‹ Les mémoires du Diable (volume 3)Chapitre 8 sur 34 · TOME lU · texte numérisé non relu

TOME lU

62 LBS MËMOIRES ;Dn DIABLE.

Qui fâ dit cela? s*écria le comte emporté par sa colère \ e^esl le baron Lxxlztï peut-être?-- Ma foi non, répondit Juliette ; e*eit le petit dQ Bergh, qui aujourd'hui racontait à diner que touè ne pensiez plus qu*à rambition et à la politique. D'ailleurs, je ooo{ôis très*bien l,ue lorsqu'on aime quelqu'un on ne veuille pas 4e iromper. Et tenee t moi, par exemple, je vons jnre que, et Henri n'était pas coucbé maintenant ateo sa femme, }e ti*aarais guère pensé à lui faire une infldélité avec le baron. » ''

— Ohl s*écria Luizzi, éclairé tout à coup dTané fnale ItMiièn, oette horrible vision que j*ai sable pendant ma maladie dtaii donc traie ? -*- Ne m'ayais-tu pas appelé, dit le Diable^ pour apprendre les rapports de Juliette et de Henri 7 je t*al obéi, et je te les ai fut voir de la setlle manière qu'il me fût permis d'employer alors. - Et pourquoi n'es-ta pas entré> dit Luisai, pour me dire qM «'était la vérité que j'allais voir? ^ Tu m'as demandé la vérité t tu étais dans le délire du tétanos, tn ne pouvais l'entendre ; je te l'ai montrée, que pouvais-je faire de plus ? D'aHleurs, ne t'ai^je pas dit ae matin : Cherche, eo«viens*toi, n'as-tu rien à me demander?

La tète de Luizzi se perdait à travers les épouvantables révélations qui le frappaient coup sur coup. Il oubliait cette femme étendue dans cette voiture, et qui dormait d'un sommeil pénible etfiévreuXi ' r^,

Emporté alors parles craintes de toute sorte dom il était saisi, il s'écria vivement et sans modérer sa voil s

— Achève maintenant, dis^moi tout, Satan; je f éeoutè, je t'écoute.

Et le Diable reprit avec sa froide et railleuse ImpassibUitd :

— Quand Juliette dit an comte : Je n'aurais guère pensé À faire une infidélité à Henri avec le baron, M. de Gerny répondit à cette fille:

«—Vous eussiez eu d'autant plus tort que Henri n'est pas avec sa femme en ce moment et qu'il est sorti. -^ Pour courir chez une autre» peut-être? repartit Juliette. ^ Non, répondit le comte; il ne s'agit pas d'une affaire de femme pour votre Henri, quoiqu'ane femme soit pour beaucoup dans la raison qui Ta fait sortir. — Tiens ! dit Juliette, est-ce qu'il s'agirait d'une maîtresse de ce nigaud d'Armand t ^ Non, dit le comte avec emportement, non ; la femme dont il s'agit n'a jamais été et ne sera jamais la maîtresse du baron Luizzi. »

Satan s*arrèta à ce mot. Pû\s, fermant les yeux à moitté et riant de sou plus mauvais rire, il dit à Armand, en regardant madame de Cemy qui s'agitait dans son sômméll :

— Ûa'én As-tu, moti maître t voilà bien tm propos de marll -

Infâme! murmura Lniiii, je ne t'interromps pu, no l'interromps pas toi-même et continue.

Le Diable prit une expression de malveillance que ne lui avait jamais vue le baion, et continua son récit sans répondre à cette iDjnre d'Armand.

« — £He n'a jamais été et ne sera jamais sa maltresse, avait dit le comte. "—Ni eeUe«l4, ni une antre, repartit Juliette, à moins que je ne veuille le permettre; car le pauvre garçi>n est amoureux de moi comme un imbécile. »

— Moi, amoureux de cette fille! s'écria Luizzi avec éclat. Ohl je la déteste, je la méprise! misérable femme perdue, indigne créature !

A ce moment, Léonie se réveilla en poussant un cri e| en se rejetant au fend de la voiture.

OK RâVi.

. -* Oh I Armand, de qui parles^n? dit^elie avec un accent égaré ; qui aa^tu nommé infâme créature? qui as«tu appelé misérable femme perdue?-*- Oh! ce n*est pas toi, pauvre femme infortunée! s'éeria Luizsi en tombant à genoux devant elle; toi, qui maintenant plus que jamais m'es attachée par les liens du malheur! car les douleurs que tu as souffertes et les douleurs que je prévois nous viennent sans doute de la même source. —Tu prévois donc des douleurs maintenant? reprit madame de Cemy. Armand, vous avez réfléchi trop tard. -^ Non\ Léonie, ce n'est pas de toi que mes douleurs peuvent venir.

Comme il parlait ainsi, il entendit le rire afgre et saccadé du Diable, qui se tenait tapi sur le devant de la berline, dévorant de son fauve regard cette noble et belle femme qu'il avait enfin réussi à pousser au mal.

— Non, ce n'est pas de toi, continua Luizzi en élevant la voix, comme pour répondre à cette raillerie de Satan, ce n'est pas de toi que me viendront mes douleurs; et, s'il doit rester une conso* lation à ma vie, c'est de toi que je l'espère^ de toi seule, entends-tu t

Et le rire de Satan résonna plus aigrement à l'oreille du baron, et celui-ci, irrité de l'insolente moquerie de son infernal esclave, s'écria avec emportement :

— Va-f en 1 va-fen !

Le Diable disparut alors, en disant à l'oreille de Lnizzi :

-- Maître, n'oablie pas que c*est toi qai me chasses !

La comtesse, étonnée de cette exclamation d'Armand qui semblait ne s'adresser à personne, le regardait avec inquiétude, lorsque le baron lui dit : ^

— Pardonnez-moi, Léonie, Tincohérence de ces paroles ; mais pendant votre sommeil j'ai été poursuivi d*idées si tristes, de pressentiments si menaçants, qu'ils ont un moment égaré ma pensée loin de vous.— Et moi aussi, répondit-elle, pendant cet horrible sommeil qui m*a vaincue, j*ai eu de funestes avertissements, s'il est vrai que Dieu donne quelquefois à un rêve la puissance de comprendre un avenir que notre raison ou plutôt noire cœur n'oserait prévoir.

— Et quel a été ce rôve? lui dit Luizzi, dont l'imagination toujours frappée par des révélations surnaturelles cherchait incessamment des lumières en dehors des choses qui règlent la conduite des autres hommes. — Il me semblait, dit la comtesse de cette voix basse qui semble chercher un souvenir et avec ce regard qui plonge dans le passé pour n'en oublier aucun détail, il me semblait que j'étais dans une misérable chambre d'auberge, dans un pauvre village. Toute misérable qu'elle était, on me l'avait donnée dans la maison; car autrefois, m'avait-on dit, un grand personnage l'avait habitée.... Attendez, ce grand personnage, c'était le pape. — Une chambre où avait logé le pape ? dit Luizzi ; c'est étonnant. — Non, répondit madame de Cerny, cette chambre existe véritablement à Bois-Mandé ; et comme j'ai pensé plus d'une fois depuis hier à aller chercher un asile près de ce village, dans la maison de ma tante, madame de Paradèze, il n'est pas étonnant que cette circonstance, que j'ai souvent entendu raconter, se soit môlée au rêve qui m'a poursuivie : je le comprends maintenant. J'étais donc dans cette misérable chambre ; j'étais malade, au milieu d'une nuit froide qui me glaçait à la fois le corps et le cœur...

— Oui, dit le baron tristement, c'est le froid de ce moment qui pesait même sur votre sommeil et qui se mêlait à votre rêve ; c'est votre souffrance vraie qui vous inspirait le sentiment de votre mal imaginaire. — C'est possible, dit la comtesse ; mais ce qui ne se rapporte à rien de ce que j'ai souffert et senti depuis quelques heures, c'est ce qui m'est apparu dans cette chambre, c'est ce qui a si étrangement coïncidé avec les mots que j'entendais dans mon rêve... et que tu prononçais véritablement près de moi, ajouta la comtesse en se rapprochant de Luizzi. — Continue, continue, reprit le baron en la tutoyant comme elle venait de le tutoyer, tous deux quittant et reprenant à leur insu ce langage de l'intimité ; le quittant quand ils abordaient un sujet où leur destin commun n'é-

tait pas intéressé, le reprenant aassitôtqn*ils avaient besoin de se rappeler l'an à l'autre que désormais ils étaient tout Ton ponr l'autre. Et la comtesse ajouta de ce môme ton triste et épouvanté avec lequel elle avait recommencé son récit :

— Oui, j'étais seule et malade dans cette misérable chambre. Je dis que j'étais seule, Armand, car tu n'étais pas là; mais il y avait quelqu'un au pied et au cbevet de ce lit fatal. Il y avait un homme et une femme. Cet homme, il me semble que je le reconnaîtrais si je le voyais. Il était vieux, vôtu de noir de la tète aux pieds; son visage était pâle et portait les marques d'une vie flétrie et débauchée; il avait de longs cheveux noirs qui pendaient sur son visage, et la malpropreté de son linge et de sa personne me l'aurait fait prendre pour quelque misérable voyageur amené là par la curiosité, si je n'eusse remarqué à sa boutonnière un ruban de couleurs diverses qui semblait annoncer que cet homme était décoré de plusieurs ordres importants.

A cette description, qui ressemblait étrangement au costume que le Diable avait pris pour lui apparaître, Luizzi fut pris d'une terreur glacée, et, se approchant deLéonie, il lui dit tout bas et d'une voix dont le tremblement ne s'accordait guère avec les simples paroles qu'il prononçait :

—Ah 1 il avait un ruban à sa boutonnière?... — Oui, reprit Léonie, sans faire attention à ce mouvement du baron. Quant à la femme qui était au pied de mon lit, elle était jeune et peut-être m'eût-elle paru belle sans l'éclat farouche de ses yeux qu'elle attachait sur moi et qui pénétraient dans mon cœur comme un fer ardent. — Mais cette fille, dit Luizzi, n'avez-vous pas remarqué son visage? — Non, pas précisément, dit la comtesse : tantèt elle me semblait jeune comme une enfant de seize ans, pure et candide malgré l'ardeur toujours brûlante de ses yeux; tantôt elle me semblait plus âgée, et alors elle avait une expression d'efronterie liaencieuse qui me faisait horreur. Cependant ils restaient tous les deux, l'homme au chevet de mon lit, la femme au pied. Ce fut la femme qui parla la première. Elle dit à cet homme :

« — Eh bien! maître, es-tu content? »

Cet homme tourna vers moi un regard encore plus affireox qoe eelui de cette femme, puis il répondit :

« — C'est bien pour celle-ci....»

La comtesse s'arrêta, et, après quelque réflexion, elle reprit :

— Il a appelé cette femme Jeannette ou Juliette... Je ne sais. N'importe. « C'ett bien pour celle-ci, dit-il, elle a été infâme et adoltère, elle m'appartient ; mais l'autre a-t-elle renié Dieu, et l'inceste a*t-ii été accompli? ^ Pas encore, répondit la Jeune fille. —

Va done, lui dit cet bomme, et ne tarde pas ; car le temps passe, et le délai fatal sera bientôt expiré. — Je pars, maître I répcmdit-

elle. » ,

Et alors, se tournant vers moi, elle ajouta avec un cruel sourire : « •— Tu peux mourir maintenant; car, grâce à moi, ton amant

Va abandonnée, tu ne le reverras plus, »

A peine avait*elle prononcé ces paroles qu'elle disparut et que

cet homme, posant sur mon cœur une main de fer, s*écria : c-^Viens maintenant, femme perdue, créature infâme, tu es à

moi ! »

C'est à ce moment que je me suis réveillée, et il m*a semblé que les paroles que tu prononçais éclataient sur mou lit de mort, comme un écho de celles que j'entendais dans mon rêve.

^ Ou plutôt c'étaient mes paroles mêmes, dit Armand, qui prenaient un sens dans ce songe à moitié éveillé où la réalité se mêlait au délire de ton imagination.

Luizzi avait prêté une attention profonde au récit de la comtesse ; Il en avait pour ainsi dire partagé les terreurs jusqu'au moment où Thomme de ce rêve avait parlé d'inceste et d*àme qui reniait son Dieu. Lorsque, emporté par l'effroi de ce qu'il venait d'apprendre de Satan, il avait cru entrevoir dans le rôve de Léonie un terrible avertissement de son terrible confident, il avait prêté un nom à chacun des acteurs de cette scène. Pour lui, cette femme était Juliette, cet homme était Satan ; mais cette circonstance d'inceste lui avait montré jusqu'à quel point il s'était laissé égarer, car il n'y avait rien dans sa vie qui put répondre à ce mot. Il chercha donc, par toutes ces raisons qu'on appelle la raison, à chasser du cœur de Léonie les craintes chimériques qu'elle avait éprouvées, et il se persuada le premier en voulant la persuader.

Cependant Je cocher de Luiszi lui avait tenu parole, ils étaient arrivés à Fontainebleau. Ils firent arrêter leur voiture à l'entrée de la ville ; car, de même qu'ils n'avaient pas voulu que le cocher pût dire où il les avait pris, ils ne voulaient pas qu'il pût dire où il les avait menés. Le baron s'occupa aussitôt de toutes les précautions nécessaires pour que Léonie entrât dans la ville sans y être remarquée ; il la laissa un-instant dans la berline pour lui procurer les objets nécessaires à une femme qui doit aller à pied. Le beau et élégant baron s'en alla par les rues de Fontainebleau, entrant dans les snagasins pour acheter un chàle, ur chapeau et on voile à la comtesse. Quand il fut revenu près d'elle, au grand étonnement de tous les passants qui regardaient cet homme portant à la main les emplettes qu'il venait de faire, tous deux rentrèrent dans Fontainebleau et afiêrent se^ eachèr 4ans l'hôtel du Cadran-

Bien, qui est & deux pas de la poste et sur la grande route. Gela leur permettait, soit de prendre une voiture particulière, soit de prendre une voiture publique, pour s'éloi^er sans que Luizzi et la comtesse courussent risque d'être reconnus en traversant de nouveau à pied ane ville qui, durant toute l'année, est un but de promenade pour les oisifs parisiens. Le premier soin que prit le baron en arrivant dans l'hôtel fut de faire donner un lit à la corn* tasse. Elle se coucha, et le repos de son corps lui rendit bientôt le calme de son esprit; elle put envisager sa position avec moins de terreur, sous toutes ses faces, et la raisonner de manière à ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées. De son côté, Luizzi trouva le loisir nécessaire pour s'occuper des détails matériels du voyage qui leur restait à faire, et il fit venir à l'hôtel tous les marchands qui devaient lui fournir, ainsi qu'à la comtesse, des vêtements plus convenables que ceux qu'ils avaient.

L'or est une puissance dont on n'a pas encore calculé toute la portée, comme on n'a pas encore calculé toute la portée de la vapeur et des machines à dilatation. En effet, à force d'argent, Luizzi parvint à Fontainebleau (à Fontainebleau!) à trouver un tailleur, une couturière, une marc^hande de modes, qui en douze heures lui confectionnèrent tout ce dont il pouvait avoir besoin. Après avoir pourvu à tous ces détails, que la comtesse remarquait avec cette douce reconnaissance du cœur qui aime et qui tient compte de tout, même d'une épingle, si cette épingle peut signifier : « Je pense à vous; » après avoir pourvu, disons-nous, à tous ces dé^ lails, Luizzi, à côté de celle qu'il perdait, crut pouvoir penser à celle qu'il abandonnait, et le souvenir de sa sœur, livrée À Juliette et à Henri, vint le désespérer. Le baron eût voulu savoir jusqu'au bout la scène de Juliette et du comte de Cerny ; mais il n'osait quitter la comtesse, dont la voix faible et désolée lui disait à tout moment :

~ Restez, Armand; j'ai peur quand je suis seule, il me semble que je ne vous reverrai plus.

D'une autre part, se fût-elle même endormie, il n'aurait pas osé appeler Satan à côté d'elle, redoutant les mouvements de colère Dû les récits du Diable pouvaient le pousser. Après bien des réflexions, cependant, il pensa qu'il en savait assez sur le eomptede Juliette et de Henri pour vouloir arracher Caroline de leurs mains» et ne sachant à qui s'adresser pour la protéger, il résolut de s'adresser à elle-même. Il lui écrivit :

« Caroline, « D&$ que tu auras reçu cette lettre, sors de la maison de ton

mari, sans qu'il le voie; ne dis point que je t'ai écrit, et part immédiatement pour Orléans. Je t'y attendrai à l'hôtel de la poste, où tu te feras conduire. Ne t'alarme pas de ce voyage et ne t'épouvante pas de ce que je te demande. S'il existe un danger au monde })our U vie, c'est de rester plus longtemps à Paris ; songe que la mienne est peut-être intéressée à ce que tu suives mes conseils sans retard, et que je compte sur toi pour me sauver.

« Armand de Luizzi. »

Le baron ajouta cette dernière phrase à sa lettre pour déterminer Caroline, sachant bien qu'elle ferait pour lui ce que peut-être elle n'eût pas osé faire pour elle, lui connaissant une de ces âmes dont le dévouement est, pour ainsi dire, la vie, et que Dieu a consacrées au bonheur des autres. Quand sa lettre fut faite, le baron, entré par une faute dans une voie de bien et de protection, voulut venir aussi en aide à toutes les existences qu'il croyait avoir compromises, et il pensa à l'infortune d'Eugénie. La difficulté pour le baron était de trouver quelqu'un qu'il pût charger d'accomplir ce qu'il voulait faire pour madame Peyrol, et, dans la position où il se trouvait, il ne trouva personne à qui il pût mieux s'adresser que Gustave de Bridely. En rapportant la lettre qu'il lui écrivit, nous ferons suffisamment comprendre les raisons qui déterminèrent le baron à un choix qui, de prime abord, doit paraître assez singulier.

« Mon cher monsieur de Bridely,

« Vous vous rappelez sans doute M. Rigot et la singulière condition qu'il avait imposée au mariage de ses deux nièces ; vous devez vous rappeler aussi comment, par un caprice dont vous savez aussi bien le secret que moi, je me suis décidé à me rendre dans cette maison à votre place. Voici maintenant ce qui arrive : M. Rigot a été ruiné, et madame de Lémée laisse effrontément dans la misère le vieillard qui lui a donné sa fortune et sa mère qui la lui a assurée.

« Dans le peu de jours que j'ai passés chez M. Rigot, si je n'ai pas acquis une profonde estime pour cet homme, j'ai du moins appris que madame Peyrol était la femme la plus honorable et peut-être la plus malheureuse que j'aie jamais connue. En la voyant si noble et si distinguée, au milieu d'une famille aussi gros* sière que la sienne, la pensée m'est souvent venue que cette femme était une enfant de noble famille, qui avait été dérobée à sa mère. Aujourd'hui cette supposition gratuite est devenue une vérité, et j'ai le droit de croire que madame Peyrol appartenait à

une certaine Tnadame de Gauny. Je ne puis vons garantir que ce soit le vrai nom de la mère de madame Peyrol ; mais vous l'apprendrez suflQsamment d'elle-même quand vous la verrez, car je désire que vous la voyiez le plus tôt possible. Elle demeure dans une petite maison, au pied du cbâteau du Taillis, à i^elques lieues de Caen. Veuillez vous y rendre en personne et lui remettre, de ma part, l'argent de ce bon que je vous envoie sur mon banquier; vons lui ferez comprendre que ceci n*est point une aumône, que c'est un prêt que je lui fais et que j'en exigerai le remboursement lorsqu'elle aura retrouvé sa famille et la fortune à laquelle sans doate elle a droit.

« Ce qu'il y aura de plus difficile dans votre négociation, mon cher Gustave, ce sera de faire accepter cet argent à madame Peyrol; mais il est un moyen qui sera probablement plus puissant que toutes vos instances. Ce moyen, c'est l'espoir que vous lai donnerez de retrouver sa famille et d'avoir, par conséquent^ la possibilité de faire une restitution complète. Vous êtes à môme, je le crois du moins , de lui donner cet espoir d'une manière moins incertaine que moi; et, si je me le rappelle bien, maintenant que je suis plus calme, le nom de madame de Cauny s'associe dans mes souvenirs à celui de madame de Marignon, dont vous savez l'histoire aussi bien que moi. Interrogez-la donc à ce sujet, interrogez-la avec la discrétion et les ménagements que demande son passé, quoique ce nom de Cauny ne me paraisse pas de ceux dont le souvenir puisse faire rougir madame de Marignon.

«Voilà ce que j'attends de vous, mon cher Gustave, comme d'un ami à qui j'ai le droit de demander quelques services. En faisant cela, vous me payerez de tout le passé, et vous vous assurerez ma reconnaissance la plus vive dans l'avenir.

« Cest une mission d'honneur que je vous confie ; le nom que voi» portez m'est un garant infaillible que vous l'accomplirez avec honneur. « Armand de Luizzi. »

Lorsque le baron s'en mêlait^ il savait prendre ses précautions tout aussi bien que le plus vulgaire des hommes. En effet, il avait longtemps pratiqué la vie ordinaire avant la vie fantastique à laquelle l'héritage de son père l'avait voué, et, pourvu qu'il ne consultât pas le Diable, il n'était ni plus méchant ni plus niais qu^nn autre ; à tout prendre, il était peut-être meilleur et plus habile que d'autres. Cette lettre qu'il venait d'écrire, et les précautions qu'il prit pour la faire parvenir à son adresse, en sont une preuve que nous nous plaisons à rapporter avec d'autant plus

de Mia que, li les malheurs n*om ps0 aianqué à la Tie de cet infortané jeune bomme, les calomnies nou plus ne loi ont pas manqué.

Au lien de faire mettre sur les lettres le timbre dénonciateur de la poste en les jetant dans une boite publique à Fontainebleau, il les confia à un conducteur de diligence pour qu'il les jetât dans une boite publique à Paris« et, cette fois enoore« le pouvoir de l'argent remporta sur Tartiole ds la loi qui défend expressément aux employés des diligences de se charger de lettres fermées. Mais ce pouvoir de l'argent ne pouvait pas être si souvent em« ployé par Luizzi sans l'avertir qu'il s*en irait avec Targent luimême ; et, lorsqu'il eut soldé les mémoires de tous les fournisseurs qu'il avait fait appeler, il s'aperçut que la somme qu'Henri lai avait remise pouvait lui suffire encore pour un assez long voyage fait dans des conditions ordinaires, mais que, dans le cas d'an événement imprévu qui le forcerait à quitter la France plus tôt qu'il ne le voulait, il sérail assez embarrassé. Or, de tous les malheurs qui eussent le plus désespéré le baron, celui de voir se re* nouveler pour Léonie les misérables douleurs de la vie physique et les honteuses petites privations auxquelles elle avait été soumise aurait été sans doute le plus pénible, car c'était celui auquel il lui était le plus facile de pourvoir. Ne voulant cependant donner connaissance du lieu de sa retraite à aucune personne qui h£U)itât Paris, il se décida à écrire à Bamet pour lui demander tout Targent qui lui était nécessaire durant au moins quelques mois. La seule difficulté qui restât à lever, c'était celle de l'endroit où il pourrait attendre la réponse du notaire. D*après la précaution que le baron prenait, il ne voulait point s'exposer à paraître dans une ville considérable, et ce fut pour cela qu'il écrivit à Bamet de ramasser tout l'or qu'il pourrait trouver, de renfermer dans une cassette solidement close qu'il remettrait à la poste en en déclarant le contenu, et de lui en envoyer la clef par un courrier différent dans une lettre adressée à... (ici manquait la désignation de l'endroit, car il ne l'avait pas encore choisi). Ce choix était la grande question du moment, et le baron en référa à la comtesse. D'après ses calculs, Caroline devait être arrivée à Orléans presque aussi* tôt qu'eux-mêmes, et un jour d'attente devait suffire pour qu'ils fussent tous réunis. Mais Orléans, comme Fontainebleau, était une ville trop rapprochée do Paris pour pouvoir y séjourner longtemps sans danger.

Le baron ût donc part à la comtesse de ses projets, afin qu'ils déterminassent ensemble la route qu'ils avaient à suivre et le lieu otL ils devaient s'arrêter. Lorsqu'il eut raeonté à madame de Cemy

LES MÉMOIRES DU DIABLB. Kl

toutes l88 mesures quil venait de prendre, elle lui répondit doucement :

— U faut que je vous (asee part à mon tour, je ne dirai pas de la résolution que j'ai prise, mais de l'idée qui m*est venue. Il est impossible, comme vous le voyea, que nous quittions tous deux la France sans ^ue vous ayex arrangé vos affaires de manière à ce que notre retour n'y soit pas néoessaire. Diaprés quelques mots que j'ai entendus cbex madame de Marignon et qui ont été dits par un certain M» Gustave de Bridely, il paraîtrait que notre présence à Toulouse est d'une nécessité urgente pour rétablir eomplétemenr vos droits à une fortune qu'on vous a injustement disputée. •— Il parait que tout se sait dans ce monde, répondit Luizai en souriant. — Ce n'est pas à vous de vous en étonner, reparti! de môme la comtesse : toujours esl-il que je la sais* Eik bienl mon ami« il serait plus raisonnable et plus prudent que vous allassiez tout droit à Toulouse ; vous y feriez mieux vos dispositions d'avenir que par une correspondanee don| te moindre hasard peut déranger toutes les combinaisons^ -^ Vous avez peutnètre raison, dit Luizzi, mais oserez-vous venir aveo moi jusque dans une ville habitée par ce que la noblesse de Fraaee possède de meilleurs noms? -^ Je ne l&rBi point cotte imprudence* dit madame de Gerny. Si je ne cour mis personne a Toulouse où je ne suis jamais allée, je connais beaucoup de gens de Toulouse que j'ai vus souvent à Paris; mais je puis v<HU attendre avec traaqoiliîté daas un endroit oii vous viendrez me repr«Bdre« lorsque vous aurez terminé tous les arrangements nécessaires à notre fuite* ^ Non, Léonie, dit le baron, je ne vous laisserai pas seule dans un misérable vUlage, exposée à la poursuite de votre mari, qui, malgré toutes nos précautions, peut parvenir à découvrir votre retraite, surtout si mon absence devait durer le temps nécessaire pour que j'allasse à Toulouse, que j'y terminasse mes affaires et que je revinsse vous chercher. ^ Si le malheur voulait, repartit Léonie, que le comte pût me découvrir, votre présence serait, croyez-moi, un malheur plus grand que votre absence* Je ne veuK pas prévoir les conséquences de cette rencontre; elles pourraient être affreuses. S*il me trouvait seule, au contraire, c'est que j'aurais fui seule ; et, dùt-il employer Tautorité que la loi kii donne pour me forcer à rentrer chez lui, erois^moi, Armand, «joutait-elle eu tendant la main au baron, je saurais lui échapper pour le rejoindre partout où tu me dirais de venir. -^ Je le crois, répondit Luiaii ) mais vous ne savez pas, Léonie, ce que c'est que la vie dans un misérable village où vous vous trouverits seola^ sans appui, sans personne à qui demandei seeours, dans le cas où il vous arriverait un accident, cet accideni

ne fût-il qa'nne maladie. •* Aussi, répondit Léonie, l'asile qae j'ai choisi n*a-t-il pas tons ces inconvénients. —Vous avez donc choisi nn asile? — Je crois vous avoir parlé d'ane de mes tantes, madame de Paradèze ; elle habite son château, qui est situé à quelques lieues de Bois-Mandé, de façon que le chemin que nous ferions pour nous y rendre nous conduirait en même tetnps au but de votre voyage. C'est chez elle que je compte séjourner pendant votre absence. — Mais, ditLuizzi, comment Ini expliquerez- vous le motif de votre arrivée? —Je lui dirai de la vérité ce que je dois lui en dire. Madame de Paradèze, dont je suis la seule héritière, a pour moi une tendresse de mère, et je suis assurée que sa bonté acceptera facilement la condition que je lui imposerai, de ne pas dire à mon mari que j'ai choisi chez elle un asile contre son affreuse persécution. — Êtes-vous bien sûre de sa discrétion? — Sûre de son amitié comme de votre amour, Armand. C'est une âme qui a beaucoup souffert, un cœur qui a beaucoup pleuré, une existence qui n'a jamais eu au monde que mon affection, et qui est à moi comme je suis à vous. — Mais, reprit encore Luizzi, sera-t-elle seule dans le secret de votre séjour en son château? — Je ne pourrai cacher mon arrivée â M. de Paradèze, son mari ; mais c'est un vieillard plus qu'octogénaire, accablé par l'âge et les infirmités, et qui d'ailleurs n'a d'autre volonté que celle de ma tante , car il lui doit la fortune qu'il a et jusqu'au nom qu'il porte.

Armand et Léonie discutèrent encore assez longtemps la question : Luizzi s'épouvantant à l'idée d'abandonner un instant celte femme, elle persévérant dans sa généreuse résolution et lui faisant comprendre que le meilleur moyen d'assurer l'avenir c'était de lui donner une base solide dans le présent. Enfin, ce projei était si raisonnable et pouvait être d'une exécution si rapide que Luizzi finit par céder et lui dit enfin :

— Vous avez toutes les supériorités, Léonie, même celle de la raison, et vous n'en avez pas une dont je ne veuille être l'esclave. — Vous appelez raison, dit la comtesse, ce qui n'est qu'amour, mon ami; croyez-moi, quand on aime son bonheur, on trouve en soi tout ce qu'il faut de prudence et de force pour le défendre. Songez maintenant à l'heure à laquelle nous pourrons partir pour Orléans. Il est toujours bien convenu que nous prendrons une voiture publique, car l'achat d'une chaise de poste pour des gens qui sont venus à pied serait probablement plus remarqué que nous ne le voudrions. — Vous avez raison en tout, repartit le baron.

Il sortit aussitôt et rentra quelques minutes après, pour annon-

oer à U comtesse qu'ils ne pourraient quitter Fontainebleau qu'à cinq heures du matin, et encore dans le cas très-éventuel où ils trouveraient des pinces dans la diligence. Il lui apprit aussi que, dans le cas contraire, il s^était informé d'une voiturt de louage qui, pour un prix qui n^épouvanterait personne et qui ne dépasserait pas le train de gens qui voulaient se cacher, les conduirait à Orléans.

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