TOME I
La ruse de Luizzi eut tout le succès possible, quelque grossière qu'elle fût. C'est qu'elle s'adressait directement à la cupidité, et il faut reconnaître que, si cette passion est l'une des plus ingénieuses à se créer des moyens d'arriver quand elle agit de son seul mouvement, elle est aussi la plus facile à se laisser prendre aux appâts les moins déguisés : c'est le propre de tous les instincts voraces, physiques et moraux. Le désir que le baron venait de témoigner fut rapidement accompli. Cependant il remarqua que Pierre et madame Humbert tenaient un conciliabule à voix basse, tandis que Louis lui donnait l'encre et le papier nécessaires. Une nouvelle frayeur saisit le baron. Eu efl'et, s'il faisait venir un notaire et lui confiait un testament, ne devait-il pas craindre qu'une fois persuadés qu'il renfermait des dispositions favorables pour eux , les misérables qui l'entouraient ne voulussent hâter le moment où ils pourraient en profiter? Et il s'arrêta pour chercher un moyen de prévenir ce nouveau danger.
— Monsieur le baron n'écrit pas ? lui dit Louis en l'examinant. — Hé ! comment veux-tu qu'il écrive ? dit Pierre ; tu sais bien qu'il n'a pas les mains libres.
Et aussitôt, s'étant approché, il écarta les couvertures et défit les liens qui attachaient les bras du baron. Luizzi tira ses mains de son lit avec une joie d'enfant; mais celte joie se calma aussitôt à l'aspect de l'horrible maigreur de ses bras. Le malade dont le visage dépérit de jour en jour et qui suit, dans un miroir, les ravages de sa maladie, se rend difficilement un compte exact de l'altération graduelle de ses traits; mais celui qui se voit tout à coup après un long espace de temps, et qui découvre l'état où le mal l'a réduit, celui-là éprouve le plus souvent une terreur qui lui est plus fatale que le mal même. 11 en fut ainsi pour Luizzi. A peine eut-il vu ses bras, qu'il s'écria d'une voix épouvantée :
— Un miroir! donnez-moi un miroir!
La servilité obséquieuse qui avait fait place dans lame des domestiques à l'ignoble indifférence qu'ils montraient auparavant, ne résista pas à ce désir du baron : madame Humbert remit un miroir à Luizzi, et le posa sur son séant. Quand il se vit alors avec son visage pâle, sa barbe longue, ses cheveux en désordre, ses yeux hagards et brillants de fièvre, le nez pincé, les lèvres blanches, il resta un moment immobile à se contempler. Ce prétendu courage, dont notre héros
>o croyait si bien pourvu, s'évanouit soudainement, et il s'é- •iia en larmoyant :
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
Puis, laissant échapper le miroir, il retomba sur son lit il;ins un état d'alîaissement et de désespoir véritables, laissant couler de ses yeux de grosses larmes qu'il ne cachait jias à la curiosité avide de ses domestiques ; car en ce moi.ient sa lâcheté avait vaincu sa vanité, ce courage de laplu- |iart des hommes. Il semble que les bons serviteurs de Luizzi lurent véritablement alarmés de ce spasme de faiblesse, car madame Humbert lui dit de la voix la plus douce possible :
— Est-ce que monsieur le baron ne veut pas écrire à sou notaire? — Je suis donc bien mal? dit Luizzi en regardant la i^arde-malade d'an œil inquiet. — Non, Monsieur, non; mais les bonnes précautions sont excellentes à prendre, et toujours est-il qu'il vaut mieux mourir après s'être mis en règle avec les hommes et avec Dieu. — Avec Dieu ! repartit Luizzi en éclatant en larmes, avec Dieu! moi, me réconcilier avec Dieu! jamais, jamais! l'enlér s'est emparé de moi, et... — Put! voilà que ça le reprend, dit Pierre; c'était une fausse joie. Voyons, il faut le rattacher. — Oh ! reprit Luizzi presque en pleurant, ne me liez pas, je vous en prie : je ne dirai rien, je me tairai, mais ne me liez pas. Je vais écrire; je vais écrire à mon notaire.
Cette nouvelle assurance fit encore son effet, et Luizzi prit la plume qu'on lui présentait. Mais il ne voyait pas le papier ; sa main ne savait plus conduire sa plume ; il put à peine tracer quelques mots, et, épuisé par ce dernier effort, il retomba sur son lit.
— Dépêche-toi, Louis, dit Pierre à voix basse; il n'y a pas de temps à perdre.
Le cocher sortit rapidement et ferma la porte avec bruit.
— Ne me laissez pas seul , dit Luizzi tremblant ; ne me laissez pas seul.
Pierre et madame Humbert s'assirent en silence à côté du lit, observant les moindres mouvements du malade, et s'empressant d'arranger son oreiller et de le placer le plus commodément possii)le. Tout le désordre de la chambre avait disparu, enlevé par Pierre, pendant que Luizzi écrivait; de façon que, lorsqu'il regarda de nouveau autour de lui, il ne vit plus les traces de cette orgie nocturne dont il avait été le témoin. La tête affaiblie par la maladie et par le choc
des vives impressions que lui avait causées la scène honteuse qui venait de se passer, il eut peine à garder une conscience exacte de tous ses souvenirs, et bientôt il en arriva à se demander si ce n'était pas encore un des rêves de son délire. Rassuré par ce doute, il se laissa aller à une somnolence fiévreuse, qui lui représentait tantôt sa maison au pillage, tantôt des myriades de sangsues le poursuivant de tous côtés. Enfin la lassitude l'emporta ; il s'endormit tout à fait et ne s'éveilla le lendemain que lorsque le jour commençait à se lever. Ce fut le bruit de la sonnette de son appartement, violemment agitée, qui l'arracha à son sommeil. Puis il vit entrer Pierre qui dit tout bas à madame Humbert d'un ton affairé :
— Voici le notaire.
Louis entra un moment après, et madame Humbert leur dit à voix basse :
— Il dort.
Le baron résolut de profiter de l'erreur de ses domestiques pour s'assurer de la vérité de ce qui s'était passé durant la nuit. Il écouta donc ce qu'ils se disaient entre eux.
— Tu as été bien longtemps? dit Pierre à Louis. — C'est que je n'ai pas trouvé le notaire chez lui; on m'a dit qu'il était allé au concert dans le faubourg Saint-Germain, et il m'a fallu courir du boulevard à la rue de Babylone. Arrivé là, je lai fait demander; mais un valet de pied m'a déclaré n'avoir pu le trouver dans les salons, et j'allais revenir, lorsqu'un cocher de mes amis, qui me demandait ce que j'étais venu chercher, m'a appris qu'il venait de voir partir la voilure du notaire et qu'il avait entendu donner l'ordre de le mener Place-Royale chez un de ses clients qui donnait un grand bal. J'ai couru jusque-là et je n'ai pas eu de peine à le faire demander, attendu qu'ils n'étaient plus que quatre ou cinq attablés à une partie d'écarté. 11 m'a fallu attendre encore une grande heure et demie, parce que la partie était un peu chaude; enfin je l'ai attrapé au passage et je vous l'amène en bas de soie et en claque. — C'est bon, dit Pierre; pourvu que le baron ne soit pas retombé, c'est tout ce qu'il faut. — S'est-il aperçu de quelque chose? reprit Louis. — De rien, repartit le valel de chambre ; il a cru que nous étions en train de le veiller.
A ce moment un bruit de voix se fit entendre dans le salon, et le docteur Crosteucoupe entra, suivi du notaire Maclitîlin.
LKS MEMOIRES DU [DIABLE. r>Si
— Je vous dis que c'est impossible, disait le docleiir d'un Ion impératif; ces iniiiéciles auront pris un niomenl de folie tranquille pour un retour à la laison, il y a encéphalite aiguë et persistante, nous sommes bien loin d"une guérison. — Diable! répondit alors le notaire, ce n'était pas la peine de me déranger et de me faire lever à une pareille heure. Quand on a veillé une partie de la nuit pour ses affaires, il n'est pas agréable de se lever au point du jour. — Vous avez parfaitement raison, repartit le médecin; mais votre présence ici est, je le crois, irès-inutile. — J'en serais désolé, dit le notaire; voyons cependant M. de Luizzi, et assurons-nous de son état.
Ils s'approchèrent tous deux, et Luizzi ouvrit les yeux pour voir le médecin à qui il était confié. C'était un homme d'une taille très-élevée, le front chauve quoiqu'il ne parût pas d'un âge très-avancé, mis avec une élégance particulière, et portant sa tête d'une façon toute théâtrale. Il se posa au pied du lit du baron, et, le regardant fixement avec un léger froncement de sourcils, il tendit le doigt vers lui et dit d'une façon toute doctorale :
— Voyez ! les traits sont saillants, la face est pourpre et vultueuse, les yeux sont rouges et animés; le globe de l'œil est en rotation, le mouvement respiratoire est irrégulier et tremblotant, la peau est halitueuse, la maladie n'a pas diminué d'intensité.— Je crois que vous vous trompez, docteur, reprit doucement le baron. — Voyez, repartit M. Crostencoupe en souriant, il y a encore délire; il dit que je me trompe. — Je vous jure, docteur, reprit Luizzi, que j'ai toutes mes facultés ; et la meilleure preuve que je puisse vous en donner, c'est que voici les raisons qui m'ont fait appeler mon notaire.
Aussitôt le baron se mit à raconter au médecin la manière dont il était soigné par ses domestiques et leurs projets en cas de mort.
— Dieu de Dieu! s'écria madame Humbert, en voilà-t-il une lubie! j'ai passé la nuit tranquillement toute seule à côté de lui, et j'ai été obligée d'aller éveiller Louis qui dormait dans l'antichambre. — Une preuve, reprit Pierre d'un air courroucé, c'est qu'on n'a qu à voir dans le secrétaire et dan les armoires s'il manque quelque chose. — C'est bon, c'est bon, dit M. Crostencoupe, vous n'avez pas besoin de vous défendre : il est bien certain que la folie continue. — Mais
c'est vous qui êtes fou ! s'écria Luizzi furieux en se levant sur son séant. — Comment, vous l'avez détaché? reprit vivement le docteur en voyant ce mouvement violent. — Dame! il a bien fallu pour qu'il pût écrire à M. le notaire, repartit madame Humbert. — Allons, remettez-lui ses liens, dit le docteur. — Ne vous en avisez pas, misérables! cria Luizzi avec une fureur croissante. — Dépêchons, dépêchons, reprit le médecin, ne faites nulle attention à ses cris. — Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? dit le notaire en s'éveillant en sursaut; car, fatigué de la nuit qu'il venait de passer à ce qu'il appelait ses affaires, il s'était assis sur un fauteuil et s'était laissé gagner parle sommeil pendant le récit de Luizzi.
— Mon Dieu! repartit le médecin, le délire le reprend avec plus de violence que jamais. — Monsieur Bachelin, criait Luizzi, venez à mon aide : c'est un assassinat prémédité. — Vous l'entendez, reprit le docteur, la folie est complète. — Envoyez-moi un autre médecin, disait Luizzi, je ne connais pas celui-là ; c'est un intrigant, un misérable ; je suis dans les mains de gens qui spéculent sur ma mort. —Attachez-le plus solidement que jamais, disait le docteur, tandis que le baron se défendait le mieux qu'il pouvait.
Enfin, épuisé de forces, suffoquant de rage, il tomba affaissé et haletant sur son lit.
— Pauvre homme! dit le notaire en le regardant, lui que j'ai vu si fort et si gaillard! Ce sera un bel héritage pour les Crancé. — Jamais, reprit Luizzi, ma fortune n'ira à une famille à laquelle appartient l'infâme madame de Fantan. — Bon! le voilà tout à fait reparti, dit le médecin. Éloignezvous, Monsieur; l'idée d'un testament ne peut que l'exaspérer encore plus.
Le notaire jeta en partant un regard de pitié sur te malheureux Luizzi et emporta sa dernière espérance. Dès que le médecin fut seul, il reprit eu s'adressantà madame Humbèrt:
— Voyons, quel a été cette nuit l'effet des sangsues et des sinapismes? — Je ne les ai pas appliqués, la nuit ayant été très-calme. — C'est peu probable, jamais le pouls n'a été si agité. Vous allez les lui appliquer immédiatenient. Vous pourrez en mettre cent. — Très-bien, dit madame Humiicrt.
— Je reviendrai ce soir, reprit le docteur, voir où nous en sommes.
El il sortit aussitôt. Dès qu'il ne fut plus dans la chambre, les trois domestiques se regardèrent en face et semblèrent
s'inferrooer; mais, sur un signe de Pierre, ils sortirent à leur tour et laissèrent Luizzi seul. Le malheureux baron resta donc en présence de ses réflexions. Il était entre les mains d'un bourreau ignorant qui devait le tuer de toute nécessité par ses remèdes, et au pouvoir de domestiques dont il avait dévoilé les coupables projets sans persuader personne, et qui avaient un intérêt certain à ce qu'il ne se rétablît point pour éviter le châtiment qu'il pourrait vouloir leur infliger. Luizzi se sentit pei'du. Il n'avait nul moyen de prévenir ses amis, et d'ailleurs pouvait-il dire qu'il eût des amis? C'en était fait de lui, sans doute. Ses domestiques tenaient un conciliabule dans l'antichambre pour consommer un crime devenu nécessaire. Que faire, que devenir, à qui s'adresser? au Diable? Luizzi recula encore devant Tidée de se remettre en rapport avec cet agent infernal : n'était-ce pas lui qui l'avait mis dans l'épouvantable position où il se trouvait? Peut-être Satan ne l'en retirerait-il que pour le plonger dans une position plus abominable? Cependant c'était sa seule ressource, et, dans l'abandon où il se trouvait de tout secours humain, le baron appela Satan. Mais Satan ne parut pas, et Luizzi reconnut que cette espérance encore lui était enlevée. En effet, la sonnette souveraine était hors de sa portée, et il n'avait pas plus de moyen de faire obéir son esclave infernal que ses domestiques humains. Grâce à cette impossibilité, l'espoir que Luizzi avait mis dans Satan en désespoir de tout autre lui parut un moyen assuré de salut qui lui était enlevé, et il le désira d'autant plus ardemment qu'il ne pouvait plus en user; il déplora amèrement de n'avoir pas profité des moments où ses domestiques lui obéissaient pour demander son talisman, et il s'écria dans un mouvement de rage :
— Oh! je donnerais dix ans de ma vie pour avoir cette sonnette ! — Vrai? dit le Diable en paraissant soudainement au pied de son lit. — Ah ! c'est toi, Satan? lui dit Luizzi, délivre-moi, sauve-moi. — Et tu me donneras dix ans de la vie? — Ne m'en as-tu pas déjà assez pris? — Pas assez, puisque tu as fait tant de sottises. — C'est toi, infâme, qui m'y as poussé. — En t'obéissant. — En me cachant la vérité. — En le la disant. Seulement, baron, sache bien une chose, c'est que celui qui a fait ce monde est un habile ouvrier; quand il a mis aux yeux des hommes des paupières, c'a été pour qu'ils ne devinssent pas aveugles sous l'éblouissante clarté du soleil; quand il leur a donné l'ignorance, l'erreur, la cré-
dlililé, c'a été pour qu'ils ne devinssent pas idiots et fous devant la foudroyante lueur de la vérité. — S'il en est ainsi, je n'ai donc plus rienàte demander?— Cela le regarde. — Puisje me sauver de la position où je suis? — Tu le peux. — Kh bien! rends-moi seulement cette sonnette. — Non, parhleu! c'est du bon temps que je prends, je suis libre. — Pourquoi donc es-tu venu? — Parce que tu m'offrais un marché avantageux.— Je ne veux pas l'accomplir. — Tu en es le maître.
— Dix ans de ma vie! dit Luizzi douloureusement, jamais!
— A quoi donc t'a-t-elle servi, pour que tu y tiennes tant?
— C'est précisément parce qu'elle ne m'a servi à rien que je veux ménager ce qui m'en reste. — Eh bien ! reprit le Diable, en échange de ce mot-là, je te donnerai un conseil. Tu viens de dire la plus haute des vérités : l'homme ne tient tant à sa vie que parce qu'il en a fait un mauvais ou un ennuyeux emploi ; il croit sans cesse que le lendemain lui donnera ce qu'il a laissé échapper la veille, et il court toujours après une chose qu'il a toujours laissée derrière lui. — Tu n'es pas changé, maître Satan, et tu fais toujours de la morale. Quel est ce conseil que tu veux me donner? — Marie-toi, lui dit le Diable. — Moi? s'écria Luizzi. — Vois, mon maître; si tu n'étais pas seul en ce moment, rien ne serait de tout ce qu t'arrive. — C'est un piège que tu me tends. — C'est un marché que je te propose. Prends une femme, je te tire de ton lit sans te demander rien. — Une femme de la main, ce serait un triste présent. — Tu choisiras, je ne m'en mêlerai pas le moins du monde. — Tu sais que je choisirai mal. — Foi de Satan, je n'y ai pas regardé, mais j'ai la chance pour moi. Tu es vain, tu es faible, tu es riche, tu tomberas sur quelque intrigante. — Et quel est le délai que tu m'imposes? — Six mois. — Et si au bout de ce temps je n'ai pas choisi? — J'aurai dix ans de ta vie. — Mais si je me marie, quel profit en retireras-tu ? — C'est ma liberté que j'achète, dit Satan en riant; ta femme te donnera assez à faire pour que tu ne t'occupes plus de moi. Tu es vain, tu la prendras jolie, par conséquent tu seras jaloux : énorme occupation. Tu es faible, c'est-à-dire que tu seras le serviteur de tous ses caprices ; tu es riche, cela lui donnera le droit d'en avoir assez pour que tu n'aies pas de temps à perdre avec moi. — Tu profites de les avantages, Satan; tu n'oserais me parler ainsi si j'avais ma sonnette. — Tu vois bien que je ne suis pas si diable qu'on le dit, puisque j'agis comme un homme.— Ton conseil.
LKS M f: MO IRES DU DIABLF. isr.
j'en suis sûr, est une perfidie. — Saint Paul a dit : Mclim exi ntihcn- qiiam iiri, il vaut mieux se marier qu'être brûlé. — iMais enfin, dois-je périr ici? — Qui sait? — Tu veux être trop fin, Satan, reprit Luizzi en riant; je t'ai pris à ton propre piège; tu mas demandé dix ans de ma vie, c'est que j'ai encore dix ans à vivre. — Oui! mais de quelle manière? Tu es entre les mains d'un médecin qui te croit fou. — Il faudra bien qu'il reconnaisse le contraire. — Crois-tu qu'Henriette Buré soit folle? — Plait-il! s'écria Luizzi ; et lu penses que je pourrais aller finir mes jours dans une maison d'aliénés ? — Il y en a de pins raisonnables que toi qui y sont morts. — Tu calomnies la société, Satan. — Je t'en ferai juge un jour. — Quand cela? — Peut-être demain, peut-être dans dix ans : cela va dépendre de la résolution que tu prendras. — Mais enfin ne peux-tu me dire une seule chose ? La honteuse scène que j'ai vue cette nuit était-elle vraie, ou bien était-ce l'effet de mon délire ? — Tu as bien vu, tu as bien entendu.
— Cela fait lever le cœur, dit Luizzi. — C'est que tu es malade, baron, et que tu as le goût dépravé. — Prêcheur de vice, oserais-tu le défendre même sous cette ignoble forme? reprit le baron. — Bon ! fit le Diable, je laisse faire à la bonne compagnie. — A la bonne compagnie? — A la meilleure et à la plus bégueule, mon cher, reprit le Diable en soufflant du bout des lèvres comme s'il eût été assailli par une mauvaise odeur ; seulement tu as eu en action l'avantgoùt d'une littérature qui fera fureur dans quelques années.
— En France ? demanda Luizzi , chez le peuple le plus élégant et le plus spirituel du monde ? — Oui, mon maître, chez le peuple le plus élégant et le plus spirirituel. Il se créera bientôt une littérature consacrée à l'histoire de la loge, de la mansarde, du cabaret ; les héros en seront des portiers, des marchands d'habits, des revendeuses à la toilette; la langue sera un argot honteux, les mœurs des vices de bas étage, les portraits des caricatures stupides... — Et tu crois qu'on lira de pareils ouvrages? — On les dévorera, grandes dames et grisettes, magistrats et commis d'agent de change. — Et l'on estimera de pareilles productions? — Je n'ai pas dit cette bèlise. Il en sera de cette littérature comme d'une femme galante, on la méprise el on court après elle. — C'est bien dillérent. — C'est absolument la même chose, baron; c'est le privilège des plaisirs faciles. Pour se plaire à l'amour d'une femme distinguée, il faut de la liau-
teur dans le cœur et dans les idées ; il faut savoir trouver son bonheur dans un mot, dans un regard, dans un geste, dans quelque chose de déhcat et de voilé, de saint et de grave. Avec une fille de joie, au contraire, le plaisir vient au galop, bien franc, bien ouvert, bien débraillé ; on n'a aucune peine à le poursuivre, il se jette à votre cou, il vous excite, il vous entraîne, il vous égare. Le lendemain au matin on en rougit, le soir on recommence. Il en est de même en littérature : on ne racontera pas à tout venant qu'on a été dans un mauvais livre, mais on y va. — Et des scènes pareilles à celles que j'ai vues pourront y prendre place? — Ne dois-tu pas écrire mes mémoires?— Et tu veux qu'un pareil tableau s'\ trouve? — Pourquoi non? Crois-tu qu'à la distance où je suis de l'humanité je fasse beaucoup de différence entre les vices d'un grand seigneur et ceux d'un manant? Crois-tu que, pour celui qui voit l'homme à nu, l'habit qui recouvre ses difformités soit une chose importante? Tu as vu la cupidité dans sa plus basse expression, veux-tu la voir dans ce qu'on appelle le monde? — Qu'entends-tu par le monde? —Oh! il y en a de bien des étages; mais je n'y ai jamais vu de différence que dans la tenue et le mystère. — C'est-à-dire qu'il y a plus d'hypocrisie en haut qu'en bas ; ce n'est qu'un vice de plus. — Mon bob ami, dit Satan, l'hypocrisie, à la bien prendre, est le grand lien social de l'humanité. — Plaît-il? fit Luizzi. — Écoute, baron ! Dans une ville oi'i règne la peste, si une administration imprévoyante laissait encombrer les rues de malades et de cadavres, si elle laissait l'air se corrompre et les imaginations s'épouvanter, il n'est pas douteux qu'en peu de temps le fléau gagnerait les trois quarts de la population: mais si, au contraire, elle fait disparaître toutes les traces de la maladie, si les moribonds sont cachés dans des hôpitaux et les victimes enlevées rapidement, Téiàdémie se réduit à ses propres forces. Il en est du vice comme de la peste. Il a ses miasmes qui corrompent l'air moral ; c'est ce que vous appelez le mauvais exemple. Ne blâme donc pas Thypocrisie qui recouvre les plaies de l'humanité : c'est la salubrité morale de la société. — Et qu'est-ce donc que la vertu? — La vertu, mon maître, c'est la santé. — Où estelle? — Cherche. — Et comment puis-je la découvrir d'après ce que tu viens de me dire ? qui m'assurera que l'hypocrisie, cet babil trompeur, ne cache pas d'affreuses maladies ? — Regarde sous les vêlements. — C'est-à-dire qu'il faut que
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j'écoute les histoires que tu me raconteras? Je n'y ai vu que des crimes. — Ce n'est pas moi qui ai choisi les sujets. — Mais si par hasard je rencontrais un être pur, ne le saliraistu pas par tes récits ? — Je ne mens ni ne calomnie, c'est l'arme des faibles et des lâches. — Puisqu'il en est ainsi, maître Satan, puisque j'ai la certitude de savoir la vérité sur toute femme que je rencontrerai, j'accepte le marché que tu m'as proposé, mais à une condition, c'est que j'aurai deux ans pour faire un choix. — Deux ans, soit, repartit le Diable. — C'est convenu? — Convenu. — Alors guéris-moi. ^ Je n'y puis rien, repartit Satan. Je ne touche point aux choses matérielles de ce monde, tu le sais bien. — Alors tu m'as donc trompé? — Tu es toujours le même : déliant, parce que tu es faux. Va, dans trois semaines tu seras aussi bien portant que tu peux l'ètie. — Et comment? dit Luizzi. Le Diable n'y était plus.