TOME I
— Non, Lucy ; et en vérité, quand cela s'est trouvé, je n'ai pas osé leur en vouloir : il y en a de si malheureuses !
— Vous avez raison. H y a des femmes qui portent dans le secret de leur vie des tortures qu'aucun tiomme ne peut imaginer, mais ce ne sont pas celles-là qui se consolent avec des amants.
— Oh ! vous le savez sans doute mieux que moi, dit Luizzi en souriant.
Cette parole bouleversa la marquise; toute sa préoccupation, toute sa tristesse lui revinrent. Luizzi fut interdit, et, ne sachant comment reprendre la conversation, il se raccrocha à ia première chose qui se présenta à lui.
— Vous êtes malade? vous ne mangez ni ne buvez.
— Au contraire, reprit Lucy en se remettant à sourire. Et, comme pour ne pas donner un démenti à ses paroles,
ellei)ut le verre de vin de Champagne que Luizzi lui avait versé. Les yeux de la marquise devinrent plus brillants, et sa voix trembla.
— Oui, reprit-elle avec un accent amer, un amant, cela occupe, cela agite la vie ; mais il faut l'aimer, cet amant.
— Quand on ne l'aime plus, on le congédie.
— Un jaloux! un tyran qui vous menace du déshonneur à toute heure, atout propos; à qui la mouidre visite est suspecte, et qui s'irrite même de la familiarité de nos paroles avec un ami ou un parent ! un lâche hypocrite, qui arme contre nous toute une famille pour faire excluie celui qui lui porte ombrage... oh! c'est un supplice horrible... MonDieu! il faut pourtant qu'une femme en finisse!...
Pendant qu'elle parlait ainsi, la marquise s'était exaltée. Luizzi, demeuré froid, remarqua que ses dents claquaient sous ses paroles; il vit qu'elle se laissait gagner à une sorte . de lièvre. L'homme est implacable ; Luizzi remplit négligemment son verre et celui de la marquise; elle prit le sien, le porta à ses lèvres, puis le posa sur la table avec une espèce d'effroi.
— Vous êtes une enfant, Lucy! reprit Armand en s'appuyaut sur la table et en la regardant amoureusement. Un pareil homme, s'il se rencontre, est un misérable qu'une femme doit pouvoir faire taire en un instant.
— Et comment?
— Si c'est un lâche, il n'y a pas grand mérite à celui qui prend la défense de celte femme ; si c'est un homme brave,
tant mieux! il y a quelque dévouement à risquer sa vie contre lui.
Lucy sourit amèrement, et, comme emportée, elle s'écria:
— Mais si c'est...
Elle s'arrêta en serrant les dents, comme pour briser au passage les paroles qui lui montaient à la bouche; elle devint rouge conmie si elle allait suffoquer; elle but un peu pour se remettre, et Luizzi lui dit, en surveillant le trouble croissant qui se montrait en elle :
— Mais, quel qu'il soit, on peut le réduire au silence ! Lucy sourit encore avec la même expression de doute et
de désespoir, et Luizzi continua :
— Oui, Lucy, un homme dont on s'assure la tendresse et le dévouement par une longue épreuve, un homme dont on ne peut plus douter, est un confident à qui l'on peut tout dire et qui oserait tout pour celle qui le chargerait de son bonheur.
La marquise fit entendre un rire amer.
— Une longue épreuve, dites-vous? mais je vous ai dit qu'à la première vue cet homme deviendrait suspect.
Elle hésita un moment; puis, attachant sur Luizzi un regard qui semblait vouloir lire au fond de son âme, elle reprit :
— Pour qu'une femme jetée dans une pareille position pût s'en arracher, il faudrait qu'elle trouvât un cœur qui la comprît tout de suite, une générosité qui ne se fit pas attendre.
— Du moment que vous sembleriez le désirer, ou se mettrait à vos genoux.
— Folie ! les hommes ne font rien que pour obtenir, comme prix de leur dévouement, un amour...
— Qui réponde à celui qu'ils éprouvent, dit Luizzi en s'approchant de la marquise.
— Et quand le dévouement doit être demandé sur fheure, ftiut-il que le prix en soit accordé de même?
— Pourquoi ne le serait-il pas? dit Luizzi, entraîné par l'étrangeté de cette conversation, par l'expression presque égarée de madame du Val. Croyez-vous, Lucy, qu'il n'y ait pas un homme capable de comprendre une femme qui se donnerait à lui en lui disant : Je le confie mon bonheur, ma vie, ma réputation, et, pour que lu ne doutes pas que lu es ma seule espérance, prends mon bonheur, ma vie, ma réputation, je les mets à ta merci, tu en seras le maître?
— Oh ! si c'était possible ! s'écria la marquise.
— Lucy, ce serait impossible peut-être à mille femmes, mais s'il s'en trouvait une belle, noble, comme vous...
La voix de Luizzi était pleine de passion, il s'était encore rapproché de la marquise. Lucy cacha sa tète dans ses mains; ce ne fut qu'un moment , pendant lequel elle froissa avec violence les belles nattes de ses noirs cheveux ; elle se leva soudainement, et Luizzi avec elle.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle, je deviens folle.
— Lucy ! dit Armand.
— Folle 1 folle ! répéta-t-elle ; eh bien, soit! je le serai tout à fait.
Et, avec un mouvement qui tenait du délire, elle s'empara des verres pleins restés sur la table et les but avec rage ; puis elle se retourna vers Luizzi, l'œil troublé , le regard perdu, et elle s'écria avec une folle ivresse des sens et de, l'esprit :
— Eh bien! oses-tu m'aimer?
Pendant toute cette scène, la tète de Luizzi s'était aussi laissé frapper par la singularité de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait. Les circonstances, l'occasion, l'imprévu ont une ivresse qui étourdit, entraine, égare, et Luizzi répondit à la marquise comme un homme qui croit en ce qu'il dit :
— T'aimer ! t'aimer ! c'est la joie des anges, c'est le bonheur, c'est la vie !
— Oui! n'est-ce pas, que tu m'aimes?
Luizzi ne répondit celte fois qu'en attirant la marquise dans ses bras ; elle ne résista pas, elle répéta en balbutiant :
— Tu m'aimes, n'est-ce pas? tu maimes, n'est-ce pas? Tu m'aimes? tu m'aimes? disait-elle sans cesse et pour ainsi dire sans raison.
Et ce mot était si obstinément répété, qu'il semblait ne plus avoir de sens pour la marquise; elle le murmura jusqu'à ce que Luizzi eût triomphé de cette résistance instinctive que toute femme oppose aux désirs d'un homme.
Le délire d'esprit qui avait emporté Lucy , l'ivresse qui avait égaré sa raison, la folie qui semblait lavoir poussée à commettre une faute que l'amour même n'excuse pas, tout cela, délire, ivresse, folie, sembla alors s'éteindre en elle; la fièvre de l'âme ne gagna point le corps ; sa bouche, qui criait et riait amèrement sous l'inspiration de la colère, resta froide et silencieuse pour répondre à des mots d'amour. La femme qui setait offerte à Luizzi semblait devoir être une folle ou
une débauchée, celle qui se donna était une statue ou une victime. Il y avait là un terrible secret. Déjà Luizzi avait remords et honte de son bonheur. Le boudoir était silencieux; la marquise, assise sur le divan, avait repris ce regard immobile et vibrant qu'elle avait en entrant. Luizzi, cependant, suivait d'un œil inquiet les mouvements convulsifs de sa physionomie ; il voulut lui parler, elle parut ne pas Tenteiidre; il voulut se rapprocher d'elle, elle le repoussa avec une force qui l'étonna ; il voulut s'emparer de ses mains, elle se leva et se dégagea avec violence en s'écriant :
— Oh ! c'est infâme !
Et tout aussitôt cet orage du cœur et du corps, qui grondait depuis si longtemps, fit explosion ; la marquise eut une crise nerveuse effrayante. Elle poussait des cris aigus, elle parlait de malédiction , d'enfer , de damnation éternelle. Toutes les fois que Luizzi voulait la toucher, elle se contractait sur elle-même comme si elle eût senti l'horrible attouchement d'un serpent. Armand ne savait que faire, lorsque la porte du boudoir s'ouvrit. Mariette entra , elle haussa les épaules avec impatience en disant :
— J'en étais sûre !
Elle s'approcha de sa maîtresse, la délaça en lui parlant avec tin ton d'autorité auquel il semblait que la marquise était accoutumée d'obéir. La crise fut longue et se termina par un affaissement que Luizzi n'osa pas troubler.
— Il est temps de vous retirer, lui dit Mariette ; venez, je vais profiter de ce moment de calme pour vous reconduire.
Luizzi suivit Mariette, qui marcha rapidement, pressée qu'elle était de revenir auprès de sa maîtresse. Luizzi ne voulut pas faire de question.à cette servante , il se retira 'après avoir passé cinq heures dans une suite d'élounements qui l'avaient entraîné à son insu et hors de tout ce qui lui eiit semblé possible. Il traversa ainsi le jardin, sortit, et rentra chez lui tellement plongé dans ses réflexions qu'il ne s'aperçut pas que, depuis la porte du jardin de la marquise jusqu'à son hôtel, il avait été suivi par un homme enveloppé d'un long manteau.
Le lendemain de ce jour, Armand se présenta chez la marquise. Il lui fut répondu qu'elle n'était pas visible. Il y retourna jusqu'à quatre fois dans la même journée et ne put pénétrer jusqu'à elle. Le surlendemain il lui écrivit, sa lettre demeura sans réponse ; il lui écrivit le troisième jour, sa
lettre lui fut renvoyée sans avoir été ouverte. Il savait cependant que la marquise n'était point malade. Elle avait été vue à l'église de Saint-Sernin entendant la messe tous les matins, comme c'était son habitude. Chaque soir elle était allée chez une vieille tante fort dévote, qui devait lui laisser toute sa fortune. Luizzi ne pouvait s'étonner assez; il y avait en lui un respect de bonne compagnie qui l'empêchait de s'informer de ce:ie femme et surtout de raconter ce qui lui était arrivé. Cependant il ne voulut pas être pris pour dupe, et il se résolut à revoir madame du Val , quelque moyen qu'il dût employer pour arriver à son but. Le hasard lui épargna la peine d'en chercher un : il apprit qu'une réunion très -nombreuse devait avoir lieu dans une maison dont son nom lui ouvrirait facilement l'accès, il sut que la marquise y était invitée et qu'elle avait promis d'y aller. Toutefois, au risque dune inconvenance, Luizzi ne fit point demander une invitation, il se réserva de se faire présenter le soir même de la réunion, dans la crainte où il était que madame du Val ne tint pas sa parole si elle était informée qu'elle l'y rencontrerait.
Une fois assuré d'avoir une explication avec elle, il pensa à ses affaires, et par conséquent à madame Dilois. Il examina le marché qu'elle lui avait remis, et ce marché lui parut convenable. Mais Luizzi avait des préventions contre cette femme, dont le ton de coquetterie lui avait inspiré d'abord la belle illusion qu'avaient détruite les demi-confidences de madame Bainet sur son origine et sa vie. Ces préventions donnaient au baron un médiocre désir de conclure avec madame Dilois ; il se présenta donc chez plusieurs autres négociants. Le prix qu'on lui offrit de ses laines était moindre que celui proposé par la maison Dilois. L'intérêt l'emporta sur les préventions, et il retourna chez la belle marchande.
DEUXIÈME NUIT : LA MIT DANS LA CHAMBRE A COUCHERi
H y alla le soir, à l'heure où les magasins et les bureaux sont fermés, afin de pénétrer dans la vie de madame Dilois
quand elle cesserait d'être marchande. 11 fut introduit par une servante fort polie, qui, sans l'annoncer, le conduisit jusqu'au premier étage , traversa une petite pièce, et, sans avertir, ouvrit une porte et introduisit le baron dans la chambre en disant :
— Voilà un monsieur qui veut vous parler.
Madame Dilois parut suprise et embarrassée de cette visite inattendue. Klie était assise d'un côté de la cheminée, le beau commis en face d'elle. La modeste, mais élégante parure du matin était remplacée par un déshabillé où la propreté seule brillait d'un pur éclat, mais qui attestait qu'on se montrait volontiers à M. Charles dans toutes les toilettes. La chambre était dans ce désordre qui annonce l'heure du repos ; la couverture élail faite, deux oreillei's dormaient sur le traversin.
Dans les habitudes luxueuses d'un monde élevé, on ignore ce qu'il peut y avoir d'attrayant à l'œil dans le lustre d'une blancheur éblouissante de linge. C'est à peine si l'on voit la finesse et la neige de la toile parmi les plis de soie d'un lit à la duchesse et les dorures d'une chambre élégante ; mais dans l'habiiation modeste d'une petite bourgeoise de province, à côté de ces meubles en noyer noircis par le temps, sous les rideaux de couleur sombre qui l'enveloppent, un lit blanc d'albâtre ressort comme une figure virginale. Tout ce qui est là devant vous, tout cet aspect inattendu ou qui a sa ^^râce particulière, peut donner au plus froid et au plus timide des désirs soudains et hardis : et si, comme Luizzi, ou sort d'une aventure où l'on a vu se jeter dans ses bias une femme d'un rang élevé et pour laquelle on avait encore plus de respect que d'affection, il est permis de penser qu'il peut nous en arriver autant avec la petite bourgeoise qu'on estime coquette et facile, et qu'on se dise :
— Pardieu ! voilà une place qui me convient et qu'il faut que j'occupe ce soir.
Ce soir, ce soir même, entendez bien ! Il y a de ces conquêtes qui ne flattent que par leur rapidité. Entre un homnïe comme le baron de Luizzi et une femme comme la marchande de laine, une victoire après un mois ou denx de cour assidue et de soins amoureux ne pouvait avoir rien de trèsflatieur et de bien piquant ; mais triompher en quelques heures d'une femme qui, selon la pensée de Luizzi, devait avoir assez l'habitude de la défaite pour avoir toutes les res-
sources de la défense, cela lui parut original, amusant, désirable. D'ailleurs il y avait là un rival à supplanter, un amant, beaucoup mieux qu'un mari : c'était une vraie bonne fortune. Car persuader à une femme de tromper son mari, c'est la conduire ou la maintenir dans la voie du mariage -, mais la pousser à tromper un amant, la faire faillir à une faute, la rendre infidèle à une infidélité, c'est beaucoup plus difficile, beaucoup plus immoral en amour : cela vaut la peine de réussir.
Toutes ces idées, que nous venons d'énumérer longuement, expliquent la résolution de Luizzi plutôt qu'elles ne la dictèrent. Armand, en voyant le beau Charles aupris de madame Dilois, en apercevant ce lit entr'ouvert, se sentit pris de l'irrésistible envie d'y tenir la place qu'il supposait que le beau Charles devait y occuper. Il commença par s'excusersur l'inconvenance de l'heure.
— Pardon, Madame ! dit-il après s'être assis entre Charles et madame Dilois; pardon de me présenter si tard! nous autres gens qui ne faisons rien, parce que je crois qu'en vérité nous ne sommes bons à rien, nous commençons la journée si tard, que nous sommes arrivés à la fin sans avoir eu le temps de nous occuper de nos affaires; excusez-moi donc. Madame, de venir vous importuner des miennes, lorsque les vôtres sont finies depuis longtemps.
— Hélas! Monsieur, reprit madame Dilois avec un petit sourire ennuyé, les affaires ne finissent jamais pour nous, et, lorsque vous êtes entré, je recommençais déjà celles de demain; nous cherchions à nous rappeler une erreur de compte qui nous échappe depuis huit jours.
Luizzi jeta un demi-regard sur le beau Charles, dont il trouva les yeux fixés sur lui. Cet homme est un amant, pensa-t-il ; Tinstinct de la jalousie lui a déjà donné de la haine contre moi. Et cette idée servant d'éperon à celle que le baron avait déjà enfourchée, il alla si vite dans ses désirs qu'il se jura d'en arriver à ses fins et qu'il y engagea son honneur. Cependant cela paraissait difficile; car le commis ne semblait point disposé à se retirer, et quelque bonne opinion qu'on ait de soi ou quelque mauvaise opinion qu'on ait d'une femme, il est difficile de la séduire ou difficile qu'elle se laisse séduire en présence de son amant. Toutefois les femmes ont tant de raisons pour céder à un homme, que l'amour n'entre certainement pas pour un quart dans le nombre
de leurs défaites, et Lnizzi n'étcait pas assez novice pour l'ignorer. Aussi chercha-t-il un endroit par où il put avertir madame Dilois qu'il avait besoin d'une conversation particulière.
Il répondit donc à ce qu'elle lui avait dit sur la continuelle obsession des affaires :
— Et moi, qui n'ai aucun droit d'être ennuyeux, je viens ajouter encore à la persécution commerciale qui pénètre jusque dans votre retraite. Je ne puis me le pardonner, et je vais me retirer, si vous voulez bien m'indiquer une heure où vous serez plus libre de m'entendre.
— Je ne veux pas vous donner la peine de repasser encore une fois; je sais, car vous me l'avez dit, que votre séjour à Toulouse est de peu de durée, et, puisque vous ne pouvez attendre le retour de mon mari...
— Oh! Madame, dit Luizzi en l'interrompant et en reprenant son tour de phrase avec la même inflexion, je savais, car on me l'a dit, qu'en traitant avec vous j'avais affaire au véritable chef de la maison...
— Monsieur, je ne comprends pas ce que...
— Au véritable chef, en ce sens que c'est en vous que se trouve la volonté, la supériorité, l'intelligence qui ont fait la fortune de votre commerce.
— Oui, certes, vous avez raison, reprit Charles; madame Dilois s'entend mieux aux affaires que le premier négociant de Toulouse, et sans elle la maison Dilois ne serait pas ce qu'elle est.
— C'est absolument ce que me disait il y a deux jours madame Barnet.
— Madame Barnet! s'écrièrent ensemble Charles et ma- *dame Dilois; vous la connaissez? ajouta celle-ci.
— M. Barnet est mon notaire, et, m'étant rendu chez lui sans avoir l'adresse de le rencontrer, j'ai eu occasion de voir madame Barnet.
— Ah ! quelle chipie ! dit le commis d'un air de mépris.
— Vous n'êtes pas reconnaissant. Monsieur, reprit le baron; elle m'a parlé de vous dans les meilleurs termes, elle m'en a fait un éloge...
— Que Monsieur mérite toujours, dit madame Dilois d'un ton piqué.
— Peut-être pas de sa part, reprit Luizzi en commentant ces mots d'un sourire et d'un regard très-significatifs.
Madame Dilois répondit par un regard et un sourire trèsrailleurs, puis elle ajouta :
— Vous avez beaucoup causé, à ce que je vois, avec madame Barnet?
Quant à Charles, il ne comprit rien: le jeu des physionomies lui fit voir seulement qu'il y avait une finesse dans ce qui venait d'être dit; mais celte finesse lui échappa, et il en devint plus morose. Madame Dilois le regarda en clignant des yeux avec un air de pitié protectrice, et lui dit :
— Je crois, Charles, que vous avez plus envie de dormir que de parler alTaires ; retirez-vous, demain nous reparlerons du compte en question.
— Oui, Madame, répondit Charles en se levant avec soumission; et, prenant assez gauchement son chapeau, il salua avec tristesse : Bonsoir, dit-il, madame Dilois 1 Bonsoir, bonsoir. Monsieur, je vous salue.
Madame Dilois se leva pour éclairer Charles et le reconduire. Cela ne fut pas bien long, mais Luizzi entendit quelques mots échangés à voix basse. Madame Dilois rentra, et Luizzi écouta encore ; il n'entendit pas se fermer la porte de la rue. Charles logeait-il dans la maison, ou bien s'y était-il caché ? Ce n'était pas un obstacle dont le baron eîit à s'occuper; il croyait avoir assez'bien jugé madame Dilois pour être sûr que c'était une de ces femmes -qui se chargent des soins matériels de leurs aventures, qui savent écarter un importun, ouvrir une porte, faire faire des doubles clefs ; une de ces femmes enfin qui portent dans l'amour l'activité prévoyante et adroite de leur esprit. Toutefois, quand madame Dilois eut repris sa place, Luizzi se hâta de lui dire du ton le plus pénétré qu'il put prendre :
— Je vous remeicie d'avoir éloigné ce jeune homme.
— Et vous avez raison, car je crois qu'il eût été moins facile que moi dans la discussion du marché qui nous reste i!i faire.
Ces paroles de madame Dilois furent prononcées d'un ton si doucement railleur, avec des regards si doucement voilés, que Luizzi en fut presque troublé. 11 avait une théorie sur les femmes qui les lui représentait comme toujours prêtes à céder quand on savait les attaquer ; il avait d'elles la plus mauvaise opinion possible quand il en parlait ; mais il redevenait facilement timide et presque toujours gauche quand il leur parlait. Son esprit avait soufflé sur ses belles illusions
de jeune homme, mais son cœur avait gardé toute son émotion en présence d'une femme. Tl sentit donc que !a coquetterie de madame Dilois prenait empire sur lui, il voulut le cacher pour eu profiter, et il répondit :
— C'est peut-être moi, Madame , que la présence de ce jeune homme eût rendu plus sévère sur les conditions de notre marché.
— Et pourquoi cela, Monsieur?
— Oh! Madame, reprit Luizzi d'assez bonne grâce, j'eusse été sévère pour bien des raisons. La première, c'est que peutêtre devant lui je n'aurais pas osé vous dire : Faites comme il vous plaira , je ne veux ( jue Aotre volonté ; c'est qu'il m'aurait fallu rester marchand devant lui... et puis...
— Et puis? dit madame Dilois.
— Et puis, quand la présence d'un homme est irritante» quand sa vue peut vous donner des idées qui vous blessent, sans qu'on ait le droit d'être l)lessé ; quand on lui envie ce qu'on payerait de tous les sacrifices, on n'est pas très-porté à être généreux, et il faut oublier cet homme pour être à l'aise avec ses propres sentiments.
Madame Dilois avait écouté avec une extrême attention : sans doute elle avait compris cette phrase entortillée, car elle fit semblant de ne pas la comprendre. Ceci est d'une tactique très-vulgaire, mais très-immanquable, tactique bonne pour les hommes et pour les femmes, et qui arrive toujours à faire dire beaucoup plus qu'on ne l'oserait. En conséquence, madame Dilois répondit :
— Vous avez raison, Monsieur. Charles a un accueil peu aimable; c'est pour cela que nous ne l'avons pas employé (^ans nos relations avec nos clients. C'est cependant un garçon fort honnête et fort entendu.
— Ce n'est pas à titre de client. Madame, que M. Charles m'eût déplu.
Madame Dilois ne put s'empêcher de rire assez doucement, et, se tournant tout à fait vers Luizzi, elle lui dit comme si elle le défiait de lui répondre franchement :
— Et à quel titre vous déplait-il?
— Vous ne le devinez pas ?
— Vous voyez bien, monsieur le baron, que je ne veux rien devmer, repartit madame Dilois avec un rire si franc de coquetterie, qu'il devait être ou bien hardi ou bien innocent.
— C'est me forcer à tout vous dire.
— C'est donc bien désobligeant à entendre?
— C'est difficile à faire comprendre.
— En ce cas, revenons au marché des laines, car j'ai l'intelligence très-rebelle.
— Si votre cœur n'a pas le même défaut, c'est tout ce que je demande.
— Mon cœur, monsieur le baron! le cœur n'a rien à faire dans ce qui nous occupe.
— Le vôtre, peut-être, mais le mien!
— Le vôtre! est-ce que vous le donnez par-dessus le marché dans la vente de vos laines ? repartit la marchande avec cette expression amoureuse des yeux et de la voix qui dans le Midi est une nature qui s'applique à tout.
L'air dont madame Dilois dit cela était en même temps si naïvement railleur, que Luizzi en fut vivement troublé et piqué ; mais il eut l'esprit de le cacher et répondit du même ton :
— Non, Madame, quand je le livre, je veux qu'on me paye.
— Et de quel prix ?
— Du prix ordinaire. Et il osa prendre tendrement les mains de madame Dilois, et il jeta un regard insolent sur le lit entr'ouvert.
— Et combien donnez-vous de terme? reprit-elle en se défendant mal.
— J'exige que ce soit au comptant. *
— Je ne suis pas en fonds, et je raye cet article du marché.
— Mais moi je l'y maintiens : tout ou rien.
— Vous voulez que la bonne marchandise fasse passer la mauvaise? dit-elle d'un ton plein de malicieuse gaieté.
— Je ne suis pas si négociant, je donne la bonne pour rien, pourvu...
— Pourvu qu'on paye la mauvaise, reprit-elle, et d'un prix...
— Bien au-dessus de sa valeur, sans doute? repartit Luizzi d'un air galant.
— Ce n'est pas cela que je voulais dire ; mais, en vérité, je ne puis accepter. Assez de folies, monsieur le baron. J'ai voulu faire de l'esprit avec vous, j'ai été prise au piège...
— Le piège le plus dangereux, c'est votre beauté.
— Taisez-vous, on peut nous entendre. Si quelqu'un enirait, de quoi aurions-nous l'air, si près l'un de l'autre?
— Nous causons de notre marché.
— En effet, il est si avancé !
— Signez-le !
— Est-ce à une femme à commencer ?
Le baron prit une plume , signa, et, se retournant vers madame Dilois qui était toute triomphante, et dont les yeux baissés semblaient dire qu'elle n'osait voir ce qu'elle allait permettre, il prit ses mains et lui dit :
— Et maintenant, je compte sur votre probité. Madame Dilois devint toute rouge, et d'une voix pleine de
coquetterie elle répondit :
— Prenez, monsieur le baron.
Elle lui tendit sa joue brune et cerise.
Luizzi resta assez stupéfait ; mais il prit le baiser offert.
— Ce n'est guère, dit-il doucement.
— Vrai? reprit madame Dilois d'un ton dégagé, comme quelqu'un qui vient de payer une grosse dette, il vous faudrait?...
— Un peu de bonheur.
— Comment l'entendez-vous ?
— Quand un mari est absent... dit-il en regardant la chambre comme pour s'y installer de l'œil.
— Et quand une servante veille ?
— On l'envoie dormir.
— Sans qu'elle ait vu sortir personne ?
— Vous avez raison, mais il est possible de rentrer dans la maison d'où l'on est sorti.
— Vous êtes fertile en expédients.
— Sont-ils impossibles !
— Comment donc ! mais il y a une petite porte près de la grande.
— Et elle peut s'ouvrir pour laisser entrer ?
— Sans doute ; mais pour entrer il faut être dehors. Commençons par là.
— Nous finirons...
— Ah ! monsieur le baron, dit madame Dilois en jouant un sérieux embarras.
— Oui, oui, dit-il d'un air triomphant, chassez-moi bien vite.
Madame Dilois sourit en se mordant les lèvres. Elle ouvrit
la porte et appela. La servante parut et éclaira Luizzi, qui échangea avec la belle marchande des signes d'intelligence. Toute cette fin de conversation avait eu lieu sur les limites de plaisanterie et de coquiiiisme impossibles à poser pour un Parisien. Il faut être du Midi, il faut avoir Thabitude de ce langage et de cet air empreints d'amour qu'ont nos femmes, pour savoir que ce qui partout ailleurs est un aveu, n'est souvent parmi nous qu'un badinage. Luizzi, ou tout autre, devait croire que madame Dilois était une de ces femmes à la fois intéressées et amoureuses, qui se distraient des affaires par le plaisir, mais qui, ne lui donnant que le temps perdu sont obligées de le prendre vite. Elle lui plut ainsi ; il lui sut gré de n'avoir mis dans sa chute que le voile de la gaieté et non celui de l'hypocrisie, et il sortit en regardant combien madame Dilois était jolie et agaçante, combien celte chambre était coquette et blanche. C'était un sanctuaire de plaisir, sinon d'amour, et Luizzi était tout joyeux d'idées jeunes, sinon d'émotions amoureuses. Quand il fut dans la rue, il entendit cadenasser et verrouiller la grosse porte; alors son imagination, peu satisfaite de sa facile victoire, se prit à désirer que c'eût été le mari qui eût rempli cet oflQce. De cette façon, se dit-il, c'eût été vraiment plaisant! Eh! ma foi, si c'est l'amant qui est chargé de ce soin, ce n'est pas moins original. Et, sur cette idée, le baron, traversant et retraversant la rue déserte avec ces larges enjambées de l'homme satisfait de lui-même, se laissa aller à rire tout haut. Un petit rire moqueur, un rire frêle et ténu répondit au sien comme s'il avait été jeté dans son oreille. Le baron se retourna, regarda autour de lui, regarda en l'air : tout était silencieux. Cependant ce rire le troubla; il semblait avoir trop directement répondu au sien pour qu'il n'eût pas une signification, mais d'oii venait-il? Luizzi ne put le découvrir. Il se rappiocha vivement da la petite porte, comme pour dire à ce rire impertinent : Voilà qui va me venger de cette raillerie. Mais la porte n'était point ouverte : ce n'était pas étonnant, il était sorti depuis si peu de temps ! mais la porte ne s'ouvrit point, et il y avait déjà une demi-heure qu'il était dans la rue, où le froid le gagnait ! L'impatience et la colère le réchauffèrent bientôt : était-il dupe, ou bien un obstacle imprévu retenait-il madame Dilois ? Cette supposition fut longtemps à se présenter à lui. Armand avait pour la repousser sa vanité naturelle d'homme, ses succès passés, son aventure
LES MÉMOIRES DU DIABLE. r.I
avec la marquise, et surtout le Ion de madame Dilois, ce que lui en avait dit madame Barnet et ce qu'il avait supposé de' Charles. Il lui fallut encore assez longtemps pour croire que l'on s'était moqué de lui. Mais enfin roni;lée le rendit moins vaniteux. On le laissait à la porte, et peut-être M. Charles le guettait en riant derrière un rideau. Cette odieuse pensée torturait Armand; car la question n'était déjà plus de posséder ou de ne pas posséder cette femme, mais d'avoir été ou de ne pas avoir été bafoué ; la question était d'être ou de ne pas être ridicule. Hamlet n'était point si agité. Cependant Luizzi n'osait pas encore se persuader qu'on se fût joué de lui à ce point. Une heure entière se passa dans ce combat de l'orgueil contre révidence. L'amour-propre est un animal f|ui a bien plus de tètes que l'hydre de Leine, et auquel elles repoussent bien plus vite. Luizzi épuisa toutes les suppositions avant d'arriver à la conviction que madame Dilois s'était moquée de lui. Cependant une bonne demi-heure se passa encore, et alors commença une f onviction qu'un accident inattendu vint compléter. La porte s'ouvrit; le baron y courut et se trouva face à face avec le beau Charles, qui sortait. Tous deux, après avoir reculé d'un pas, se regardèrent dans la nuit d'un regard si courroucé, qu'ils s'éclairèrent mutuellement.
— Vous voulez entrer bien tard, dit Charles.
— Pas plus tard que vous ne sortez.
— On vous attend ?
— Après vous, à ce qu'il parait; mais je vous jure, mon cher monsieur, que vous n'avez rien à craindre.
. — Que voulez-vous dire?
— Que pour une fois par hasard on pouvait bien me laisser la première place.
— Oseriez-vous penser?
— Ce que j'ose vous dire, que la maîtresse du logis est la maîtresse du...
— Vous ne le ferez pas, je vous le jure! s'écria Charles en saisissant Luizzi au bras.
Le baron se dégagea avec un mouvement de colère indignée :
— Allons donc. Monsieur, vous êtes fou ou enragé !
Le mépris avec lequel le baron prononça ces dernières paroles exaspéra Charles ; il s'avança sur Luizzi.
— Savez-vous qui je suis ?
— Un manant qui défend une...
— Monsieur! cria Charles, taisez-vous! savez-vous ce que valent les paroles que vous venez de prononcer?
— Aussi bien que vous ce que vaut une balle de laine.
— Mais je sais aussi ce que vaut une balle de plomb, et je vous l'apprendrai.
— Un duel î oh non ! non, Monsieur; c'est assez d'avoir été dupe une fois.
— Prenez-y garde, je saurai bien vous y forcer.
— Vous essayerez.
— Plus tôt que vous ne pensez... Demain au matin je serai chez vous.
— Comme il vous plaira.
Charles s'éloigna rapidement, A peine avait-il disparu, que la porte s'entr'ouvrit et que la voix tremblante de madame Dilois se fit entendre :
— Entrez, entrez, dit-elle tout bas au baron. Luizzi eut bonne envie de refuser.
— De grâce, entrez, dit madame Dilois.
Charles était déjà loin. Le baron entra. Madame Dilois le saisit par la main : la pauvre femme' tremblait. Elle conduisit Luizzi par un escalier dérobé jusque chez elle. Le calme presque virginal de celle chambre avait disparu, le lit était foulé, une lampe de nuit veillait seule. A sa clarté tremblante, Luizzi vit que le déshabillé de madame Dilois était plus complet encore que lorsqu'il l'avait quittée; elle avait seulement un peignoir de nuit, et elle était descendue les pieds nus.
— Ah ! Monsieur, s'écria-t-elle, que vous ai-je fait pour vouloir me perdre !
— Vous perdre! dit Luizzi en ricanant, je n'y vois pas de danger, et en tout cas il n'y a pas de ma faute.
Liuzzi était exaspéré; il avait tellement compté sur un triomphe complet qu'il était humilié vis-à-vis de lui-même au plus haut degré. En outre, il était gelé, il se sentait ridicule, il fut sans pitié.
— Quoi! toute cette plaisanterie, tout ce que nous avons dit, vous l'avez pris au sérieux !
— Comment, au sérieux! mais il me semble que tout autre à ma place en eût fait autant?
— Tout autre ! mais pour qui me prenez-vous donc?
— Pour une fort jolie femme (jui aime à se laisser aimer.
LliS MKMOIUKS DU UlAULli. Tm
— Vous croyez réelleinent que je vous attendais ?
— (lui, vrainicnl, j«' croyais i\\U' vous nratlendiez.
— (Juelle 0|)iiii()n avez-vnus doue des fetiiiiies?
— Ma foi, Madaïue, une uieilieure (|ut'lles ne lut'rilenl, rar je croyais que vous m'attendiez seule.
— Quoi! \ous supposez que Charles...
— .Allons, allons, Sladaïue : c'est assez d'une plaisanterie, comme vous dites ; être dupe deux fois dans une nuit, c'est trop.
— Oh ! ne parlez pas ainsi. Monsieur, et pardonnez-moi. J'ai été trop loin dans une folie de paroles à la(|iielle je croyais que Vous n'attachiez pas la moindre nnportance.
Mlle s'arrêta, et, haussant les épaules avec une tristesse impatiente, elle ajouta :
— Quoi ! .Monsieur, un homme que je ne connaissais pas, que je rencontrais pour la prenuére fois ! et vous avez pu penser... Non, non, c'est impossihle...
— C'est tellement pos^ihle (|ue je le pense encore.
— Kt que vous le direz peut-être, n'est-ce pas? comme Vous en avez menacé Charles?
— Kmpt'chez ce monsieur de m'y forcer, car assurément je ne me battrai pas avec lui sans en dire la raison aciui voudra l'entendre.
— Kt si j'ai assez de pouvoir sur lui pour l'arrêter, que ferez-vous ?
— Oh! Madame, ceci est une autre affaire; je ne comprends la discrétion que pour les secrets, et je ne sache pas t\u'[\ \ en ait encore entre nous.
— Kt il n'y en aura pas, je vous le jure.
— Comme il vous plaira, .Madame; gardons chacun notre liberté.
— Mais je suis mariée. Monsieur !
KuizziéUit furieux, il répondit brutalement :
— Kt vous avez des enfants, une Irês-joIie fille, entre autres.
— Ah ! je vous comprends, maintenant. Oui. vous me méprisiez assez , quand vous êtes venu ici , pour oser tout espérer.
— Il me semble que je n avais pas besoin de cette présomption et que vous avez fait tout ce qu'il fallait pour me l'inspirer.
— Kl voilà ce que je ne comprends plus. Vous êtes d'un
;î4 les mémoires du diable.
monde, Monsieur, où les paroles ont, à ce que je vois, un sens plus réel que dans le nôtre.
— Je suis d'un monde, Madame, où l'on ne fait pas de la coquetterie un moyen de connnerce.
— Oh ! Monsieur', s'il en est ainsi, voilà votre marché ; vous pouvez le déchirer.
Madame Dilois tendit le papier à Luizzi en se détournant pour cacher ses larmes. Le baron était implacable, il répliqua :
— En vérité. Madame, j'aimerais mieux l'achever, et alors je vous jure que le silence le plus profond...
Madame Dilois fit un geste d'horreur.
— Alors, reprit Luizzi, permettez-moi de me retirer.
Elle prit une bougie, elle l'alluma: le baron vit combien la pauvre femme était pâle et défaiie; elle lui fit signe de la suivre après s'être silencieusement enveloppée d'un châle. Luizzi fut cruellement piqué d'être si froidement et si nettement éconduit.
— Réfléchissez-y bien.
— Mon parti est pris.
— Je suis vaindicatif.
— Et moi, je serai innocente, monsieur le baron.
— Adieu donc. Madame.
— Adieu, Monsieur. .
Et, sans autres paroles, elle le reconduisit hors de chez elle, et il regagna son hôtel. 11 se coucha fort agité, surtout fort inquiet de ce qu'il ferait. Enfin il s'endormit pour ne s'éveiller que fort tard. Dès qu'il eut appelé quelqu'un, il demanda si personne n'était venu le demander.
— Personne.
— Ah! pensa-t-il, le monsieur Charles se sera ravisé, ou bien sa belle maîtresse l'aura ravisé.
Luizzi se leva, déjeuna, en cherchant un moyen de raconter ce qui lui était arrivé. 11 n'eut pas un moment le remords de ce qu'il allait faire. Lorsque l'indiscrétion des hommes ne pardonne pas aux femmes le bonheur qu'elles leur donnent, jugez si elle pardonnera le bonheur qu'ils supposent qu'on a donné à un autre.
Mais une confidence à faire n'est pas une choses! aisée qu'on le pense. Il faut y être provoqué , sous peine de ressembler à un parleur manant et grossier. Luizzi ne savait trop à qui s'adresser, lorsque le domestique annonça M. Barnet.
— C'est le ciel qui me l'envoie, dit Luizzi en pensant que M. Barnet devait è-tre le dij^ne pendant de sa femme.
Celait un gros iiomme réjoui, à l'air fin et spirituel, aux manières avenantes.
— Vous m'avez fait l'honneur de passer chez moi, monsieur le baron, et ma femme m'a dit que vous aviez désiré avoir des renseignements sur la fortune du marquis du Val.
— C'est vrai... c'est vrai... dit Luizzi. Mais ceux (jue madame Barnet m'a donnés me suffisent ; d'ailleurs je n'ai plus les mêmes projets, et je voudrais savoir maintenant...
— Où en est la fortune des Dilois? Ma femme ma tout dit- Bonne et excellente maison, monsieur le baron, dirigée par une honnête et bonne femme !
— Diable! vous en répondez bien vite !
— C'est la probité en personne.
— Je ne dis pas non, mais est-ce la sagesse en personne?
— J'en jurerais sur ma tète.
— Tant mieux pour votre femme, dit Luizzi en riant. Puis il se reprit et ajouta : Pardonnez-moi, j'ai moins que vous confiance en la vertu des femmes, vous ne les voyez guère que le jour de la signature du contrat, et ce jour-là tout est amour, adoration et serments de lidélité; mais plus tard...
— Auriez-vous quelque raison de croire que madame Dilois?...
— Je vous le donne à juger.
Et là-dessus il raconta tout à Barnet, en riant et en se faisant assez ridicule pour avoir l'air de se sacrifier : infâme adresse qui met le sang de la victime sur les mains du bourreau, comme si c'était celui-ci qui fût blessé ! Luizzi raconta, disons-nous, son aventure de lu nuit.
— Je ne l'aurais jamais cru, s'écriait Barnet, jamais, jamais. Quoi! Charles?
— Oui, Charles, pendant que je montais la garde...
— Et vous êtes rentré?...
— Oh! pour rien, je vous jure; c'est déjà assez désobligeant de succéder à un mari, pour être peu tenté par la place qu'a occupée d'abord un amant.
— Un amant! madame Dilois, un amant ! répétait le notaire avec stupéfaction.
Luizzi était enchanté de ce qu'il venait de faire, et il ajouta en se dandinant dans son fauteuil :
— Ah ! mon Dieu ! mon cher, depuis trois jours que je suis
à Toulouse, j'en ai appris plus que vous ne pensez sur les femmes irréprochables.
— Qui l'aurait dit? s'écriait Karnet; ce petit Charles! Ah! mon Dieu! mou Dieu ! les femmes !
— Il me semble que celle-là avait commencé de manière à faire deviner ce qu'elle serait.
— Vous avez raison : bon chien chasse de race, et elle est née, dit-on, d'une mère... Mais cela est un secret de notaire, c'est sacré.
— Ah ! oui, vous avez des secrets de notaire assez curieux, et particulièrement un sur madame du Val ?
— Oui, oui ; mais personne au monde ne le saura. Pauvre femme! En voici une, par exemple, qui a supporté sa vie avec une vertu et un courage'...
Luizzi ricana, mais il se tut. Il avait trop de gentilhommerie dans le cœur pour jeter la réputation de la marquise du Val à un bourgeois comme Barnet; si celui-ci eût été seulement un petit vicomte, Armand l'eût bien vite désabusé de sa bonne opinion. D'ailleurs, il se souvint qu'il devait, le soir, rencontrer la marquise, et, satisfait de sa première confidence, il se borna à prier M. Barnet de vendre ses laines à une autre maison de Toulouse. Le notaire, de son côté . était venu pour parler de 'la vente d'une coupe de bois et proposer au baron de conclure l'affaire avec un certain M. Buré.
— Est-il marié? dit Luizzi avec cette fatuité qui fait une insulte de la plus légère question.
— Oui, et a une femme dont je répondrais... Mais, ma foi, monsieur le baron, je ne sais plus que penser et dire des femmes... Celle-ci passe pour la vertu la plus pure.
— Nous verrons, reprit Luizzi, et il renvoya M. Barnet.
Le soir venu, Armand alla dans la soirée où il savait trouver la marquise. Elle devint si pâle en l'apercevant, qu'elle lui fit piiié. Il s'approcha d'elle; ils se retirèrent dans un coin du salon, et c'est à peme si elle put lui répondre. Luizzi crut remarquer qu'on les observait.
— Refuserez-vous de m'entendre? lui dit-il.
— Non, car j'ai une i^ràce à vous demander.
— Je ne serai pas cruel.
— Je sais l'aventure qui vous est arrivée avec Sophie.
— Qui, Sophie?
— Madame Dilois.
— Madame Dilois!
— Oh! je vous en supplie, au nom du ciel, n'en parlez à personne !
— En vérité, ce n'est pas de madame Dilois que j'ai à m'occuper à vos côtés, et n'ai-je pas quelques droits de m'étonner de vos refus à me recevoir après ?
JUne rougeur pourpre remplaça la pâleur de madame du Val.
— Armand, lui dit-elle, je mourrai bientôt... je l'espère... oh! oui, je l'espère... .\lors, vous saurez tout.
Lucy avait un air si pénétré de cette affreuse espérance, qu'elle toucha Luizzi. Elle continua :
— Ne me revoyez jamais!
— Cependant...
— A genoux, c'est à genoux que je vous le demande.
Et cet égarement que Luizzi avait déjà vu dans le regard de la marquise semblait prêt à éclater encore. Il répondit:
— Eh bien ! je vous le promets.
— Promettez-moi aussi, reprit-elle avec plus de calme, de ne parler jamais de madame Dilois.
Luizzi se crut assez fort pour arrêter la confidence faite à Barnet, et il le promit de même. Un moment après, Lucy se retira au milieu des saluts profonds de tous les hommes. A la porte du salon oii il se pressaient, il lui ouvrirent un passage comme à une noble et sainte personne à qui Ton ne pouvait trop montrer combien on avait de respect pour elle. Lyizzi demeura tout pensif. Quelques jeunes gens causaient à côté de lui, tout bas et riant beaucoup de ce qu'ils disaient. En ce moment la maîtresse de la maison s'approcha du baron et l'appela par son nom.
— Eh pardieux! dit l'un de ses voisins, voici le héros de l'aventure Dilois.
Luizzi ne douta plus que ce qu'il avait dit à Barnet ne fût déjà le sujet de toutes les conversations, et, par un sentiment tout nouveau, il éprouva un vif remords de ce qu'il avait fait ; puis il se mit à écouter ce qui se disait près de lui, en feignant d'être très-attentif à toute autre chose.
— Ma foi ! il a été bien niais, disait l'un, et, à sa place, je n'en serais pas sorti sans avoir prouvé à la petite femme qu'on ne se moque pas ainsi d'un honnête homme.
— Ce Charles me parait le plus heureux de tous, car la petite marchande est ravissante.
Et la conversation demeura sur ce ton assez longtemps
pour que Luizzi se persuadât qu'il avait était un maladroit et
que le remords qu'il avait eu était ridicule. Par un enchaînement assez naturel de pensées, il arriva de son aventure de madame Dilois à celle de Lucy, et se dit encore qu'il avait été joué cette fois par une hypocrisie impudente, con^nie il l'avait été par une agacerie éhontée. Il en était là de ses l'éflexions, lorsque l'on se mit à parler de la marquise, et le concert d'éloges qui lui fut prodigué, changeant encore le Cours des idées de Luizzi, le plongea dans une anxiété insupportable. Il résolut de la faire cesser, et se relira avec la pensée d'éclaircir ce premier mystère, gràee à son infernal confident.
Luizzi comptait être seul, mais un homme l'attendait chez lui. Cet homme était M. Buré, un très-riche maître de forges des environs de Toulouse, celui dont Barnel avait parlé au baron. M. Buré était un homme âgé ; mais il portait en lui les signes d'une santé ferme et calme, maintenue par une vie sobre et occupée. L'affaire dont il entretint Luizzi, la manière dont il la présenta, donnèrent au baron une haute idée de la capacité de cet homme. Il écouta avec faveur la proposition que M. Buré lui lit de s'associer à une grande entreprise, et consentit de l'accompager à sa forge pour la visiter. Luizzi n'était pas fâché d'ailleurs de ces quelques jours dabsence, afin de prendre parti avec lui-même et de sorlir un moment de ce tourbillon de mystères qui l'enveloppait. Il commençait à comprendre, malgré lui, qu'il devait y avoir des causes très-extraordinaires â ce qui s'était passé. Il n'avait encore rencontré ni de tels caractères ni de telles aventures, et il voulut se donner le loisir d'y réfléchir.
Lorsque M. Buré et Luizzi se séparèrent, il était déjà assez tard pour que Luizzi n'eût plus le temps d'avoir l'explication qu'il voulait demander à son diabolique ami; d'ailleurs il lui fallait partir presque sur-le-champ. Deux heures après, il roulait en chaise de poste, et, vers le milieu du jour, il entrait dans la forge de M. Buré. Sans lui laisser un moment de repos, et après un déjeuner pris à la hâte, M. Buré conduisit le baron dans son établissement et ne le ramena à sa maison d'habitation qu'à trois heures, au moment du dîner.
Toute la famille était assemblée. Luizzi regarda madame Buré : c'était une femme charmante, gracieuse, avenante et pleine d'une douce sérénité. Son père et sa mère, le père et la mère de M. Buré étaient là, et deux jeunes filles de quinze
et de seize ans se tenaient près de leur mère, douces fleurs qui s'ouvraient timidement à une vie pure et sainte, n'ayant aucune idée du mal ; car, dans celte famille, personne ne pouvait la leur donner.
On attendait quelqu'un, c'était le frère de madame Buré : il avait élé capitaine sous l'empire et gardait une haine profonde à tout ce qui se rattachait au retour des Bourbons. A ce titre, le baron de Luizzi devait lui déplaire. Cependant, le capitaine l'accueillit avec une franchise pleine de bonhomie. Le dhier se passa à deviser simplement d'alîaires. Après le dîner, M. Duré et son beau-frère retournèrent à leurs occupations, et Armand resta seul avec madame Buré, les vieux parents et les jeunes filles. Chacun se livrait, de son côté, à de petits travaux ou à de graves lectures, et Armand, qui s'était emparé d'un journal, put voir avec quel soin de fille et de mère madame Buré s'occupait de tous ceux qui l'entouraient. C'était une prévenance et une protection si empressées, que Luizzi en fut ravi, et que, facile à se laisser aller à toutes ses impressions, il pensa qu'il avait devant lui le modèle d'une vie parfaitement heureuse. Madame Buré surtout lui semblait une douce et ravissante réalisation de la femme à qui toutes les affections abondent au cœur pour le remplir d'amour et le répandre ensuite autour d'elle, comme la large coupe de nos fontaines où l'eau monte sans cesse par des conduits cachés pour en redescendre en nappes fraîches et pures. Luizzi se sentit heureux de ce spectacle, et, quand le soir fut venu, il se retira le cœur content. Cette journée avait si bien contrasté pour lui avec celles qui venaient de s'écouler, qu'il se plaisait à en rechercher les moindres circonstances. Quelle femme que cette madame Buré ! se disait-il ; quelle exquise beauté! quelle gracieuse simplicité! Certes, jamais personne ne pensera à troubler une àme si calme, une vie si sereine; tandis que la marquise et madame Dilois... Comme il achevait mentalement ces noms, il se souvint de sa résolution d'apprendre le secret de leur conduite. 11 balança longtemps ; car, par un secret avertissement, il lui semblait qu'il allait gâter la bonne émotion qu'il avait éprouvée. Mais ce qui eût dû retenir sa curiosité fut ce qui le détermina à la satisfaire. Aurais-je l'air, se dit-il, de trembler devant le Diable? et, lorsque je suis résolu à connaître la vie humaine dans ses secrets les plus ténébreux, reculerais-je quand il s'agit d'apprendre sans doute l'histoire très-vulgaire de deux
femmes perdues? Sur cette raison, il se leva fièrement, et, s'étant enfermé, il fit retentir la magique sonnette. Le Diable parut devant lui. Il avait le costume d'un élégant en visite, de ceux qui sentent bon, qui ne voient qu'à travers un lorgnon, qui parlent avec une parole baillée, comme des carpes qui happent un moucheron à la surface de leau. Il paraissait, ennuyé, et il lorgna Luizzi avec un petit ricanement que celui-ci reconnut aussitôt.
— Eh bien ! lui dit-il, que veux-tu de moi ?
— Je veux savoir l'histoire de madame du Val et celle de madame Dilois.
— C'est bien long !
— Nous avons le temps.
— Et à quoi cela te mènera-t-il?
— A connaître les femmes !
— A savoir le secret de deux femmes, voilà tout. Vous êtes fous, vous autres hommes. Vous vous figurez que toute une vie est dans une aventure. La vertu des femmes, monsieur le baron, est une chose de circonstance. Un hasard peut la faire chanceler et la laisser choir, sans qu'il y ait de leur faute.
— Il me semble que la conduite de madame du Val peut me donner lieu de penser...
— Que c'est une impudente débauchée, n'est-ce pas?
— Eh bien! oui. Se donner en une heure à un homme...
— Qu'elle connaissait depuis longtemps et qui l'avait aimée. Et si elle s'était donnée au premier venu ?
— C'est le fait d'une fille publique !
— Pas tout à fait.
— D'une folle !
— Point du tout. Écoute-moi bien : je l'ai trouvé dans l'ébahissement sur l'air de vertu qu'on respire ici; eh bien! je veux te raconter une petite anecdote qui te prouvera que votre manière déjuger les femmes est stupide, môme dans les idées de votre morale humaine.
— Il s'agit de madame Buré ?
— Oui.
— Ce doit être une honnête femme !
— Tu en jugeras.
— Aurait-elle commis quelque faute ?
— Je ne sais pas, moi ; mais je crois que madame Dilois en a fait une en ne te cédant pas.
— Pour toi, démon?
— Point du tout : pour elle.
— Je voudrais bien savoir comment.
— Je vais te dire l'histoire de madame Buré.
— A propos de madame Dilois ?
— C'est ma manière. Le bon moyen de juger les gens, c'est de les regarder dans les autres. Si tu te fais homme politique, regarde comment lu as jugé le souverain que tu as aimé, et tu seras juste pour celui que tu hais, et vice versa. Si tu prends femme , rappelle-toi ce que tu as supposé sur le compte des femmes de tes amis, et tu ne t'étonneras pas si la tienne te trompe; si tu t'achètes une maîtresse, souviens-toi comnien en ont payé pour toi, et persuade-toi que tu entretiens la tienne pour les autres ; n'aie pas surtout la sotte manie de te croire une exception : tout homme est né pour mentir à son père, être cocu, et se voir trompé par ses enfants. Ceux qui échappent à la destinée commune sont assez rares pour que tu n'en connaisses pas un.
— Madame Buré a donc trompé son mari ?
— Qu'appelles-tu tromper? elle lui a rendu un service immense.
— En le faisant cocu ?
— Je parie que tout à l'heure ce sera ton avis.
— J'en doute.
— ]\ est vrai que nul être vivant ne pourrait te le persuader. L'aventure qui est arrivée à madame Buré est un secret entre elle et le tombeau, et personne au monde ne pourrait te le raconter, si ce n'est elle ou moi. C'est un petit drame à deux acteurs; car, humainement parlant, je ne compte pas dans la liste des personnages, quoique, à vrai dire, je me mêle toujours un peu au dénoùmeut de ces sortes de pièces.
— Parle, je l'écoute, répondit Luizzi.