PREMIER FAUTEUIL
Et le Diable commença en ces termes:
— Madame du Bergh s'appelait, i! y a vingt-cinq ans, mademoiselle -Nathalie Firion. Elle était la fille de monsieur Fiiiou, fournisseur, riche d'une fortune princière, élégant, d'un parler distingué, et qui possédait au suprême degré l'art de faire accepter son argent. C'est l'homme que j'ai vu acheter le plus de femmes en leur laissant la liberté de croire qu'elles ne s'étaient pas vendues. Des magistrats, des généraux d'armée, des administrateurs, ont reçu de lui des millions qu'ils croyaient légitimement gagnés, et lui ont, en retour, rendu des services qu'ils disaient gratuits parce que le mode de payement n'avait pas été direct. C'est qu'il ne faut pas vous imaginer, mon cher Luizzi, que la corruption par l'argent soit une chose facile. On achète un laquais, un espion de police, une flllfe entretenue pour une somme dont on convient et qu'on accepte de quelque manière qu'elle soit offerte ; mais un député, un écrivain, une femme du monde, il y faut des façons infinies, cela demande du tact, de l'adresse, et surtout une grande volonté. Si jamais vous allez dans le monde des princesses impériales, je vous raconterai l'histoire d'une tète couronnée qui s'est vendue à un maichand de modes. C'est ce que je connais de mieux en ce genre. — Plus tard, dit Luizzi, mais à cette heure je désire surtout savoir l'histoire de madame du Bergh. — Pour arriver plus vile à madame de Farkiey ? soit. Comme je vous le disais, M. Firion était l'homme de France qui savait le mieux faire accepter ses marelles; et de tous ceux qui prétendent qu'on a tout ce qu'on veut avec de l'argent, il était peut-être le seul qui eût le droit de le dire sans fatuité. 11 en était résulté pour lui une étrange facilité à promettre et à donner ce qu'un lui demandait. Quelque chose que désirât sa tille unique iNallialie, eUe n'éprouvait jamais de refus, A toutes ses demandes, M. Firion répondait: Je te l'achèterai, que ce fût une parure, une
robe, un tableau, une maison, ou même un objet appartenant à une personne éU'aiigère. On avait souvent fait la guerre à M. Firion sur sa facilité, sans s'apercevoir que c'était une manie. A mesure qu'il s'était engagé dans cette espèce de lutte et qu'il avait trouvé plus de difficultés à tenir ses promesses, il s'y était intéressé. Il en était résulté que cet homme, qui n'avait presque jamais trouvé d'obstacles à laccomplissement de ses désirs, s'était fait une occupation des peines que les caprices de sa fille lui suscitaient. Il aimait à raconter comment il les avait surmontées, à dire tout ce qu'il lui avait fallu d'habileté, d'esprit, de ruse, pour parvenir à se procurer tout ce qu'on avait exigé de lui. Il citait comme son chef-d'œuvre d'avoir enlevé à une vieille baronne allemande un carlin dont elle faisait ses délices. Un prince illustre, ayant appris celte négociation, lui offrit l'ambassade de Saint-Pétersbourg : Firion refusa. « Dites à Son Altesse, répondit-il, que je ne suis ni assez noble, ni assez pauvre, ni assez bète, pour faire un bon ambassadeur. » La carrière politique de Firion n'alla pas plus loin. Cependant, tandis qu'il s'endormait dans le ravissement que lui faisaient éprouver ses triomphes, Nathalie devenait pensive et triste. A la place de ces bizarres désirs qu'elle exprimait à tout propos comme pour mettre en jeu l'obéissance de son père, elle ne lui répondait plus que par de longs soupirs jetés auvent, de longs regards jetés au ciel, de longs hélas jetés au hasard: Nathalie avait seize ans. M. Firion s'alarmait et se réjouissait de cette préoccupation. Il s'en alarmait parce qae sa fille s'allanguissait; on voyait dans ses yeux des traces de larmes, dans sa pâleur des traces d'insomnie. Pour la première fois il y avait un chagrin dans celte àme jusque-là si innocemment tyrannique et volontaire. Était-ce un désir de mariage? M. Fu-ion l'espérait; il satlendait à voir sortir de cette tristesse une exigence bien extraordinaire qu'il se faisait fête de satisfaire. Sa fille eût-elle été éprise d'un prince, il calculait qu'il possédait assez de millions pour le lui donner. Eùt-ellc jeté ses vues sur un homme marié, il arrangeait un divorce qui pût rendre libre l'homme qu'elle avait choisi. Je te l'ai dit, c'était une manie qui s'était emparée de Firion; et il en était venu à ce point de donner à sa fille ce quelle voulait, bien plus pour sa propre satisfaction que pour celle de Nathalie. Firion attendait donc et se préparait en silence. 11 connaissait assez sa fille pour supposer qu'il n'aurait à vaincre que des
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obstacles de position. Nathalie était belle, grande, distinguée; elle était faite pour exciter de l'amour et des désirs, mais elle n'était pas faite pour en éprouver. Une tête d'enfant sur un corps largement développé ne laissait aucune chance ni à ces pensées dévorantes qui égarent la raison et la vertu, ni à ces accès de fièvres nerveuses qui ont le même résultat. Un égoïsme profond la défendait contre ces tendresses de cœur qui fondent les natures les plus dures et font plier les volontés les pins absolues. Firiou se croyait donc assuré de n'avoir à satisfaire que des désirs d'ambition et de vanité. Toutes les prévisions de ce bon père furent renversées par une chose à laquelle il n'avait pas du tout pensé, par l'influence littéraire de l'époque où il vivait. — Comment cela? dit Luizzi. — Tu vas voir ! repartit le Diable en souriant joyeusement, car il venait d'apercevoir un lilou qui enlevait la montre d'un dandy, pendant que celui-ci lorgnait un masque des secondes loges.
Il toussa, puis continua :
— Une des plus merveilleuses niaiseries de l'humanité est enfermée dans cette phrase : Je veux être aimépour moi-même! Si l'on demande à ceux qui la prononcent d'un ton pénétré ce qu'ils entendent par moi-même, ils arrivent, pour peu qu'on les pousse, à une suite d'absurdités inouïes. Je ne voudrais pas,, disent-i(s, être aimé parce que je suis riche: c'est un amour intéressé. Je ne voudrais pas être aimé parce que je suis beau : c'est un sot amour. Je ne voudrais pas être aimé parce que jai de l'esprit : c'est un amour de tête. Oh ! s'écrient-ils dans leur enthousiasme d'amour pur, je voudrais être aimé pour moi-même ! Oui ! fussé-je laid, bête et pauvre, je voudrais être aimé; car le seul amour véritable est celui qui ne s'adresse ni à la fortune, ni à la beauté, ni à l'esprit, mais seulement au cœur. Les hommes étaient, surtout à cette époque, emi)oisonnés de cette manie d'eux-mêmes; ce qui n'eût pas empêche'' que, si une femme se fût avisée de préférer à l'un de ces messieurs un malotru fait comme ils auraient voulu l'être, ils eussent souverainement méprisé celte femme. Cette manie avait produit, outre de sots propos de salons où être aimé pour soi-même était la prétention à la mode, celte manie, dis-je, avait produit une foule de romances, de contes et d'opéras-comiques avec force princes et princesses déguisés en bergers et bergères. 11 en était résulté une action du monde sur la littérature, et
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de la littérature sur le monde, qui avait fait de celte manie une rage, un délire, une fureur. Cependant la tristesse de Nathalie augmentait de jour en jour; elle devint même si alarmante, que M. Firion s'en occupa très- sérieusement. S'il s'était fait une loi de satisfaire les moindres désirs de Nathalie dès qu'elle les avait exprimés, il y avait mis la précaution de ne jamais les deviner. Cette fois, cependant, il s'écarta de son système. Un soir, dans une fête splendide où Nathalie étincelante de beauté et de parure était entourée des hommages les plus soumis et les plus flatteurs, elle se laissa aller à éclater subitement en larmes et en sanglots; puis elle se précipita dans les bras de son père en lui criant:
« Emmenez-moi d'ici; sortons, sortons! j'étoutïe, je me meurs! »
Cette esclandre épouvanta M. Firion, il craignit un amour violent excité par la jalousie. 11 enleva sa fille et la porta à moitié évanouie dans sa voiture. Mais à peine Nathalie futelle seule avec son père, qu'elle se mit à arracher violemment sa couronne de fleurs; elle détacha ses bijoux de jeune fille, déchira sa robe de mousseline de l'Inde, parure fort rare dans ce temps de blocus continental, et les foula aux pieds en répétant :
« — 0 malheureuse! malheureuse que .je suis! — Mais qu'as-tu? que veux-tu ? lui dit son père vivement alarmé. — Je veux ce que vous ne pouvez me donner. — Qu'est-ce donc? — Je veux être aimée pour moi-même! » s'écria Nathalie en regardant son père d'un air triomphant.
Cette réponse abasourdit M. Firion, elle dérangeait tous ses calculs. Il est difficile d'acheter un cœur qui aime sans intérêt. On ne paye pas ce qui n'existerait plus du moment que cela se serait vendu. La diplomatie financière de M. Firion demeura sans présence d'esprit, et il tomba dans les lieux communs les plus ordinaires.
« — Comment peux-tu croire qu'on ne t'aime pas pour toi-même ? Tu es jeune et belle, tu as de l'esprit, de la fortune. — Et voilà ce qui fait que je suis si malheureuse! répliqua Nathalie. Le fils du duc de... m'accable de ses soins, mais il n'aime en moi que les millions avec lesquels il pourra redorer son blason moisi. Le colonel V... m'adore. Je le crois désintéressé, mais il promènera sa femme avec le même sentiment d'orgueil que son uniforme de hussard. Pourvu qu'elle soit plus belle que la femme du général B... qu'il dé-
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teste, il sera satisfait. Mille autres me foDt une cour assidue dont je rougis pour moi et pour eux, car aucun n'éprouve ce véritable amour qui part du cœur pour s'adresser au cœur : il y a chez tous une raison honteuse ou frivole de m'aimer. Mais si j'étais une pauvre fille sans fortune, alors sans doute je rencontrerais un homme qui ne serait touché que de moi seule. Oh ! que les misérables sont heureux ! ils sont sûrs de l'affection qu'ils inspirent. »
Nathalie continua longtemps sur ce ton , et pour la première fois Firion , désarçonné par le caprice de sa fille, ne put pas lui répondre : Je te l'achèterai. Toutefois il espéra que ce caprice passerait comme la plupart de ceux qu'il avait satisfaits. Mais c'était une nouveauté pour Nathalie., que de désirer lonotemps quelque chose : elle s'entêta donc dans sa manie, et bientôt elle fut sérieusement prise d'un véritable dégoût du monde. Sa santé s'altéra, sa vie fut un moment en danger. M. Firion, qui avait mis en elle toutes ses espérances, tout l'avenir de sa richesse, Firion, qui avait caressé pour sa fille des rêves de grande dame, oublia tout pour la sauver ; et, pour la sauver, il se prêta autant que possible à sa manie de se faire aimer pour elle-même. En conséquence, il la' conduisit secrètement aux eaux de B..., et là, sous le nom de Bernard, il se 'logea dans une modeste maison. Ils n'avaient ni chevaux ni livrée. Une seule femme servait le père et la fille ; ils sortaient à pied, modestement vêtus, et, si quelque élégant de Paris les eût renconliés, il eût hésité à les reconnaître. Du reste, personne ne les remarquait, et ce que Firion avait cru très-propre à guérir sa fille ne fit qu'aggraver son mal.
« — "Voyez ! lui disait-elle ; vous avez sous les yeux la preuve de la fausseté de tous ceux qui me poursuivaient de leurs hommages. .Te ne suis ni moins belle ni moins bonne que je l'étais à Paris, et personne ne me fait plus la cour parce que je ne suis plus riche. Oh ! que c'est un affreux malheur d'avoir un cœur fait pour aimer et de ne trouver personne pour le comprendre! »
Firion ne savait trop que répondre ; car sa fille, cette fois, avait cruellement raison. Cependant il guettait toutes les occasions de la produire, et, dès qu'un homme jetait un regard sur Nathalie, il en éprouvait une vive reconnaissance, il le saluait, lui souriait, l'agaçait. A la fin, il joua ce rôle si maladroitement qu'il fit dire sur son compte les choses les plus
singulières. Cela alla si loin qu'on les évitait comme des intrigants de bas étage. Le père et la fille en étaient venus au point de douter d'eux-mêmes ; Firion n'avait plus d'esprit, Nathalie devenait gauche et laide.
Il faut que tu saches, mon cher Luizzi, que le succès est comme l'ivresse : il donne une portée réelle à certains esprits et à certaines beautés. Il y a des hommes qui ne savent que réussir et des femmes qui ne savent qu'être heureuses ; la moindre résistance annule les uns, et l'abandon enlaidit les autres. Il en est de ces gens- là comme des chevaux de course : du moment qu'ils ne peuvent plus faire le tour du Champ de Mars en moins de trois minutes, les meilleurs coureurs deviennent des rosses.
Cependant la saison se passait, et aucun homme n'avait encore adressé la parole à Nathalie, lorsque le baron du Bergh parut à B... Le baron du Bergh était un gentilliomme du Quercy, qui venait user aux eaux les restes d'une belle fortune et d'une pauvre santé. Orphelin, il avait livré aux émotions du jeu et de la débauche une nature frêle et délicate. Bien jeune encore, il avait à peine vingt-cinq ans, il en était arrivé à aborder nne friponnerie et une femme sans émotions, le cœur ne lui battait plus ni de honte ni d'amour : c'était le vice dans sa perfection. C'était aussi un homme supérieur ; il le fut assez du moins pour distinguer Nathalie dès qu'il la rencontra. La connaissance n'était pas difficile à faire : il se présenta, il fut accueilli. Cette jeune belle fille, souffrante et pauvre, était la seule conquête qu'il pût espérer en sa qualité d'homme ruiné. Il s'attacha donc à elle avec assiduité ; il l'entoura de soins, d'hommages, et bientôt Nathalie crut avoir trouvé ce qu'elle avait si longtemps espéré : elle se crut aimée pour elle-même, elle redevenait belle, joyeuse, sémillante, elle faisait peur à son père de son exaltation. Du Bergh était de toutes les promenades, de tous les projets, de toutes les conversations. Elle arrangeait à part son mariage avec lui, elle s'en faisait un bonheur, une gloire, un triomphe. Firion, qui connaissait la valeur morale, physique et pécuniaire de du Bergh, faisait la sourde oreille. Mais comme il n'était pas dans le secret de la sécheresse morale et physique de sa fille, il ne savait jusqu'où pouvait aller cette exaltation. Le bonhomme s'alarmait à tort. Avec un caractère comme celui de Nathalie, être aimée pour soi-même voulait dire être aimée pour rien. Elle prétendait inspirer une pas-
sion bien absolue, bien désintéressée; elle supportait à peine que du Bergh kii dît qu'elle était belle. Toutefois, ne se sentant aucune envie de se déligarcr pour éprouver la sincérité de l'amour de du Bergh, elle se donnait tous les torts possibles de caractèi'e pour bien établir cet empire excessif que les femmes prétendent plus ou moins exercer. Il est inutile de te dire que du Bergh ne se soumit pas longtemps à ce régime; bientôt il montra, par des absences fréquentes, qu'il aimait les femmes pour quelque chose. Cet abandon causa à Nathalie une véritable rechute ; elle aimait du Bergh par vanité, et surtout comme expédient.
— Hein ! flt Luizzi à ce mot du Diable , elle l'aimait comme expédient? — Assurément. Nathalie s'était fourvoyée dans une fausse route, et, grâce à l'entêtement particulier à tous les petits esprits, elle y persévérait comme un enfant mutin ; mais elle avait été ravie de rencontrer un homme qui l'aidât à en sortir. Elle éprouva donc une rage indicible lorsque du Bergh parut s'éloigner d'elle. C'était une chute d'orgueil : rien n'est plus dangereux pour les femmes, et Nathalie en tomba sérieusement malade. Firion alla chercher un médecin... — Pour sa fille ? dit Luizzi en bâillant. — Non, pour du Bergh. — Pour du Bergh ? — Oui ; il alla chez une espèce de bourreau très-connu pour les soins mortels qu'il donnait à ses malades. Firion aborda le médecin en lui racontant naïvement la vérité , en lui disant tout simplement combien il avait de millions et par quel caprice de sa fille il les dissimulait. Firion retrouva tout son esprit en cette circonstance, car c'est chose difficile de mentir avec la vérité. Puis, sans laisser au médecin le temps de se reconnaître, il lui apprit que sa fille avait rencontré enfin l'homme qu'elle désirait, et que cet homme était le baron du Bergh. « — Du Bergh? dit le médecin stupéfait. — Oui, reprit Firion sans se déconcerter, et je donnerai cent mille francs à l'homme qui le guérira de la maladie mortelle dont il est atteint. — Comment , une maladie mortelle ? reprit le docteur, dont l'oreille et Tintelligence s'ouvrirent à la fois au mot de cent mille francs. Une légère irritation de poitrine, voilà tout. .Mais, s'il veut écouter mes avis, en deux mois il sera aussi bien portant que vous et moi. — Eh bien ! dit Firion, voyez-le , guérissez-le , mais gardez-moi le secret. Je mets en vous toute ma confiance. — Elle ne sera point trompée. — Je l'espère. »
Firion avait eu raison : la confiance qu'il avait dans le doc-