‹ Les mémoires du Diable (volume 3)Chapitre 7 sur 34 · FUITE · texte numérisé non relu

FUITE

Tous deux quittèrent l'hôtel dans le costume quils portaient l'un et l'autre, lui en habit de visite, elle enrobe de mousseline; car^ à l'heure avancée où ils étaient sortis du boudoir, à l'heure où ils s'étaient décidés à fuir ensemble, ni l'un ni l'autre n'avaient pensé à ces nécessités misérables de la vie matérielle qui jettent de si petites douleurs dans les plus grands désespoirs. D'ailleurs, aucun magasin n'était ouvert pour que Luizzi pût s'y pourvoir des objets accoutumés en voyage. Ils gagnèrent lentement leur voiture, rencontrés par quelques ouvriers qui prenaient sur la nuit l'heure de marche qui devait les conduire à leur labeur du jour, et qui s'étonnaient de cette femme cl cheveux et en mousseline, de cet homme en gants jaunes et en bottes vernies, marchant à pied dans la boue. Cependant ils arrivèrent bientôt devant Frascati, et Luizzi, entendant dans la cour des voix joyeuses de femmes et d'hommes qui sortaient de ce lieu, ouvrit rapidement la portière de la voiture et fit monter Léonie avant que personne pût la voir. Puis, pendant que le cocher quittait son siège, il monta à son tour dans la voiture au moment où le groupe bruyant dépassait Ja

:i^ LES MEMOIRES OU DIABLE.

porte da ThAtel. D put done entendre une toîx de fenuM qui i'é-

criait:

— Tiens, qui est-ee donc qui s'en va en remise? *- Hé I répondit une autre, c'est Palmyre, j*en suis sûre, qui joue un tour àson agent de change.

La comtesse s'enfonça violemment au fond de la voiture, tandis fu'une nouvelle voix ajoutait de ce ton criard et chanté qui caractérise si particulièrement la fille de mauvaise vie :

-^Hé! Gustave, puisque vous avez retrouvé Juliette, dites«loi donc do venir voir un peu les anciennes amies. En voilà une lame qui couperait Therbe sous le pied à la plus adroite 1

Sans doute ces noms de Gustave et de Juliette n'eussent pas étonné I)uizzi au point de Talarmor, s'il n'avait cru reconnaître, dans la voix qui répondit à cette interpellation, la voix de Gustave Bridely lui-même qiii repartit de loin :

— Juliette a bien autre chose à faire maintenant....

Cette étrange coïncidence jeta un tel étoonement dans l'esprit de Luizzl, quMl ne put s'empêcher d'avancer la tête à la portière pour voir s'il ne s'était pas trompé, et si c'était véritablement le marquis; mais un « prenez garde! » de Léonie, le fit rentrer dans la voiture, et le misérable état do la pauvre femme l'occupa tellement que bientôt il ne pensa plus à la circonstance qui était venue le frapper comme d'un nouvel avertissement. Léonie, retirée dans le fond de la berline, grelottait à la fols et du froid du matin et du froid de la fièvre qui s'emparait d'elle. Ce n'était plus cette femme fière et superbe, dont la beauté d'impératrice et la stature élevée semblaient attester un de ces courages masculins qu'on suppose habiter d'ordinaire les corps à puissantes et larges proportions. C'était une pauvre femme faible, timide, désespérée, pleurant, tremblant, souffrant, sortie soudainement d'une vie de résignation, d'habitudes où aucun malaise physique n'avait jamais pénétré, et jetée tout à coup dans une action à laquelle rien ne manquait, pas même le dénùment des choses les plus nécessaires. Luizzi se rapprocha d'elle et lui parla doucement, la supphant d'avoir du courage.

— J'en ai, répondît-elle, j'en ai.

Mais ces paroles s'échappaient à travers le claquement de ses dents, et sa voix tremblait comme son corps.

— Ohl Léonie ! reprenait Luizzi, que crains-tu? Ta vie est à moi maintenant, et ]e la défendrai. — Va 1 répondait Léonie d'un ton où il y avait plus de désespoir que de courage, je n'ai pas peur de mourir. — Je défendrai aussi ta vie de la calomnie; et, si je ne suis pas assez fort contre le monde, nous fuirons dans quelque

I,B& MEMOIRBS DU DIABLE. m

pays <inag«r« nousi oooi Citerons tons les deux «oos un Aom lacoDsa. -^ Oui, aoi. D'est-oe pas, Armand, ausBitôt que tu le poarras nous fairoQfi la Franoa, nous irons noua cacbar là où nous seals nous saurons ma faute? —Ta fauta, Léonie? Est-ce donc une faute d'avoir voulu échapper à la mort, de n*BVoir pas voulu donner ta vie à celui qui Tavait condamnée à n'être qu'une existence de résignation? ^ C'est une faute, Armand; mais Je ne me repens pas de l'avoir commiseï si ta m'aimes. ^ Oh i Léonie I s'écria Armand, quel mot 1

La comtesse, par un mouvement égaré, se jeta à genoux dans cette voiture et s'écria en levant ses mains suppliantes vers Lttizzi:

— Ohl Armand, aime^moi maintenant, aime^moi ; tu m'aimeras, n'est-ce pas?.., tu m'aimeras toujours?... Ohl si tu ne m'aimais pas, toi... que deviendrais-je,». mon Dieul

Luizzi prit Léonie dans ses bras et la rassura, par les serments les plas sacrés, sur la constance et le dévouement de cet amour qu'elle lui demandait. La comtesse était glacée, et elle frissonna dans les bras du baron.

— Yons souffrez 1 lui dlt*ilt et moi je n'ai rien prévu... je ne vous ai pas môme protégée contre le froid. ^ Ce n'est rien, dit Léonie qui s'efforça d'arrêter le claquement nerveux de ses dents ; ne vous occupez pas de cela**. — Non, je vais faire arrêter avant de quitter Paris, je ferai ouvrir un magasin, je trouverai tout ce qu'il faut... *— Non, non, dit Léonie avec effroi... Fuyons vite.

Cependant Lnizzi voyait la souffrance de la comtesse s'accroître de minute en minute; elle s'était enfoncée dans un coin de la voîtnre, et, vaincue par la lassitude, le froid et la ûêvre, elle y restait immobile, grelottant, murmurant des plaintes inarticulées et répondant à tout ce que Lui2zi lui disait, par ces mots prononcés avec un accent bref et égaré :

— Je suis bieni Je suis bienl

Enfin il aperçut, à travers les glaces fermées de la voiture, la multitude de charrettes qui abordent Paris à la naissance du jour. Les hommes qui les conduisaient étaient tous couverts de cette espèce de manteau court en épaisse étoffe rayée qu'on nomme rouliëre. Luizzi, malgré la recommandation de la comtesse, fit arrêter la voiture, descendit, et appela un de ces charretiers qui pasait.

— Mon brave homme, lui dit-il, voulez-vous me vendre votre manteau? *— Mon manteau ! dit le charretier d'un air ébahi... Hé, reprit-il en secouant sa pipe, qu'est-ce que vous voulez faire te mon manteau, monsieur le baron?

Luizzi regarda cet homme, en s'entendant si bien qualifier. U crut reconnaître celui qui lui parlait, mais ils ne put se le rappeler complètement, et, De voulant pas engager une conversation avec cet homme quel qu*il fût, il lui dit :

— J*ai oublié de prendre le mien et je suis transi ; je vous le payerai assez cher pour que vous puissiez en acheter dix, s'il le faut.— Tiens, tiens, dit le charretier, vous êtes donc redevenu riche, monsieur de Luizzi? tant mieux, ajouta-t-il en dégrafant sa roaliëre. Ah ! ce n*est pas comme chez nous. Le vieux Rigot est ruiné, la pauvre mère Tumiquel est morte, et madame Peyrol, .qui a voulu donner tout son bien à sa fille, la pairesse, demeure avec le bonhomme Rigot dans une méchante petite maison à côté de l'ancien château de son oncle ; ils vivent là tous les deux d'une mauvaise pension que leur fait ce monsieur de Lémée, gendre de mar dame Peyrol. — Ah I s'écria Luizzi, éclairé enfin par toutes ces circonstances; c'est toi, Petit-Pierre?... tu as donc quitté la poste?

— Eh I oui-da. Je l'avais quittée pour être cocher chez le bonhomme Rigot qui m'avait fait de fameuses promesses ; mais il a bien fallu y renoncer... C'a été une terrible histoire... Monsieur, mais moins terrible que la scène de la mère Tumiquel. C'est que vous ne savez pas? madame Peyrol n'était pas la fille de la mère Tumiquel. — Quoi I dit Luizzi... Eugénie...? — U paraît que c'est la fille d'une grande dame à qui on avait volé un enfant dans les temps. La vieille a gardé le secret jusqu'au dernier jour, attendu qu'elle avait peur d'être abandonnée par sa fille qui la nourrissait; mais à l'article de la mort la peur du diable a remplacé Tautre, et elle a tout avoué.— Et a-t-elle dit le nom de cette grande dame?

— Attendez donc, attendez donc I dit l'ancien postillon, c'est une certaine madame de... Cliny... Cany... Cauny... Cauny, c'est ça. Mais où diable savoir ce qu'elle est devenue, depuis trente-cinq ans ? Ah ! Monsieur, tout ça ne serait pas arrivé si vous aviez voulu épouser cette pauvre femme. — Cauny 1 répéta le baron, mais je connais encore ce nom, je l'ai entendu prononcer quelque part.

Le baron allait peut-être encore interroger Petit-Pierre, quand celui-ci, qui tout en parlant s'était approché de la voiture, recula vivement en s'écriant :

• — Ah, mon Dieu I voilà une pauvre femme qui se trouve mal.

— C'est bien... c'est bien ! s'écria le baron en jetant à Petit-Pierre cinq ou six louis et en remontant rapidement en voiture.

Il vit Léonie entièrement affaissée et renversée sur la banquette : il la releva et la plaça de façon que, ramassée sur ellemême, elle était couchée en travers dans la voiture, tout le haut

de son corps reposant sur les genoux da baron, et sa xèXe appuyée à J*angle opposé de la berline. Luizzi la soutenait dans ses bras en protégeant sa tète contre le mouvement et les cahots de la voiture; il l'enveloppa dans la roulière et la contempla ainsi pâle, froide, presque mourante.

— Léonie, Léonie, lui dit-il tout bas en la serrant contre lui, du courage! du courage! — Merci!... merci! lui dit-elle, comme si elle eût été plongée dans un demi-sommeil. Oh ! c*est bon... c'est chaud...

Une larme vint aux yeux de Luizzi, à ce mot d'une femme si noblement née, si richement posée, si brillante, et qui le remerciait de ravoir garantie un moment du froid qui la gagnait. Il la serra plus près sur son cœur, Tenveloppa dans ses bras, comme s'ils eussent dû couvrir tout son corps ; et, se penchant vers elle, il déposa un baiser sur son front glacé. Léonie dégagea doucement ses bras de la roulière qui l'enveloppait, et, les passant au cou d* Armand, elle se suspendit à lui et murmura doucement sans ouvrir les yeux...

~ Ta m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes? — Oui, Léonie, oui, je t'aime!... et Dieu m'est témoin que je mourrai avant d'avoir la pensée de ne plus t'aimer comme la plus noble et la plus sainte des femmes! — Merci !... merci !... repartit Léonie... Tu ne m'abandonneras pas, n'est-ce pas?— Oh! tais-toi, Léonie, tais-toi... Moi f abandonner !... Oh ! jamais... jamais...

La comtesse rouvrit ses yeux, dont l'éclat vitreux annonçait une fièvre ardente, et reprit en jetant un regard affaissé sur le baron :

~ Oui, tu m^aimes!... oh! oui, tu m'aimes, n'est-ce pas?... et si je meurs, tu ne me mépriseras pas ! — Léonie !... s'écria le baron en laissant couler des larmes sur le visage de la comtesse, que parles-tu de mourir?... Oh! tu souffres, tu souffres!... — Non... tu m'aimes!... Parle-moi, parle-moi ainsi... tu me fais du bien!

Et elle dénoua ses bras du cou du baron, prit une de ses mains et l'appuya sur son cœur en lui disant doucement et d'une voix qui s'éteignait peu à peu dans l'affaissement sonmolent produit en elto par la lassitude et la fièvre :

— Aime-moi... aime-moi beaucoup... tu n'auras pas longtemps àm'aimer... non, pas longtemps... et pourtant je suis heureuse... bien heureuse... Armand... je t'aime !...

Et en parlant ainsi elle pressait la main d'Armand sur son cœur, et, à mesure que sa parole s'éteignait, cette pression diminuait aussi; puis elle laissa aller ses bras, sa tète s'abandonna tout à

fait, et elle sembla plongée dans un complet anëanttssdment. Luizzf la regarda alors. Pour la première fois de sa vie il sentit en lui quelque chose de cet amour qui appartient aux dernières an* nées de la jeunesse d*un homme, de cet amour qui fait l'homme complet, de cet amour qui protège, qui se dévoue, qui s'appuie sur la conflauce qu'on a en soi-même, et qui ne s'alarme pas sur son avenir parce qu'il est basé sur des sentiments d'honneur que nul homme ne se croit capable d'abandonner jamais. Amour saint et pur qui n'a pas l'aveuglement des amours conGants et rêveur^ de Tadolescence, ni la fougue impétueuse des passions d'uue jeunesse qui a toute sa puissance, mais qui prévoit la lutte qu*li aura à soutenir, qui a compté tous les sacrifices gu'll lut faudra faire, toute la constance qu'il aura à montrer, et qui accepte la lutte avec courage, s'Impose les sacrifices avec joie, se grandit du bonheur quil a et plus encore du bonheur qu'il donne. Jatdals le cœur de Luizzi n'avait été plein d'un si ndble sentiment, et, pôuf la pfé^ mlère fols aussi, il se sentit pfesque (ter de lui-même; car fl voyait une noble existence s'attacher à lui, et il se sentit le courage de ne point lui faillir. Ce fut aussi dans ce moment que, voyant Léonie assez complètement abattue pour ne pas être étonnée de son silence, il pensa à prendre les meilleurs moyens pour la faire échapper à toute poursuite. Pour cela il avait besoin d'être certain de ce qui se passait à Paris; il appela donc Satan, sachant que sa voix n'était perceptible que pour lui seul, se promettant d'ailleurs de lui répondre de manière à ce que Léonie ne pût l'entendre et ne s'étonnât pas d'un entretien qui, pour elle, ne serait qu'un monologue sans raison.

CONTRASTB*

Satan parut. D avait dépouillé son costume d'abbé; il était exactement vêtu de noir,' portait à sa boutonnière un ruban ott se trouvaient réunies toutes le» couleurs de l'arc-en-eiel, et qui devait probablement rassembler les signes distinctifs d'une douzaine de décorations. Si avec ce oostume le Diable avail eu des mains propres et du linge blano, il aurait passablement ressemblé à un de ces petits diplomates de» petits fitats allemand^v qui passent leur vie à solliciter toiu les grands eordons de toutes les petites cours de la confédération germanique; mais, à part l'habit noir, la

maayaise tenue de Satan lui donnait un air de pauvreté crasseuse qui eût coftTenablemmit appartenu à ces intrigants de bas étage qui s^inventent des cordons pour escroquer un diner à des aubergistes conûants ou pour vendre de la pommade aux adjoints de maires de yiliage. m>

La position oCi se trouvait Luizzi ne Ini laissait pas le temps de s*enquérir des raisons qui avaient engagé le Diable à choisir ce costume équivoque, et^ aussitôt que celui-ci eut pris place dans là berline sur la banquette qui faisait face au baron, Armand lui dit à voix basse:

— Apprends-moi ce que fait le comte à Parisà Theure qu'il est. — Pour te renseigner convenablement, répondit Satan, Je vais reprendre le récit au moment où je l'ai laissé. Avant que je le commen ce, cependant, laisse -moi te rappeler, mon maître, que c'est toi qui as refusé de l'entendre jusqu'au bout. — Je le sais. Mais tiâte-toi, je ne t'interromprai pas plus que je ne l'ai fait lorsque tu Tas commencé. — Arme-toi donc de courage; car, avant de le commencer, je dois te dire aussi que tu vas entendre de singulières choses. Mais enfin, puisque tu veux savoir la vie humaine ou les événements humains dans ce qu'ils ont de pins caché, il faut oser les regarder en face. Us sont hideux souvent : l'anatomie du corps humain toucbe à toutes les saletés, celle de la vie humaine serait imparfaite si elle s'arrêtait aux surfaces blanches et pures, -r Mais, hâte-toi donc! Tu excites sans cesse ma curiosité et tu ne la satis^ iais jamais qu'imparfaitement. — Écoute donc.

Et le Diable reprit :

— Je te l'ai dit : Juliette, te croyant rentré et sirritant de ce que tu n'allais pas au rendez-vous qu'elle t'avait donné, sô décida à descendre dans ton appartement et pénétra dans ta chambre au moment où M. de Cerny s'avançait vers elle. A l'aspect d'un étranger, Juliette recula avec confusion; à l'aspect d'une femme, le comte s*arrè(a et salua profondément.

« — Pardon, dit Juliette, je croyais que M. de Luizzi était chea lui. — U n'est pas encore rentré, répondit le comte, car je l'attends. »

Tous denx se saluèrent, lui pour rester dans la chambre, elle pour se retirer, mais tous deux en attachant Tun sur l'autre un regard étonné. Juliette sans doute se rappela la premièrer en quelle circonstance elle avait vu l'homme qu'elle retrouvait là si inopinément, car presque aussitôt elle fut prise d'une espèce d'effroi; elle se retourna avec rapidité comme pour échapper au regard investigateur de M. de Cerny, puis marcha vivenient vers la porte. Sans doute aussi reffiroi que sa vue inspira et la retraite précipitée

de Juliette donnèrent aux souvenirs da comte la ceititade qui jusque-là leur avait manqué; car il s'avança plus rapidement encore entre la porte et la jeune fille, et Tarrèta au moment où elle allait sortir.

« — Vous êtes Juliette Gelis? lui dit-il. — Vous vous trompez, Monsieur, lui répondit-elle effrontément, je ne vous connais pas. — Misérable coquine ! sVkTia le comte en la saisissant violemment par le bras et en la traînant au milieu de la chambre; ne fais pas semblant de ne pa^ me reconnaître, car moi je t'ai bien reconnue. »

Juliette baissa d'abord la léte en mordant ses lèvres de rage; puis, après un moment de silence, elle se mit à regarder le comte avec une impudence méprisaute et lui répondit d'un ton grossier de bravade:

« — £b bieni oui, je suis Juliette Gelis : qu'est-ce que vous avez à dire, après tout? — Ce que j*ai à dire ? repartit le comte en s'approchant d'elle les poings fermés, comme un homme qui a toutes les peines du monde à se contenir assez pour ne pas se porter à d'extrêmes violences; ce que j*ai à te dire, misérable! ne te souviens-tu plus de ce qui s'est passé entre nous à Aix? »

— A Aixl s'écria Luizzi en interrompant le Diable et en rapprochant cette circonstance du récit qu'il avait entendu la veille.

Le Diable regarda Luizzi avec un sourire méprisant et lui répondit:

— Tu m'avais promis de ne pas m*interrompre? — Tu as raisoiii Satan 1 Mais prends garde, toi qui es mon esclave, que je ne t'attache à moi assez fortement pour que je t'enlève la joie de faire d'autres misérables! — Gomme il te plaira! répondit Satan; mais ne crie pas si haut, n'éveille pas cette femme qui dort ! — Parle donc, parle donc !

Le Diable rejeta sur son front les longs cheveux gras et sales qui lui couvraient le visage, et reprit son récit en gardant ce sourire pendant et avachi qui reste seul à une bouche flétrie par une honteuse débauche.

« — Te souviens-tu, dit le comte à Juliette, de ce qui s'est passé entre nous à Aix? — Eh bien 1 répondit-elle, il me semble que ça vous a amusé autant que moi, pour le moins I J'ai fait tout ce que vous avez voulu ; vous avez payé, nous sommes quittes. »

En disant ces paroles, Juliette s'avança vers la porte. Mais le comte l'arrêta et lui dit d'un ton encore plus irrité : .

« — Pas encore ! car cette nuit d'orgie, je l'ai payée plus cher que l'or que je t'ai donné. Tu dois le savoir, misérable 1 — Ma foi ! dit Juliette, c'est un malheur auquel on s'expose c^uand on

▼a 0(1 vous êtes venu; d'ailleurs, je n*en sois pas morte, ni vous non plus, et je crois que, dans ce bas monde, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de ne pas s'occuper du mal quand il est passé.»

Les premières paroles de Juliette avaient exaspéré le comte , mais la fin de la phrase lui fit contenir sa fureur. Il supposa avec raison que la persistance de sa colère pourrait être un aveu des fatales conséquences de sa première rencontre avec Juliette, et il répondit d'un ton plus calme :

« — Vous avez raison, n'en parlons plus!... Et surtout n*en parlez plus, ajouta-t-il en se jetant dans un fauteuil et en faisant signe à Juliette de s'approcher. Puis il continua : En vous voyant chez le baron de Luizzi, je suppose que vous devez avoir plus d'intérêt à mon silence que je n'en puis prendre au vôtre. Soyez donc franche avec moi, et je serai discret pour vous. Vous êtes maintenant la maîtresse de Luizzi, n'est-ce pas? — Non, monsieur le comte. — Avec les mœurs que je vous connais, et à l'heure où je vous trouve chez lui, c'est cependant l'explication la plus honorable que je puisse donner à celte visite. »

Juliette répondit par un petit mouvement assez méprisant, et repartit froidement :

« — Il est possible que ce que vous dites fût arrivé, si je Tavais rencontré, quoique à vrai dire cela ne dût jamais arriver entre nous. — Le baron ne te trouve-t-il pas à son goût? dit de Gerny en la regardant de la tète aux pieds. — Il faudrait qu'il n'en eût pas 1 répondit Juliette. D'ailleurs ne faites pas tant le fier, ajouta-t-elle en s'asseyant auprès du comte de Gemy, vous m'avez aimée plus d'une nuit, et, si je le voulais, vousme'reviendriez bien de temps en temps. «

La figure du comte se contracta à ces paroles de Juliette; mais, comme elles lui prouvaient qu'elle était dans une ignorance complète de son désastre, il se contint et lui répondit :

« — Je ne dis pas non, quoiqu'il me semble que tu aies pris des airs de prude qui doivent t'empècher d'être aussi amusante qu'autrefois. — Tout cela, c'est bon pour le baron, dit Juliette ; mais je ne veux pas faire de bégueuleries avec toi. Et puis, vois-tu, tu es toujours beau, tu es même plus beau qu'autrefois. Ah! il faut le reconnaître, mon cher, la sagesse rapporte, » ajouta-t-elle en se penchant amoureusement vers le comte qui, soumis à la fascination et aux regards lascifs de cette femme, recula en pâlissant.

Juliette s'en aperçut, et, se relevant soudainement, elle reprit :

« — N'ayez pas peurl je ne vous violerai pas; je sais d'ailleurs que vous êtes incapable de faire une infidélité à votre femme. —

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