SUITE DU PREMIER FAUTEUIL
Une 2i(Uttmu
— As-tu jamais lu Molière?
— Satan, Satan, tu abuses cfe ma patience; je t'ai demandé la fin des àvéritures de madame du Bergli.
— Ty vienss, otiodsietiif' le bdron , j'y viens.
— Sànâ doute, mai^ pair des détours qui ïH'ftmuîeront,
— Et que tu allonges iDdéfioiment.
Luizzi contint son impatience, et répondit :
— Parle donc , parle comme tu Fentends !
— Eh bien! dit le Diable, as-tu jamais lu Molière?
— Oui , je l'ai lu , lu et relu.
— Eh bien ! puisque tu Tas lu , lu et relu , as-tu jamais remarqué que ce poëte bouffon avait la pensée la plus grave de son époque? astu jamais remarqué que cet écrivain qui a parlé de tout en termes si crus , a été Tâme la plus chaste de son temps? as-tu jamais remarqué que ce moqueur si plaisant a été le cœur le plus mélancolique de son siècle?
— Oui , oui , oui , oui , dit Luizzi avec emportement et comme s^il eût compris une seule des questions que le Diable venait de lui faire ; oui , oui , ajouta-t-il , j'ai remarqué tout cela ; mais qu'en veùx-tu, conclure? *
— Rien du tout , repartit le Diable ; mais je veux ie demander encore si tù as remarqué que dans cet auteur à la pensée grave, à Tâme chaste
au cœur mélancolique, il y a cette phrase dans une pièce appelée le M(tlade imaginaire :
« Monsieur Purgon m'a promis de me faire faire un enfant à ma femme. »
— Oui , je connais cette phrase , répondit Luizzi ; mais je ne vois pas...
— Tu ne vois rien , repartit le Diable en l'interrompant, seulement, si jamais, comme tu en as Tintention , tu fais imprimer et publier ces souvenirs, n^oublie pas de inettre en épigraphe cette phrase à Panecdote que je vais te raconter.
-7- Sur madame du Bergh? dit Luizzi.
~ Sur madame du Bergh, repartit le Diable.
— Enfin ! s'écria Luizzi.
. -7- Nous y voilà ! dit Satan.
. Or, quand du Bergh fut mort, Nathalie demeura quelque temps en face de ce cadavre , et la première chose qu'elle se demanda, ce fut si elle devait faire à son père la confidence de son crime. Nathalie était une fille beaucoup trop supérieure pour garder longtemps cette incertitude ; elle savait h secret de^son père, son père
ne savait pas le sien, il fut décidé par elJe qu^èlle se tairait. Pour cela, il lui fallut un courage bien extraordinaire, celui de passer la nuit près de ce cadavre, de le 'déshabiller , de le mettre dans son lit, et de faille en sorte que lorsqu^qn entra le lendemain dans la chambre, on pût croire qu'elle avait dormi à ses côtés.
D'après ce que je t'ai raconté cette nuit, il ne te paraîtra pas extraordinaire que la mort de du Berhg n'ait pas excité le moindre étonnement, et qu'il ait été très-judiciairement enterré, sans qu'on se soit occupé autrement de la manière dont il était mort. Firion lui-même n'en eut pas le moindre soupçon , et crut au désespoir très-réel de sa fille ; cependant quelque chose t'intriguait , sur quoi il eût bien voulu être éclairé , c'était de savoir si du Bergh était mort seulement de son médecin, ou bien si une première miit de noces, si imprudemment offerte à un moribond, n'avait pascontribué à l'achever.
Pirioïî eut bientôt Texplication la plus formelle de son doute.
Le lendemain de la mort de du Bergh ^ il pé^ nétra dans la chambre de sa fille ; celle-ci en aTait fait fermer les rideaux , ne voulant point laisser pénétrer jusqu^à elle une lumière qui lui était devenue insupportable depuis qu^elle avait perdu le seul être qu^elie pût aimer. Ce fut avec de pareilles phrases qu^elle reçut monsieur son père, et le père les écoutait d^un air de contrition convainctie , tt répondait de même , quand Nathalie laissa tomber , au milieu de ses sanglots , cette phrase au moins extraordinaire pour une jeune fille :
— Si du moins il muerait laissé un gage de sa tendresse! Si, après lui, je pouvais aimer dans ce monde un être qui me le rappelât!...
Le père Firion crut avoir enveloppé de toutes les précautions oratoires possibles la question qu'il voulait faire à Sa fille lorsqu^il lui dit doucement :
— Pauvre enfant ! n^as-tu donc pas quelques espérances de vôfr réaliser ce bonheur?
Nathalie ne. put s*empêcher de regarder son père en face, et de lui répondre d'une voix
!268 LES IHÉMOIRES
ferme et dans hqiteUe il n^y avait plus m sanglots, ni larmes, ni lamentations.
— Non , mon père , non , je n'ai point celte espérance ; mais j^en ai une autre que vous comprendrez mieux que personne, parce que mieux que perspune vous savez ce que c^est qu^aimer son enfant.
Firion était toujours sur ses gardes , car il ne savait jamais jusqu^où pouvaient aller, les caprices de la charmante Nathalie. Le ton qu'elle venait de prendre lui causa un véritable effroi ; cependant il cacha ses sentiments^ et lui répondit le plus paternellement qu'il put :
— Je suis heureux de savoir quMl te- reste encore une espérance ; et je suis persuadé que celle-ci est digne de toi , qu^elle est raisonnable et qu^elle ne repose pas sur des utopies de sentiment, qui seraient le bonheur si elles, existaient, mais qui n^existent pas.
— Vous avez raison , mon père , reprit Nathalie , en redonnant à ses paroles et à son visage toute la sentimentalité possible , oh I vous avez raison ; je sais maintwant que Tamour est
Dt! DIABLE. 969
fin rév(> impossible; je sais que c^est une passion éfjoistc, cruelle y et dont les infômes calculs du monde ont altéré la divine essence. Aussi , je TOUS le jure , mon père , ai-je fermé mon cœur à ce vain sentiment. Non , je ne tcux plus aimer ni espérer être aimée; mais il est une affeclion, plus grande, plus sainte, plus profonde que Tamour, à laquelle je veux vouer ma vie.
Mon [)ère, mon père, ajouta- t-elle avec des larmes , votre tendresse pour moi m^a éclairée sur la plus puissante des affections ; mon père , je veux être mère.
Cette déclaration fit bondir Firion sur sa
cbaise , plutôt pour ce qu^elle avait d^extrava* jjant dans la manière de la dire , que dans le désir lui-même. Il se remit nu peu de son trouble , et répondit à sa fille :
— Eh bien ! mon enfant , quand le temps de ton deuil sera écoulé , ou, si tu le veux absolument , après les dix mois que la loi impose aux veuves avant de leur permettre de se remarier , je te donnerai un nouvel époux ; et d^ici là je te clierclierai ,un parti convenable. ,
â70 LES H^MOIRES
A cette réponse , Nathalie considéra son père d'un air à la fois plein de curiosité et de réflexion , et 9 du ton d'un client qui demande à son avocat le sens d'un texte de loi qu'il s'imagine avoir découvert le moyen d'éluder y elle dit à Firion :
— Mais pourquoi , mon père , impose-t-on ce délai aux femmes avant de leur permettre de se remarier ?
Firion parut fort embarrassé de la question : mais il était de ces hommes qui pensent qu'une femme peut et doit savoir la vie et les obligations que lui impose la loi écrite ; ainsi , après avoir entendu sa fille répondre si nettement à la question qu'il lui avait faite, il crut pouvoir répondre aussi clairement que po$sible à la question qu'elle venait de lui poser :
— Dans les dix mois qui suivent la mort d'un mari , il peut naître un enfant y quoique ordinairement la grossesse d'une femme ne dure pas plus de neuf mois; cet enfant appartenant au mori décédé , la prévoyance de la loi n a pas voulu que la femme contractât de nouveaux
liens avant qu'elle fût bien sûre de sa position vis-à-vis de la famille qu'elle quitte et de la famille dans laquelle elle va entrer.
Nathalie devint toute pensive > pendant que Firion continuait d'un air dégagé :
•— Mais ceci tient à des considérations de fortune , de droits de succession , à des questions d'état qui seraient beaucoup trop longues à te bien expliquer.
— Je vous crois , mon père , dit Nathalie , je vous crois ; de sorte que si je devenais mère d'ici è dix mois , mon enfant serait celui de M. du Bergh .
— Sans doute , dit le père redevenu fort embarrassé.
— Légalement parlant , veux-je dire , repartit Nathalie.
Firion commençait à ne plus comprendra , ou plutôt il commençait à avoir peur de comprendre; il chercha donc à détourner la couver' sation , et dit à Nathalie :
— Demain nous partons , demain nous retournons à Paris , etjà tu trouveras des hommes
m LÈS MÉMOinES
dignes dé toi , de ta fortune , des honifinies qui te mettront dans une position si élevée, que les bonheurs de la vanité remplaceront ceux de l'amour , auxquels tu veux renoncer.
— Mon père , Je ne porterai pas diantre nom que celui du seul homme que j'aie aimé.
— Mais alors , dit Firion , poussé dans ses derniers retranchements, que vcux-Im dire, Nathalie?
— Mon père ! répondit l'intéressante veuve vierge , en tombant aux genoux de son père , avec des larmes et des sanglots, mon père, je vous Tai dit, je veux être mère !
— Un inceste I! s'écria Luizzi.
— Mon cher, vous êtes stupide ! dit le Diable avec emportement , vous n'avez pas la moindre idée des ressources de la vie ; vous êtes de la littérature de notre époque d'une manière çffrénée y vous faites tout de suite un drame abominable d'une chose qui me parait très-divertissanté: il n'y a pas le moindre inceste dans tout ceci.
^ Eh bien ! voyons , dit Luizzi avec impâ*
m tMABLË; été
tietidé , Voyoné , dis^tiloi le testé de tette eoti-^ versation.
•^ Le reste de cette conversation y repartit Satan , dura juste les deux minutes que tu viens de me faire perdre par ta sotte interruption , et y conime tu sais qu'entre nous les instants sont précieux-, je ne te raconterai pas la fin de cette conversation , mais je t'en dirai le résultat.
— Je f écoute , je t'écoute , repartit le baron qui celte fois se promit bien de ne pas interrompre, quelque extravagance qu'il plût au Diable de lui raconter.
Et le Diable reprit :
— Le lendemain de ce jour , le père Firion s'en allait dans les environs de B. , marchant à travers champs , abordant les paysans qu'il rencontrait et causant amicalement avec eux. Le pre» mier était un homme de quarante-cinq ans, laid et rachitique : Firion s'éloigna immédiatement. Le second était gros, court, robuste, mais ignoblement sale et pauvre. Le troisième était un vieillard de soixante ans : Firion passa ra'pidement. Il allait se diriger d'un autre ëôté ,
30^ LES M$MPi(^
lor^qq'il f pp;'pt yn superbe jeune homoft^ de vingt-quatre à vingt-cioq ans, qui tr«(yaillfi^ ayçc. ^qe ardeur qui apuouçait une yiguefir peu coiamune. , et qui chantait d'une ypix qui prpmeUf^it Ujpe poitrine Ifirgomentdéveloppée. Après rayoir considéré ef| silence > Firion, qui venait de quitter sa fille , s^approcha de lui et lui dit :
— CominentI s^écria Luizzi, pris à la gorge par To^trecuiclsmce de la position ; comment I il lui dit...
— Vous êtes un imbécile , reprit le Diable, et vous oubliez que Firion était un homme d^esprit. Firion dit au beau goujat :
— Mon bon ami , voulez-vous être remplaçant?
— Remplaçant de qui? dit le jeune homme.
— Remplaçant d'un de mes neveux qui est frappé par la conscription.
—Merci, merci, répondit Tautre, ^e içQtçouve exempt comme fils de veuve , et je n'ai paç envie d'aller faire, pour un autre, le métier qui opi'aurait déplu pour mon propre compte; d'ailleurs
yp||$ trouT^re^ {issez 4e jeunes ^e^^ d^os Je piays dUpqçés è fair^ ^otre affaire.
— Panlieu! dit FirioQ , c^ çera dif^çile, pcirc© que mon neveu est un très-beau garçon, «t que le gouvernement y^t absolument qu^on lui rende des hommes de qualité égal^ à ceux qu^on lui enlève.
— Ma foi , dit h goujat » en se re^gQrgeajpt et en se posant sur la (taqcbe, oa ^r(| difBdIe comme voifs dites , et je çrpis qqe çf( voqs cpûterfiçlic^.
— Oh ! dit Firion , le pri^ n'y fait rien ; je paierais hjen qp garçon pqnimQ toi mille écus.
— Je crois bien , dit Ifl paysan en prenant sa bêche, et se remettant au travail; excellent? précaution pour écouter sa^iç ayqir l'air de vquloir entendre : je croîç bien, dit-il; il y a upe vieille veqve dans le pays qpi me recon-^
naîtrait plus que cela eq inarjlage, si je voulais devenir le remplaçant du défunt.
— Bon! dit Firion, je pie sqis trompé, ce n'est pas mille écus que je voulais dire, c'est depx mille écus.
^ Votre rtëVëu a tin bon oncle, dît lé p^^ san ^ cil se baissant jusqu^à terre et en sifflet-' tant un petit air qui semblait ne pas être de la circonstance.
— Trois mille écus , dit Firion.
— Ça pourrait bien aller à ce grand rouge qui est de Tautre côté du chemin.
— Quatre mille écus , dit Firion.
Le paysan se releva sur sa bêche , et dit alors d^un air dont il ne fut plus le maître :
— Qu'est-ce que ça fait quatre mille écus?
— Cela fait douze mille francs.
— Douze mille francs ! c'est un beau denier.
Et combien qu'on a de rentes avec douze mille francs ?
— Six cents francs.
— Six cents francs! dit le paysan^ en réfléchissant et en ayant Tair de calculer. Ça fait- il trois francs cinq sous de rentes par jour?
•— Non , trois francs cinq sous de rentes par jour font à peu près douze cents francs de rentes par an , repartit Firion , qui n^avait pas gagné
DU ÛIABLË. 277
tous ses millions sans avoir une certaine habitude des calculs.
— Eh bien ! dit le paysan , trois francs cinq sous de rentes par jour , douze cents livres pçir an , combien faut-il d^argent pour cela? .
— Vingt-quatre mille francs.
— Si vous avez vingt-quatre mille francs^ je suis votre homme,
-Est-ce dit?
-C'est dit.
— Alors suis-moi tout de suite chez le médecin.
— Qu'est-ce que vous voulez dire avec votre médecin?
-— Mon bon ami , je ne veux pas acheter chat en poche , et comme tu seras obligé de passer à la visite du conseil de recrutement , je ne veux pas qu'on te refuse pour quelque vice de conformation que je ne connais pas.
— C'est pour cela? dit le manant ; allons huilons , je suis honnête homme de cœur c^l do corps, entendez-vous? et jen^ai rien à cacher , rien do tout*
m LES MÉMOIRES
>~ J-éii min emhéÊntéy dit Firion, allons^ viens.
Et , sai)$ aiitrë explic^iovi , Firion eaimefia ^e înàni^ttt dettifit le mèdeôin le plus célèbre des eaux.
A ce moment, le DlaMe s'arfétà et dit à
— Tu ne m^nterromps plus.
— C'est qu'il me semble que Je ôôitiprends , dit Luizzi, et que je n'ai pas besoiïi de slipplé- Mieni d'eiplicaiitîri:
— Eh bien ! que comprends-tu?
— Mbiis Sâtah ; répôhdlt Lùizzi , il y à de ces choses que le Diable peut raconter ou penser , thais qii^un hômine dû monde serait fort embarraèsé de dire en bbns tek*iDe8 : toutes les èhoseé qile tù ttié ràehûtés sont d'aiileuirè si extraordinaires. . .
— Extraordinaires en qboi? dit le Diable; la
seule chose éttraordinaire , c'est i{ûe èélâ ne se
passe pM toujours ainsi ; e'éèt (}uMb pèfe de fa-
mille lie p^ehlnë pas pour sa fille les précautions
que Télat prend pour ses régiments. Tii rtle i*ap^
pelles à ce propos; une pièce du plus honnête boni me dé votre littérature, \o\iée il y a quel-, qoes mois *. Il a yooIu mettre nue scène pareille au tliéfttre ; tous les bégueules du parterre ont outrageusement sifflé la scène comme ini morale é J'ai dit : tous, car en fait de bégueulisme, les fem mes ne passent qu'après les bommes. £b bien 1 sur les trois ou quatre ci^ls imbéciles qui ont été réyollés de ce qu'un père s'occupait de tQut ce qu'était son futur gendre , il y en avait assuréafenl cent cinquante qui ne se fussent pas tirés avec autant d'bonrieur que la beau goujat de Firion de la. visite n[>édicale que Ton lui fit subir.
— Tout cela, dit Luizzi , me parait très-joli , mais le dénoûment me semble difBcile à ameuer, surtout avec mademoiselle Nathalie.
— C'est surtout avec mademoiselle Nathalie que le liénoûment . éteit là chose du monde la
plus facile.- Il n'y a rien de tel que de bien s'entendre avec soi-même sur ce qu'on veut. Je i'a
ififaà» fionhomme 4e H* L^smoroier,
déjà dit que les femmes ont le tort de ne pas être franches avec les hommes ; elles ont encore le tort de ne pas être franches avec elles-mêmes.
Elles poussent la prétention de la finesse jusqu^à se vouloir tromper , et il y en a qui , après avoir fait tous les préparatifs de leur chute, finissent par se persuader qu^elles ont été surprises.
— Je suis assez de ton avis , dit le baron , mais je ne comprends pas davantage comment, en pareille circonstance, une fille comme Na-* thalie pouvait faire les préparatifs de sa chute.
— Mon bon ami , dit le Diable d^un air «lemépris , tu n'es pas même capable de faire un opéra comique : il y a mille moyens très-simples et mille moyens très-ingénieux d'arriver à un pareil but.
— Peut-être, ditLuizzi; mais si les obstacles ne venaient point de la pudeur de la femme, ils pouvaient naître de la retenue du paysan. 11 s'agissait, ce me semble, de faire comprendre . à ce malotru qu'il pouvait plaire à une femme dont le père Tachetait yingt-quatre mille francs, et qu'il pouvait consoler une veuve qui avait
perdu son mari Ja veille. Crois-tu cela trèsaisé? •
-^ La question posée dans ces termes , reprit le Diable , eût élé une question difficile à résoudre, je le conçois. Les gens dé bas étage ont pour les femmes d^un certain rang un mépris et un respect également bôles ; ils croient volontiers qu^elles ont pour amants tous les hommes de leur monde qui ont le droit d^entrer chez elles, et, en conséquence, il n^est mauvais propos qu^ils ne tiennent sur leur compte; mais d'iin autre côté , ils ne sauraient s'imaginer que les Caiblesses de ces femmes puissent descendre jus* qu'à*des gens de leur espèce , et sous ce rapport^ il faut qu'elles se donnent ou plutôt qu'elles s'offrent de la manière la plus formelle , pour qu^ils osent comprendre qu'elles veulent leur appartenir. Sous ce point de vue donc^ la chose eût été fort difficile à conclure. Mais il se trouva , dans une petite habitation isolée , où Firion conduisit le manant en sortant dé chez le médecin ) il se trouva une jolie servante , vive , accorte, qui fit les honueurs de la mpisou au
m LÉJ? Mémoires
dignes dé toi ^ de ta fortune, des honfifïïcs qui te mettront dans une position si élevée, que les bonheurs de la vanité remplaceront ceux de Tamour , auxquels tu veux renoncer.
— Mon père , je ne porterai pas d'autre nom que celui du seul homme que j'aie aimé.
— Mais alors , dit Firion , poussé dans ses derniers retranchements, que vcux-ln dire, Nathalie ?
— Mon père ! répondit l'intéressante veuve vierge , en tombant aux genoux de son père , avec des larmes et des sanglots, mon père, je vous Tai dit, je veux être mère !
— Un inceste I! s'écria Luizzi.
— Moja cher, vous êtes stupide ! dit le Diable avec emportement , vous n'avez pas la moindre idée des ressources de la vie ; vous êtes de la littérature de notre époque d'une manière çffrénée , vous faites tout de suite un drame abominable d'une chose qui me parait très-divertissanté: iln'y a paslemoindreincestedanstoutceci.
— Eh bien! voyons, dit Luizzi avec impti*-
i>tIl)tABL£; iffi
tleUëë -y Voyonâ , dis^tâoi le reste de tette tontersation.
^ Le reste de cette conversation , repartit Satan , dura juste les deux minutes que tu viens de me faire perdre par ta sotte interruption , el , comme tu sais qu'entre nous les instants sont précieux-, je ne te raconterai pas la fin de cette conversation , mais je t'en dirai le résultat.
— Je t' écoute , je t'écoute , repartit le baron qui celte fois se promit bien de ne pas interrompre, quelque extravagance quUl plût au Diable de lui raconter.
Et le Diable reprit :
— Le lendemain de ce jour , le père Firion s'en allait dans les environs de B. , marchant à travers champs , abordant les paysans qu'il rencontrait et causant amicalement avec eux. Le pre* mier était un homme de quarante-cinq ans , laid et rachitique : Firion s'éloigna immédiatement. Le second était gros, court, robuste, mais ignoblement sale et pauvre. Le troisième était un vieillard de soixante ans : Firion passa rapidemeut. 11 allait se diriger d'un autre côté ,
lQj*çqi\'il ppfi^pt un superbe jei^e hqninRc^ de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui tr^yailjfit ayçc. ^ne ardeur qui annonçait une yiguepr peu cpmoiunei , et qui chantait d^une yqix qui prp* meUf^it Ujpe poitrjne largement développée. Après rayoir considé.^é e^ silence y Firion , qui venait de quitter sa fille , s'approcha de lui et lui dit :
— Cornaient I s^écria Luizzi, pris à la gorge par roi^trecuiclfmce de la position ; comment I il lui dit.,«.
— Vous êtes un imbécile , reprit le Diable , et vous oubUez que Firion était un homme d'esprit. Firion dit au beau goujat :
— Mon bon ami, voulez-vous être remplaçant?
— Remplaçant de qui? dit le jeune homme.
-— Remplaçant d'un de mes neveux qui est frappé par la conscription.
—Merci, merci, répondit l'autre, je i9Qti;ouve
exempt comme fils de veuve ^ et je n'ai paç envie d'aller faire, pour un autre, le métier qui ip'auraitdépln pour mon propre compte ; d'ailleurs
PUOlAfiLE. iffît
ypi|8 trouyere^ fissez de jeunes |^e^3 dans le pays dispqsés à faire votre affaire.
— Pardieu! dit Firion , ce çera dffpçile, pqrce que mon neveu est un très-beau garçon, et que le gouvernement veut absolument qu'on lui rende des hommes de qualité ^ale à ceux qu'on lui enlève.
— Ma foi , dît le goujat, en se rengorgeapt et en se posant sur la j^aqcbe, ce perq difficile comme voqs dites , et je crpis qqe ça voqs coûtera cbcir.
— Oh 1 dit Firion , le pri? n'y fait rien ; je paierais bien un gQrçop cqmmQ toi mille écus.
— Je crois bien , di( Iq paysan eu prenant sa bêche, et se remettant au travail; excellent!^ précaution pour écouter saps ayqir l'air de vouloir eqtendre : je croîs bien, dit-il; il y a ufie vieille veuve dans le pays qui (ne reconnaîtrait plus que cela ep mariage , si je voulais devenir le remplaçant du défunt.
— Bon! dit Firion, je me spis trompé, ce n'est pas mille écus que je voulais dire^ c'est deux mille écus.
!É7(i L£d MÉSÎOmÈS
L^ Voifë AëVëu a tin bon oncle, dit \é p^^ san ) cil se baissant jusqu^à terre et en sifflot-^ tant un petit air qui semblait ne pas être de la circonstance.
— Trois mille écus , dit Firion.
— Ça pourrait bien aller à ce grand rouge qui est de Tautre côté du chemin.
— Quatre mille écus , dit Firion.
Le paysan se releva sur sa bêche , et dit alors d^un air dont il ne fut plus le maître :
— QuW-ce que ça fait quatre mille écus?
— Gela fait douze mille francs.
— Douze mille francs ! c'est un beau denier.
Et combien qu'on a de rentes avec douze mille francs ?
— Six cents francs.
— Six cents francs! dit le paysan , en réfléchissant et en ayant Tair de calculer. Ça fait-il trois francs cinq sous de rentes par jour?
— Non , trois francs cinq sous de rentes par jour font à peu près douze cents francs de rentes par an , repartit Firion , qui n^avait pas gfagné
disants et impitoyables. Dans toute ta vie , baron , mëfie-toi des êtres incomplets ; il n^y a que ceux-là de véritablement méchants.
ât8 LES gtÉMOlRES
>— ' J'éâ suis éMhânté, dit Firion, allons^ viens.
Et; sahÀ atitrë explii^oii , Firion emmefia \e friàniittt detSitlt le m&deôin le plus célèbre des eaux.
 ce momenf , le Diable s^ârtétà et dit à
— Tu ne m^nterromps plus.
— C'est qu'il me semble que je (^ôitipreads , dit Luizzi, et que je n'ai pas besoiti de slippléîiieDl d'explicatWii:
— Eh bien ! que comprends-tu?
— Mbhs Sâtah ; tépôhdit Lùizzi , il y à de ces choses que le Diable peut raconter ou penser , méis qù^un fiomhie dû monde serait fort embarraàsé de dire en bbns fe^iDeS : toutes les cboseé qbe ttl itië riskôbûteis sont d'ail}eu¥« si extraordinaires. . .
^ Extraordinaires en quoi? dit le Diable; la seule ctiose étlt'aordinaire , c'est qiie ëélk ne se passe pàé toujours ainsi ; é'èèt (j|U'fih pèt^ de famille He plreh'në pas pour sft fille les précautions que Télat prend pour ses régiments. Tii rile rap«
pelles à ce propos; une pièce du plus boiméte homme dé votre littérature, joiiée il y a quel*, qaes mois *. II a voulu mettre uuescèue pareille au théâtre i tous les bégueules du parterre ont outrageusement sifflé la scène commeimmorale. J'ai dit : tous, car en fait de bégueulisme, les fem mes ne passent qu'après les hommes. Eh bien 1 sur les trois ou quatre cenis imbéciles qui ont été révolta de ce qu'un père s'occupait de tput ce <}u'étaii son futur gendre , il y en avait assurésrfent cent cinquante qui ne se fussent pas tirés avec aulaiït d'honneur que le beau goujat de.Firion de là visite médicale que Ton lui fit subir.
— Tout cela, dit Luizzi , me parait très-joli , mais le dénoûment me semble difficile à ameuer, surtout avec mad^aH>iselle Nathalie.
— G'est surtout avec mademoiselle Nathalie que le liénoûment était la chose du monde la
' plus facile. Il a y a rien de tel que de bien s'entef^re avec soi-même sur ce qu'on veut. Je fa
' j^fiiàx bonhomme de M* Ivemerçier,
m LÉS MÉMOIRES
dignes dé toi , de ta fortune, des honfifiïcs qui tè mettront dans une position si élevée, que les bonheurs de la vanité reiliplaceront ceux de Pamour , auxquels tu veux renoncer.
— Mon père , je ne porterai pas diantre nom que celui du seul honfime que j'aie aimé.
— Mais alors , dit Firion , poussé dans ses derniers retranchements, que vcux-Im dire, Nathalie ?
— Mon père ! répondit l'intéressante veuve vierge , en tombant aux genoux de son père , avec des larmes et des sanglots, mon père, je vous Tai dit, je veux être mère !
— Un inceste!! s'écria Luizzi.
— Moja cher, vous êtes stupide ! dit le Diable avec emportement , vous n'avez pas la moindre idée des ressources de la vie ; vous êtes de la littérature de notre époque d'une manière çffrénée ,. vous faites tout de suite un drame abominable d^une chose qui me parait très-divertissanté: iln'y a pas le moindre incestedans tout ceci.
— Eh bien! voyons, dit Luizzi avec impti*-
bti mABLE; ârâ
ttetlëé ^ Voyonâ , dis^tnoi le resté de tûtte toû^ tersation.
•^ Le reste de cette conversation ^ repartit Satan , dura juste les deux minutes que tu viens de me faire perdre par ta sotte interruption , et y comme tu sais qu'entre nous les instants sont précieux-, je ne te raconterai pas la fin de cette conversation , mais je t'en dirai le résultat.
— Je t' écoute , je Vécoute , repartit le baron qui celte fois se promit bien de ne pas interrompre, quelque extravagance qu^il plût au Diable de lui raconter.
Et le Diable reprit :
— Le lendemain de ce jour , le père Firion s'en allait dans les environs de B. , marchant à travers champs y abordant les paysans qu'il rencontrait et causant amicalement avec eux. Le pre* mier était un homme de quarante-cinq ans, laid et rachitique : Firion s'éloigna immédiatement. Le second était gros, court, robuste, mais ignoblement sale et pauvre. Le troisième était un vieillard de soixante ans : Firion passa rapidement. Il allait se diriger d'un autre côté ,
3^ LES ig;]^piBi:s
vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui tr^yaillfi^ ay^, ^^e ardeur qui ^pnopçait une yjgu^pr peu coiaaiune. , et; qui chantait d^une yaix qui prp* me^mt Ujpe poitrine largement développée. Après l'ayoir considéré e^ silence^ Firion, qui venait de quitter sa fille , s'approcha de lui et lui dit :
— ÇominentI s^écria Luizzii, pris à la gorge par roiAtrecuicItnce d^ la position ; comment I il lui dit...
— Vous êtes un imbécile , reprit le Diable , et vous oubliez que Firion était un homme d'esprit. Firion dit au beau goujat :
— • Mon bon ami, voulez-vous être remplaçant?
— Remplaçant de qui? dit le jeune homme.
-— Remplaçant d'un de mes neveux qui est
frappé par la conscription.
—Merci, merci, répondit l'autre, jie i9Qti;ouve exempt comme fils de veuve >^^et je n'ai paç envie d'aller faire, pour un autre, le métier qui qi'aurait déplu pour mon propre compte; d'ailleurs
yp|}s trouYere? fissez de jeunes ^e^^ diins le pays disposés à faire votre affaire.
— Pardieu! dit Firion , oe çera d)fpçîle, pqrce que mon neveu est un très-beau garçon, et que le gouvernement veut absolumept qu^on lui rende des hommes de qualité ^ale à ceux qu^on lui enlève.
— Ma foi , dît le goujat, en se rengorgeapt et en se posant sur la j^aqçbe, ce perq difficile comme voqs dites , et je crpis qqe ç^ voqs cpûterfi cbqr*
— Ohl dit Firion, le pri? n'y fait rien; je paierais bien un gQrçop commq toi mille écus*.
— Je crois bien , di( Iq paysan en prenant sa bécbe, et se remettant au travail; exççllentf^ précaution pour écouter saps ayqir l'air de VQuloir eqtendre : je croîs )>i^n, dît-il; il y a ufie vieille veuve dans le pays qui (ne reconnaîtrait plus que cela en piariage, sf je voulais devenir le remplaçant du défunt.
— Bon! dit Firion, je me sqis trompé, ce n'est pas mille écus que je voulais dire^ c^est deux mille écus.
!É7d L£é MomÉâ
L^ Voifë AëVëu a tin bon oncle, dit \é p^^ san ) cil se baissant jusqu^à terre et en sifflot-»^^ tant un petit air qui semblait ne pas être de la circonstance.
— Trois mille écus , dit Firion.
— Ça pourrait bien aller à ce grand rouge qui est de Tautre côté du chemin.
— Quatre mille écus , dit Firion .
Le paysan se releva sur sa bêche, et dit alors d^un air dont il ne fut plus le maître :
— QuW-ce que ça fait quatre mille écus?
— Gela fait douze mille francs.
— Douze mille francs ! c'eët un beau denier.
Et combien qu'on a de rentes avec douze mille francs ?
— Six cents francs.
— Six cents francs! dit le paysan, en réfléchissant et en ayant Fair de calculer. Ça fait- il trois francs cinq sous de rentes par jour?
— Non , trois francs cinq sous de rentes par jour font à peu près douze cents francs de rentes par an , repartit Firion , qui n^avait pas gfagné
de Mareuilles, c'est de lui répondre que vpus l'attendez, et dé ne pa« l'attendre.
Luizzi crut devoir suivre la moitié de ce conseil, en se réservant, suivant ses idées du soir, de suivre ou de ne pas suivre l'autre moitié ; c'est-à-dire qu'il commença par répondre qu'il attendrait madame de Farkley chez lui.
Le soir venu , Luizzi avait perdu son ressentiment; il se rappelait cette femipede TOpéra, si suave et si gracieuse ; il se faisait un reproche de sacrifier à de vaines cpnsidérations du monde quelques |)eures d'un plaiçir qu'il supposait devoir être très-piquant,
Luizzi était un de c^ étre^ destinés à avoir uoe \ip très-ogitée au milieu des aventures les plps ordinaireSt Ces gens-là font de h moindre décision une mfitièrç à CiOmb^'ts intérieurs. Ils l;);i|ajic^ot auspi longtemps à p^$s^r le ruisseau diç U rujç, que César » fr^ncl^ir le Bubicon, et, parpa qu'ils ^e sont fprt iptére^sé$ à ce débat avep CMx-piêm^ , iMpea^eat ayoir fait pae çho3^ trà^iAtéfi^$ji9^tef 4^4 ^ b^on pa$^ deu?;.
^8 LEâ MÉMOIRES
^ — Vm m\n émhmtè, dit Firion, alions^ viens.
Et, sàht sûtté eKpMcMiah , Pirion emmefie ^e mëniMt dé^fit le trtèdeôin le plus célèln^e ées eaux.
A ce momenf , le DlaMe s^ârfétâ et dit à Lui^^i \
— Tu ne m^inteiTomps plus.
— C'est qu'il me semble que^je dôitiprends , dit Luizzi, et que je n'ai pas besoit) de slipplé- Mieul d^eiplièdtrtiri:
— Eh bien ! que comprends-tu?
— Mbhs S^tah ; fépôhdît Lùizzi , il f à de ces choses que le Diable peut raconter ou penser , tnéis q(i*un Kônlhie dû ttiohde ^k^ait fort embarraèsé de dire en bbds tek^tHes : toute$ les bbosés qiie ttt ttië racbûtés sont d'Âil!eui*è si extraordinaires. . .
— Extraordinaires éh quoi? dit le Diable; la seule cliôse ëitraordinaire , c^ést ^(le èëlà ne se passe pàé toujouils kinsi ; e'ëèt c}tiMh père de famille lie prehtië pas pour sa fille lés i)récautions que Télat prend pour ses régiments. Tii fiie rdp-
DU DUJBLE. 279
pelles à ce propos une pièoe du plus honnête homme dé votre littérature, joilée il y a quel-, qoes mois ^ . Il a Toolii mettre nue scène pareille au théâtre ; tous les bégueules du parterre ont outrageusement sifflé la scène commeimmorale. J'ai dit : tous, car en fait debégueulisme, les fem mes ne pasàent qu'après les hommes. £h bien I sur les trois ou quatre cents imbéciles qui ont été réToltés de ce qu'un père s'occupait de tput ce <]u'étaii son futur gendre , il y en avait assuréorfent cent cinquante qui ne se fussent pas tirés avec autant d'honneur que le beau goujat de Firion de lu visite médicale que Ton lui fit subir.
— ^ Tout cela, dit Luizzi , me parait très-joli , mais le dénoûment me semble difficile à ameuer, surtout avec mademoiselle Nathalie.
— C'est surtout avec mademoiselle Nathalie que le ilénoûment . était là chose du monde la plus facile/ Il n'y a rien de tel que de bien s'entendre avec soi-même sur ce qu'on veut. Je Va
J^fiiù» fionhomme de M* L^smorçiçr,
m LES MEMOIRES
conversation chez madame cli^M^rigaonj i|eut de la verve, de T^sprit, des mats heureux, et à painuit il quitta, superbe, triomphant et plein de bonne opinion de lui-même, ce salon, dont la veille il était i^prti presque furtivement et avec un remords. C^est que la veille il avait tenté de lutter avec te monde pour une femme q^e le mopde avait réproyvée, et que ce soir-là il vçnfijit de livrer cette femoie au monde avec une honte de plus.
Ceci e^pliquç peut-être pourquoi Thomme eM UQ méchant animal , comme dit Molière.
liCs quelques n[)inute$ qui séparaient la demeura de Luizzl de celle de madame de Marignon ne suffirent pas pour dégriser le baron 4# aon délire, et jamais il n'avait jeté ses gants , son chapeau et son manteau à son valet de chambre avec p\\\s^ dVisance et de bonne grâce que ce spir*t^. l^w\ n'était pa^ un homme à faire de la fatuité visi-i^-vi& d'ui^ valet; mais il étailt tellement gonflé de lui-même dans ce nio* mçQt, (^ue ce fut d'un ton lotuk à fait partions lier et »^r«^yfiija»A ^u'l\ s^'écria ;
— Est-ce qu'il est venu quelqu'un ce soir?
— Oui, monsieur le baron, répondit le valet de chambre : une dame.
— - C'est vrai, dit Luizzi^ d'un air étonné, je l'avais oubliée ^ je ne comprends pas comment je l'ai oubliée. Et qu'est-ce qu'elle a dit?
— Elle a dit qu'elle attendrait le retour de monsieur le baron.
— Ali! fit Luizzi, dont celte nouvelle changea subitement le ton et l'assurance.
— Et combien de temps a-t-elle attendu ?
— Mais, monsieur le baron , elle a attendu jusqu'à présent , dit le domestique ; elle est dans votre chambre.
— Dans ma chambre? reprit Luizzi.
— Oui, monsieur le baron; je vais aller la prévenir que vous êtes rentré.
r- C'est inutile , dit Luizzi avec humeur, c'est inutile; laissez-moi, et vous ne viendrez que lorsque je vous sonnerai.
Aussitôt Luizzi entra dans sa chambre.
xin.
SiœMD rAUTBUIL*
tftut U vmitxa^ Vanta.
Le sentiment qui dominait le cœur du baron, quand il ouvrit la porte , était un mélange assez incohérent de colère , de surprise et de dépit. Cette femme venait de lui gâter le succès qu'il avait obtenu chez madame de Marignon; et il était probable qu^elle n'était pas restée pour la même raison qui Tavait fait venir. Luisii
s^attendait tout au moins à une scène ; il fut bien étonné lorsqu^au lieu d'une femme irritée, comme il aTait supposé que devait être niadame de Farkiey , il trouva une femme tout en pleurs et qui, lorsqu'il s'approcha d'elle, joignit les mains, et lui dit d'un ton désespéré :
— Oh ! monsieur ! nïonsieur ! il vous était réservé de me frapper de mon dernier malheur !
— Moi 1 madame? reprit Luizzi , d'un air fort dégagé , je ne sais en vérité ee que vous voulez dire, ni de quel malheur vous voulez me parler.
Madame de Farkiey considéra Luizzi d'un air de stupéfactidii ^ èi; Ittif dit pllè f^isiblement :
— Regardez-moi bien , monsieur ,* me reconnaissez-vous?
— Je vous reconnais , madame , pour une fenime fort belle que j'ai vue hier chez madame de Màrignoh , que j'ai refroiitée à l'Opéra , et qtiè je iï'espérais pas avoir .le bdnhèur de recevoir chez moi ce soir.
— Alors, reprit Laurâ, quel ff été le motif qui vous a fait asseoir près de moi chez madame de Marigiibn?
Luizzi baissa les yeux modestement, et réporldit avec rhumble impertinenee d'un homme qui craint de se vanter d'un succès :
— Mais, madame /il ne doit pas tous sembler extraordinaire de voir... qui que ee soit chercher à vous connaître.
A cette réponse, la Qgure de madame de Farkley se décomposa ; une pâleur subite la couvrit , et elle répondit d'une voix altérée :
— Je vous comprends, monsieur, il ne doit pas me paraître extraordinaire que. . . qui que ee soit prétende devenir mon amant I.
— Oh I madame!
— C'était votre pensée , monsieur I reprit madame de Farkley , qui contenait mal au foùd de ses yeux les larmes prêtes à couler^ et au tond de sa voix des sanglots prêts à éclater.
Et tout aussitôt ^ par un violent mouvement nerveux ^ il sembla que Laura se rendit maîtresse de cette émotion , et elle reprit d^une voix qui affectait une gaieté pénible :
— €'était votre pensée , monsieur ; mais je pe crois pas que vous en ayez mesuré toute Tau*
m LES MËMOtRES
dace ; devenir l^amant d'une femme comme moi , savez-Yous que c'est bien dangereux?
— Je ne suis pas moins brave qu'un autre ^ répondit Luizzi avec un sourire plein d'une su* préme impertinence.
— Vous croyez? reprit madame de Farkley :
eh bien! moi ^ je vous jure, monsieur, que vous auriez peur si J'acceptais vos hommages.
— Veuillez essayer mon courage , dit Luizzi, et vous verrez ce dont il est capable.
— Eh bien 1 dit madame de Farkley , en se levant ^ je serai votre maîtresse , monsieur ; mais avant cela , il faut que vous sachiez bien ce que vous soupçonnez déjà sans doute y c'est que je suis une fempie perdue.
— Qui dit cela ? reprit Luizzi , en essayant de calmer l'agitation de madame de Farkley.
— Moi, monsieur , qui ne m'abuse pas ; moi, monsieur, qui souffre depuis longues années de toutes les calomnies dont je suis la victime ; moi , monsieur , qui veux les mériter une bonne fois y qui vous ai choisi pour cela , et qui suis à VOUS.*, si vous oses me prendre.
BU DIABLE. 3(tô
Cette dédaràtion si brusque et si formelle prit le baron à Timproxiste , et pendant quelles instants il fut très-embarrassé de sa personne 'y madame de Farkiey se rassit et lui dit avec un triste sourire :
— Je vous disais bien y monsieur , que vous atiriez peur.
— Ce n^e^ pas là le mot, reprit Luizzi, cherchant à se remettre; mais j'avoue qu'un bonheur si grand et si subit me confond , et que j'étais loin de m'attendre.
— Vous mentez ! monsieur , reprit madame de Fàrkley; seulement vous le croyiez encore moins facile , et vous comptiez sur les honneurs d'une défense dont vous voyez que je sais m'affranchir.
Luizzi était hors des gonds ; il n'avait imaginé rien de pareil à tant d'impudence , ou bien il ne supposait pas que si madame de Farkiey eût voulu se jouer de lui ^ elle Teût fait dans sa maison et à pareille heure. Il resta un moment silencieux , et finit par lui dire :
-r Eu vérité , madame, je ne vous oomprenda pas...
-— Alors ) dit madame de Farkley ^ il ne me reste plus qu'à me retirer ; seulement, reprit-elle en posant la main sur ses gants , je vous suppose assez d^honneur pour affirmer , de manière à vous faire croire , que la femme qui est entrée chez vous à dix heures du soir, et qui en est sortie à une heure du matin, ne vous a pas cédé, comme on dit qu.^elle a cédé à tant d^autres.
Laura se leva comme pour sortir , et dans ce moment Luizzi comprit tout Timmense ridicule dont il allait se couvrir vis-à-vis de cette femme. Il devina aussi que Timpertinence qui avait fait son succès chez madame de Marignon passerait pour niaiserie parmi ses amis. D^ail* leurs, ce qui avait été une impertinence de bon goût à dix heures du soir devenait une brutale grossièreté à minuit.
On peut ne pas accepter le rendez-vous d'one jolie femme , mais on ne Ten chasse pas quand on l'y trouve.
11 prit donc les mains de madame de Ftekley,
et; la forçant à se rasseoir au momeat où elle allait se lever y il lui dit avec plus de politesse qu^il n'eu avait montré jusque-là.
— Je ne sais vraimeiU quelles folies nous disons là tous les deux ; voua aves droit d^étre ir* ritée de largroa^ièreté de mon absence ; mais estil des fautes qui pe puissent se racbeter? Une Iirar# ou deux de maijivaisfis façons ^ ou plutôt de véritable délire ) ne peuventnelles être pardonnées en faveur d^un dévouement, ou d^un amour que vous savez si bien inspirer ?
Madame de Farkley reprit sa place ^ et d^uu ton encore trés-sérieux | elle répondit à Liiizzi :
<^ Je serais curieuse de voir ^ monsieur ^ comment vpua espliquerez ces mauvaises façons ou ce délire I ainsi qu^il vous plaît de les appeler.
A oe monnent une idée étrange vint à Luizzi : c^était l'idée ^u^il s'était promis de réaliser a'it retrouvait madame Dilois. Avoir eu madame FKrkJciy iidix heures ^ quand elle s'était présentée^^M lui, ravoir eue comme tant d'autres à qui elle ayait cédé ou auxquels elle s'était doû^ née, cela n'avait rien de bien attrayant; mais
m LES MÉMOIRES
âToir cette femme aprèd lui avoir montré quHt n'en voulait pas; Tamener à croire sérieuse^ ment à une passion sincère et presque folle-^ après ravoir insultée du dédain le plus complet, cela parut à Luizzi quelque chose de neuf, d^o* riginal et qui méritait la peine d^éfre tenté, sur^ tout vis-à-vis d^une femme aussi habile que ma* dame de Farkiey : et dès ce moment /il la dé- Mra comme s'il Pavait aimée.
Ces réflexions passèrent comme un éclair dans la tête du baron , et il reprit en se penchant doucement vers Laura :
—Non, madame , non, ce n'est pas une chose si difficile à vous expliquer que ces mauvaises façons et ce délire. Vous avez été assez franche avec moi pour que je puisse vous donner cette explication : mais si vous ne l'aviez pas été si complètement, j'avoue qu'il m'eût été impossible de me justifier.
— Je serai charmée de voir, repartit nxadame de Farkiey, qu'une fois dans ma vie ma fraOr chise m'aura servi à quelque chose : car elle' m'aura servi , moi^sieur , si grftce à elle vous
parvenez à me prouver que votre absence B-a pas été un outrage y et que tout ce que vous m'avez dit depuis vôtre retour n'était pas une nouvelle insulte.'
~ Je ne me servirai pas de votrefranobisepour en manquer avec vous : oui , madame y mon absence était un outrage , mes paroles une insulte*
-- Et vousT prétendez les excuser? dit amèrement madame de Farkley.
. — Je ne sais à quoi j'arriverai j dit Luizzi ; en tout cas , je vous dirai la vérité / et puis vous me jugerez.
— Je vous écoute.
— Vous m'avez dit un mot bien grave , madame y et je vous demande pardon du fond du cœur de vous le répéter, vous m'avez dit : Je suis une femme perdue.
Ce mot que madame deFarkley avait prononcé dans l'amertume de sa colère y ce mot lui venant par la bouche de Luizzi y la fit pâlir; il s'en aperçut y et en fut touché ; il se rapprocha d'elle , mais elle l'arrêta d'un léger signe de la main y et lui dit d'une voix étouffée :
310 LËSMÉMOitlES
*- Ce n^est rieo y continuez.
— Eh bien ! madame ^ reprit Luizzi, comme un homme qui se fait violence pour parler y ce mot vous explique ma conduite.
— Oui y dit Laura tristement ; je comprends votre mépris ! et cependant il est rare qu^un homme en frappe si cruellement une femlne, quelle qu'elle soit ; surtout quand cette femme ne lui a fait aucun mal.
— Oh ! ce n'est pas cela , madame , reprît Luizzi .
Et à ce moment; s' éprenant de la pensée qui le guidait au point de parler avec un accmt plein d'émotion y il continua :
— Oh ! ce n'est pas cela y madame y qui m'a fait vous outrager. Ce qui m'a rendu si grossier, si indigne y si cruel , madame y c'est que j'ai senti que j'allais vous aimer.
— Vous , s'écria Laura , qui ne put contenir l'expression d'une anxiété pleine d'espérance, vous! m'aîmer?
— Oui , madame y repartit Luizzi y s'exaltant dans l'action de sa comédie ; oui , madame y et
vous devez comprendre qu'au moment où j'ai senti naître en moi cet amour, j^ai dû trembler, j'ai dû avoir peur, comme vous avez dit; car , comme vous avez dit aussi , vous êtes perdue ! Et cependant vous êtes belle, madame, d'une de ces beautés puissantes qui égarent Timagination; vous portez en vous un de ces attraits inexplicables qui font que les hommes se couchent à vos pieds comme des esclaves ; vous êtes une dé ces femmes pour qui il me semble qu'on doit pouvoir perdre sa vie, plus encore, son honneur et sa réputation. Voilà comme vous m'êtes entrée à la fois dans le cœur et dans la pensée, comme une femmeperdue et comme une femme que je pourrais adorer jusqu'à l'oubli de tout ; eh bien! madame, à l'heure où je me suis senti encore le pouvoir de le faire, j'ai reculé devant cet amour ; il m'a épouvanté. La seule atteinte que j'en ai éprouvée m'a donné par avance l'idée des souffrances qu'il me feraif endurer loi^que je lui aurais donné toute ma vie à étreindre. Un pareil amour , madame , un pareil amour^doit être odieusement jaloux, car je sens
qu'il l^a déjà été ; non pas jaloux de Favenir et du présent , mais jaloux du passé y jaloux de ce qu^aucun pouvoir au inonde j pas même celui de Dieu , ne peut empêcher d'avoir élé. Ontue Tamant d'une femme qui nous trompe, on peut tuer l'amant dont le souvenir nous est odieux; mais ce qu'on ne tue pas, madame, c'est une réputation perdue, c'est une vie, que je ne dirai pas coupable, mais égarée. Comprenez-vous l'horreur d'un amour absolu, et qui s'est donné tout entier, en face d'un amour que le passé vous dispute par lambeaux, et dont celui-ci, celui-là, dix , vingt, trente amants, peuvent réclamer chacun une part? Ce serait un supplice de Tenfer , madame, un supplice devant lequel j'ai préféré votre haine.
Madame de Farkley était pâle et tremblante pendant que Luizzi parlait ainsi ; il s'en aperçut et reprit plus doucement.
— Je vous semble bien brutal , n'est-ce pas ? et certes je l'eusse été moins si je \pus avais aussi peu estimée que le fonitant d'autres, si je n'avais vu en vous qu'une femme qui ne mérite
bÙ DIABLE. 515
qu^un amour de quelque jourîs ; si je n'avais été dominé par ce charme iilouî qui vous entoure et qui dans ce moment m'^are au point de me faire dire des choses que vous ne devriez pas entendre.
Pendant qu'il parlait ainsi, madame de Farkley regardait Luizzi avec une joie craintive et un ravissement auquel elle semblait ne pouvoir échapper. Enfin, elle fit un violent effort y et répondit au baron :
— Armand, ne me trompez-vous pas ? Ar^ mand , songez que vous tenez dans vos mains la dernière espérance d'un vie qui a été toute de malheurs ; Armand , songez que me tromper c'est m'assassinei' : Armand, répondez -moi comme vous répondriez à Dieu, m'aimez*vous comme vous le dites ?
Le baron , qui venait de jouer assez passionnément sa comédie , ne fut pas fâché de savoir au juste comment Laura jouerait la sienne , et lui répondit avec une sublime exaltation :
— Oui, JLaura, oui, c'est ainsi que je vousaime, c'estunepassiond'insensélunepassionderenfer!
. fA
314 LES WÊU01R£S
— Non I B^éoria L^iira , c^eit le ciel qui tous Pa inspirée 9 Armand : cet amour o^est .une expiation ; et cet amour sera un bonheur y car vous n^aures pas à en rougir.
A cette parole Luizzi eut toutes les peines du monde à ne pas faire la grimace ; mais il se remit dans son fauteuil^ s^attendant à une histoire bien romanesque , d^où madame de Farkley sortirait blanche comme une colombe : mais , au lieu de continuer madaipe de Farkley s'arrêta soudainement.
•-^ Pas ce soir , Armand^ pas ce soir, dit-elle avec un doux accent, triste et heureux; demain je vous dirai Thistoire de ma vie : un seul mot suffirait cependant à vous l'expliquer ; mais ce mot je n'ai pas le droit de le prononcer encore : à demain.
Luizzi ne la retint pas , il se contenta de répondre avec empressement :
-— A demain ! dans quel endroit?
— Pas ici j répondit Laura ; mais je vous le ferai dire : car maintenant je ne peux plus rentrer ^hez vous que baronne de Luizzi.
AriDfwd eut la bonne grâce dd ne pas éclater ide rire à ce dernier mot , et se contint jusqu^à ce qnHl eût reocmdait L^nra ; mais en rentrant dans sa chambre il ne put a'emp^ber de parler tout 9eul , en disant ï
«• Vn^ci qui est par trop fort , et ma ruse a obtmu un trop beau succès. Madame de Farkiey baronne de Luiezi ! 11 faut que je sois un bien grand comédien , ou que cette femme me prenne pour un grand imbécile !
Lui2zi en était là - de son monologue , tors- * qu^ii vit le Diable , assis dans le fauteuil d'où il avait disparu le matin méine^ et achevant tranquillement son cigarre commencé.
— Ah 1 te voilà ! lui dit le baron en riant ; pourquoi Ves-tu donc enfui ce matin comme si tu fêlais emporté toi-même?
— Crois - tu que je ne sois pas assez ennuyé d'être obligé de perdre mon temps avec toi , pour consentir encore à être en tiers dans une conversation avec un M» de Mareuilles ?
— • Au fait, tu as raison, dit Lurzzi, j'oubliais
^ LËÀMËltomËS
que c^était hii qui Savait mis^ en fuite. Et i^ue viens-tu faire ici? * ,
.' — Mais y te dire Thistoire de madam0 de Fantan, que tu m'as demandée.
— Oh I ma foi , dit Luizzi , je n'ai aucune envie de la savoir : encore des aventures scandaleuses sans doute ? je m'aperçois que la vie des femmes ne se compose pas d'autre chose; je t'avoue que je commence à en être rassasié.
— Baron , reprit le Diable, tu as &it, de ^ grandes sottises pour m'avoir forcé à parler quand
je ne le voulais pas ; prends garde d'en faire une plus grande encore en refusant de m'entendre quand je veux bien être confiant. Regarde, il est une heure : tu as encore une heure pour m'entendre , et une heure pour...
Mous Satan, dit Luizzi en interrompant le Diable , j'ai envie de dormir ; d'ailleurs , je n'ai plus besoin d'être désobligeant vis-à-vis madame de Marignon ; je me soucie fort peu de ce qu'a pu être madame de Fantan ; je te prie , en conséquence, de me laisser en paix.
Satan obéit y et Luizzi se coucha l'âme satis-
faite comme un négociant qui a payé ses échéan-^ ceSy ou comme un aumônier de régiment qui a fait faire la première communion à une douzaine de vieux soldats.
0O|TB iltf XCCffiD FIUUTbvVU
€ovxt«pistibawi.
Le Itiûdi matin ^ Lumi «n ti'éfdllltnt reçat la lettre suivante t
« Armand y
» Je suis heureuse d'un bouheor que vous ne potrve2 fanagifiisr^ heoRrewe d'avoir retrouvé
enfin (t^lui à qui je puis tout dire et qui peut tout s^expliquer de ma vie ; ce bonheur m^emporte , car j^ayais juré de ne pas révéler ce secret avant que celui quHI intéresse autant que moi ne l^eùt permis. Mais en sortant de chez vous y je me suis senti le cœur si plein d^une douce espérance 9 que je n'ai pu attendre* Je vous écris. Je vous écris une étrange confidence , car je n^y mettrai pas les noms de ceux qu'elle concerne ; mais votre cœur , vos souvenirs y vos regrets , je ne veux pas dire vos remords , les devineront. Écoutez-moi donc , Armand /écoutez- moi , vous qui m'avez dit que vous m'aimiez.
» Vouç souvient - il de cette conversation presque folle que nous avons eue hier soir au bal de l'Opéra , et dans laquelle je vous disais comment une femme qui a une fois oublié ses devoirs peut passer pour les avoir mille fois oubliés? Eh bien ! aujourd'hui je vais vous ap- . prendre comment une femme qui n^a jamais fait une faute peut être perdue par un concours iDOtil de circonstances. »
'^ Hum) hum^ fit Lui»i à cette phrase ^ voilà
DU DIABLE. SÉl
qui me semble un assez joli tour d'adresse. Je voudrais seulement que l'histoire que je vais lire ne fût pas une cinquantième édition des œuvres de madame deFarkley, et qu'elle se fût donné la peine d'en composer une inédite , à mon intention.
Après cette observation, Luizzi se posa commodément dans son fauteuil, comme un abonné dé cabinet de lecture à qui l'on a envoyé la nouvelle, le conte ou le roman à la mode.
Cette nouvelle, ce conte ou ce roman commençait ainsi* : .
a Vous savez que je suis la fille naturelle de M. le marquis d'Andeli ; je ne l'ai su, moi, que le jour où le malheur m'avait déjà flétrie. Vous ignorez quelle est ma mère, et moi-même je ne sais que son nom. Ma mère était d'une grande famille du Languedoc ; elle se maria fort jeune à un homme qui, forcé de suivre les armées, Tabandonna à elle-même. Elle avait une fille; mais l'amour de cet enfant ne pouvait suffire, à cette âme ardente; elle rencontra le marquis d'Andeli; le marquis d'Andeli Taima , elle aima le mar-
98S LES UÉMOmES
quis d'Ândeli« A cette époque il oocup^it une position administrative très-brill wie daos la ville qu^habitait ma mèr^.U perdit cette position et fut foroé de se séparer d^el)e six mois avant mc^ nais^ sftnce. Ma mère accoucha dans une cabane de paysan, où elle s^ était cachée. La femme qui la servait m^emporta et me confia à une autre vieille femme qui m'éleva jusqu'à Tâge de quinae ans , sans rien me révéler de ma naissance; on disait qu^elle m^avait trouvée sur le seuil de sa porte et qu^elle m Vvait recueillie par charité. Je le croyais , et je ne voyais rien qui pût me faire soupçonner que GO u^était pas la vérité.
» Ainsi j^avais déjà quinze ans lorsque la première fille de ma mère se maria. Il est inutile que je vous dise comment elle apprit mon existence ; mais un jour je vis arriver daps ma misérable maison une des plus belles et des plus riches personnes de notre ville. Dans un entretien où je n'appris malheureusement qu^une partie de la vérité , elle me dit que j'étais la fille d'une personne très-haut placée , qui était de sa fiimille, et dont elle déplorait les erreurs aans
DUDIABLE. .313
pdaToii* les eondtniiier • Je ne saTaifl alors ce ^e c^était qu^uné mère et lerespeet qa^inspire ce nom , et je croyais que Torgueil seul de son rang empêchait cette femme de me faire connaître la mienne; jugest qtiel fat moB étonnemeiti lorsqu'elle ajouta t
» -^ Les égarements de votre mère n'ont pas cessée Détenue Teure^ elle a déshomoré son teutage comme son union. Une autre eitfant a été abandonnée par elle^ une autre enftfnt ta vivre dans la misera, ifne autre enlsnat va âtre ' livrée à un malheur qui ne trouvera pieut4tfe pas une pitié pareille k celle qtrif voùê a protégée ; H faut que vous Vdus chargiez de CMtè enfairt. C'est votre sceur^ donnet-M la mère qui lui manque; je votf^ iburtnm à- toutes deux la fortune que TOtta u'Btiw pas. J'aceeptai^ Armand , j'acceptai.
» La première bonne Ètc^im de r»a vierqoe j'aie pu faire me valut mon premier laàbm».
i> J'avais quititee ans , j'étais beile ;^ on ne fiBie supposa pas à qtfmze ans la ehariléF qu'avait etie pout moi flnefeMiMdeiâofxaalie, et pareeqé'ôn
m LËS^MÂMOiRES
ne' voukit pas me recoïinaitre un peu àé vertu , on m'accusa d'un erime. J'avais dit que je serais h mère de cette enfant^ on m'en fit véritablement la mère.
•: » Heureusement, un honnête homme qui demeurait dans la maison où j'étais logée savait
; mieux que personne que la vie que j'avais menée rendait cette faute impossible. II brava tous les propos tenus sur mon compte , et m'honora de son nom. Mon père , qui avait appris enfin n)on existence, le paya de <!fe service, autant qu'un pareil service peut se payer, en m'assUrant une dot très-considérable. Je vécus ainsi pendant quelque temps, heureuse et presqtie considérée , ou plutôt oubliée par la calomnie. i> Un apfare événement bien extraordinaire amena ou j)lutôt prépara mon malheur. Le père
;de ma jeune sœur, dont j'ignorais le nom, le père de cette enfant que j'aimais comme ma fille, malgré tout ce qu'elle m'avait apporté de chagrins , son père avait jeté autrefois le désordre dans; une autre famille que celle de ma mère ; et la noUe étrangère qui m^avaitdéjà confié une
DU DIABLE. m
orpheline m^apprit qu^un jeune homme , abandonné comme j'avais été abandonnée y comme ma sœur Tavait été, languissait presque dans h misère.
»Moi, qui savais ce qull y a d'horreur dans cette vie isolée , qui ne s'appuie à aucune affection, je voulus venir aussi à son secours ; je lui'^ouvris la maison de mon mari , je lui jBs une positioÉ honorable, je lui donnai une famille. Cette seconde bonne action fut la cause de mon second malheur. Un homme. qui eut dû me remercier de .ce que j^avais fait , un bomme^ qui eût dû me. dire : — Merci pour moi de ce que vous avez fait pour eet infortuné I jc^t hon^me jeta inconsidérément des propos trpp cruels sur le murmure public, qui déjà merepro* chait mon protégé. Une affreuse plaisanterie lui échappa ; et Torphelin que j'avais sauvé me juif donné pour amant. Mon mari l'apprit; sonhpiineur outragé , sa colère ne demanda ^ucano explication , il proyoqua ce jeune homme, ^t le tua; quelques jour? après .j^Létoit détrompéjy.^t demandait:<^9i||ip^i|[^qi^ai^Ëtt|rj[le lHion^eiir
m LES SfËMOlKfS
de la fçiwflect dq swg qu'il wait v^rsé» »
A ce pasaage de la lettre de madame de Fai^ Uey> IMni demeure^ confondu ; cela ressemblait si singulièrement à ce qui s'était passé è^ Toi}* louse^ qu'il sentit un effroi soudain s'emparer dç lui. Mais en rapprochant le^ date^, en se ri^ pelant qu'il n'y avait pas dem; mois qu'il avait ltirèsrimpr\idemment jou^ fhonueur d^ madaa^ Pilois y il ^e rassura, Puis^ comme les méchan- \^s actions ont un art infini pour se trouver dies ei^çi^^ ^ et \fn art i»jm\ pow condami^er oeUes 4«s BifiU'estx il «e dit à part soi :
^ M^d^me^de Farkiey aur^ au Taventuife q/à m^etst arf iv4^ à Tp^lowe > et la voili^ qw se rattfilme «^ qui Ventad^e éaois aa vie. passée pour V^\»i w^ 1» fawe crojire ; mais la ru^est trop
groiBiièf Q y ^jp^ m m'y laisserai pomt p«endre>.
I^vré de ^ petit npKMiv^mei^Vd'anxi^é > \mv^ feptîA la l^|b^ e\\v^ c« qiû sifii^:
«, Çepe^di^t^ avant ce fatal duel etdanis uja pfr^mier i^uvement d'épouvante > je m^étais Kctii^é^ vers' cellç ^i m'avait fait eQmiaîtr? ma ^RSJmAe etlfi! liH^^^Q^ père; d^ai^uA pr«-
DU PUJ&LË. 337
mier mouyement d^ désespoir j^ étais allée lui reprocher de m^avoir mené cette enfant qoi m^arait valu toutes mes douleurs, mais je n'eus rien à lui répondre que des larmes ^ lors^ qu'elle me dit :
» -^ Cette en&nt, c^est votre soeur! cette enfant , c'est. « . notre sœur 1
» ^ Notre sœur ! lui disf-je.
» — Oui y reprit-elle , nous sommes toutes trois les enfants d'une mère bien coupable. »
p Sainte et noble martyre , misérable sœur qui n'es plus y ai-je à me plaindre de ce que j'ai souffert y moi y à qui tu dis alors le secret de ta vie?»
ir Mais à ce moment je Fignorùs , et je m'é»
criai:
» -^ Et qu'e^t-^elle devenue y celle qui nous è ainsi livras au malheof ? \
» -^ EUe a quitté la France. Je n'ai pas voulu savoir ce qu'elle est devenue. J'ignore sous quel nom elle a caché sa vie , et que Dieu nous garde de l'apprendre jamais ! Mais y repritrclle y ce que tu ne sais pas ^ ce qu'il y a de fans affreux
338 LES HÉMOIftES
encore, c^est que Thoinme qui veut te perdre est le frère de cet orphelin que tu as sauvé. . .
« Je ne rentrai chez moi que pour savoir qu^il était mort. G^est alors qu^imprudente , j'écrivis à ma sœur cette fatale lettre que Ton rendit publique. Je m'étais enfuie de la maison de mon mari , et j'appris qu'il avait trouvé la mort dans son second duel, en apprenant qu'il savait que j^étaisnunocente.
» Vous me comprenez maintenant , Armand, vous comprenez cette lettre que je vous ai écrite et que vous n^avez pas reçue , sans doute , puisque vous n^y avez jamais répondu... car main* tenant cette histoire n'a plus pour vous de mystère , n'est-ce pas ? vous devins tout. Je ne vous rappellerai pas les confidences de ma pauvre sœur ; hélas 1 elle m'avoua tout , l'infortunée ! Je ne vous en dirai pas davantage : de trop douloureux souvenirs se mêleraient à mon récit ; et aujourd'hui, Armand , je ne veux pas m'abandonner à d'inutiles récriminations. » «
Luizzi se frotta les yeux; il n'était pas bien sûr qu'il fût éveillé. 11 sentait comme une es-
pèce de déraison qui s^emparait de loi; il était dans lV6tat d^nn homme qui rêve et qui poursuit des ombres qui lui échappent sans cesse; il se leva , se promena dans sa chambre , cherchant une eiplication à ce qu^il venait de lire , et obligé de croire ou à sa folie ou à la folie de la femme qui lui avait écrit. Enfin /jpoiir s^arraeber i eet horrible état où sa tété se perdait , iKreprit la lecture de cette lettre ; elle continuait ainsi :
« Je passe à une autre époque de liia vie. Mon père y informé de tous mes malheurs , m^appela près de lui ; il m'emmena 'en Italie et me fit épouser M. de Flo^kley ; Sme^l dianger jusqu^à mon nom de baplèmé, ^ur qiiè rfen ne "rappelât au monde m qiltfi^^iVài§ été-, et les calomnies dont j^avais été Fobjei: -filais à- Milan ] tin bonime de notre pays, qui ^'appelait Ganguernet ',' me reconnut : deux jours après on savâil/non pas Tbistoire vraie ^ôtna vie; 'mais Thistoire que les apparences en* av&ient faite. On mUnsulta ;
on me chassa du mobdé. Moii mari voulut me
défendre, il y périt âbssîv 'C6mprene2-vous
maintenait qu^une femme dont ou peut 'dire qu'un amant et deux maris ont péri en àwk pour sa mauvaise conduite , ait pu passw pour une femme perdue et être traitée comme telle? Je m'arrête ! Ce soir^ ce sair, yous tiendrez me voir^ n'est^œ pas? mon père sera là.
J'obtiendrai votre pardon , et peut-être consens' tira-t-il à vous apprendre ce Qu'est devenue ma mère. Il m'a dit qu'elle existait et qu'il saurait bien la forcer à protéger désormais la fille qu'elle a perdue. 1.
» Aimez-moi y Luizzi , aimez-moi ; il y a bien
des farmes entre nous , et malgré la promesse
de mon père y vous êtes encore ma seule espé-^
rance.
» Lausa. »
La tête de Luizzi s'égarait de plut en plus ; il sentait ses idées errer dans son cerveau comme une foule prise de vertige ; il ne pouvait ni les calmer ni les réunir y et , dans un mouvement de désespoir^ il s'écria:
BUDlABLEi m
*-*«01lt attendre jusque-là > c'est impossible ; j'ea deviendrais fou t
Aussitôt , et avec un mouvement de rage convulsive, il agita Tinfernale sonnette. Le Diable ne parut pas , mais la sonnette de Tappartement de Luizzi sembla lui répondre comme un écho sinistre. Ce bruit le glaça , et il était resté immobile à sa place [quand madame de Farkiey entra dans sa chambre.
— Laura y Laura f s^écria-t-il ; au nom du ciel y expliquez-moi cette lettre y je sens ma raison qui s^en va... Laura y Laura, qui étes-vous? et quel nom avez-vous donc porté d'abord ?J
— Vous me le demandez? répondit madame dé Parfcley âNîn ton de moquerie élégante ; ah ! c'est pousser trop loin Foubli de ses torts.
— Laura, par grâce , qui étes-vous? comment vous appetîez-Tous , quand cet enfant vous a été remis? •
— Je me nommais Sophie. Les enfants de fadullère n\>nt pas deux noms.
— Mais quand vous avez été mariée?
— Je m'appelais Sophie Diloi^.
'— Vous? Mais il y a deux mois à peine...
s'écria-t-il. Puis il reprit t Ah ! c^estimpossible. ..
C 6Sla • •
La porte de la chambre de Luizzi s'ouvrit, et son valet dé chambre lui remit une lettre. Par un mouvement plus fort que lui , il Touvrit^ et voici ce qu'il lut :
' Vous ÊTES PRIÉ d' ASSISTER AUX CONVOI , SERVICE ET ENTERREMENT DE MADAME DE FaRKLET , QUI AU- RONT IIEU LUNDI MATIN .... FEVRIER "1 82. . .
Luizzi laissa échapper cette lettre y et se retourna froid et anéanti vers cette femme qui était là à côté de lui. Il lui sembla qu'elle se fondait dans Fair comme une l^ère vapeur y et il rencontra sous son regard le visage de Satan armé iÊce sourire de feu qui lui avait déjà fait tant de mal. Luizzi dans sa fureur voulut s'élancer vers lui , une force surhumaine le tint cloué à sa place»
— M'expliqueras-tu cet horrible mystère^
DÇ DIABLE. . 33S
Satan? s^écria Armand, suffoquant dé rage et de désespoir.
r- L^explication est bien facile , car c^ est une affaire de dates et de' chiffres, dit le Diable en ricanant. En 4795 y et à Fftge de seize ans y madame de Cremancé eut une fille légitime , qui s'appelait Lucy . En 4 800, elle eut une fille adultérine, qui s^appelait Sophie. En 4845, devenue veuve, elle eut une fille naturelle , celle que tu as vue chez Sophie , et à qui tu peux donner toi-même un nom , car elle est la fille de ton père, le noble baron dé Luizzi.
— Cette enfant était ma sœur !
— Et Charles était ton frère , autre enfant adultérin abandonné par ton père , le vertueux baron de Luizzi. .
— Mais moi , j'ai rencontré tous ces êtres vivants il y a deux mois à peine ; moi j\ai vu Sophie il y a deux mois ; et je la retrouve aujourd'hui remariée et méconnaissable. Oh ! c'est impossible , te dis-je, tu me trompes!
-7 Mon maître , je ne te trompe pas aujourd'hui i mais je t'ai trompé.
-Toi!
•— Tu te souviens du premier jour où nous nous sommes tus ^ et oilta te disais si bon ménager de ta vie : pauvre fou [qui me l^aa livrée une fois I
— Ta en a pris iix semaines^ m^iu-ttt dit.
-* J'en ai pris sept ans.
— Sept ans t
— Il y a sept ans que Lucy est noorte , aept ans que Dilois est mort y sept ani^ que Charles y ton frère y est mort ; il y a sept ans que tu les as assassinés tous les trois avec une plaisanterie.
— Et Laura , Laura? s^écria Loizzî y dont la tête suffisait à peine i comprendre coup sur coup ces horribles événcmmts.
— Laura, repartit le Diable, il n^y t,qite douze heures qu^elle est morte y asseï martyre dans c^te vie pour que Dieu même ne puisse pas la poursuivre au^elà du tombeau ^ L'outrage que tu lui as iait hier a porté le dernier coop à ce courage fatigué ; elle venait ici te raeoofer cette vie que ta n'aurais pas cemprise ; elle a su pourquoi tu n'étais pae ehee loi, et elreir qw Hp
OUDUBUS. 335
étais allé la sacrifier. U y a douze heures que tu Tas tuée.
— Maisy.hîer soir 9 cette femme que j^ai vue 'ia«i^*
—C'était moi y' reprit le Diable en riant; une sorte de pitié in^ayait pris pour cette femme , et je suis venu jouer la scène qui aurait eu lieu si elle t^eût attendu. Je m'en^suis assez bien tiré, ce me seiuble.
— Et cette lettre ?
— C'est un autographe de ma main ; tu pourras en mettre un fac-similé dans tes mémoires. ^
— Misérable ! misérable que je suis ! s^écria Luizzi y que de crimes , que de crimes 1 et je ne puis les réparer t
— Tu le peux, repartit le Diable cq caressant Luizzi de la flamme de ses regards comme une coquette qui veut persuader un niais, tu le peux,
car il te reste encore deux devoirs d^honnéte homn>o à remplir : le premier , de veiller sur l-esdfaiit de ton pèvc, que la malheureuse Sophie
33B Les mémoires
a placée dans un couvent ; juge de ce qûé le monde peut lui réserver de souffrance , par ce qu'ont souffert ses deux sœurs,; le second de venger Sophie de Tinjure que lui ont faite les amies de madame de Marignon , injure quia été la cause de tout ce qui arrive ; mais Toserastu, mon maître?
— Oh ! donne-moi ce pouvoir! s'écria Luizzi parmi des sanglots et des cris de rage , et je réparerai le mal par le mal ;. car je vois enfin que le bien m'est défendu ; dis-moi ce que sont ces femmes qui ont si cruellement insulté la malheureuse que j'ai tuée.
— Je t'ai dit Thistoire de l'une d'elles.
— Mais l'autre , l'autre ?
— L'autre? dit le Diable en se dandinant^ celle dont je voulais te conter l'histoire à une heure dé la nuit quand Laura vivait encore , et que je croyais f avoir intéressé à son sort ?
— Celle-là ! s'écria le baron.
— Celle-là, repartit le Diable, dont l'histoire t'eût fait courir chez Laura pour lui demander
grâce, te vouer à la défendre, et ]a sauver peutêtre de soif désespoir, si tu avais voulu m^écoûter ?
— Oui ! oui ! répondit le baron éperdu ; parle... parle...
ir.
Zxomme J^auteuiL
Le Diable se posa comme s^il allait commencer un long récit , puis il répondit d'un ton dégagé :
— Madame de Fantan s'appelait , en ^8^5 , madame de Gremaucé.
—Sa mère ! sa mère I Horreur! dit Armand,
saisi d'un tremblement couvulsif à Tidée de tant de perversité.
Le Diable se prit à rire , et Luizzi , brisé et anéanti , sentit sa tête s^égarer, son cœur faillir, et il tomba évanoui.