LES BONS MAGISTRATS
Comme Barnet l'avait annoncé, il lui fallut près de quatre jours pour se procurer les sommes en or que lui avait demandées le baron. Cependant celui-ci était prêt à repartir pour Orléans; il avait envoyé plusieurs fois à la poste pour savoir s'il n'était point arrivé de lettres à son adresse, et Barnet s'était chargé aussi de ce soin. Rien n'était venu. Armand s'étonnait de ne pas avoir des nouvelles de Léonie, selon la promesse qu'elle lui avait fait trans-
mettre par la petite mendiante. Ne sachant que penser de ce silence, il s'était décidé à quitter Toulouse, comme nous Tavons dit; sa place avait été retenue^ par le notaire, à une diligence qa'Armand devait prendre à quelques lieues de la ville pour ne pas être soumis à Tinspection des agents de police qui en surveillaient le départ. Tout était prêt, et il allait quitter la maison de la Périne, lorsqu'il vit accourir ^. Barnet, à qui il avait déjà fait ses adieux.
— On vient de me faire avertir, lui dit le notaii'e, qu'une lettre pour vous était arrivée à mon adresse ; mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on a refusé de me la remettre. — D'où vient-elle? demanda Luizzi. — D'Orléans, dit le notaire. — C'est celle que j'attends, repartit le baron, et il faut l'avoir à tout prix. — Impossible, reprit Barnet ; il paraît que la lettre est chargée et ne peut être remise qu'à vous seul. Si monsieur de Luizzi était à Toulouse, m'a-t-on dit, nous la lui donnerions sur-le-champ, et il lui suffirait de venir la réclamer en personne. — Ce serait dire que je suis venu en cette ville, et je ne le veux pas ; mais je puis vous avoir autorisé à retirer en mon nom toutes les lettres qui doivent m'arriver ici, et cette autorisation, je vais vous la donner. — Elle dira tout aussi bien que vous-même votre présence à Toulouse, et ne sera peut-être pas suffisante , car j'ai présenté inutilement l'autorisation que vous m'avez donnée autrefois. Laissez cette lettre ou plutôt allez la chercher. Que vous importe qu'on sache que vous êtes venu ici, puisque vous n'y serez plus dans une heure ?
La lettre de madame de Cemy était d'autant plus importante pour le baron que probablement elle lui traçait la conduite qu'il avait à tenir, et qu'elle pouvait rendre inutile le mystère de son arrivée et de son départ; il se décida donc à l'aller chercher. Toutefois il chargea Barnet de faire porter à une lieue ou deux en avant sur la route de Paris tout son bagage de voyageur, puis il se rendit au bureau de poste. Dès qu'il y fut entré et qu'il eut expliqué pourquoi il y venait, le commis le regarda d'un air tout étonné en lui disant :
^ Ahl vous êtes monsieur le baron de Luizzi? Veuillez attendre un moment, je vais aller chercher la lettre que vous réclamez.
Le commis quitta le bureau, et Luizzi commençait à s'impatienter de ne pas le voir revenir, lorsque la porte s'ouvrit pour laisser entrer un commissaire de police assisté de deux gendarmes. Depuis son aventure à Orléans, le commissaire de police était devenu pour le baron ce qu'il est pour tant de gens, quelque
tu LBS MAHOIRES du DIABLB
«hoM Û9 répugnant et d*eflirayaiil dont l'aspem Yon9 agaoi les nerfe, comme celui d*nae énorme araignée dont rattoacbement est odieux, comme ce)ui d*an crapaud ou d'un serpent. Luizzi se détourna "oadainement ; mais au même Instant, Il sentit deux larges mains s'appuyer ^uf chacune de ses épanles, et la voix malencontreuse du commissaire lui dit ;
— Je TOUS arrête, Monsieur, comme prérenu de meurtre eur h personne de M. le comte de Cerny.
Le fait de son arrestation ayait atterré le baron, car il avait compris sur-le-cbamp rimpossibrirté où elle le plaçait de venir en aide soit à Léonie, soit à Caroline, sott à madame Peyrol ; mais ce qui eût dû Fépouvanler par-dessus tout lui donna un moment d'espérance. L'absurdité de^ Taccusaiion le rassura, ei, voyant qu'il n'était nnllement question de reniêvement de madame de Cerny, il répliqaa :
— Prenez garde à ce que tous faites. Monsieur I Monsieur de Cerny se porte sans doute aussi bien que vous et moi, et je me soucie peu d'être victime d'une erreur ou plutôt d'une coupable machination et d'une lâche complaisance. — Attachez Monsiearl dit le commissaire de police. — Vous oubliez à qui vous avez affaire! s*écria le baron avec emportement. — Mettez les poucettes à Monsieur! dit le commissaire. — Je proleste contre celle arrestation illégale. --> Faites marcher Monsieur! reprit le magistrat tricolore.
Les gendarmes, ayant vivement appuyé la crosse de leur mousqueton sur les reins, du prévenu, il fallut bien qu'il se décidât à marcher vers la prison où on devait le conduire. Toutefois, il s'arrêta encore :
— Je demande à être conduit immédiatement chez le juge d'instruclion, dit-il au commissaire. — Je vais dîner en ville, dit le commissaire à l'un des gendarmes ; voici l'ordre de réception pour le geôlier. Qu'il ne manque pas de mettre Monsieur au secret le plus absolu I .
i\prés ces paroles, le commissaire, ayant dénoué son écharpe, rentra immédiatement dans la vie civile et alla manger des foies de canard en caisse chez une jolie marchande de bas dont le marî élaii de ses amis. L'impassibilité du commissarre avait singulièrement démonté la confiance de Luizzi en son nom et en luimême; il se rappela que le Diabfe lui avait souvent dit qu'il y avait une puissance qui ne perdait presque jamais de son action sur les hommc"^. £n conséquence, s'adressanl à un des gendarmes aux mains desquels il avait été laissé^ il lui dit :
— Voulez-vous gagner ùix louis? conduisez-moi chez le juge
L8S MtIlOIRBS DU DIABLB. 2.10
dliiifftiMOft. — n 66t géûtn arêe ses dix louis I fit le premier gen*cbtfmé ; il compte probablefflam les trooTer dans quelques cre* Tasses de Sâ future chambre à coucher. — Tais^toi donc, dit lliQtre, qui était du pays et qui emmena son camarade dans un coin de la chambre. C'est un des nobles de la ville ; il a de l'argent, i Ce qu'on dtt, de quoi payer la place du Capitole, et, si tu vent le conduire che2 le Juge dinstruetion, ce n'est pas dix louis qn^il te donnera, mais Tingt-cinq. — Yingt^cinq louis ! dit le pre« mier agent de la force publique, en ouvrant des yeux pins rayon* naots que la plaque de son baudrier. ^ Akrs ça fera cinquante poar nous deux, reprit l'autre. — £h bien I si tu lui proposais cela, toi qni le connais? — Merci; c'est pas à moi qu'il a fait l'offre, ça t6 regarde. •— Que non! que noni il pourrait dire que c'est venu de moi, et f aime autant le conduire fout droit en prison. Allons, rbomme aux cinquante louis, reprit le gendarme en s'adressant à Lnizzi, marchons un peu vite. -— Dires donc, fit l'autre gendarme en s'adressant au baron, il a entendu cinquante lonis, pe grand béia-là, comme s'il y a quelqu'un qui voulût donner cinquante loDis pour une pareille bêtise I rien que d'aller chez le juge d'ins^ traction. — Je vous les donnerais à l'instant même, dit Armand, et avant de sortir de cette chambre. — Ah çà! dit le premier des deux gendarmes, est-ce que vous seriez innocent, par hasard? vous avez l'air si sûr de votre affaire, que je commence à croire... Ta commences à croire, toi aussi, n'est-ce pas? — Ma foi! oui, nous commençons à croire... reprit l'autre. — Au fait, vous pouvez être innocent. — Ça s'est vu. — Et, puisque vous êtes bon enfant, nous allons vous mener chez le juge d'instruction. — Soit, dit l'autre; et puisque nous sommes complaisants, il faut l'être font à fait. Détachons-lui les mains; il faut qu'il puisse gesticuler... — C'est ça, qu'il n*ait pas trop l'air d'un coupable. ^ Qu'il paisse ôter son chapeau sMl rencontre une connaissance. — Et mettre la main à sa poche s'il veut se moucher. v
Lulzzi comprit et mit la main à la poche pour en tirer les cinquante louis, dont il payait les complaisances de messieurs de la geadarmerie départementale. Du reste, une fois le marché conclu, ils y mirent toute la bonne grâce convenable, et, ne pouvant lui faire avancer un fiacre, attendu que le fiacre est chose inconnue à Toulouse, ils firent passer Luizzi par quelques petits détours et le couduisirent enfin chez le juge d'instruction. Le baron fut grande* ment surpris lorsqu'il entra dans l'hôtel du Val par la petite porte qui, dix ans auparavant, l'avait mené chez l'infortunée Lucy. Sa surprise fut encore plus grande lorsqu^on le mena dans le pavillon où, pour la dernière fois, il avait rencontré la marqtiise ; il loi
sembla qu'âne étrange prédestination avait marqué cette visite, lorsqull fut introduit dans ce boudoir où elle s'était si follement donnée à lui. Il y était depuis quelques moments à peine, lorsqu'il vit paraître le marquis lui-même, enveloppé d'une longue robe de chambre. Le marquis du Val était un homme de cinquante ans à cette époque. Vieux libertin usé par la débauche, il avait conservé toutes les prétentions de la jeunesse, et passait plus de temps à sa toilette qu'à ses audiences. Ce n'était que depuis la mort de sa femme qu'il était entré dans la magistrature pour prendre ce qu'on appelle une position. Comme on a pu le voir dans le chapitre précédent, Luizzi n'ignorait pas cette circonstance ; mais elle l'avait si peu frappé , quand Lili la lui avait révélée, qu'il n'avait pas soupçonné un moment qu'il pût être appelé à paraître devant M. du Val. A peine le marquis fut-il dans le boudoir, qu'il fit signe aux gendarmes de se retirer et qu'il dit à Luizzi :
— Il a fallu que ce fût vous, baron, pour que je vous reçusse, attendu aue j'ai à m'habiller pour aller dîner chez notre premier président, et qu'il me reste à peine une demi-heure ; mais entre vieux amis et entre parents on agit sans façons, et vous allez me permettre de continuer ma toilette.
Il sonna, et un valet de chambre apporta *out ce qui était nécessaire au juge pour s'habiller en dandy.
— Ah çà! dit-il au baron, vous venez donc pour cette afiEaire de M. de Cerny? Comment I après avoir enlevé la femme, vous tuez le mari? ceci passe la permission. — Voyons, marquis, dit Luizzi, est-ce que cette accusation d'assassinat est véritablement portée? — Non-seulement portée, fit le juge en passant des bas de soie, mais encore assez bien prouvée. — Comment, prouvée! M. de Cerny est donc mort? — Si bien, repartit le magistrat en mettant son pantalon, qu'il a été trouvé, percé de deux balles, dans un petit taillis près de la grande route et à une demi-lieue environ de Sar... près Bois-Mandé.
Cette révélation stupéfia le baron, car il se rappela la fignre que Satan avait prise pour l'accompagner précisément en cet endroit; et il frémit de penser que c'avait pu être une de ses ruses pour le perdre tout à fait.
Q restait muet et accablé, lorsque le juge, qui tendait ses bretelles et sanglait son pantalon avec une joie particulière, lui dit d'un ton dégagé :
— Tiens I vous avez là un pantalon bien fait, oh ! un pantalon fait comme un ange. Qu'est-ce qui vous habille à Paris?
Luizzi, qui n'avait pas entendu, releva la tête de l'air d'un homme atterré, et dit au marquis du Val :
— Quoi 1 on a troavé le comte mon près de la grande ronte? — Oui, oui, fit le juge.
Et, se tournant vers son valet de chambre, il lui dit :
— Je n'ai jamais pu avoir un pantalon comme ça. Qui est-ce qui TOUS habille donc, Luizzi? — Je ne sais, répondit celui-ci, qui était fort peu à ce genre de conversation. -^ J'en suis fâché, reprit le magistrat, je donnerais beaucoup pour savoir le nom et l'adresse de ce tailleur-là.
Ce n'était pas pour rien que le baron avait vu le monde par les yeux du Diable; aussi espéra-t-il de cette circonstance plus que de sa non-culpabilité, il répondit :
— Attendez donc... c'est Humann, je crois, que s'appelle mon tailleur. —Tu te souviendras de ce nom-là, dit le juge au valet de chambre, pendant qu'il mettait sa cravate et que Luizzi reprenait : — Mais enfin, à supposer que le comte eût été véritablement tué, pourquoi est-ce moi qu'on en accuse? — Parce que l'amant de sa femme était celui qui avait le plus d'intérêt à se débarrasser du mari. — Est-ce que vous me croyez coupable de ce crime ? — C'est ce que j'ai dit. J'ai parlé d'un duel sans témoins, et la circonstance en valait la peine; mais ceci resterait à prouver. Et d'ailleurs il y a une circonstance accablante : on a trouvé deux épées à côté du marquis, et il a été tué d'un coup de feu ; ce qui semblerait prouver que, si le duel a été arrangé avec vous sur l'impériale, il a été prévenu par un assassinat. — On a donc vu M. de Cerny sur la route de Bois-Mandé? s'écria Luizzi en se levant. — Comment! si on l'y a vu? Vous avez fait quasi une demijoamée de route avec lui.
Le baron comprit alors qu'il avait été entraîné par Satan dans un piège où il devait périr. U se détourna pour cacher la pâleur qu'il sentit se répandre sur son visage et qui eût pu être interprétée comme une preuve de son prétendu crime. Ce mouvement avait été si violent que le juge le regarda et que, s'arrètant à son tour, il s'écria :
— En vérité, voilà un habit admirable 1 Est-ce que c'est Humann qui vous fait aussi vos habits ?
Armand ne répondit pas.
Le juge, continuant son admiration , montra Luizzi à son valet de chambre, en lui disant :
— Vois comme c'est coupé ! ça ne fait pas un pli ; et puis, ce n'est pas engoncé comme les habits qu'on me fait à Toulouse, n faut absolument que j'aie ce tailleur-là.
Armand avait entendu, et, se retournant avec indignation vers le marquis, il lui dit :
m LB8 MÉMOIRES DO DIABLE.
— EttrCè p^m eelt que tous m'arez raça, marquis ? est-^e là ce
qae je devais attendre de vous?
Le magistrat, rappelé ainsi à ses devoirs, mais ne quittant pas eependant de l'œil l'habit parfait de i'aecasé , loi répondit sèchement : ^
•^ Écontes dene, baron, ]e snis eliargé de l'instrnctîen de yoCre afiSaire ; je snis fàehé de vous le dire, tontes les présomptions sont contre voas, même ia conversation que nous venons d*aToir ensemble, car elle avait son bnl, je veus prie de le croire ; el assurément y si Tens n*aviez pas été eonpiable , vens anriec ea Tesprit plus présent pour répondre aux questions, peut^-^tra InsidfeQses, que Je vous faisais.
Luizzi comprit de quel ^1e assec grossier le juge voulait coavrir la sotte légèreté de ses paroles ; et, bien eonvaincu qif il nV vait rien de bon à espérer de cet liomme sll ne flattait sa ridicule manie, il lui répondit :
~ Oh ! mon cher du Tal, si vous aves pris la colère aseecnatarelle d*un tN)nné(e homme pour le trouble d'an criminel , Je sois tout prêt à vous montrer que le remords ne me domine pas aa point de me faire oublier une chose aussi importante que le soin de ma toilette. Comme je vous l'ai dit, c'est Humann qui m'habille complètement, c'est certainement ce quil y a de mieux à Paris, et , si vous voulez, je vous donnerai une lettre pour lui ; je sais une de ses bonnes pratiques, il a des égards pour moi et fi soigne particulièrement les personnes que Je lui envoie. — Apporte de quoi écrire, dit le magistrat à son valet de chambre. N'oubliez pas Tadresse, mon cher baron. •— Non, dit Luizzi en pliant ia lettre et en la remettant au marquis qui lut la suscription : A monsieur Humann, rue de Richelieu.
Le marquis était complètement habillé ; il avait donné à ses cheveux une inclinaison convenable, précisé fouvertufe d^ son gilet, assuré les enloumuTes de scn habit, et il mettait ses gants, lorsque le baron lui dit :
— Ah 'çà , moh cher , service lïour service ! Tespère que voui allez me signer un ordre de mise en liberté immédiate. — Moi f s'écria le magistrat, est-ce que je le puis f Vous êtes, mon cher, sons le poids d'une accusation capitale. — Pourquci miavoir reçu alors? dit le baron. — C'est mon devoir d'écouter les accusés, dit ie juge; il me semble que je l'ai plus que rigoureusement rempli, puisque je ne devais vous interroger que dans les vingt-quatre heures qui ont suivi votre arrestation. 15'ailieurs , mon ctier, vous ne m^avez pas allégué un seul fait en votre faveur '; tout ce que je puis faire, c'est qu'on ait les plus grands égards pour votre fieeilioa*
LfiS MÉMOIRES DO DlÂbLS. iaè
Appelez les gendarmes , ajoata-t-il en s'^adressânt â son Talet do chambre. — Mais ce que vous me dites là est infâme \ s'écria le baron.
Ijd marquis avait mis ses gants et tenait son chapeau ; il se redressa et répondit sévèrement :
— N*aggravez pas votre posUîen par des outrages que je serli forcé de punir. — Vous I s'écria Luizzi exaspéré et se rappelant en ce moment ce qu^avdit été le marquis du Val et ce qa'il était encore, se rappelant à la fois madame deCrancé, Lucy et la petite Glle de ctiez la Férine ; vous 1 s*éeria-tMl, misérable 1 Vous qui ayez fait profession de tous les vices I
Les gendarmes parurent.
^ Gendarmes 1 s'écria le marquis arec tolère, emmenea l'ac* casé, et qu'il soit traité avet la dernière sévéfité !
Puis il sortit. Les deux gendarmes emmenèrent LulEzi tellemeiit accablé quM, traversa une partie de la ville de Toulouse :$ans re* marquer la curiosité de totxs ceux qui le rescoatraient et le reconnaissaient.
XXXTÏII
Si fou veut !)1en se rappeler les cireonstanees tppufentes de ht rencontre de Luizzi avec )e Diable sous ht Ûgure de M. de Cerny, on comprendra aisément Pépouvante qui dut s^mparer du malheureux Armand lorsqu'il se trouva seul enfermé dans le cacttot où Pavait fait mettre la bonne recommandation de son cousin, le ma^ quis du Val. Aux yeux de tous, il s'était élt>ig<né de la diligence avec un voyageur qui n'avait pas r<»paru. Ce voyageur était pour tous le comte de Cemy ; il Vêtait surtout pour le poète qui lui avait demandé son nom, et à qui Satan avait répoodn celui*là. Le baron était au secret depuis huit jours, depuis huit jours il avait été séparé do la vie des autres hommes, et, pendant tou; ce temps, chaque heure, chaque minute, chaque seconde avait eu toute sa durée. Pendant les trente-cinq ans qu'il avait vécu, jamais Luizzi n^avait eu un aussi long espace de temps pour la reflexion. Pour la première fois, «depuis dix ans qu*il avait accepté Théritage infernal de son père, il avait pu se demander longuement pourquoi sa vie avait été si extraordinaire, et, pour ainsi dire, emportée dans un tourbillon d'événements qui Tavait toujours maîtrisé; comment le pouvoir surnaturel dont il était doué n'avait bit que
le précipiter dans une saite de mailhenrs dont ce ponvoir semblait devoir le garantir. 11 se demanda alors si cette histoire de la Genèse, qai condamne Thomme au malheur du moment qu'il a touché à Tarbre de la science du bien et du mal, n'était pas la plus sublime des vérités, et s'il n*en était pas une preuve vivante, lui qui avait voulu pénétrer plus avant qu'aucun autre dans cette redoutable science.
An milieu de ces réflexions, il lui prenait de soudaines envies de savoir ce qui se passait au dehors de ce cachot où il était enfermé. En effet, il pouvait voir et entendre dans les lieux où Ton décidait de sa vie et de celle de tous les êtres qu'il aimait encore. Pourtant il hésitait à le faire, tant il reconnaissait enfin que les révélations de Satan n'avaient été pour lui qu'une clarté funeste qui l'avait incessamment égaré dans sa route ; et, malgré la terreur où il était de son honneur perdu et de sa vie compromise, malgré les craintes qu'il éprouvait pour sa sœur, pour Eugénie et pour madame de Cerny, abandonnées à de pressants dangers, il résista à la tentation, et le talisman infernal ne fut plus agité par lui. 11 ne le fut ni durant ces huit jours ni pendant ceux où il dut reparaître plusieurs fois devant les juges instructeurs. Probablement cette bonne résolution eût tenu contre le désespoir même dont il était obsédé, si deux lettres n'étaient venues de l'extérieur lui révéler de nouveaux malheurs et de nouveaux crimes. La première qui lui fut remise était celle qui avait amené son arrestation et que le marquis du Val consentit à lui communiquer comme pièce du procès, une fois que l'instruction fut achevée. La seconde était l'histoire qui lui avait été promise par l'homme de lettres de la diligence et qui avait été retenue aussi comme preuve» parce qu'elle commençait par cette phrase accablante contre Luizzi : « Au moment où je vous ai laissé sur la route de Bois- Mandé, seul et avec M. de Cerny, etc. » Une fois dans sa prison, Luizzi mit de côté cette lettre qu'il jugea devoir être fort peu intéressante, et il lut celle de madame de Cerny.
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DÉNOUMENTS.