‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 13 sur 39 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

ouvrir son cœur et donner un but à ses rêves ; il s'est trouvé là, devant elle, au moment où son âme demandait à s'élancer à quelque ciiose qui la soutint. Mais Léon était bien au-dessous de la passion qu'il a fait naître; s"il l'eût connue, il ne l'eût pas comprise. Léon a oublié Henriette qu'il croit morte. Léon est marié, Léon a des enfants qu'il appelle Nini et Lulo, Léon CDgraisse, Léon a du ventre, Léon boit deux petits verres d'eau-de-vie après son dîner, Léon vient d'assurer sa fortune en faisant faillite; si Henriette avait été libre de donner sa vie à Léon, elle eût été plus malheureuse que dans la tombe, car dans la tombe elle n'a vu mourir que les espérances d'un bonheur qu'elle croyait au ciel, et dans la vie elle eût vu s'éteindre la religion de son cœur et sa foi dans l'amour.

Satan prononça ces paroles avec une sorte d'amertume, et Luizzi, le contemplant avec attention comme si son regard eût pu pénétrer dans l'infernale pensée du démon, lui dit :

— Tu considères comme un malheur de perdre sa foi et sa religion? — C'eût été un malheur pour Henriette, voilà tout ce que j'ai voulu dire; car je méprise fort les théories générales avec lesquelles on pose des principes absolus qui ne vont pas plus à tout le monde que le môme habit à toute une population. C'est comme si tu voulais juger de madame du Val par madame Buré, parce que toutes deux se sont données à un homme en quelques heures. — Oh ! reprit Luizzi, est-il vrai que Lucy soit morte, et cet article de journal...?— Tout cela est vrai. — Et je lai assassinée! — L'arme était chargée, tu as tiré la délente. — Elle était donc bien à plaindre? — Oh ! oui, celle-là a été bien à plaindre ! s'écria Satan, et tu vas en juger. — Pas ce soir, reprit Luizzi, plus tard. — Non, baron, tu m'entendras, je t'ai prévenu. Une fois que tu auras demandé une confidence, t'ai-je dit, il faudra la subir jusqu'au bout. — Je le sais, mais je puis m'exempter de cette obligation. — En me donnant quelquesunes de ces pièces renfermées dans cette bourse. — Un mois de ma vie? — Non, non, oh! ce n'est pas pour si peu de chose que je l'épargnerai le récit du mal que tu as fait. — Tu vois bien que je n'ai pas la force de fentendre. — Je te la donnerai. — Je cacherai ma tête dans mes mains et je boucherai mes oreilles. — Ma voix percera tes mains. — Satan, tais-toi, je t'en supplie; je ne refuse pas d'écouter ces lamentables histoires, mais plus tard. — Et que m'importe

de te les apprendre quand le temps aura durci ton cœur et cicatrisé ton remords? c'est pendant que l'un souiïre et que l'autre saigne qu'il faut que tu les apprennes. Sais-je donc ton esclave pour l'obéir? Ne sais-tu pas, nialheureux, que celui qui achète un assassin lui est vendu? Toi qui as acheté le Diable, tu m'appartiens.

En disant cela, Satan, dont la forme perdue dans l'ombre de la chambre avait repris quelque chose de son infernale majesté, Satan souriait de ce bel et effrayant sourire qui fait pitié à Dieu, tant il lui rappelle la grandeur de son bel ange chéri qu'il a été obligé de punir, et qui a laissé en son cœur divin une blessure éternelle, l'impossibilité de lui pardonner jamais. La pauvre et misérable nature de Luizzi n'était pas capable de soutenir ce sourire ; il lui entrait dans le cœur Comme ferait une vis dentelée qui tourne et déchire.

— Grâce ! dit-il, grâce ! Je t'entendrai quand tu voudras. — Soit, je choisirai linstant. Et que me donneras-tu? — Un mois de ma vie.

Le Diable se prit à rire, et répliqua :

— Es-tu sur d'avoir un mois de reste dans ta bourse, pour l'offrir si fièrement? — Dieu, mon Dieu! s'écria Luizzi en cherchant le coffre-fort de sa vie sous son oreiller.

Il le trouva, et il lui parut presque vide.

— Suis-je donc si près de mourir? — L'avenir n'est pas compris dans notre marché, et je n'ai rien à te répondre ; il n'y a que le passé, et le passé je vais te le dire.

11 commença alors d'un ton dégagé :

— Cette madame du Val que tuas assassinée... — Assez, assez ! dit Luizzi d'une voix mourante.

Un horrible vertige tournoyait dans la tète d'Armand, la fièvre battait dans son cerveau, des fantômes pâles et décharnés se pressaient autour de lui, sa raison s'en allait. Il eut encore plus peur de la folie que de la murt, et il dit au Diable :

— Tiens, prends, et laisse-moi.

Le Diable s'empara de la bourse et l'ouvrit. Armand, à cet aspect, s'élança pour la ressaisir ; mais il resta cloué à sa place, il vit les doigts du Diable se glisser dans la bourse et prendre une des pièces. A ce moment un froid de glace saisit Luizzi au cœur, toute vie s'arrêta en lui, il ne sentit plus rien.

Trois heuies sonnaient.

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