‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 25 sur 39 · TOME I. IS · texte numérisé non relu

TOME I. IS

madame de Farkley. — Moi, Monsieur, qui ne m'abuse pas; moi, Monsieur, qui souffre depuis de longues années pour toutes les calomnies dont je suis la victime; moi, Monsieur, qui veux les mériter une bonne fois, qui vous ai choisi pour cela, et qui suis à vous... si vous osez me prendre.

Cette déclaration si brusque et si formelle prit le baron à Timproviste, et pendant quelques instants il fut très-embarrassé de sa personne. Madame de Farkley se rassit et lui dit avec un triste sourire :

— Je vous disais bien, Monsieur, que vous auriez peur. — Ce n'est pas le mot. reprit Luizzi cherchant à se remettre; mais j'avoue qu'uu bonheur si grand et si subit me confond, et que j'étais loin de m'attendre... — Vous mentez. Monsieur, reprit madame de Farkley ; seulement vous le croyiez encore moins facile, et voiis comptiez sur les honneurs d'ime défense dont vous voyez que je sais m'affranchir.

Luizzi était hors des gonds ; il n'avait imaginé rien de pareil à tant d'impudence, ou bien il ne supposait pas que, si madame de Farkley eût v'oulu se jouer de lui, elle l'eût fait dans sa maison et à pareille heure. Il resta un moment silencieux, et finit par lui dire :

— En vérité, Madame, je ne vous comprends pas... — Alors, dit madame de Farkley, il ne me reste plus qu'à me retirer; seulement, reprit-elle en posant la main sur ses gants, je vous suppose assez d'honneur pour affirmer, de manière à vous faire croire, que la femme qui est entrée chez vous à dix heures du soir, et qui en est sortie à une heure du matin, ne vous a pas cédé, comme on dit qu'elle a cédé à tant d'autres.

Laura se leva comme pour sortir, et dans ce moment Luizzi comprit tout l'immense ridicule dont il allait se couvrir visà-vis de cette femme. Il devina aussi que l'impertinence qui avait fait son succès chez madame de Marignon passerait pour une niaiserie parmi ses amis. D'ailleurs, ce qui avait été une impertinence de bon guût à dix heures du soir devenait une brutale grossièreté à miuuit. On peut ne pas accepter le rendez-vous d'une jolie femme, mais on ne l'en chasse pas quand on l'y trouve. 11 prit donc les mains de madame de Farkley, et, la forçant a se rasseoir au moment où elle allait se lever, il lui dit avec plus de politesse qu'il n'en avait montré jusque-là :

— Je ne sais vraiment quelles folies nous disons-là lou.s

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les deux. Vous avez le droit d'être irritée de la grossièreté de mon absence, mais est-il des iaules qui ne puissent se racheter ? Une heure ou deux de mauvaises façons, ou plutôt de véritable délire, ne peuvent-elles être pardoimées en faveur d'un dévouement ou d'un amour que vous savez si bien inspirer?

Madame de Farkley reprit sa place, et d'un ton encore trèssérieux elle répondit à Luizzi :

— Je serais curieuse de voir„ Monsieur, comment vous expliquerez ces mauvaises façons ou ce délire, ainsi qu'il vous plait de les appeler.

A ce moment une idée étrange vint cà Luizzi : celle qu'il s'était promis de réaliser s'il retrouvait madame Dilois. Avoir eu madame de Farkley à dix heures quand elle s'était présentée chez lui, l'avoir eue comme tant d'autres à qui elle avait cédé ou auxquels elle sétait donnée, cela n'avait rien de bien attrayant ; mais avoir cette femme après lui avoir montré qu'il n'en voulait pas, l'amener à croire sérieusement à une passion sincère et presque folle après l'avoir insultée du dédain le plus complet, cela parut à Luizzi quelque chose de neuf, d'original et qui méritait la peine d'être tenté, surtout vis-à-vis d'une femme aussi habile que madame de Farkley. Dès ce moment, il la désira comme s'il l'avait aimée. Ces réflexions passèrent comme un éclair dans la tête du baron, et il reprit en se penchant doucement vers Làura :

— Non, Madame, non, il nest pas si difficile de vous expliquer ces mauvaises façons et ce délire. Vous avez été assez franche avec moi pour que je puisse vous donner celte explication; mais, si vous ne l'aviez pas été si complélement, j'avoue qu'il m'eût été impossible de me justifier. — .léserai charmée de voir, reprit madame de Farkley, qu'une fois dans ma vie ma franchise m'aura servi à quelque chose ; car elle m'aura servi, Monsieur, si grâce à elle vous parvenez à me prouver que votre absence n'a pas été un outrage et que tout ce que vous m'avez dit depuis votre retour n'était pas une nouvelle insulte. — Je ne me servirai pas de votre franchise pour en manquer avec vous. Oui, Madame, mon absence était un outrage et mes paroles une insulte. — Et vous prétendez les excuser? dit amèrement madame de Farkley.

— Je ne sais à quoi j'arriverai, dit Luizzi; en tous cas, je vous dirai la vérité, puis vous méjugerez. — Je vous écoute.

— Vous m'avez dit un mot bien grave, Madame, et je vous

Si'iC. LKS MÉMOIRES DU DIABLE.

demande pardon du fond de mon cœur de vous le répéter... Vous m'avez dit : Je suis une lemnie perdue...

Ce mot que madame de Farkley avait prononcé dans l'amei-tume de sa colère, ce mot, lui venant par la bouche de Luizzi, la fit pâlir. 11 s'en aperçut, et en lut touché ; il se rapprocha d'elle, mais elle l'arrêta d'un léger signe de la main et lui dit d'une voix étouflee :

— Ce n'est rien, continuez. — Eh bien! Madame, reprit Luizzi comme un homme qui se fait violence pour parler, ce mot vous explique ma conduite. — Oui, dit Laura tristement, je comprends votre mépris, et cependant il est rare qu'un homme en frappe si cruellement une femme, quelle qu'elle soit, surtout quand celte femme ne lui a fait aucun mal. — Oh! ce n'est pas cela. Madame, reprit Luizzi.

Et à ce moment, s'éprenant de la pensée qui le guidait au point de parler avec un accent plein d'émotion, il continua :

— Ce n'est pas cela. Madame, qui m'a fait vous outrager; ce qui m'a rendu si grossier, si indigne, si cruel, c'est que j'ai senlique j'allais vous aimer. — Vous, s'écria Laura, qui ne put contenir l'expression d'une anxiété pleine d'espérance, vous ! m'aimer? — Oui, Madame, reprit Luizzi s' exaltant dans l'action de sa comédie, oui, et vous devez comprendre qu'au moment où j'ai senti naître en moi cet amour, j'ai dû avoir peur, comme vous l'avez dit ; car, comme vous l'avez dit aussi, vous êtes perdue! Et cependant vous êtes belle, Madame, d'une de ces beautés puissantes qui égarent l'imagination; vous portez en vous un de ces attraits inexplicables qui font que les hommes se couchent à vos pieds comme des esclaves ; vous êtes une de ces femmes pour qui il me semble qu'on doit pouvoir perdre sa vie, plus encore, son honneur et sa réputation. Voilà comme vous m'êtes entrée à la fois dans le cœur et dans la pensée, comme une femme perdue et comme une femme que je pourrais adorer jusqu'à l'oubli de tout. Eh bien ! Madame, à l'heure oii je me suis senti encore le pouvoir de le faire, j'ai reculé devant cet amour, il m"a épouvanté. La seule atteinte que j'en ai éprouvée m'a donné par avance l'idée des souffrances qu'il me ferait endurer lorsque je lui aurais donné toute ma vie à éteindre. Un pareil amour, Madame, doit être odieusement jaloux; car je sens qu'il l'a déjà été : non pas jaloux de l'avenir et du présent, mais jaloux du passé, jaloux de ce qu'aucun pouvoir au monde, pas même celui de Dieu, ne peut empêcher d'avoir

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été. On tue Tamant d'une femme qui nous trompe, on peut tuer l'amant dont le souvenir nous est odieux; mais ce que l'on ne tue pas. Madame, c'est une réputation perdue, c'est une vie que je ne dirai pas coupable, mais égarée. Comprenez-vous riiorreur d'un amour absolu et qui s'est .donné tout entier, en face d'un amour que le passé vous dispute par lambeaux, et dont celui-ci, celui-là, dix, vingt, trente amants, peuvent réclamer chacun une part? Ce serait un supplice de l'enfei', .Madame, un supplice devant lequel j'ai préféré votre haine.

Madame de Farkley était pâle et tremblante pendant que Luizzi parlait ainsi; il s'en aperçut et reprit plus doucement :

— Je vous semble bien brutal, n'est-ce pas? et certes je l'eusse été moins si je vous avais aussi peu estimée que le font tant d'auU'es, si je n'avais vu en vous qu'une femme qui ne mérite qu'un amour de quelques jours, si je n'avais été dominé par ce charme inouï qui vous entoure et qui dans ce moment m'égare au point de me faire dire des choses que vous ne devriez pas entendre.

Tandis qu'il parlait ainsi, madame de Farkley regardait Luizzi avec une joie craintive et un ravissement auxquels elle semblait ne pouvoir échapper. Enfin elle fit un violent effort et répondit au baron :

— Armand, ne me trompez-vous pas? Armand, songez que vous tenez dans vos mains la dernière espérance d'une vie qui a été toute de malheurs; Armand, songez que me tromper c'est m'assassiner; Armand, répondez-moi comme vous répondriez à Dieu, m'aimez-vous comme vous le dites?

Le baron, qui venait de jouer assez passionnément sa comédie, ne fut pas fâché de savoir au juste comment Laura jouerait la sienne. Il lui répondit avec'une sublime exaltation:

— Oui, Laura, oui, c'est ainsi que je vous aime, c'est une passion d'insensé! une passion de l'enfer! — Non! s'écria Laura, c'est le ciel qui vous l'a inspirée, Armand. Cet amour, c'est une expiation ; et cet amour sera un bonheur, car vous n'aurez pas à en rougir.

A cette parole, Luizzi eut toutes les peines du monde à ne pas faire la grimace; il se remit dans son fauteuil, s'attendant à une histoire bien romanesque d'où madame de Farkley sortirait blanche comme une colombe. Mais, au lieu de continuer, madame de Farkley s'arrêta soudainement :

— Pas ce soir, Armand, pas ce soir! dit-elle avec un doux

accent, triste et heureux. Demain je vous dirai l'histoire de ma vie : un seul mot suffirait cependant à vous l'expliquer, mais ce mot je n'ai pas le droit de le prononcer encore. A demain !

Luizzi ne la retint pas, il se contenta de répondre avec empressement :

— A demain! Dans quel endroit? — Pas ici, répondit Laura; mais je voiis le ferai dire, car maintenant je ne peux plus rentrer chez vous que baronne de Luizzi.

Armand eut la bonne grâce de ne pas éclater de rire à ce dernier mot, et se contint jusqu'à ce qu'il eût reconduit Laura ; mais, en rentrant dans sa chambre, il ne put s'empêcber de parler tout seul :

— Voici qui est par trop fort, se dit-il, et ma ruse a obtenu un trop beau succès. Madame de Farkley baronne de Luizzi ! 11 faut que je sois un bien grand comédien, ou que cette femme me prenne pour un grand imbécile!

Luizzi en était là de son monologue, lorsqu'il vit le Diable assis dans le fauteuil d'où il avait disparu le matin même, et achevant tranquillement son cigare commencé.

— Ah! te voilà ! lui dit le baron en riant; pourquoi t'es-tu donc enfui ce matin comme si tu t'étais emporté toi-même? — Crois-tu que je ne soi's pas assez ennuyé d'être obligé de perdre mon temps avec toi, pour consentir encore à être en tiers dans une conversation avec un M. de Mareuilles? — Au fait, tu as raison, dit Luizzi, j'oubliais que c'était lui qui t'avait mis en fuite. Et que viens-tu faire ici? — Te dire l'histoire de madame de Fantan, que tu m'as demandée. — Oh! ma foi, dit Luizzi, je n'ai aucune envie de la savoir. Encore des aventures scandaleuses, sans doute? Je m'aperçois que la vie des femmes ne se compose pas d'autre chose; je t'avoue que je commence à en être rassasié. — Baron, reprit le Diable, tu as fait de grandes sottises pour m'avoir forcé à parler quand je ne le voulais pas; prends garde d'en faire une plus grande encore en refusant de m'entendre quand je veux bien être confiant! Regarde, il est une heure : tu as encore une heure pour m'entendre, et une heure pour... — Alons Satan, dit Luizzi en interrompant le Diable, j'ai envie de dormir. D'ailleurs, je n'ai plus besoin d'être désobligeant envers madame de Marignon ; je me soucie fort peu de ce qu'a pu être madame de Fantan; je te prie en conséquence de me laisser en paix.

Satan obéit, et Luizzi se coucha l'âme satisfaite comme un négociant qui a payé ses échéances, ou comme un aumônier (le régiment qui a fait faire la première communion à une douzaine de vieux soldats.

SUITE DU SECOND FAUTEUIL : COnRESPONDAN'CE.

Le lundi au matin, Luizzi, en s'éveillant, reçut la lettre

suivante :

« Armand, « Je suis heureuse d'un bonheur que vous ne pouvez imaginer, heureuse d'avoir retrouvé enfin celui à qui je puis tout dire et qui peut tout s'expliquer de ma vie. Ce bonheur m'emporte, car j'avais juré de ne pas révéler ce secret avant que celui qu'il intéresse autant que moi l'eût permis. Mais, en sortant de chez vous, je me suis senti le cœur si plein d'une douce espérance que je n'ai pu attendre. Je vous écris. Je vous écris une étrange confidence, car je n'y mettrai pas les noms de ceux qu'elle concerne; mais votre cœur, vos souvenirs, vos regrets, je ne veux pas dire vos remords, les devineront. Écoutez-moi donc, Armand, écoutez-moi, vous qui m'avez dit que vous m'aimiez. Vous souvient-il de cette conversation presque folle que nous avons eue hier au bal de l'Opéra, et dans laquelle je vous disais comment une femme qui a une fois oublié ses devoirs peut passer pour les avoir mille fois oubliés? Eh bien! aujourd'hui je vais vous apprendre comment une femme qui n'a jamais fait une faute peut être perdue par un concours inouï de circonstances. »

— Hum! hum! fit Luizzi à cette phrase, voilà qui me semble un assez joli tour d'adresse. Je voudrais seulement que l'histoire que je vais lire ne fût pas une cinquantième édition des œuvres de madame de Farkley. et qu'elle se fût donné la peine d'en composer une inédite à mon intention.

Après cette observation, Luizzi se posa commodément dans son fauteuil, comme un abonné de cabinet de lecture à qui l'on a envoyé la nouvelle, le conte ou le roman à la mode.

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Celle nouvelle, ce conte ou ce roman commençait ainsi : « Vous savez que je suis la fille naturelle de M. le marquis d'Andeli ; je ne l'ai su, moi, que le jour où le malheur m'avait déjà flétrie. Vous ignorez quelle est ma mère, et moi-même je ne sais que son nom. Ma mère était d'une grande famille du Languedoc : elle se maria fort jeune à un homme qui, forcé de suivre les armées, l'abandonna à ellemême. Elle avait une fille ; mais l'amour de cette enfant ne pouvait suffire à cette âme ardente. Elle rencontra le marquis d'Andeli. Le marquis d'Andeli l'aima; elle aima le marquis d'Andeli. A cette époque il occupait une position administrative très brillante dans la ville qu'habitait ma mère. Il perdit cette position et fut forcé de se séparer d'elle six mois avant ma naissance. Ma mère accoucha dans une cabane de paysan, où elle s'était cachée. La femme qui la servait m'emporta et me confia à une autre vieille femme qui m'éleva jusqu'à 1 âge de quinze ans, sans rien me révéler de ma naissance. On disait qu'elle m'avait trouvée sur le seuil de sa porte et qu'elle m'avait recueillie par charité. Je le croyais, et je ne voyais rien qui pùl me faire soupçonner que ce n'était pas la vérité. Ainsi j'avais déjà quinze ans lorsque la première fille de ma mère se maria. Il est inutile que je vous dise comment eHe apprit mon existence ; mais un jour je vis arriver dans ma misérable maison une des plus belles et des plus riches personnes de notre ville. Dans un entretien où je n'appris malheureusement qu'uue partie de la vérité, elle me dit que j'étais la fille d'une personne très-haut placée, qui était de sa famille et dont elle déplorait les erreurs sans pouvoir les condamner. Je ne savais alors ce que c'était qu'une mère et le respect qu'inspire ce nom. Je croyais que l'orgueil seul de son rang empêchait cette femme de me faire connaître la mienne. Jugez quel fut mon élonnement lorsqu'elle ajouta :

« Les égarements de votre mère n'ont pas cessé. Devenue « veuve, elle a déshonoré son veuvage comme son union. « Une autre enfant a été abandonnée par elle ; une autre eu- « faut va vivre dans la misère; une autre enfant va être « livrée à un malheur qui ne trouvera peut-être pas une « pitié pareille à celle qui vous a protégée ; il faut que vous « vous chargiez de cette enfant. C'est votre sœur, donnez- « lui la mère qui lui manque ; je vous fournirai à toutes deux « la fortune que vous n'avez pas. »

'< .T'acceptai, Armand. La première bonne action de ma \ie que j'aie pu faire me valut mon premier malheur. J'avais (juinze ans, j'étais belle; on ne me supposa pas à quinze ans la charité qu'avait eue pour moi une femme de soixante, et parce qu'on ne voulut pas me reconnaître un peu de vertu, on m'accusa d'un crime. J'avais dit que je serais la mère de cette enfant, on m'en fit véritablement la mère.

« Heureusement, un honnête homme qui demeurait dans la maison où j'étais logée savait mieux que personne que la vie que j'avais menée rendait cette faute impossible. Il brava tous les propos tenus sur mon compte et m'honora de son nom. Mon père, qui avait appris enfin mon existence, le paya de ce service, autant qu'un pareil service peut se payer, en m'assurant une dot très-considérable. Je vécus ainsi pendant quelque temps, heureuse et presque considérée, ou plutôt oubliée par la calomnie.

« Un autre événement bien extraordinaire amena ou plutôt prépara mon malheur. Le père de ma jeune sœur, dont j'ignorais le nom, le père de cette enfant que j'aimais comme ma fille, malgré tout ce qu'elle m'avait apporté de chagrins, son père avait jeté autrefois le désordre dans une autre famille que celle de ma mère ; et la noble étrangère qui m'avait déjà confié une orpheline m'apprit qu'un jeune homme, abandonné comme j'avais été abandonnée, comme ma sœur l'avait été, languissait presque dans la misère. Moi, qui savais ce qu'il y a d'horreur dans cette vie isolée qui ne s'appuie à aucune affection, je voulus venir aussi à son secours; je lui ouvris là maison de mon mari, je lui fis une position honorable, je lui donnai une famille. Cette seconde bonne action fut la cause de mon second malheur. Un homme qui eût dû me remercier de ce que j'avais lait, un homme qui eût dû me dire : Merci pour moi de ce que vous avez fait pour cet infortuné ! cet homme jeta inconsidérément des propos trop cruels sur le murmure public, qui déjà me reprochait mon protégé. Une alîreuse plaisanierie lui échappa, et l'orphelin que j'avais sauvé me fut donné pour amant. Mon mari l'apprit; son honneur outragé, sa colère ne demanda aucune explication; il provoqua ce jeune homme et le tua; quel- (jues jours après il était détrompé, et demandait compte au calomniateur de l'honneur de sa femme et du sang qu'il avait versé »

A ce passage de la lettre de madame de Farkley, Luizzi

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demeura confondu. Cela ressemblait si singulièrement à ce qui s'était passé à Toulouse, qu'il sentit un eiïroi soudain s'emparer de lui. Mais en rapprochant les dates, en se rappelant qu'il n'y avait pas deux mois qu'il avait très-imprudemment joué l'honneur de madame Dilois, il se rassura. Puis, comme les méchantes actions ont un art infini pour se trouver des excuses et un art infini pour condamner celles des autres, il se dit à part soi : « Madame de Farkley aura su l'aventure qui m'est arrivée à Toulouse, et la voil.à qui se l'attribue et qui l'encadre dans sa vie passée pour mieux me la faire croire : mais la ruse est trop grossière, et je ne m'y laisserai point prendre. » Délivré de ce petit mouvement d'anxiété, il reprit la lettre et lut ce qui suit :

« Cependant, avant ce fatal duel et dans un premier mouvement d'épouvante, je m'étais retirée vers celle qui m'avait fait connaître ma naissance et le nom de mon père. Dans un premier mouvement de désespoir, j'étais allée lui reprocher de m'avoir amené cette enfant qui m'avait valu toutes mes douleurs ; mais je n'eus rien à lui répondre que des larmes, lorsqu'elle me dit :

« — Cette enfant, c'est votre sœur! cette enfant, c'est... notre sœur! — Notre 'Sœur! lui dis-je. — Oui, reprit-elle, nous sommes toutes trois les enfants d'une mère bien coupable. »

« Sainte et noble martyre, misérable sœur qui n'est plus, ai-je à me plaindre de ce que j'ai souffert, moi, à qui tu dis alors le secret de ta vie? Mais à ce moment je l'ignorais, et je m'écriai :

« — Et qu'est-elle devenue, celle qui nous a ainsi livrées au malheur? — Elle a quitté la France. Je n'ai pas voulu savoir ce qu'elle est devenue. J'ignore sous quel nom elle a caché sa vie, et que Dieu nous garde de l'apprendre jamais ! Mais, reprit-elle, ce que tu ne sais pas, ce qu'il y a de plus affreux encore, c'est que l'homme qui veut te perdre est le frère de cet orphelin que tu as sauvé... »

« Je ne rentrai chez moi que pour savoir qu'il était mort. C'est alors qu'imprudente j'écrivis à ma sœur cette fatale lettre que l'on rendit publique. Je m'étais enfuie de la maison de mon mari, et j'appris qu'il avait trouvé la mort dans son second duel, eu apprenant qu'il savait que j'étais innocente.

« Vous me comprenez maintenant, Armand, vous comprenez celte lettre que Je vous ai écrite et que vous n'avez

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pas reçue, sans doute, puisque vousii'y avez jamais répondu... rai- maintenant cette histoire n'a plus pour vous de mystère, iiest-ce pas? vous devinez tout. Je ne vous rappellerai pas les confidences de ma p.a,uvre sœur; hélas! elle m'avoua 'ont, l'infortunée ! Je ne vous en dirai pas davantage. De

lop douloureux souvenirs se mêleraient à mon récit, et aujourd'hui, Armand, je neveux pas m'abandonner à d'inutiles loeriminations... »

Luizzi se frotta les yeux; il n'était pas bieu sûr qu'il fût '■veillé; il sentait comme une espèce de déraison qui s'eraparail de lui; il était dans l'état d'un homme qui rêve et qui poursuit des ombres qui lui échappent sans cesse; il se leva,

ft promena dans sa chambre, cherchant une explication à ce i|ii'il venait de lire, et obligé de croire ou à sa folie ou à la lulie de la femme qui lui avait écrit. Enfin, pour s'arracher à cet horrible état où sa tête se perdait, il reprit la lecture le cette lettre ; elle continuait ainsi :

'< Je passe à une autre époque de ma vie. Mon père , informé de tous mes malheurs, m'appela près de lui ; il m'emmena eu Italie et me fit épouser M. de Farkley ; il me fit rhanger jusqu'à mon nom de baptême, pour que rien ne rappelât au monde ce que j'avais été et les calomnies dont j'avais été l'objet. Mais à Milan, un homme de notre pays, qui -'appelait Ganguernet , me reconnut : deux jours après on -avait, non pas l'histoire vraie de ma vie, mais l'histoire que les apparences en avaient faite. On m'insulta, on me chassa du monde. Mon mari voulut me défendre, il y périt aussi. Comprenez-vous maintenant qu'une femme dont ou peut dire qu'un amant et deux maris ont péri en duel pour sa mauvaise conduite , ait pu passer pour une femme perdue et être traitée comme telle? Je m'arrête. Ce soir, ce soir, vous viendrez me voir, n'est-ce pas ? Mon père sera là. J'obtiendrai votre pardon , et peut-être consentira-t-il à vous apprendre ce qu'est devenue ma mère. Il m'a dit qu'elle existait et qu'il saurait bien la forcer à protéger désormais la fille qu'elle a perdue.

« Aimez-moi, Luizzi , aimez-moi ; il y a bien des larmes entre nous, et, malgré la promesse de mon père, vous êtes encore ma seule espérance.

« Lalra. »

La tête de Luizzi s'égarait de plus en plus ; il sentait ses idées errer dans son cerveau comme une foule prise de verk

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rise ; il ne pouvait ui les calmer m les réanir, et, dans un mouvemenl de désespoir, il s'écria :

— Oh ! attendre jusque-là, c'est impossible ; j'en deviendrais fou !

Aussitôt et avec un mouvement de rage couvulsive il agita l'infernale sonnette. Le Diable ne parât pas , mais la sonnette de l'appartement de Luizzi sembla lui répondre comme un éclio sinistre. Ce bruit le glaça , et il était resté immobile à sa place , quand madame de Farkley entra dans sa chambre.

— Laura , Laura ! s'écria-t-il , au nom du ciel ! expliquezmoi cette lettre, je sens ma raison qui s'en va... Laura, Laura , qui êtes-vous ? et quel nom avez-vous donc porté daljord ? — Vous me le demandez ? répondit madame de Farkley d'un ton de moquerie élégante ; ah ! c'est pousser trop loin l'oubli de ses torts. — Laura, par grâce ! qui êtesvous ? comment vous appeliez-vous quand cet enfant vous a été remis ? — Je me nommais Sophie. Les enfants de l'adultère n'ont pas deux noms. — Mais quand vous avez été mariée ? — Je m'appelais Sophie Dilois. — Vous ! Mais il y a deux mois à peine... s'écria-t-il. Puis il reprit: Ah! c'est impossible... c'est... ,

— La porte de la chambre de Luizzi s'ouvrit, et son valet de chambre lui remit une lettre. Par un mouvement plus fort que lui , il l'ouvrit , et voici ce qu'il lut : Vous ktes ppjk

d'assister aux convoi , SERVICE ET ENTERREMENT DE MADAME

DE Farkley, qui auront lieu lundi matin... février 182..- Luizzi laissa échapper cette lettre , et se retourna froid e' anéanti vers ce'.ie femme qm était à côté de lui. Il lui sembla qu'elle se fondait dans l'air comme une légère vapeur, et il rencontra sous son regard le visage de Satan armé de ce sourire de feu qui lui avait déjà fait tant de mal. Luizzi dans sa fureur voulut s'élancer vers lui , une force surhumaine le tint cloué à sa place.

— M'expliqueras-tu cet horril)le mystère, Satan? s'écria Armand, suffoquant de rage et de désespoir. — L'explication est bien facile, car c'est une alTaire de dates et de chifl'res, dit le liiable en ricanant. F-n \19o, à l'âge de seize ans, madame de Crancé eut une lille légitime qui s'appelait Luey. En 1800, elle eut une fille adultérine qui s'appelait Sophie. En I8lli, devenue veuve, elle eut une fille naturelle, celle que tu as vue chez Sophie, et à qui tu peux donner toi-même un nom,

LES MKMOIRliS DU DIABLE. Hu,

car elle esl la fille de ion pcrc, le noble liaron de Luizzi....

— (]ette enfant était ma srear ? — F.t Charles était ton frère, autre enfant adultérin alnuidunné par ton père, le vertueux baron de Luizzi. — Mais moi, jai rencontre tous ces êtres vivants il y a deux mois à peine, j'ai vu Sophie il y a deux mois, et je la retrouve aujourd'hui remariée et méconnaissable. Oh ! c'est impossible, te dis-je, tu me trompes. — Mon maître, je ne te trompe pas aujourd'hui, mais je t'ai trompé. — Toi?

— Tu le souviens du premier jour où nous nous sommes vus et où tu te disais si bon ménager de ta vie : pauvre fou qui me l'as livrée une fois ! — Tu en a pris six semaines, m'astu dit. — J'en ai pris sept ans. — Sept ans ? — 11 y a sept ans que Lucy est morte, sept ans que Dilois est mort, sept ans que Charles, ton frère, est mort ; il y a sept ans que lu les as assassinés tous les trois avec une plaisanterie. — ElLaura, Laura? s'écria Luizzi, dont la lête siifTisait à peine à comprendre coup sur coup ces horribles événements. — Laura, repartit le Diable, il n'y a que douze heures qu'elle est morte, assez martyre dans cette vie pour que Dieu même ne puisse pas la poursuivre au delà du tombeau. L'outrage que lu lui as fait hier a porté le dernier coup à ce courage fatigué; elle venait ici te raconter cette vie que tu n'aurais pas comprise ; elle a su pourquoi lu n'étais pas chez toi, et chez qui tu étais allé la sacrifier. Il y a douze heures que tu l'as tuée. — Mais hier au soir, cette femme que j'ai vue là... — C'était moi, reprit le Diable en riant. Une sorte de pitié m'avait pris pour cette femme, et je suis venu jouer la scène qui aurait eu lieu si elle t'eût attendu. Je m'en suis assez bien tiré, ce me semble? — Et celte lettre ? — C'est un autographe de ma main. Tu pourras en mettre un fac-similé dans tes mémoires. — Misérable ! misérable que je suis ! s'écria Luizzi. Que de crimes ! que de crimes ! et je ne puis les réparer ! — Tu le peux, repartit le Diable, en caressant Luizzi de la flamme de ses regards, comme une coquette qui veut persuader un niais ; tu le peux, car il te reste encore deux devoirs d'honnête homme à remplir : le premier, de veiller sur l'enfant de ton père, que la malheureuse Sophie a placée dans un couvent; juge de ce que le monde peut lui réserver de souffrance, par ce qu'ont souffert ses deux sœurs! Le second, de venger Sophie de l'injure que lui ont faite les amies de madame de Marignon, injure qui a été la cause de tout ce qui arrive; mais l'oseras-lu, monmaitre? — Oh ! donne-moi ce pouvoir I s'écria Luizzi parmi

des sanglots et des cris de rage, et je réparerai le mal par le mal; car je vois enfin que le bien m'est défendu. Dis-moi ce que sont ces femmes qui ont si cruelleinonî insulté la malheureuse que j'ai tuée. — Je l'ai dit l'iiistoire de l'une d'elles. — Mais l'autre, l'autre? — L'autre? dit le Diable en se dandinant, celle dont je voulais te raconter l'histoire à uae heure de la nuit lorsque Laura vivait encore, et que je croyais l'avoir intéressé à son sort? — Celle-là, s'écria le baron. — Celle-là, repartit le Diable, dont l'histoire l'eùl fait courir chez Laura pour lui demander grâce, te vouer à la défendre, et la sauver peut-être de son désespoir, si tu avais voulu m'écouter? — Oui! oui! répondit le baron éperdu; parle... parle...

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