UNE HONNÊTE FEMME
^ Voici ce qui est arrivé à ta sœur Caroline, si c'est par celle-là que tu veux que je commence.
Luizzi fit un signe d^assentiment, et le Diable commença.
— Tu ne connais pas ta sœur, baron ; tu n'as jamais su voir en elle qu'une jeune fille sans expérience et exaltée, qui s'est maladroitement éprise d'un butor et qui a été la victime de son ignorance. Tu t'es trompé, mon maître : Caroline est une âme à part, faible devant la prière et la souffrance des autres, énergique contre le vice et le malheur. Tu vas voir si je la juge mal 1 Comme je te rai dit, elle n'a point reçu la lettre que tu lui as adressée de Fontainebleau ; cette lettre fut remise à son mari, et, par son mari, communiquée à Juliette, et, par Juliette, à M. de Cerny. Tu sais aussi que Gustave de Bridely a reçu ta lettré, et cette lettre fut communiquée par lui à Juliette, la grande maîtresse dans l'art de tirer parti d'une mauvaise position. Bridely, M. de Cerny, Juliette, Henri Donezau, quittèrent Paris le soir même. Ce fut le résultat d*un conciliabule où ta sœur ne fut pas admise, et dont je te dirai le sujet quand j'arriverai aux personnes qu'il regarde plus particulièrement.
Le Diable s'arrêtait de temps en temps durant son récit, comme s'il eût voulu laisser place à Luizzi pour l'interrompre; mais celuici savait trop qu'il n'avait plus une minute à perdre pour profiter de cette attention de Satan, qui fut donc forcé de continuer :
— Tu dois te rappeler, mon maître, qae, pannl les personnes qne ta reeevats habituellement ebez toi, Tune des plas assidues était le jeane Edçard da Bergh. Il était de trop bonne compagnie pour venir dans la maison d'un homme où il lai fallait subir la eompagnie de M. Henri Donezau, et il était en même temps de trop mauvaise compagnie pour y venir à i*intention d'une tille de la tournure de Juliette. H y a cent filles, à Paris, à vendre, qui sont de meilleur ton, de meilleur goût et de meilleur santé; mais entre le rustre qui s'appelait Donezau et la coquine qui «^appelait Juliette, il y avait ta sœur, et o*est ee qui l'attirait dans ta maison. Tant que tu fus présent, il eacha avec grand soin un désir que ta étais assez habile pour découvrir, assez adroit pour surveiller, assez résolu pour écarter au besoin. Il ne comptait pas le mari pour un obstacle; plus avisé que toi, il avait compris que la brutale et lubrique nature de Henri Donezau préférait la nature lascive et ardente de Juliette, il soupçonnait que ton beau-frère se souciait fort peu de sa femme, mais il était loin de supposer qu'en partant il la lui abandonnât vierge et pure comme il Tavait reçue. Ce fut le lendemain du départ de son mari et de Juliette qu'il commença véritablement à espérer. Ce jour-là il vint faire sa visite accoutumée, ce jour-là il trouva Caroline seule et plongée dans le plus vif désespoir. En effet, dans l'espace de vingt-quatre heures, elle avait appris ta fuite avec madame de Cerny, le départ de Juliette, SLuivi, quelques heures après, du départ de son mari. — Quoi! dit Luizzi tout étonné, ils ne sont pas partis ensemble? — Écoute, maître, dit le Diable, si tu me fais mêler toutes ces histoires l'une avec l'autre, non-seulement nous n'y comprendrons rien, mais encore nous n'en finirons pas... Ëdgard rencontra donc Caroline tout en larmes.
« — Quel chagrin avez-vous? » lui dit-îl.
Caroline croyait que du Bergh était un ami, vous le traitiez comme tel. C'est d'ordinaire le premier (H'ade que prennent les amants dans les bonnes maisons, et c'est toujours le frère ouïe mari qui leur en signe le diplôme, quelquefois tous les deux ensemble. Elle lui raconta donc le malheur qui lui arrivait. Le malheur voile la faculté perspicace de Tàme, comme les pleurs voilent les facultés visuelles des yeux. Caroline n*aperçut pas la maligne joie qui se montrait sur le visage de du Bergh à cette nouvelle. Il lui promit de ne pas rabandonner, de s'informer exactement dé ce qu'étaient devenus son mari, toi et Juliette. Tu dois comprendre qu'avec les projets d'Edgard, il se garda bien de faire la mohidre démarche à ce sujet : 11 commença par laisser quelques jours à la première vivacité du désespoir, puis, en habile séduc-
tear, il entreprit de jeter dans rame de Caroline le sonpçon qu'il s'étonnait de tie pas y Toir naître. C'était un soir, il était assis à côté d'elle, et voici ce qu'il lui disait :
« — Oui, Madame, j'ai honte de vous le dfre, votre mari, celui à qui appartenait votre amour, celui que votre union avait rendu le possesseur de cette beauté si charmante et si pure, votre mari vous a préféré une femme qui ne vous valait certes à aucun titre* — Juliette, n'est ce pas? dit-elle; vous avez tort. Monsieur, elle était plus gracieuse et plus belle que moi; il y a longtemps que je m'étais aperçue de cette préférence, et, quoiqu'elle me cb^grinàt, j'étais trop juste pour en vouloir à mou mari. »
Edgard dut s'étonner de cette étrange abnégation; il prit pour niaiserie ce qui n'étaU qu'ignorance, et il répondit :
« — En vérité. Madame, c'est trop de modestie, vous ne vous estimez pas ce que vous valez ; et d'ailleurs. M, Donezau eût -il été égaré par une passion peu concevable, son honneur aurait iû lui défendre d'introduire sa maltresse dans la maison de sa femme. »
11 faut te dire, mon maître, dit Satan en s'înterrompant, que ta seeur avait bien entendu prononcer dans le monde ce nom de femme et de maîtresse ; mais tu dois comprendre qu'il lui était difficile de s'expliquer ce que c'était qu'être la maltresse d'un homme, quand, peur elle, être sa femme n'était autre chose que porter son nom, Aussi répondit-elle à Edgard :
« — Mais comment était-elle sa maîtresse?»
Cette question était si sinî^ulière qu'Edgard ne la comprit pas ; il s'imagina que Caroline doutait simplement de la réalité du fait, et, ne pensant pas devoir ménager la niaiserie d'une femmç dont la eonviction était si difficile à amener, il lui répondit trè$-fran* chôment :
« ^ le ne puis vous dissimuler. Madame, que j'en al eu les dernières preuves. »
Et comme Caroline le regardait d'un air encore plus étonné, i} ajouta :
« — Pardonnez-moi l'aveu que je veux vous faire, mais je les ai surpris seuls ensemble. — Et, mon Dieu? fit- elle, je les ai laissés ainsi vingt fois moi-même. — Pardon, dit Edgard avec quelque impatience, je rougis du mot que je suis forcé d'employer, mais je les ai vus s'embrasser. -^ Mais il l'embrassait comme mon frère m*embrasse. — Il la tutoyait. — Sans doute, comme mon frère me tutoie, »
Ceci dépassait de beaucoup tout ce qttIBdg&rd pouYdU 3*in)aginer de la niaiserie d'une femme. Alors, croyant n'avoir au-
cnn ménagement à garder vis-à-vis d*nne femme dont la bêtise le désenchantait un pea, il répondit assez bratalement à ta sœur:
« — Enfin, puisqu'il faut tout vous dire, j'ai surpris votre mari dans le lit de Juliette. — Dans son lit? s'écria Caroline... Couché près d'elle? — Oui.»
Elle devint rouge jusqu'au blanc des yeux, et dit à voix basse :
« — Sans vêtement? »
Edgard, poussé à bout, répondit en riant :
« — Tous deux sans vêlements. »
A cette révélation, Caroline cacha sa tête dans ses mains ; une étrange confusion d'idées, de soupçons, de doutes, vint Tagiter, tandis qu'Edgard, qui croyait faire simplement une phrase à effet, ajoutait :
« — Ainsi, Madame, c'est en sortant de votre lit qu'il allait dans celui de votre rivale. — De mon lit! s'écria Caroline; il n'y est jamais entré, je vous le jure. »
Tout s'expliqua pour Edgard. L'exigence d'une femme comme Juliette vis-à-vis de son amant n'était pas chose à l'étonner, car cette exigence est plus commune que tu ne pense:^, mais c'est Tobéissance du mari à laquelle il n'eût pu croire si la conversation qu'il venait d'avoir avec Caroline né l'avait persuadé d'avance que cette obéissance avait été complète.
Tu sens maintenant, mon maître, quelle belle proie ce devait être que ta sœur pour un homme comme du Bergh. Une be\U fille vierge est chose assez rare pour agacer les désirs d'un libertin, quel qu'il soit; mais une femme mariée et vierge, c'est d'un charme à faire tourner la tête à de moins dissolus que le bel Edgard.
-— Mais c'est une lâche infamie 1 s'écria Luizzi. — Aîlons donc, maître I fit le Diable en parlant d'un air penché, la tête sur l'épaule; allons donc! c'est un morceau friand, tu le sais, et madame de Cerny t'en a donné la preuve. Crois-tu que tu aurais fait pour elle la folie de renlever si elle eût été la femme de son mari, bonne mère de famille, avec des enfants paillards autour d'elle et une beauté dégradée par la possession légitime et la maternité ? non, mon maître tu ne l'aurais pas fait. Tu as été séduit par le piquant de l'aventure autant que par la valeur réelle de ta maitresse, et il ne te sied pas de trouver mauvais ce que tu as fait avec tant de charme. — Oh! moi, c'est bien différent! dit Luizzi. — Oui, dit le Diable, . voilà le mot de tous les hommes: moi, c'est bien différent! Us ont tous une raison pour excuser en eux
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Cd qalls blâment dan» les autres, et e'ofit d» boime M ipfils agissent ainsi. Quant à toi, maître^ tm n*tt5 pas foÂt use mauvaise action (et tu en fais beaucoup) qae je ne t^aie vu ctfachev diessus lorsqu'elle a passé à côté de toi socts une atttne figure que la tienne. Hé ! qui t*a dit. qu'Edg^md du Bergk. n'avait pas d^eicellentes raisons pour désirer ta sœiif ? Qui* te dU que si je voulais faire de cette histoire une nouvelle senltfinen^ale pour une revue littéraire, je ne trouverais pas des moyens de ^intéresser à Tinfàme séduction de cet homme, en te le peignant dévoré d'un amour plus fort que lui, et cela serait vrai ; bien décidé à protéger cette jeune femme contre Tabanétni iiisensé de son frère et contre l'odieux délaissement de son mari, et cela serait vrai encore? Mais, parce que j'habillerais mon récit de mets touchams et polis, le fond de l'action n'en serait pas moins coupable et odieux, l'intention de cet homme net serak» pa& moios eelfait d'un Itbonâra éhonté. Car, une fois sûr de la vérité de l'ignorance de Carolme, il lui fallut use grande adresse pour lui hà»& eompirendpe ee qu'ii- voulait d'elle. C'est chose très-sirni^e que de demaaéBr à une lâmme les faveurs qu'elle accorde à son mani ; eUo saîl, elie, de quoi il s'agit. C'est chose très-simple que de. dsmaoader à une jeune fille les faveurs qu'elle n'a encore données à personne : eHe soupçonne qu'elles doivent être autre chose que ce qui fait qu'elle est une jeane fille. Mais demander à une femme, qui croit avoir tout donnée un bonheur dont elle ne comprend pas le sens, c'est une entreprise difiicUe, mon maître, et dans laquelle, pour réussir, il fallait un maître passé en corruption. Aussi la lutte fut-eile longue, et d'abord du Bergh se garda de pousser plus loin qu'il ne l'avait fait l'explication donnée par hasard à Caroline : il recula rapidement et se replaça au rôle d'ami et de protecteur. Ainsi il s'assura la libre entrée de la maison de Caroline. Ta sœur, laissée seule, sans ressources durables, sans la moindre idée de l'administration d'une fortune, lui confia la direction de ses affaires; c'était un droit de venir la voir souvent. Edgard accepta. Il l'entoura de soins; esclave obéissant et empressé, il ne vit pas couler de ses yeux une larme qu'il ne fût prêt à l'essuyer, il n'entendit pas s'échapper un vœu de sa bouche qu'il ne fût prêta l'accomplir. Il fut triste avec elle, il espéra avec elle, et, quand il lui eut bien montré comment une vie tout entière pouvait se lier à une autre vie par tous ses points, se confondre incessamment dans la même émotion, dans le même besoin, dans le même désir, il lui dit que c'était là ce qu'on appelait aimer» et Caroline comprit alors qu'elle n'avait pas été aimée comme celât et voici ce qu'elle lui répondait le jour où il lai fit cet aveu :
TONB iiu 16
« — Est-ee donc là, Edgard, ce que vous appelez amour : cette bonté généreose, cette protection déroaée, ce soin de vons mettre entre moi et le cliagrin qui s'approche, cette toachante solli* citnde ponr ma donleor, qni vons fait préférer la tristesse de mon entretien à tous les brillants plaisirs auxquels ^ous êtes accoutumé? Ohl que les hommes sont heureux de pouvoir aimer ainsi, et que peuvent rendre les femmes à un pareil sentiment?— Ce qu'elles peuvent rendre, Caroline, c'est ce que je voudrais obtenir de vous, c*est une confiance sans borne dans cette protection, c*est une foi sincère dans ce dévouement, c'est une douce joie d*en être Tobjet. — Je n'avais pas appelé cela amour, Edgard, je croyais que c'était de la reconnaisance.— C'est que, dit du Bergh, si c'est là de l'amour^ ce n'est pas du moins tout l'amour. »
Et, comme Caroline le regardait avec une douce surprise, il continua :
« — Vous reconnaissiez tout à l'heure que Je préférais votre entretien aux plaisirs frivoles du monde , et vous m'en avez presque remercié. Ces remerciements, Caroline, je ne les mérite pas ; quand je viens à vous, c'est que rien ne saurait m'empècher de venir à vous, c'est que vous voir est pour moi une joie, c'est que vous entendre est pour moi un bonheur, c'est que vous regarder m'écouter est pour moi un triomphe, c'est que toute ma vie est en vous, c'est que vous êtes maîtresse non-seulement de mon sort^ mais aussi de mon àmé, c'est que je vivrai par vous comme il vous plaira, c'est que je sens par vous comme il vous plaît. »
Caroline écoutait avidement ces paroles, interrogeant son cœur, heureuse et ûère de cet empire qu'elle exerçait, et elle murmurait doucement :
« -- Et comment peut-on payer tant d'amour, mon Dieu ? •» Comment on peut le payer! s'écria Edgard : en se trouvant heu* reuse d'être aimée ainsi et d'être aimée ainsi par celui qui vous aime, en n'étant fière de son esclavage que parce que c'est lui qui est l'esclave, en n'acceptant sa protection que parce que c'est la sienne, en sentant enfin qu'il n'y a que lui dont on puisse tout recevoir, bonheur, joie, douleur, et qu'il porte en lui votre âme comme vous portez la sienne en vous. Voilà, Caroline, comment on paye un tel amour* •— Oh ! s'écria-t-elle alors, si c'est cela, Edgard, je ne suis pas ingrate. — Tu m'aimes donc? s'écria-t-il en se rapprochant d'elle. •— Edgard, que faites-vous ? lui dit-elle en reculant avec épouvante. »
Puis, après un moment de silence, elle ajouta :
c ^ Vous avez accusé mon mari et Juliette de s'être tutoyés : si c^était un crime pour eux, ce doit en être un pour nous. G*en est fait, je suis coupable, je le sens, puisque vous vous êtes cru le droit de me parler ainsi. »
Edgard fut un peu désorienté par cette réflexion ; mais, décidé à profiter du terrain qu'il avait gagné , il reprit avec un air d^ tristesse admirablement joué :
« •— Vous vous trompez, Madame. Ce langage, qui pour moi n*a été que l'égarement d'un instant , c'était leur langage habituel ; je vous l'ai adressé quand je n'en avais pas le droit , mais tous deux avaient le droit de se parler ainsi. — Je ne vous comprends pas, dit Caroline. — C'est que Famour tel que je viens de le dépeindre n'est pas encore tout l'amour; c'est qu'à part cette union des âmes, si calme et si sainte, il en est une autre enivrante et fiévreuse ; c'est que, quand je suis près de vous, Caroline, ajouta-t-il en s'approcbant d'elle, je sens ma vue qui se trouble, mon cœur qui bat, mon corps qui frissonne ; et , tenez, dit-il en lui prenant la main, ne sentez-vous pas que je brûle? regardez-moi, ne voyez-vous pas que mon regard s'égare ? »
Caroline l'écoutait avec un effroi d'autant plus grand , qu'elle sentait se glisser en elle le trouble qu'Edgard lui peignait avec tant d'ardeur.
« — Laissez-moi 1 lui dit-elle avec épouvante, laissez-moi! — Obi c'est que vous ne savez pas, reprit-il, quelle ivresse on éprouve à perdre ses regards dans les regards de celle que l'on aime !»
Et, comme il parlait ainsi , ses yeux attachés sur ceux de Caroline y plongeaient les rayons brûlants de son amour.
« ^ C'est que tu ne sais pas quelle volupté indicible il y a à sentir trembler dans sa main la main de celle que l'on aime, à sentir sa poitrine battre contre la sienne, ses lèvres toucher à votre bouche, tout son corps vous appartenir. »
Et, en parlant ainsi , il prenait doucement ses mains , il enlaçait sa taille, il la pressait contre lui et attachait (nes lèvres aux siennes.
— Et alors elle succomba sans doute ? s'écria Luizzi avec colère et désespoir. — L'en crois-tu capable? répondit Satan d'un toii railleur. — Et quelle femme ignorante comme Caroline , abandonnée comme Caroline, malheureuse comme Caroline, n'eût pa.; succombé à sa place? dit tristement Luizzi. — Toute autre eût succombé peut-être , mais ta sœur résista. •— Caroline ! s'écria Luizzi avec joie. -— Caroline, que tu as soupçonnée, car il ne te manquait plus que de ne pas croire à la vertu d'une seule femme ; Caroline, qui, s'arrachant avec violence des bras d'Edgard, s'écria
m LES MftMOIRES DU DIABLE.
eomme ëcMrJe pur «me soudaine lainière d*en haut... (car Je dois t'avouer, baron, que Dieu 8*en mêla), Caroline, dis-je, qui s'écria : « Oh 1 c'est là qu*est le crime t Jamais I Jamais ! »
Ici, Ëdgard perdit par an seul mot tout le chemin qu'il avait fait; il avait en main une femme à qui il eût pu persuader que le crime n'était pas là, mais il eut la maladresse de s'écrier :
« — Si c'est un crime pour d'autres femmes, en est-ce donc un pour TOUS, pauvre femme malheureuse et abandonnée ; pour vous, livrée par un frère imprudent à un mari sans honneur; pour vous, déshéritée du nom de votre famille ; pour vous, qui ne devez rien à la société, qui n'a rien fait pour vous ? »
Le Diable se tut , et Luizzi, le regardant attentivement, lui dit :
— Et que répondit-elle à ces accusations si vraies contre nous tous ? ^ Elle répondit simplement et en montrant le ciel du doigt : « La société n'est pas mon juge. Monsieur. »
Satan regarda l'effet que ce mot avait produit sur LulEzi, et celui-ci lui dit alors :
— Et tu oses me répéter ce mot, à moi ! Ne crains-tu pas que je n'en profite ? — Quand tu sauras la fin de l'histoire de ta sœur, reprit le Diable, tu en profiteras si tu veux. Puis il continua ainsi :
— Après une si noble réponse, il était juste, n'est-ce pas, mon maître, que le ciel envoyât à l'aide de la malheureuse Caroline quelque protecteur qui la sauvât , quelque événement qai l'arrachât aux nouvelles séductions de du Bergh ? car cette scène se renouvela plus d'une fois, et cependant Caroline résista toujours, puisant en elle plus de force que tous les liens de famille n'en donnent à d'autnes ; elle résista non-seulement à son abandon et à sa solitude, mais encore à son amour, car elle aimait Edgard; et après ce malheur que tu lui avais fait, U lui fallut résister â celui que lui fit du Bergh ; car, résolu à obtenir cette femme, il n'épargna rien de ce qui pouvait vaincre sa résistance. 11 lui laissa sentir peu à peu les approches de la misère; il la livra aux insultes des créanciers, aux basses avanies des domestiques, à tout ce qui donne au cœur un désespoir qui fait rougir, et il venait incessamment lui dire, lorsqu'il la voyait pleurant et désolée :
« — Sois à moi I et je te rendrai la fortune, le bonheur et la considération. »
Mais elle lui répondait sans cesse :
« — Ma fortune n'est pas de ce monde ; mon [)onheur me vient de plus haut, et je porte ma considération en moi. »
— Noble sœuri s'écria Luizzi, à qui les larmes étaient venues aux yeux. — Noble sœur en effet 1 repartit le Diable, car ia nouvelle de l'aocusatLon qui pèse sur toi lui arriva enfin ; die lui
arriva aa moment où sa misère était au comble, à Them'e où il lui restait à peine assez de force pour lutter pour elle-même. Mais, lorsqu'elle apprit que tu étais malheureux, elle en^trouva assez pour venir à ton aide. Madame de Cerny s'était échapptie en fugitive avec toi, avec son amant qui la sauvait; Caroline s'échappa en fugitive pour échapper à celui qu'elle aimait et pour secourir le frère qui l'avait abandonnée. Léonie était partie avec un homme riche, et pour quelques heures de privations qu'elle a soulTerles à tes côtés, tu as pleuré sur elle, qui dormait sur tes genoux; Caroline est partie toute seule, à pied, demandant Taumône, pour aller porter la consolation de sa parole à celui qui l'avait perdue; car c'est toi qui l'as perdue, mon maître ! Et le voyage a été long; et il ne lui a rien manqué, ni la grossièreté des hôteliers, ni les propos obscènes des passants, ni la faim, ni la soif, ni la fatigue qui fait dormir couchée au bord du chemin; et ce fut ainsi, se traînant jour à jour, heure à heure, minute à minute, qu'elle arriva mourante et épuisée dans cette même auberge de Bois-Mandé, d'où Juliette était partie pour parcourir une carrière de vice, et où tu l'as retrouvée arrivant en brillant équipage.
Luizzi baissait la tète devant cette cruelle apostrophe du Diable» qui continua :
— Dans cette misérable auberge dont le maître lui accorda un grabat, il y avait deux femmes qui souffraient aussi : c'étaient Eugénie et madame de Cerny. — Quoi ! toutes deux? s'écria le baron. — Toutes deux, mon maître. — Et comment y étaient-elles arrivées? — Voici ce que je vais te dire, si tu crois avoir encore le temps de m'entendre, car voilà quatre heures qui sonnent.
Luizzi calcula qu'il lui restait encore ving:t heures, pour faire son choix, et il dit au Diable de continuer : — Toutefois, ajouta-t-il, abrège ton récit, et supprime les réflexions dont tu l'allonges à plaisir et dont je te dispense.
kz — Qu'est-ce donc, maître? lui dit le Diable, tu me traites comme un homme de lettres qui se fait payer à la ligne 1 J'y mets pourtant de la conscience, il n'y a pas un bon auteur qui n'eût fait au moins un volume avec ce que je viens de te raconter en quelques heures.
;3^ LES MBMOmES DU DIABLE.
GIUIID-PÈRB ET PBTItB-FlUB.
— Ta y perdras cependant, mon maître, continua le Diable, car j*ayais une bonne scène à te raconter : c'est le conciliabule qui fut tenu entre Juliette, de Cerny et Gustave de Bridely. Tu y aurais vu Timpuissance enragée du grand seigneur se mettant au niveau des petites infamies d'une fille publique et d*un intrigant; tu y aurais vu le vice, la méchanceté, la soif de Tor, s*avançant pas à pas, se tâtant Tun Tautre, puis se reconnaissant tous pour gens de même compagnie, se démasquant effrontément et se saluant en se tendant la main. Ainsi Juliette vendit à M. de Cerny le secret de ta fuite avec Léonie, à la condition qu'il l'aiderait à obtenir enfin de M. de Paradèze, oncle par alliance de M. de Cerny, qu*il voulût bien la reconnaître comme sa petite-fille et qu'il ferait tout pour empêcher madame de Cauny, maintenant madame de Paradèze, de reconnaître Eugénie pour la fille qui lui avait été enlevée. — Et de quel salaire le marquis de Bridely a-t-il payé ce service? dit Luizzi interrompant le Diable. — 11 Ta payé du nom et de la fortune qu'il a volés, A Theure où je te parle, il y a promesse de mariage entre le marquis Gustave de Bridely et Juliette ta sœur. •— Mais elle almâît Henri Donezauf reprit le baron. — C'esl-à-dîre, ajouta le Diable, quMl valait inieux être la maîtresse d'Henri Donezau à qui uu sot avait donné vingt-cinq mille livres de rente, que d'être fille publique ou religieuse; mais il valait mieux être l'épouse légitime de M. le marquis de Bridely que la maîtresse de M. Henri Donezau. Ta sœur n'a pas hésité un moment. — - Et elle a sans doute réussi dans tous ses projets? dit le baron ; et, averti trop tard de ce qu'était cette femme, je n'ai pas pu y mettre obstacle. — C'est vrai I dit le Diable. Sur ma fol, il s'en est fallu de bien peu que tout ce qui arrive ne soit pas arrivé. — Comment cela? — Suppose que mon histoire de Mathieu Durand n'eût pas produit l'efTet que j'en attendais : Fernand ne nous quittait pas et ne nous laissait pas seuls ensemble. — Oui, oui, fit Luizzi amèrement, je comprends comment tu m'as trompé en me disant que cette histoire m'était tout à fait étrangère. N'importe, revenons à Juliette. — Soit ; et, pour revenir à elle, je dois te dire aussi que, si Fernand ne nous avait pas quittés, il t'aurait raconté Tbistoire de cette Jeannetfc, e( qu*une fois ins
trait que c'était ta sœur, tu aurais pu en tirer parti pour empêcher le mal qu'elle a fait. — Elle a donc réussi? — Tu vas en juger ; Je t'ai parlé autrefois de Bricoin; tu ne connais pas Bricoin, mou maître, et tu ne sais pas par conséquent ce que c'est qu'une mauvaise nature arrvvée à Textrème vieillesse. L*liomme qui a tué le mari de madame de Cauny pour Tépouser et avoir sa fortune, i'iiomme qui lui a enlevé son enfant pour Tépouser et avoir sa fortune, doit porter en lui une singulière passion pourTargent. Tu n*as peut-être jamais vu cette passion quand elle est arrivée au dernier terme de sa folie, quand, la vieillesse enlevant à celui qui en est possédé toute retenue envers le monde et toute puissance en lui-môme pour la combattre, il s'y abandonne complètement. Ce n'est plus la fureur de l'avare qui entasse ses trésors et qui les enfouit , fier cependant de la force qu'ils lui donnent, et disant à lui et aux autres qu'il pourra en user le Jour où il le voudra : triste satisfaction, orgueil misérable, dont l'avarice chercbe à dorer les privations qu'elle s'impose 1 C'est la décrépitude de ce vice lui-même ; c'est le vieillard qui, entouré de richesses, avec ses coffres pleins, ses greniers pleins, ses caves pleines, a peur de mourir de faim et de soif; c'est l'imbécillité qui se traîne dans les cours d'un château, dans les cuisines, dans les oflOices, disputant un grain de blé aux poules de sa basse-cour, ramassant une croûte de pain pour la cacher dans quelque endroit secret de sa chambre, volant un liard oublié par un domestique et l'ajoutant au sac d'écus qu'un fermier lui a rapporté la veille ; c'est quelque chose de bas, d'idiot, de cruel et de faible à la fois; quelque chose qui ne peut pas exciter la haine, tant il y a de débilité dans colle passion ; quelque chose qui ne peut pas exciter la pitié, tant il y a de ruse et de méchanceté dans les moyens qu'elle invente pour se satisfaire. Tel était Bricoin devenu M. de Para*dèze.
Or, depuis longues années, une femme noble, aux sentiments élevés et doux, subissait, sans pouvoir y échapper, la vie que lui faisait un pareil maître. Faible aussi, car tout s'était brisé en elle« la jeune et belle Valenline d'Assimbret était devenue une vieille femme tremblante, épuisée de privations, se cachant pour cacher ses haillons, et dégradée à ce point qu'elle volait à son tour du feu pour se chauffer, du pain pour manger et du vin pour s'enivrer, et oublier quelquefois qu'elle avait froidetfaim. C'est àcettefemmeque madame de Cerny allait demander une protectrice, c'est à cette femme qu'Eugénie Peyrol allait demander une mère; mais, comme je te rai dit, Juliette les avait précédées. Le jour où elle arriva, madame de Paradèze était malade ! ctettdue sur un grabat, elle
avait pour toute garde-malade une vieille femme qui n^étaii pas assurément plus misérable qu'elle. Juliette sonne à la porte de ce château, jadis si splendide; car, à l'époque où elle en avait été chassée enfant, Tavarice du maître avait gardé assez de raison pour comprendre qu*en ne dépensant qu*une faible partie des immenses revenus de sa femme, il avait encore les moyens de se faire une belle fortune. A cette époque aussi, madame de Cauny était dans toute la force de Tâge, et sa volonté, toute faible qu'elle fût, luttait contre la parcimonie honteuse de son mari. Celui-ci, de son côté, n'était pas non plus délivré de la crainte de voir découvrir son ancien mariage ; et, comme il savait que le vicomte d*Assimbret ne demandait pas mieux que de trouver une occasion de le punir d*avoir épousé sa sœur, il n'osait pas donner à sa femme des sujets de plainte qui eussent pu parvenir jusqu'aux oreilles du vicomte. Mais une fois qu*il fut assuré de la mort de sa première femme, une fois que Jeannette fut chassée du château, il se sentit au-dessus de toute erreur et osa commander en maître. Cependant il ne fallut pas moins de vingt ans pour amener M. et madame de Paradëze, et le château qu'ils habitaient, à Tétat de dégradation où Juliette le trouva. Je te Tai dit, elle sonna à la porte de ce château, et pendant longtemps on ne lui répondit pas. Enfin, après une longue attente, la vieille et unique servante, dont je t'ai parlé, vint lui ouvrir et lui demanda ce qu'elle voulait. Elle répondit qu'elle voulait voir M. de Paradèze pour une afiTaire trèspressante et qui intéressait sa fortune. La vieille femme l'introduisit, et, gagnant une petite aile de la grande cour de cet immense château, elle lui montra du doigt une longe file d'appartements en lui disant : « Vous trouverez tout au bout M. de Paradèze dans sa chambre. » Juliette traversa plusieurs salons abandonnés; les tentures tombaient par lambeaux, et les boiseries étaient dévorées par l'humidité qui entrait par les fenêtres brisées; elle arriva ainsi de chambre en chambre jusqu'à une porte fermée, qu'elle ouvrit sans frapper.
Dans une pièce exiguë, elle vit un vieillard assis sur un misérable tabouret dont on avait scié les pieds, et tenant entre ses jambes un réchaud sur lequel chauffait sans bouillir une marmite où nageaient quelques rares légumes; une vieille couverture de cheval lui couvrait les épaules, et ses pieds et ses jambes étaient enveloppés de tresses de paille pour leur donner quelque chaleur. Lorsqu'il entendit ouvrir la porte, il se leva et se retourna. Ses cheveux pendaient sur ses joues, ses sourcils pendaient sur ses paupières, ses joues pendaient sur son cou, sa lèvre sur son menton : c'était la décrépitude dans ce qu'elle a de plus hideux et
LES MËMOIllBS DU DIABLE. 28B
le plas sale. A Taspect de Juliette, il s'empara da misérable tabo uret sur lequel il était assis, et s*écria :
« — Que me Toulez-yous? je n'ai rien, je suis un pauvre iiomme ruiné. »
Juliette avait quitté Bois-Mandé assez tard pour connaître le vice de son grand-père, quoiqu'elle ne fût jamais rentrée au château le puis qu*on Ten avait expulsée; aussi ne s'étonna-t-elle pas de cet accueil, et répondit-elle intrépidement :
« — . Je ne vous demande rien, et c'est pour vous empêcher d*ètre ruiné que je suis venue ici. »
Le vieillard posa son tabouret à terre, et, s'asseyant entre Juliette et son feu comme s*il eût craint qu'elle lui dérobât une parcelle de chaleur :
« — . Eh bien! qui êtes- vous? et que me voulez-vous? — Je vous Fai déjà dit, repartit Juliette, je viens vous empêcher d'être miné. — Et qui est-ce qui peut vouloir m'arracher le misérable morceau de pain que j'ai? dit le vieillard. Tout le monde sait bien que je ne possède pas un sou, et que, si je ne vais pas mendier, c'est par respect pour le nom que je porte. — Alors, dit Juliette en feignant de se retirer, je n'ai rien à vous dire. — Restez, s'écria le vieillard en s'élançant vers elle et en la retenant; restez. Je vous reconnais maintenant : vous êtes la fille de Mariette, vous èies Jeannette la servante d'auberge. —-Je suis votre petite-fille, dit Juliette, et c'est à ce titre que je viens vous sauver. — Je n'ai pas de petite-fille, dit le vieillard, je n'ai pas d'enfant. — Vous avez une petite-fille qui est moi, une enfant qui est Mariette; et si, pour prix de ce que je viens vous dire, vous ne m'assurez pas votre héritage, il y a quelqu'un qui vous enlèvera tout ce que vous pouvez posséder, il y a quelqu'un qui peut vous envoyer mourir en prison. »
Cette menace épouvanta Bricoin. Se cachant la tète sur ses genoux, il grommela du ton d'un enfant pleurard :
« — Ma femme est morte, il n'y a plus de preuves, je suis innocent. — Sans doute, dit Juliette, il sera difficile de les retrouver, mais la fille de madame de Cauny vit encore, et je sais où elle est. — La fille de ma femme 1 s'écria le vieillard se relevant et saisi d'un tremblement affreux. Elle vient me voler tout mon bien, u'est-ce pas? Elle demande tout ce qui a appartenu à sa mère? Elle veut me dépouiller, elle veut me réduire à mourir de faim ? •— 'Elle en est bien capable, repartit Texcellento petite-fille de cet honorable vieillard. — Ohl je l'en empêcherai, dit Bricoin avec fureur. — Ce sera difficile. C'est une grande dame très-puissante, très-bien appuyée dans le monde, et que seule, peut-être, je puis
empêcher de vous faire du tort. —Et comment peux-tu faire cela? dit le vieillard en se rapprochant de Juliette. — Et comment me payerez- vous ce service, si je vous le rends? »
Le vieillard baissa la tête et repartit d'un air empressé et mystérieux :
« — Tiens, j'ai là dans un coin un bien beau bijou que ma femme portait quand elle était jeune, je te le donnerai. »
Juliette voulut expérimenter jusqu'au bout la fourbe et Tavarice de Bricoin, et demanda à voir ce bijou. Le vieillard alla dans un coin de la chambre, souleva un lambeau de tapisserie et en' tira une chaîne qu'il remit à Juliette. Elle reconnut facilement qu'elle était en cuivre doré. Juliette la jeta loin d'elle et s'avança vers la porte en disant :
K — Je m'en vais avertir madame de Paradëze que sa fille existe encore. »
Le vieillard retrouva assez de force pour se placer entre Juliette et la porte.
« — Tu ne sortiras pas, tu ne sortiras pas! » lui dit-il.
Mais Juliette l'ayant écarté avec violence, il reprit d'un ton bas et suppliant, et en s'efforçant de sourire :
a •— Je m'étais trompé, vois-tu, Jeannette, j'avais mis là cette chaîne pour attraper les voleurs, s'il en était venu par hasard ; mais j'en ai en véritable or, et des diamants aussi! Eh bien! je te les... je te les ferai voir 1 — Ah çàl lit Juliette, nous ne nous comprenons plus du tout. Écoutez-moi bien : si la fille de votre femme se fait reconnaître, non-seulement elle héritera de tous les biens de sa mère, mais elle vous laissera dans la misère. »
Le vieillard l'interrompit en lui disant d'un air abattu :
« — Et ce sera là la récompense de trente ans de bonheur que j'ai donnés à ma femme I »
Juliette ne s'arrêta pas à l'exclamation de M. de Paradèze, elle continua ainsi :
« -— Non-seulement cette fille vous laissera dans la misère si vous survivez à votre femme, mais encore elle vous dénoncera à la justice comme l'ayant fait disparaître jadis ; et tout ce qui peut vous arriver de moins malheureux, c'est d'être interdit et de vous voir enlever l'administration des biens de votre femme, de son vivant même. — - Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible! reprit le vieillard, à qui l'idée d'être dépouillé rendait toute sa fureur. »
Juliette ne tint compte encore de l'interruption, et voulant allei droit au but, elle lui dit :
« — Il y a un moyen cependant de prévenir tout cela : c'est de
faire déclarer à votre femme elle-même qu'elle a vu sa fille morte, et que toute autre qai se prétendrai être Tenfant^qu'elle a perdue est une intrigante, coupable de la plus lâche Imposture. — C'est une idée, fit le vieillard; mais comment y arriverons-nous? — Cela
1 vous regarde, dit Jeannette. J'ai fait tout ce que je devais en vous
j prévenant. »
j Mais enfin, dit Luizzi en interrompant pour la première fois ce
^ hideux récita quel intérêt si pressant avait donc Juliette à perdre Eugénie Peyrol ? — Pardieul mon maître, dit le Diable, tu as une pauvre mémoire et une triste connaissance des lois qui nous régissent I D'après ce que tu as pu voir par Tarbre généalogique que je t'ai montré, Gustave de Bridely a déjà hérité d'une fortune qui eût dû revenir à madame de Cauny, et par conséquent à Eugénie Peyrol. -> Je comprends l'intérêt de Gustave de ne pas réveiller une telle affaire, dit le baron. — Mais tu ne comprends donc pas aussi que, si par son acte de mariage, madame de Cauny a donné, à défaut d'enfant, tout son bien à son mari survivant, Bricoin devenait immensément riche? Mariette héritait de cette fortune, et Juliette la recevait de Mariette. Elle se mariait à Gustave de Bridely. Et un drôle digne des galères, une coquine qu'il faudrait marquer à l'épaule, se trouvaient les uniques héritiers de l'une des plus grandes et des plus riches familles de France. — C'est vrai, dit le baron ; mais, pour que cela pût réussir ainsi, il fallait que madame de Paradèze mourût avant son mari. — Oui, dit le Diable, c'est là qu'était la question, et ce fut cette question qu'on n'aborda pas, chacun étant sûr que l'autre l'entendait à merveille. Le plus pressé était d'empêcher la reconnaissance actuelle et future d'Eugénie Peyrol. — Et, d'après ce que tu m'as dit, fit le baron, les deux infâmes y sont sans doute arrivés? — Et cela ne leur a pas coûté cher, reprit le Diable ; un peu de pain, un peu de viande, un peu de vin, voilà tout! — Que veux-tu dire? — Ahl mon maître, c'a été une horrible scène que ce vieillard et cette jeune fille assis auprès du lit de cette vieille mère mourante et presque idiote, lui racontant qu'une intrigante avait la hardiesse de se faire passer pour sa fille. Et, comme quelques étincelles d'amour maternel s'échappaient de cette cendre presque éteinte, on arrosa cette cendre de vin et on en fit de la fange. Et à chaque verre que l'on marchandait à la malheureuse, on lui faisait ajoatei une phrase explicative à la déclaration qu'on exigeait d'elle. Et ce fut ainsi qu'elle écrivit sous leur dictée , qu'ayant appris qu'une femme nommée Eugénie Tnmiquel, femme Peyrol, prétendait se faire passer pour sa fille, elle croyait devoir déclarer, à son lit de mort, étant saine d'esprit et libre de corps, que l'enfant né d'elle
LBS MÉMOIRES DU DtABLC.
était mortf et qae c'avait été dans rintention â*adopter la fille de son mari qu*elle avait fait semblant de la rechercher, mais que In différence d'âge qa*auraient en les enfants ne lui avait pas heareusement permis d'accomplir cet acte illégal. — Et ils ont obtenu une pareille déclaration ? s'écria le baron. — Oui , maître ; et, comme une pareille déclaration pouvait Atre rétractée par la vieille femme rendue à la raison, on a le mieux du monde empêché la raison de revenir. A la privation de tout on a fait succéder Tabondance de tout; et la mort, que n'avaient pas amenée la faim et la misère, Fabus et l'excès l'ont amenée. — Madame de Cauny est morte? s'écria le baron. — Morte, dit le Diable, quelques jours avant le départ de Juliette pour venir déposer contre loi : car tu comprends que sa déposition n'a pas peu contribué à te perdre en montrant que cette déposition sur laquelle tu comptais tant ne pouvait être qu'un faux témoignage. — Mais comment Eugénie est-elle arrivée si tard chez madame de Cauny, qu'elle n'ait pu prévenir cet épouvantable malheur ? — > C'est que, grâce à tes bons soins, elle avait pour surveillant M. le marquis Gustave de Bridely, qui, en attendant le succès de la ruse de Juliette, eut grand soin de la faire voyager de province en province, de façon à ce qu'elle ne retrouvât jamais sa mère, madame de Paradèze. Ce ne fut que lorsque, fatiguée de cette poursuite inutile, elle revint près de son oncle Rigot, après avoir épuisé le peu de ressources qui lui restaient, qu'elle retrouva la lettre que tu lui as écrite à ton arrivée ici, ce qui la détermina à une dernière tentative. Elle partit aussi à pied, comme ta sœur Caroline; car elle avait été cruellement avertie plus d'une fois qu'elle n'avait pas de secours à attendre de la comtesse de Lémée, sa fille, et elle ne voulut pas lui apprendre qu'elle allait lui chercher une nouvelle fortune, de peur d'avoir à souffrir des chagrins encore plus odieux que ceux que son ingratitude lui avait déjà fait supporter. Elle partit, elle parcourut courageusement sa route, et elle arriva à la porte de ce château pour apprendre que sa mère était morte, et pour se voir menacée de la prison lorsqu'elle se rendit chez le juge de paix auquel elle déclarerait en quelle qualité elle se présentait. Car on avait eu soin de remettre entre ses mains la déclaration de madame de Cauny, et elle lui fut opposée à la première parole qu'elle voulut prononcer pour justifier sa prétention. Ce fut alors qu'accar blée de lassitude et de misère, elle alla dans cette auberge, oti elle trouva madame de Cerny alitée.
Comme Satan achevait cette phrase, huit heures sonnèrent, et LuUzl, averti que le temps qui lui restait 8*eQ allait rapidement, (at sur le point de terminer en ce moment sou oatretieu avec le
Diable; mais il calcula qu'il lui restait encore seize heures, et il
reprit :
Allons, hàte-toL Que je sache aussi comment j*ai perdu
celle-là, comment je l'ai amenée, elle si heureuse, si belle, si noble, à aller souffrir sur le grabat d'une misérable auberge; apprends-moi bien que je n'ai plus qu'un seul espoir dans ce moiide ; affermis-moi dans le choix que j'ai fait. Je t'écoute, Salaii.
Et Satan reprit :