‹ Les mémoires du diable (volume 4)Chapitre 1 sur 11 · NOUVEAU MARCHE · texte numérisé non relu

NOUVEAU MARCHE

Quand Luizzi revint de son évanouissement , il $e trouva couché dans la chambre qu'il occupait chez M. Buré ; une lampe veillait près de lui 9 un domestique était assis au chevet de son lit.

Le malade fut longtemps avant de rassem* hier assez précisément ses souvenirs pour s^expliquer la position où il se trouvait. Peu à peu son accident et les causes de cet accident Ini

revinrent en mémoire , ou plutôt se représentèrent à lui comme un rêve affreux qu^il avait subi y et dont la réalité ne ressortait pas encore bien nettement à son esprit. Il se leva sur son séant pour regarder autour de lui ; il sentit que la force lui manquait. Peu à peu il découvrit aux bandages qui entouraient ses bras qu^il avait été saigné 9 et, en se. rappelant confusément la bauteur de la fenêtre par laquelle il s^était précipité , il s^étonna de ne pas s^être tué , et craignit de s^étre brisé quelque membre. 11 se tâta , se remua , fit jouer les articulations , et vit avec une certaine joie qu^il n^avait souffert aucune fracture.

Après ce soin donné à lui-même y Luizzi revint à penser à Thorrible scène dont il avait été témoin et dont il avait voulu prévenir Tépouvantable dénouement. Cloué dans son lit par la douleur et la faiblesse , il cbercba à voir quelque chose dont il pût s^aider ou quelqu^un à qui il pût s^informer, et donner au besoin des ordres. Ce fut alors quHl aperçut le domestique assis au chevet du lit»

Le drôle s^occupait très à son aise du soin qu'on lui avait sans doute confié de veiller sur tes moindres mouvements du malade , car il lisait fort attentivement un journal, tout en se grignotant les oùgles qu'il avait d^une beauté remarquable. Luizzi eut tout le temps de Texaminer, et ne le reconnut pour aucun des domestiques de la maison de M. Buré. L'air impertinent et insoucieux du faquin lui déplut souverainement. D'ailleurs , les malades sont comme les femmes , ils détestent qu'on s'occupe d'autre chose que d-eux. L'humeur de Luizzi monta au plus haut degré qujand ledit valet , qui lisait son journal avec un petit sourire blagueur' sur le bout des lèvres , à travers lequel il faisait glisser an petit sifflottement , se mita murmurer ce mot: c \

— Très-drôle ! très-drôle 1

— Il parait que ce que vous lisez là est fort amusant ? dit Luizzi avec colère.

Le valet regarda Luizzi de côté en clignant les .yeux , et répondit :

— Jugez-en vous-même y monsieur le baron .

6 LES tlÉSIOIRES

« Hier un duel a eu lieu > un duel entre M. Diloifiy marchand, de laines, ^ le jeune Chmrles, i^n commis» Celui^i; atteint d^ une balle dans la poitrine , aauocombé ce matin.

On se d^nandaU quelles pouvaient ^tre ka causes de ce duel , lorsque le départ siibit de madame Pilois est venu 1^ expliquer à tout le monde, <i

"' Grand Dieu ! s^éoria h^\m y en se levant sur son séant , Charlefi tué l !

Le domestique continua sa leeture.

« On prétend quQ lea propos de la femme d^un de noa plus rii^ea notaires > ne sont pas étrangers à la découverte que M. Dilois a faite des rapports intimes que sa femme entretenait avec le jeune Charles. »

-^ Quoi 1 c'est écrit dana ce journal t s'écria Luizzi stupéfait. V

— Oh ! ce n'est pas tout y répondit le domestique , écoutes:

« Dix heures du soir. Noos apprenons Uft ao^ eident peut-être enooi^ plus affreux. Madame la marquise du Val vient de mettre fin à ses jours en se précipitant de Féiage le plus élevé de son

m DIÀBIE. 7

hôte). Hw oirconstancQ ^extraordinaire de ce suipide y et qui semble se ri^ttaoher par des liens inexplicablep i» Taff^ire ds H* Dilois, résulte d'un billet trouvé dans la main de la marquise.

Voici les quelques ligpes de ce billet : « Cet A

» est un^infâme, il n'a pas tenu la promesse » qu'il t'ayait f^te, et a parlé. Il m^a perdue, » moi.... Eh toi ! toi!... Pauvre Luoy^ que je » te plains ! Signé Sorms Pa<pi$. » Chacun se demande quel est l.^infame désigné par l'initiale

 ]Sst-ce celle d'un nom debaptème ou d'un

nom de famille. D'un autre côté, on Bretonne de ce tutoiement entre deux femmes qui n'é^ taient pas du mâme monde > et qui n^avaient pu même se connaître dans leur enfance eopame camarades de pension, puisque la marquise n'ft« vait jamais quitté sa mère (l'ancienne comtesse de Gremancé), jusqu'au jour de son mariage , et que d'un autre côté madame Dilois a été élevée par la pbarité d'une vi^e femme qui l'avait recueillie dès son plus bas âge» »

La stupéfaction de Luizzi , son désespoir le rendirent immobile et muet durant quelques

8 LES HÉMOIKËS

minutes. Madame Dilois , Lucy , Heariette, madame Buré , toutes ces femmes y pareilles à des fantômes blancs, semblaient voler et tourner autour de son lit.

•— J^ai tué celle-ci et j^ai laissé assassiner celle-là , se disait-il , comme si une vojf surhumaine lui eût soufflé cette phrase qu41 se répétait sans cesse.

11 portait des regards épouvantés autour de lui , sans force pour agir , n'ayant personne au monde à qui confier ce qu'il avait appris ; il se sentit désespéré et tournant vers le ciel ses mains jointes , il s'écria :

— Oh ! mon Dieu 1 mon Dieu ! que faire ?

A peine avait-il prononcé ce peu de mots qu'il reçut sur les doigts une chiquenaude vigoureuse ae la main du valet qui veillait près de lui.

-^ Qu'est-ce que c'est que ça? lui dit-il , vous passez à l'ennemi au jour de danger y mon seigneur ; ce n'est ni d'un gentilhomme ni d'un Français.

— Âh;l c'est toi y Satan.

DU DrABLË. 9

— C'est moi.

— Qui t'a appelé ; esclave ?

' — Toi^ qui m^as demandé rhistoî|0 de madame Dilois et celle de la marquise.

— Tu as refusé de me la conter.

— Non y mais je t'ai remis à huit jours , les huit jours sont passés.

— Ainsi y je suis dans ce lit. . .

— Depuis quarante-huit heures.

— Et Henriette?

— ' Plus tard , mon maître , plus tard tu sauras te dénoûment de cette histoire.

— Félix a tué la malheureuse ?

— S41 Ta fait 9 il a eu raison pour elle et pour lui , tous deux sont délivrés d^un supplice ; elle surtout qui commençait à se lasser dans le cœur du rôle qu'elle jouait encore par orgueil. , ,

•— Peux-tu dire cela? elle aimait ce Léon d'un amo^r que le monde ignorera toujours.

* — Hé non 1 mon maître , elle n'aimait plus Léon , et à vrai dire ce n'est pas précisément ce Léon qu'elle avait aimé.

la LES 1»ÊK0IR£S

— Satan y «Satan , tu flétris tout 1

— Non y j^explique tout : Henriette n^aimait pas Léo^ elle 9 nimé TïiinQur qu'elle éprouvait. Ce jeune bomme qu'elle a reneputré est venu à point pour ouvrir son çc^ur et donner un but à ses rêves ; il s'est trouvé là , devant elle , au moment où son âme demandait à s'enlacer à quelque chose qui la soutînt : mais Léon était bien au-dessous de la passion qu'il a fait naître ; s'il l'eût connue il ne l'eût pas comprise. Léon a oublié Henriette qu'il croit mortç 9 Léon est marié ; Léon a des enfants qu'il appelle Nini et Lolo , Léon engraisse y Léon a du ventre , Léon boit deux petits verres d'eau-de-vie après son dîner, Léon vient d'assurer sa fortune en faisant faillite j si Henriette avait été libre de donner sa vie à Léon y elle eût été phis malheureuse que dans la tombe y car dans la tombe elle n'a vu mourir que les espérances d'un bonheur qu'elle croyait du ciel , et dans la vie elle eût vu s'éteindre la religion de son cœur y et sa foi dans ramour.

Satan prononça ces paroles avec une sorte

DU DIABLE. If

d'amertume , et liUizzi , le contemplant avec attention comme si son regard eût pu pénétrer dans Tinfernale pensée du démon , }ui dit :

-^ Tu considères donc comme un malheur de perdre sa foi et sa religion? -

-^ C'eut été un malheur pour Henriette, voilà tout ce que j'ai voulu dire , car je méprise fort les théories générales avec lesquelles on pose des principes absdus qui ne vont pas plus à tout le monde que le môme habit à toute une population. C'est comme si tu voulais juger de madame du Val par madame Buré, parce que toutes deux se sont données à un homme en quelques heures.

--*-<• Oh 1 reprit Luizzi , est-il ^ vrai que Lucy soit morte, et cet article du journal...

— Tout cela est vrai.

-ti» Et je l'ai assassinée !

— L'arme était chargée , tu as tiré la détente.

^ Eik était donc bien' à plaindre?

«-^ Oh ! oui , celle-là , a été bien à plaindre!., s^écria Satan , et tu vas en juger,

- — Pas ce soir j reprit Laizzi, pas «e soir,

|ilus tard.

-—Non baroo , tu m'entendras , je t'ai prévenu ; une fois que tu auras demandé une confidence y f ai-je dit, il faudra la subir jusqu'au bout.

— Je le sais , mais je puis m'exempter de eette obligation.

i r — En me donnant quelques-unes de œs pièces renfermées dans cette bourse.

' — Un mois de ma vie?

— Non 9 non ^ oh ! ce n'est pas pour si peu de chose que je t'épargnerai le récit du mal que

tu as fait.

' — Tu vois bien que je n'ai pas la force de t'entendre.

— Je te la donnerai.

— Je cacherai ma tête dans mes mains , et je boucherai mes oreilles,

— Ma vmx percera tes mains.

— Saton, tais-toi, je f en suppKe, je Ae refuse pas d'écouter ces lamentables histoires , mais plus tard.

DU DIABLE. li

— Et que m emporte de te les apprendre quand le temps aura durci ton cœur et cicatrisé ton remords : c'est pendant que l'un souffre et que Tautre saigne quHl faut que tu les appren-^ nés. Stti&^je donc ton esclave pour t'obéir?ne sais-tu donc pas y malheureux , que celui qui achète un assassin lui est vendu ? toi qui as acheté le Diable y tu m'appartiens. "^

Et en disant cela ^ Satan , dont la forme perdue dans Tombre de cette chambre avait repris quelque chose de son infernale majesté , Satan souriait de ce bel et effrayant sourire qui fait pitié à Dieu , ta^nt il lui rappelle la grandeur de son bel ange chéri qu'il a été obligé de punir, et qui lui a laissé en son cœur divin une blessure éternelle , l'impossibiliiig de lui pardonner jamais.

La pauvre et misérable nature de Luizzi n'était pas capable de soutenir ce sourire; il lui entrait dans le cœur comme ferait une vis dentelée qui tourne let déchire.

— Grâce , dit-il , grâce, je t'entendrai fuand tu voudras.

44 LES MiMOmES

^ Soit i et je choisirai l^hurtant» Et qm me éitt&eras^tu?

-^ Un mois de ma vie.

^ lie Diable se prit à rire, et rép)iqf8à :

^ E»Aù sur d'aToiir un motd dé fëstè dans ta bourse y pour Toffrir si fièretilent?

— Dieu, mou Dieu! d'écriti Iiui22i en ëfitèi^chant le coffre-fort de sa vie sOus son oreiller.

— II le trouTa , et il lui parut presque i^de.

— Suis-je donc si près de mourir?

— L^avenir n'est pas compris dans notre marché et je n^ai rien à te répondre ; [il n'y a (jfUe le passé , et le passé je vais te le dire :

Il commença alors d'un ton dégagé :

— Cette madame du Val que tu as assassinée. . .

-— Assez y assez ! dit Luizzi d'une voix mourante.

Un horrible vertige tournait dans la tête de Luizzi ; la fièvre battait dans son cerveau ; dés fantômes pâles et décharnés se pressaient autour de lui ; sa raison s'en allait. Il eut encore plus peul^de la folie que de la mort^ et il dit au Diable :

DU DIABLE. i8

«^ liens ) prends > et laisse-moi.

Le Diable s^empara de la bourse et Touvrit;^ Luizzi j à cet aspect , s^élança pour la ressaisir ; mais il resta cloué à sa place , il vit les doigts du Diable se glisser dans la bourse et prendre une des pièces. A ce moment un froid de glace saisit Luizzi au cœur , toute vie s^arréta en lui et il ne sentit plus rien.

Trois heures sonnaient :

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