‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 23 sur 39 · I-? MKMoiHi-s nv niAHLïï · texte numérisé non relu

I-? MKMoiHi-s nv niAHLïï

Unir iiH fut jias Iroiniiée. A pi'ino r,ivait-il (juitli- (\nc U» discit't médecin s'empressa de se rendre chez du llert^li et de lui raconter ce qu'il venait d'apprendre de ce prétendu M. Bernard.

A ce moment, le Diable s'arrêta, et, considérant Luizzi

avec attention, il sembla tout à coup abandonner son récit ; puis il reprit :

— Vous ctes un homme sensé, mon cher Luizzi; mais, ainsi que tous les hounnes sensés , vous n'admettez conune chose possible que ce qui s'explique. Le grand secret des intuitions vous est mconnu ; vous rejetez dans les rêves de la littérature fantastique les merveilleuses découvertes faites par un sens qui vous manque et qui ne peut s'appeler que l'instinct. Ainsi vous comprendrez dilTicilement la manière dont du Bergh reçut cette nouvelle. — Klle devait tout au moins lui sembler invraisemblable, dit Luizzi. Un millionnaire de plusieurs millions qui se cache, cela mérite explication, et du Bergh nia sans doute... — l'as le moins du monde, lit le Diable en interrompant Luizzi. — Il dut setonner cependant qu'un homme riche et puissant comme Firion consentit a lui donner sa lille. — Ceci n'est pas mal observé. Lt puis ? — Ht puis il supposa sans doute que la lendiesse paternelle l'aveuglait assez pour la sacrilier, et... — Mauvais! n.'parlit le Diable, Ires-mauvais! — Après tout, repartit Luizzi, je fai appelé pour me raconter une histoire et non pour uie projioser une énigtne. Qu'est-ce (jue lit du Bergh ? — il devina tnut de suite (je t'ai dit (jue l'instinct du vice était merveilleux en lui), il devina tout de suite que Firion ne cherchait à lt' faire guérir par le docteur en question que pour se défaire de lui plus silrement. — Quelle horreur! s'écria Luizzi. — Du Bergh trouva la chose irés-spirituelle , repartit le Diable, et il dressa ses batteries en conséquence. Il revint auprès de .Nathalie, et , averti du rùle qu'il devait jouer, il linit par lui persuader aussi complètement (pie possible (pi'il l'aimait pour elle-mènie. Nathalie, d'autant plus heureuse de ce triom|jhe qu'elle avait craint un moment de le perdre, voulut absolument récompenser cet amour si désintéresse, si puissant , si vrai : elle déclara donc à son père (lue.NL du lîergh était le seul hunmie (|u"olle consentit a épouser. Contre toute espèce de raison. Firion ne refusa point ; seulement il remit à deux mois la célébration de ce mariage. 11 avait calculé que du Bergh, grâce aux soins du médecin qu'il lui avail choisi , ne

pouvait aller pins loin. En effet, dn Bergh devenait pins pâle et plus faible de jour en jour, et, malgré tous ses efforts, il ne put cacher à Nathalie le véritable état de sa santé. La pauvre fille s'en désespéra sincèrement ; elle accusa le suri , elle inventa une foule de phrases irès-ridicules contre le destin qui semblait s'acharner à la poursuivre en lui enlevant la seule espérance qui lui restât en ce monde. Du reste, reprit le Diable en prenant une prise de tabac, vous autres hommes , vous avez une foule de mots inouïs qui n'ont aucune espèce de sens , et dont vous usez avec une confiance admirable. Tel est le mot destin, par exemple. Eh bien ! moi, je déclare que, s'il existe dans l'univers quelqu'un qui puisse me dire ce que l'humanité entend par le destin, je m'engage à lui servir de domestique, n'en eût-il jamais eu ou l'eùt-il été lui-même, deux chances immanquables d'être traité comme un nègre.

Le Diable devint pensif, et Luizzi , auquel ce récit n'avait pas jusque-là inspiré un grand intérêt, lui dit d'un air assez méprisant :

— Tu n'es pas en verve ce .soir, maître Satan, et je ne sais quelle instruction je pourrai jamais tirer do la sotte histoire que tu me racontes.

Le Diable attacha sur Luizzi son plus cruel regard, puis reprit en ricanant :

— Crois-tu à la vertu de madame du Bergh ? — Tu ne m'as rien dit, jusqu'à présent, qui puisse m'en faire douter. — Crois-tu qu'une femme qui a si insolemment traité ce soir une autre femme puisse être empoisonneuse et adultère? — C'est impossible ! s'écria Luizzi, madame du Bergh empoisonneuse et adultère ! — Oh ! la chose ne s'est pas faite d'une façon ordinaire. C'est un secret entre elle et moi , et c'est pour cela que j'ai voulu te le raconter. — xMais il n'y a donc rien de vrai dans ce monde ? — 1.1 y a de vrai la vérité. — — Et qui la sait , mon Dieu ? — -Moi , s'écria le Diable , et je vais te la dire. Écoute-moi bien , et ne perds pas une parole de mon récit.

Or, Nathalie se désespérait, du Bergh se mourait, et Firion se félicitait; mais un nouveau caprice de Nathalie vint mettre le couteau sur la gorge de son père. Nathalie se trouva un sentiment tout fait dans une phrase de roman. Voici cette phrase de roman : « Oh I si je ne puis être à lui, je veux du moins porter son nom ! Son nom , je ne l'entendrai jamais

prononcer sans qu'il résonne saintement à mon oreille. Toutes les fois que je m'en entendrai appeler, il me dira le cœur que j'ai perdu et le bonheur que j'aurais pu espérer. » 11 n'en fallait point tant à Xatlialie pour se fabriquer une volonté contre laquelle toutes les remontrances de son père ne purent rien. « S'il meurt sans que je l'épouse , je me tue sur sa tombe... Je veux son nom... Je le veux... Que ce soit le gage d'un amour digne de moi ! » Nathalie s'était tellement exaltée dans cette idée, qu'elle s'était procuré du poison pour la mettre à exécution. Firion se consulta d'abord, il consulta ensuite un médecin assez renommé et assez habile, un autre que celui auquel il avait confié du Bergh. Celui-ci, qui avait appris chez le pharmacien du lieu les ordonnances de son confrère, n'hésita pas à dire à Firion que du Bergh était un homme mort. Firion sortit la joie dans le cœur et les larmes dans les yeux , niaise perfidie dont il eût pu se dispenser ; et il courut annoncer à Nathalie qu'il consentait à tout.

— Pardieu ! s'était-il dit, une femme veuve deux jours après son mariage, une veuve vierge, ce sera assez extraordinaire pour donner à Nathalie cet attrait supérieur qui lui manque.

Le jour du mariage fut donc fixé, et du Bergh, qui avait été informé du vrai nom de Firion, mais qui était censé ignorer sa fortune, fut transporté à la chapelle dans une chaise à porteurs. 11 en sortit mourant pour s'asseoir sur le fauteuil nuptial et reçut la bénédiction du prêtre au moment même où on le croyait près d'expirer. Il eut cependant assez de force pour être ramené chez Firion, et déposé sm cette couche dliymenée (style de l'époque) qui devait être une couche de mort. Aux yeux de Nathalie, tout cela ne manquait pas d'une certaine poésie à laquelle elle se laissait aller d'assez bonne foi pour que son père crût devoir l'enlever de la chambre où du Bergh allait bientôt expirer. Il craignait sur l'esprit de sa fille l'effet de cette mort, quoiqu'elle fût certaine et prévue. Mais, dès que Nathalie s'aperçut de l'intentiou dans laquelle on venait de la faire sortir, elle se mit à pousser de tels cris qu'on jugea moins dangereux de la laisser retourner près de son mari malade. Dès que Nathalie fut libre, elle marcha gravement vers celte chambre faiale, où elle déclara vouloir entrer et veiller seule. Lanùit était venue. C'était une belle scène que celle qui allait se passer ! Comprends-tu cette jeune fille eu présence de ce premier et saint amour prêt à remonter vers le cipl? La vois-tu à genoux à côté de ce moribond qui l'adore

et qui exhale son dernier soupir en lui disant : Nathalie , je t'aime ! Sens-tu quel beau et déchirant spectacle que la douleur de cet homme à côté de cette jeune et belle femme qui vient se donner cà lui, et qui lui adoucira les derniers moments de sa vie en lui apprenant qu'elle était riche, que, s'il pouvait vivre, il aurait une vie de luxe et de délices ? Y a-t-il beaucoup de choses plus dramatiques que de faire lever de joyeuses espérances autour d'un mourant à mesure qu'il perd le pouvoir de les réaliser? Par l'enfer dont je suis le roi, c'était une belle situation que celle où Nathalie allait se trouver ! Il y avait là de quoi faire un merveilleux effet à son retour à Paris ; et cette scène, elle était là, derrière la porte qui la séparait de du Bergh. Cette insatiable soif du cœur féminin, cette soif d'extraire d'une position tout ce qu'elle a d'émotions terribles et funestes, poussa Nathalie ; elle ouvrit la porte et la ferma derrière elle. Du Bergh...

— Du Bergh était mort ! s'écria Luizzi. Le Diable le regarda d'un air de pitié.

— Du Bergh, reprit-il, était dans une bergère, un verre de vin de Bordeaux à la main, un cigare à la bouche, et fredonnant l'air Enfant chéri des dames. « — Quelle imprudence ! s'écria Nathalie à l'aspect du vin... — Excellent, ma chère, dit du Bergh en se levant et en jetant son cigare par la fenêtre, c'est, après vous et ses millions, ce que cher beau-père possède de mieux. »

A cet aspect de du Bergh leste et bien portant, Nathalie recula ; elle resta dans un état de stupéfaction indicible, pendant que du Bergh, lui prenant insolemment la taille, lui disait :

« — C'est une surprise que je te ménageais, cher anj^e. Allons ! ne sois donc pas bégueule, mon amour. Je ne suis pas ton mari pour être moins bien traité qu'un amant. Ne fais donc pas l'enfant. — Ah! s'écria Nathalie, c'est une trahison de mon père... — Une trahison de votre père, chère amie! qu'entendez-vous parla? Est-ce que vous lui avez formellement demandé un mari défunt? reprit du Bergh. Est-ce que vous étiez du complot? — De quel complot? — Ah! voici, reprit du Bergh en se versant un second verre de vin-, je vais tout vous dire, afin que nous sachions à quoi nous en tenir sur notre compte respectif à tous les trois. D'abord, monsieur votre père, qui est un homme fort distingué, ne s'est pas décidé a donner sa lille à un homme comme moi sans une raison péremploire. Or, qu'esl-ce qu'un homme comme moi? un liber-

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tin, un joueur, un faussaire ! — Un faussaire ! s'écria Nathalie. — Pour une bagatelle de ^2,000 guinées; et votre père tiendra trop à l'honneur de son gendre pour ne pas étouffer cette affaire. Nous avons le temps ; la lettre de change ne se

présentera chez E que dans un mois, et le papa Firion fera

taire toutes les réclamations en la payant... — Un faussaire! répéta Nathalie, dont la pensée avait peine à rester droite sous le choc des étranges paroles qu'elle entendait. — Je ne pense pas que votre père fût précisément instruit de cette circonstance; mais, en tout cas, il en savait assez sur mon compte pour ne pas vouloir vous donner à moi s'il n'avait espéré que ma mort le débarrasserait bientôt de son gendre. — Mon père avait prévu votre mort? dit Nathalie toujours immobile. — U avait mieux fait le vieux rusé! il y avait aidé. — Mon père a voulu vous assassiner? — Non, non, je ne dis pas cela. Il est trop du monde pour commettre de ces vilenies, mais il m'avait choisi un médecin qui devait s'en charger. J'ai encore chez moi l'assortiment complet que le drôle a voulu me faire prendre. Je crois même que le pharmacien m'a fait remettre son mémoire. J'espère que M. Firion a trop d'honneur pour refuser de l'acquitter. — Ainsi , dit Nathalie, celte maladie, cette faiblesse, ce dépérissement... — Bien joué! n'est-ce pas ? ma Nathalie? — Ainsi vous saviez qui j'étais ? — A peu près, mon auge. — Qne j'étais riche? — Immensément riche, mon idole ! — Et vous avez osé?... — Hein! tit du Bergh, madame ma femme ? »

Nathalie se détourna et cacha sa tête dans ses mains. Du Bergh les écarta violemment et la regarda. Elle pleurait.

« — Vous pleurez parce que je ressuscite ? Vous auriez donc ri si j'étais mort? »

Nathalie laissa échapper des sanglots étouffés.

" — Ah çà! reprit du Bergh brutalement, expliquons-nous un peu. Est-ce ainsi que vous entendez aimer les gens pour eux-mêmes? Vous qui demandez cet amour à cor et à cri, ne m'aimez-vous qu'en qualité de cadavre? Grâce au ciel ! je ne le suis pas, madame la baronne du Bergh. Allons, réjouissezvous : j'ai encore assez de force pour manger toute la fortune de monsieur votre père, s'il veut me la donner. Ûh ! le digue scélérat ! quelle figure il va faire demain au matin, quand, au lieu de me trouver râlant et prêt à rendre l'âme, il me verra amoureusement couché dans les bras de sa fille ! C'est une surprise que je veux lui donner. •>

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Et du Bergh embrassa Nathalie. 11 était à moitié ivre, elle recula d'horreur et de di'goùt» Du Bergh se mit en devoir de fermer les contrevents et les rideaux, en marmotant :

« — Ah ! vieux Firion, tu voulais me l'aire tuer médicolégalement, mon doux père.... Nous verrons nous verrons.... »

Nathalie s'élança pour sortir.

'< — Que nenni, ma colombe! dit du Bergh en l'arrêtant.

— Monsieur, je vais appeler. — Pourquoi? pour dire que vous êtes désolée que votre mari adoré ne soit pas mort?... 0 bon père! ta fille est digne de toi!.... »

Ce mot passa comme une lueur infernale devant Nathalie ; cependant elle frissonna en détournant la tète comme pour ne pas lavoir.

« — Monsieur, dit-elle à du Bergh, il faut nous séparer.

— Plaît il? Et pourquoi? — Parce que nous ne pouvons vivre ensemble. — C'est précisément le contraire que j'espère. — Jamais. — 11 y a des lois qui assurent les femmes à leurs maris. — Eh bien! Monsieur, partons, fuyons laFrance... —

— Mon enfant, dit du Bergh d'un ton outrageusement paternel, tout ce .jui vous arrive vous a un peu bouleversé la tête. Nous partirons demain ^our Paris. .Je suis bon homme au fond; et, pourvu que le beau-père nous assure deux ou trois cent mille livres de rente, un hôtel, un château, etc., je le respecterai et ne lui parlerai même pas de ses projets à mon égard. — Est-ce donc un parti pris ? — Parfaitement pris. Songez donc, Nathalie, que voilà deux mois je ne rêve pas autre chose. Allons, enfant, la nuit avance... Ma Nathalie, m'aimes-tu?... Viens. — Tout à l'heure, répondit Nathalie d'un air presque tendre. — Que fais-tu là? — Rien.... c'est une lial)itade que j'ai... Je renferme mes boucles d'oreilles dans ce secrétaire. — Avec son mari, on n'a plus peur des voleurs... — Sans doute, dit Nathalie en souriant et en présentant son front à du Bergh, tandis que sa main prenait dans le secrétaire un llacon imperceptible. — A la bonne heure, clier cœur, dit du Bergh voilà comme je t'aime. Et il porta la main sur le blanc fichu de Nathalie. — Oh ! lui dit-elle, regarde si personne n'esta celle porte... — Enfant! — Je t'en prie! »

11 alla vers la porte, l'entr'ouvrit, et revint Vers Nathalie. Elle était près de la table, pâle ei tremblante...

« — Q'as-tu? — Je souffre, je voudrais un verre d'eau. — Prends ce verre de vin de Bordeaux, il te remettra. — Le vin

me fait maL dit Natlialie; mais comme il n'y a pas d'autre verre ici, je vais jeter ce vin, et puis... — Inutile, mon amour, dit du Bergh, je suis économe quand je m'en mêle, je ne gaspille rien qu'à mon profit. »

11 prit le verre de vin et l'avala d'un trait.

« — Et maintenant? — Maintenant je suis à toi, » dit Nathalie. — Quoi! s'écria Luizzi, et elle se donna alors à cet homme, et ce jeune du Bergh qui existe, c'est le fils?... — Ce jeune du Bergh , dit le Diable, c'est une autre histoire ; car il y avait trois gouttes d'acide prussique dans le flacon de Nathalie, et du Bergh n'avait pas fait un pas qu'il tomba mort. — Mort! reprit Luizzi... et après?... — Mon bon ami, dit le Diable, il est trois heures, et madame de Farkley vous attend. — Pourtant je veux savoir... — Ne savez-vous pas déjà quelque chose qui pourra vous guider dans votre amoureuse aventure? Je vous ai enseigné un peu ce qu'était la vertueuse madame du Bergh. Allez apprendre ce que c'est que la femme dépravée qui s'appelle Laura de Farkley.

Et le Diable disparut, laissant Luizzi seul dans'sa loge...

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