‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 19 sur 39 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

Luizzi avait écouté avec un vif intérêt cette lamentable histoire. La diligence venait de s'arrêter au pied d'une montée très-longue et très-roide. Tous les voyageurs étaient descendus, et Armand cheminait à côté du notaire en se laissant aller aux sombres réflexions que ce récit lui avait inspirées, quand Ganguernet , qui voulait prendre les devants pour aller boire quelques petits verres de rhum dans un bouchon qu'on apercevait en haut de la montée, lui dit en passant :

— Il parait que l'histoire du notaire vous a touché au cœur, monsieur le baron? — En effet, reprit Faynal, elle paraît vous préoccuper beaucoup. — C'est qu'elle a commencé à me dévoiler le secret d'un malheur et d'un égarement que je ne pouvais comprendre. — Et que je puis vous expliquer tout à fait, dit la femme silencieuse et voilée de la diligence. — Vous? — Moi. Me reconnaissez-vous, monsieur le baron?

Et cette femme leva son voile. Luizzi se rappela l'avoir vue, mais il n'eût pu dire en quel temps ni en quel lieu, lorsque cette femme ajouta à voix basse :

— Je suis la servante qui vous ai introduit la nuit chez la marquise du Val. — Mariette ! s'écria Luizzi. — Oui, Mariette, répondit-elle; c'est mon nom, je l'ai porté comme servante de la marquise, et je le portais aussi quand je fis évader Tabbé de Sérac de ma chambre. — Quoi! c'était vous? reprit Luizzi, qui allait de surprise en surprise. — Oui, c'était moi, qui, devenue folle d'amour pour ce prêtre, ne trouvai d'autres moyens de me l'attacher et de le ramener chez moi que de l'épouvanier de sa faute; puis, lorsque j'eus vaincu sa conscience, de lui faire peu à peu une habitude de la débauche, jusqu'au jour où, devenu plus débauché que moi, il me força à prix d'or et avec des menaces atroces de servir ses infâmes projets. — Contre qui ? dit Luizzi. — Écoutez ! reprit Mariette. Depuis sept ans que mademoiselle de Crancé était mariée, depuis sept ans qu'il était prèlre, il lavait toujours

i\)G LES MÉMOIRES DU DIABLE.

aimée, mais il l'avait aimée d'un amour où le désespoir avait mis presque de l'innocence. Lorsque l'abbé de Sérac fut devenu l'amant d'une fille publique, car j'étais une fille publique ou à peu près, lorsqu'il eut éteint en lui tout noble sentiment en continuant à se plonger dans des orgies que je ne partageais plus, l'abbé de Sérac amia encore la marquise du Val, mais ce fut d'un amour horrible, d'un amour encore plus sale que criminel. Hélas! je n'avais pas prévu jusqu'où pouvaient s'emporter l'esprit ardent et le caractère opiniâtre de cet homme, une fois qu'il serait lancé dans une mauvaise route. Je fus la première à porter la peine du vice oii je l'avais poussé : il me maltraitait, il me faisait mourir tous les jours de ses frénétiques accès de jalousie, quoiqu'il ne m'aimât pas. Ce fut six mois après l'aventure que Ganguernet vient de vous raconter que l'idée de devenir l'amant de la marquise du Val s'empara de cet homme. Pour y parvenir, il me força à entrer comme servante chez elle. Depuis que j'étais à lui, il m'avait fait quitter mon quartier et m'avait logée dans une petite maison de l'autre côté de l'eau, où il venait tous les soirs, déguisé tantôt en bourgeois, tantôt en militaire, jamais avec le même habit ou le même uniforme, de façon que personne, ne pouvait soupçonner que ce fût le même homme qui vint tous les soirs chez moi. 11 me tenait exactement enfermée; et il aurait pu me tuer que personne ne lui eût demandé ce que j'étais devenue. D'ailleurs il me faisait peur, et, s'il m'avait demandé d'aller commettre un crime où j'eusse dû périr, je ne sais si j'aurais osé refuser. Je fus donc obligée de consentir à ce qu'il voulait; je ne puis dire comment il s'y prit, par quelles vieilles dévotes il me fil recommander, mviis, dès que je me présentai chez la marquise du Val, je fus acceptée. Lorsque j'entrai à son service, elle n'était pas heureuse, mais toute réfugiée en Dieu ; elle passait son temps en pratiques religieuses, car la pauvre femme n'avait pas même, pour se consoler et se distraire, la plus douce et la plus sainte occupation des femmes, celle d'élever ses enfants.

Luizzi écoutait cette fille avec non moins d'étonnement que d'inlérèt. Kile s'en aperçut, et continua :

— Mon langage vous étonne, Monsieur, mais pendant trois ans que j'ai vécu auprès de la marquise du Val, j'ai appris bien des choses et bien des sentiments que j'ignorais auparavant. Comme je vous le disais, elle était malheureuse;

elle n'avait pas d'enfant, car dès le premier jour de son mariage elle s'était séparée de son mari, et jamais il n'a franchi le seuil de la chambre où elle dormait... quand elle dormait. Oui, monsieur le baron, j'ai appris bien des choses, et celle qui m'a le plus étonnée, c'est de découvrir combien l'esprit et les manières peuvent garder de grâce et d'élégance quand l'âme et le corps sont jusqu'au fond gangrenés de vices. J'ai lu quelquefois les lettres que l'abbé de Sérac me forçait de portera madame du Val, et jamais, je l'avoue, je n'ai vu amour plus pur et plus respectueux s'exprimer avec plus de douceur et de charme. Je remettais avec désespoir ces lettres à la marquise. Après avoir longtemps refusé de les recevoir, l'infortunée avait fini par se laisser persuader par moi, qui lui mentais parce que j'avais peur, et qui regrettais le succès de mes paroles à l'instant même où je venais de tout tenter pour réussir. 11 se passa trois mois avant que la marquise voulût lire une des lettres de l'abbé; il se passa trois mois encore, quand elle eut consenti à les lire, avant que de permellre à labbé de se présenter dans sa maison. Je la poussais malgré moi vers un crime que mon affection pour elle redoutait bien plus que la morale dans laquelle j'avais été élevée: je n'étais pas épouvantée, moi, que la marquise prit un amant; je ne pensais pas à un sacrilège en croyant quelle pouvait se donner à un prêtre ; je pensais qu'elle allait être la proie d'un misérable qui avait tous les vices et toute la brutalité de ces vices. Une espérance me soutint cependant: j'espérais en la marquise elle-même. Il me semblait que le jour où cet homme voudrait lui parler un langage qu'elle ne voudrait pas entendre, elle saurait bien le faire taire. Puis je connaissais si bien la marquise, que je ne pouvais imaginer par quels moyens cet homme surprendrait la vertu d'une femme si pure et si forte à la fois. Hélas ! monsieur le baron, j'avais oublié que je lui avais donné moi-même une leçon bien hideuse... — Quoi! s'écria Luizzi, ce fut...? — Oui, Monsieur, reprit Mariette, ce fut en mêlant des substances pernicieuses dans le peu de vin quelle buvait, ce fut en l'enivrant, elle, cette sainte et noble créature, ce fut en l'abrutissanl, comme moi j'avais enivré et abruti de Sérac, qu'il triompha de sa vertu de femme comme j'avais triomphé de sa vertu de prêtre. Il la prit vierge à son mari, comme je le pris vierge à son Dieu. C'est abominable, n'est-ce pas, monsieur le baron?

Mariette s'arrêta, et Luizzi posa sa main sur ses yeux comme s'il élit été pris d'un éblouissemenl. Puis il marcha silencieusement prés de .Mariette qui se taisait. Ce silence fut long : on eût dit que le baron avait besoin de tout ce temps pour mesurer l'infamie de cette action. Enfin il reprit :

— Oh ! oui, c'est abominable ! — Mais, ajouta Manette en baissant la voix et en se rapprochant de Luizzi, une chose que vous ne pourriez concevoir, si elle n'était vraie et si je ne vous l'attestais sur la vie, c'est que cette femme noble, élégante, jeune, entourée du monde le plus brillant, chercha dans le pouvoir qui l'avait livrée à l'abbé de Sérac l'oubli de la faute qu'il lui avait fait commettre. Elle fit un vice de ce qui avait été un malheur. Dès qu'elle était seule, elle se procurait des liqueurs fortes, elle les volait dans sa maison malgré ma surveillance, et elle en abusait jusqu'à ce qu'elle tombât sans force et sans raison; car pour elle la force c'était le pouvoir de souffrir, la raison c'étaient le remords et ses déchirements. Elle a vécu deux ans ainsi, protégée par moi, qui la cachais aux yeux du monde et de sa maison, qui aurais voulu la cacher à vos yeux, monsieur le baron. Un jour, elle me dit dans un de ces mouvements de folie que ce vice faisait souvent naître en elle : « Oui, je me débarrasserai de ce bourreau qui'me tue, et, puisque je n'ai ni un frère ni un mari qui puisse m'arracher à lui, je prendrai un autre amant. Ce matin Luizzi est venu me voir, Luizzi qui semblait m'aimer quand il était encore enfant et qui eut aussi sa part de douleur dans ma misère quand je me mariai; Luizzi est venu me voir ; s'il veut m'aimer je l'aimerai; je suis encore assez belle pour qu'il m'aime, n'est-ce pas? Oh ! oui, repritelle en levant les yeux au ciel et en invoquant Dieu, tant sa folie 1 égarait dans ces horribles moments I oui, je l'aimerai, et vous me pardonnerez cet amour, mon Dieu, vous le prendrez en pitié; car, s'il ne veut pas m'aimer, je braverai tout à fait votre éternelle damnation, je me tuerai. » El c'est parce qu'elle l'eût fait, .Monsieur, que j'ai été vous attendre à la porte de son hôtel, que je vous ai introduit auprès d'elle, en vous faisant échapper cà la surveillance de l'abbé de Sérac que j'avais vu debout en face de la porte où vous alliez vous présenter ; c'est parce qu'elle se fût tuée que je vous ai laissé pénétrer dans cet oratoire dont un prêtre avait fait un boudoir. D'ailleurs je l'avais laissée plus calme. J'espérai un moment qu'elle oserait tout vous dire, et que vous seriez

assez généreux pour la protéger sans la perdre davantage. Mais elle avait profité de mon absence pour s'affermir, comme elle disait, la malheureuse! dans la résolution qu'elle avait prise. Et lorsqu'elle entra dans l'oratoire où vous l'attendiez, monsieur le baron...

Mariette s'arrêta comme n'osant achever sa phrase, et Luizzi reprit lentement :

— Et lorsque l'infortunée se livra à moi au milieu de sanglots et de transports que je ne comprenais pas... — Elle était ivre, monsieur le baron, elle était ivre !

A peine Mariette avait-elle prononcé ce mot, qu'une chaise de poste, passant rapidement près d'elle et de Luizzi, les força de s'écarter aux cris de gare ! que poussait le postillon. Luizzi jeta un regard rapide dans la chaise, et reconnut Fernand et Jeannette qui en occupaient le fond. Fernand se pencha à la portière et cria à Armand sans faire arrêter ses chevaux :

— N'oubliez pas ma lettre à M. de Mareuilles, je vous la recommande; c'est un de mes bons amis,

Luizzi crut remarquer que la mouche qui avait piqué Fernand ne l'avait point abandonné, et qu'elle avait agité et fait frémir ses ailes au moment où ce jeune homme lui avait fait sa recommandation.

Luizzi était tellement préoccupé de tout ce qu'il venait d'entendre et de tout ce qu'il avait vu, il eût payé si cher un moment de repos et de solitude pour pouvoir réfléchir à son aise, qu'il n'entendit pas le cri de surprise que poussa Mariette en voyant Jeannette dans la chaise de poste. Cependant, tout en causant ainsi, Luizzi était arrivé au sommet de la montagne, et il fallait remonter dans la diligence. Luizzi commençait à croire que le Diable se mêlait de sa vie plus que par des récits ; déjà il soupçonnait que c'était lui qui, probablement fatigué de toujours raconter, l'avait mis dans cette diligence en compagnie de Ganguernet, de l'ex-notaire

et de Mariette, lorsqu'il en resta tout à fait persuadé en voyant accourir vers lui Ganguernet, qui lui dit :

— En voilà bien d'une autre ! le grand essieu de la diligence vient de se casser, et nous en avons pour dix ou douze heures avant que nous puissions repartir ; nous voilà enfermés pour tout ce temps dans une misérable auberge, oii il y a tout au plus des œufs pour faire une omelette, de la piquette et de l'eau-de-vie de pomme de terre pour l'arroser. — Quoi ! s'écria Luizzi avec impatience, il n'y a pas moyen de réparer plus tôt ce malheur? — Ma foi ! dit Ganguernet, il y en a un pour vous si vous avez de l'argent à perdre et de l'argent à dépenser, c'est-à-dire si vous voulez abandonner le prix de votre place à la diligence et prendre une berline de poste qui va à Paiis et qui relaye là-haut. — Avec plaisir, dit Luizzi, je la prends, et tout de suite, et à tout prix. — Il paraît que le gousset est bien garni? dit Ganguernet en frappant sur le ventre de Luizzi.

Cette observation rappela au baron qu'il n'avait point du tout pensé jusque-là à l'état pécuniaire où il se trouvait, et lui fit meltre la main dans sa poche : il en tira quelques poignées d'or. Il ne supposa donc point que ce fût pénurie d'argent, mais des circonstances qui lui restaient inconnues et que le Diable avait fait'naitre, qui l'avaient forcé à prendre la diligence.

Il imagina encore que cette berline de poste ne se trouvait si à propos sur sa route que parce que le Diable avait pris soin de l'y mettre; et, bien décidé à se laisser guider par lui, il fit décharger ses effets, après avoir, au préalable» examiné sur la feuille du conducteur en quoi ils consistaient» car il l'ignorait absolument. Parmi ces elTets se trouva un grand portefeuille enveloppé d'une chemise de cuir, que le baron ne savait pas posséder. 11 se réserva de vérifier son contenu pendant qu'il serait seul dans la berline, et il se sépara de ses compagnons de voyage après avoir donné à Mariette son adresse à Paris. Une fois qu'il fut seul dans sa voiture, il s'empressa d'ouvrir le portefeuille, et s'aperçut qu'entre autres choses il renfermait des lettres à son adresse, dont il s'empressa de prendre connaissance, bien qu'elles fussent décachetées et qu'il parût qu'un autre ou bien luimême les eût déjà lues. La première était signée du procureur du roi de l'arrondissement de et était ainsi conçue :

LES MÉMOIRES DU DIABLE. iOl

« Monsieur le baron,

« Les faits que vous nous annoncez sont d'une telle gravité que j'ai dû en référer à monsieur le procureur général près la cour royale de Toulouse. Une femme enfermée depuis sept ans dans une prison, sans que personne en ait jamais eu le moindre soupçon, est une chose qui passe toute croyance. Dès que j'aurai reçu de monsieur le procureur général une réponse pour savoir ce que je dois penser des avis que vous me donnez, je vous transmettrai sa réponse. « J'ai l'honneur d'être, etc. »

— Oh! oh! fit Luizzi, il paraît que j'ai dénoncé le capitaine Félix ; allons, voyons ce qui est arrivé de cette affaire. Il chercha dans son portefeuille, et il ouvrit une lettre qui commençait ainsi :

« Monsieur, vous êtes un infâme... »

— C'est le capitaine Félix probajjlement, se dit Luizzi, et il m'accuse de ce que je n'ai pas voulu laisser son crime impuni...

« Vous m'avez fait tuer un jeune homme et déshonorer une femme qui portait mon nom; si vous n'êtes pas un lâche, vous me rendrez raison de votre indigne conduite.

« Signé : DiLOls. »

Cette seconde lettre rendit Luizzi beaucoup plus soucieux que la première, et il désira savoir comment il avait répondu à cette provocation. Pour cela, il chercha dans le portefeuille une lettre qui l'instruisît du résultat de cette affaire; mais il n'y trouva autre chose que des comptes passés avec ses agents d'affaires et son intendant. Il lui sembla, en les examinant qu'il n'avait point du tout négligé ses intérêts et les avait assurés d'une manière qui l'étonna lui-même. Tout en parcourant, tout en triant ses nombreux papiers, il découvrit dans un coin un fragment de lettre brûlée au bord comme si elle avait été enlevée à la flamme d'un foyer au moment où elle allait être entièrement consumée :

« Avant de mourir, l'infortunée Lucy ma appris le secret de ma naissance. Fallait-il que ce fût vous, Armand, qui fussiez l'agent de ma perte et de mon déshonneur ! Le ciel est juste! « Siijiié : Sophie Dilois. »

Tout ce qu'Armand fit pour découvrir de nouveaux renseignements dans ses papiers ne servit qu'à l'embrouiller davantage dans cet inextricable dédale d'aventures où il était mêlé. Il lui restait la ressource d'appeler Satan pour lui demander l'explication de ce qu'il venait de lire, mais, outre qu'il n'était pas sur de l'obtenir, il ne se sentait pas en humeur de recommencer celle vie incessamment agitée qui ne lai avait pas laissé un instant de réflexion. Il remit à son arrivée à Paris à apprendre ce qui était advenu de sa dénonciation contre la famille Buré , comment il avait répondu à la provocation de M. Dilois, et pourquoi madame Dilois l'appelait Armand comme s'il eût été son frère ou son amant.

— Ma foi, se dit-il en lui-même, ce serait une assez drôle de chose que, dans cette époque de ma vie dont je n'ai aucun souvenir, j'eusse été Tamant de madame Dilois! J'en suis bien capable. Probablement j'aurai cherché à me faire pardonner me sotte indiscrétion, et j'aurai obtenu plus que mon pardon. C'est qu'elle est belle et jolie comme un ange, madame Dilois, et j'ai dû être bien heureux! Comment diable cela s'est-il kit? En vérité, c'est une chose odieuse que ma situation ! n'avoir pas même le souvenir d'un bonheur qui a dû être plein de charmes par l'immensité des torts que j'avais eus envers cette femme/!

S'éprenant de cette idée, il ajouta :

— Pardieu, je veux un jour m'en donner la joie. Obtenir une femme dont on a blessé la vanité et l'amour ou perdu la position, ce doit être un triomphe adorable. Et si je retrouve certes jamais madame Dilois, je veux la ramener à moi, je veux... à moins que cela ne soit déjà fait.

Puis il s'écria avec impatience :

— Oui, vraiment, c'est déplorable, et je consens à ce que le diable m'emporte, si jamais je lui donne un seul jour de ma vie, eût-il à me raconter des histoires aussi effrayanles que celles du révérend Mathurin, ou aussi ennuyeuses que les contes du vénérable .M. de liouilly ! — Je retiens ta parole, dit une voix qui sembla entrer par une portière et sortir par l'autre, et qui épouvanta tellement Luizzi qu'il n'osa plus, pendant près de deux heures, ni bouger, ni parler, ni penser.

Cependant il continua son voyage sans rencontre fâcheuse, et, le 5:i février 182., il entra dans Paris, bien décidé à ne plus s'occuper de ce qui s'était passé à Toulouse, à vivre de sa vie passée, et à laisser au hasard le soin de lui découvrir

le mystère de tous les événemeDts dout il avait été le témoin depuis qu'il avait lait connaissance avec Satan. Une résolution qu'il crut prendre aussi trés-lerniement, ce fut d'appeler le moins possible le Diable a son aide, et surtout de ne se servir, sous aucun prétexte, ni pour aucun usage, des renseignements qu'ilpourraiten recevoir; et, pour tenir cette résolution, il convint avec lui-même de ne voir aucun des individus qui avaient eu des rapports avec lui durant le voyage qu'il venait défaire. Luizzi pensa donc à reprendre ses premières habitudes de jeune homme lorsqu'il était a Paris, et à revoir ses anciennes connaissances. Pour ne pas manquer à sa résolution, il se contenta, le soir de son arrivée,, de faire remettre à leurs adresses les diverses lettres que Feruand lui avait données, même celle destinée à M. de Mareuilles, bien qu'elle lui eût été particulièrement recommandée.

Luizzi comptait s'être mis ainsi à l'ahri de toutes recherches, lorsque, le lendemain même de son arrivée, son valet de chambre lui annonça M. de Mareuilles. Luizzi trouva que c'était un fort beau jeune homme, fort bien mis, et voilà tout. 11 se contenta de lui raconter tout simplement comme quoi il avait servi de témoin a Fernand ; mais il était décidé quelque part que Luizzi ne se débarrasserait pas aussi aisément qu'il le pensait de ce qui tenait au Diable, même par un fil imperceptible. Ainsi, ce M. de Mareuilles, ami de ce Fernand dont le Diable s'était emparé, se prit d'une véritable passion pour Luizzi, et, comme le pauvre baron était l'homme du monde qui savait le moins se débarrasser d'un ennuyeux, il se laissa volontiers accompagner toute la journée par sa nouvelle connaissance au Café de Paris , aux Italiens, au bois, partout où vivent les hommes qui n'ont de monde que les hommes. En même temps il se laissa conduire dans une maison où M. de Mareuilles était reçu, et bientôt il pensa que le hasard l'avait parfaitement servi en le mettant en rapport avec un bon garçon fort riche, fort noble et fort niais, mais qui l'introduisait dans des salons où lui, Armand, était parfaitement inconnu, et dont la fréquentation ne pouvait (jue le faire considérer comme un homme d'une vie régulière et à l'abri de tout reproche. 11 ne se doutait pas que dans ce monde, aussi bien que dans tout autre, il se présenterait à lui des occasions qui exciteraient sa curiosité elle remettraient aux griffes de Satan, et que dans sa position il valait encore mieux, pour lui, vivre avec le vice qui marche le front nu, qu'avec celui qui s'ha-

bille d'hypocrisie et de faux semblants de vertu. Il est à remarquer que Luizzi n'avait pas encore songé au vrai but de son marché avec le Diable, et que sa destinée exceptionnelle ne l'avait pas affranchi de la loi commune derhumanité, qui est de subir la vie avant de la juger, et de marcher avant d'avoir choisi une roule. L'aventure qui devait remettre Luizzi en entrevues réglées avec son mentor ne se fit pas attendre.

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