NOUVEAU MARCHÉ
Quand Luizzi revint de son évanouissement , il se trouva couché dans la chambre qu'il occupait chez M. Buré; une lampe veillait près de lui, un domestique était assis au chevet de son lit. Le malade fut longtemps avant de rassem.bler assez précisément ses souvenirs pour s'expliquer la position où il se trouvait. Peu à peu son accident et les causes de cet accident lui revinrent en mémoire, ou plutôt se présentèrent àlui comme un rêve affreux qu'il avait subi et dont la réalité ne ressortait pas encore bien nettement dans son esprit. Il se leva sur son séant pour regarder autour de lui, il S'émit que la force lui manquait. Peu à peu il découvrir, aux bandages qui entouraient ses bras, qu'il avait été saigné, et, se rappelant confusément la hauteur de la fenêtre par laquelle il s'était précipité, il s'étonna de ne pas s'être tué, et craignit de s'être brisé quelque membre. 11 se tàta, se remua, fit jouer les articulations, et vit avec une certaine joie qu'il n'avait souffert aucune fracture. Après ce soin donné à lui-même, Luizzi revint à penser à l'horrible scène dont il avait été témoin et dont il avait voulu prévenir l'épouvantable dénoûment. Cloué dans son lit par la douleur et la faiblesse, il chercha à voir quelque chose dont il put s'aider, ou quelqu'un à qui il pùl s'informer et donner au besoin des ordres. Ce fut alors qu'il aperçut le domestique assis au chevet du lit. Le drôle s'occupait très à son aise du soin qu'on lui avait sans doute confié de veiller sur les moindres mouvements du malade, car il lisait fort attentivement un journal, tout en se grignotant les ongles qu'il avait d'une beauté remarquable.
Luizzi eût tout le temps de l'examiner, et ne le reconnut pour aucun des domestiques de la maison de .M. IJuré. L'air impertinent et insoucieux du faquin lui déplut souverainement. D'ailleurs, les malades sont comme les femmes, ils détestent qu'on s'occupe d'autre cliose que d'eux. L'humeur de Luizzi monta au plus haut degré, quand ledit valet, qui lisait son journal avec un petit sourire blaijueur sur le bout des lèvres, à travers lequel il faisait glisser un petit silïlolemeut, se mit à murmurer ce mot : Très-drôle, ircs-drôle ! — Il parait que ce que vous lisez là est fort amusant"? dit Luizzi avec colère.
Le valet regar/da Luizzi de côté en clignant les yeux, et répondit :
— Jugez-en vous-même, monsieur le baron.
« Hier un duel a eu lieu, un duel entre M. Dilois, marchand de laines, et le jeune Charles, son conmiis. Celui-ci, atteint d'une balle dans la poitrine, a succombé ce matin. On se demandait quelles pouvaient être les causes de ce duel, lorsque le départ subit de madame Dilois est venu les expliquer à tout le monde. »
— Grand Dieu! s'écria Luizzi en se levant sur son séant, Charles tué ?
Le domestique coi;linua sa lecture.
« On prétend que les propos de la femme d'un de nos plus riches notaires ne sont pas étrangers à la découverte que M. Dilois a faite des rapports intimes que sa femme entretenait avec le jeune Charles, »
— Quoi! c'est écrit dans ce journal ? s'écria Luizzi stupéfait. — Oh ! ce n'est pas tout, répondit le domestique, écoutez :
« Dix heures du soir. INous apprenons un accident peutêtre encore plus allVeux. Madame la marquise du Val \ient de mettre lin à ses jours en se précipitant de l'étage le plus élevé de son hôlel. Une circonstance extraordinaire de ce suicide, et qui semble se rattacher par des liens inexplicables à l'allaire de M. Dilois, résulte d'un billet trouvé dans la main de la marquise. Voici les quelques lignes de ce billet : « Cet « A.... est un infâme, il n'a pas tenu la promesse qu'il l'avait '< faite, il a parlé. 11 m'a perdue, moi.... Lt loi, loi!... Pauvre << Lucy, que je le plains ! Signé: Soj-iiiii Dilois.» Chacun se
demande quel est l'infâme désigné par l'initiale A Est-ce
celle d'un nom de baptême ou d'un nom de famille? D'un autre côté, on s'étonne de ce lutuiemeut entre deux femmes
qui n'étaient pas du même monde et qui n'avaient pu même se connaître dans leur enfance comme camarades de pension, puisque la marquise n'avait jamais quilté sa mère (l'ancienne comtesse de Crancé) jusqu'au jour de son mariage, et que d'un autre côté madame Dilois a été élevée par la charité d'une vieille femme qui l'avait recueillie dès son plus bas âge. »
La stupéfaction de Luizzi, son désespoir le rendirent immobille et muet durant quelques minutes. Madame Dilois, Lucy, Henriette, madame Buré, toutes ces femmes, pareilles à des fantômes blancs , semblaient voler [et tourner autour de son lit.
— J'ai tué celle-ci et j'ai laissé assassiner celle-là, se disaitil, comme si une voix surliuraaine lui eût soufflé cette phrase qu'il se répétait sans cesse.
Il portait des regards épouvantés autour de lui, sans force pour agir, n'ayant personne au monde à qui confier ce qu'il avait appris; il se sentit désespéré, et tournant vers le ciel ses mains jointes, il s'écria :
— Oh ! mon Dieu! mon Dieu! que faire?
A peine avait-il prononcé ce peu de mots, qu'il reçut sur les doigts une chiquenaude vigoureuse de la main du valet qui veillait près de lui.
— Qu'est-ce que c'est que cela? lui dit-il, vous passez à l'ennemi au jour du danger, mon seigneur? ce n'est ni d'un gentilhomme ni d'un Français. — Ah! c'est toi, Satan. — C'est moi. — Qui t'a appelé, esclave? — Toi, qui m'as demandé l'histoire de madame Dilois et celle de la marquise.
— Tu as refusé de me la raconter. — Non, mais je t'ai remis à huit jours. Les huit jours sont passés. — Ainsi, je suis dans ce lit?... — Depuis quarante-huit heures. — Et Henriette?
— Plus tard, mon maître, tu sauras le dénoùment de cette histoire. —Félix a tué la malheureuse? — S'il l'a fait, il a eu raison pour elle et pour lui ; tous deux sont délivrés d'un supplice, elle surtout, qui commençait à se la>ser dans le cœur du rôle qu'elle jouait encore par orgueil. — Peux-tu dire cela? elle aimait ce Léon d'un amour que le monde ignorera toujours. — Eh non! mon maître. Elle n'aimait plus Léon, et, à vrai dire, ce n'est pas précisément ce Léon qu'elle avait aimé.
— Satan, Satan, tu flétris tout ! — Non, j'explique tout. Henriette n'aimait pas Léon; elle a aimé l'amour qu'elle éprouvait Ce jeune homme qu'elle a rencontré est venu à point pou^