‹ Les mémoires du diable (volume 4)Chapitre 2 sur 11 · LA VOITURE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

LA VOITURE PUBLIQUE

1l\Him à la t>u.

Trois heures sonnaient ; Luizzi se sentit tirer par les jambes; ^ et une rude vovl d'homme lui cria î * •

— AUonS; houp y en voiture.

Luizzi s'éveilla et se vit dans une chambre inconnue , une chambre misérable : il sauta à bas de son lit , et se trouva plein de vigueur et dosante. Il regarda et vit sa bourse et sa sona

aO LES MÉMOIRES

nette sur une table ; mais où était-il ? pourquoi Téveillait-on ? Il ouvrit la croisée. Dans une immense cour ou attelait les chevaux d^une diligence. La nuit était froide. Le souvenir du passé lui revenait, et le souvenir de son marché avant tout. Armand reconnut qu^il n^était plus chez Bf. Buréy qu^il n'était plus à Toulouse. L'hiver durait encore ; mais était-ce le même hiver et n^en avait-il pas déjà beaucoup de passés.

Luizzi prit la misérable chandelle qu'on venait de lui apporter , et la première chose qu'il fit fut de se regarder dans le petit miroir suspendu par un clou au-dessus de la petite commode en noyer de la chambre où il se trouvait. Il n'était pas trop changé , si ce n Vt qu'il portait des favoris. Combien fle tempsje Diable m'a-t-il pris j se dit Luizzi ?

— Allons ! en voiture , en voiture ! cria la voix qui avait éveillé Luizzi.

Puis un homme entra.

— Comment! pas encore habillé , vous qui étiez si pressé de partir ; vous n'avez plus que

cinq minutes ; tant pis pour vous si vous n^étes pas prêt.

Lnizzi s^babilia machinalement, avec l'instinct qu^il y avait dans sa vie une lacune dont il ne pouvait se rendre compte , mais dont il ne devait pas paraître étonné. Un domestique vint prendre le sac de nuit de Luizzi, et celui-ci le suivit en se promettant d^observer et d'agir en raison des circonstances. La nuit était parfaite* ment noire, et Luizzi, en montant dans la diligence, vit seulement qu'elle était occupée par trois personnes , deux hommes et une femme enveloppée de châles , bonnets et voiles , de manière à étouffer.

' A Tépoque dont nous parlons , on avait encore la fatale haUtude de coucher en route , et il en était alors du sommeil comme aujourd'hui ded repas. On était à peine attliblé à son lit , qu^il fallait repartir. Aujourd'hui, l'habitué de la diligence se trouble peu dés interruptions destinées à supprimer le 4îner , , il mange vite , et met le dessert dans ses poches ; alors l'habitué de la diligence , savait se lever sans s'éveiller, et

emportait, pour Tacbev^r dans la berline, le sommeil commencé dans Tauberge. Cela fut heureux pour Luizzi , car il se trouvai libre de réflécbir sur sa position .

Combien de temps ayait-il vécu? comment se faisait-il que lui , ricbe et accoutumé aux choses confortable de la vie , se trouvât voyager en diligence? d^où venait-il? où allait-il? Toutes ces questions se pressaient tellement vite dans sa pensée y quHl se décida à les faire résoudre par celui qui avait seul ce pouvoir* Il tira donc sa sonnette , la fit retentir, et tout aussitôt le Diable se trouva assis à côté de lui sous la forme d^un commis voyageur , quil lui "semblait avoir vu monter sur Timpériale. Luiczi le reconnut à rédat particulier de ses yeux, qui brillaient dans les ténèbres*

— C'est toi , lui dit-il ; combien de temps aije vécu?

— Tu as vécu six semaines. Tu vois que je ne t'ai pas volé. J'ai fait comme un habile homme d'affaires, A la première j'ai été loyal pour 'pou«

voir te voler impudemment à la seconde. Je f en préviens ; ainsi tiens-toi sur tes gardes.

— Et de quelle vie ai-je vécu durant ces six semaines ?

— De ta vie ordinaire.

— Qu'ai-jefait?

— Je n'ai pas à te raconter ta propre liis-

toire.

— Quoi H ne me restera nul souvenir de ce temps?

— Tu peux rapprendre par d'autres que par moi.

— Â qui veux-tu donc que je le demande?

— Ce n'est pas mon affaire. .

— Dis-moi du moins où Je suis?

— Dans une voiture des messageries royales.

— OàvaÎ8-je?

— A Paris.

— Oùsuis-je?

— A une lieue de Gahors.

— Pourquoi suis-je parti en diligence?

2i LES MÉMOIRES

— Ceicî est ton histoire , je n'ai rien à t'en dire.

. — n l^is enfin , je ne puis vivre avec cette ignorance de mon passé ?

T- Tu peux t'en faire un.

— Un passé?

— Rien n'est plus aisé ! la plupart des hommes s'en arrangent un ; tu sais cela mieux que personne. Te souviens-tu de cette petite actrice grivoise et fringante , dont tu fis la niaiserie de devenir sentimentalement amoureux. Tu as eu cent occasions d'être un de ses mille amants; tu les as toutes laissé passer parce que tu l'aimais du cœur. Unefois dégrisé de ce mauvais amour, tu as vu que l'opinion de tes amis t'avait donné cette femme , n'imaginant pas que ta niaiserie eût été si loin que de ne pas avoir été jusque-là. Tu t'es regardé , tu t'es trouvé ridicule , tu as vu que cette femme t'avait donné trois rendez-vous , et qu'elle t'avait appartenu de droit sinon de fait ; et tu as laissé croire , puis tu as dit , et aujourd'hui tu es persuadé que tu as eu cette femme ; elle compte dans le

nombre de celles dont tu te pares y n^est-ce pas vrai?

Luizzi fut assez piqué de cette petite leçon du Diable , d'autant plus qu'il n Y avait pas à discuter avec lui sur des sentiments où son œil infernal pénétrait si bien , et le baron se contenta de répondre :

— Est-ce que je ne Taurais pas eue si je l'avais voulu ?

— Est-ce qu'on a la femme qu'on aime , repartit le Diable ; sur dix- liaisons cela n'arrive pas une fois. Les femmes se laissent toujours prendre par les hommes qui les aiment assez peu pour ne pas trembler devant elles. Je ne connais pas deux femmes qui aient pris pour amant celui qui les aimait; puis elles se plaignent qu'on les tronipe. C'est toujours leur faute ; les femmes ont une tactique de défense criarde ou majestueuse, qui n'impose qu'à ceux qui croient en elles. Une femme qui , au lieu de se laisser prendre , oserait se donner y serait la femme la plus distinguée de la création , et

la plus aimée aussi. Ce qui ne laisse pas d'être une assez belle distinction.

— Messire Diable, dit Luizzi, qui sentait en lui une assurance toute nouvelle; est-ce que parmi les raisons qui ont forcé le Tout-Puissant à vous précipiter dans l'enfer , votre manie de faire des théories n'a pas été une des premières?

— Entre nous soit dit y repartit le Diable , d'un ton assez bonhomme , il n'en a pas eu d'autres.

— Alors y j'ai bien envie de faire comme lui.

-^ Et pour la même raison sans doute?

— Oui , pour ton bavardage éternel.

— Hé non , parce que je ne dis pas ce qui te convient ; si je te racontais les six semaines de vie que tu viens d'accomplir, tu m'écouterais de toutes tes deux oreilles. '

•— A ce propos , je ne saurai donc rien ?

— Tu as donc bien peu d'imagination , pour ne pas t'inventer une vie passée. Mais le dernier manant est plus habile que toi. Dans le

cabriolet de cette diligepce , il y a un certain M. de Mérin : c^est un homme de bonne maison qui a été surpris à Berlin volant au jeu de la cour y et qui , pour ce fait , a été enfermé pendant trois ans dans une prison de Tétat : il s^y trouvait avec un ancien espion français , qui avait été dans Tlnde pour le compte de Napoléon. il a appris toutes les histoires de son camarade ; il connaît , dans leurs moindres détails y Taller , le séjour et le retour de son voyage dans rinde , et maintenant il va reparaître dans le monde parisien comme arrivant de Calcutta. En ce moment ^ il rumine un petit ouvrage en deux volumes in-8^ , qui aura pour titre : Souvenirs de flnde, J^offre de te parier ce que tu voudras que y de ce moment à quinze ans , cet honune deviendra membre de TAcadémie des siences ( section de géographie ) y et qu'il sera décoré pour ses voyages.

— Je comprends très-bien , lui dit Luizzi ; mais cet homme ne trouvera pas à tous moments quelqu'un revenant de Calcutta , pour lui dire qu'il en a menti, «tandis que moi , je puis être

mis à chaque instant en présence d^une personne qui me connaît?

— C'est ce qui t'arrive eii ce moment.

— Comment ? cela.

— Ces gens avec qui tu voyages savent ton nom, et ce gros homme, près de toi, est même de tes amis.

— Et sans doute ils vont me parier de ce que nous avons fait hier ?

— C'est assez rhistoire de votre vie humaine :

parler beaucoup du passé, pour en peupler le vide et en relever la nullité; parler beaucoup de l'avenir pour le supposer merveilleux , et ne s'occuper guère du présent : c'est ce que vous faites tous, c'est ce que vous appelez vivre; et la meilleure preuve que je t'en puisse donner, c'est

que tu as vécu six semaines de la vie ordinaire

•> . et qu'il te semble que tu as été mort tout ce

temps , parce que tu n'as pas souvenir de ce que

tu as fait.

— Mais que veux-tu que je réponde à ceux qui m'en parleront? dit Luizzi sérieusement alarmé.

DU DIÂBLË. 29

— En vérité^ tu me fais pitié^ reprit le Diable I

— Voyons, sois généreuz, et s'il lefaut, je te donnerai encore quelques jours de ma vie future pour connaître Tbistoire de ma vie passée?

— Pauvre sot! dit Satan.

— De qui parles-tu?

— De moi , qui n^ai pas calculé juste la portée de la sottise bumaine , et qui m^aperçois , mon pauvre garçon , que si je Tavais bien .voulu j^aurais eu fa vie, pour rien.

Luizzi commençait à se dépiter ; il garda un moment le silebce : le silence est un bon conseiller. Pardieu , se dit-il , si ces gens m^embarrassent avec ma vie que je ne connais pas , ne puis-je pas les embarrasser avec la leur qu'ils croient bien cachée? Faisons vis-à-vis d'eux comme un homme intrépide vis-à-vis d'un spadassin ; au lieu de parer les coups , montronsleur toujours le bout de Tépée prêt à les percer s'ils avancent. J'en suis assez déjà sur le monsieur de Mérin pour qu'il ait besoin de ma dis. crélion : informons-nous des autres , et nous verrons.

Luizzi n^avait pas dit cela tout haut ; cependant le Diable lui répondit :

— Assez bien raisonné pour un homme et pour un baron ; par qui veux-tu que je commence?

— Par ce gros homme qui ronfle à côté de moi et que tu dis être de mes amis.

Page 1