‹ Les mémoires du Diable (volume 3)Chapitre 34 sur 34 · LANTERNE MAGIQUE DU DIABLE · texte numérisé non relu

LANTERNE MAGIQUE DU DIABLE

Aussitôt il sembla que l'un des côtés de la chambre se fût changé en un vaste théâtre sur lequel on jouait un drame dont Luizzi était le spectateur. Et il vit d'abord une nombreuse assemblée d'hommes : quelques-uns étaient assis devant une table et d'autres jetaient des petits billets écrits dans une urne. Celait une élection de députés. Une foule avide était amassée à la porte de cotte assemblée : on parlait, on s'agitait, on s'interpellait. On eût dit que l'issue de celle élection était d'un grand intérêt pour iQUte la ville • il ne â'agissait.rieu moins que d*un ballottage entre les deux

LES MÉMOIRES DU DIABLE. î»5

hommes les pins considérables da pays. Enfin, le scrutin fat fermé, on le dépouilla sans que personne quittât sa pince , tant chacun était curieux de connaître le vainqueur, et au bout de quelques heures on proclama comme député de Parrondissement le baron do Carin, qui ne l'avait emporté que de quelques voix sur M. Félix Ridaire, son honorable concurrent.

— Infamie I murmura Luizzl.

Et comme si ce mot eût été le signal que donne le machiniste do rOpéra , la scène changea. Et il vit une prison où était accroupie une femme tenant dans ses bras une enfant prête à mourir, et il reconnut Henriette Buré ; tandis qu*une autre femme , collée aux barreaux de cette loge infâme, accablait d'injures la malheureuse Henriette. Et Luizzi reconnut madame de Carin.

— Horreur ! s'écria-t-il.

Et comme la première fois, la scène changea encore. C'était une église magnifiquement parée. Deux chapelles y étalent tendues de blanc, et Tune d*elles étincelait de bougies, de tentures, d'ornements magnifiques, tandis que Tautre était écussonnée aux armes de marquis. Presque en même temps, deux cortèges pénétrèrent dans Téglise. Celui qui se dirigea vers la riche chapelle était celui de Fernand et de mademoiselle Mathieu Durand. Celui qui se dirigea vers la chapelle blasonnée était celui de M. le marr quis de Bridely et de mademoiselle Juliette Bricoin, qui portait sur sa robe de vierge le deuil de son grand-père, dont sa tnère venait de recueillir Timmense héritage : le comte de Lozeralc servait de témoin à mademoiselle Mathieu Durand et Edgard du Bergh donnait la main à Juliette.

— C*est assez, c*est assez, dit Luizzi ; et, comme les autres fois, ces paroles firent changer la scène, et alors :

C'était, dans une chambre bourgeoise, uu petit souper gourmand ; aux trois côtés de la table , Gangueriiet , le vieux Rigot et Barnet soupant Joyeusement et servis par la petite Liii , qui était rentrée chez le notaire.

— Honte et dégoût I s'écria Luizzi.

Et tout aussitôt le théâtre changea encore une fois et représenta une immense galerie, où passait en courant une foule de gens :

Et d*abord M. Furnicbon devenu agent de change;

M. Marcoine, devenu notaire ;

M. Bador, maire de la ville de Caen ;

M. de Lemôe, pair de France, nommé rapporteur du budget ;

Le marquis du Val, essayant un habit d*Humaniichez une daih seuse de l'Opéra;

Petit-Pierre nommé eonductetir de diligence ;

Madame da Bergh ofifrant de la tisane à son confesseur ;

Madame de Mari gnon présidant un conseil de charité pour Yéducation des jeunes filles ;

Madame de Crancé au pied du lit de sa fille qui Tenait d'accoucher, et lui enseignant le devoir de mère envers leurs enfants!

M. Crostencoupe, nommé par acclamation membre de FAcadémie des sciences ;

Pierre, l'ancien valet de chambre du baron, marié à madame Humbert, la garde-malade, et tenant dans la rue Richelieu un riche hôtel garni. Luizzi reconnut ses meubles ;

Louis, devenu cocher particulier de l'empereur de Russie ;

Akabila, retourné dans son pays et ayant repris le trône de son

père;

llortense Buré, chassant de chez elle une servante qui avait fait un enfant. Tout cela passait, repassait, le sourire aux lèvres, la Joie dans les .yeux, le calme sur le visage. Puis il sembla tout à coup au baron qu'une musique, si extraordinaire qu'il n'aurait jamais pu s'en faire d'idée quand même il eût assisté aux orgies du bal Musard, commençait une espèce de galop inouï. Alors toutes ces ligures se mirent à danser, à courir, à voler : elles allaient, elles venaient. Le plaisir ruisselait de leurs yeux, leur voix était joyeuse : c'était un charme que de les voir. tous si légers, si frivoles, si insouciants. Us passaient et repassaient devant Luizzi, lui souriant, l'appelant; puis, au son de la musique, à l'ardeur de la danse, se mêlaient des parfums enivrants, et ce fut un délire, une joie où tous semblaient nager avec délices ; et Luizzi sentait l'activité de tous ces mouvements agiter son corps, les accents fiévreux de cette musique irriter son âme, Tivresse de ces parfums l'inonder et le pénétrer ; et, comme il allait crier à Satan de faire disparaître cet inlerual tableau, il vit tout à coup Juliette, Juliette valsant, Juliette penchée sur un homme dont le visage écBappait toujours aux regards de Luizzi... Ohl que Caroline avait raison lorsqu'elle disait que rien ne pouvait rendre la grâce de cette taille flexible, l'abandon luxurieux de ce corps élaneé I Elle tournait, elle tournait, et sa robe, fouettée par le vent, dessinait les formes fluides et souples de son corps; ses cheveux volaient autour de sa tète; son œil, à demi fermé, vibrait et haletait, pour ainsi dire, lançant autour d'elle des regards treçipés de volupté ; sa bouche, entr'ouverte, montrait Témail de ses'^dents; ses lèvres frémissaient ; tout son corps semblait tendu dans un paroxysme effréné d'amour, et Luizzi sentait remuer en lui les désirs ardents que cette fille lui avait sans cesse inspirés, lorsque tout d'un coup elle sembla défaillir et se pâmer dans les bras de son danseur:

elle lui échappa, et, an momeDt de tomber, elle tendit la main yers Luizzi, Qui, emporté par un délire insensé, s'élamça vers elle... Mais, au moment où sa main allait toucher la main de Juliette, une autre main l'arrêta. Tout disparut, et il vit Caroline à genoux devant lui : elle était pâle, harassée, mourante.

— Armand I lui dit-elle alors, tu es sauvé 1

Le baron releva sa sœur, et, Payant longtemps considérée, puis serrée contre son cœur, il lui dit :

— Ah! c'est toi, n'est-ce pas, Caroline, c'est toi... toi qui m*as sauvé? — Oui, c'est elle, lui dit une voix bien connue, et qui fit détourner la tète à Luizzi ; et il reconnut Léonie. — Oui, ajouta une autre voix, c'est elle qui vous a sauvé, et il reconnut Eugénie.

A l'aspect de ces trois femmes, toutes les terreurs profondes qu'il avait éprouvées, tous les déchirements affreux qu'il avait subis, tous les désirs frénétiques dont il avait été dévoré un instant auparavant, s'effacèrent de son âme. Un calme doux, serein et bienfaisant y succéda, il n'éprouva plus qu'une tristesse vague, une mélancolie qui ne semblait être que le ressentiment d'une douleur qui s'effaçait, et il leur dit: — Oh! venez, mes anges, venez, vous qui êtes accourues vers moi, et qui ne m'avez pas abandonné ! — Non, Armand, dit Léonie, ne nous appelez pas ainsi, il n'y a qu'un ange devant vous, et cet ange c'est Caroline. C'est elle qui, nous ayant trouvées malades dans la misérable auberge de Bois-Mandé, nous a rendu le courage; c'est elle qui nous a guéries et nous a sauvées toutes deux; c'est elle qui, lorsque cette pénible tâche était achevée, sachant quels dangers vous menaçaient et ayant appris comment on pouvait vous sauver, «'a pas hésité entre le mépris du monde et la justice ; car moi, Armand, fatiguée de malheur, j'en étais venue à douter si je devais braver l'opinion à ce point d'accuser mon meurtrier du meurtre de mon mari pour sauver mon amant. Mais elle n'a pas hésité, elle, à accuser le criminel pour sauver l'innocent, et elle l'a fait avec un courage bien vertueux : car il lui a fallu braver l'ironie des juges eux-mêmes qui disaient que c'était pour se venger de son abandon qu'elle accusait son époux, et le monde a répété celte calomnie, et elle l'a méprisée; il a fallu obtenir de Jacques Bruno le témoignage de la vérité; il lui a fallu ce courage pour sauver un homme qui semblait ne pas pouvoir lui en être reconnaissant, car ^lors votre raison était perdue, Armand ; mais elle a voulu poui l'insensé ce qui était juste, et, après vous avoir arraché à l'infamie, c'est elle qui vous a arraché à la mort; c'est elle qui a passé près de vous tontes les nuits, tous les jeurs, épiant vos

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festes, vos paroles, votre souffle. -^ Et vons étiez à mes cotes toutes deux, dit Caroline, et vous m'avez soutenue dans cette rude entreprise, et Dieu m*a tendu la main pobr me mener jusqu'au but et le sauver. — Mol I s*écria Luizzi, à qui revint le «ouvenir du choix qu*il Avflt à faire; moil il n'est plus temps, je suis perdu I — Non! mon fr^e, repartit Caroline: et s'il est vrai, comme )e Tai entendu dire quelquefois, que notre famille soit vouée au malheur et au crime; s'il est vrai, comme me Ta Ait Léonie, qu'une fatalité épouvantable te poursuit. — - Oui f c'est vrai, dit Luizzi, et elle m'a partout accablé; j'ai voulu m'appuyer sur toutes les choses de ce monde, et elles se sont toutes brisées dans mes mains, pourries et corrompues qu'elles étaient par )e vice ; j'ai voulu savoir la vérité, et la vérité n'a été pour mol qu'un tableau hideux et repoussant; J'ai tendu la main à tous ceux que j'ai rencontrés, et la main des heureux a déchiré la main que je leur tendais, et la main que je leur tendais a semblé écraser tous les malheureux que j'ai voulu secourir. Ma sœur, ma sœur, je suis maudit I ^ Armand» reprit Caroline, n*as>ta donc jamais tourné tes mains vers Dieu ? — Vers Dieu ? dit le baron.

Et comme ses genoux se ployaient, comme ses mains s'unissaient pour prier, une horloge sonna, et une voix retentissante s'écria : *

— L'heure de ton eboix est passée, baron, suis-moi t Tout aussitôt, et comme si les feux d'un volcan l'eussent dévoré en moins d'une seconde, le château de Ronquerolles disparut, et il ne resta à sa place qu'un précipice profond que les paysans ap» pelfënt le trou de l'enfer. On dit aussi qu'à ce moment on vit s'élever du bord de ce gouffre trois blanches figures : elles montèrent vers le ciel, et l'une d'elles, s'avançant jusqu'au pied du trône de Dieu, pria pour celles qui étaient restées en arrière; et, quand le Seigneur eut rnontré qu'elles pouvaient entrer, la vierge pure, Ja jeune fille coupable et la femme adultère se mirent toutes trois à genoux et prièrent pour l'âme du baron François-Armand de

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FII9 DO TOHË TROISIÈME ET liERMER.

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