‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 27 sur 39 · LES BONS DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

LES BONS DOMESTIQUES

Luizzi resta évanoui pendant trente-six jours. C'était beaucoup, sans manger. Aussi le premier sentiment qu'il éprouva, quand il revint à lui, fut un terrible appétit. Il voulut sonner, mais il ne put remuer ni bras ni jambes. « Allons, se dit-il, encore une chute; il me semble cependant que je ne me suis uas jeté par la fenêtre comme la première fois ; ce ne doit

r\ro qu'un engourdissement général. » Le baron tenta un nou- \ eau mouvement et saperçut alors qu'on l'avait solidement attaché dans son lit. Il appela d'une voix faible , mais personne ne parut. Seulement une femme assise à sou chevet, et (|ui trempait une belle croûte de pain dans un grand verre de \in sucré, se leva doucement, le regarda, avala une bouchée de son pain, une gorgée de son vin, et se rassit tranquiilemeni; elle posa sou verre à côlé d'elle, prit un volume de loman, et se mit à lire enmarmotant chaque phrase. Armand se serait bien frotté les yeux pour s'assurer qu'il était complétementéve'!lé,mais, selon l'expression de la bonne femme au pain et au vin, il était lier met iquement lié.

— Pierre! Louis! s'écria le baron; Louis ! Pierre ! Quelques éclats de rire, accompagnés d'un bruit de verres,

répondirent seuls au baron.

— Louis! Pierre!... canaille! quelqu'un! hé! reprit Luizzi avec une nouvelle violence. — Dieu, qu'il est embêtant ! murmura la femme.

Et sans se déranger elle prit une énorme éponge qui trempait dans un seau d'eau glacée, et l'appliqua vigoureusement sur la figure d'Armand. Le remède opéra ; il fit réfléchir le Iiaron. « Bon, se dit-il, j'ai été malade, j'ai eu sans doute une fièvre cérébrale; mais je dois être complètement guéri, car je ne me sens qu'un peu de lassitude dans le corps, et point de gêne dans les idées. Je me rappelle parfaitement tout ce qui m'est arrivé, je le raconterais d'un bout à l'autre. » Et comptant ses souvenirs en lui-même, comme un mendiant qui compte sa fortune sur ses doigts, il se laissa aller à parler tout haut.

— Je me souviens très-bien : madame de Fantan, c'est madame de Crancé ; Laura, madame Dilois ; elle est morte, la malheureuse, je l'ai tuée!... Oh! Satan! Satan! — Allons, marmota la garde, voilà que ça lui reprend ; est-il tannant !

Elle appela à son tour :

— Monsieur Pierre! monsieur Pierre I

Pierre parut enveloppé dans la robe de chambre de son maître, et trempant un biscuit de Reims dans un verre devin de Champagne.

— Qu'est-ce qu'il y a, madame Humbert? répondit-il en chancelant et en balbutiant. — Il y a qu'il faut envoyer chercher des sangsues. iM. Crostencoupe m'a bien recommandé, si le délire revenait, d'en appliquer soixante-dix sur l'eslo-

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iiiae, et en mémo temps de renouveler le sinapisp aux intérieurs des cuisses et sur la plante des pieds. — En fait-il, le docteur, en fait-il des consommations de sangsues et de graine de moutarde ! dit le valet de chambre. Le baron fait bien d'avoir de la monnaie, le docteur Crosiencoupe est homme à lui manger son héritage en mémoires d'apothicaire.

— La santé ne peut pas se payer trop cher, monsieur Pierre, c'est le premier des biens de la terre, reprit madame Humbert. — C'est égal, j'aimerais mieux être malade toute ma vie que de payer trente sous une méchante sangsue. — On voit bien que c'est M. Crostencoupe qui fait les mémoires. A ma dernière maladie d'homme seul, je ne les ai comptées que treize sous pièce. C'est vrai que le défunt n'était qu'un courtier marron qui n'avait fait que trois faillites. — 11 parait qu'il y a eu du beurre ? — Pas si gras, monsieur Pierre ! il n'y avait pas de quoi se relichertant les babouines. — 11 me semble que le baron est plus tranquille. Est-ce que vous ne pourriez pas lui épargner les sangsues ? — De quoi ! Je vous dis qu'il a le délire ; il a recommencé ses contes sur ces dames, vous savez? D'ailleurs, ce qui est acheté est acheté. Je ne peux pas priver le pharmacien de sa vente. — C'est pas la bourse du baron quç je vous dis d'épargner, c'est sa peau. 11 a le ventre et l'estomac grêlés comme une vieille écumoire. On dirait qu'il a eu une petite vérole de sangsues. Mettez-les sur le compte, mais ne les lui mettez pas sur le ventre. — On va vous suivre votre ordonnance tout de suite, monsieur Pierre. Avec ça que M. Crostencoupe ne s'en apercevrait pas demain! il chercherait les trous, il lui faut son compte de trous à cet homme. A propos de ça, prenez une centaine de sangsues au lieu de soixante-dix, parce qu'il y en a toujours quelques-unes qui ne mordent pas... — Et que vous emportez chez vous, madame Humbert, pour les repasser aux pratiques? — Tiens? est-ce que vous voulez que je les laisse se promener ici la canne à la main? — Dites dune, madame Humbert, une idée! — Qu'est-ce qu'il y a?

— Vous qui avez beaucoup pratiqué le malade, avez-vous jamais vu des sangsues se faire l'amour? — Voulez-vous vous taire, grosse bête! dit madame Humbert en prudiliant sa voix. Allez me chercher ce que je vous demande, et envoyezmoi, avec, un petit verre de vin et un biscuit : je me sens l'estomac dans le dos et dans les talons. — Voulez-vous du Champagne? — Merci, je hais la mousse, ça m'acidule l'es-

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loniac. Donnez-moi toujours du même/— Du bordeaux? — Oui, du bordeaux. — Vous avez là un drôle de goût! c'est iui vin de coco qui endort.— A propos de ça, n'oubliez pas mou café. Je me sens tout endormaiilée. — C'est bon, c'est lion ; on va vous donner ce (ju'il vous faut. Je vas vous apiH)iter (out ça ici moi-même. Louis ira chez le pharmacien. — Le cocher? il n'a pas dégrisé depuis à ce matin. — Bon, c'est comme ça qu'il faut le prendre; puisqu'il ne conduit jamais si bien que quand il est ivre-mort, il se mènera bien luimême quand il n'a qu'une petite pointe. — Le vin ne vous fait pas de tort non plus; vous êtes aimable tout de même

— Moi, est-ce que je suis gris? — Pas du tout; vous avez des yeux qui brillent comme des portes cochères. — C'est pour mieux vous voir, madame Humbert, dit le valet de chambre en s'approchant de la garde-malade, qui, contre la coutume, n'était ni trop vieille ni trop laide, qui avait trente ans et de rembonpoinl. C'était mieux que ne méritait M. Pierre.

— Hé bien ! hé bien ! monsieur Pierre, vous avez le vin trop tendre. — Ah! si vous vouliez l'être un peu! — Et M. Humbert, qu'est-ce qu'il dirait? — Tiens! il y a donc un M. Humbert? — Piail-il, s'il vous i)lait? s'il y en a un! où croyezvous donc que j'ai pris mon nom de madame Humbert? dans Palmanacli, peut-être, ou dans la hotle d'un chiffonnier? — Ne vous fâchez pas : il y a tant de madames sans monsieur !

— C'est possible, mais je ne suis pas de la catêorie : entendez- ^vous, monsieur Pierre? — Est-ce que ça empêche quelque 'chose, madame Humbert? s'écria Pierre. — "Voulez-vous

m'aller chercher mes sangsues , vilain rougeot ! que si vous recommencez à me prendre comme ça, je vous eu mets une sur le bout du nez. —Au fait, ça les changerait et vous aussi.

— Ne dites donc pas de bêtises. — J'aimerais mieux en faire.

— Drôle! s'écria Luizzi d'une voix irritée.

Ce mot arrêta soudainement les entreprises amoureuses du valet de chambre. Il resta tout interdit, puis il se mit à rire en disant :

— Suis-je bête ! j'oublie qu'il est fou. — Il a plus de bon sens que vous. Tenez, voilà minuit qui sonne, le pharmacien sera fermé , et je n'aurai pas mes sangsues. — On y va et on revient, répondit Pierre.

Et il sortit en envoyant des doigts un tendre baiser à madame Humbert.

— Hum ! grand landore, murmura la garde-malade ; si je

voulais un amoureux, il serait un peu plus actif que toi. Cette réflexion n'empêcha point madame Humbert d'arranger la table qui était près du lit du baron et d'en approcher deux bons fauteuils, signe non équivoque de l'espérance qu'elle avait de passer encore quelques moments avec le galant valet de chambre.

Nos lecteurs s'étonneront peut-être du silence de Luizzi durant tout cet entretien ; mais nos lecteurs n'oublieront pas que ce n'est 'point la première fois que Luizzi se trouve en pareille position , ayant derrière lui une lacune de son existence vide de souvenirs. L'éponge glacée qu'on lui avait appliquée sur la face et la menace immédiate de soixante-dix sangsues l'avaient suffisamment averti que , pour peu qu'il s'emportât, il serait traité comme fou. Il comprit également que , dans l'ignorance où il était de ce qui lui était arrivé depuis sa dernière entrevue avec le Diable, il pouvait dire de telles choses qu'il parût véritablement avou- perdu la raison. Il préféra donc garder le silence , et , moitié réfléchissant , moitié écoutant ce qui se disait , il chercha le moyen de sortir de la position gênante où on l'avait placé. Il crut le moment favorable quand il se trouva seul avec madame Humbert, et, pour lui prouver qu'il avait toute sa raison, il se mit à lui parler d'un ton languissant.

— Madame Humbert, j'ai soif. — Dieu, quelle éponge d'homme ! repartit la garde-malade : il n'y a pas cinq minutes que je vous ai donné à boire. — Pardon , madame Humbert , reprit doucement Luizzi; il y a plus de cinq minutes, car voilà une demi-heure que vous causez avec Pierre. — Tiens ! reprit madauie Humbert en prenant une bougie pour mieux voir le baron; tiens! si on ne dirait pas qu'il a sa raison, quand il parle coinuie ça ! — C'est que j'ai toute ma raison , madame Humbert ; et une preuve , c'est que je vous prie de vouloir bien détacher un de mes bras pour m'aider à boire moi-môme. — Bon I reprit madame Humbert, la même histoire que l'autre jour; pour me jeter la tisane au nez, et rn'arracher un bonnet de seize francs , tout neuf, de l'année dernière? Tenez , buvez et taisez-vous. — Je vous jure, madame Humbert, reprit Luizzi, que je ne vous ferai aucun mal et que je suis dans mon bon sens. — C'est bon, c'est bon, repartit la garde-malade; buvez d'abord, et puis dormez. — Qu'est-ce qu'il y a? dit Pierre en entrant avec une bouteille sous chaque bras , un saladier plein de sucre d'une

main et une assiette de biscuits de l'autre. — Il y a, dit madame Humbert en se retournant au moment où elle présenlait une tasse de tisane au malade ; il y a qu'il est dans un (le ses moments lucides et qu'il me demande de le détacher. — ise faites pas ça, reprit Pieire ; vous devez vous rappeler la dernière fois ? il nous a donné assez de peine pour le remettre au lit; si bien que j'y ai attrapé, pour ma part, une Ijonne douzaine de coups de pieds. —Et tune peux pas les manquer, drôle, reprit Luizzi avec colère, lorsque je serai debout. Le valet de cliamlire se plaça au pied du lit de son maître, ayant toujours ses bouteilles sous le bras , son saladier et son assiette à la main ; il regarda le baron en lui faisant une t^rimace un tant soit peu avinée , et dit gracieusement :

— Plus que ça de pourboire ! merci. — Misérable ! s'écria le baron en faisant un violent effort pour se soulever.

Dans ce mouvement, il heurta la tasse que lui présentait madame Humbert, et la renversa. La garde-malade s'écria avec colère :

— Faut-il être enragé de taquiner comme ça un homme fou ! C'était la dernière tasse de tisane , et je la ménageais pour que ça lui fit toute sa nuit ; maintenant il faut que j'en fasse d'autre , ou bien qu'il s'en passe. — Tiens ! pardieu ! il s'en passera, reprit Pierre. — Ça vous est bien facile à dire ; il va hurler la soif toute la nuit, et je ne pourrai pas dormir une pauvre miette. Du reste , ça ne sera pas long ; il y a une bouilloire au feu, et je vas mettre ma ciguë dedans. — Un moment, reprit Pierre, votre eau chaude doit d'abord nous servir à faire fondre ce léger morceau de sucre. -^ Pourquoi faire ? repartit madame Humbert. — C'est que , outre la bouteille de bordeaux, j'ai apporté là un cognac soigné , avec quoi nous allons faire un petit saladier d'eau-devie brûlée que nous avalerons sans fourchette.- — Avez-vous une rage d'eau-de-vie brûlée ! dit madame Humbert ; c'est tous les soirs à recommencer avec vous ; ça finira par vous brûler le corps et l'âme , si bien qu'un jour vous prendrez

eu comme un vieux paquet d'étoupes. — Le feu est tout pris, repartit le valet de chambre en faisant une mine agaçante à madame Humbert. — Allez-vous recommencer vos bêtises? reprit celle-ci. — Je parle du feu du punch, repartit Pierre d'un air malin, voyez quelle belle flamme bleue ça fait ! — C'est vrai, ça vous rend tout vert, vous avez l'air d'un mort...

Tout à coup madame Humberl poussa un cri, el reprif avec un effroi véritable :

— Dieu ! que vous êtes bête, Pierre ! n'éteignez donc pas ]a lumière connue ça. ça me fait des peurs atroces.

Le valet de cliamjjre, qui avait voulu faire une aimable farce, avait eu eiïet soufflé sur les bougies et s "était posé derrière la flamme du punch. Son visage, éclairé par celte lueur sinistre, avait pris une teinte verdàtre , et l'horrible grimace qu'il faisait pour donner plus de charme à sa plaisanterie lui prêtait un aspect effrayant. Il laissa échapper un son rauque et prolongé de sa poitrine, et madame Humbert, tout épouvantée se prit à dire :

— Voyons, Pierre, en voilà assez, rallumez les bougies. — Heu, heu, heu!... fil Pierre d'une voix sépulcrale. — C'est une hoireur ! s'écria madame Humbert, peut-on faire des bêtises commeça!— Heu, heu, heu!. ..fit Pierred'une voix encore plus formidable. — Tenez, si vous ne finissez pas, je vais appeler, dit madame Humbert véritablement tremblante, et en se dirigeant du côté de la porte. — Vous ne sortirez pas d'ici, repartit Pierred'une voix caverneuse; je suis venudelenfer pour vous emporter, toi et ton malade. —Voulez-vous vous taire? criait madame Humbert; Pierre, Pierre, taisez-vous donc! — Je ne suis pas Pierre, je suis le Diable. — Satan, est-ce toi ? s'écria Luizzi dont l'imagination ébranlée par une longue maladie devait se laisser prendre facilement à une scène qui , pour lui, pouvait n'avoir rien dp surnaturel.

A cette interpellation du baron, le valet de chambre et la garde -malade poussèrent un grand cri et se jetèrent l'un contre l'autre, tandis que Luizzi, dans son délire, continuait de s'écrier :

— Satan, viens à moi, Satan, je t'appelle. — Vous en avez fait une belle; dit madame Humbert toute tremblante, voilà que vous l'avez remis dans un pire état qu'il y a huit jours; il recommence à invoquer le Diable comme un enragé. — Ce serait tout de même drôle, dit Pierre d'une voix qu'il s'efforçait vainement de rendre rassurée, ce serait tout de même drôle si le Diable avait paru. — Voyons, finissez, reprit madame Humbert avec impatience, ou je vais appeler quelqu'un.

Elle ralluma les bougies, pendant que Pierre versait de eau-de-vie brûlée dans les verres.

— Tenez, lui dit-il, prenez-moi ça, ça vous remettra un peu,

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car vous avez une lière peur. — Ne faites donc pasl.'iiitlc fier, reprit la trarde-malade, vous êtes blanc connue un linj^e. Duuui'z-urcu donc encore un pt'tit verre : ç.i m'a porté un coui) SI terrililc (|uand il s'est mis à appeler le Diable, que mes jambes tremhleui encore dessous moi.

Kn parlant ainsi, elle s'assit devant la table. Pierre se |)laça près d'elle, et, tout en lui versant un verre de punch, il lui dit :

— C'est pourtant pas la première fois que vous entendez II- baron appeler le Diable. — Fardi, non! repartit madame Ilumbert en buvant son verre à petits coups, il n'a pas fait autre chose dans tout le conunencement de sa maladie.

L'espèce d'hallucination qui avait saisi le baron s'était dissipée devant l'elTroi de la j,'arde-rnalade et du valet de chambre ; et, bien persuadé qu'il n'obtiendrait rien d'eux en leur parlant raisonnablement, il se résigna au silence, décidé à écouter tranquillement leur conversation, quoi (ju'ils pussent dire.

— C'est tout de môme une drôle de folie, dit Pierre, que de s'imaginer qu'on a le Diable à ses ordres. — Il y en a de bien plus extraordinaires que celle-là, et, moi qui vous parle, j'en ai vu de bien étonnantes ; j'ai servi pendant un an entier une jeune lille de la Gascogne qui s'imaginait avoir fait un enfant, et a\oir été enfermée pendant sept ans dans un souterrain.

Malgré sa résolution de se taire, Luizzi fut tellement surpris par celte nouvelle, (ju'il s'écria tout à coup :

— N'est-ce pas Henriette Huré?

La garde-malade sursauta, et Pierre lui dit :

— Qu'avez-voua donc? — C'est son nom, repartit la gardemalade ; d'où donc votre maître sait-il ça? — Hon ! il est Cascon aussi, il aura connu ça dans son pays. Laissez-le jaboler tout seul, et racontez-moi celle histoire-là. — Je n'en sais pas autre chose, si ce n'est (prolle a été amenée ici par un monsieur de sa famille. Du reste, elle n'est pas méchante du tout, et elle ne fait [tas autre chose que d'écrire son histoire depuis le malin jiis(|u'au soir.

Ce (jue Luizzi \enaii d'entendre lui causa un véritable elTroi. Il comprit comment, avec cette accusation de folie, on pouvait séquestrer jusiju'à la tombe la révélation de certains crimes. Il songea (|ue lui-nième «jtait considéré comme insensé et que peut-être il y avait autour de lui des gens in-

téressés à accréditer cette opinion. 11 venait de reconnaître qu'il sortait d'une maladie où le délire avait longtemps régné- Pendant ce temps il avait pu raconter les aventures de madame du Berghetde madame de Fantan, et si le bruit en était arrivé j usqu'à ces deux femmes, il n'était pas douteux qu'elles avaient dû plus que personne prétendre qu'il était fou. Il pensa aussi que ce n'était pas seulement durant quelques jours qu'elles avaient besoin de cette opinion sur son compte, et Luizzi dut craindre qu'elles ne tentassent tous les moyens de faire disparaître du monde un homme qui avait montré qu'il connaissait le secret de toutes leurs infamies. Le silence qui avait suivi la réponse de madame Humbert avait donné à Luizzi le temps de faire toutes ces réflexions. Le silence avait été occupé par l'absorption de quelques biscuits légèrement arrosés de punch, et Pierre reprit :

— C'est tout de même singulier qu'un être perde comme ça sa raison tout d'un coup et sans dire gare. — Est-ce que votre maître n'avait jamais donné des signes de folie avant ces dernières six semaines ? — Non, dit Pierre. D'ailleurs, il n'y avait guère que quinze jours que j'étais à son service, et il était à peu près comme tout le monde, si ce n'est que, quand il était enfermé, il avait l'habitude de parler tout seul.

— Et ça ne vous a pas averti? dit madame Humbert.— Ma foi non, répondit le valet de chambre, parce que je sortais précisément de chez un député qui passait toute sa journée à déclamer devant une grande glace posée en face d'une petite tribune qu'il avait fait faire dans son salon pour s'exercer à avoir de l'éloquence. — 11 devait avoir l'air d'un fameux bobèche? reprit la garde-malade.— Bien au contraire, repartit le valet de chambre, c'est un avocat en grande réputation, et qui passe pour avoir plus d'esprit qu'il n'est gros. — C'est égal, ça doit être bien bête un homme qui est là en face d'un miroir et qui se fait des discours à lui-même.

Luizzi, qui voyait la conversation s'égarer loin de ce qui l'intéressait, voulut la ramener sur lui-même, et demanda encore une fois à boire.

— Est-il altéré ce soir, dit madame Humbert avec humeur.

— Avec ça que la tisane que vous lui avez donnée a dû joliment le rafraîchir : elle est toute tombée dans les draps. — Tiens, c'est vrai, et j'ai oublié d'en faire d'autre; et maintenant voilà qu'il n'y a plus d'eau dans la bouilloire et qu'il faut que je rallume le fen. — Ne vous donnez pas la peine, ma-

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dame Humbert, je m'en vais arranger cela. Où est le paquet qu'il fanllmellre deilans? — A i:aiiciie,iù, sur laclieininoo, près de celle petile sonnette d'ar},'eiil qui a une si drôle de forme. Luizzi, à ce mol, souleva sa itMe el aperçai son talisman. Le premier sentiment (jn'il éprouva fut une vive satisfaction; mais peu à peu, en réflécliissant à la position oii l'avaient conduit les confidences du Diable, il se promit bien de ne plus avoir recours à lui. Pendant que Pierre préparait la tisane et que madame Humbert continuaii la déyuslalion de l'eau-de-vie brûlée, le cocher entra, portant d'une main un bocal de sangsues et de l'autre un énorme paquet de farine de graine de moutarde. Celle vue, mieux, que toutes ses réllexions, inspira à Luizzi l'idée de se tenir en repos. 11 frémit de penser qu'on allait lui appliquer de pareils topiques, el, pour que le désir de lui porter secours ne vint pas à ces deux excellents serviteurs, il feignit de dormir. Pour rendre la comédie plus complète, il essaya même d'un léger ronllement.

— liein! dit Pierre en se relournaMt. Dieu me danuiel je crois qu'il râle. — Sur, dit le cocher ens'avançant vers le lit,

— Pas possible ! dit .Madame Humbert en se soulevant à peine de son fauteuil. — Ça ne m'étonnerait pas, reprit Pierre qui vint à son tour examiner le malade, il y a plus de huit jours qu'il nous lanterne comme ça : tâtez-y donc un peu le pouls.

Madame Humbert se leva à son tour, mais l'eau-de-vie brûlée ayant agi plus qu'elle ne pensait, elle arriva en trébuchant, el, au lieu de prendre le poignet du malade pour y chercher le pouls ([ui battait encore vigoureusement, elle promena son doigt sur le dos de la main. Ne sentant point les pulsations de l'artère, elle répondit ductoralement :

— Ma foi, je crois que c'est fait. — Rcijiiiescat m pace, dit Pierre en lui jetant le drap sur le visage, j'ai mon beurre fail-

— Di' Vrofuudis, répondit le cocher en nasillant, les chevaux ont mangé tout le foin el toute l'avoine. — Un moment, dit madame Humbert, je suis responsable, ne louchez pas aux effets, ça se reconnaît: l'argent comptant, jenedis pas.— V en a pas d'argent comptant, dit Pierre. — Doii le sais-tu ? repartit le cocher, l'as doncvisité les conunodes el les secrétaires. — Je te disque je sais qu'il n'y enapas. — Bon, bon, fil le cocher, compte là-dessus, les commissaires de police ne sont pas faits rien que pour les chiens : tu vas me donner tout de suite ma part, ou je vais chez le magistrat et je babille. — Avisel'en, et je te ferai demander si depuis six semaines les che-

vaux ont mangé six cents bottes de foin et vingt sacs d'avoine. — Pierre a raison, dit madame Humbert, il ne se mêle pas des affaires de l'écurie, ne vous mêlez pas des affaires de la chambre. — Combien qu'il vous donne donc de remise pour preudre|ainsi son parti? — Rien du tout, entendez-vous bien ; je suis une honnête femme, et je n'ai rien pris que ce que les malades m'ont donné, et monsieur Pierre est témoin que tout à l'heure le défunt m'a offert une demi-douzaine de couverts d'argent pour me récompenser des bons soins que je n'ai cessé de lui prodiguer. — C'est-il écrit quelque part? dit Louis. — Non, puisqu'il est toujours hermétùjiiemeid lié dans son lit. — Eh bien, repartit le cocher si vous ne mangez jamais que dans cette argenterie-là, vous courez grand risque de vous servir votre soupe avec vos doigts. — C'est vrai tout de même, reprit Pierre; c'est bien fâcheux qu'on n'ait pas pu lui donner l'idée d'un testament à cet homme ; je parie qu'il nous aurait fait des rentes à tous. — C'est possible, repartit Louis, il était un peu bête ; mais ce qui est fait est fait, n'y pensons plus, et lâchons de nous arranger entre nous comme d'honnêtes gens que nous sommes. — Soit, dit Pierre, asseyons-nous là et parlons bas, il ne faut pas que le groom puisse nous entendre. — Ouicbe! je l'ai laissé qui ronflait sur le canapé du salon, et, s'il s'éveille, Ce ne sera pas pour venir nous déranger, mais pour aller se fourrer dans son lit. — Ferme toujours la double porte, reprit le valet de chambre, et assemblonsnous un peu en conseil.

Luizzi entendit, au mouvement des chaises, qne les trois nobles interlocuteurs avaient pris place autour de la table, et le choc des verres lui apprit que l'exercice de l'eau-devie brûlée avait recommencé.

— Voyons, dit Louis, sois franc, Pierre : qu'est-ce que lu as trouvé dans le secrétaire? — Dix mille cinq cents francs, répondit le valet de chambre, et pas un sou de plus. — Parole d'honneur? — Parole d'honneur! Kt toi, combien as-tu eu de l'avoine el du foin ? — Onze cent vingt-deux francs. — Ce n'est pas lourd, dit madame Humbert. — Dame ! lit le cocher, cbacun apporte ce qu'il a. — Ma toi, pour un homme riche à millions, reprit madame Humbert, vous ne ferez pas là un bien riche héritage. — 11 est vrai de dire, repartit Louis, qu'un bon testament nous aurait mieux été. Est-ce qu'il n'y a pas moyen d'en avoir un? — Je ne sais pas assez bien écrire, reprit Pierre; d'ailleurs, Monsieur avait une

écriture de pieds de mouche loat à lait drôle. — Est-ce que vous en avez pur là? dit madame llumbeit. — Je ne sais pas, lépoudit le valet de chambie; je n'ai jamais vu l'écriture de Monsieur que quand il me donnait des petits billets à porter. — Cré matin! dit Louis en IVappant sur l;i table, que les gens instruits sont heureux! Penser que j'ai des gueux de parents qui ne m'ont pas seulement appris à écrire et que je manque peut-être ma fortune à cause de cela !

Malgré l'horreur que Luizzi éprouvait à entendre un pareil entrelien, l'idée de ce testament lui donna une espérance. Au moment oii le cocher frappa sur la table avec violence, il laissa échapper un long soupir, et les trois interlocuteurs épouvantés écoulèrent attentivement.

— Louis, Pierre! murmura doucement le baron. — 11 n'est pas mort, se dirent tout bas les trois interlocuteurs ; et Pierre, qui était le mieux assuré sur ses jambes , alla tirer le drap du lit de dessus le visage de son maître. — Ah! c'est toi, mon bon Pierre ? dit Luizzi comme s'il revenait à lui ; où suis-je donc, et que m'est-il arrivé? — Tiens! dit tout bas madame Humbert, on dirait que la raison lui est revenue. — Quelle est cette dame? demanda le baron en s'adressant à Pierre. — Je suis votre garde-malade , répondit madame Humbert en saluant. — 11 y a donc bien longtemps que je suis en danger? repartit le baron.

Les domestiques se regardèrent entre eux, n'étant pas très-assurés que ce fût un véritable retour à la raison. Cependant Louis reprit :

■ — Voilà six semaines que vous êtes au lit, monsieur le baron. — Et depuis ce temps-là vous me veillez chaque nuit, mes enfants? — Ça, c'est vrai, dit Pierre, nous ne nous sommes guère couchés que le jour depuis votre maladie. — Vous recevrez la récompense de ce zèle, repartit Luizzi, soit que je guérisse, soit que je succombe, car je me sens bien faible. — J'ai été chercher des sangsues ; si Monsieur en veut, ça le remettra peut-être? — Je crois que c'est inutile, dit Luizzi. Je voudrais avant toutes choses pouvoir écrire un mot à mon notaire.

Les domestiques se regardèrent.

— Je ne crains pas la mort, reprit Luizzi: mais enfin on ne sait pas ce qui peut arriver, et il est nécessaire que je mette un peu d'ordre dans mes affaires. Je ne vous oublierai pas, mes enfants, je ne vous oublierai pas.

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