‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 31 sur 39 · UN MARQUIS · texte numérisé non relu

UN MARQUIS

Quand Luizzi vit ces deux noms, il demeura étourdi de ce qu'ils se trouvaient sur sa liste et de ce que tant d'autres y manquaient; l'absence de celui de M. de Mareuilles ne lui permit pas de douter qu'il ne fût de moitié dans 1 insolence de madame de Marignon, et il chercha un moyen de les en

punir. L'homme livré à lui-même ne manque pas de mauvaises pensées, celui qui se trouve en commerce avec Satan doit eu être gorgé. M. de Mareuilles devait épouser mademoiselle de Marignon : n'y avait-il pas moyen de lui voler sa femme? Luizzi y pensa longtemps, mais il n'avait guère d'autre moyen d'opérer cet enlèvement qu'en se mettant luimême sur les rangs pour épouser; et, malgré la nécessité où il se trouvait de prendre femme dans le délai de deux ans, il n'était nullement tenté de tourner ses vues du côté d'un monde où il avait découvert tant de crimes. L'imagination n'était pas le côté brillant du baron, et probablement il en serait re^té sur son projet de méchanceté sans trouver aucun moyen de l'accomplir, lorsqu'on lui annonça la visite de M. Ganguernet.

— Eh bonjour ! baron, fit le farceur du bout du salon. Que m'a-t-on dit? que vous aviez été malade? vous voilà rose et frais comme une pomme d'api? — Oui, je suis tout à fait rétabli. — Eh bien! que dites-vous de Paris, mon cher? quelle ville, quel peuple dans les rues, quel brouhaha! C'est un pays de dieux. — Et de déesses aussi, n'est-ce pas, monsieur Ganguernet? — Ah ! baron, les femmes y sont froidasses en diable. Elles n'ont pas cet œil noir, cette tournure qui dit suis-moi ! de nos grisettes de Toulouse. — Et qu'êtes-vous venu faire dans la capitale? — Comment! fit Ganguernet. je ne vous l'ai pas dit? je viens pour un mariage. — Vous aussi ! reprit Luizzi imprudemment. — Bon 1 vous vous mariez, et avec qui? — Avec une femme accomplie. Et vous? — Moi, je ne vous ai pas dit que je venais pour me marier. Je viens pour un mariage, mais c'est pour celui de monsieur mon fils. — Votre fils, à vous? je n'ai jamais entendu parler de madame Ganguernet.

Le farceur sourit et répondit :

— Je ne pouvais pas épouser une femme en puissance de mari. — Encore ! s'écria le baron avec dégoût ; de façon que voire fils porte un nom qui ne lui appartient pas? — .Te vous demande bien pardon, il lui appartient; car il l'a payé. — Comment! il a acheté un nom? — Pas très-cher; c'est un rusé compère, je vous jure. Connaissez-vous une pièce de M. Picard appelée l'Enfant Trouvé? — Oui. Je crois l'avoir vu représenter, il y a peu de temps. — Eh bien ! monsieur mon fils a mis la pièce en action. C'est un beau gaillard, qui a assez longtemps joué les Ellévious en province. Il a fait fu-

reur parmi les femmes. Se trouvant sans engagement, il est venu à Paris après avoir passé par Toulouse, où nous avons fait de fameuses bombances ensemble. Il était à peine parti que je reçois une lettre d'un vieux farceur d'ami, un ancien militaire de l'empire, qui était à Toulouse avec le maréchal Soult. 11 m'invitait à venir me regoberger dans son château du Taillis, près de Caen, en m'annonçant qu'il avait une nièce et une petite-nièce à marier avec deux, millions de dot. — Deux millions de dot! reprit Luizzi. — C'est une drôle d'histoire, allez ! reprit Ganguernet en riant. — Je le crois, mais n'embrouillons pas la première. — Voici. J'ai écrit surle-champ à monsieur mon fils pour lui faire part de l'aventure. «En nous entendant bien, lui ai-je dit, tu auras une des donzelles ; c'est une excellente farce àjouer à mon ami Rigot.» Il n'y avait qu'une difficulté, c'est que monsieur mon fils s'appelait Gustave tout court, et que Rigot est un trop vieux chenapan et d'une famille trop peuple pour ne pas vouloir un homme comme il faut et d'un grand nom pour sa nièce ou sa petite-nièce. — Voilà qui m'étonne ! repartit le baron. — Rah! fit Ganguernet; chacun veut sortir de sa crasse par lui ou par les siens. Il en est de cela comme des femmes galantes, elles élèvent presque toujours bien leurs filles. — Vous croyez"? dit Luizzi en riant.

Ganguernet boursoufla ses joues et repartit d'un ton mélodramatique :

— Connaissant les écueils, elles savent sauver les autres du naufrage. — C'est possible ; mais où votre fils a-t-il pris son nom ! — Voici. Quand il reçut ma lettre, il était en train d'engagement avec !e théâtre de TOpéra-Comique. Il y a dans ce théâtre un individu bien extraordinaire, un chef de claqueurs. — Il y en a partout. — C'est que celui-là est à part, c'est tout simplement le marquis de Bridely. — Le marquis de Bridely, de Toulouse ? — Le dernier des quatre fils de ce marquis de Bridely dont vous venez de parler. A l'époque de la révolution il était dans un séminaire. Il jeta la soutane aux orties; et, tandis que son père et ses trois frères allaient à l'armée de Condé, il s'engageait bravement dans les armées républicaines. Son père et ses trois frères ayant été tués, il est devenu marquis de Bridely, mais pas autre chose. Il est resté simple soldat tant que ça peut s'étendre. Brave comme un lion, il a gagné la croix à Àusterlitz; mais il n'a jamais pu attraper le grade de caporal, attendu qu'il se grisait qua-

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torze fois par semaine, excepté en temps de bataille. Licencié à Toulouse en 1815, il a fait le métier de vieux soldat. — Qu'est-ce que c'est que ça? — Vous ne savez pas? dit Ganguernet prenant un air de grognard, se posant militairement et faisant une grosse voix : « Vieux soldat de l'empire, qui a vu toutes les capitales de TEurope, sacredieu! vive Napoléon! brave Français, patriote jusqu'à la mort! la croix gagnée sur le champ de bataille, vingt blessures ! vive l'empereur! » Avec ça et un état de services un peu propre, il a attrapé pendant deux ou trois ans des pièces de cent sous à l'efûgie de l'empereur à tous les bonapartistes, oflîciers, généraux, etc., chez qui il se présentait. — C'est un drôle de métier ! — Très-connu, dit Ganguernet. Mais la concurrence l'a gcâté, et il a fallu en chercher un nouveau. Alors il a pris le métier opposé : grande famille ruinée. — - Qu'est-ce que cela encore? fit Luizzi.

Ganguernet prit une figure longue, dédaigneuse, une pose impertinente et souple à la fois, puis reprit, en parlant légèrement du nez et du bout des lèvres :

— Le marquis de Bridely! Un dévouement qu'on croit récompensé par une stérile décoration (en ce cas le ruban rouge de la Légion ji'honneur devient le ruban rouge de Saint-Louis)! Une fidélité inviolable aux Bourbons, malgré leur ingratitude ! Et avec ça on attrape aux royalistes des napoléons à l'effigie de Louis XVIIL — Et ce métier-là s'est usé comme l'autre, par la concurrence? — Non, par l'usage. Notre marquis allait vite : il épuisa Paris en trois ou quatre ans. Il eût bien pu continuer en province, mais Paris lui était nécessaire ; et , après avoir vendu des contre-marques en sous-ordre, il est devenu chef de claque au théâtre où monsieur mon fils voulait s'engager. — Enfin ! dit Luizzi, nous voici arrivés ; et qu'a fait monsieur votre fils ? — Au reçu de ma lettre, il a été trouver M. le marquis et lui a offei't mille écus s'il voulait épouser sa portière, le reconnaître et le légitimer. Le marquis a accepté, et le fils de M. Aimé- Zéphirin Ganguernet et de Marie -Anne Gargablou, fille Libert, est maintenant le comte de Bridely gros comme le bras. — Est-il beau garçon, votre fils? — EUéviou, pur EUéviou. — A-t-il de bonnes manières? — EUéviou tout craché, baron. — Cela demande réflexion, monsieur Ganguernet. — Quoi ? dit celui-ci. — Rien , oh ! rien. Et quand partezvous pour aller chez votre ami... monsieur?... — Rigot?

Dans sept ou huit jours, le temps de faiio faire des costumes de père au marquis. Nous remmenons; il va boire avec Rigot et le charmer. La mère est censée malade... J'espère qu'en voilà une bonne farce! — Très-dnMe, en efl'el, dit Armand réfléchi, l'uis il reprit en voyant M. Ganguernet se lever :

— Comment! vous nie quittez déjà? — 11 se fait tard, et je dois retrouver Gustave au restaurant pour aller ensuite voir les Deux Forçats à la Forte Saint-Martin. Le marquis nous a donné des billets. — Si je n'étais malade, dit Luizzi, peutêtre irais-je vous y retrouver. .l'ai beaucoup entendu parler de cette pièce. — On dit que c'est très-bien. 11 s'agit d'un forçat qui, sachant le secret d'un autre de ses camarades, l'oblige... — A lui donner sa fille en mariage, dit rapidement Luizzi. — Non, puisque c'est le jour de ses noces. Ce n'est pas qu'on ne puisse faire une pièce avec ce que vous venez de me dire. — Peut-être mieux qu'une pièce, repartit Luizzi toujours occupé de son idée de vengeance. — Au fait, quand on a le secret de quelqu'un, on le fait passer par tous les chemins qu'on veut. — Vous avez raison, s'écria Luizzi. Revenez me voir demain au matin. — A demain donc. — Excusez-moi, je vous prie, si je ne vais pas chez vous ; mais je ne sors qu'avec les plus grandes précautions.

Ganguernet se retira.

Et à peine Luizzi fut-il seul, qu'il agita la sonnette et que le Diable parut : il était en habit noir avec un énorme portefeuille sous le bras.

— D'où viens-tu? lui dit Luizzi. — Je viens de préparer un contrat de mariage dont peut-être un jour tu sauras le résultat. — Est-ce le mien ?— Je t'ai dit que je ne me mêlerais pas de cette alTaire, si ce n'est pour te raconter ce que tu me demanderais. — Tu sais sans doute pourquoi je t'ai appelé?— Je le sais, lui dit Satan, et t'approuve. Tu comprends entin le monde, tu lui rends le mal pour le mal. — Trêve de leçons! dit Luizzi, je fais ce que je veux.

Le Diable sourit avec mépris.

— Esclave! s'écria le baron.

Satan rit aux éclats. Le baron agita la Sonnette. Le Diable se lut.

— 11 me faut l'histoire de madame de Marignon. — Tout de suite? — Tout de suite, et sans commentaires. — Es-tu bien sûr de n'en pas faire? Le monde est petit, mon maître,

pour qui le voit de haut, et lu ne prévois pas ce que tu vas apprendre. — Sans doute encoie des horreurs ? — Peul-étre.

— Des crimes? — Me prends-tu pour un mélodrauiatuige?

— Tu dois être pourtant TApollou de ces messieurs ? — Je suis le roi du mal, baron; je laisse le mauvais à l'esprit humain. — Tu ferais pourtant un véritable homme de lettres, car tu as la plus haute de leurs qualités : la vanité. — Je n'ai que celle de mal faire. Qu'ils la prennent, et ils la justifieront aussi bien que moi. — Tu fais toujours de l'esprit, mons Satan. — Tu vois bien que je ne suis pas un faiseur de mélodrames. — Assez, s'il vous plaît, reprit le baron, et commençons. — Voici, reprit Satan.

Et il commença :

XXVTl

MADAME DE MARIGNON.

Elle est la fille d'une certaine madame Béru. Pour comprendre la fille, il faut connaître la mère. Madame Béru était la femme de M. Béru. Pour bien comprendre la femme, il faut connaître le mari. M. Béru était violon à l'Opéra ; c'était un homme d'un immense talent. Cependant il n'était, pas artiste, l'artiste n'existait pas encore à cette époque. Quand le musicien ne dînait pas en 1772, c'est qu'il n'avait pas le sou. Quelquefois il riait de sa misère, souvent il en enrageait; mais il ne s'en drapait jamais pour se poser en victime hautaine. L'art, ce dieu voilé que tous vos grands hommes font à leur image, n'avait pas encore une religion et des martyrs. Béru était un grand violon, et il s'était longtemps crotté à courir le cachet , sans s'invenier un génie aux ailes de flamme qui portât sa pensée au-dessus de la boue des ruisseaux où il pataugeait avec des souliers percés. 11 avait un habit troué , et noij un magnifique haillon. Son violon était son violon et son gagne-pain, et non la voix divine par laquelle il confiait son âme à la foule, ni l'aliment immortel qui le nourrissait d'un rayon d'harmonie dérobé au concert des anges. Si la perruquo de Béru était en désordre, ce n'était pas que le délire l'eût échevelée, c'est que le perruquier du

coin avait refusé de la retaper convenablement. Béru disait franchement : « Je suis le premier violon de mon temps; » mais il eût regardé avec des yeux d'idiot quiconque lui aurait dit : « Tu es un de ces êtres passionnés, à qui Dieu a coullé un des mots du grand mystère ! Et quand ce mot harmonieux chante et pleure sur ta corde obéissante et esclave, les hommes t'écoutent avec étonnement et les femmes rêvent dans leurs cœurs, car tu éveilles alors un de ces échos éternels qui murmurent en nous toutes les fois que le génie, cette voix du ciel exilée sur la terre, nous parle un langage qui nous ravit sans que nous puissions le comprendre. » Si on etit dit cela à Béru, il n'eût point compris du tout. Cependant, pour n'avoir pas fait de son talent le Pilade métaphysique et imaginaire d'un Oreste vivant et ennuyé, comme nos jeunes artistes sont aujourd'hui, Béru n'avait pas moins une grande conscience de son mérite. Dès qu'on parlait musique, il devenait chaud parleur, éloquent, colère, tranchant, impitoyable. Béru, grand Glukiste, traitait Piccini de drôle, de malhonnête homme, de gredin, de voleur : il avait toutes les extravagances de la passion musicale. C'était un véritable et grand musicien, et la plus grande preuve que je puisse en donner, c'est que son talent avait résisté au succès après avoir résisté à la misère.

Vers 1170, Béru s'était marié. Il avait épousé mademoiselle Finon, la maîtresse d'une maison où les jeunes seigneurs de la cour avaient l'habitude d'aller souper et jouer. La Finon était, à cette époque, une femme de trente ans, pour qui avoir grand monde, table ouverte et riche toilette, était la vie par excellence : in principio, elle avait fait servir sa beauté personnelle à se procurer tous ces agréments. Puis, en femme d'esprit qui sait se résigner, elle avait spéculé sur la beauté des autres pour continuer un état de maison dont sa personne ne pouvait plus faire la dépense. Cependant elle avait cru prudent, afin que sa maison n'attirât point trop les regards de M. le lieutenant de police, de prendre un mari qui lui donnât un état avoué. Le choix était difficile. Il fallait un homme qui non-seulement acceptât la position gênante de la maison, mais encore qui ne s'effarouchât poin des galanteries personnelles de la maîtresse du lieu ; car, si la Finon n'était plus la déesse des vieux traitants et des jeunes marquis, elle savait encore se ménager par ci par là quelques bons gros sous-fermiers qui payaient les noiémoires

des fournisseurs, ou quelques clievaliei» de Saint-Louis, aussi nobles que râpés, qui raccompagnaient au spectacle et lui donnaient le bras dans les promenades. Elle entendit parler de Béru, violon à douze cents francs d'appointements, que tous les grands seigneurs connaissaient de longue date parce qu'il allait faire quelquefois sa partie dans les orchestres de leurs petites maisons. La Finon pensa que cet homme n'apporterait pas dans la sienne une figure avec laquelle il fallût faire connaissance et qui pût déplaire, ei que, pour peu qu'il eût le caractère bien fait, on pouvait s'entendre avec lui. Elle fit avertir M. Béru de venir cliez elle. Dès la première entrevue, elle jugea que cet homme lui convenait sous tous les rapports. Il reçut avec une indifférence sublime toutes les plaisanteries qu'on voulut bien faire sur sa personne et sur sa figure. Il mangea et but avec une intrépidité que rien ne put détourner, et, à la tin du souper, il était assez ivre pour qu'on fût obligé de le coucher.

Un jour'ïiprès, M. Béru était marié. Ce grand événement ne toucha guère qu'à son extérieur. Sa femme lui doima un tailleur et un perruquier, et lui laissa ses douze cents francs d'appointements pour en faire tel usage qu'il voudrait. Une fois l'hymen conclu, les choses continuèrent comme devant: la maison resta le rendez-vous des femmes à la mode et des hommes les plus riches et les mieux nés, et M. Béru alla jouer du violon à TOpéra les jours d'Opéra, et passer sa soirée au café Procope quand il y avait relâche. Jamais il ne répondit à aucune des plaisanteries que ses camarades lui adressèrent à propos de sa femme ; jamais il ne donna à ses envieux la joie d'avoir l'air de les comprendre, et il continua avec un flegme subiime à s'enivrer et à jouer du violon. Au bout de quelques mois, son inertie avait usé la verve des plus moqueurs, et c'est tout au plus s'ils retrouvèrent quelques épigrammes lorsque, un an après son mariage, IJéru fut déclaré le père légal d'une petite lille qui venait de nailre. A ce propos, on afTicha sur le tuyau du poêle du café Procope une épigramme ainsi conçue :

Hier la Béru dit, d'un air triomphant,

A son mari : « Vous avez un enfant !

« — Un enfant, moi! lui repart le bonliomme.

« Et |iouii-ait-oii savoir comme il se nomme?

« — liiTu, Monsieur, comme vous, c'est la loi.

« — Mais, sera-t-il bouriieoi^ ou '.'riitillionimc? « — Bonrsreois, Monsieur, vous i"ètcs, je le croi. « — Soit, pour hourpreois, Madame; mais, en somme, « Cl' bel enfant, ijiii nio l'a tait? — C'est moi. n

Quand Béni entra dans le café, il fit comme tout le monde et alla droit au poêle : il lut l'épigraumie d'un bout à l'autre, tout en caressant de la main le tuyau brûlant sur lequel était collée la feuille de papier. Rien ne parut sur son visage qui put annoncer la moindre émotion. Il reprit son chapeau qu'il avait posé sur le marbre du poêle, sa canne qu'il avait appuyée contre une chaise, et gagna en chantonnant la table à laquelle il avait l'habitude de prendre place. Un des habitués, outré de cette cynique apathie, se mit à lui crier tout haut :

« —Eh! monsieur Béru, n'avez-vous rien lu sur le poêle qui vous intéresse'? — Monsieur, je ne sais pas lire, répondit Béru avec un calme admirable. — En tout cas, vous savez entendre, leprit riiabitué; et je vais vous dire ce qui s'y trouve écrit. »

Béru s'accouda comme pour mieux écouter, et l'habitué déclama, le plus pompeusement qu'il put, les huit méchants vers que je viens de te citer.

« — Ah ! c'est sur le poêle? dit Béru en mesurant l'habitué d'un regard presque menaçant. — Oui, .Monsieur, reprit l'habitué en se posant comme un homme qui s'attend à une querelle. — Eh bien ! dit Béru en achevant un verre de liqueur commencé, puisque ça y est, que ça y reste. »

— Il y a donc de ces maris? dit Luizzi en interrompant le Diable. — 11 y en a , mon niaitre, et des plus huppés , croismoi. Si j'étais député, je ferais insérer tout de suite dans les lois qui régissent l'avancement des fonctionnaires : « Un tiers des places sera accordé à l'ancienneté (c'est-à-dire à l'incapacité) ; un autre tiers à la faveur (c'est-à-dire à la corruption) ; et le dernier tiers aux femmes (c'est-à-dire aux cocus). » — Tu ferais là un joli gouvernement ! — "Vous n'en avez pas d'autre , monsieur le baron ; et c'est parce que ce qui n'est pas écrit dans les lois est dans les mœurs que tout marche si bien. — Voyons, voyons, revenons à Béru.

Le Diable reprit :

11 n'y avait rien à faire contre un pareil courage; aussi toutes les plaisanteries et toutes les épigrarames cessèrent-

elles à pni'tir de cette solennelle épreuve. Tout continua sur le même pied, si ce n'est qu'il y avait une enf;int en plus dans la maison. On avait nommé celte enfant Olivia. Elle î^randit sans que personne fît attention à elle , oubliée à l'office comme dans le salon, écoutant à la fois les théories de friponnerie domestique émises en argot de valets, et les théories de corruption galante déduites en terme d'un libertinage précieux. Olivia avait dix ans qu'elle ne savait ni lire ni écrire ; mais en revanche, cajolée sans cesse par des hommes du meilleur ton , jouant dans un salon où se réunissaient les noiabilités du vice élégant , elle avait un babil délicat et parlait de toutes choses avec une bonne grâce parfaite. Puis, tout d'un coup , elle trouvait aussi les reparties les plus saugrenues , réminiscence de l'office, qui avaient un succès de fou rire dans le salon,

A celte époque , il arriva deux grands événements dans la maison de madame Béru : son mari mourut d'une indigestion mêlée d'apoplexie , et elle fut attaquée de la petite vérole. Elle se releva de celle maladie après y avoir laissé les restes d'une beauté qui avait occupé tout Paris , ou plutôt qui avait été occupée de tout Paris. Ce fut alors que madame Béru se retourna vers sa fille et s'aperçut que ce serait une enfant d'une ravissante'beauté. Alors elle songea à son éducation. Olivia n'apprit que deux choses , l'orthographe et la musique : la musique qui lui permit de faire entendre la plus belle voix du monde ; l'orthographe qui lui permit de mettre sur le papier les phrases délicatement travaillées qu'elle avait apprises dans les conversations du salon de sa mère. A mon sens , Olivia savait tout ce qu'une femme doit savoir ; car à ces deux distinctions dont nous venons de parler elle joignait celle de s'habiller à ravir et de marcher divinement. Un des plus grands vices des femmes élégantes de votre temps, c'est de ne pas savoir marcher : la plupart se traînent mollement, s'imaginant que c'est une attestation d'oisiveté, et par conséquent de richesse , que de poser douloureusement à terre des pieds qui ne soûl habitués qu'aux lapis des appartements et aux voitures. Les femmes ont ton : une de leurs grâces les plus vives ne se trouve que dans une marche nette , droite et légèrement rapide. Il n'y a que dans une pareille marche que peuvent se montrer ces airs de tète soudains et décidés à une rencontre imprévue , ces saints doucement inclinés du haut du corps et que la rapidité du pas

ne donne point le temps de faire plus profonds , et par coiiséquent gauches et cérémonieux. C'est dans une pareille marclie que peuvent éclater sans effronterie ces regards bien articulés qui partent et brillent connue Téclair et qui, comme l'éclair, ne durent qu'un moment ; ces regards à plein œil qui vous éblouissent et vous font retourner comme si quelqu'un vous eût heurté le cœur. Aujourd'hui les femmes ignorent tout cela : la mode est pour les inflexions molles de la tête, les balancements fatigués de la taille , et le regard à demi voilé qui s'appuie de loin sur un autre regard. Aussi n'avez-vous plus que des histoires de passions jaunes, effeuillées et languissantes, et presque plus de ces vertes histoires d'aventures amoureuses qui s'accomplissaient dans vingtquatre heures , comme les comédies classiques. La tournure des femmes est-elle une cause ou un résultat de votre littérature? c'es't ce que je ne puis dire; mais ce qu'il faut reconnaître , c'est qu'il y a entre elles une concomitance trèsremarquable.

Or Olivia, femme d'esprit, grande musicienne, s'habillant à ravir, marchant délicieusement, était une femme parfaite. La seule chose que la nature lui eût refusée, c'était un type d'originalité nécessaire à une grande fortune : heureusement pour elle, sa mauvaise éducation y avait suppléé. Ainsi Olivia, vive, bonne, spirituelle, n'ayant guère que les vices de la faiblesse, eût manqué de cet attrait piquant et inattendu qui aiguillonne une passion et la pousse au délire, sans ces soudains revirements du ton le plus précieux aux expressions les plus grotesques. Cela lui avait donné un cachet particulier, qui, aux yeux d'un observateur consciencieux, explique bien mieux que sa parfaite beauté et ses talents réels le succès prodigieux qu'elle obtenait.

Le I" mars 1785, Olivia atteignit quinze ans. C'était une personne d'une taille élevée, peut-être un peu maigre; sa poitrine était large, bien effacée, et encore d'un enfant; ses bras étaient minces, sa main petite, mais très-effilée; ses pieds étroits, la cheville grêle, son visage long, à peine coloré. On comprenait que c'était une de ces Feamies destinées cà une haute beauté, mais qui ne se développent que tardivement dans toute leur splendeur, parce qu'il faut du temps à la nature, comme cà l'homme, pour produire quelque chose de complet.

Ce jour-là, il y eut grand souper chez la Bérn, qui avait

fait des frais extraordinaires pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa fille. Les convives hommes étaient au nombre de douze : c'était l'élite des habitués de la maison. Ce fut un beau souper, de dignes libertins. On y raconta les aventures, fausses ou vraies, des femmes les plus éminentes de la cour et de la finance, et on immola aux pieds d'une jeune fille de quinze ans, destinée à être courtisane, les plus hautes réputations et les noms les plus vénérés; on lui apprit comment on trompait un mari, et, ce qui est bien plus amusant, comment on aimait deux amants. On lui donna enfin un assez grand mépris de ce qu'on appelait les honnêtes gens pour qu'il y eût presque bénéfice moral à ne pas être de la compagnie. Puis, quand on eut vidé jusqu'à l'ivresse le fond des bouteilles et le fond des cœurs, le marquis de Billanville, mestre de camp du roi, qu'il avait servi avec distinction dans plusieurs ambassades , fit signe à la Béru de faire retirer sa fille. La Béru emmena Olivia, malgré les instances et les protestations des autres convives, et un moment après elle reparut seule. A ce moment le marquis se leva, se posa en orateur qui va haranguer l'assemblée, et prononça le petit discours suivant :

« — Messieurs, je viens vous proposer un traité. Si vous êtes raisonnables, vous l'accepterez... — Voyons... voyons! répondit-on de tous côtés. — Vous venez tous d'admirer la fille de madame Béru, de l'excellente madame Béru, que je prie de m'écouter avec attention; car c'est surtout à sa tendresse maternelle que je m'adresse en cette circonstance, pour m'aider à vous faire goûter mon projet. Olivia a quinze ans : bel âge. Messieurs, celui où les femmes se doivent à l'amour ! Et cependant, si vous m'en croyez, nous ne lui ferons pas encore payer cette dette ; nous lui donnerons un délai d'un an... — Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-on de tous côtés. — Cela veut dire que, plus la lleur sera épanouie, plus elle sera belle à cueillir. »

— Mais c'est abominable, dit Luizzi, c'est le vice sans masquel — Voilà tout son vice, repartit le Diable. Je le disais bien, que l'hypocrisie est le grand lien social. — C'est bon, fit Luizzi en haussant les épaules, tu me fais l'effet d'une outre bien remplie. Lorsqu'on y ouvre le moindre passage, l'eau s'en échappe avec fureur. Je ne te croyais pas si plein de pédanterie, tu pars à la moindre interruption. C'est pour toi que La Fontaine a fait sa fable du Pédant et de l'Écolier.

Luizzi s'arrêta, le Diable ne continua pas son récit.

— Eh bien ! lui dit Luizzi, que fais-tu ? — Je t'écoute mettant cette fable en action.

Luizzi se mordit les lèvres, et reprit avec humeur :

— Continue. — Or, reprit Satan, le marquis ajouta: «Cela veut dire, Messieurs, qu'avant un an écoulé, aucun de nous ne cherchera à obtenir Olivia. D'ici là, chacun pourra tenter de lui plaire; mais il n'ira pas au delà. Engageons-nous d'honneur à la respecter pendant un an. Au bout de ce temps, la lice sera ouverte, et heureux celui qui alors emportera le prix! car il obtiendra la beauté la plus parfaite et la plus achevée. — Et qui sait, marquis! s'écria le vicomte d'Assimbret, qui sait où je serai dans un an? Dieu seul en a le secret, et pour ma part je ne suis pas de votre avis. D'ailleurs, pendant que nous resterons à passader devant Olivia, il peut se trouver quelqu'un qui ne sera pas de la société et qui nous la soufflera. J'entre en campagne dès demain. — Messieurs, Messieurs, dit la Béru avec la dignité d'une femme laide, vous oubliez devant qui vous parlez. — Au contraire! s'écria le marquis de Billanville, et c'est parce que je vous sais trèsraisonnable que je pense que vous serez de mon avis. — Eh non! reprit le vicomte, ma Béru ne veut pas attendre, elle n'attendra pas, elle n'a pas le sou; je sais l'état de sa bourse, et j'offre cent mille livres comptant. — Oh! oh! oh! fit alors un gros homme qui n'avait pas parlé; cent mille livres, voilà un fameux denier! J'en offre cinq cent mille. — Comptant? » s'écria la Béru, emportée par l'offre.

Le gros homme, qui était sous-fermier de la gabelle, se tut.

« — Je les offre dans un an, reprit-il, car je suis de l'avis du marquis : il faut attendre. — Toi, mous Libert, gros sac d'écus, tu veux attendre? » dit le vicomte.

— Libert! s'écria Luizzi. Je connais ce nom, n'est-ce pas? Mais le Diable ne prit pas garde à l'interruption du baron,

ou plutôt il ne voulut pas l'entendre, et il continua à dire l'apostrophe du vicomte au sous-fermier. Elle finissait ainsi : «—Tais-toi donc, mons Libert! dit le vicomte; tu n'as d'autre envie que d'attendre la mort de ta femme qui t'ai'iacherait les yeux si elle te savait une maîtresse un peu du monde. Tu lui as donc choisi un boa médecin, que tu es sûr d'être libre dans un an ? — Nous sommes deux de l'avis d'ajourner, reprit le marquis ; vous devez être avec nous, l'abbé? vous ne pouvez pas avoir Olivia avant d'être sûr de votre

évêclié. — C'est vrai; je suis pour l'aj^^^raeinent, reprit l'abbé. — Eh bien! soit, dit le vicomte, j\iccepte, mais à une condition. Écoutez : ce gros Libert nous enlèvera Olivia, c'est sur. Pas vrai, la Béru? car il t'a achetée six fois ce que tu vaux. Il n'y a ni qualité, ni nom, ni avantage, ni esprit, qui puisse lutter contre les écus de ce ventre d'or. Je propose donc que chacun de nous dépose cent mille livres chez un notaire. Cela fera douze cent mille livres, puisque nous sommes douze. Eh bien! à la condition, pour Olivia, de choisir un de nous, ces douze cent mille livres lui appartiendront. Nous avons tous de cette façon douze cent mille livres à lui offrir. Cela va-t-il ? — Oui ! oui ! s'écria-t-on de tous côtés. — Oui! oui, dit le fermier d'un gros air fier. — Trèsbien ! mons de la sacoche, dit le vicomte ; mais avec engagement d'honneur pour nous qu'aucun n'ajoutera un écu à cette somme, et menace pour toi de cent coups de bâton si tu offres un rouge liard de plus. — Alors je me relire, dit Libert.

— Non! non! reprit le conseiller, cela augmenterait la mise de fonds, sans nous donner plus de chances! car, qu'il y soit ou non, cela ne fera rien. — Excepté pour l'argent, n'est-ce pas? dit le sous -fermier avec colère. Eh bien! j'en suis, et je jure de ne rien fairp de plus que vous, et c'est moi qui aurai la fille. — Et j'en suis ravi, si ce n'est pas moi, dit le vicomte, parce qu'elle te fera cornard le lendemain. — C'est ce que nous verrons, dit le fermier. — Je n'en doute pas, dit le vicomte, et à la santé d'Olivia! Et comme il ne faut pas que tu en souffres, madame Béru, les soixante mille livres d'intérêt, produit des douze cent mille, te seront comptés mois par mois. »

La Bérn, que ce marché ravissait, accepta par un signe de tête, et le fermier reprit :

« — Mais si l'un de nous meurt ? — Cela profitera aux survivants, l'homme aux chiffres. — Alors c'est une manière de tontine ? — Tu l'as dit. Béru, amène ici Olivia. »

Comme la Béru se levait, Olivia entra et dit d'un air tout mutin :

« — Vous me traitez comme une petite fille, maman; j'ai quinze ans, et je ne vois pas pourquoi je ne serais pas du souper jusqu'au bout! — Pardon, Mademoiselle, dit le conseiller d'un ton doctoral; nous avions à parler d'une affaire très-grave, et cela vous élit ennuyée. Vous êtes si spirituelle !

— Bravo ! dit le vicomte, la guerre commence. Olivia, si tu

prends jamais un amant, ma fille, méfie-toi des «ens de robe.

— Et ne cioyez pas aux gens d'épée, dit le conseiller. — Pourquoi cela? reprit OHvia. — Parce que si une jolie fille veut avoir deux amants, repartit le gros fermier en riant, les gens d'épée tuent leur rival et les gens de robe les font enfermer au Châtelet. — Tandis que les bons fermiers partagent, n'est-ce pas ? reprit le conseiller. — J'aime mieux cinquante pour cent d'une bonne affaire que de n'en avoir rien.

— C'est donc pour ça, cria le vicomte, que tu n'as jamais eu qu'un pour cent de ta femme? — C'est vrai, dit Libert. Je me réduis autant que je peux dans les mauvaises opérations. — Jour de Dieu ! s ecriale vicomte, tu me rappelles ce pauvre Béru. Seulement il avait de l'esprit. »

Le souper continua de ce style, pendant qu'Olivia considérait les convives avec une curiosité qui devait assurément avoir un intérêt caché, tant elle était à la fois alerte et attentionnée. C'est qu'Olivia avait entendu la conversation des bons amis de sa mère. Olivia était beaucoup plus avancée qu'ils ne le croyaient : c'était déjà une fille faite, et la meilleure preuve que je puisse t'en donner, c'est qu'elle rêva tout de suite au moyen de tromper ses prétendants. Entourée comme elle l'était par les soins jaloux des douze associés, cela lui' élit été difflcile si elle eût voulu s'adresser à un homme de leur monde; mais, tandis qu'ils s'observaient les uns les autres, Olivia regarda en dehors de leur cercle et rencontra l'occasion sous la focme de son maître de clavecin.

C'était un garçon d'une trentaine d'années, bien taillé, la jsmbe belle, les dents propres, et qui représentait assez bien un amant. Olivia se décida à l'aimer. Mais il y avait au fond de cet homme une si grossière nature, il sentait si bien son rustre endimanché, qu'Olivia n'y serait jamais parvenue sans l'aide de sa mère. En effet, madame Béru avait remarqué le soin qu'Olivia mettait dans sa toilette toutes les fois que son maître devait venir, et aussitôt elle se posa en sentinelle auprès de sa fille. M. Bricoin eut tout l'attrait du fruit défendu. Le sang d'Eve, ma première maîtresse, parla dans Olivia,

— Eh quoi? Eve !... dit Luizzi. — A fait son mari cornard comme les autres. Caïn était de moi!... repartit le Diable. Puis il reprit :

Olivia, qui était depuis quelques jours très en peine de ne pas trouver Bricoin insupportable, le vit aussitôt sous l'aspect le plus séduisant. Mons Bricoin n'eût pas été un énorme

fat qu'il se fût aperçu de l'attention de la jeune fille ; il se seniit adoré, et, nialoré la beauté d'Olivia, le drôle eut l'impudence de se faire désirer, car elle le désira. Sa tête était partie, et bientôt elle se sentit véritablement folle du maître de clavecin. Un tendre aveu fut échangé, et la surveillance de madame Béru fui trompée. Huit jours après, les illusions d'Olivia n'existaient plus. Tenant cercle tous les soirs, au milieu d'hommes qui prêtaient à leurs vices des formes élégantes, dont l'esprit rieur avait toujours pour elle cette adoration flatteuse vouée par le libertinage à la beauté, elle établit une fâcheuse comparaison entre ceux qu'elle avait voulu tromper et celui pour qui elle les avait trompés. Bricoin était le véritable amant de la femme perdue : despote, brutal, injurieux, menaçant à tout propos de découvrir le secret d'Olivia quand elle n'obéissait pas à toutes ses volontés. 11 lui fit bientôt un supplice perpétuel de la vie, et la pauvre fille, innocente de cœur et dépravée d'esprit, ne cessait de se répéter :

« — Certes, j'aurai des amants, mais je n'aimerai plus. »

La fatale année s'écoula ainsi, et lorsque, dans un souper pareil à celui que nous venons de rappeler, il fallut qu'Olivia se prononçât entre les douze concurrents, la belle fille se leva et dit d'une voix assurée :

« — Je choisis le soils-fermier. — Dans deux jours, s'écria le financier, dans deux jours, ma reine, lu seras dans le plus bel hôtel de Paris. »

L'assemblée resta stupéfaite; le vicomte seul se tut, et dans la soirée il s'approcha d'Olivia :

« — Cela n'est pas clair, lui dil-il ; tu as choisi celte boule dorée, ce n'est pas par avarice : on n'en est pas là à ton âge. 11 y a quelque chose là-dessous. Si tu as besoin d'avoir pour amant en titre un imbécile, c'est qu'il y a un autre amant à cacher. »

Olivia, pressée par le vicomte, lui avoua tout. Huit jours après quand Bricoin vint pour donner la leçon à la jeune Olivia, à son nouvel hôtel, au lieu de trouver le financier établi le matin chez elle, il y trouva le vicomte. Bricoin voulut faire du bruit et menaça de tout dire au Mondor. Le vicomte prit une canne et la cassa jusqu'à la poignée sur le dos du drôle, puis il lui dit :

" — Ceci, c'est pour l'avertir de ne plus reparaître ici. Quant au rapport dont tu nous menaces, si tu dis un mot, je te couperai exactement les deux oreilles. »

Quelque temps après, le vicomte, rencontrant le financier, lui dit :

" — Eh bien! veau d'or, êtes-vous content de la petite Olivia? — Hum ! hum! j'ai bien peur que la Béru ne se soit moquée de nous. — Et moi, je te le jure, dit le vicomte en tournant sur la pointe du pied et en flanquant son »}pëe dans les jambes du financier, je te jure qu'Olivia se moque de toi. ..

IN ELLÉVIOU.

Satan en était là de son récit, lorsque Luizzi entendit frapper à sa porte.

— Qui est là? s'écria-t-il avec impatience. — Monsieur, répondit Pierre, c'est M. Ganguernet avec M. le comte de Bridely.

Luizzi demeura quelque temps incertain, puis il répondit à travers la porte : « Priez-les d'attendre un moment. Je vais les recevoir. »

— Tu étais si pressé de savoir l'histoire de madame de Marignon'^ lui dit Satan.— C'est qu'il me semble, repartit Luizzi, que je la saurai encore mieux quand j'aurai causé un instant avec Ganguernet. Il y a certaine interruption à laquelle tu n'as pas répondu et que cet homme pourra peutêtre m'expliquer. Cependant, ne t'éloigne pas.

En disant ces mots, Luizzi regarda le Diable. Son habit noir et son portefeuille avaient disparu. 11 était vêtu d'une longue robe de soie avec des babouches, une seule mèche de cheveux pendait du sommet de sa tète, et il se curait les dents avec l'ongle de son petit doigt.

— Est-ce que tu vas au bal masqué? lui dit le baron. — jNon, je vais en Chine, et je reviens à l'instant. — En Chine ! sécria Luizzi Stupéfait, et qu'y vas-tu faire? — Arranger encore un mariage. Ne sommes-nous pas un vendredi? — Jour de malheur, dit Luizzi. — C'est-à-dire jour de Vénus, repartit le Diable. — Et quelle espèce de mariage vas-tu faire? — Je vais persuader à un mandarin d'épouser la fille do son ennemi mortel, afin de faire cesser des haines de fa-

mille. — Voilà qui est admirable de ta part, reprit le baron ; mais réussiras-tu? — Je l'espère parbleu bien! Cela doit avoir de trop beaux résultats. — C'est presque une vertu que l'oubli de la haine, et tu comptes y arriver? — C'est-à-dire je compte arriver à son plus actif développement. Il naîtra dix enfants du mariage : cinq qui prendront le parti de leur père, cinq le parti de leur mère. De là, querelles, troubles, fratricides. — Infâme! dit le baron. — Tu me trouvais si bon tout à l'heure? — Tu ne réussiras pas, je l'espère. — Bon ! fit le Diable, déjà le mari a envoyé à la femme les présents d'usage. — Plaît-il? dit le baron; il me semble avoir lu dans le livre d'un de nos plus savants géographes que c'était la famille de la femme qui envoyait les présents au mari. — Eh bien ! pour un savant, il ne s'est pas trop trompé : il y a au moins des présents dans l'affaire, c'est quelque chose. Vous avez tant d'académiciens qui mettent des villes où il y a des marais, et des déserts où il y a des villes, que celui dont tu parles mérite bien la réputation dont il jouit. — Tu oublies que je vais te rappeler. — Je t'ai dit que je courais à Pékin et que je revenais à l'instant.

Le Diable disparut, et Luizzi donna l'ordre qu'on introduisit M. Ganguernet et le comte de Bridely. Ce nouveau monsieur était véritablement un très-beau jeune homme, les doigts passés dans les entournures de son gilet, et qui eût paru assez distingué sans l'énorme frisure qui le couronnait, les boutons de diamant et les chaînes d'or qui obstruaient sa chemise, les bagues qui cerclaient ses gros doigts. .\près les salutations d'usage , le baron se trouva assez embarrassé d'entamer le sujet de conversation pour lequel il avait reçu Ganguernet, car il ignorait si M. Gustave le savait instruit de son secret. Cependant il n'y avait pas à reculer; il se jeta donc franchement en avant, et dit à Gustave :

— Vous êtes donc décidé à quitter le théâtre, Monsieur? — Eh! monsieur le baron, repartit celui-ci en passant ses mains pommadées dans le fourré de ses tire-bouchons, que voulezvous qu'un homme de quelque talent fasse encore au théâtre? ^- Mais il me semble qu'il y a place pour tout le monde ? — Je le crois bien, fit l'EUéviou en se dandinant, car il n'y a personne. Mais les médiocrités sont à la mode, et je ne suis pas assez intiigant pour les chasser. — Il me semble encore, reprit Luizzi, que le public est un juge qui classe mieux les vrais talents que l'intrigue? —Pour cela, monsieur le baron,

il faudrait que le public connût les vrais talents. — Les directeurs sont intéressés à les engager. — Est-ce qu'ils s'y connaissent ? Le talent qu'ils estiment, c'est celui de la flalterie. D'ailleurs, les jalousies de certains individus qui tiennent les premiers emplois sont insurmontables. Tenez, il y a huit jours, avant d'avoir retrouvé mon père... car vous savez que j'ai eu le bonheur de retrouver mon père, le comte de Bridely? — Oui... oui... fit Luizzi en regardant Ganguernet, qui se mit à rire de son gros rire. — Eh bien ! comme je vous le disais, Monsieur, il y a quinze jours j'étais chez le directeur de l'Opéra-Comique. 11 élait fort embarrassé, car son premier ténor refusait de jouer le soir, un dimanche : c'était quatre mille francs de recette perdus. Pendant que nous discutions les clauses de notre engagement, il envoya le médecin dans la loge du ténor pour constater le bon état de sa santé... je ne dis pas de sa voix... elle est aux incurables depuis longtemps. Nous étions sur le point de conclure, lorsque le régisseur vint dire que le premier ténor consentait à jouer une petite pièce en un acte.

« — Bon ! m'écriai-je, il sait que je suis ici. — Il est possible, Monsieur, me dit le régisseur, qu'il vous ail vu entrer. — Eh bien! repris-je, voulez-vous que je le fasse jouer? — Pardieu ! vous me rendriez un grand service, me dit le directeur. — Alors priez-le de descendre, lui répondis-je. »

En effet, le ténor arriva d'un air d'humeur. Je me tenais dans un coin.

« — Je ne puis jouer, s'écria-t-il en arrivant, je suis fatigué et malade. »

Je ne fis pas la moindre observation, mais je commençai une gamme ascendante de Vut d'en basàl'ui aigu, du ré nii fa sol la si do ré vii fa sol la si do do do, avec une tenue assez soignée. Le ténor me regarda, et dit au directeur : « — Je jouerai demain dans deux grandes pièces. » — Cela me semble merveilleux, repartit Luizzi. — Eh bien! monsieur le baron , croiriez-vous qu'un moment après, lorsque je venais de lui donner quatre mille francs de recette avec une gamme, ce drôle de directeur me refusa un engagement de mille écus? — Je le comprends très-bien, reprit le baron, qui avait encore l'oreille écorchée de la double gamme de l'Elléviou. — C'est tout simple, fit celui-ci en saluant, il est l'esclave de ce misérable ténor. — C'est probable, repartit Luizzil; mais j'ai oublié de demander à M. Ganguernet ce

qui me valait sa nouvelle visite à cette heure? —D'abord, reprit Ganguernet, je suis venu pour vous présenter M. le comte de Bridely : en passant sous vos croisées j'ai vu de la lumière chez vous, et j'ai pensé que vous n'étiez pas encore couché. Ensuite je voulais vous prier de garder le plus profond secret sur l'histoire de ce matin : je sais que vous êtes amateur de scandale... — Moi? je vous jure que je n'en dirai mot à personne, pas même à M. le comte de Bridely. — Qu'est-ce donc? fit le comte. — Cela vous amuserait fort peu, je crois, Monsieur, lui répondit le baron avec hauteur.

Puis, s'adressant à Ganguernet :

— Pour que je vous garde le secret, il faut que vous répondiez à une question. Avez-vous jamais entendu parler d'un certain M. Libert, financier ? — Tiens ! s'écria Ganguernet, si je connais mon beau-frère? — J'en avais le pressentiment, dit Luizzi ; alors c'était le frère de cette madame...? — Marianne Gargablou, fille Libert; Antoine Libert, un gros homme de Tarascon, Provençal enté sur Normand ; l'avarice et l'ostentation greffées sur la friponnerie et la rapacité. — Vrai Turcaret, à ce qu'il me semble? — PurTurcaret, car il abandonna sa femme dans un coin pour entretenir des maîtresses, et laissa sa sœur mourir de faim. — Eh bien! j'espère, reprit Luizzi, pouvoir vous donner de ses nouvelles. — Il est mort. — J'espère du moins pouvoir vous donner des nouvelles de sa fortune, et il n'est pas impossible qu'elle retourne aux vrais héritiers de M. Libert. — A moi! s'écria Gustave emporté par le souvenir des nombreux millions de monsieur son oncle. — Est-ce que cela vous regarde, monsieur le comte? fit Luizzi d'un ton dédaigneux, — Vous le savez bien, baron, dit Ganguernet. Allons, reprit-il en s'adressant au comte de Bridely, ne me fais pas tant de signes; M. Luizzi sait tout. — Et j'entre dans la conspiration. — D'ailleurs, reprit Ganguernet, l'affaire du vieux Rigot est bien chanceuse : il donne deux millions de dot, mais Ji qui ? — A sa nièce, m'avez-vous dit?— Hé non! Rigot est un bien autre original! Il a fait une donation de deux millions, sans qu'on sache si c'est à la mère ou à la fille. Il a décidé qu'elles se marieraient le même jour; mais ce ne sera qu'en sortant de l'église que le notaire décachetera la donation bien scellée que Rigot lui a remise. — Pardieu ! reprit Luizzi, voilà qui est singulier! — Sans doute, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Comment retrouverons-nous les millions de l'oncle

Libert? — Je vous le dirai demain. Allez voir les Deux Forçats, et étudiez cette pièce aussi bien que F Enfant Trouvé. — Je comprends ! il s'agit d'un secret avec lequel on peut forcer le détenteur à rembourser. — C'est quelque chose comme cela. Bonsoir! j'attends la personne qui doit me donner les derniers renseignements. — Adieu donc et à demain! dirent les deux Ganguernet, dont un comte, et ils sortirent. Luizzi sonna le Diable.

— Ah çà ! mon cher, tu me parais devenir un peu plus qu'impertinent, dit Satan en entrant. — Moi? répondit Luizzi tout étourdi de l'apostrophe. — Toi. Comment, voilà vingt minutes que tu me fais faire antichambre ! — Tu es leste, répondit Luizzi avec dédain; tu en as sans doute fini avec ton mandarin? — Comme toi avec les Ganguernet. — Tu as semé le mal pour récolter le crime. — C'est bon pour un niais comme toi ! J'ai semé le bien pour faire croître des forfaits, j'ai prêché la réconciliation pour fomenter la haine. — Cela me parait un chef-d'œuvre dont je t'envie peu la gloire. — Tu travailles assez bien à la tienne dans ce genre pour n'avoir rien à m'envier. — Prétends-tu parler de mon projet de faire épouser mademoiselle de Marignon à M. Gustave Ganguernet? — 11 me semble que c'est une assez jolie infamie. — Bon ! lit Luizzi, une vengeance, ou plutôt une mystification. — Je sais que, vous autres hommes, vous avez des noms sonores et pompeux, et des noms plaisants et sans conséquence à donner à vos crimes. Tu t'y entends déjà assez bien ; un peu plus et tu ferais le Ganguernet, tu appellerais cela une bonne farce. — Prétends-tu me détourner de mon projet? — Ni t'en détourner ni t'y servir. — C'est cependant ce que tu vas faire en me disant la fin de l'histoire de madame de Marignon. — Pauvre femme ! dit le Diable d'un air de pitié qui fil rire Luizzi. — 11 est certain qu'elle est bien digne que tu la plaignes ! — Pauvre femme! pauvre femme ! répondit le Diable en secouant la tête. — Tu deviens ridicule, Satan, tu t'attendris. — Tu as raison, je m'attendris et toi tu fais le méchant : nous sortons tous deux de notre rôle. — Reprends donc le tien, et surtout reprends ton récit. — M'y voilà.

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