TOME I
en doublant, la dose des pilules et du sirop. —Je ne l'oublierai pas, dit Luizzi.
A peine le médecin fut-il sorti, que le baron cria d'une voix triom pilante :
— Madame Humbert, faites-moi cuire une côtelette et jetez toutes les heures deux pilules et deux cuillerées de sirop par la fenêtre. 11 faut que le docteur ait son compte.
M. le docteur Crostencoupe revint le lendemain, et, sur l'assurance qu'on avait avalé double ration de pilules et de sirop, il admira combien le malade revenait à vue d'œil.
Au bout d'une semaine, Luizzi recommença la même comédie.
— Docteur, lui dit-il, il me semble qu'il serait peut-être t emps de me permettre une côtelette ou une aile de volaille"?
— Ah! ah !pour cette fois, non, monsieur le baron. Soumettre l'estomac à une digestion pénible, porter le désordre dans les papilles nerveuses de l'estomac, qui ont un rapport si direct avec le cerveau, ce serait vouloir ramener toutes les fureurs de la maladie. — Vous croyez? — J'en suis sur. Ceci, voyez -vous , est à la portée du praticien le plus vulgaire ; c'est le pont aux ânes de la médecine. — Eh bien ! je vous dirai, docteur, que depuis huit jours je mange ma côtelelie tous les matins. — Prodigieux ! s'écria Crostencoupe en se reculant. Et vous n'avez rien éprouvé? — Rien qu'un bienêtre charmant. — Admirable ! Pas de gène dans les idées ? — Non. — Point de tintements d'oreilles? — Non. — Point de vertiges? — Non, rien, absolument rien. — Ah ! je n'unirais pu y croire. — A quoi? — A l'invincible puissance de mon sirop et de mes pastilles. Voyez, baron I malgré les imprudences que vous avez commises, vous voilà presque gucri. Doublez la dose : quatre pastilles par heure, et deux larges cuillerées à bouche de sirop. — Et je pourrai continuer ma côtelette? — Hum ! pour ceci, je ne sais pas. — Les pastilles sont si puissantes ! — Une demi-côtelette. — Le sirop est si souverain ! — Eh bien ! la côtelette, va pour la côtelette. Puis il appela :
— Madame Humbert, écoutez : je vous rends responsable de la vie de monsieur le baron. Je lui ai permis une côtelette, une côtelette maigre s'entend, et bien cuite ; veillez à ce qu'on ne passe pas l'ordonnance dune bouchée de pain. Pas de crudité, surtout, pas de crudité! — Certainement, monsieur le docteur.
Crostencoupe sortit, et Luizzi, rejetant ses couvertures et se levant, s'écria :
— Madame Humbert, il me faut un dîner à trois services, et surtout une salade et des artichauts à la poivrade. — Ah ! monsieur le baron! faites donc attention! dit la garde-malade en baissant les yeux et en rougissant. — Bon, dit Luizzi, estce la simplicité de ma toilette qui vous épouvante? 11 me semble que cela n'a rien de nouveau pour vous. — Rien de nouveau, monsieur le baron, fit madame Humbert avec un sourire , un hochement de tète et un regard de satisfaction inouïs.
Le baron embrassa madame Humbert. Pierre entra. Cela fit penser au baron que, dans son délire de bonne santé, il se faisait le rival de son valet de chambre. Il en fut humilié, et redevint impérieux vis-à-vis de lui.
— Il parait que monsieur est tout à fait guéri ? dit Pierre. On lui servit à dîner, et il mangea admirablement. Huit
jours encore se passèrent ainsi. Un matin que le docteur le trouva levé, il lui dit en souriant :
— Hé ! hé ! monsieur le baron, je pense (]ue vous reconnaissez le bon elTet de la précaution que j'ai prise en vous interdisant de manger autre chose qu'une petite côtelette? — vVllons donc, docteur ! voilà huit jours que je me bourre d'excellents ragoûts et de toutes sortes de crudités. — Inouï! inouï ! inouï ! s'écria le docteur en parcourant la chambre à grands pas; c'est une conclusion admirable à ajouter à mon mémoire. Oui, reprit-il en tirant un manuscrit de sa poche, voici un mémoire qui fera ma gloire et ma fortune : c'est l'historique de votre maladie et de votre guérison. Je l'envoie demain à l'Académie des sciences; il est impossible qu'elle ne soit pas frappée des prodigieux résultats de mon traitement au milieu des dangers que le malade semblait créer à plaisir. Car vous avoir guéri si vous aviez ,exactement suivi mes ordonnances, c'était tout simple ; mais vous avoir guéri malgré cette infraction incessante au régime prescrit, c'est la preuve la plus manifeste de l'excellentissime effet de mes pilules et de mon julep. Ils passeront à la postérité, monsieur le baron! pilules de Crostencoupe ! sirop de Crostencoupe! demain je les fais annoncer dans tous les journaux. Vous me permettrez de citer votre nom, monsieur le baron, c'est le seul salaire que je vous demande. — Faites, docteur, dit le baron en riant; je serai ravi de savoir l'opinion de TAcadémie des
sciences sur ce médicament. — Alors, monsieur le baron, je vais mettre la dernière main à ce mémoire. J'aurai l'honneur de vous le lire. Je suis sûr de vous trouver chez vous, car vous ne sortez pas encore. — Comment ! dit le baron, je ne puis pas sortir? Cependant, si je prenais huit pilules? — Vous pouvez en prendre huit, mais je vous défends de sortir. Aussitôt que le docteur fut sorti, le baron ouvrit sa fenêtre, jeta la boite aux pilules et toutes les bouteilles de sirop par la fenêtre, et cria d'une voix de stentor :
— Louis, mettez les chevaux.
Puis dans sa joie, il prit sa sonnette pour sonner son valet de chambre. Le Diable parut.
— Qui t'appelle? dit le baron. — C'est toi. — En effet, reprit Luizzi, tu as raison : dans mon empressement, je me suis trompé de sonnette. — Et bien ! dit le Diable, que penses-tu de ton médecin? — Je n'aurais pas cru, dit Luizzi, que la médecine fût une si sotte chose. — Ton valet de chambre a raison, tu es tout à fait guéri, te voilà redevenu suffisant. — En quoi? — Je t'ai demandé ce que tu pensais de ton médecin, et non pas de la médecine. Du reste, la sottise humaine est partout la même; elle étend toujours aux choses les torts des individus, à la religion les fautes des prêtres, à la loi l'erreur des magistrats, à la science l'ignorance de ses adeptes. — C'est possible, dit Luizzi avec impatience ; mais je n'ai nulle envie d'un sermon. — Aimes-tu mieux une histoire? — Encore moins, pour le moment s'entend; car tu sais ce que tu m'as promis, et, si par hasard je rencontrais une femme pure et noble, tu sais que tu dois me dire la vérité sur son compte. — Je le ferai. — Es-tu bien sûr de le pouvoir? — Enfant! dit le Diable avec une rage jalouse et mélancolique, crois-tu que je ne connaisse pas les anges ? Oublies-tu que j'ai habité le ciel? — Ainsi, à ton compte, une femme noble et pure c'est le ciel? Où la trouverai-je? — Cherche, reprit le Diable en ricanant; cherche, mon maître, et n'oublie pas que tu n'as plus que deux ans. — N'oublie pas non plus que j'ai ressaisi mon talisman. — J'ai meilleure mémoire que toi, repartit Satan, car j'ai tenu ma porole, je l'ai rendu la santé. — Toi ? ne m'as-tu pas refusé de te mêler de ma guérison? — Matériellement oui, mais moralement... — Et comment cela ? — Avec une mauvaise pensée. J'ai inspiré il madame Huuibert le projet de te rendre Ion délire en le donnant à manger, et je t'ai laisse le désir de désobéir à ton
médecin. — Tu doniifts à toutes choses une horrible exphcation : j'avais oublié l'infamie de ces valets. — Les crois-lu beaucoup au-dessous de toi pour t'avoir voulu perdre dans leur intérêt, toi qui pour une seconde de rire vas laisser un empirique s'appuyer de ton nom pour vendre un poison public? — Je les chasserai. — Baron, baron! lit Satan, tu feras bien ; car tu as pleuré devant eux, tu as fait avec eux des niches d'écolier à ton médecin, lu as joué au plus habile avec eux, et ils te méprisent. — Le mépris de mes valets I s'écria Luizzi furieux. — Baron, reprit le Diable en riant, c'est celui qu'on a toujours le premier, il ne précède que de peu celui du monde. — Ainsi...?
Le Diable sortit en jetant un regard moqueur sur le baron. Un quart d'heure après, Luizzi parut en brillant équipage dans les Champs-Elysées. Il faisait un jour de printemps chaud et languissant : il trouva tous ses amis, les uns en voiture, les autres à cheval, mais aucun ne voulut le reconnaitre. Madame de Marignon, entre autres, qui passa en calèche découverte avec M. de Mareuilles, détourna visiblement la tète. Le baron rentra chez lui furieux et décidé à se venger. Alors la pensée lui vint pour la première fois de demander la liste des personnes qui étaient venues s'informer de lui. 11 ne trouva que deux noms, ceux de Ganguernet et de madame de Marignon.