‹ Les mémoires du Diable (volume 3)Chapitre 30 sur 34 · COMMENCEMENT D'EXPLICATION · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT D'EXPLICATION

Les émotions et les pensées d'Armand furent très-diverses durant le lecture de cette lettre ; mais elles ne furent pas en lui ce qu'elles eussent été en un autre, elles le jetèrent dans une tristesse effrayante. Tous ces gens retrouvés sur sa route depuis son départ de Paris jusqu'à ce moment : Petit-Pierre, le vieil aveugle, la mendiante, Tabbé de Sérac, Jeannette, et jusqu'à ce Feruand qui lui promettait un récit qui lui faisait peur, puis Henriette Buré et madame de Carin, tous reparaissaient comme les acteurs d'un drame qui touche à sa fin. Et lui, qui était le principal personnage de ce drame, ne touchait-il pas aussi au dénoûment de sa vie, et avec Taccusation de meurtre qui pesait sur lui, ce dénoûment devait-il avoir lieu sur Téchafaud? Cette pensée le préoccupa longuement et assez pour qu'il n'entendit pas son geôlier qui était venu lui annoncer que le temps où il devait rester au secret était expiré et qu'il pouvait descendre dans la cour se mêler aux autres prisonniers. Celui-ci, étonné de ce que Luizzi accueillait si indifféremment une nouvelle qui ordinairement causait tant de joie à ceux à qui on l'apportait, la lui répéta en se contentant de lui dire :

— Avez-vous entendu ? je vous ai dit que vous étiez libre. Ce mot frappa Luizzi, et à son tour il s'écria :

— Libre 1 libre I ,

Et tout aussitôt il s'élança hors de sa chambre, s'imaginant qu'il allait quitter sa prison. Mais à peine eut-il descendu l'escalier qui conduisait dans la cour, qu'il s'arrêta soudainement et se retourna vers le geôlier, qui l'avait suivi en riant, car il parait prouvé qu'un geôlier peut rire.

— En vérité, lui dit Luizzi, je suis fou; j'oublie que je ne sais par où je dois sortir de cette maison. — Sortir de la maison 1 lui dit (8 geôlier; je vous ai dit que vous pouviez sortir de votre

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chambre. Avec^vous donc oublié qne tous ôtts renvoyé devant la procbaiae session de la cour d'assises? Jasqae^là toate la liberté qui vous est accordée , c'est celle de vous promener avec vos camarades,

Armand ne répondit pas. Déjà, avant que le geôlier eût fini de lui parler, le souvenir complet de sa position lui était revenu; la liberté qu'on lui accordait était devant ses pas, elle se bornait à quatre murs enfermant vingt toises carrées d'espace. Il jeta un regard rapide sur cette cour où se promenaient des bommes hideux, jeunes gens et vieillards, presque tous arrivés à la décrépitude de rame, presque tous abrutis par le vice qui mène au crime et par le crime qui mène au vice. Il allait se retirer, lorsqu'il aperçut tout à coup un homme qui le regardait avec attention. Armand eut peur de reconnaîire encore quelqu'un qui se fût môle à sa vie dans un de ces misérables qui habitaient la înème prison que lui. Il allait se retirer, mais cet homme ne lui en donna pas le temps. Il s'approeha rapidement du baron et lai dit d*nne Toix forte :

•**• N'ètes-vous pas le frère dé la religieuse qu'on appelle la sosur Angélique ? *- C'est moi, dit le baron. ^ C'est donc vous à qui je dois la mort de mon père et de mon Ûls ? dit cet homme. — Moi ? repartit le baron. ^ Je m'appelle Jacques Bruno, fit le prisonnier.

LuiEzi le reconnut alors et répondit !

•^ Vous ici? vous dans cette maison? -^ Vous y êtes bien,' répondit Jacques Bruno. — J*y suis pour un crime que Je n'ai pas commis.

Rien ne peut rendre Texpression de haine et de méchanceté que prit alors le visage du paysan.

— .C'est ce que décideront les Jurés. -- Mais vous, dltLuizzl, Ipki vous a amené ici ? '^ Une bonne action que j'ai faite : Petithomme avait tué mon père et mon fils, j'ai tué Petiihomme, — Mais, reprit le baron, comment se fait*-il que je vous trouve dans la prison de Toulouse pour un crime commis aux environs de Vitré I — C'est que je n'ai été arrêté qu'hier, et qu'il y a longtemps que j'étais bien loin de mon pays , mime avant d'être arrêté.

Luizzi se mit à regarder Jacques Bruno avec une attention plus particulière : il lui sembla un instant avoir revu cet homme depuis le jour où il l'avait quitté dans sa ferme; mais où Tavail-il vu? c'est ce qu'il ne put se rappeler. La pensée qui avait préoccupé Laies! avant que le geôlier vint l'avertir s'empara du baron avec plus de force que Jamais; mais cette fois, au lieu de la re-

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S)iisser avec épouvante, il raccceillit et s'y livra avec ardAW ae le dénoûmenf qui devait s'appro<^ier dût être fatal ou non, & se sentit pris du désir d*en fîpir avec ce mysière dont il était entouré et au milieu duquel il oiarchait en aveugle, trébuchant aux moindres événements de sa vie, s'ésarant dans^des routes qui semblaient si faciles à tout autre qu*à lui. Ce fut poussé par ceUe idée qu*il rentra dans sa chambre et se détermina à lire la lettre

Jui lui avait été écrite par le poète et qa*ii availjetée de c6té avec édain. Nous la rapportons ici textuellement, maii nous décla,* rons n'en prendre nullement la responsalùUl4 ;

* Mon cher Hfon^etir,

« An moment où je vous ai lais&é seul sur la route d» Sar«M ft Bois-Mandé avec 11* de Cernyt je vOns ai promia de vooc raconter

sinon mon histoire, du moins de vous rappeler notre première rencontre et de vous dire quelle en a été la suite. Souvenez-vous de Bo*s-Mandé; souvenez- vous du Ht du pape; souvenez-vous de la jeune fille qui s'est donnée à un voyageur de la voiture où vous éiîez; souvenez-vous que ce voyageur a tué Iliomme qui voulait le punir, et qu'il a enlevé la Jeune fllie qui s'était donnée i lui. Ce voyageur, c'élaîl moi, »

-^ J'avais raison, murmura Lnizai en lui-même, oubliant dans sa préoccupation que le Uiabla 1 avait déjà averti de cetta oiroons'* tance; Theure est venue, ceci est encore une nouvelle lumière que le sort m'envoie ; et puisse le malheur qui s'attache à moi ne pa« avoir fait que j'aie commis encore quelque grave imprudencel Ma lettre à madame de Catiny, ne Tai-je pas eoufiée au postillon qui devait conduire cette Jeannette, qtie la prédestination m'a fait retrouver peut-être à Bois-Mandé.

Sous rimpression de cette crainte, Luizzt continua la lettre dô Fernanâ.

« Souvener-vous aussi qtlô ]é Vous avais dit que cette femiha semblait porter en elle quelque chose d'extraordinaire. »

Luizzi se rappela cette parole de Fernand, il se rappela aussi que le conducteur,, en parlant de cette Jeannette, lui avait fait en« tendre que son histoire n'était pas celle d'une servante d'auberge, et qu'elle n'était pas faite pour la phtre où elle se trouvait. Ces circonstances, en revenant à la mémoire d'\rniand, redoublèrent sa curiosité et le firent s'avancer plus rcsolûineni encore dans la voie de découvertes où il semblait être engagé, et il continoa :

« Il n'est pas étonnant que cette jeune fille ^\ quelgiie chose

d'extraordinaire, car sa position Tétait étrangement ; elle était la petite-fllle d*an homme de rien, devenu grand seigneur. L'histoire de cet homme est inouïe. Longtemps avant la révolution, il s*appelait Bricoin et était maître de danse. Il était déjà marié avant 89, lorsqu*en 93 ou 94 il lui vint à Tesprit de s'emparer de la fortune et de la main d'une certaine madame de Cauny, dont il avait fait condamner le mari à mort. Il fit si bien qu*il Tépousa, abandonnant sa premîère femme et une fille nommée Mariette qu'il avait eue d*elie. A cette époque, et pour échapper à la loi qui eût pu le condamner comme bigame, il changea de nom et prit celai de M. de Paradèze, et, par un bonheur qui n'arrive ordinairemem qu*anx plus vils criminels, sa femme mourut avant d*avoir pn découvrir ce qu'il était devenu et laissa sa fille dans la misère la plus profonde, misère dont elle ne se sauva qu'en se livrant à la débauche. »

Ce nom do Mariette, ce mot de débauche, cet abandon à Toulouse, tout cela se réunit et) un coup dans Tesprit de Luizzi et lui rappela ce que lui avait dit la Périne d'une fille nommée Mariette, qu'elle aurait livrée au père de Luizzi. Jeannette serait-elle sa sœur? et lui-même aurait>il aidé alors à sauver celui qui devait la perdre, comme il avait livré son autre sœur Caroline au misérable qui la tenait dans ses mains? 11 n'osa s'arrêter à cette supposition extravagante et continua à lire cette lettre dans un état d'anxiété de plus en plus poignanL

« Il n'en fut pas de la fille comme de la mère. Elle parvint à découvrir le nom que son père avait pris et le lieu qu'il habitait, et, il y a vingt-deux ans à peu près, elle se rendit à Bois-Mandé, chez M. dô Paradèze, emportant avec elle l'enfant qu'elle avait eu dans la maison de prostitution de la Périne. »

Cette circonstance fit tressaillir le baron. En effet, plus il avançait dans cette lettre, plus il voyait se confirmer le pressentiment qui l'avait averti qu'elle renfermait d'étranges révélations. Pour tout autre homme qu'Armand, pour toute autre vie que la sienne, il eût fallu des preuves bien plus convaincantes pour faire naître seulement le soupçon que Jeannette était sa sœur; mais, après tout ce qui lui était arrivé de surprenantes rencontres, il n'hésita pas à prendre la demi-révélation de Fernand pour un avertissement du sort, quoiqu'il ne supposât pas que le secret qu'il venait de découvrir était loin du terrible secret qui lui restait à apprendre. Cependant il continua la lettre de Femand :

K Lorsque Mariette arriva à Pois-Mandé, armée de l'acte de rnsm

liage de sa mère et de Tacte de naissance qui attestait qu'elle était fille de Bricoin , elle effraya assez le vieillard pour le <brcer à se charger du soin de son existence et de celle de sa fille. M. de Paradèze garda l'enfant prés de lui, et envoya Mariette à Toulouse avec une pension assez misérable pour que cette fille fût obligée de prendre du service dans une maison de la ville. Par une adresse digue de cette fille , elle avait caché soigneusement à son père la mort de madame Bricoin, afin de faire obéir M. de Paradèze parla crainte d'une accusation de bigamie ; mais elle était partie à peine depuis un an de chez son père , que celui-ci apprit la mort de sa première femme. Alors se sentant libre de toute crainte , mais ne pouvant supprimer la pension quMl avait légalement reconnue à sa fille légitime, il chassa sa petite-fille de chez lui, et, avec quelque argent, il la plaça dans Tauberge où je la rencontrai, et où elle fut éJev Je jusqu'au jour où je Ten arrachai.

•» Vous devez vous rappeler encore , mon cher Monsieur, qu'à cette époque vous étiez venu de Toulouse avec une femme nommée Mariette : c'était la mère de Jeannette, bonne mère, bien digne du père dont elle était née ! Vous devez vous rappeler encore avec quel soin elle se tenait voilée. Voici quelle en était la raison : toute la tendresse qu'elle avait eue pour son enfant, tant qu'elle pouvait espérer qu'elle intéresserait Bricoin en sa faveur, s'en était allée de son âme le jour où son enfant avait été chassée du château ; et quoiqu'elle sût que sa fille, belle, innocente et pure, habitât Bois- Mandé, elle y était passée sans vouloir être reconnue, craignant que la servante d'auberge ne demandât quelque secours â sa mère , servante de bonne maison ; mais ce qu'elle n'avait pas espéré de sa fille paysanne, sans grâce et sans séduction, elle l'espéra de Jeannette devenue entre mes mains élégante , et restée, grâce à la nature, la plus rusée coquine qui existe dans ce monde. Marotte nous retrouva à Paris ; Mariette m'enleva sa fille, car Mariette avait quelqu'un à qui la vendre, et elle savait comment on est vendu. Elles quittèrent Paris ensemble, et il fallut un hasard bien extraordinaire pour me la faire retrouver â Toulouse , il y a im an environ.

« Dans mon désespoir amoureux, je m'étais engagé. Je rôvais la gloire militaire, au commencement d'une révolution â laquelle je croyais le bras assez fort pour ramasser celle de l'empire. J'étais devenu sergent-major d'une compagnie où j'avais pour lieutenant un certain Henri Donezau ; il avait été Tamant de Jeannette et l'avait ramenée d'Aix, où sa mère lui avait appris rinfâme métier qu'elle-même avait fait autrefois. Je servais de secrétaire à cet ignoble Donezau dans une intrigue qu'il avait, disait-il , avec une

wmm ■!».»« Il

religieuse de Toulouse ; mais un jour d'ivresse il nous avoua que cette correspondance u^avait d'autre but que do cacher celle qu'il avait directement avec une novice du nom de Juliette. Ce fut dans ce môme souper qu'un certain comédien, nommé Gustave, m'ap-

g rit que cette Juliette n'était autre que la allé de Mariette , laquelle [ariette se cachait à Auterive sous le nom de madame Gelis, tan^ dis que Jeannette avait pris celui de Juliette. »

A cette révélation qui dépassait de si loin toutes les autres , à cet épouvantable secret qui jetait pour le baron un Jour si effrayant sur ce qui s'était passé entre lui et cette femme, la lettre de Fernand tomba de ses mains ; il regarda autour de lui d'un air effaré, comme un homme qui se sent pris dans les réseaux inextricables d^Uû.e destinée plus forte. Tout le courage quMl avait eu un moment pour avancer dans cette voie de sinistres révélations Tabandonna tout à coup, et il serait presque impossible de dire toutes les nouvelles terreurs qui entrèrent dans l'esprit de Luizzi. Juliette sa sOdur , aux mains de laquelle il avait laissé Caroline ; Juliette la petite-fille de M. de Paradèze, mari de l'infortunée madame de Cauny à qui il avait enlevé sa fille ; Juliette, qu'il avait sans doute rencontrée à fiois-Mandé, et qui avait pu s'emparer de la lettre qu'il avait écrite à madame de Paradëze pour lui annoncer que sa fille n'était pas perdue ; Juliette, qui probablement avait intercepté la lettre qu^il avait écrite de Fontainebleau à madame Donezau, et qui, sans doute, apprenant ainsi le rendez-vous qu'il avait donné à Caroline, avait enseigné a M. de Cerny la route qu'ils avaient suivie avec Léonie et avait laticé le comte sur leurs traces ; Juliette, ancienne maîtresse de (justave de Bridely, qui avait pu savoir de lui Texlstence d'Eugénie Peyrol, et qui sans doute ne s'était rendue à Bois-Mandé que pour achever la perte de cette malheureuse femme :. tous ces événements possibles, toute cette complication de circonstances inouïes étourdirent le baron et lui donnèrent un vertige pareil à celui que pouvait éprouver son aïeul Lionel lorsqu'il vit s'acharner à sa poursuite ces fantômes vivants qui le poursuivaient dans les ténèbres éclairées par Tincendie et l'orage! Et ce délire fut sans doute le même, car il eut le même résultai, Armand, qui depuis un mois avait résisté à la tentation de la solitude , â la tentation du besoin d'apprendre le sort de tous ceux qu'il aimait, ne résista pas à l'effroyable confusion qu'il sentit dans sa tête, et il appela Satan. Satan parut.

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— Ttt avals râfson, maître, (oat cela est vrai ,* tme fbis en u vîe ta as compris tout 6e qu'on pouvait faire de mal quand on n'était qu'un être mortel. — Ainsi, Juliette... f s'écria le baron. —Juliette a perdu ta sœur Caroline en ta faisant épouser par son amant; Juliette a perdu tout à fait madame de Cemy en surprenant la lettre que tu as écrite à ta sœur et en la livrant au comte; Juliette, avertie par Gustave de Bridely de la naissance d'Eugénie Peyrol, s'est rendue à Bois-Mandé pour empêcher que la mère ne reconnût son enfant. Tu as aimé trois femmes en ta vie, des trois sentiments qui donnent seuls du bonlieur au cœur de l'homme : Eugénie comme une amie, Caroline comme une sœur, madame de Cemy comme une malîresse. Elle les a perdues toutes les trois. N'est-ce pas, mon maître, que j*avais raison le Jour où je te disais que j'avais besoin de cette Qlle, et qu'elle me servirait à merveille pour faire des actions infâmes ?

Luizzi restait anéanti devant cette parole insolente de Satan. Ce n*était plus ni le fat impertinent, ni Tabbé coquet, ni l'esclave malais, ni le' notaire grotesque, ni le manant hideux; ce n'était plus aucun des personnages sous lesquels Satan lui était tant de fols apparu; ce n*était plus môme Fange déchu qu'il avait vu pour la première fois au château de Roiiquerolles, si ûer dans sa défaite, si beau dans sa dégradation; c'était le Dieu du mal, hideux dans sa forme, hideux dans l'expression de sa figure, ayant toute la bassesse, toute la méchanceté, toute la férocité et tout Se cynisme du vice. Luizzi le reprdait et tremblait; Luizzi, pour la seconde fois, se sentait pris de cette terreur et de ce désespoir qui avaient déjà failli le précipiter aux genoux de Satan, et, comme il luttait encore, celui-ci continua :

— Oui, c'est Juliette qui a perdu tout ce que tu as aimé dans ce monde : digne héritière de celte famille d'inceste et d'adultèr^, elle a eu tous les vices que j'a\ais promis à ta race. C.'Ie m appartient comme m'appartieniKiut tous ceux qui ont dans leurs Ncmes du sang de Zizuli. --Pas encore, Satan, pus encore, s'écria Luizzi. 11 en est un qui t'échappera Je le le jure. — Je le lui souhaite, dit Satan; d'ailleurs, qu'esi-il besoin qu'il se donne à moi voloutairement? Qu'est-il besoin d'un pacte pour qu*il m'appariienne? iVai-Je pas ma Juliette pour le perdre, celui-là? N'est-ce pas elle qui.

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pouvant le délivrer de Taccusation qui pèse sur lui, le laisse dans sa prison et le destine à mourir sur Téchafaud ? — Elle ? Juliette? s'écria Luizzi, elle pourrait me sauver? — Elle le peut, maître. A riieure où tu <tais depuis longtemps de retour, elle était encore avec M. de Gerny : ce n*est qu'à Bois-Mandé qu'elle l'a quitté, car c'était elle qui voyageait avec lui. M. de Gerny était dans cette chaise de poste que tu as rencontrée à quelque distance de Bois- Mandé, et au moment où je t'ai quitté; il s'y tenait caché. L'enfant qui t'avait averti atteignit la voiture pendant que le postillon l'avait abandonnée pour aller boire, comme tu l'as déjà appris. Tous les vices, vois-tu, s'aident à merveille pour compléter nn malheur. L'enfant ne vit que Juliette, qu'il pria de prévenir le premier voyageur qu'elle rencontrerait, en lui disant ce qu'il venait de faire pour toi ; et comme elle lui demanda (poussée par quelque mauvais génie qui préside à toutes les mauvaises actions de cette femme), comme elle lui demanda quel était ce voyageur qu'elle avait aperçu sur la route, le petit Jacob répondit naïvement : « J'ai entendu qu'on l'appelait M. le baron de Luizzi. » Tu comprends, mon maître, que la nouvelle devait être agréable pour M. de Gerny, qui le poursuivait, et qui, ne te sachant pas dans la pénurie où tu es en ce moment, s'imaginait que tu courais la poste vers Toulouse. Sur sa demande, Juliette rappela l'enfant, qui s'en retournât: déjà, et s'informa du temps que vous resteriez à l'auberge avant de repartir. L'enfant lui répondit que vous ne pouviez vous mettre en route avant le lendemain. G'était pins de temps qu'il n'en fallait à M. de Gerny pour te rejoindre, et ce ne fut que lorsque la nuit fut bien close et lorsqu'il était sur le point d'arriver au but du voyage de Juliet:e, qu'il descendit furtivement de voiture et retourna sur ses pas armé de deux épées. Elles ne lui servirent ni contre toi, ni contre son assassin; car, à l'endroit précis où je te quittai, un coup de fusil, parti du taillis qui borde la route, i'étendit mort. Ge fut alors que l'assassin le traîna dans le taillis : ce fut alors que, surpris sans doute par l'arrivée de quelques bûcherons attardés, il fut forcé d'abandonner son cadavre avant de le dépouiller, et qu'il créa contre toi celte circonstance accablante que le comte n'avait pas été tué par des brigands, mais par un ennemi personnel, qui avait à sa mort un intérêt plus liant que celui de le voler. Or quel autre, mon maître, a pu avoir un plus grand intérêt que toi à la mort de M. de Gerny ? — Et Juliette sait cela? — Elle sait qu'à neuf heures précises du soir M. de Gerny la quittait et qu'à neuf heures précises du soir tu écrivais, à six lieues de là, ta lettre à madame de Gauny; cette lettre, elle s'en est emparée. — Et elle connaît sans doute le coupable ? dit

Lnizzi avec une expression forcée de sarcasme qui ne montrait qae son impuissance à lutter avec un aussi terrible ennemi que Satan. — Elle n'en a pas le plus léger soupçon. — Ah 1 je le connais, moil s'écria Luizzi. — El lu le nommes?... — Jacques Bruno. — Ah! fit le Diable d'un air étonné, c'est Jacques Bruno. Eh bien! le voilà sauvé; tu diras cela aux jurés, et ils te croiront tout de suite.

Celle froide raillerie de Satan déconcerta le baron; il comprit l'impossibilité d'articuler une pareille dénonciation devant un tribunal, sans autre preuve que son assertion et que la pensée soudaine en lui que le visage qu'il avait cru reconnaître le soir sur la route de Bois-Mandé n'était autre que celui de Jacques Bruno. Alors, comme un homme qui se noie et qui se rattrape à tout ce qui est à sa portée, fût-ce à un fer rouge ou à une lame de rasoir, il reprit :

— Mais j'ai la déposition de Juliette. — Autre moyen très>ingé- Dieax,fit le Diable, et qui peut certainement te sauver ou te perdre tout à fait 1 cela dépendra de ta bonne sœur Juliette. — Et quel intérêt peut-elle avoir à me perdre ? dit Luizzi. — Quel intérêt peut-elle avoir à te sauver? reprit le Diable. Ah ! si tu lui avais donné quelque cinq cent mille francs de fortune comme à ta bonne sœur Caroline, si tu ne lui avais pas seulement enlevé son amant ou si seulement tu étais devenu le sien... — Quelle horreur! — Cela n'a pas tenu à toi, mon maître, tu en avais quelque envie. Que veux-tu? cela manque à ton histoire , mais l'infamie de réchafaud fera compensation à l'inceste qui manque.— Oh! non, non, dit Luizzi, tu auras beau faire, Satan, je n'y périrai pas, et ce sera Juliette, ce sera celle sur qui tu as compté pour me perdre qui me sauvera; je lui payerai la vérité plus cher qu'on n'a jamais payé un mensonge. — Voilà qui est bien, dit Satan, tu rendras Juliette plus riche que' Caroline, tu doreras le vice à un titre plus élevé que la vertu. Véritablement tu fais tous les jours des progrès. — Eh bien! soit, dit Luizzi ; puisque dans ce monde tout est infâme, je serai infâme; puisque parmi les hommes tout est à vendre, j'achèterai tout. — Tu n'en seras pas moins dupe, baron, car d'ordinaire on ne paye pas ce qu'on a le droit d'avoir, il n'y a que les fripons qui achètent une bonne réputation, il n'y a que les coupables qui se ruinent pour se faire absoudre. Toi, tu achètes l'absolution d'an crime que tu n'as pas commis : niais, pauvre niais ! — Soit encore, dit Luizzi, je le sçrais bien plus de me laisser condamner... Dis-moi où est Juliette, dis-moi où je puis lai écrire, et je me charge de mon salut. •— A l'heure où tu me parles, elle est chez M. de Paradèze, son grand-père, et, quoique

J*aie totijôtirs refasé ùe te dire un mot de ce qui concerne ton avenir, Je venx bien Taider dans l'efTort que tu tenteras pour ton dalut, je t'assure que ta lettre la trouvera encore chez son grandpère. — C'est assez, dit Lulzzi.

Et d*un geste il ordonna à Satan de se retirer.

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ttttOlfPUE DE l'AHOùR FftAtfiRNfit.

La résolution que Luizzi avait prise dans un moment de désespoir D*ëtait pas si facile à exécuter qu'il se l'imaginait : la lettre qu'il lui fallait écrire à Juliette n'était pas seulement une action honteuse, c'était aussi une œuvre dilQcile. Comment dire à cette femme qu*il la connaissait, et comment ne pas Taccabler des reproches les plus mérités? Comment lui dire qu'il savait qu'elle était avec M. de Cern^, et ne pas lui demander compte de ce qu'elle avait dénoncé a celui-ci la route qu'avait prise la comtesse? Cependant Luizzi ne recula pas devant celte œuvre. Le baron avait un de ces esprits qui ont une déplorable facilité pour trouver des raisons plausibles à tout ce qu'ils font; le baron était un de ces hommes capables de soutenir avec quelque avantage la thèse d'un de nos plus gros faiseurs de vaudevilles patriotiques, qui disait un jour qu'il n'y a qu'un sot ou qu'un fripon qui ne change pas d'opinion. Or, l'intérêt qui poussait Luizzi à changer d'opinion sur le compte de Juliette était autrement important qu'une croix d'bonneur ou la pension de douze cents francs qui a inspiré à notre gros vaudevilliste l'axiome que nous venons de rapporter. Il s'agissait pour le baron de la vie ou de la mort, de l'honneur ou de l'infamie, de la vie mortelle et de l'honneur, apparent à la vérité; car, pour ce qui était de l'avenir de son âme ou du témoignage de sa conscience, il en faisait bon marché, comme les trois quarts et demi de l'humanité

Il se mit donc à l'œuvre. Il écrivit une lettre^ en écrivit deux, en écrivit dix, vingt; mais, à la premièrei le ressentiment de tout le mal qu'avait fait Juliette perçait à chaque ligne, il lui faisait honte de sa conduite et en appelait à ses bons sentiments. Celte lettre, il la laissa dormir quelques heures, mais il la relut au moment delà remettre à M. Barnet, qu'il avait chargé de l'expédier, et celte lecture le persuada facilement qu'une femme comme Jaliette ne tiendrait aucun compte des reproches et serait peu son-

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sible à nii appel sentimental. La seconde avait tnoîns d*ainertume, glissait davantage sur un retour vers le bien et commençait à et^ fleurer le chapitre de Tintérôt vénal; mais cette lettre était encore bien loin de ce quil croyait capable d*amener Juliette à une rëvélatlon sincère de la vérité. Enfin, de lettre en lettre, et toujours mécontent de lui-même en ce sens quUl ne se trouvait ni assez bas ni assez oublieux du mal que lui avait fait cette Ôlle, Il laissa passer près d'une semaine, et, durant cette semaine, rien ne vint le détourner de sa fatale résolution. Il écrivit à madame de Cerny, et madame de Cerny ne lui répondit pas ', il écrivit à madame Peyrol, et madame Peyrol ne lui répondit pas. AU bout de quinze jours, il en était arrivé au plus fâcheux état oùjamaisse tti trouvée son âme : il douta de ces trois femmes. Ce fui alors qu'il écrivit â Juliette la lettre suivante.

Quoi que nous en ayons, Lut22i est notre héros, il a été nôtre ami; et, si nous avons dit combien il s*écoulade temps avant qu'il écrivît la lettre que nous allons rapporter, c'est que nous Voulons qu'on sache bien qu'il ne descendit que degré à degré et presque insensiblement le chemin qui mène à la lâcheté, et quHl lui fallut Tabandon de tout ce qu'il aimait pour Ty pousser tout â fait.

Voici sa lettre :

« Mademoiselle,

« Un hasard m'a appris quels étaient les liens de parenté qui nous nnissaient. Peu ai été vivement heureux; il semblait que la tendre affection que vous portiez à Caroline fût un pressentiment de votre cœur, et que l'affection que je ressentais pour Vous fût un avertissement du mien. Ce bonheur est d'autant plus grand pour moi que ce que j*ai fait déjà pour une soeur chérie, je pourrai le faire poar une autre; et j'espère, aujourd'hui que je Vous connais, réaliser bientôt le plus cher de mes vœux. L'accusation absurde qui me retient eti prison tombera aisément devant les preuves qae j'ai à donner, et surtout en face d'un témoignage que j'aUrais déjà invoqué judiciairement, si je ne voulais le devoir à la spontanéité d'une amitié que vous m'accorderet maintenant, je l'espère. Je Toas attends à Toulouse; vous viendrez, n'est-ce pas? J'ai beau-coup de choses à vous dire.

« yoU*e frère et votre ami,

« ÂRHAim, baron de Ltizzi. »

Une fois que Luizzi eut écrit cette lettre, il la cacheta et ne voulut plus la relire. Il n'avait pas fait partir les autres parce qu'elles n'atteignaient pas son but; il n'eût peut-être pas fait partir cellelà parce qu'elle le dépassait.

Cependant le temps de son jugement approcbait ; sa lettre était partie depuis plus de huit jours, et nulle réponse ne Tenait. Ce que Luizzi n'avait pu obtenir par une voie indigne, il pensa Tarracher par une citation judiciaire. Il flt assigner Juliette comme témoin, et le jour fatal arriva sans qu'il sût si elle comparaîtrait ou non. Ce fut une belle solennité 1 Toutes les grandes dames de Toulouse s'y trouvaient dans leurs plus beaux atours. Tout ce que la noblesse avait dlllustre, tout ce que la bourgeoisie avait de distingué, tout ce que le barreau avait de plus célèbre, était réuni dans cette enceinte. La cour prit séance, les jurés prêtèrent serment et Taccusé put reconnaître au milieu d*eux Tbonorable M. Félix Ridaire, un des plus riches propriétaires du département de la Haute^Garonne, et le grave Ganguernet, qui siégeait le sourire aux lèvres. Les faits de la cause étaient clairs, précis et irrécusables. M. de Cerny, parti en poste d'Orléans, avait dû quitter sa voiture pour monter dans la diligence où se trouvait le baron. Ceci était établi par la feuille de route du conducteur, par le témoignage de plusieurs voyageurs et particulièrement par celui de M. Fernand, qui avait causé avec l'accusé et M. de Cerny jusqu'au village de Sar..., où tous deux avaient précédé la diligence. M. Fernand les avait laissés seuls ensemble, et quand le petit Jacob, envoyé à leur poursuite, était arrivé près du baron, M. de Cerny avait disparu; Tenfant se rappelait fort bien, et son témoignage était positif, que le baron l'avait détourné d'aller à la poursuite de M. de Cerny en lui disant que le voyag9ur devait être au diable. Cette déposition était corroborée du témoignage du père de l'enfant, à qui Luizzi avait déclaré qu'il avait essayé vainement de continuer sa route. D'un autre côté, les deux épées trouvées à côté de M. de Cerny semblaient prouver qu'un duel avait été ar^ rangé entre le mari et l'amant, tandis que le corps, frappé par derrière de deux balles, montrait sans aucun doute que le baron avait fait un assassinat d'une affaire d'honneur. Le cadavre n'avait point été dépouillé, ce qui constatait clairement que M. de Cerny n'avait pas été la victime de brigands. Puis venaient l'arrivée secrète de Luizzi à Toulouse, la demeure qu'il y avait choisie, les précautions d'argent qu'il avait prises, tout, jusqu'à son indifférence pour le pays où il voulait aller, pourvu qu'il quittât la France. C'était enfin un joli chef-d'œuvre d'acte d'accusation très-capable .de faire pendre deux innocents au lieu d'un.

A cela Luizzi objectait, pour toute défense, que personne n'avait vu ni lai ni M. de Cerny porteurs d'épées, et que par conséquent cette circonstance prouvait que les véritables assassins avaient dû abandonner ces épées à côté de M. de Cerny, après l'avoir tué. On

attendait dans une irive anxiété, lorsque, Tappel des témoins ayant été fait et Juliette n*ayant pas répondu, l'avocat de Luizzî se leva pour demander la remise de la cause à une prochaine session, vu l'importance de ce témoin ; mais r|iuissier annonça que la demoiselle Juliette venait d'arriver à l'instant même et qu'elle était prête à comparaître devant la cour. Alors les débats commencèrent; on lut l'acte d'accusation, et il en résulta contre Luizzi un sentiment de mépris et d'indignation.

Il n'entre pas dans l'intention de ce récit de faire un article dramatisé de la Gazette des Tribunaux, de donner des mots heureux à certains témoins, de prêter un jargon inintelligible à quelques autres, de faire dire de grosses bêtises aux jurés, de raconter avec quel soin le président des assises s'acharne à découvrir la culpabilité de l'accusé, de montrer l'avocat du roi entourant les témoins de questions captieuses pour leur apprendre ce qu'ils ignorent de manière à ce qu'ils aient l'air d'avouer ; mais nous devons rapporter l'un des incidents les plij^s remarquables de ceUe séance, ei le dénoûment qu'elle amena.'

L'attention était fatiguée, les dépositions des témoins qui venaient sans cesse raconter la disparition de M. de Cerny demeuré seul avec M. le baron, ou le soio qu'Armand avait mis à cacher sa présence à Toulouse, n'excitaient plus aucun intérêt ; la conviction de chacun était faite, lorsque enfin on appela Juliette. Tous les regards se tournèrent vers la porte par où elle entra. Luizzi l'interrogea du regard, et du regard elle sembla lui promettre de venir à son aide. Le président lui fit prêter serment de dire la vérité* tome la vérité, rien que la vérité ; Juliette le prêta d'une voixferme et assurée. Tous les regards étaient fixés sur elle. On chuchotait, on la trouvait belle, charmante, gracieuse ; elle inspira tant d'intérêt qu'il en rejaillit quelque peu sur l'accusé, dont plusieurs personnes savaient que c'était la sœur. Enfin elle prit la parole, et, baissant humblement les yeux, elle répondit :

— J'ai quiué Orléans avec M. de Cerny, il était dans ma voiture; nous n'avons rejoint la diligence qu'au village de Sar..., où elle s'était brisée. Il était à peu près sept heures du soir lorsque nous rencontrâmes le baron seul à pied sur la route. M. de Cerny était encore dans ma voiture à ce moment, et il était neuf heures sonnées à Bois- Mandé lorsqu'il me quitta pour retourner sur ses pas et rejoindre le baron de Luizzi, à qui il avait à demander compte d'une injure que j'ignorais.

A cette déposition de Juliette, le cœur de Luizzi se dilata; il lui sembla que son salut venait de lui apparaître tout à coup ; mais il fut ramené à la vérité de sa position lorsqu'il entendit le murmure

désapprobateur qui suivit les paroles de Juliette. Félix Ridaire prit la parole.

— Je prie monsieur le président, dit-il, de demander au témoin pour quelle cause M. de Cerny se trouvait dans sa voiture. — Il •avait affaire à Toulouse, et nbus voyagions en compagnie; une fois arrivé à Bois-Mandô, il devait conlinuer seul sa route.

Tout à coup Tavocat du roi se leva, et, se coiiia&t de sou bonnet galonné :

— Avant de pousser plus loin les questions, dit-il, je prie la cour de me donner acte de mes réserves contre ce témoin. D'après les témoignages du conducteur, du postillou, de M. Fernand, d'après l'aveu de Tacusé lui-même, M. de Cerny était dans la diligence plusieurs heures avant d'arriver au village de Sar..«. et le témoin vient de vous dire que lui et M. de Cerny n'avaient atteint la diligence qu'au village de Sar... 11 y a ici faux témoignage évident; et lorsque je vous aurai révélé les liens qui attachent le témoin à l'accusé, vous reconnaîtrez que c'a pu être un sentiment louable qui Ta égarée, mais qui ne devait pas aller jusqu'à lui faire commettre un parjure dans cette enceinte révérée. — Je jure, s'écria Juliette, qui véritablement ne comprenait rien à la réquisition du procureur du roi, je jure que ce que i'ai dit est la vérité. •^ Mademoiselle, ût le président en l'interrompant paternellement, la cour veut user d'indulgence envers vous^ Dans sa rigoureuse justice, elle devrait ignorer la parenté qui vuus unit à l'accusé, et, ne considérant que votre qualité de témoin^ elle devrait punir sévèrement une déposition si contraire à tous les témoignages que nous avons entendus jusqu'à ce moment) mais elle veut bien comprendre que la légitimité des liens n'en font pas toujours la force, et que votre dévouement pour un frère que vous chérissez a pu vous inspirer un mensonge i coupable sans doute, mais sur lequel elle ferme les yeux.^Cependant<.« reprit Juliette^—N'insistez pas davantage, lui dit le président, car j'ai déjà peut-ôtre outrepassé mon devoir. Par intérêt pour vous^ par Intérêt pour l'accusé lui-même, auquel une déposition aussi mensongère ne peut que porter préjudice en montrant la nullité de ses moyens de défense, n'ajoutez pas un mot de plus. Huissier, faites retirer le témoin.

Juliette sortit au milieu de Tattendrissement général, et chacun disait en la voyant passer :

— Voilà un modèle d'amour fraternel 1 Elle n'a pas réussi, mais son action n'en est pas moins noble et digne du respect et de l'admiration des ccsurs honnêtes.

Elle sortit, disons-nous « et ce triomphe qu'elle obtint empêcha

LES MÉMOtRES DU DIABLE. 271

d'écouter le kna^lflqûe e^ordd dd Tà^^ocat du fol, qui prononça un réquisitoire fulmlnaût contre Un bomme qut, après avoir enlevé à M. de Cerny une épouse qu'il adorait et dont il faisait le bonheur, avait lâchement assassiné celai quil avait déshonoré ; un homme qui , placé dans les rangs les plus élevés de la société, avait embrassé une carrière de crimes \ un homme qui avait traîné dans la boue l'illustre nom de la vertueuse famille des Luizzi; un homme qui... un homme que... etc., etc.

Le ronflement oratoire de Tavocat général dura cinquaute-cihq minutes* La défense ne fut pas inoins belle et aura cinquante-six minutes. Le résumé, horriblement impartial, dura vingt et une minutes. La délibération du jury dura treize minutes, nombre faut ; eu au bout de deui heures vingt-cinq minutes, le baron de Luizzi fut condamné à mort à runanlmité.

Depuis la déposition de Juliette, Luizzi n^éntendait plus, n^écoiitait plus. Ce qu'on pouvait dire contre lui et ce qu'on pouvait dire en sa faveur lui était devenu également indifférent. Une rage indicible s'était emparée de lui ; il avait reconnu la main de Satan dans le dernier coup qui Venait de lui être porté; et cette Juliette, sortie noble et intéressante de ce tribuhal dont il était sorti déshonoré et condamné, lui parut la preuve convaincante que le mal était seul destiné à triompher dans ce monde; il rentra donc dans sa prison avec la résolution inébranlable de demander son salut an mal, à quelque prix que ce fût, si son salut était encore possible U appela Satan.

— Eh bien I mou maitté, lui dit le Diable en riant« la société a été plus sage que toi, elle s'est rappelé Thistoire de cet ancien qui, ayant demandé le bonhéur pour ses enfants, les vit s'endormir du sommeil de la mort. Elle t'a condamné au oonheur, et ce choix que tu devais ftiire bientôt, selon les termes de notre pacte, et qui sans doute te paraissait si difficile, elle Ta fait pour toi. — Et penses-tu que J'accepterai ? dit le baron. — ie ne sais comment tu pourras échapper. — Allons, Satan, Ht Lqizzi qui avait retrouvé toute son énergie, ne perds pas ton temps à m'amener à une mauvaise résolution que j'ai déjà prise. Déjà deux fois tu mas sauvé â la condition que je t'abandonnerais un temps déterminé de ma yie ; quel temps te faut-il pour me faire sortir d*ici, comme je suis sorti des ^irisons de Caen, innocent, riche et bien portant? — Il me faudrait plus de temps que tu n'en aà à me donner, mon maître. ;Nou8 sommes au h** décembre 183., et d'aujourdliui en un mois 11 faut que tu aies fait choix de la chose qui doit te rendre heureax et te soustraire à mon pouvoir; tu sais que, si tu n'as pas fait ce ohoix, ton être m'appartient à partir de ce dernier jour? — Et

r:^ LES MÉMOIRES DU DIABLE.

ta sais aussi, dit Laizzi, que, si je meurs avant de l*aToir fait, je t'échappe, ou du moins je rentre dans les chances communes à toutes les âmes dout le sort est entre les mains de Dieu. Ton intérêt est donc de me sauver si tu espères encore Temparer de moi.

Le Diable se mit à rire, puis répondit tranquillement au baron : — Eh I mon maître, crois-tu que tu ne m^appartiennes pas déjà? — C'est ce que je ne veux pas discuter, dit Armand, je t'ai proposé un marché ; veuk-tu, oui ou non, l'accepter? — Écoute, dit Satan, nous sommes probablement destinés à vivre éternellement ensemble; or je ne veux pas avoir chez moi un damné qui dirait à tout venant que j'ai manqué de procédés envers lui. Tu es nn peu de ma parenté aussi, baron de Luizzi, car tu es de la race de ce bon fils d'Eve qui a commis le premier meurtre. Je veux être bon Diable pour mes cousins, à quelque degré éloigné qu'ils puissent être. 11 te reste trente et un jours avant le choix qu'il faut que tu fasses; donne-m'en trente, et tu sortiras d'ici non-seulement innocent, riche, bien portant, mais encore intéressant comme la victime d'une odieuse persécution et d'une erreur inouïe. Il manque à tous les titres que tu as à la faveur des hommes la célébrité, je te la donnerai. — Et si je te donne, moi, ces trente jours, que me restera-t-il donc ? ^ Vingt-quatre heures pour faire un choix qui ne demande qu'une seconde. Si tu as vu tout ce que tu as vu sans savoir où est le bonheur, tu ne le sauras jamais. Si tu choisis bien, j'ai perdu la partie ; si tu choisis mal, je l'ai gagnée. C'est un coup de dés où nous devions arriver l'un et l'antre, et ce n'est véritablement qu'un coup de dés. Pascal jouait à pile ou face l'immortalité de l'âme, et Jean-Jacques Rousseau visait on arbre avec une pierre, bien décidé à ne pas croire en Dieu s'il n'attrapait pas l'arbre ; tu as sur ces deux immenses génies l'avantage de ne pouvoir douter de Dieu ni de l'immortalité de l'âme, toi qui as vu le Diable en personne et qui as fait marché de ton âme avec lui. Je n'ai même rien négligé pour le reste de ton éducation : je t'ai montré les beaux &'ilons, je t'ai montré les chambres bourgeoises, je t'ai montré les chaumières, les mansardes ; tu as rencontré dans ta vie des hommes de loi, les magistrats, les négociants, les financiers, les médecins, les comédiens, les filles publiques ; tu as eu affaire à tout ce qui compose à peu près la société, et tu dois savoir à quoi t'en tenir sur son compte. — Pas encore, dit le baron, car il me reste à savoir ce que sont devenues les trois seules femmes, bonnes et dévouées, que j'aie rencontrées en ma vie. — Est-ce leur histoire que tu veux ? reprit le Diable : Je vais te la raconter, je serai complaisant jusqu'au bout. Dis^moi

par qui tu veux que je commence. Seulement écoute Theure qui sonne : je veux absolument trente jours sur les trente et un qui te restent à vivre, et le temps que durera le récit que je vais te faire, je le retrancherai sur les vingt-quatre heures que je te laisse. Tu es h'bre de m*écouter avant ou après : je ne commencerai mon récit qu*à cette condition, et ce récit tu pourras rinter rompre quand il te plaira.

Luizzi n*hésita pas. Le choix qu'il voulait faire était arrêté depuis sa sortie de Taudience de la cour d'assises, et peu lui importait, une fois délivré de la condamnation qui pesait sur lui, d'avoir un mois ou une heure pour se prononcer. Il dit donc à Satan :

— Tu peux commencer ; je t'écoute.

Alors Satan prit la parole.

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