TOME ui. i
l\H LBS MÉMOIRES DO DIABLE.
M. FéllK parai recmoillir un momeni ses souTeairs, ^3 il reprit d'ane voix ferme et décidée :
« — En 4789 j'étiis négociant à Marseille ; mes affaires avaient été irès-briHaales jusqu^à ce moment. J'étais marié à une femme qni m'arait donné deux ûls. L*an était Âgé de quatorze ans à cette époque, Fautre de ireize. »
Mathieu Ikirand et M. de Loeeraie firent un mouvement.
« -^ Ne ni*iA4erronipez pas , Messieurs , reprit M. Féilx d*nn ton absolu : c*est une bîstoire déjà si vieille tque je pourrais m'y perdre, si je ne la racontais comme (I me convient. L'alné de ces fils était depuis quatre ans en Angleterre , où 11 faisait son éducation. Je le tiestlnais au commerce, et je voulais qu'il connût de bonne fieure un pays qui était, surtout à cette époque, notre modèle en industrie. Le second commençait ses études dans un des collèges de Paris. Comme beaucoup d'autres, je ne m'a4annai point des commencements de la révolution de 89; mais les événements se pressant et ma fortune menaçant de périr dans cette grande catastrophe , Je fis passer près de cent mille francs en Angleterre en les plaçant sur la tète de mon fils atné , et je fis revenir le plus Jeune de Paris ; car l'avenir s'assombrissait tous les jours de plus en plus. Vous savez. Messieurs, à quels excès furent poussées, à cette époque , les passions révolutionnaires. J'appris que j'étais désigné comme un aristocrate, caria fortune était alors, comme aujourd'hui, une aristocratie. Peut-être aurais^e bravé les chances d'un jugement où j'aurais été exposé seul ; mais je tremblai devant l'idée d^une de ces horribles émeutes dont Marseille avait été déjà le théâtre, et qui pouvait pénétrer dans ma maison et y égorger sous mes yeux ma femme et mon fils. Je pris mes mesures en conséquence : je fis passer tous les fonds dont je pouvais disposer chez M. de Favieri, le père de celui que vous connaissez, trèsjeune homme alors et qui n'habitait pas Gènes à cette époque ; puis, un jour du mois de février 1793, je m^embarqnai secrètement avec ma femme et mon fils , et je les conduisis à Gènes. Mon absence ne devait pas être longue, mais elle le fut assez pour que mes ennemis l'apprissent, et je fus immédiatement porté sur la liste des émigrés. On saisit mes biens, on me condamna à mort. Une pareille condamnation était peu de chose pour un homme qui se troUTait à l'abri de l'échafaud. On alla plus loin. On '\emaDda une liquidation de ma maison de commerce ; et , commb tous les biens que je possédais étaient séquestrés, il fut facile d'établir une ftUttitb, et cette faillite, aidée de mon départ , amena aisément ma MMatiiûiBtkMi cètfifne banqtttteutier frauduleux. Je voulus rentrer en France pour faire lelafier «0 Sagement de ééshonneor, au risque
de Toir s'exéenCer eelui qui menaçait ma tète. Les larmes de ma femme et les conseils de M. de Favieri m*en détournèrent, et je me décidai à partir pour la Nouvelle-Orléans, afin d'y arriver avant Ut BOQvelIe de ma condamnation et de ne pas livrer à ceux qui m*a^ vaient déponillé et déshonoré les sommes considérables qui m'é<taient dues^par les principaux négociants de cette ville, qui me connaissaient personnellement : car c'était le troisième voyage que Je faisais en Amérique. Cependant ce fut durant mon court séjour à Gênes que j*ens occasion de rencontrer M. de Loré et de lui prêter diverses sommes. En effet, M. de Loré était un gentilliomme d'Aix, qui, comme tant d'autres, avait fui une condamnation capi<tale en emmenant avec lui sa fille, &gée de quinze ans à peu près à cette époque, et un Jeune homme de grande famille, orphelin, le dernier rejeton de sa race, et dont lui, M. de Loré, était le tuteur. €e jeune homme s*appelait Henri de Lozeraie.... Ne m'interrompez pas, Monsieur, dit M. Félix au comte, qui avait fait un mouvement. Je partis donc en laissant & Gènes ma femme et mon fils , alors âgé de dix^ept ans , sous la protection du vieux M. de Favieri et de M. de Loré , et après avoir dit à mon ffls aîné d*at^ tendre de ma part de nouvelles instructions... »
^ Il faut vous dire, fit le Diable en s'interromprait, qoe depuis le commencement de ce récit Mathieu Durand et M. de Lozeraie avaient plusieurs fois tenté de l'interrompre en jetant des regards suppliants sur le vieux M. Félix; mais le vieux M. Félix les avait contenus, soit en leur ordonnant le silence comme je vous Tai dît, soit par la seule autorité de son regard. Les deux auditeurs étaient pâles, tremblants; ils tenaient la tète baissée et ils n'osaient plus même se regarder l'un l'autre.
Le Diable avait mis dans cette interruption une intention que Luizzi avait devinée : il attendait une observation de i^hommede lettres; mais celui-ci, si prompt à interrompre le commencement du récit, ne semblait plus maintenant occupé que d'en apprendre le dénoùment.
Satan reprit, en laissant la parole à M. Félix :
« — Beaucoup d'événements inutiles à vous rapporter, la diAeulté des communications à une époque de guerre générale, m'empêchèrent de terminer mes affaires aussi rapidement que je l'avais espéré. Je ne pus donner des nouvelles de moi à ma famille ni en recevoir d'elle, et ce ne fut qu'au bout de quatre ans que je fus libre de revenir en Europe. J'allais partir, lorsque je reçus une lettre de lil. de Favieri le fils, de celui que vous connaissez enfin, et qui m'annonçais de singulières nouvelles. Une maladie endémique avait désolé Gênes. M. de Loré était morti le jeune de Lo-
zeraie aussi, ma femme était morte, et mon fils, après avoir retiré en son nom tous les fonds que j'avais déposés chez M. de Favieri le père, s*était enfui avec mademoiselle de Loré. Tous ces événements étaient arrivés avant son retour auprès de son père, qui lui-même, me disait-il, venait de succomber à la même fatale maladie qui m^avait enlevé ma femme. Frappé au cœur par ces déplorables nouvelle^, je partis pour rAngleterre afin d*y retrouver au moins mon fils aine ; mais j'appris que lui aussi s'était fait rendre un compte exact des capitaux placés sur sa tête et qu'il avait quitté TAngleterre en disant qu'il allait me rejoindre en Amérique. J'y retournai, et de là je fis prendre de toutes parts, dans tous les pays du monde où je pouvais atteindre, des informations sur Léonard Mathieu, mon fils aine, et Lucien Mathieu, mon fils cadet; car je m'appelle Félix Mathieu ; mais jamais on n'a entendu parler nulle part de ces deux noms. Maintenant, vous, monsieur Mathieu Durand, et vous, monsieur le comte Lucien de Lozeraie, pouvez-vous me donner des nouvelles de mes deux enfants? — Mon père I mon pêrel » s'écrièrent les deux frères en tombante genoux devant le vieillard, qui s'éloigna d'eux.
— Gomment! à genoux! s'écria le poète, ils se sont mis tous deux à genoux? — Oui, vraiment, fit le Diable, comme vous dans une reconnaissance dramatique, ni plus ni moins qu'au théâtre de la Porte Saint-Martin ou de la Gaîté. — Et quelle est la morale que tire de ceci M. de Cerny? reprit le poète. — • Pas d'autre que celle qu'en tira le vieux M. Félix lui-môme, lorsque, s'éloignant, il s'écria d'un ton irrité :
« —A genoux, orgueil et vanité ! c'est là votre place ! A genoux ! vous qui, dévoré de la soif de la richesse, envieux de ces hommes que vous aviez vus grandir autour de vous par le travail et l'économie, avez voulu vous placer plus haut qu'eux tous, et qui, pour rendre encore plus éclatante l'élévation de votre fortune , avez i[maginé de la faire partir d'aussi bas que possible ; qui, ambitieux d'un nom dont vous ne devriez l'éclat qu'à vous seul, avez renié celui de votre père en lui laissant une tache d'infamie qu'il vous était si facile d'effacer! A genoux aussi! vous qui, enivré de la vanité d'un grand nom et ne pouvant vous en faire un, avez volé celui d'un autre et vous en êtes paré ; vous qui aviez aussi renié le nom de votre père, qui n'avait compromis ce nom que pour vous sauver! A genoux tous deux! c'est votre place, et il ne vous manque, dignes frères que vous êtes, que de vous relever pour aller vous égorger l'un l'autre. Allez maintenant, je ne vous retiens plus 1 »
Le poète ne disait plus rien. Le Diable reprit :
— Si vous faisiez de la comédie actuelle , Monsieur, je vous raeonterais bien la scène qui suivit cette reconnaissance : la rage de ces deux hommes qui s'étaient vus humilier Tun et Tautre, en face Tun de Tautre, leur embarras et leur rage encore plus cruelle lorsqu'il fallut s'embrasser par Tordre de leur père. — Et leur père leur a-t-il pardonné? dit le baron.— Plus que vous ne pouvez croire, repartit le Diable, car il a couvert la faute de ses fils de son silence ; il n'a raconté qu'à M. de Favieri, de qui je la tiens, la vérité de cette singulière histoire, et, si je vous l'ai répétée moi-même, j'avoue que c'a été surtout pour vous prouver ma thèse et pour vous montrer que ni les caractères, ni les événements, ni les mœurs ne manquaient à la comédie , s'il était possible de la faire. — Et comme cela se pratique dans toute bonne comédie , tout a été scellé^ sans doute, par le mariage de M. Arthur de Lozeraie et de mademoiselle Delphine Durand? reprit Luizzi. — - Oh! que non! fit le Diable ; la réconciliation n'a pu aller jusque-là. Grâce au secret que leur a promis leur père, nos deux héros ont gardé leur position respective : Mathieu Durand est toujours Mathieu Durand. Il parle toujours de l'obscurité de son origine , de la fortune qu'il a été obligé de gagner d'abord sou à sou et de rétablir ensuite sans le secours de personne, de son amour pour le peuple dont il est sorti, de l'éducation qu'il s'est péniblement donnée ; et je ne doute pas que, pour soutenir son rôle jusqu'au bout, il ne finisse par marier sa fille, en la dotant magnifiquement, à quelque homme qui, comme lui, se sera fait un nom à la force du poignet.
Le poète ne dit rien, mais Luizzi s'écria :
— Qu'eniendez-vous, s'il vous plaît, parla force du poignet? — Ma foi, repartit le Diable en riant, j'entends toute fortune qu'on ne doit qu'à soi seul. — Môme une fortune littéraire? fit le baron en guignant le poète. — Hé ! pourquoi pas? repartit Satan ; il me sentie que, par la littérature dont on nous inonde avec tant de profusion, la force du poignet est une des premières qualités de l'homme de lettres.
Mais le poète n'entendait plus, et le Diable reprit complaisamment :
— Quant à M. de Lozeraie, il est toujours M. de Lozeraie, plus bouffi que jamais de l'antiquité de sa race, d'autant plus impertinent qu'il peut croire qu*on en doute, et, malgré sa haine pour la révolution de Juillet, tout à fait rallié à la nouvelle dynastie, qui, n'étant pas très-riche en grands noms, vient de l'appeler à la cbambre des pairs.
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XXXYI
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Côtnme le Diable finissait son réeit, là dfligenee s*arfêU. Lniiri âtait écouté volontiers cette histoire. Elle semblait en effet si étrangère à ses propres affaires, qnll n^épronva point cette appré* hensîon qae lui causaient d'ordinaire les confidences de Satan. Après toutes les observations folles et burlesques dont rhomme artistique avait accompagné cette anecdote, Luisii s'attendait à lai voir entamer, sur le dénoûment fort extraordinaire qui les con« eluait, des réflexions qui ne le seraient pas moins et une tl)éorie littéraire à son usage particulier ; mais il fut très-surpris de Itti voir garder un absolu silence sur ce quil venait d^entendre racon^ ter. Seulement il demanda au conducteur le nom du vfllageoù ils se trouvaient, et, celui-ci lui ayant dit qu*il était à Sar..., le poète donna Tordre aussitôt de décharger ses malles. Le eonducienf fat étonné de cet ordre, et, avant d*y obéir, il consulta sa feuille et répondit :
— Mais Monsieur a pris sa place jusqu'à Toulouse. — Et je l'ai payée jusque-là, ce me semble I Maintenant il me plaît de des^ cendre ici. —Nous sommes à trois lieues du château de Mathieu Durand, dit tout bas Satan au baron pendant qu*ils s'éloignaient en précédant la diligence. — Bah ! et que va-t-il y faire t — Profiler du secret qu'il connaît pour tâcher d'amener le banquier à lui donner sa fille en mariage avec quelques-uns des millions qu'il a rattrapés.— Oh I fît le baron, mais c'est une infamie. — Tu oublies, maître, qu^en sa qualité d'homme de lettres, ce monsieur a droit de piller les Idées des autres. — 11 les choisit bien mal I — - Tu es trop modeste. — Moi? — Toi ; car il ne fait pas autre chose quô ce que tu as voulu faire faire jadis à Gustave et & Ganguernet. Ce ix'est pas dans un autre but que tu leur as fait le récit des aventures de madame de Marignon. Vois quelle gloire est la tienne I le Diable en est réduit à t'imiier pour mal faire.
Le reproche tombait juste; aussi Luizzi ne daigna- t-il pas y répondre. Toutefois le nom de madame de Marignon lui rappela la rencontre du vieil aveugle et, par suite, tout ce qui avait précédé la fuite d^Orléans jusqu'à l'instant où il allait interroger le Diable sur le compte de madame Peyrol. Il marchait donc côte à côte avec Satan, songeant sérieusement à trouver un moyen de prévenir les
fBîHgtxéi9 par lesquelles Gustave dé Bridely poarriiî eftifiMier 1* reeoQAaîssaiice de la filTe de madame de Caniy^ et Bé tachanl s'il devait s*en rapporter à )tii-méme ou demander des écHiIrcrtssemeiitil à son esclave, lorsque tout à coup le poëie l'appela d# loi» en criant : « Ehl monsieur le baron! monsieur de Lniiall» Cèloi*ef s'arrêta. Le poète s*approcha et lui dit :
— Monsieur de Luizzi, je vous avais promis de veos rappeler les circonstances de notre première rencontre, et o*était à Bois<« Mandé que je devais vons faire le récit de cette histoire. Vous y trouverez le mystère d'une existence encore plus étrange peut-être que celle de M. de Lozeraie et de Mathieu Dorand; si vous vonlea bien me le permettre, je vous renverrai à Toulouse. — Je la recevrai avec plaisir, dit le baron assez froidement.
Le poète s'éloigna, et le baron continua la route à pied.
— Mais quel est donc ce monsieur, dit-il an Diable. — Comment 1 tu n'as pas reconnu encore une de tes vieilles connaissances? — Ce monsieur? — Le fatal Fernand, le héros du lit du pape, le ravisseur de Jeannette, à qui tu as servi de témoin... — Ah, oui! je me souviens, flt Luizzr^ et voilà sans doute ce quMl voulait me raconter à Bois-Mandé. ~ Il y aurait probablement ajouté la suite de ses aventures avec Jeannette, et, comme tu as maintenant plus de temps à perdre que lorsque tu seras à Toulouse, je puis te la dire. — Je n*en suis pas ourleux, et je suppose que maintenant tu vas me quitter. Tu n'as sans doute plus personne à endoctriner à côié de moi? — J'ai fait tout ce que je voulais. Seulement il me semble que tu pourrais être plus poli envers moi, monsieur le baron, car, te voyant si peu disposé à m*entendre sur ce qui t'intéresse, j'ai eu grand soin de te choisir une histoire qui ne te regarde nullement. — Ce sera donc fa première fois que la parole ne m'aura pas été fatale? — Qui sait? dit te Diable en riant. — Va-t'en I s'écria Luîzzî ; je ne veux plus t'écouter.
Le Diable disparut, et Luizzi poursuivit seul sa route, pensant à son aise à tout ce qu'il pouvait#avoir à faire. II se remit en présence de ses obligations. II avait en ce moment trois femmes i sauver de la position fâcheuse où il les avait mises : c'étaient madame de Cerny, Eugénie Peyrol et Caroline. Luizzi regrettait vivement de ne pas pouvoir s'arrêter à Bois-Mandé, pour aller jusqu'au château de madame de Paradèze, et la prévenir que la fliie qu'elle pleurait depuis si longtemps était enfin retrouvée, puis pour loi faire part du malheur arrivé à sa nièce; mais sa présence à Toulouse était indispen>able. Il se trouvait dans un dénùment qui ne lui permettait pas d'agir d'une manière rapide et convenable. Cependant^ il crut devoir écrire à madame de Paradèze afin de lai
apprendre réyénement heureux qui lui avait fait découvrir mademoiselle de Gauny dans la prétendue fille de Jérôme Turniquel; mais le temps qui lui manquait pour s*arrôter lui manquait pour écrire, et il se décida à attendre son arrivée à Toulouse pour envoyer cette lettre. -
Pendant qu'il réfléchissait ainsi et prenait ses mesures, il s*aperçut que le jour commençait à baisser et qu'il était très-éloigné de la voiture, qui n'arrivait pas. Il était près d*un taillis assez épais, et déjà plusieurs hommes d'assez mauvaise mine avaient passé et repassé devant lui. Il ne craignait pas les voleurs, mais les agents de police. Ce qui Talarma surtout, c'est qu'il lui sembla que la figure de l'un de ceux qui avaient passé le plus près de lui ne lui était pas inconnue. En conséquence, il retourna du côté de Sar... Bientôt il entendit le bruit d'une voiture qui roulait avec rapidité, et, s'imaginant que c'était la diligence qui arrivait, il s'avança jusqu'au milieu de la chaussée. C'était une chaise de poste, derrière laquelle était assis un petit garçon qui sauta à terre dès qu'il vit le baron et qui lui dit :
— Le conducteur m'a envoyé courir après vous et l'autre monsieur, pour vous dire que le timon de la diligence s'est cassé en sortant du village et qu'on ne pourra guère partir qu'au milieu de la nuit.
Ce contre-temps, qui retardait l'arrivée du baron à Toulouse, lui donnait quelques heures pour écrire à madame de Paradèze. Il reprit donc le chemin du village qu'il venait de quitter, tandis que l'enfant tournait à droite et à gauche en disant :
— Mais où est donc l'autre voyageur? — Ma foi! lui répondit Luizzi, celui-là est au diable, et tu seras bien adroit si tu le rattrapes. — C'est égal' je vais continuer à courir. — Tu courras longtemps. — Que non ! fit l'enfant ; je rattraperai la chaise de poste et je dirai au postillon de le prévenir. Je vais profiter de la montée où il est à présent et où ils ne vont pas vite.
Sans attendre de réponse, le pelait bonhomme se mit à courir de toutes ses jambes, tandis que Luizzi regagnait paisiblement le village en faisant dans sa tète sa lettre à madame de Paradèze. Une fois arrivé à l'auberge où tous les voyageurs étaient descendus, il demanda une chambre et tout ce qu'il fallait pour écrire, puis il s'enferma. Au bout d'une heure à peu près, il entendit frapper à sa porte, et le maître de l'auberge parut le bonnet à la main.
— Pardon de vous déranger, Monsieur, lui dit-il, mais à quelle distance avez -vous rencontré le galopin qui a été vous dire de revenir ? — A une grande demi-lieue à peu près, à côté d'un taillis pssez sombre, et, je crois, très-mal habité. — C'est que c'est mon
fils, et il n'est pas revenu encore ni l'autre voyageur. — Je Favais prévenu que celui-ci avait beaucoup d'avance , mais il a voulu absolument courir après la chaise de poste et charger le postillon de la commission. — Ah ! c'est donc ça? fit l'aubergiste ; le drôle aura rattrapé le postillon, qui lui aura permis de monter sur le troisième cheval, et il est capable d'avoir poussé jusqu'à Bois- Mandé. Peut-être bien aussi que les gens de la voiture de poste se seront chargés de conduire le monsieur au premier relais, car je crois qu'il n'y avait qu'une dame dans la berline. — C'est probable, dit Luizzi, qui voulait se débarrasser de l'aubergiste. — — Pardon de vous avoir dérangé, dit celui-ci en se retirant.
Et Luizzi continua ses lettres. Il était à peu près minuit lorsqu'on se remit en route. Quatre heures après on était à Bois- Mandé. Luizzi quitta sa place pour chercher quelqu'un par qui il pût envoyer sa lettre à madame de Paradèze. Le premier postillon auquel il s'adressa lui dit :
— Je ferai votre commission, donnez-moi votre lettre; je vais demain au matin conduire chez madame de Paradèze la chaise de poste qui est arrivée ce soir.— Ah I fit Luizzi avec étonnement ; et qui est-ce qui occupe cette chaise de poste? — Une dame toute seule, une drôle de dame, allez, que j'ai reconnue tout de suite malgré ses chapeaux et ses voiles, une dame qui a été autrefois servante dans cette auberge. — Qui ça? fit Luizzi étonné, Jeannette? — Tiens! vous la connaissez? — Oui, je l'ai vue il y a quelques années en passant par ici. Mais qu'a-t-elle à faire chez madame de Paradèze ? — Oh 1 je ne sais pas, il y là-dessous un tas d'histoires. C'est le vieux bonhomme qui l'avait placée dans la maison, ici.
Et comme Luizzi allait s'étonner de cette nouvelle rencontre, il entendit le conducteur dire à un voyageur :
— Ma foi, tant pis pour ce monsieur 1 il se sera arrêté dans quelque maison de paysan en voyant que nous n'arrivions pas, et nous aurons passé sans qu'il s'en aperçût. — Mais on ne peut laisser ainsi un honnête homme à moitié chemin^ répondait l'officieux voyageur. — Bon, bon 1 il aime la promenade, fit le conducteur; i! se promènera en attendant une autre diligence. D'ailleurs peut . être a-t-il pris la voiture Laffitte et Caillard qui nous a dépassés pendant que je faisais raccommoder mon timon; et, après tout, je suis de quatre heures en retard. Allons, bu! postillon, à cheval et au galop I
Puis, s'adressant à un autre postillon, il lui dit :
— Voyons, toi qui conduisais la berline de poste, as-tu vu ce monsieur? — Eh non I je vous l'ai dit : Chariot, qui était derrière,
22e LES MEMOIRES DU DIABLE.
est desoendn parler avec le premier. J*ai filé pendant oe temps-li. Arrivé au pied de la montée, je suis entré un moment au bouchon de la mère Filon» tandis que mes bètes montaient au pas. C*est alors que le petit Jacob a accouru après moi, a rattrapé la berline, et a dit à la dame qui Toccupait de prévenir le postillon. Puis il est revenu chez la mère Filon, où il y avait une noce et où il aura passé la nuit. — £t tu n*as vu personne sur la route? — Personne. — Au diable alors le voyageur I fit le condacteur, et en route ! Allonst hu 1 postillon, à cheval I
Luizzi, qui ne se souciait pas qu'on lui demandât des nouvelles du voyageur disparu* remit sa lettre avec une bonne gratification au postillon et se hâta de remonter en voiture* On partit, et il arriva à Toulouse sans autre accident. Dès qu*il y fut arrivé, il se rendait dans une petite maison garnie qui jouissait d'une assez mauvaise réputation, mais dont la propriétaire avait en même temps un renom de parfaite discrétion. Lorsqu'il s*y fut fait donner une chambre» il écrivit une lettre et fit appeler madame Périne, la maîtresse du logis, qui arriva aussitôt, et qui, après avoir fait la révérence, lui dit ;
— Que veut Monsieur? ^ Quelqu'un de sûr pour aller porter une lettre» -- J'ai mon fils qui est muet comme une muraille. — Puis je voudrais que vous pussiez m*avoir des habits autres que ceux-ci.
On n*a pas oublié que Luizzi avait quitté Paris en habit de visitée A Fontainebleau, il n'avait guère eu que le temps de se procurer une large redingote et un manteau. A OrléanSiil avait quitté Tun et TautrCi et, surpris par M. de Cerny, il s'était enfui toujours avec le même habit. A la demande du baron, madame Périne répondit i
— Quel tailleur faut-il envoyer chercher? Si Monsieur ne connaît pas la ville, je puis lui choisir ce qu'il y a de mieux. — - Je voudrais avoir des habits tout faits, je désire ne voir personne. — Excepté votre notaire, M. Barnet, â ce qu'il parait I dit madame Périne, qui avait lu la suscription de la lettre que Luizzi lui avait donnée. — Qui vous a dit que Barnet fût mon notaire? — Rien, oh I rien.i. c'est que, lorsque Ton appelle un notaire, c'est ordinairement son notaire. — M. Barnet ne peut-il être mon ami ? — Si c'est ça, je me suis trompée, fit madame Périne en se retirant. •^Voyons, dit le baron en arrêtant Tbôtelière, est-ce que vous croyez me reconnaître? — Moi? pas du tout, repartit madame Périne ; je vois bien^ue monsieur le baron ne veut pas être reconnu. -* Quoil s'écria Armand, vieille sorcière, tu ne m'as pas oublié? •-* Hé I que voulez-vous ? monsieur Armand, e'est une dea quali^
LBS MÉMOIRES DU DIABLB. )27
tes de Tëtat d'avoir bonne mémoire; H faut pouvoir distinguer lie babituës des oiseaux de passage. D^ailieurs )*ai votre figure dans la tète de père en fils. Le vieux baron a passé de bonnes nuits icû — Mon père? — Hé oui*dal On peut vons conter ça, miûntenam qu'il esi mort et que vous n'irez pas lui dire en face t « Je puis bien aller chez la Périue, vous y alliez bien, vons. > C'était le bon temps. C'est moi qui lui ai procuré la MarieUe, dont il a eu une petite fille qui n'a pas démenti son origine. Vous connaissez la Mariette, qui m'a quittée pour s'établir en particulier, par amour pour Ganguernet, ce farceur chez qui s'est passée l'histoire de l'abbé de Sérac. -— Ah! oui, je Tai vue une fols, ce me semble, chez madame du Val. — C'est ça, l'abbé l'y avait placée. — Et qu'est- elle devenue ? — On ne sait pas. Il parait qu'elle est à Pa* ris, où elle était allée après la maladie qui l'a rendue laide et méconnaissable, il y a de ça trois ou quatre ans. — C'est bon, dit Armand, qui savait assez dés écarts de son père pour ne pas avoir envie d*en apprendre d'autres. Envoie cette leure chez fiamet at fais-moi monter à souper. — Soupez^vous seul?
Le baron la regarda de travers, mais il se rappela ob il était, et il comprit qu'il n'avait pas le droit de se fâcher.
— Tout bien considéré, dit-il. Je ne souperai pas. J'ai plus b^ soin de sommeil que d'antre chose. — C'est bon, fit madame Périno, vous devez être fatigué, vous en avez l'air.
Elle sortit, et le baron, véritablement harassé, se coucha et dormit da sommeil du juste dans cette honnête maison. 11 ne se réveilla que le lendemain à quatre heures, et s'en voulut d'avoir perdu tant de temps. Il sonna , et une Jeune et belle fille, gracieuse et fraîche comme une rose, entra et alla s'asseoir familièrement sur le lit du baron, en lui disant avec son accent* gascon :
— Que vous faut-il. Monsieur?
Le baron la contempla avec attention. Elle était charmante et montrait des dents d'un blanc vierge. Cet aspect attrista Luizzi; il frémit de penser à ce qu'était cette enfant au visage candide, an teint rosé, au maintien naïf, et il lui répondit :
— Je ne veut rien de vous.
Elle parut piquée de la réponse et se retira du bord du lit en disant :
— Je ne suis pas seule ici. — Je vous demande madame Pérîne, repartit Luizzi avec colère. — Je vais aller prévenir Madame, répliqua-t-elle.
Et elle se retira. Un moment après, la Périne rentra et dit au baron :
•— Eh, pardine I monsieur Armand, Paris vous a rendu bien dif-
ficile, et je ne sais si... — Écoute, Périne, lui dit le baron sèchement, je suis venu loger chez toi parce que je veux que personne au monde ne sache que je suis à Toulouse; sans cela je serais allé dans le premier hôtel venu; mais, comme on y fait tous les jours à la police la déclaration des voyageurs qui y passent, je n'y suis pas allé. — Ah 1 vous ne voulez pas que la police le sache?... — Non, et, comme je sais que tu te dispenses le plus possible de lui faire connaître le nom de tes hôtes, j'ai choisi ta maison. — C'est très-bien, et il fallait me dire cela tout de suite. Dès ce moment vous êtes ici comme à cent pieds sous terre; personne ne saura rien. — - Dix louis pour toi si tu es discrète. — C'est comme si je les avais. —Et maintenant, dis-moi, M. Barnet est-il venu ? — Lui ! fit la Périne avec une exclamation de surprise.
Puis elle reprit :
— Hé I Jésus mon Dieu 1 il ne sait pas même le chemin dé la maison, le pauvre homme I— Il l'apprendra. — A son âge? ce serait péché. D'ailleurs, sa femme lui crèverait les yeux avec ses aiguilles à tricoter, si elle savait qu'il vint ici. — Du moins a-t-il répondu? a-t-il dit quelque chose à ton fils? — Ahl oui, tiens, c'est vrai, vous avez raison, il lui a dit : « Tu diras à celui qui t'envoie que je ferai ce qu'il veut. » — Je lui disais de venir aujourd'hui. — Lui avez-vous marqué l'heure? — Non; je lui ai dit dans la journée. — Hé bien ! la journée ne finit qu'à minuit ; vous avez encore la chance de le voir arriver. — Allons, je l'attendrai. Fais -moi servir à dîner, et qu'on m'apporte du papier et de quoi écrire. — Ah çà 1 puisque vous ne voulez pas être reconnu, je vas vous envoyer la petite de tout à l'heure pour vous servir. Il est inutile qu'une autre vous voie ; et la vieille Marthe, vous savez 1 la vieille Marthe pourrait bien vous reconnaître. La petite, au contraire, ne sait pas qui vous êtes ; puis elle est bonne fille, elle est d'une innocence étonnante. Quand vous en aurez besoin, sonnez deux fois; elle s'appelle Lili. Je vais faire préparer le diner; ne vous impatientez pas. — Fais comme tu l'entendras, mais dépèche-toi, je meurs de faim. En tout cas, envoie-moi de quoi écrire. — 11 y a tout ce qu'il faut dans ce secrétaire.
La Périne sortit, et Luizzi écrivit une longue lettre à Eugénie Peyrol pour lui apprendre que sa mère existait, où elle était, qui elle était. Deux heures se passèrent ainsi. Lili arriva alors avec tout l'attirail nécessaire pour mettre la table. Elle avait assez d'adresse, mais beaucoup de mauvaise humeur. Luizzi la suivait des yeux. Lorsqu'elle eut fini d'arranger le couvert, il se mit à table. Lili s'assit sans façon à côté de la cheminée. Elle avait l'air maas« aade et ennuyé.
— Est-ce qae cela vous ennuie de me servir? — Hé donc I fitelle d'un ton aigre poivré d'un vif accent gascon, hé donc I je ne suis pas ici pour être servante. Si j'avais voulu lester en maison, j'en aurais choisi une plus cossue. — Ahl vous étiez servante avant d'entrer ici? — Oui, et dans une fameuse maison encore. — Et chez qui? — Tiens I j'étais chez le marquis du Val. — Chez le marquis? et que faisiez-vous chez lui? car il est veuf, ce me semble. — Hé donc ! c'est pour ça que j'y étais. — Ah I fit Luizzi. Et pourquoi Tavez-vous quitté? — Ah ! bien, il m'ennuyait, il m'ennuyait à périr. Vous savez qu'il est député ? Sous prétexte de me donner de l'instruction, il me faisait apprendre ses discours par cœur; et, quand je ne les répétais pas bien, il me menaçait de me faire arrêter, parce qu'il est juge à la cour royale aussi.
Luizzi ne put s'empêcher de rire. La petite reprit :
— Et puis, il avait de drôles de manières, allez! Il mettait de faux mollets et de fausses dents, et c'était moi qui les lui arrangeais. — Mais où vous a-t-il prise? — Hé donc! il m'a prise où j'étais auparavant. — Et chez qui étiez-vous? — Hé! chez un autre maître où il me fallait travailler dix heures par jour sans bouger; et moi, voyez- vous, je n'ai pas de goût pour le travail, r'est une nature comme ça ; j'aime mieux rire et m'amuser, et ne rien faire, c'est mon caractère; d'ailleurs, celui-là ne valait pas mieux que l'autre, et quand, sous prétexte de travailler dans son étude, il venait me trouver la nuit dans ma chambre, il me faisait des morales mortelles. — Rien que des morales? — Ma foi I le reste ne m'amusait pas davantage, quoiqu'il eût été le premier. Je ne sais pas si vous le connaissez, mais il n'est pas beau, monsieur...
Au moment où elle allait prononcer le nom^ on frappa à 1& porte.
— Voyez qui ce peut être, dit le baron.
Uli alla ouvrir et s'écria d'un ton de surprise gaie :
— Hé donc I quand on parle du loup, on en voit la queue. C'est lui, c'est M. Barnet, dont je vous parlais tout à l'heure.
Bamet entra d'un air tout penaud et dit à Lili :
— Comment! toi, ici, dans cette maison, petite malheureuse! — Vous y êtes bien. — Je te l'avais bien dit, mauvaise petite libertine, que tu finirais par en venir là. — Ma foi, monsieur Barnet, je vous avoue, répondit Lili intrépidement, que j'aurais mieux aimé y commencer. — A ton âge, être arrivée déjà à ce degré tie corruption! Pardon, monsieur le baron, fit Bamet en saluant Armand, mais on n'a pas idée de la démoralisation de la jeunesse. Une enfant qui n'a pas dix-sept ans, et qui est déjà si
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ancrée dans le yice I ^ Je crois, mon cher Bameti que toqs loi en avez un peu montré le chemin; épargnez donc vos remontrances à cette fille, et causons un peu sérieusement. Lili, laisseznous.
Celle-ci se retira en riant et en faisant des cornes à Barnet, qui 8*écria avec fureur :
— Oh 1 pour ça, ce n'est pas vrai. — Ah 1 bien, fit Lili, les petits clercs ne sont pas difficiles ; et votre femme a beau être laide, elle les enjôle avec de bonnes soupes, de bonnes cuisses d^oie, et de bonnes bouteilles de vin qu*elle leur fait monter dans leur chambre.
— Vetix-ta bien te taire, petite guease ! — Hé donc ! Je ne le sais pas, peut-être, que nous les mangions ensemble avec les clercs.
Barnet était rouge de colère, et le baron s*en serait amusé, s'il n'avait eu véritablement des affaires très-graves à traiter avec lui. Il fit signe à Lili de se retirer, et elle sortit, en faisant retentir Tescalier des éclats de sa voix gasconne et chantant Tair populaire :
A la fouDt men soun anada
Lou miou galant my a rancountrada , etc. ^y
et cela avec une gaieté, une insouciance, une légèreté, que n'a pas la plus pure innocence. Luizzi en éprouva un vif dégoût. Le vice sous une forme hideuse est moins pénible à rencontrer qae le vice jeune, rose, frais et insouciant. Celui-là est incurable, car il n'a pas de remords, il n'a pas l'idée du mal qu'il fait. Le notaire levait les mains au ciel en disant :
— Quelle jeunesse que celle de ce temps-ci! Puis, lorsqu'on n'entendit plus Lili, il se tourna vers Armand et lui dit : — En vérité, monsieur le baron, c'est un bien méchant tour que vous m'avez joué là. Commeht ! me forcer à venir dans une pareille maison ! un homme comme moi ! c'est m'exposer à me perdre de réputation.— Je n'avais pas à choisir le lieu de ûiou rendez-vous.
— Vous pouviez venir loger chez moi. — Pour que madame Barnet, la femme la plus bavarde de Toulouse, allai dire dans tous les carrefours que le baron de Luizzi était à Toulouse? — C'est vrai, dit le notaire; j'oubliais que vous ne vouliez pas qu'on sût voire arrivée. C'est cette jeune fille qui m'a tout trouble. Mais voyons, si j'ai bien compris votre lettre, il vous f^uit tout de suite beaucoup d'argent?— Beaucoup. Je quille la France pour quelques années. — Vousl lui dit le notaire, et je croyais que vous
* Je suis aU4e à la fontaine^ mon amant m'y a rencontrée , ete.
LES MÉMOIRES DU DIABLE. Sai
Tenies ici pour les élections. ^ J'ai renoncé à la âépntfttion ; je pars, je Tais en Italie.^ Ab çà 1 voyons^ ait le notaire, est ce qu'il y a qaelqnè maayaise affaire sous jeu? — Non, rien qu'un caprice. Je Tenx voir Rome ; mais, en attendant, voyons un peu nos comptée. ^ A Tinstant, monsieur le baron. Vous me donnerez en* suite, s'il TOUS plaît, les signatures que je tous ai fait demander poar finir Totre affaire contre ce gueux de Rigot. — Je tous donnerai toutes les signatures que vous Toudrez ; mais Toyons ce dont TOUS pouTez disposer pour moi.
Tous deux s'attabldrent deTant une pilé de dossiers et de registres, et firent pendant une beure des cliiffres et des calculs. Luizzi n'était pas un bomme d*aiTaires, mais ce n'était pas non plus ns niais; il saTait voir clair dans les comptes qu'on lui présentait. Il les examina avec d'autant plus d'attention que la rencontre de Barnet et de Liii ne TaTSit pas édifié sur le compte du notaire. Mais il fut forcé de reconnaître la scrupuleuse probité de celui-ci, et ne put s*enipècher de remarquer que cet bomme dont la séduction aTait poussé au Tice une enfant qui peut-être sans cela ne fût pas deTenue ce qu'elle était, se serait fait un scrupule de dérober un sou à son client. Lnizti n*aTait ni le temps ni l'intention de s'arrêter sur de telles pensées; aussi, la balance ayant été établie, il dit à Barnet :
— ^ Ce sont donc trois cent quarante-deux mille francs actuellement disponibles que vous avez versés en dépôt cbez le receveur général ? — Précisément. — Eh bien I cet argent, il me le faut.— Dans combien de temps? — Tout de suite. — Trois cent quarante mille francs ? «-^ Oui. — Hais il faut pouvoir les transporter. — Pardleu I donne2*-mdi des billets de banque.— De quelle banque? — Vous avez raison, je m'imagine toujours être à Paris. Alors trouvez-moi d'ici à demain le plus d'or possible. — Combien? un millier d'écus? — Mais au moins cen» mille francs. — 11 me faudra quinze jours pour ramasser à Toulouse cent mille francs d'or, s*ils y sont. — Mais, voyons, que pouvez-vous me donner d'ici à demain ? — Avec beaucoup d'efforts et en m'adressant aux négociants qui font le commerce des quadruples, je pourrai vous avoir, daus trois jours, de vingt-cinq à trente mille francs. — Trente mille francs, soit, cela me suffira d'abord. Maintenant il me faudrait des lettres de crédit pour le reste sur l'étranger. — Si vous alliez en Espagne, ce serait facile, parce que nous avons beaucoup de maisons en relation avec l'Espagne, mais en Italie où vous voulez aller... -^ Mon Dieu! j'irai en Espagne, ça m'est égal. — Ahl dit Barnet tout étonné, ce n'est donc pas un voyase d'agrément que TOiiB faites? — Je vais où Je veux, ce me semble, dit le ba-
ron avec hauteur, et je ne vous demande rien que de très-raisoiinable en vous demandant mon argent. — Très-bien, très-bien I dit le notaire * ;8 vous aurai du papier sur toutes les places de TEspagne, je ne vous demande que trois ou quatre jours pour cela. FauUil les faire passer à votre ordre ? — Non, je vous prie, au vôtre, et vous me les passerez en blanc ; il est inutile qu'on sache que ce papier est destiné à me servir personnellement. — Pardieu I fit le notaire, je réponds de vos fonds tant que je les al dans les mains et je les verse pour cela en lieu de sûreté ; mais endosser une lettre de change quand j*aurai changé cet argent contre du papier, je ne le peux pas. — Vous me connaissez assez pour savoir que je n'exercerai aucun recours contre vous. — Vous, monsieur le baron, c*est possible; mais les tiers porteurs à qui vous pourriez les passer... — Ne suis-je pas tenu de rembourser avant vous, au contraire ? — Oui, mais vous ne serez pas en France à l'époque des échéances. — Vous vous défiez donc des valeurs que vous me donnez?— Nullement. Je prendrai toutes les précautions possibles, mais on n'est sûr que de ce qu'on tient. -- Il doit cependant y avoir un moyen ? — Je ne vous propose pas de faire un endos sans garantie, ce serait déprécier un papier dont vous pouvez avoir besoin à tout instant ; mais vous n'avez qu'à me faire un acte de garantie contre remboursement, en me donnant autorisation d'hypothéquer une de vos propriétés pour rembourser en votre nom, et je ferai tout ce que vous voudrez.
Ce fut Luizzi qui fit tout ce que voulut le notaire, car à chaque pas il voyait se dresser un à un devant lui les obstacles qui naissent d'une mauvaise position, et, en homme qui veut en sortir à tout prix, il Jetait tout à la mer dans l'espoir d'échapper à l'orage.