‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 24 sur 39 · COMMENT LES FEMMES ONT DES AMANTS · texte numérisé non relu

COMMENT LES FEMMES ONT DES AMANTS

Lorsque Luizzi approcha de l'horloge où il devait retrouver Laura, il fut obligé de percer un groupe assez nombreux de jeunes élégants qui se pressaient autour de deux femmes qui les accablaient de railleries. L'une d'elles se tourna vers lui, c'était madame de Farkley. Elle s'empara rapidement du bras d'Armand et perça le cercle dont elle était entourée. On lui fît place avec cette courtoisie moqueuse qui respecte la femme parce qu'elle est femme, mais qui montre en même temps que le respect ne s'adresse qu'au sexe et non à la personne. Armand et madame de Farkley étaient à peine à quelques pas du groupe, que celle-ci lui dit d'un ton languissant :

-- Vous êtes monsieur de Luizzi, n'est-ce pas? — Oui, Madame. — 'Vous arrivez de Toulouse? — Oui, Madame. —

C'est vous que j"ai eu le plaisir de voir chez madame de Marignon? — Oui, Madame. — Mais savez-vous bien, Monsieur, que vous avez été précédé ici par une réputation colossale?

— Moi, Madame? et à quel titre, mon Dieu? Je suis l'homme le plus obscur de France. — Obscur, parce que vous êtes discret. Monsieur; car il vous est arrivé, dit-on, des aventures qui auraient suffi pour mettre un homrne à la mode, si elles n'étaient datées de Toulouse. — En vérité, Madame, je n'ai aucune envie de me rappeler le passé quand je suis près de vous. — En vérité. Monsieur, vous êtes ingrat envers le passé ; car on m'a assuré qu'il est difficile de rencontrer une personne plus complètement belle que cette pauvre marquise du Val, et une femme plus charmante que la petite marchande. Madame... Madame... comment l'appeliez-vous ?

— Je puis vous jurer que ces souvenirs n'ont rien de bien flatteur, et que, ne fussé-je pas près de vous, je voudrais encore les oublier. — Voilà qui est mal, Monsieur, et en quoi les hommes manquent tout à fait de justice et de générosité. Je ne peilse pas qu'une liaison doive être éternelle; qu'un homme que des intérêts graves, une grande ambition, peuvent entraîner loin d'une femme qu'il a aimée, doive lai garder une inaltérable fidélité, d'amour. C'est impossible. Mais du moment qu'il ne l'aime plus ou qu'il en est séparé, qu'il se fasse son ennemi ou son détracteur, voilà ce qui me semble odieux et méprisable. — Ce sont des crimes dont je ne suis pas coupable, dit Luizzi, et je vous proteste que personne ne professe un plus profond respect pour les deux femmes dont vous venez de parler. — Ah ! voici une autre sorte de ridicule, repartit madame de Faïkley en se jetant doucement en arrière pour s'appuyer ensuite plus doucement sur le bras de Luizzi et lui faire sentir celte fièle élasticité de son corps qui se pliait et se tendait à chaque pas par un mouvement d'un abandon et d'une volupté indicibles. — Que voulezvous dire. Madame? une autre sorte de ridicule? y en a-t-il donc à respecter des femmes qui méritent de l'être?

Madame de Farkley se pencha vers Luizzi de manière à ce que ses deux bras fussent passés dans le sien, el marchant ainsi, la poiU'ine appuyée à son épaule, elle lui dit presque dans l'oreille :

— Vous êtes un enfant, baron.

Celte parole fut prononcée de ce ton de supériorité séduisante qui, dans la bouche d'une femme connue madame de

Fflikley, semble dire à un homme comme Luizzi : « Vous ne savez pas tout ce que vous valez, et vous perdrez mille cliances de réussir parce que vous êtes trop modeste. » Le baron crut devoir le prendre ainsi ; cependant il répondit :

— Je ne comprends pas plus que je sois un enfant que je ne comprenais pourquoi j'étais ridicule. — Ni ridicule ni enfant, si vous le voulez : je vous demande pardon de Texpressiun. Vous n'êtes pas vrai, ou plutôt, vous n'êtes pas naturel. — Il y a une chose que je suis assurément ; c'est bien gauche, car je ne comprends pas davantage. — Eh bien! reprit madame de Farkley en continuant ce manège de coquetterie physique pour ainsi dire, qui consiste dans une attitude de corps, dans des indexions de voix, dans une main ravissante habilement dégantée pour relever une barbe de masque qui découvre des lèvres pleines de volupté jouant sur des dents virginales, dans ces mille petites ruses qui détaillent une fenmie, beauté à beauté, aux yeux d'un homme qui l'examine; eh bien! reprit-elle, je vais m'expliquer tout à fait. Vous avez de l'honneur dans le cœur, monsieur le baron, et personnellement j'aurais à vous remercier de l'intention d'une bonne façon à mon égard, si vous ne vous étiez trompé comme tout le monde sur ce qui est arrivé ce soir : c'est pour cela que j'oserai vous donner, à vous qui êtes encore un assez jeune homme, un conseil que vous ferez bien de suivre. Vous ne savez ni avouer ni nier une femme, et cependant c'est eu cela que consiste tout l'art de savoir vivre avec nous. Je vous prends pour exemple. Je viens de vous parler de deux femmes. Je suppose, car je ne sais rien de ce qui est, je suppose que l'une des deux seulement vous ait appartenu; eh bien! vous m'avez répondu sur l'une et sur l'autre avec la même phrase insignifiante et banale. Si cette phrase a un sens, si elle est vraie, vous faites injure à l'une d'elles en protégeant du même mot celle qui a fait une faute et celle qui n'en a pas fait; si cette phrase est, comme je le disais, insignifiante et banale, vous faites encore injure à celle qui n'a pas été coupable en ne la défendant pas mieux que celle qui l'a été. — Mais si aucune ne l'a été. Madame, que pouvais je l'épondre? — Oh! reprit Laura vivement, ne changeons pas la question :j'ai supposé qu'il y en avait une de coupable ; en ce cas, croyez-vous m'avoir bien répondu? — Oui, Madame, car la discrétion est nue vertu du monde tout au moins. — Et c'est cette vertu

avec laquelle on déshonore presque toutes les femmes. Tout se sait, tout se sait exactement dans de pareilles aventures, Monsieur; mais, lorsqu'on ne peut pas douter d'une intrigue et qu'on voit un homme la nier, les femmes lui en savent gré, et elles ont grand tort; en effet, le lendemain, si cet homme se trouve par hasard dans leurs relations habituelles, il est assez probable qu'on lui supposera une nouvelle intrigue, et, comme ces femmes n'ont pas cru pour une autre les protestations de celte vertu que vous appelez discrétion, on ne croira pas davantage pour elles les mêmes protestations discrètes. — Mais à ce compte. Madame, reprit Luizzi, il faudrait donc à la première question répondre la vérité? Puis, considérant madame de Farkley d'un air impertinent, il ajouta : Il y a des femmes pour qui cette théorie devrait être bien dangereuse. — Oui sait. Monsieur, répondit madame de Farkley sans paraître émue, qui sait quelles sont les femmes qui auraient à redouter cette exacte vérité? Un amant. Monsieur, c'est comme le chiffre 1 posé dans la vie d'une femme ; s'il arrive après lui un fat qui se vante de ce qu'il n'a pas obtenu, le monde pose ce zéro après le chiffre fatal, et le monde lit 10, répèle 10. Soyez sûr. Monsieur, que, dans l'existence d'une femme et en bonne arithmétique galante, un amant et un fat équivalent à dix amants.

Luizzi trouva que madame de Farkley plaidait sa propre cause d'une manière assez directe. Comme il crut pouvoir lui répondre sans trop de détour, il reprit :

— Et sans doute. Madame, vous poussez ce système numérique dans toutes ses conséquences, et vous supposez qu'un second fat équivalant à un second 0, la renommée d'une fenune va de 10 à 100, à 1,000 amants, ainsi de suite, selon le nombre des fats? — Eu vérité ! Monsieur, reprit madame de Farkley, j'en connais qui n'auraient pas eu un jour à donner à ceux qu'on leur prêle, si l'on en faisait une liste exacte; mais il y a encore des fournies plus malheureuses que celles dont je viens de vous parler. — Cela me paraît difficile, dit Luizzi. — J'espère vous le prouver. 11 y a telle femme à qui l'on prêle tous les amants du monde et qui n'en a pas eu un seul. — Pas un seul ! dit Luizzi en finassant sur le mot et en regardant Laura d'un air plein de raillerie. — Pas un seul! monsieur le baron, répondit-elle, pas même vous.

Luizzi demeura assez embarrassé de cette apostrophe, et répondit assez gauchement :

— Je liai jamais eu cette présomption. Madame. — Et vous avez toit; car vous êtes peut-être le seul houime pour lequel on eût bien voulu laisser une fois à la calomnie le droit de n'être que la vérité. — Et sans doute jai fait évanouir maladroitement toute cette bonne volonté? — C'est ce que je ne puis vous dire ce soir, Monsieur, car j'aperçois mon père et il faut que j'aille le rejoindre. — Ne le saurai-je jamais? dit Luizzi. — C'est aujourd'hui samedi; lundi c'est le dernier bal de l'Opéra. Si vous voulez vous trouver ici à la même heure, peut-être aurai-je quelque chose de plus à vous apprendre, à moins que ce que j'ai à dire à mon père ne m'oblige à vous revoir plus tôt.

Madame de Farkley s'éloigna et laissa Luizzi fort embarrassé de ce qu'il venait d'entendre. Avant d'entrer chez lui, il fut l'objet des plaisanteries de tous les élégants dont il était connu. M. de Mareuilles, entre autres, lui dit d'un ton presque de mépris :

— 11 parait, mon cher Armand, que vous avez beaucoup de temps à perdre? — En quoi, s'il vous plaît? répondit le baron. — Deux bals masqués pour madame de Farkley, mon cher, car nous avons entendu votre rendez-vous pour lundi, c'est beaucoup trop en vérité, et vous me paraissez le plus grand niais de la terre si demain vous n'êtes pas chez elle à midi pour vous excuser de ne pas y être à présent.

Luizzi réfléchit un moment ; puis, voulant se tirer de la perplexité où l'avait mis la conversation étrange de cette femme, il regarda Mareuilles d'un aii- sérieux, et lui dit :

— Etes-vous bien sur, monsieur de Mareuilles, de ne pas faire de fatuité pour mon compte, dans ce moment?

M. de Mareuilles se troubla vivement à ces mots de Luizzi; mais le baron ne put savoir si c'était la honte d'être véridiquement accusé de mensonge, ou l'indignation d'en être faussement accusé, qui fit pâlir le fat. Tous les amis de Mareuilles crurent, à ce qu'il paraît, à ce dernier sentiment ; car ils éclatèrent tous de rire en disant à celui-ci :

— Ah ! très-bien! très-bien! ne va pas te fâcher, au moins 1 Luizzi est superbe, parole d'honneur! il croit à la vertu de notre belle Laura, il est capable de l'épouser en troisièmes noces; car vous saurez, mon cher monsieur le baron de Luizzi, qu'elle est déjà veuve de deux maris.

De Mareuilles qui , dans le premier moment, avait paru prêt à répondre à Luizzi par une provocation, prit tout à

coup un air bon homme, et, tendant la main au baron, il lui dit :

— Voyons, mon cher Armand, pas d" enfantillage ! Celle femnie a encore un plus grand tort que celui d'avoir beaucoup d'amants, c'est celui de les compromettre et de les exposer d'une manière indigne. Son premier mari a été tué en duel pour elle; le second de même, et ce n'est point sa faute si beaucoup d'entre nous ne se sont pas coupé la gorge ensemble pour une vertu sur laquelle nous avons eu du moins le bon esprit de nous expliquer avant d'en venir à des extrémités. Du reste, madame de Farkley vous a donné un rendez-vous pour après-demain; après -demain c'est le lundi gras ; eh bien ! si le mardi au matin il vous prend encore fantaisie de vous battre pour elle, ce jour-là je serai à votre disposition, ce jour-là seulement, entendons-nous bien ! car j'aime à faire les choses en leur temps, et je vous déclare que, le mercredi des cendres, les folies du carnaval sont finies pour moi. — Ma foi! répondit Luizzi, mécontent de lui, mécontent de tout le monde, ne sachant véritablement ce qu'il devait penser, et impatient de cette perplexité perpétuelle où il passait sa vie, ma foi, dit-il, je ne vous réponds ni oui ni non : à mardi au matin. — A mardi au matin, dirent tous les jeunes fous en ricanant; nous irons vous demander ù déjeuner, baron, et nous espérons que madame de Farkley daignera nous faire les honneurs de la table.

Tant d'assurance laissa Luizzi confondu. 11 reculait devant l'idée que le monde pût parler avec ce mépris d'une femme qui ne l'aurait pas mériié. 11 rentra chez lui bien décidé encore une fois à ne s'en rapporter qu'à lui-même de l'opinion qu'il devait avoir des autres, et il s'endormit dans cette sage résolution. Mais il était écrit quelque part que de nouveaux incidents le forceraient d'en changer malgré lui. Le lendemain, au moment où il se levait, son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. L'une d'elles était de madame de iMarignon, et le style et le sujet étonnèrent grandement le baron. 'Voici quelle était cette lettre :

« Monsieur,

« Lorsque M. de Mareuilles vous présenta chez moi, il m'en demanda la permission. Le nom que vous portez et la coiisidéralian qui devrait en être l;i suili», ne soni pas, je dois

vous le dire, une autorité suffisante pour que vous ayez cru pouvoir vous dispenser de ce devoir. Assurément, l'artiste que vous avez amené sans m'en prévenir est un homme d'un immense talent; mais il y a des convenances au-dessus de tous les mérites, il y eu a aussi au-dessus de tous les noms, et, quoique le vôtre soit illustre, monsieur le baron, il ne l'est pas assez pour vous affranchir de celles que le monde impose à tous ceux qui cherchent à s'y faire respecter. Je ne m'explique pas davantage. Pardonnez aune femme, qui par son âge pourrait être voire mère, de vous donner des conseils dont votre jeunesse a besoin, et veuillez croire à la sincérité des regrets que j'éprouve de ne plus pouvoir vous compter au nombre des personnes qui veulent bien honorer mon salon de leur présence. »

Lorsque Luizzi lut cette lettre qui lui donnait un congé si formel, il bondit dans son lit, eu poussant les exclamations les plus extravagantes.

— Ah çà, se disait-il, est-ce que je deviens fou ou slupide? qu'est-ce que c'est que ce chanteur que j'ai mené chez madame de Marignon ? En quoi ai-je manqué aux convenances, de façon à me faire chasser (car on me chasse) de chez elle ? Est-ce pour avoir été m'asseoir à côté de madame de Farkley? celte femme est donc une fille publique, et je suis son jouet? c'est se compromettre que de la regarder, que de lui parler? Ah! je veux avoir le cœur net de tout ceci.

Après cette réflexion, il chercha une plume pour répondre à madame de Marignon; mais, au moment où il commençait sa lettre, il se prit à penser que l'impertinence qu'on venait de lui faire méritait une sévère leçon :

— On me fait honte de m'être assis à côté de madame de Farkley, on la chasse et on me chasse; eh bien, pardieu ! je veux apprendre à madame de iMarignon que, lorsqu'on fait son amie intime d'une madame du Bergli et d'une madame de Fantan, on devrait être moins scrupuleuse sur le compte des gens qui se présentent chez vous.

Et se montant sur cette idée, il ajouta encore :

— Et madame de .Marignon elle-même, quelle est-elle? d'où vient-elle? quelle est sa vie? 11 faut que je le sache à l'instant même, et que ce soit elle qui me demande en grâce de lui faire l'honneur de rentrer chez elle.

Et sur ce, Luizzi fit sonner sa sonnette, et le Diable parut aussitôt.

i38 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

— Mons Satan, lui dit le baron, point de préambule, point de réflexion, point de dissertation morale ou immorale; tu vas me raconter tout de suite la fin de l'histoire de madame du Bergh, puis celle de madame de Fantan, puis celle de madamedeMarignon. — Cela fait trois histoires à t'apprendre, trois histoires de femmes! En voilà pour trois semaines au moins, il faut que tu m'accordes un délai. — Non, je veux^ j'exige que tu commences tout de suite, et, puisque le bruit de cette clochette a le don de te faire sentir plus cruellement tes éternelles tortures, je les rendrai si épouvantables que tu obéiras sans délai. Commence donc! — Pour commencer tout de suite, c'est la moindre des choses, mais c'est finir qui est diabolique. Je suis tout prêt à commencer, si tu veux me dire quand tu veux que j'aie fini. Je l'ai demandé trois semaines. — Je ne te donnerai pas trois jours, repartit Luizzi. — Je n'en exige que deux, répondit le Diable. C'est aujourd'hui dimanche, il est midi. Eh bien ! mardi, à pareille heure, quand tu sauras de madame Farkiey ce qu'elle est, à l'heure où tous tes amis viendront ici te demander une explication, tu pourras leur répondre, tu pourras répondre aussi à madame de Marignon, car tu sauras tout ce que tu veux savoir. — Soit ! dit Luizzi; et, puisque ce récit doit être si long, tâche de commencer tout de suit,e. — Je tâcherai surtout de l'abréger, repartit le Diable, et, si tu veux m'y aider, cela le sera facile. — Et comment? — ^ Eu ne m'intenompant pas et en me laissant conter à ma guise. — Soit !

Luizzi était couché, le Diable se mit dans un vaste fauteuil, il tira la sonnette, et dit au valet de chambre de Luizzi :

— Le baron n'est chez lui pour personne, entendez-vous bien? pour personne.

Le valet de chambre se retira. Le Diable, ayant allumé un cigare, se tourna vers Luizzi et lui dit :

SHTK 1)1 l'REMIEK 1 ALTEUIL : UNE AnECTlON.

— As-tu jamais lu Molière? — Satan, Salan! tu abuses de ma patience; je t'ai demandé la fin des aventures de ma-

dame du Bergh. — J'y viens, monsieur le baron, j'y viens. — Sans doute, mais par des détours qui uiennuieront. — Et que tu allonges indéfiniment.

Luizzi contint son impatience, et répondit :

— Parle donc, parle comme tu l'entends ! — Eh bien! dit le Diable, as-tu jamais lu Molière? — Oui, je l'ai lu, lu et relu. — Eh bien! puisque tu l'as lu, lu et relu, as-tu jamais remarqué que ce poète bouffon avait la pensée la plus grave de son époque? as-tu jamais remarqué que cet écrivain, qui a parlé de tout en termes si crus, a été l'âme la plus chaste de son temps? as-tu jamais remarqué que ce moqueur si plaisant a été I3 cœur le plus mélancolique de son siècle? — Oui, oui, oui, oui, dit Luizzi avec emportement et comme s'il eût compris une seule des questions que le Diable venait de lui faire; oui, oui, ajouta-t-il, j'ai remarqué tout cela; mais qu'en veux- tu conclure? — Rien du tout, repartit le Diable; mais je veux te demander encore si tu as remarqué que dans cet auteur à. la pensée grave, à l'âme chaste, au cœur mélancolique, il y a cette phrase dans une pièce appelée le Malade imaginaire : « Monsieur Purgon m'a promis de me faire faire un enfant â ma femme. » — Oui, je connais cette phrase, répondit Luizzi ; mais je ne vois pas... — Tu ne vois rien, repartit le Diable en l'interrompant. Seulement, si jamais, comme tu en as l'intention, tu fais imprimer et publier ces souvenirs, n'oublie pas de mettre en épigraphe cette phrase à l'anecdote que je vais te raconter. — Sur madame du Bergh? dit Luizzi. — Sur madame du Bergh, repartit le Diable. — Enfin! s'écria Luizzi. — Nous y voilà! dit Satan... Or, quand du Bergh fui mort, Nathalie demeura quelque temps en face de ce cadavre, et la première chose qu'elle se demanda, ce fut si elle devait faire â son père la confidence de son crime. Nathalie était une fille beaucoup trop supérieure pour garder longtemps cette incertitude, elle savait le secret de son père, son père ne savait pas le sien; il fut décidé par elle qu'elle se tairait. Pour cela, il lui fallut un courage bien extraordinaire, celui de passer la nuit près de ce cadavre, de le déshabiller, de le mettre dans son lit, et de faire en sorte que , lorsqu'on entra le lendemain dans la chambre, on pùl croire qu'elle avait dormi à ses côtés. D'après ce que je l'ai raconté celte nuU, il ne te paraîtra pas extraordinaire que la mort de du Bergh n'ait pas excité le moindre étonuement et qu'il ait été très-jadiciairement en-

tiO LUS MÉMOIRES DU DIAULE.

terré, sans qu'on se soit occupé autrement de la manière dont il était mort. Firion lui-même n'en eut pas le moindre soupçon et crut au désespoir très-réel de sa fdle; cependant quelque chose l'intriguait, sur quoi il eût bien voulu être éclairé, c'était de savoir si du Bergli était mort seulement de son médecin, ou Lien si une première nuit de noces, si imprudemment olîerle à un moribond, n'avait pas contribué à l'achever. Firion eut bientôt l'explication la plus formelle de son doute.

Le lendemain de la mort de du Bergh, il pénétra dans la chambre de sa fille; celle-ci en avait l'ait fermei- les rideaux, ne voulant point laisser pénétrer jusqu'à elle une lumière qui lui était devenue insupportable depuis qu'elle avait perdu le seul être qu'elle put aimer. Ce fut avec de pareilles phrases qu'elle reçut monsieur son père, et le père les écoutait d'un air de contrition convaincue et y répondait de même, quand Nathalie laissa tomber , au milieu de ses sanglots , cette phrase au moins extraordinaire pour une jeune fille :

« — Si du moins il m'avait laissé un gage de sa tendresse ! Si, après lui, je pouvais aimer dans ce monde un être qui me le rappelât!... »

Le père Firion crut avoir enveloppé de toutes les précautions oratoires possibles la question qu'il voulait faire à sa fille lorsqu'il lui dit dfoucement :

« — Pauvre enfant ! n'as-tu donc pas quelque espérance de voir réaliser ce bonheur? »

rsathalie ne put s'empêcher de regarder son père en face et de lui répondre d'une voix dans laquelle il n'y avait plus ni sanglots, ni larmes, ni lamentations :

« — Non, mon père, non, je n'ai point cette espérance ; mais j'en ai une autre que vous comprendrez mieux que personne, parce que mieux que personne vous savez ce que c'est qu'aimer son enfant. »

Firion était toujours sur ses gardes, car il ne savait jamais jusqu'où pouvaient aller les caprices delà charmante Nathalie. Le ton (lu'elle venait de prendre lui causa un véritable effroi ; cependant il cacha ses senlimeûts et lui répondit le plus paternellement qu'il put:

« — Je suis heureux de savoir qu'il te reste encore une espérance, et je suis peisuadé que celle-ci est dignq de toi, qu'elle est raisonnable et qu'elle ne repose pas sur des utopies de sentiment, qui seraient le bonheur si elles existaient,

LliS MÉMOIRES DU DIABLE. m

mais qui n'existent pas. — Vous avez raison, mon père, reprit Nathalie en redonnant à ses paroles et à son visage toute la sentimentalité possible, oh ! vous avez raison ; je sais maintenant que l'amour est un rêve impossible; je sais que c'est une passion égoïste, cruelle, et dont les infâmes calculs du monde ont altéré la divine essence. Aussi je vous le jure, mon père, j'ai fermé mon cœur à ce vain sentiment. Non, je ne veux plus aimer ni espérer d'être aimée; mais il est une aiïection, plus grande, plus sainte, plus profonde que l'amour, à laquelle je veux vouer ma vie. Mon père, mon père! ajou!a-t-elIe avec des larmes, votre tendresse pour moi m'a éclairée sur la plus puissante des affections : mon père, je veux êlre mère. »

Celle déclaration lit bondir Firion sur sa cliaise, plutôt pour ce qu'elle avait d'extravagant dans la manière dont elle était dite que dans le désir lui-même. 11 se remit un peu de son trouble, puis répondit à sa fille :

« — Eh bien ! mon enfant, quand le temps de ton deuil sera écoulé, ou, si tu le veux absolument, après les dix mois que la loi impose aux veuves avant de leur permettre de se remarier, je te donnerai un nouvel époux : et d'ici là je te chercherai un parti convenable. »

A cette réponse, Nathalie considéra son père d'un air à la fois plein de curiosité et de réflexion, et, du ton d'un client qui demande à son avocat le sens d'un texte de loi qu'il s'imagine avoir découvert le moyen d'éluder, elle dit à Firion :

« — Mais pourquoi, mon père, impose-t-on ce délai aux femmes avant de leur permettre de se remarier? »

Firion parut fort embarrassé de la question. iMais il était de ces hommes qui pensent qu'une femme peut et doit savoir la vie et les obligations que lui impose la loi écrite. Ainsi, après avoir entendu sa lille répondre si nettement à la question qu'il lui avait faite, il crut pouvoir répondre aussi clairement que possible à la question qu'elle venait de lui poser: « — Dans les dix mois (jui suivent la mort d'un mari il peut naître un enfant, quoique ordinairement la grossesse d'une femme ne dure pas plus de neuf mois; cet enfant appartenant au mari décédé, la prévoyance de la loi n'a pas voulu que la femme contractât de nouveaux liens avant qu'elle fût bien sûre de sa position vis-à-vis de la famille qu'elle quitte et de la famille dans laquelle elle va entrer. »

TOAIE I. 14

Nathalie devint toute pensive, pendant que Firion continuait d'un air dégagé :

« — Mais ceci tient à des considérations de fortune, de droits de succession,, à des questions d'état qui seraient Ijeaucoup trop longues à te bien expliquer. — Je vous crois, mon père, dit Nallialie, je vous crois ; de sorte que si je devenais mère d'ici à dix mois, mon enfant serait celui dé M. du Bergli? — Sans doute, dit le père redevenu fort embarrassé. — Légalement parlant? veux-je dire, repartit Natlialie. »

Firion commençait à ne plus comprendre , ou plutôt il commençait à avoir peur de comprendre. 11 chercha donc à détourner la conversation, et dit à Nathalie :

« — Demain nous partons , nous retournons à Paris ; là tu trouveras des hommes dignes de toi , de ta fortune , des hommes qui te mettront dans une position si élevée, que les bonheurs de la vanité remplaceront ceux de lamour auxquels ta veux renoncer. — Mon père, je ne porterai pas d'autre nom que celui du seul homme que j'aie aimé. — Mais alors, dit Firion poussé dans ses derniers retranchements , que veux-tu dire, Nathalie? — Mon père! répondit l'intéressante veuve vierge en tombant aux genoux de son père avec des larmes et des sanglots, mon père, je vous l'ai dit, je veux être mère ! » — Un inceste! s'écria Luizzi. — Mon cher, vous êtesstupide! dit le Diable avec emportement, vous n'avez pas la moindre idée des ressources de la vie ; vous êtes de la littérature de notre époque d'une manière eilrénée, vous faites tout de suite un drame abominable d'une chose qui me paraît très-divertissante. 11 n'y a pas le moindre inceste dans tout ceci. — Eh bien! voyons, dit Luizzi avec impatience, dis-moi le reste de celte conversation. — Le reste de cette conversation, repartit Satan, dura juste les deux minutes que tu viens de me faire perdre par ta sotte interruption, et, comme tu sais qu'entre nous les instants sont précieux, je ne te raconterai pas la fin de cette conversation, je l'en dirai le résultat. — Je t'écoute, repartit le baron, qui celte fois se promit bien de ne pas interrompre, quelque extravagance qu'il plùl au Diable de lui raconter.

Et le Diable reprit :

— Le lendemain de ce jour, le père Firion s'en allait dans les environs de B..., marchant à tra\ ers champs, abordant les paysans qu'il rencontrait et causant amicalement avec eux. Le premier était un homme de quarante-cinq ans, laid

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et rachitique : Firion s'éloigna immédiatement ; le second était gros, court, robuste, mais ignoblement sale et pauvre ; ]e troisième était un vieillard de soixante ans. Firion passa rapidement. Il allait se diriger d'un autre côté, lorsqu'il aperçut un superbe jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui travaillait avec une ardeur qui annonçait une vigueur peu commune et qui chantait; sa voix promettait une poitrine largement déveloi)pée. Après l'avoir considéré en sience, Firion, qui venait de quitter sa fille, s'approcha de lui et lui dit... — Comment! s'écria Luizzi, pris à la gorge par l'outrecuidance de la position, comment! il lui dit... — Vous êtes un iml»écile ! reprit le Diable. Vous oubliez que Firion était un homme d'esprit. Firion dit au beau goujat : « — Mon bon ami, voulez-vous être remplaçant? — Remplaçant de qui? dit le jeune homme. —Remplaçant d'un de mes neveux qui est frappé par la conscription. — Merci, merci! répondit l'autre; je me trouve exempt comme fils de femme veuve, et je n'ai pas envie d'aller faire pour un autre le métier qui m'aurait déplu pour mon propre compte. D'ailleurs, vous trouverez assez de jeunes gens dans le pays disposés à faire votre affaire. — Pardieu! dit Firion, ce sera difficile, parce que mou neveu est un très-beau garçon, et que le gouvernement veut absolument qu'on lui rende des hommes d'une qualité égale à celle des hommes qu'on lui enlève. —Ma foi, dit le goujat en se rengorgeant et en se posant sur la hanche, ce sera difficile comme vous dites, et je crois que ça vous coûtera cher. — Oh ! dit Firion, le prix n'y fait rien; je payerais bien un garçon comme toi mille écus. — .Te crois bien ! dit le paysan en prenant sa bêche et en se remettant au travail : excellente précaution pour écouter sans avoir l'air de vouloir entendre. Je crois bien; il y a une vieille veuve dans le pays qui me reconnaîtrait plus que ça en mariage, si je voulais devenir le remplaçant du défunt'. — Bon! dit Firion, je me suis trompé, ce n'est pas mille écus que je voulais dire, c'est deux mille écus. — Votre neveu a un bon oncle, dit le paysan en se baissant jusqu'à terre et en sifflotant un petit air qui semblait ne pas être de la circonstance. — Trois mille écus! dit Firion. — Ça pourrait bien aller à ce grand rouge qui est de l'autre côté du chemin. — Quatre mille écus ! » dit Firion.

Le paysan se releva sur sa bêche, et dit alors d'un air dont il ne fut plus le maître ;

Mi LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — Qu'est-ce que ça fait quatre mille l'CUS? — Cela fait douze mille francs. — Douze mille francs! c'est un beau denier. Et combien qu'on a de rentes avec douze mille francs? — Six cents francs. — Six cents francs! dit le paysan en réfléchissant et en ayant l'air de calculer. Ça fait-il trois francs cinq sous de rente par jour? — Non. Trois francs cinq sous de rente par jour font à peu près douze cents francs de rente par an, repartit Firion, qui n'avait pas gagné tous ses millions sans avoir une certaine habitude des calculs. — Eh bien ! dit le paysan, trois francs cinq sous de rente par jour, douze cents livres par an, combien faut-il d'argent pour cela? — Vingt-quatre mille francs. — Si vous avez vingt-quatre mille francs, je suis votre homme. — Est-ce dit? — C'est dit. — Alors suis-moi tout de suite chez le médecin. — Qu'est-ce que vous voulez dire avec votre médecin? — Mon bon ami, je ne veux pas acheter chat en poche, et, comme ta seras obligé de passer à la visite du conseil de recrutement, je ne veux pas qu'on te refuse pour quelque vice de conformation que je ne connais pas. — C'est pour ça, dit le manant. Allons, allons, je suis un honnête homme, de cœur et de corps, entendez vous? et je nai rien à cacher, rien du tout. — J'en suis enchanté, dit Firion; allons, viens. »

Et, sans autre explication, Firion emmena le manant devant le médecin le plus célùbrc des eaux.

A ce moment, le Diable s'arrêta et dit à Luizzi:

— Tu ne m'interromps plus. — C'est (lu'il me semble que je comprends, dit Luizzi, et que je n'ai pas besoin de supplément d'explication. — Eh bien ! que comprends-tu? — Mons Satan, répondit Luizzi, il y a de ces choses que le Diable peut raconter ou penser, mais qu'un homme du monde serait fort embarrassé de dire en bons termes. Toutes les choses que tu me racontes sont d'ailleurs si extraordinaires! — Extraordinaires! En quoi? dit le Diable. La seule chose extraordinaire, c'est que cela ne se passe pas toujours ainsi; c'est qu'un père de famille ne prenne pas pour sa OUe les précautions que l'État prend pour ses régiments. Tu me rappelles à ce propos une pièce du plus honnête homme de votre littérature, jouée il y a quelques mois *. 11 a voulu mettre une scène pareille au théâtre; tous les bégueules du parterre ont outrageusement silTlé la scène comme immorale. J'ai dit tous, car,

* I.p l'ini.r HotiliKiinDr. do M. Loniorrior.

LKS MÉMOIRES DU DiAr.LE. :?ir.

en tair do liégneulisme, los femmes ne passent qu'après les lionnnes. Eli liien ! sur les trois ou quatre cents iinhiiciles qui ont été révoltés de ce qu'un père s'occupait de tout ce qu'était son futur gendre, il y en avait assurément cent cinquante qui ne se fussent pas tirés avec autant d'iionneur que le beau goujat de Firion de la visite médicale qu'on lui fit subir. — Tout cela, dit Luizzi, me parait très-joli; mais le dénoùment me semble difficile à amener, surtout avec mademoiselle Nathalie. — C'est surtout avec mademoiselle Nathalie que le dénoùment était la chose du monde la plus facile. 11 n'y a rien de tel que de bien s'entendre avec soi-même sur ce qu'on veut. Je t'ai déjà dit que les femmes ont le tort de ne pas être franches avec les hommes; elles ont, de plus, le tort de ne pas être franches avec elles-mêmes. Elles poussent la prétention de la finesse jusqu'à vouloir se tromper, et il y en a qui, après avoir fait tous les préparatifs de leur chute, finissent par se persuader qu'elles ont été surprises,

— .Te suis assez de ton avis, dit le baron, mais je ne comprends pas davantage comment, en pareille circonstance, une fille comme Nathalie pouvait faire les préparatifs de sa chute.

— Mon bon ami, dit le Diable d'un air de mépris, tu n'es pas même capable de faire un opéra-comique. Il y a mille moyens très-simples et mille moyens très-ingénieux d'arriver à un pareil but. — Peut-être, dit Luizzi; mais, si les obstacles ne venaient point de la pudeur de la femme, ils pouvaient naître de la retenue du paysan. Il s'agissait, ce me semble, de faire comprendre à ce malotru qu'il pouvait plaire à une femme dont le père l'achetait vingt-quatre mille francs, et pouvait consoler une veuve qui avait perdu son mari la veille. Crois-tu cela très-aisé? — La question posée dans ces termes, reprit le Diable, eût été une question difficile à résoudre, je le conçois. Les gens de bas étage ont pour les femmes d'un certain rang un mépris et un respect également bêtes; ils croient volontiers qu'elles ont pour amants tous les hommes de leur monde qui ont le droit d'entrer chez elles, et, en conséquence, il n'est mauvais propos qu'ils ne tiennent sur leur compte. Mais, d'un autre côté, ils ne sauraient s'imaginer que les faiblesses de ces femmes puissent descendre jusqu'à des gens de leur espèce, et, sous ce rapport, il faut qu'elles se donnent ou plutôt qu'elles s'otfrent do la manière la plus formelle, pour qu'ils osent comprendre qu'elles veulent leur appartenir. Sous ce point de vue donc,

la chose eût été fort difficile à conclure. Mais il se trouva, dans une petite habitation isolée où Firion conduisit le manant en sortant de chez le médecin, une jolie servante, vive, accorte, qui fil les honneurs de la maison au nouveau venu, et qui lui laissa voir assez adroitement que la ehambre où elle demeurait n'était pas loin de celle qu'on avait destinée au remplaçant. — Quoi ! dit Luizzi , Nathalie joua un pareil rôle ! cette femme se dégrada au point d'exciter par des coquetteries l'amour d'un goujat ? — Mon cher haron, reprit le Diable, vous avez la rage des sottes explications. Je vous préviens que c'est un énorme ridicule que celui de saisir au passage une phrase ou un récit pour les faire finir d'une façon toute contraire à la vérité. Il y a beaucoup de gens dans le monde qui ont celte funeste habitude. Je ne sais comment les autres s'en arrangent ; mais ils me font l'effet de ces goujats qui mettent les doigts dans votre plat et qui mordent dans votre pain ou dans votre pêche, et qui enlèvent ensuite le morceau entamé en disant : « Ah ! ce n'était pas à moi, reprenez votre bien, ce qui en reste est bon, vous pouvez l'achever. » Délie-toi de ce penchant, il peut être mortel. 11 y a tel homme qui ne te pardonnera jamais de lui avoir ravi l'effet d'un bon mot. Du reste, s'il y a quelque chose de piquant ou plutôt d'inusité dans le fait de mademoiselle Firion, ce n'est pas d'avoir eu un amant le lendemain de la mort de son mari : l'histoire de la matrone d'Kphèse est contemporaine des livres saints , et l'humanité est faite de la même chair depuis qu'elle existe. Ce qui rend l'aventure de mademoiselle Firion assez exceptionnelle, c'est qu'elle ne connaît pas, c'est qu'elle n'a jamais vu, c'est qu'elle najamais voulu ni voir ni connaître celui qui devait lui donner la plus sainte et la plus forte des affections, l'amour d'une mère pour son eniant. — Hein? fit Luizzi. — Oui, mon cher, repartit le Diable. Quand la jeune servante eut suffisamment fait comprendre au paysan que les beaux garçons étaient faits pour les belles filles, Firion trouva moyen, quand la nuit fut venue, de le taire promener durant une heure loin de la maison. Pendant ce temps, une voiture en partit et une autre y arriva ; puis , quand le paysan revint, Firion veillait seul, la petite était rentrée chez elle. Puis Firion se retira en recommandant au grand gaillard daller dormir dans sa chambre. Ce ne fut point dans sa chambre qu'il alla : il ne se trompa point de porte, il retrouva

cpllo do la jolie servante, et pénétra dans sa chambre au milieu d'une obscurité profonde. — Et Natbalie était là? dit Luizzi avec une manière d'étonnement et d'indignation trèsrespectables. — Qui peut dire que c'était Nathalie? repartit le Diable. Ce n'est pas le soujat, assurément, qui sortit avant le jour de la chambre, et qui fut envoyé le lendemain matin à vingt lieues de là par Firion. — Si ce n'est le goujat, dit Luizzi, c'est du moins Firion? — Il est mort. — C'est Nathalie elle-même, n'est-ce pas? — 11 y a encore autre chose, dit le Diable, c'est l'inscription faite, neuf mois et deux jours après la mort du baron du Bergh, sur les registres de l'état civil du troisième arrondissement de la ville de Paris, et constatant la naissance légale de M. Anatole-Isidore du Bergh, ce charmant petit jeune homme que les imbéciles qui ont eu l'avantage de connaître feu le baron du Bergh disent ressembler prodigieusement à monsieur son père. — Ainsi, dit Luizzi, celte femme a été... — Cette femme, répondit le Diable, a été ce que j'avais dit, empoisonneuse et adultère ; car l'adultère consiste surtout à introduire des enfants étrangers dans la famille de son mari vivant, mais il me semble encore plus original de les introduire dans la famille de son mari mort. C'est de l'aduitère posthume, quelque chose de neuf. — Et personne au monde ne peut lui jeter ses crimes au visage et lui en faire reproche? dit Luizzi. — Personne, si ce n'est toi, et je te laisse à juger si tu es en mesure de le faire ! — Et... dit Luizzi, elle n'a pas eu d'autres caprices?

— Pas d'autres. — Mais c'est une aventure imppossible !

— Un cœur froid, un esprit froid et un corps froid sufTiront à te l'expliquer. Si Nathalie fût née à une autre époque, ou si elle eût été sérieusement élevée, il est probable quelle eût fait ou l'une de ces abbesses sèches et rigides qui ont poussé jusqu'à un despotisme barbare le respect d'une vertu que la nature leur avait rendue très-facile, ou une de ces vieilles filles vertueuses qui appartiennent à la classe des femmes comme les sourds et muets à l'humanité : elles n'ont pas plus l'idée de l'amour que les sourds n'ont l'idée du son. Seulement, comme ceux-ci, elles voient qu'il existe; les intelligences qu'il établit entre deux amants leur appaiaissent comme les intelligences établies par la voix apparaissent aux sourds; et, comme rien ne peut faire comprendre ni aux uns ni aux autres ce sens qui leur manque, ils deviennent euvieux de ceux qui le possèdent. C'est ce qui fait que les

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vieilles filles el les sourds et mnels sont presque toujours soupçonneux, médisanls et impiloyahles. Dans toute ta vie, baron, méfie-toi des êtres incomplets : il n'y a que ceux-là de véritablement méchants.

PETITE LMAMIE.

Comme Luizzi allait répondre à cette nouvelle théorie du Diable, son valet de chambre entra et lui remit un billet en même temps qu'il lui annonça M. de Mareuiiles. Avant que Luizzi eût pu rappeler au valet de chambre Tordre qu'il lui avait donné de ne laisser entrer personne, le dandy parut sur le seuil de la porte de la chambre à coucher, et, montrant du bout de sa canne le billet que Luizzi n'avait pas encore ouvert, il s'écria en riant :

— .Te parie que c'est de Laura? — Je ne le crois pas, dit Luizzi avec humeur, car il me semble que je connais cctîe écriture, et jamais je n'ai reçu de lettre de madame de Farkley.

En ramenant son regard de la porte de sa chambre à sou lit, Luizzi s'aperçut que le fauteuil occupé un instant auparavant par le Diable était vide.

— Eh bien! où est-il? s'écria le baron dans un premier mouvement de surprise. — Qui ça? dit Mareuilles. — Mais, repartit Luizzi, à qui un nom propre ne venait pas suffisamment vite pour remplacer celui qu'il n'osait prononcer ; mais ce monsieur qui était là tout à l'heure. — Ah çà ! vous devenez fou, repartit le dandy, je n'ai vu personne. Du reste, je vous demande pardon de vous déranger si malin; mais hier, après votre départ de l'Opéra, j'ai été informé de la résolution de madame de .Marignomà votre égard, et je viens vous en parler. Je ne veux pas vous faire de sermon, mon cher ami, parce qu'entre jeunes gens cela n'a pas le sens commun; mais, en vérité, vous m'avez compromis d'une façon tres-peu obligeante. Vous savez à quel titre je suis reçu chez madame de Marignon ; vous savez que sa fille est un parti IrOs-considérable, et auijuel ma famille a songf- depuis

lonc^ipmpf? pour moi : je mets tonte la discrétion possilile dans mes frdies de jeune lionune, pour que tout cela ne me nuise pas; vous avouerez donc qu'il est insupportable d'être compromis pour celles des autres. — Ma foi ! mon cher monsieur de Mareuilles, reprit Luizzi, je suis charmé que cela vous ait déplu; car j'ai reçu de madame de .Marignon un billet qu'une femme sans mari et sans fils pouvait seule écrire. Si, en votre qualité de futur gendre, il vous plait de prendre la responsabilité de son insolence, vous me rendrez un véritable service. — Qu'à cela ne tienne, répondit M. de Mareuilles, sans préjudice de ce que nous nous sommes promis pour mardi! — C'est trop juste, reprit Luizzi; et, comme je crois qu'il y a autant de folie à se battre pour le respect qu'on doit au monde de madame de Marignon que pour la foi que je puis avoir en madame de Farkley, vous trouverez bon que •ce soit demain un jour de carnaval. — Vous faites de l'esprit, monsieur Luizzi! repartit M. de Mareuilles d'un ton de dédain. — Et vous de la fatuité, repartit le baron. — Pas tant que vous, dit Mareuilles eu riant ; car vous avez celle de croire qu'une femme qui vous écrit le lendemain du jour où elle vous a vu pour la première fois n'a pas pu en faire autant pour moi et beaucoup d'autres. — .Mais ce billet n'est pas de madame de Farkley, repondit Luizzi, qui croyait de plus en plus en reconnaître l'écriture. — Eh bien! dit Mareuilles, si cela n'est pas, j'aurai eu tort une fois par hasard. Pourtant je suis tellement sur du conlraire, que je m'engage à lui en faire des excuses si je me suis trompé. Mais, s'il est de madame de Farkley, je vous donnerai un conseil d'ami, c'est de ne pas faire de tout ceci un scandale sérieux et sanglant, de venir chez madame de Marignon lui témoigner vos regrets de tout ce qui est arrivé, et de ne pas vous exposer à vous faire montrer au doigt pour une femme qui n'en vaut pas la peine.

Luizzi ne répondit pas, mais il brisa le cachet avec impatience et courut à la signature : c'était celle de madame de Farkley.

Il est difïicile d'exprimer le sentiment de dépit et de douleur qui s'empara de Luizzi à cette vue. S'il eût mieux connu les sentiments intimes (ui cœur d'un homme, il eût compris que cette femme ne lui était pas indilîéiente, par le chagrin qu'il éprouva de lui voir justifier la mauvaise opinion qu'on avait d'elle. Il lut le billet, qui était ainsi conçu :

« Monsieur,

« Je crains de ne pouvoir me rendre au rendez-vous que je vous ai donné pour deraain au bal de l'Opéra; si vous tenez àrexpUcaiion des derniers mots que je vous ai dits, je puis maintenant vous la donner; veuillez m'attendre ce soir chez vous, j'y serai ce soir à dix heures.

Luizzi demeura confondu , et, dans l'étonnement où le plongea l'impudeur de cette femme, il passa silencieusement le billet à de Mareuilles, qui partit aussitôt d'un grand éclat de rire.

— Ceci passe toute croyance ! s'écria-t-il. Mais tenez , si vous voulez m'en croire, vous ne resterez pas chez vous, vous viendrez ce soir chez madame de Marignon. Je saurai bien lui apprendre tout doucement le sacrifice que vous lui faites : elle vous saura bon gré, et tout vous sera pardonné. — Vous avez raison, dit Luizzi, quoiqu'il m'en coiite de ne pas apprendre à madame de Farkley que je ne suis point sa dupe, et quoique je regrette de ne pas lui donner la leçon qu'elle mérite. — La meilleure et la plus cruelle, repartit de Mareuilles, c'est de lui répondre que vous l'attendez, et de ne pas l'attendre.

Luizzi crut devoir suivre la moitié de ce conseil, en se réservant, suivant ses idées du soir, de suivre ou de ne pas suivre l'autre moitié ; c'est-à-dire qu'il commença par répondre qu'il attendrait madame de Farkley chez lui. Le soir venu, Luizzi avait oublié son ressentiment. 11 se rappelait cette femme de l'Opéra, si suave et si gracieuse; il se faisait un reproche de sacrifier à de vaines considérations du monde quelques heures d'un plaisir qu'il supposait devoir être trèspiquant. Luizzi était un de ces êtres destinés à avoir une vie très-agitée au milieu des aventures les plus ordinaires. Ces gens-là font do la moindre décision une matière à combats intérieurs. Ils balancent aussi longtemps à passer le ruisseau de la rue que César à franchir le Kubicon, et, parce qu'ils se sont fort intéressés à ce débat avec eux-mêmes, ils pensent avoir fait une chose très-intéressante. Ainsi le baron passa deux heures à plaider devant lui-même la cause de son plaisir contre la considération.

Quant à la réputation de madame de Farkley, il n'y pensa pas le moins du monde. Ajouter une aventure scandaleuse de plus à toutes les aventures scandaleuses de Laura ne lui sem-

LES MEMOIRES DU DIABLE. 2'6i

blait pas un grand crime. La seule chose qu'il regretta d'elle, c'était l'amusement de sa défaite. Dans tous les combats qu i! eut à supporter en ce grand jour, il n'y eut que l'égoïsme d'engagé contre la vanité. Cependant il triompha de ses regrets, mais seulement parce qu'il imagina qu'il y avait bien plus de fanfare à faire à n'avoir pas eu cette femme qaà l'avoir eue. A neuf heures trois quarts il sortit de chez lui; et, comme dix heures sonnaient, on annonça monsieur le baron Luizzi chez madame de Marignon.

Il est impossible de rendre l'etîetque produisit son entrée à cette heure : tous les regards se portèrent d'abord sur la pendule, et saluèrent ensuite Luizzi de l'applaudissement le plus flatteur. Toutes les femmes l'accueillirent avec une grâce et des prévenances inouïes. Madame du Bergh poussa l'admiration pour ce trait d'héroïsme jusqu'à lui présenter son fds, M. Anatole du Bergh. Madame de Marignon tendit la main au baron, et lui demanda presque pardon de la lettre qu'elle lui avait écrite. Mademoiselle de Marignon, quijamais n'avait adressé la parole a Luizzi, le consulta avec une familiarité charmante sur de nouveaux albums qu'on lui avait envoyés. Quant à madame de Fantan , elle engagea Luizzi à vouloir bien l'honorer de ses visites. Cette invitation calma un peu l'humeur de M. de Mareuiiles, épouvanté du succès qu'il avait ménagé à son ami Luizzi; il en prit occasion pour lui dire tout bas :

— Mademoiselle de Fantan ;est une très-jeune personne qui est fort belle et qui sera fort riche; prenez bonne note de ceci.

L'enivrement de Luizzi fut tel, que deux heures s'écoulèrent pour lui sans qu'il sentit autre chose que la joie de son succès; jamais il ne porta plus haut la télé et la parole. Durant ces deux heures, il fut véritablement le roi de la conversation chez madame de Marignon; il eut de la verve, de l'esprit, des mots heureux, et à minuit il quitta, superbe, triomphant, et plein de bonne opinion de lui-mêm.'. ce salon dont la veille il était sorti presque furtivement et avec un remords. C'est que la veille il avait tenté de lutter avec le monde pour une femme que le monde avait réprouvée, et que ce soir-là il venait délivrer cette femme au monde avec une honte de plus. Ceci explique peut-être pourquoi l'homme est un méchant animal, comme dit Molière. Les quelques minutes qui séparaient la demeure de Luizzi de celle de madame de Mari-

2H-2 LES MÉiMOlRES DU DIABLE.

iinon ne suffirent pas pour dégriser le baron de son délire, et jamais il n'avait jeté ses gants, son chapeau et son manteau avec plus d'aisance et de bonne grâce que ce soir-là. Luizzi n'était pas un homme à laire de la fatuité vis-à-vis d'un valet; mais il était tellement gonflé de lui-même en ce moment, que ce fut d'un ion tout à fait parlicuhcr et extravagant qu'il s'écria :

— Est-ce qu'il est venu quelqu'un ce soii"? — Oui, monsieur le baron, répondit le valei de chambre ; une dame. — C'est vrai, dit Luizzi, d'un air élonué, je l'avais oubliée, je, ne comprends pas comment je l'ai oubliée. Et qu'est-ce qu'elle a dit? — Elle a dit qu'elle attendrait le retour de monsieur le baron.— Ah ! fit Luizzi, dont cetie nouvelle changeasubitement le ton et l'assurance. Et combien de temps a-t-elle attendu? — Mais, monsieur le baron, elle a attendu jusqu'à présent, dit le domestique; elle est dans votre chambre. — Dans ma chambre? reprit Luizzi. — Oui, monsieur le baron; je vais aller la prévenir que vous êtes rentré. — C'est inutile, dit Luizzi avec humeur; laissez-moi, et vous ne viendrez que lorsque je vous sonnerai.

Aussitôt Luizzi entra dans sa chambre.

SECOND l'AUlTUn. : Qll LA VOIDRA, L'aLKA.

Le sentiment qui dominait le cœur du baron, quand il ouvrit la porte, était un mélange assez incohérent de colère, de surprise et de dépit. Cette femme venait de lui gcàler le succès (|u'il avait obtenu chez madame de Marignon, et il était probable (pi'clle n'était pas restée pour la même raison qui l'a- \ait lait venir. Luizzi s'attendait tout au moins à une scène; il lut donc bien étomié lorsqu'au lieu d'une fcnmie irritée, comme il avait supposé que devait être madame de Farkiey, il trouva une femme toute en pleurs, et qui, lorsqu'il s'approcha d'elle, joignit les mains et lui dit d'im ton désespéré :

— Oh! Monsieur! Monsieur! il vous était réservé de me frapper de mon dernier maliieur! — Moi! .Madame? reprit

Luizzi d'un air fort dégagé, je ne sais en vérité ce que vous voulez dire ni de quel malheur vous voulez me parler.

Madame de Faïkley considéra Luizzi d'un air de stupéfaction, et lui dit plus paisibleuient :

— Regardez-moi bien. Monsieur. Me reconnaissez-vous? — Je vous reconnais. Madame , pour une femme fort belle, que j'ai vue hier chez madame de Marignon, que j'ai retrouvée à l'Opéra, et que je n'espérais pas avoir le bonheur de recevoir chez moi ce soir. — Alors, reprit Laura, quel a été le motif qui vous a fait asseoir près de moi chez madame de Marignon ?

Luizzi baissa les yeux modestement, et répondit avec l'humble impertinence d'un homme qui craint de se vanter d'un succès :

— Mais, Madame, il ne doit pas vous sembler extraordinaire de voir.... qui que ce soit, chercher à vous connaître.

A celte réponse, la figure de madame de Farkley se décomposa, une pâleur subite la couvrit. Elle répondit d'une voix altérée :

— Je vous comprends, Monsieur, il ne doit pas me paraître extraordinaire que... qui que ce soit prétende devenir mon amant... — Oh ! Madame ! — C'était voire pensée, Monsieur, reprit madame de Farkley, qui contenait mal au fond de ses yeux les larmes prêtes à couler, et au fond de sa voix les sanglots prêts à éclater.

Et tout aussitôt, par un violent mouvement nerveux, il sembla que Laura se rendit maîtresse de cette émotion. Elle reprit d'une voix qui affectait une gaieté pénible :

— C'était votre pensée. Monsieur ; mais je ne crois pas que vous en ayez mesuré toute l'audace. Devenir l'amant d'une femme comme moi, savez-vous que c'est bien dangereux? — Je ne suis pas moins brave qu'un autre, répondit Luizzi avec un sourire plein d'une suprême impertinence.— Vous croyez? reprit madame de Farkley. Eh bien ! n)oi. je vous jure, Mousieur, qoe vous auriez peur si j'acceptais vos hommages. — Veuillez essayer mou courage, dit Luizzi, et vous verrez ce dont il est capable. — Eh bien ! dit madame de Farkley en se levant, je serai votre maîtresse. Monsieur; mais auparavant, il faut que vous sachiez bien ce que vous soupçonnez déjcà sans doute, c'est que je suis une femme perdue. — Qui dit cela? reprit Luizzi en essayant de calmer l'agitation de

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