeraie est un intrigant parvenu, c'est le fils de quelque huissier de province qui a volé les titres dont il se pare. — Mais vous, mon père, lui répondait Delphine, n'ôtes-vous pas le fils d'un ouvrier? Vous le dites à qui veut l'entendre. -^ Oh 1 moi, c'est différent, Delphine, dit le banquier avec une colère mal déguisée; moi, je ne renie pas mon origine, je m'en vante, je m'en honore, j'en suis fier. »

Delphine était bien loin de comprendre ce calcul de Torgueil qui poussait sans cesse Mathieu Durand à dire qu'il était un homme du peuple et à être blessé de cette quahté dès le moment qu'un^ autre que lui-même la lui donnait. Aussi ne s'arréta-t«elle pas à"* la distinction établie par son père, et, se retranchant dans l'expression de sa capricieuse volonté, elle recommença à s^écrier que, si elle n'était pas la femme d'Arthur, elle en mourrait. Cela durs huit jours, au bout desquels elle apprit qu'Arthur était parti pour Londres. Delphine fut grandement humiliée de cette nouvelle. En effet, depuis huit jours elle s'étonnait de n*avoir pas encore rencontré Arthur escaladant les murs du parc, séduisant un Jardinier ou tout au moins une chambrière pour parvenir jusqu'à elle, lui proposant de l'enlever en chaise de poste, et menaçant de se tuer à ses pieds si elle ne consentait pas à ses désirs. Comme Taveuglement de sa propre vanité aUribuait à l'amour toutes les sottes démonstrations qu'elle avait faites pour Arthur, elle ne concevait pas que la passion d'un homme n'eût pas été de beaucoup au delà, et surtout une passion qu'elle inspirait. Le départ d'Arthur apporta donc h mademoiselle Durand un cruel désenchantement, non point, à vrai dire, sur son propre compte, mais sur celui d* Arthur. Elle ne s'estima pas moins capable dMnspirer la passion la plus romanesque, mais elle jugea Arthur incapable de la sentir. La colère et le dépit qu'elle éprouva en cette occasion auraient dû faire cesser les simagrées d'une douleur qui n'existait pas; mais avouer à son père qu'elle ne se souciait plus de M. Arthur de Lozeraie, c'était avouer qu'elle pouvait avoir tort, et elle n'en persista pas moins à répéter : « Je veux Arthur, ou Ib mort. » En conséquence elle refusa de voir qui que ce fût. Elle s'enferma chez elle, ne s'occupant que de sa douleur : ce qui lui fit dire un mot que nous croyons digne d'être rapporté. Un Jour que son

Dère loi r«proehait douoemem de négliger ses talents en musiqn*, elle lai répondit aigrement : « Je suis assez forte sur le piano pour mourir, » Cependant il n'est pas douteux qu'elle etit été cruelldment punio de sa comédie si son pore e&t oédé k ses désirs \ mais elle aVait fini par comprendre qu'elle ne réussissait pas, et, en attendant, elle obtenait une autre espèce de succès qui lui plaisait bien plus que tout autre. Elle chagrinait son père, elle alarmait toute la maison ; on surveillait ses actions, on entourait son sommeil, on la suivait dans ses promenades, on tremblait da la voir examiner un couteau ou se mettre à une croisée un peu élevée. Tout cela servait de distraotion au dépit de mademoiselle Durand, qui s'apercevait de ces craintes et qui s'amusait à les exciter.

Voilà où en étaient les choses trois mois après l'ëpoquê à la* quelle cette histoire a commencé, et Mathieu Durand, véritablement alarmé de la persistance de Delphine, commençait à sentir Tantipathie qu'il portait à M. de Loseraie fléchir devant le chagrin que lui causait sa fille, lorsque arriva la scène suivante...

-^ Vous parlez toujours, dit le poète, de la haine de M. de Lo* zeraie et de Mathieu Durand. Il me semble que toute haine doit avoir un motif. -^ Un motif? reprit la Diable; en donne<t-on à Tamour? pourquoi en cherohea«<vous à la haine? On se hait parce qu'on se hait, voilà tout, comme on s'aime parce qu'on s'aime. Cependant l'antipathie du banquier et du comte ne partait pas d'on de ces vifs instincts de dissidence qui séparent invinciblement certaines natures, et je crois qu'ils se baissaient pour quelque chose, sans cependant s'être rendu compte de ce quelque chose. Leur haine avait ses motifs. Mais il ne faut point les oberoher dans des relations antérieures entre ces deux hommes ; ils ne venaient point du tort ou du mal que Tun ou l'autre avaient pu se faire dans le monde. Jamais il n*avait existé entre eux ni rivalité d'amour ni rivalité politique, ces deux sources si fécondes de querelles, de crimes, de niaiseries et de ruines; et, lorsqu'ils se virent. chez M* de Favieri, c'était la première fois qu'ils se rencontraient, bien que depuis longtemps ils se connussent de nom l'un et l'autre. La haine qu'ils se portaient venait seulement de ce qu'ils avaient en eux-mêmes un vice pareil, se produisant sous des formes différentes. SMl est possible de faire comprendre un sentiment haineux par un autre, j'en invoquerai un dont la réalité n'est pas contestée, parce qu'il se rencontre plus fréquemment dans notre société. La haine qui séparait M. de Lozeraie et Mathieu Durand était la même que celle qui existe entre deux femmes de mauvaise conduite, dont l'une cache ses écarts avec hypocrisie et baisse sa

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robe sur la pofnte de ses souliers, tandis qne l'autre porte sa honte haut le front et fait voir sa jarretière aux passants. La première, croyant mieux voiler ses vices en blâmant celles qui laissent voir les leurs à nu, déteste la franche coquine qui la force incessamment à mépriser tout haut la vie qu*elle mène tout bas, tandis que la seconde ne peut pardonner à celle qui se cache le peu de considération qu'elle garde, quoiqu'elle ne soit pas moin^ indigne de toute estime, et elle la hait de ce qu'elle obtient une meilleure place dans le monde. Posez une honnête femme entre ces deux femmes, elle les méprisera l'une et Tautre ; mais elle n'aura que faire de les haïr, elles ne lui portent aucun préjudice. Quant à ces deux femmes, elles détesteront sans doute Thonnète femme, mais moins qu'elles se détestent. — Ceci me parait au moins subtil, fît le baron, et n'explique pas la position du comte et du banquier. — Allons doncl fit Satan; mais ce même sentiment de haine, déjà modifié, se rencontre entre deux hommes dont l'un est un fripon éhonté et l'autre un fripon hypocrite. Il n'y a presque jamais que les créanciers voleurs qui font mettre en faillite les débiteurs fripoifs; les honnêtes gens ne s'en mêlent pas. C'est toujours la maîtresse du mari qui l'avertit que sa femme le fait cocu : une honnête femme s'en garderait. Le vice n*a pas d'ennemi plus implacable que le vice. Faites subir encore à ce sentiment une modification qui n'est qu'extérieure, appelez ridicule ce que je nomme vice, et vous trouverez le même principe de haine entre deux parvenus comme Mathieu Durand et M. de Lozeraie. — Deux parvenus! s'écria le poète; comment I M. de Lozeraie était —

Quoi? fit le Diable. — Un parvenu ?— Oui. — kh\ c'est donc pour cela que vous l'avez fait ridicule? — Non; c'est pour cela qu'il l'était, ainsi que Mathieu Durand, repartit le Diable, et c'est pour cela qu'ils se détestaient. En effet, tous deux étaient désolés de l'obscurité de leur origine ; mais l'un en faisait parade pour l'imposer orgueilleusement à la société, comme les femmes de mœurs perdues prétendent lui imposer leurs vices, et l'autre la cachait avec soin, avide qu'il était d'un genre de considération qu'il savait ne pas mériter, comme fait la femme hypocrite. Mathieu Durand était l'homme d'orgueil qui se croyait la force de'lutter seul contre les préjugés sociaux et de les vaincrb à son profit; M. de Lozeraie, l'homme de vanité qui s'y soumettait à la condition de les tourner à son profil ; Maihieu Durand haïssait M. de Lozeraie de ce qu'il occupait, par un mensonge, une position d'homme important qu'il ne méritait à aucun titre; M. de Lozeraie haïssait Mathieu Durand de ce que l'affectation de celui-ci à vanter son origine obscure était une satire vivante du soin qu'il mettait, lui, M. ûe

Lozeraie, à cacher la sienne ; tons deax détestant les hommes de haute et vraie noblesse, mais tous deux les détestant moins qu'ils ne se détestaient eux-mêmes. D'un autre côté, Ton peut dire que ces deux hommes étaient Tun le représentant de certaine^ vieilles idées, Tautre le représentant de certaines idées nouvelles. M. de Lozeraie était le parvenu de tous les temps, celui qui, se conformant aux idées reçues sur les avantages d'une haute naissance, fait tout au monde pour donner à croire qu'il possède ces avantages. Mathieu Durand était le parvenu d'aujourd'hui, celui qui, s'appuyant sur un principe absolu d'égalité sociale et de valeur individuelle, répudiait toute illustration de famille, toute considération héréditaire, pour poser le moi comme une puissance qui ne tire rien queM'elle-mème, et qui est presque égale à celle de Dieu. S'il faut tout dire , je pense que le vieux M. Félix avait ' sincèrement exprimé la vérité de ces deux caractères en appliquant à Mathieu Durand le mot orgueil et à M. de Lozeraie le mot vanité. — Ce doit être quelque vieux gentilhomme de vos amis, fit le poète, un homme de haute et vieille roche... Vous en parlestrop bien.

Le Diable ne répondit pas, et reprit :

— Maintenant que je pense vous avoir expliqué à peu près quelles étaient les dispositions de ces deux hommes vis-à-vis l'un de l'autre et vis-à-vis du monde, je continue mon récit; je vais vous rapporter les diverses scènes qui se passèrent entre eux et qui furent les conséquences de ce que je vous ai déjà raconté.

Luizzi, qui connaissait la manière de raconter du Diable, pensa qu'il devajt^oir de bonnes raisons pour allonger aussi indéfiniment son récit, et il écouta aûn d'observer s'il produirait sur le poète l'effet prédit par Satan, qui continua.

XXXIIJ.

Cétaît, cette fois, dans les premiersjours de juillet 4830. Mathieu Durand revenait de l'Étang, où il avait laissé" Delphine dans un tel état de douleur qu'elle avait été sur le point de battre son père. Il était encore assis dans le cabinet où nous l'avons vu au commencement de ce récit. Mais le banquier n'avait plus cet aspect de bonheur calme et de i^uprème contentement de Ini-mème qui rayonnait sur

m LBS MEMOIRBS DU DIABLB,

son TiMgi qu«lqo«8 mois auparavant. On etx dit qu'il éprouvait ensemble un bonheur plus aoUf et une inquiétude très-vive; on voyait se suocéder rapidement en lui de soudain*:' épanouisse^ menis de joie et un abattement soucieux. Ces diverses émotions dépendaient des diverses choses sur lesquelles il portait ses regards en lui-même* Lorsqu'il considérait qu*il venait d*ôtre nommé député par trois collèges d^arrondissement et un collège de département, une ardente chaleur d'orgueil lui montait à la tête, et son œil brillait d'un éclat impérieui^; lorsqu'il examinait par quel chemin il était arrivé à ce triomphe et qu'il reconnaissait qu*il lui avait fallu sacrifier la sûreté de ses affaires à son ambition» une crainte froide le faisait pâlir. Mathieu Puraqd avait la fièvre des grands Joueurs politiques, tantôt avec ses transports brûlants qui domnent le délire au malade et lui prêtent une vigueur au delà de sa nature, tantôt avec ses frissons glacés qui le font trembler et l'abattent comme s'il était à bout de toute force, Cependant ce n'ôtait guère que dans la solitude que Mathieu Durand laissait percer ces sympiâmes de l'état fâcheux où il se trouvait. Dès qu^ii était en représentation, il reprenait son rôle et le jouait encore avec Tadmirable sang-froid de Taeteur à qui une longue habitude da théâtre donne le geste et rintonatlon des choses qu'il débite, quoique sa pensée en soit bien loin. Or, comme Mathieu Durand était prévenu qu'une foule de personnes attendaient dans son antichambre, il s'en fit remettre la liste et ne fut pas médiocrement étonné de rencontrer parmi trente noms assez insignifiants le nom de H, le comte de Lozeraie* A côté de ce nom était celai de H. Daneau, Le banquier parut réfléchir un instant sur ce qu'il devait fair^ vis-à-'Vis de M- de Lozeraie ; puis il finit par dire 4 son

valet de chambre :

« — Vous m*excuserez auprès de M. de Lozeraie, vous lui direz que toute ma matinée est prise par des affaires et que je craindrais de le faire attendre trop longtemps ; mais que, s'il veut repasser demain ou après-demain, je serai à ses ordres. Quant à M. Daneau, dites-lui d'attendre, car il faut que je lui parle absolument, puis faites entrer les autres personnes. »

Dès qu'il eut donné cet ordre, le banquier quitta le fauteuil où il était assis, et se leva pour recevoir debout les personnes qui venaient le voir k divers titres et les forcer ainsi à abréger leur visite. Cette très^égère diiférence entre l'accueil qu'il faisait autrefois aux gens qui venaient le solliciter et auxquels il offrait un siège avec tant de grâce, cette très-légère diCTérence, dis-je, semblait montrer que Mathieu Durand pensait déjà que c'était perdra sou temps que d'écouter des denuindes aoxquMles il ao-

cordait de longnea bearea quelques mo\% auparavant. H expédia Qoe demi-douzaine d'électeurs qui yeuaient solliciter des apostilles qu'il dut refuser, attendu qu*il s'était avant tout engagé à soutenir le» droits du peuple à la tribune, et non pas dans les bureaux, autrement dit« dans la théorie et nullement dans la pratique* Abl c'est que, f pyes-Yous, la théorie est la plus belle obose que le diable ait inventée pour désorganiser le monde. Donnez-^moi le philanthrope le plus amoureux de rbumanité, confioz*iui le pou» Toir pendant vingts-quatre boutes, et ]*en ferai le monstre le plus abominable* Bobespierre était un théoricien qui voulait le bien de la France et qui y comme tous les théoriciens , peuçait que la. Su jQgtiQe les moyens.

*- Ohl monsieur le comte de Ceniy, (juelle grosse épigr«mme de

carliste I s*écna le poète, vous donnez à Robespierre des opinions

dejésoite. -^Cestpeut^ttre mou intention, fit le Piabie, tandis que Luisai lui disait tout bas : ***- Satan, tu t*oublies, ^ Quoi qull «D soit, reprit celui*ci, Mathieu Durand reçut et renyoya les électeurs avec cette supériorité de l*homme qui est souverainement cDuuyé de leur visite : il ne yauleit pas se commettre avec le pou- Toir, disait^il, La même phrase lui servit pour tous, et chacun se retira ravi de la haute indépendance du nouveau député- Trente miQutea suffirent au banquier pour expédier ses électeurs. Cepeu*.. dautfUn ancien fournisseur de Tarmée impériale s'étant présenté ayec une pétition aui chambres par laquelle il réclamait d*assex fortes sommes, en accusant le gouvernement d'avoir écarté des titres incontestables et en signalant, disait-il, des fraudes évideuteSi le banquier lut sa pétition d'un bout à l'autre et lui dit :

«^ Oui, Monsieur, j'appuierai cette demande de tout naou poor voir; je veux et dois signaler une spoliation aussi honteuse; vos réclamations ont été repoussées parce qu'elles remontent k une ^poqne dont le gouvernement actuel se fait un jeu de répudier la gloire et les engagements. Mais le jour de la justice viendra, Moo sieor, et il ne tiendra pas à moi et à mes amis que vous n'ayez une entière satisfaction.*^ L'espéres-vous, Monsieur? dit Tex^fournisseur. «** La majorité de Toppositlon est inoontestablef Monsieur, «Ile est toute-puissante. Monsieur, et il faudra bien que le pouvoir veuille ce que nous voulons, si toutefois le pouvoir reste long^ temps entre les mains d'hommes qui en abusent d'une fagon si perverse et ^ arbitraire contre tout ce qui est populaire et natiooal. ^Ahf Monsieur, s'écria le pétitionnaire, vous me rendez la Tie, car je ne dois pas vous le laisser ignorer, avec les titres que Tous'QiAme eroyez être si valables, je me vois réduit à la dernière

misère, et cette misère est telle que si je pouvais trouver à cm-

pranter une faible somme sur le dépôt que je ferais de ces docoments, pour attendre le jour où mes réclamations seront enfin admises grâce à votre éloquente intervention, je m*estimerais bien heureux. — C'est une chose qui vous sera bien facile, je suppose, dit Mathieu Durand en prenant le chemin de la porte de son cabinet, comme pour le montrer à son protégé, avec une aisance qui annonçait de la part du banquier de grandes dispositions à devenir ministre. — Si vous le croyez, dit le fournisseur en suivant le banquier, ne vous serait-il pas possible, monsieur Durand...? — Â moi. Monsieur, dit le député ; hélas ! non. Ma maison s'est absolument interdit ce genre d'opérations. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas. Je n'en suis pas moins tout à vous. Monsieur, et, lorsque votre pétition arrivera à la Chambre, vous pouvez entièrement compter sur ce que vous appelez mon éloquente intervention. »

Et en disant cela, le banquier ouvrit lui-même la porte de son cabinet et salua le pétitionnaire d'un air de politesse parfaite, qui recouvrait admirablement cette phrase intérieure : « Faites-moi le plaisir d'aller au diable I »

Après ce pétionnaire il s'en présenta un autre, qui venait soumettre à M. Mathieu Durand un projet de réforme financière, lequel ne tendait pas moins qu'à supprimer la patente, l'impôt sur les boissons, celui sur le sel, le monopole du tabac, et à combler le déficit que cela ferait au budget en diminuant de moitié tous les traitements des fonctionnaires publics. Le banquier, sans admettre l'application radicale des idées du réformateur, en approuva vivement le principe et déclara qu'il était temps d'introduire le système d'économie sévère dans les dépenses publiques et de faire cesser l'impudent gaspillage qu'on faisait de la fortune du peuple, ajoutant qu'alors il serait possible d'arriver à la réalisation des idées du pétitionnaire, idées qu'il l'engageait, dans tous les cas, à soumettre à la Chambre, afin de l'habituer à entendre parler d'économie et de réforme.

— Ce n'est pas là le Matthieu Durand que je connais, le vrai et franc patriote que tous ses amis admirent, dit le poète. — C'est possible, repartit le Diable; je ne peins pas celui que vous connaissez, mais celui que je connais, moi. — Je ne vous ai jamais vu chez lui. — J'y suis pourtant souvent, dit Satan ; et il reprit :

Lorsque Mathieu Durand eut renvoyé ce grand économiste avec la même cérémonie qu'il avait employée vis-à-vis de l'ex-fournisseur, il donna l'ordre à son valet de chambre d'introduire M. Daneau, et sa colère fut grande en apprenant que l'entrepreneur n'a-

LES MÉMOIRES DU DIABLE. i9t

vait pas Toula l'attendre, mais qu'il avait annoncé qu'il repasserait dans la journée. D'un autre côté, Mathieu Durand eut lieu d*ètre encore plus surpris lorsqu'il apprit également de son valet de cbambre que M le comte de Lozeraie avait déclaré qu*il attendrait que M. Mathieu Durand eût terminé ses affaires. M. de Lozeraie, attendant dans l'antichambre de Mathieu Durand, jeta dans le cœur de celui-ci une telle bouffée d'orgueil satisfait qu'il oublia un moment le sans-façon de M. Daneau à son égard, et donna Tordre d'une voix retentissante d*introduire les autres personnes qui étaient dans Tantichambre. Celles-ci étaient des gens de commerce, qui, sur la haute réputation de bienfaisance de Mathieu Durand, venaient, comme Tavait fait autrefois M. Daneau, expliquer leur fâcheuse position au banquier et solliciter l'appui généreux que l'entrepreneur avait obtenu. Mathieu Durand avait pour les solliciteurs commerciaux une phrase toute faite, comme pour les solliciteurs politiques. Ses nouvelles fonctions de député, disait-il, absorbaient tout son temps, et il avait complètement abandonné la direction de sa maison de banque à M. Séjan, qui, disait-il, ferait tout ce qu'il serait possible de faire, et chez lequel il les renvoyait avec une bonne grâce extrême. Le chef de la comptabilité les recevait avec celte figure immobile de financier qui ne tire le verrou qui semble clore ses lèvres que pour laisser échapper ce peu de mots : « Monsieur, cela est complètement impossible. » D'où il résultait que M. Séjan endossait à son compte l'insensibilité du banquier, qui gardait par devers lui 3a réputation de bienveillance et de générosité.

Toutes les audiences se trouvant épuisées , on dit à Mathieu Durand que M. Daneau était de retour, et le banquier, voulant épuiser jusqu'à la dernière goutte le plaisir de faire faire antichambre à M. le comte de Lozeraie, admit l'entrepreneur en sa présence.

« — Vous m'avez fait mander, Monsieur? dit M. Daneau en arrivant d'un air souriant. — Oui, Monsieur, repartit le banquier assez sèchement, et j'aurais désiré vous voir plus tôt, attendu que la conversation que nous devons avoir ensemble est» fort importante. — C'est votre faute, monsieur Durand, dit l'entrepreneur avec une grâce obséquieuse. »

Mathieu Durand fronça le sourcil.

« — C'est votre faute, continua l'entrepreneur; ne m'avezvous pas dit, la première fois que j'ai eu Thonneur de vous voir, que le temps était un capital qu'il ne fallait pas gaspiller? Or. j'ai profité de celui que me laissaient les nombreuses visites que vous aviez à recevoir, pour aller à quelques affaires, a

im LIS MÉM OIIBS DO DIABLE.

Hb 0i«arire tigre do dédain parat rar 1m lètnt da baB^nior, al il répiiqpa à M. Danaan :

« -« Colle dont noas ateat à parler onseinble était poot-^tre la plus importante de toutes. -^ De quoi s'agit^-il dono? •-* Je crois devoir tous prévenir que le erédit qui vous a été ouyerl chez moi cessera à partir du 45 de ce mois. «^ Vous me fermes ce crédit I s*écrla l'entrepreneur abasourdi. -««Et je compte, reprit la ban« quier sans paraître avoir remarqué rexdamation de Tentrepre* neur, être couvert par vous, d'ici à un mois, des 406,000 franc$ que Je vous ai avancés. — D^ici à un moisi reprit M. Danean avec un nouvel ébahissement. «^ Il me semble, dit Mathieu Da* rand, que. vous devei être en mesure. Je vous ai fourni, comms vous me Paves demandé, les fonds nécessaires à rachèvement de vos constructions; elles sont terminées, nous voici au mois de juillet, moment où, selon vos calculs, elles vont entrer en plein rapport. C*est l'heure, il me semble, de compléter votre opération, de mettre vos maisons en vente, de solder vos dettes et de réaliser vos bénéfices. — Sans doute. Monsieur ; mais, s*il me faut mettre en vente tout à ooup pour trois millions de propriétés bi* tics, c*est les dépréoler assex pour que ]*éprouve une perte qui dévorera non* seulement tous mes bénéfices, mais encore Targeot que j'y ai mis. — Cela n*est pas possible, monsieur Daneau, ré<* pondit le banquier avec un flegme imperturbable. Vous avez mis 300,000 francs dsns Taifaire ; quand vous êtes venu à moi, voui aviei pour 4,100,000 francs d'hypothèques. Je vous ai prêté 400,000 francs encore sur hypothèques, ce qui constitue uns somme totale de 4,900,000 francs. De là à 3 millions, évaluation que vous avez donnée vous-même à vos propriétés, il y a loin, et vous avez encore uoe grande marge pour les bénéfices. — Sam doute. Monsieur; mais les 400,000 francs prêtés par vous ont servi à payer des engagements antérieurs. Je vous l'ai dit : J'ti dû en faire de nouveaux, et j'ai encore, aujourd'hui que les constructions sont terminées, pour plus de 300,000 francs d'échéances à venir.— Eh bien! monsieur Daneau, cela Tait I millioss 100,000 francs, et vous aurez encore 900,000 francs à gagner, si vos calculs ont été justes et loyaux.— Ils ont été loyaux. Monsieur, répondit Tenlrepreneur avec quelque vivacité, et ils seront justes si vous m'accordez le temps nécessaire pour opérer la vente de mes maisons. »

Le banquier ouvrit un carton, y prit un papier et en lut quelques passages à M. Daneau.

« -— Vous le voyez, ajouta-t-il, les termes de notre contrat sont parfaitementclairs» Je vous ai prêté sur hypothèques 400,000 francs

LBa MtMOIRlS DB DUSLI. m

pov «MM noit. Lm qiiitm Mif «xpiiem demain, «ij* mnâ^ en droit de demander nn rembonrseqMQt immédiat et intégral. J# ne le fais pas ; j'ajoute nn délai 4Hin moii, et je penH aller beancoap ao delà de ce qn^exigeralepl met intérêts si je A*étaii habitné i les sacrifier à eeux des autres. -» En vérité, monsieur IHi* rand, dit rentrepreneur d^un air anppUant, il me sera impossible de TOUS satisilatire. -^ En ee cas, reprit le banquier, tous ne tous étonnerez pas si je prends immédiatement les meauies néeessairea pour arriver an payement que J*avais le droit d'attendre de vous. — Qooi \ s*éeria rentreprenenr, une e9i:proppiation I -.«* U ne tient qu'à voua de l'éviter en me remboursant immédiatement, «^ Mais c'est user envers moi d*une rigueur.*. ^ Je vous remercie, dit amômroent le banquier ; beureusement que je suis fait à riogratitude. Tout bomme qui a consacré sa vie à venir en aide aux autres doit s'attendre à pareille ebose. Je n'usais pas de rigueur lorsque je vous ouvrais ma caisse ; mais, maintenant que je voua rednmande mon argent, je suis un bomme rigoureux, U suffit, je sais ee qu'il me reste à faire. «^ Monsieur, reprit Daneau, par<> donnei*moi une parole imprudente, je la déaavoue du fond de rame. Mais je vous jure que c'est me ruiner que me presser ainsi. Voua eonnaisseï trop les affiiiree pour ne pas savoir que l^n ne irouye des acquéreurs qu*à la condition de ne pas Iqs cherober. Il faut les laisser venir, et ce n'est pas en un mois que je puis espérer réaliser une vente si énorme. D^aiUeurs on me demandera des termes, et, si je n'en obtiens pas moi*roéme, je ne pourmi en acfsorder; la vente me deviendra impossible. .<« Substituez une hypothèque à la mienne, j^y consens. -^ Mais c'est déprécier mon gage que d*étre forcé de dire qu*il ne parait pas suttsaut à une maison de banque comme la vôtre. Car personne ne doutera que, si vous exiges un pareil payement, c'est que vous eroyei vos fonds exposés ; personne ne traduira autrement votre..« je ne veux paa dire votre rigueur... mais votre... »

L'entrepreneur ne pouvait trouver nn mot poli, et s'arrêtait encore.

• — Passes, passes, lui dit le banquier. •« Oui, monsieur Dn» rand, reprit Daneau d*un ton vivement ému, porsonne ne croira qa*iin homme comme vous, le soutien du pauvre, Tappui de Tin* duatrie, qui avez prodigué votre fortune à secourir les honnêtes gens, vous soyez aussi sévère envers moi, si je ne l'ai pas mérité par quelque manque de parole, par une conduite peu loyale. Et cependant, monsieur Durand, je suis un honnête homme, je suis comme vous, et, vous me Taves dit souvMit, un enfant dn peuple qoi ai acquis ma fortune par le travail et bt probité ; et voua ne

voudrez pas me perdre, non-seulement de fortune, mais de réputation, vous en êtes incapable. »

Le banquier parut ému et répondit :

« — Croyez que, si je n'avais pas un besoin pressant de mes capitaux, je ne serais pas si rigoureux. Mais, dès le jour où je vous les ai prêtés, ils avaient une destination. Je me suis engagé, je n'y puis plus rien. — En ce cas, Monsieur, dit Daneau avec désespoir, je verrai... je verrai... »

Il s'apprêtait à sortir, lorsque le banquier le rappela.

« — Écoutez, monsieur Daneau, je ne veux pas qu'on puisse dire que j'aie jamais manqué à secourir un honnête homme, et un homme comme moi sorti du peuple. »

L'entrepreneur revint avec un air d'empressement joyeux, et attendit avec anxiété les paroles du banquier, qui paraissait loimôme assez embarrassé de ce qu'il allait dire. Enfin celui-ci se décida et reprit :

cr — D'après vos calculs, vous avez une somme de t millions 400,000 francs engagée sur vos propriétés? — Oui, Monsieur. — Faites-moi une vente de ces propriétés pour 2 millions 200,000 francs, et vous êtes complètement liquidé. — Mais, Monsieur, repartit Daneau avec humeur, étonné qu'il était de la proposition du banquier, et oubliant que ce même homme qui lui offrait d'acheter une propriété de 2 millions 200,000 francs venait de lui dire qu'il avait un besoin pressant de ses capitaux; mais c'est m'eniever tout le bénéfice de mon opération I — Comment ! dit le banquier, qu'avez-vous engagé en fonds? trois cent mille francs, pour* commencer, il y a un an, le payement de l'achat des terrains : tout le reste est provenu d'emprunts successifs. 11 en résultera qu'avec trois cent mille francs vous aurez réalisé, en un an, un bénéfice de cent mille francs. C'est de l'argent placé à 33 pour 400. Je ne connais aucun commerce qui donne des résultats si exhorbitants, et la haute banque, contre laquelle on crie tant, est bien loin d'arriver au quart de bénéfices pareils sur des capitaux qu'elle engage très-souvent plus légèrement qu'elle ne le devrait. — Cela se peut. Monsieur, dit Daneau ; mais dans l'affaire qui me regarde, vous oubliez que j'ai eu à payer les intérêts des capitaux empruntés, les frais d'acte. — C'est juste, dit le banquier, et je vous en tiendrai compte. — Alors j'aurai couru tous les risques de cette affaire, j'aurai travaillé pendant un an... — Pour gagner cent mille francs : cela me semble assez beau , surtout en considérant d'où vous êtes parti ! — Mais, dit l'entrepreneur avec fierté, du même endroit que vous. — Pardon I fit le banquier avec hauteur, je ne parle pat de l'homme, mais du capital engagé. Je n'oublie

LBS MEMOIRES DU DIABLB. 20i

pas ce que j'ai été, moi, qui ai été peut-être moins que vous. — Tenez, Monsieur, dit Daneau avec un de ces mouvements de résolution que prend un blessé qui se sent en danger et qui tend au chirurgien une jambe ou un bras à couper; tenez, donnezmoi deux millions quatre cent mille francs, et c'est une affaire faiie. »

Le banquier serra dans son carton le contrat d'hypothèque et lui répondit froidement :

« — J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tous sauver; je suis fâché de vous voir si peu raisonnable. Adieu, Monsieur^ cette affaire ne me regarde plus; vous verrez M. Séjan pour la liquidation de votre compte. — Mais, Monsieur... — Pardon, voilà deux heures que M. le comte de Lozeraie m'attend ; et, en vérité, malgré toute mon envie de donner tout mon temps aux hommes qui ne sont comme moi que des commerçants et des industriels, ce serait me montrer plus qu'impoli envers un grand seigneur si patient. — - Je vais voir M. Séjan, dit Daneau confondu.

Le banquier le salua, et, pendant qu'il donnait Tordre d'introduire M. de Lozeraie et que celui-ci entrait dans son cabinet, Mathieu Durand écrivit quelques lignes qu'il cacheta et qu'il donna au domestique en disant :

« — Tout de suite à M. Séjan. »

Voici ces quelques lignes :

« Soyez ferme dans l'affaire Daneau, et nous aurons, pour deux millions cent mille francs des propriétés qui, en saisissant une occasion favorable, vaudront plus de trois millions. »

Aussitôt que le valet de chambre fut sorti, le banquier fit signe à M. de Lozeraie, et les deux parvenus restèrent seuls en présence.

— Mathieu Durand a fait cela ? dit l'homme de lettres en regargardant le comte assez sérieusement pour que le baron s'aperçût que le Diable commençait à obtenir l'espèce d'attention qu'il désirait. — Oui. — En êtes-vous sûr?— Je vous nomme les personnes, je vous dis les chiffres exacts. — Mais où diable avez-vous appris tout cela? — Je vous le dirai quand j'aurai fini. — Savez-vous qu'avec de pareils secrets on pourrait mener loin un homme comme Mathieu Durand? dit le poète. — Ah! je vous jure, reprit Satan, que si sa fille me plaisait comme elle vous plaît, elle serait bientôt à moi... surtout avec ce qui me reste à vous apprendre.

À cette dernière phrase, Luizzi commença à deviner l'intention de Satan, et il écouta tandis que celui-ci continuait.

IM liBS MtMOIAtfS DO DlABLB.

xxxiy

Or M. dé Loienie, demeuré seul avec Mathieu Dortnd, eemblait très-embarrassé de ce qu*il avait à lui dire. A oet embams ee mêlait le ressentiment de la longue attente qu'il avait eae à subir, et qu*il ne se dissimulait pas avoir été prolongée d'une manière auMi Impertinente que poasible de Ja part du banquier Mathieu Durand. Cependant ce ressentiment ne se montrait sur le visage du comte que par la contraction pincée de ses lèvres, et 11 cachait sa. colère sons un air d'aisance polie< Mais Mathieu Durand, se oonnaissAit trop bien en hommes pour ne pas savoir qu'il avait dû blesser à vif le vaniteux qui était devant lui, et il dut croire qu*il avait fallu une bien impérieuse nécessité pour que cet homme acceptât respéec d'insulte qui venait de lui être faite. Par suite de cette réflexion, le banquier ee promit d'en user avec M» de Loieraie de ms^ière à lui (airâ sentir qu'il s'était joué à plus fort que lui le jour où, chez M. de Favieri, il l'avait traité avec un dédain si lesta* fit d'abord Mathieu Durand se garda bien de tirer le comte de son embarras en commençant la conversation par de simples échanges de politesse qui eussent pu donner à M. de Loieraie le lemps de se remettre. Il lui oOrit un siège, en prit un après luû pt s'inclina lég^ rement de cet air qui veut dire : « ^e vous écoute; • oaais tout cola sans prononcer une parole» M* de Lozeraie se décida alors à parler, et, voulant surmonter le trouble humjliant qiji| le dominiit, il fit un si violent efTort pour paraître calme qu'il rentra de plein saut dans sa fâcheuse impertinence, sans pouvoir s'arrêter au juste milieu d'une politesse calme et ferme*

k *^ J'ai été persévérant, Monsieur, dit-il d'un ton de raillerie qu'il voulait rendre gracieux, m^s qui gardait une certaine m^ deur; j'ai attendu votre bon plaisir; je viens de reconnaître ta souveraineté de la richesse« j'espère que je ne la trouverai p4s trop tyrannique. Les tout-puissànts se montrent d'ordinaire boas princes pour ceux qui font acte formel d^ i^oumission. •

Mathieu Durand ne voulut pas accepter la conversation sur se ton léger» et il repartit avec une froide gravité : .

« •— Tai U^-peu de temps pour beaucoup d'afiaires, monsieur lé comte : ce doit être une excuse suffisante pour une attente qpi vous a paru si longue. — Heureusement que j'ai beaucoup de temps pour très-peu d'affaires^ répliqua le comte ; ceci doit vooi

LBS MÉMOIRBS DO DIABLB. !M>8

6zp1ii|Qer pourquoi J'en ai perdu boaueonp dftu tos saloitt d'attente. — Eh bien 1 moniienr le comte, si vous ronlez que nous n*en perdions pas tous les deux maintenant, veuillet m'expliquer l'affaire qui vous amène chez moi. »

Cet appel au but réel de sa visite sembla arrêter soudainement le courant de sotte vanité auquel M. de Loteraie se laissait aller. Son embarras le reprit, et Mathieu Darand put comprendre, mieux qu'il ne l'avait fait encore, qu'il tenait dans ses mains les intérêts les plus graves de son ennemi. Le comte, cependant, reprit après un moment de silence :

« ^ Vous devex vous rappeler. Monsieur, l'arrangement qui nous tut proposé à tous deux par le marquis de Berity, et par lequel je consentis à payer entre vos mains le prix d'une (brét que Je venais de lui acheter? -^ Je me rappelle parfiiitement, dit le banquier, que Je consentis à recevoir oe prix au compte de M. de Berizy. »

M. de Loieraia M mordit les lèvres de dépit à cette répétition sèche et froide du mot « consentir* » En effet, il lai était échappé sans intention d'impertinence; mais Thabitade l^avait emporté sur la résolution d'être simple et poli, et il s'aperçut qu'il avait affaire à un homme qui était disposé à ne rien laisser passer qui eût la moindre mine de supérioriié. Ce mouvement fut cruel, mais assex rapide pour que M. de Loseraie reprit aussiiêt :

« -- Sur les deux millions que vous avez bien voulu vous engager à recevoir, douze cent mille francs ont été versés à votre caisse. ^ Oui, Monsieur, et vous devez compléter le payement durant le mois où nous sommes. — C'est pour ce dernier payement. Monsieur, que Je désirerais obtenir de vous un délai de quelques mois. ^ De mol, Monsieur? reprit le banquier d'un air véritablement surpris; je vous ferai observer que, dans cette affaire. Je ne suis, à vrai dire, que le caissier de M. de Bericy et que lai seul peut vous accorder oe délai. •^ Je m'attendais à cetie observation, monsieur Durand, et c'est pour y répimdre que Je crois devoir vous faire le récit de l'événement qui m'empêche de remplir mes engagements. »

Ici le banquier s'inclina, et M. de Lozeraie reprit :

« — Lorsque Je fis cette acquisition. Monsieur, J'avais Teepérance de voir arriver entre mes mains l'entreprise des diverses Ibumitures nécessaires à l'expédition d*Alger. — Je comprends. Monsieur, repartit dédaigneusement le banquier, et vous comptiez sur les bénéfices énormes résultant 4'nne spéculation si honorable pour compléter les sommée néceseaires au payement de votre aeqpiaiUoB. -* Non* Monsiear) reparti M. de Leaeeaie» le prix de

mon acquisition était complet à cette époque; mais je fus entraîné à courir la chance de ce que vous appelez une spéculation par un misérable intrigant, qui, sous le prétexte d'acheter les personnes qui devaient me livrer ces fournitures, m'a escroqué une somnte énorme. »

A cette révélation, Mathieu Durand ne put contenir un vif monvement de joie; il répondit à M. de Lozeraie :

« — Voilà, Monsieur, des raisons que vous pouvez dire à M. de Berizy, qui les comprendra parfaitement. — Moins bien que vons, sans doute, reprit aussitôt M. de Lozeraie ; le marquis est un vieux gentilhomme de province, demeuré tout à fait étranger au meuvement des affaires, tandis que vous, monsieur Mathieu, qui savez comment elles se font... — J'ignore complètement, repartit le banquier avec dédain, les affaires du genre de celles dont vous venez de parler. Nous autres gens de rien, nous ne connaissons que celles qui sont... légales. »

Je ne puis dire si Thésitation que mit Mathieu Durand à prononcer ce mot légales, à la place du moi Joyales qui lui était d'abord venu aux lèvres, partait d'un reste de politesse qui lui interdisait d'adresser en face une pareille insulte à M. de Lozeraie, oa bien cKi souvenir de la scène qui s'était passée entre lui et M. Daneau, et dans laquelle il avait fait à son profit un usage si peu loyal de la légalité; toujours est-il que M. de Lozeraie s'aperçât de cette hésitation et qu'il devina le mot qui n'avait pas été dit sous celui qui avait été prononcé. Cependant il se garda bien de le montrer, et, reprenant ses grands airs, il ajouta avec une rare inconséquence :

« — 11 est certain que tout cela n'était pas d'une exacte légalité, et que par conséquent ce serait une singulière confidence à faire à l'un de ceux qui font les lois, à un membre de la haute Chambre, à un pair de France*. — Trouvez-vous plus convenable de la faire à un député? repartit gravement Mathieu Durand... à un membre de la Chambre basse? » ajouta-t-il amèrement.

Le comte s'aperçut alors de la gaucherie qu'il venait défaire; croyant la Taire oublier par un ton de bonhomie affectée , il s'écria :

« Allons, monsieur Durand, ne jouons pas entre nous une comédie inutile ; vous savez aussi bien que moi comment tout cela se passe, vous êtes du monde. — Je suis du peuple, monsieur le comte, repartit le banquier avec son insolente humilité. — Eh! Qt le comte, à qui ces propres paroles semblaient écorcher le palais, ne sommes-nous point tous du peuple, d'un peu plus loin ou d'an peu plus près, un peu plus haut ou un peu plus bas? Soyons surtout de notre époque, et ne prêtons pas aux choses comnoiunes de

LES MËMOlbES DU DIABLE. 905

la vie une solennité inutile. Somme tome, monsieur Darand, vous convient-il de me rendre, oui ou non, le service que je suis venu vous demander? — Et en quoi consisterait-il, à vrai dire? — A me faire exécuter le contrat que j'ai passé avec M. de Berizy, en prenant à votre compte les huit cent mille francs qui me restent à payer. Vous comprenez, du reste, que toutes garanties vous seraient fournies par moi et que je vous donnerais hypothèque sur la forêt que j'ai acquise. Ce n'est donc, à vrai dire, qu'un prêt hypothécaire de quelques mois que je vous demande. — De quelques mois seulement? dit le banquier, qui, tout en gardant à part soi l'intention de refuser, était charmé d'apprendre les affaires de M. de Lozeraie. Vous êtes donc assuré de pouvoir rembourser d'ici à ce terme? — Parfaitement sûr. Je marie mon fils. »

Cette nouvelle ralluma comme un coup de foudre dans l'esprit de Mathieu Durand le souvenir des premières impertinences de M. de Lozeraie, et il lui répondit en souriant :

« — Ah I vous mariez votre fils? Et sans doute vous vous alliez à quelque famille d'une grande noblesse ? — Non, Arthur épouse la fille d'un marchand. — Ah! la fille d'un marchand? — Mais d'un marchand anglais, d'un homme considérable de la Cité. Vous savez ? en Angleterre, ces alliances sont très-communes, et puis la bourgeoisie anglaise n'est pas, comme la nôtre, sans famille, sans antécédents : il y a dans ce pays ce que je pourrais appeler une espèce de noblesse bourgeoise. — Vous voulez dire de bourgeoisie noble ? — C'est cela, monsieur Durand ; je dois hypothéquer la dot de ma bru sur une de mes propriétés, et, en employant cette dot à l'entier payement de la forêt de M. de Berizy, je rômplirai les clauses du contrat et je me libérerai envers vous. »

Mathieu Durand ne répondait pas. Le comte de Lozeraie attendit un moment, puis il lui dit :

« — Eh bien! que pensez-vous de ma proposition?»

Mathieu Durand se leva tout à coup, et répondit en donnant à Taccent de sa voix et à sa tenue toute la hauteur possible :

« — Je pense. Monsieur, que cette proposition eût été d'abord pins convenablement adressée à M. le marquis de Berizy ; car il est facile de s'entendre entre gentilshommes d'un rang que je dois supposer égal. Et s'il arrive que le gentilhomme de cour craigne de confier certaines choses au gentilhomme campagnard, attendu la différence énorme... d*idées qui existe entre eux, je pense, Monsieur, que la proposition eût été encore plus convenablement adressée au marchand anglais qu'au banquier français, au bourgeois noble qu'au bourgeois du peuple. Voilà ce que je pense. Monsieur. »

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