‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 20 sur 39 · LES TROIS FAUTEUILS · texte numérisé non relu

LES TROIS FAUTEUILS

XYI

Deux jours après son arrivée, Luizzi aborda un monde assez peu connu dans Paris, ce fut celui de la finance retirée. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de la finance de la restam^ation, de la finance libérale, qui luttait d'argent avec les grandes fortunes nobiliaires, qui tapissait de soie et d'or ses appartements comblés de commis d'agents de change, au jour des grandes réceptions ; qui, voulant se créer des galeries historiques, se faisait peindre dans une partie de chasse et admettait le visage de son cocher et celui de sou piqueur parmi les portraits de famille ; dont tous les diamants, gauchement élagés sur des femmes riches et criardes, n'ont jamais pu atteindre à la séduction d'un grand air de tôle aristocratiquement porté ou d'un bout de ruban amoureusement lacé dans les cheveux d'une belle fille de l'Opéra. La finance dont il est question ici datait de plus loin que la restauration, elle avait commencé avec le directoire et s'était mêlée à ce pillage ravissant des fonds de lEtat et des plaisirs de la vie. En effet, la France, arrivée au directoire après la république et la terreur, ressemblait volontiers à une armée qui, après avoir traversé un pays hérissé de précipices, d'ennemis, de coupe-gorges, d'embuscades où elle a laissé le meilleur de sou avant-garde, atteint enfin une ville ariiie où il y a quelques heures abondance et sécurité. Alors, ma foi! c'est un charme de se revoir, do se fêler, de boire, de manger, de rire, de s'embrasser, de danser, bras dessus bras

dessous, pêle-mêle, tous à la fois, sans trop faire attention au rigorisme de la toilette, ni de la tenue, ni des actions, sans s'occuper ni des regards curieux, ni des propos méchants ; car tout le monde est entraîné dans le même tourbillon. On va, on court, on se rue au bruit des orchestres, au bruit de Tor des tables de jeu, au bruit des verres qui se choquent : superbe carnaval, magnifique orgie, où les souvenirs servent d'excuse et de défense contre les souvenirs ! car si un homme eût dit à un autre :

— Je vous ai rencontré hier, vous étiez gris ! Le dernier pouvait répondre :

— C'est vrai, je m'en souviens, vous étiez ivre. Car si une femme eût dit à une autre :

— Vous étiez bien déshabillée hier à l'Opéra! Celle-ci pouvait lui répondre :

— Vous étiez en chemise à Lonchamp.

Car si la première eût ajouté :

— Vous avez donc pris le petit ïrénis pour amant? La seconde pouvait répliquer :

— Je ne vous ai jamais rien volé, etc.

Et mille autres choses pleines de délire et d'ivresse, qui ont dû faire de singulières consciences à la plupart de ces femmes devenues vieilles, laides, prudes et dévotes. Et voici comment cela arriva.

A cette belle époque, si décolletée et si transparente, on vit revenir une foule d'émigrés. Beaucoup étaient très-jeunes quand ils avaient quitté la France, et la plupart avaient passé leurs belles années de dix-huit à vingt-cinq ans dans les privations, la misère et souvent la mauvaise compagnie. Ce fut donc avec un merveilleux entraînement qu'ils se précipitèrent dans ce monde féerique qui mettait les nudités lointaines de l'Opéra à la portée de la main. Ces nouveaux venus avaient peu d'argent; leurs fortunes, ébranlées ou ruinées par la confiscation, n'étaient pas encore rétablies ou refaites. Ils empruntaient donc aux maris, donnaient aux femmes et engageaient leur avenir pour dorer le présent. Plus tard, quand l'orgie fut passée, quand les classes commencèrent à se séparer, quand les fortunes se rassirent, la noblesse du faubourg Saint-Germain ne put rompre complètement avec cette linance à qui elle devait beaucoup en capital et intérêt. Ou dépense vite les millions, on les paye lentement. Cette liquidation dura plus longtemps que l'empire. Déjà la haute

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