LES TROIS NUITS
PREMIÈRE NUIT : lA NUIT DANS LE BOUDOIR.
Armand était encore assez éloigné de la porte cochère, lorsqu'il fut abordé par une femme qui l'appela par son nom. A la clarté des magasins environnants, Luizzi reconnut la servante qui l'avait reçu d'une manière si impertinente chez la marquise. Cette fille lui dit rapidement :
— Passez tout droit devant l'hôtel, vous me retrouverez à l'autre bout de la. rue.
Elle continua son chemin, et Luizzi, qui s'arrêta un moment, la vit prendre une rue détournée. 11 ne savait trop que penser de cette injonction; mais, comme il y pouvait obéir sans renoncer à entrer plus tard dans Thôtel, il se décida à la suivre. Seulement, en passant devant la porte cochère, il jeta à droite et à gauche un regard investigateur, et vit à quelques pas un homme enveloppé d'un manteau, qui semblait surveiller l'hôtel. Luizzi fut tenté d'aller droit à lui et de savoir quel était cet homme. Mais c'eût été un scandale, qu'il n'avait ni le droit légal ni le droit intime de faire ; d'ailleurs, il savait que dans toute querelle d'hommes où le nom d'une femme peut être prononcé, c'est elle qui est toujours la victime, l'un des deux adversaires y dtit-il périr. Il poursuivit sa marche, et, à une assez grande distance de l'hôtel, à l'angle d'une petite rue, la servante parut, et dit à Armand :
— Vite, suivez-moi.
Elle marcha si rapidement que Luizzi eut peine à la suivre. Ils firent plusieurs détours el arrivèrent dans une ruelle déserte, bordée de murs de jardin. Tout en marchant, la chambrière ajouta :
— Entrez sans vous arrêter.
Et presque aussitôt elle s'élança dans une porte entr'ouverte, qu'elle referma avec une grande précaution dès que Luizzi se fut introduit.
A peine étaient-ils dans le jardin, qu'ils entendirent des pas rapides venir de l'autre extrémité de la ruelle; la servante fit signe à Luizzi de garder le silence, et tous deux demeurèrent immobiles. On s'arrêta devant la petite porte, on écouta un moment, puis on s'éloigna; mais à peine,celui qui faisait tout ce manège avail-il fait quelques pas, qu'il revint. La servante, troublée, dit avec un geste d'impatience :
— Folle ! j'ai oublié le verrou !
Elle s'élança vers la porte et s'y appuya de toute sa force ; elle fit signe à Luizzi de l'aider, et celui-ci obéit machinalement. Il entendit bientôt une clef tourner dans la serrure, et sentit l'effort de quelqu'un qui poussait la porte. Elle avait légèrement cédé, et celui qui voulait entrer avait dû comprendre que ce n'était pas un inflexible verrou qui la retenait; il la poussa donc encore plus vivement en appelant:
— Mariette! Mariette '
Mais Mariette, puisque nous savons le nom de la servante, avait profité du moment pour réparer sa négligence, et le verrou était poussé. Sans attendre davantage, elle prit Luizzi par la main et l'emmena, tandis qu'on tournait et retournait la clef dans la serrure. Le jardin était vaste, et la nuit profonde. Luizzi suivait sou guide sans se rendre compte de ce qui venait de lui arriver; il n'avait pas même eu le temps d'être étonné, car l'étonnement demande une certaine réflexion ; il ne savait plus même où il allait, ni chez qui il allait, lorsqu'il arriva à l'angle d'un pavillon réuni à l'hôtel par une longue galerie. Une petite porte s'ouvrit. Luizzi monta un escalier tournant garai de tapis, et,, au bout d'une douzaine de marches, il eutra dans un petit salon faiblement éclairé, puis dans une autre pièce où était suspendue une lampe d'albâtre. Un grand feu brûlait dans la cheminée, une table à deux couverts était servie, et des parfums pénétrants remplissaient ce réduit étroit.
— Restez là, dit Mariette; et elle laissa Luizzi seul.
Par un mouvement machinal , il regarda autour de lui avant de songer à réfléchir sur ce qui lui arrivait. L'endroit où il se trouvait avait de quoi le surprendre. C'était une étrange alliance des objets du luxe le plus voluptueux et des signes de la religion la plus minutieuse : sur des tentures de soie, des images de saints et des calvaires; dans une bibliothèque de quelques rayons, les volumes brochés d'un roman nouveau et des livres de dévotion avec leur magnifique reliure; sur une console, des vases remplis de fleurs merveilleuses; au-dessus, un tableau de sainte Cùilc dans un cadre surmonté d'un bouquet de buis bénit; enfin, dans une demi-alcôve, un divan chargé de coussins ; au fond, une large* glace encadrée de plis de mou'e bleue ; à la tête de ce divan, une Vierge des Sept-Duuleurs, et au pied un christ d'ivoire sur un velours noir. Luizzi regarda ce boudoir ou cet oratoire avec un trouble étrange ; puis vinrent les réflexions sur la manière dont il avait été introduit. Cet homme qui surveillait l'hôtel, qui s'était présenté à la petite porte du jardin, qui en possédait une clef, c'était un amant assurément. Mais lui-même, Luizzi, n'avait-il pas l'air plutôt d'en être un? et si quelqu'un l'avait vu entrer chez la marquise du Val comme il y était entré, n'aurait-il pas eu le droit de penser que Luizzi allait en bonne lorlune? Cependant ce quelqu'un se fût trompé aux apparences. Armand ne pouvait-
il pas faire de même? Il ne savait donc qu'imaginer en attendant que Lucy lui donucàt l'explication de tout ce mystère, lorsque la marquise entra vivement dans le salon. Son air, son aspect surprirent Luizzi : ce n'était pas la femme tristement avenante qu'il avait vue le matin. 11 y avait dans son visage une expression hardie et exallée dont il ne l'eût pas crue susceptible. Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, et ses lèvres légèrement agitées avaient un sourire amer plutôt qu'heureux.
— C'est bien, très-bien, dit-elle à Mariette, qui l'avait accompagnée et qui sortit en jetant un regard scrutateur sur la marquise.
Lucy prit place dans un fauteuil au coin de la cheminée, et, sans adresser la parole à Luizzi, elle regarda fixement le feu. Armand était fort embarrassé et fort ému. 11 voyait qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans la physionomie et dans la tenue de Lucy; mais ii ne savait s'il était convenable qu'il s'en aperçût. Cependant, la préoccupation de la marquise se prolongeant, Luizzi l'appela plusieurs fois par son nom.
— Bien, très-bien, répondit-elle sans déranger son regard immobile; oui, oui, très-bien.
— Lucy, qu'avez-vous? dit Armand, vous souffrez, vous êtes malheureuse...
— J\Ioi, répondit-elle en relevant la tête et en essayant de prendre un air plus calme, moi, malheureuse? et de quoi! mon Dieu? Je suis riche, je suis jeune, je suis belle; n'est-ce pas que je suis belle? vous me l'avez dit, Armand. Qu'est-ce donc qu'une femme peut envier avec de tels avantages?
— Rien, assurément. Cependant...
— Cependant ! reprit la marquise avec une impatience nerveuse. Elle serra les poings avec vivacité, se mordit les lèvres, et, se contraignant à grand'peiue, elle continua : Voyons, Luizzi, ne soyez pas comme les autres, ne me poursuivez pas de questions, d'observations, de doléances parce que j'ai quelque pensée qui m'occupe; vous savez qu'il faut bien peu de chose pour contrarier une femme... Mais je vous ai invité à souper, soupons.
Ils se mirent ù table, et la marquise servit Luizzi; elle était manifestement troublée, elle était gauche.
— Vous avez du Champagne près de vous, lui dit-ellBi
— M'en laisserez-vous boire seul?
Elle hésita, puis tendit sou verre et le vida d"uu trait. Elle laissa échapper une expression de dégoût. Luizzi crut deviner qu'elle venait de faire un ellort pour chasser la pensée importune qui l'obsédait ; mais, après quelques mots de conversation plus suivie sur les projets de départ de Luizzi, elle retomba dans sa pesante tristesse. L'intérêt et la curiosité de Luizzi étaient vivement piqués. 11 essaya du moyen qu'ellemême semblait avoir tenté pour chasser ses idées importunes.
— .Me ferez-vous encore raison"? lui dit-il.
Des larmes vinrent aux yeux de la marquise; elle lui dit :
— Non, Armand, non; cela me fait mal, cela me briile, cela me tue, et pourtant Dieu m'est témoin que je voudrais mourir.
Elle se leva et s"écria :
— Oh ! mourir, mon Dieu ! mourir vite !
Elle tomba sur le divan qui était dans la demi-alcôve en se cachant la tète dans les mains. Luizzi se plaça près d'elle et essaya de l'uiterroger, mais elle ne répondait que par des larmes et des sanglots. Luizzi avait été lami d'enfance de madame du Val; il se mit doucement a genoux devant elle, et lui dit ;
— Allons, Lucy , pailez-moi. Si vous avez des chagrins, confiez-les-moi. Lucy, vous savez tout ce qu'il y a pour vous dans mon cœur; celui qui a osé vous aimer peut-il vous oublier, et ne doit-il pas être resté votre meilleur ami?
Les larmes de madame du Val s'arrêtèrent convulsivement dans ses yeux, et, regardant Luizzi qui était resté à genoux, elle répondit comme si elle eût essayé d'être coquette :
— En vous voyant dans cette posture, ce n'est point là le titre qu'on vous donnerait.
— Oui oserait en espérer un autre? dit Luizzi en souriant.
— Celui qui aime bien espère tout, répliqua la marquise d'une voix exaltée.
— Eu ce cas j'aurais trop de droits à espérer, dit Luizzi jouant avec ces banalités de galanterie auxquelles il n'attachait pas grand sens.
Quelle fut donc sa surprise lorsque la marquise lui réponpoudit en levant les yeux au ciel :
— Oh ! si vous disiez vrai !
Tout le monde sait ce qu'il y a de danger à se trouver engagé malgré soi dans une voie où on ne peut reculer sans blesser quelqu'un pour qui on a de l'intérêt et surtout saus
s'exposer à paraître ridicule. On persiste, en comptant que le hasard, qui vous y a jeté à votre insu, vous en retirera de même : ainsi fit Luizzi.
— Si c'était vrai, dites-vous, Lucy? Oh ! vous aimer est une vérité que tous ceux qui vous connaissent portent dans leur cœur.
La marquise se leva, tourna vivement la tête et reprit avec cette agitation fébrile qui ne la quittait pas :
— Tout cela est fohe ! Voyons, remettons-nous à table.
Elle reprit sa place et se mit à souper comme une personne qui a pris le parti de faire quelque chose qui lui déplaît, mais qui l'occupe. Malheureusement pour Lucy, ce qui venait de se passer avait jeté dans lesprit de Luizzi un désir immodéré de savoir le secret de cette âme en peine, et il résolut de satisfaire ce désir ou d'employer du moins tous les moyens pour y parvenir.
— Vous partez bientôt, n'est-ce pas? lui dit Lucy.
— Dans huit jours au plus tard.
— Vous avez bien soif de votre Paris?
— Ah! Lucy, c'est que la vie est là.
— La vie des gens heureux!
— Non, Lucy ; c'est à Paris qu'il faut aller quand on souffre. Qaand on a dans le cœur une flamme à éteindre, un désir de feu à contenir, il faut aller à Paris. Là sont toutes les occupations de l'esprit, toutes les fêles où l'oreille et les yeux sont enchantés; là on effeuille son âme à mille plaisirs inconnus ici, quand on ne peut pas la donner tout entière au bonheur.
— Vous avez raison ; ce doit être un grand soulagement que de ne rien garder en soi de soi-même. Avez-vous été amoureux à Paris, Luizzi?
— Pas comme à Toulouse.
Lucy sourit tristement et lui fit signe de continuer.
— Des liaisons dont l'inquiétude fait l'éternel tourment et le seul bonheur, reprit le baron.
— Des maris redoutables, n'est-ce pas?
— Pas du tout, mais des rivaux de tous côtés. Il y a toujours dix hommes que toute femme un peu élégante est obligée de recevoir du même ton et du même visage ; parmi ces dix hommes elle cache un amant, quelquefois deux... trois.., quatre...
— Oh! vous calomniez les femmes.