‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 9 sur 39 · AMOUR VIERGE · texte numérisé non relu

AMOUR VIERGE

« Jai déjà fait ce récit deux fois, mon bourreau me l'a enlevé ; je le recommence encore, et puisse Dieu me donner la force de l'achever ! car la vie de mon âme et de mon esprit s'en va comme celle de mon corps. Depuis longtemps je le relisais tous les jours, pour que le souvenir du monde vivant que jai connu ne s'effacàt pas entièrement en moi; et cependant, malgré cet entretien constant avec mes souvenirs, je sens qu'ils se perdent et se confondent. Je me hâte donc , pour qu'il reste quelque chose de mon âme en ce monde, pour qu'on sache combien j'ai aimé, combien j'ai souffert. Ah ! oui, j'ai aimé et j'ai soufîert! Dans le passé perdu de ma vie et dans le présent, voilà les deux seules j)ensées qui brillent toujours pures au milieu de ce chaos de douleurs où ma tète s'égare : c'est que j'ai tant aimé et tant souffert! Mon Dieu, mon Dieu! si le long supplice auquel on m'a condamnée n'a pas tout à fait égaré ma raison et éteint ma mémoire, s'il est vrai que vos saintes paroles ont dit qu'il serait beaucoup pardonné à celle qui avait beaucoup souffert et à celle qui avait beaucoup aimé, prenez-moi en pitié, mon Dieu, et faites-moi mourir, moui'ir vite! et que mon enfant...

« Taerait-il mon enfant si je mourais?... Oli! oui, il le tueiait. Je vivrai. Faites-moi vivre, mon Dieu, quoi qu'il arrive ; car je sens que, dussé-je devenir folle, il y aurait

toujours une pensée qui me dominerait : c'est qu'une mrre doit mourir pour sauver son enfant. Voilà une ehose que ']>■ vais écrire en gros caractères au haut de chaque page de cr livre, pour que mon œil le voie sans cesse et ne puisse l'oublier jamais : Une mkp.e doit mourir pour sauver sf>.\ enfant. »

Va cela était écrit véritablement ainsi, et la malheureuse tourna un regard douloureux vers la chétive créature qui dormait dans son berceau, puis elle posa la tête dans ses mains pendant que Luizzi continuait à lire ce manuscrit qui s'éclairait pour lui à travers les pages déjà lues, comme s'il l'eîit tenu dans ses mains et en élit tourné les feuillets à sa volonté.

« J'ai vécu jusqu'à l'âge de dix ans sous la tutelle de mon père et de ma mère. A cette époque mon frère se maria avec Hortense, qui avait à peine quinze ans. Hortense, devenue ma sœur, a toajouis été bonne et douce pour moi ; je ne crois pas qu'elle m'ait trahie, je n'ose penser qu'elle soit du nombre de mes bourreaux. Elle tremble cependant devant son frère Félix, et elle n'aura pas osé me défendre; elle doit bien souffrir! Elle m'aimait pouitant mieux qu'une sœur, elle m'appelait sa fille. En etïet, mon père et ma mère se départirent de leur autorité pour la. confier à Hortense, quoique nous fussions tous dans Ifi même maison. Durant six ans, je ne me rappelle rien qui marque dans notre vie. Nous étions heureux. Le bonheur ne laisse pas de traces. Le bonheur est comme le printemps ; quand il est passé, rien ne montre plus comment il a été. L'arbre se dépouille de ses feuilles et reste nu; mais quand l'orage et la foudre l'ont fracassé, la cicatrice reste toujours, même lorsque le printemps revient.

« .T'étais heureuse en ce temps-là, oui, heureuse; et maintenant je me rappelle comment je l'étais. Je priais Dieu avec foi; je jouais entre ma sœur, si jeune femme, et mes deux nièces, si beaux enfants ; je voyais le passé et l'avenir de ma vie rire et chanter devant et derrière moi: enfants heureux et aimés comme je l'avais été, femme heureuse et aimée comme jele serais un jour! Oh! quel beau rêve adoré ilsme faisaient de ma vie! comme je l'accueillais avec un doux sourire! comme je lui tendais mon cœur quand il venait me parler le soir tout bas, sous la longue allée de sycomores où je me promenais seule à la nuit tombante ! J'avais seize ans, tout mon être aspirait la vie. Oh! que c'est beau et doux de se promener le soir, seule dans l'air, avec un rayon de soleil

au bord de rhorizon, avec des oiseaux qui murmurent des chants qui fuient à l'unisson du jourqui s'éteint, et de sentir un être invisible et bon qui maiche à côté de vous et qui vous dit : Tu es belle, tu seras heureuse, et ta aimeras, lu aimeras !

« Aimer! aimer! quelle joie de la vie, se donner tout âme à un noble cœur, le vénérer pour ce qu'il a de généreux, le chérir pour ce qu'il a de bon, l'adorer pour ce qu'il a de saint ! car celui-là qui vous aime est saint, il est le prêtre de notre cœur; celui qui en a ouvert le tabernacle est un homme à part entre les hommes, et Dieu l'a touché de son doigt et couronné de sa gloire. Je le rêvais ainsi et je l'avais trouvé ainsi... Léon, Léon, m'aimes-lu encore ?... Mon Dieu ! m'aiine-t-il?lls ont voulu m'en faire douter : c'est un grand crime, c'est leur plus grand crime !

« J'avais donc seize ans, et je m'enivrais de vivre. Oui, j'étais belle, oui, ma jeunesse était forte et grande. A présent que je suis morte, que mes membres flétris s'affaissent sous leur propre poids, je me rappelle comme un bonheur indicible ce bonheur inaperçu de sentir la vie dans tout son être. Que d'air j'aspirais ! A chaque soupir de la brise du soir, il me semblait que cet air m'enivrait comme le vin d'un festin qui s'achève, il me semblait que cet air m'apportait des espérances et des désirs et m'en inondait la poitrine. Et puis, lorsque j'étais restée inunobile et penchée durant de longues heures sur une pensée languissante et secrète, je me mettais à courir, je courais vite, et mes cheveux volaient sous le vent; mes pieds étaient fermes, je battais des mains, je poussais au ciel des chants joyeux comme ceux de l'alouette, j'écoutais mon cœur murmurer et bondir, je me regardais devenir belle, je me jurais d"êlre si bonne! j'espérais, j'espérais. J'étais trop heureuse : cela devait finir.

« Un soir, tout changea. Ce soir-là se dresse devant moi comme si c'était le soir d'hier. Il n'y eut aucun malheur cependant; mais il y eut une crainte dans mon cœur, une crainte que je n'ai pas assez comprise et que l'on a cruellement étoutfce en moi. Oh! la vanité de la raison égare les hommes ; car Dieu ne les a pas plus laissés sans défense contre leurs ennemis que les plus faibles et les plus grossiers animaux. Ceux-là ont un instinct qui leur dit qu'une plante est vénéneuse, ceux-ci qu'ils sont près d'un ennemi qui les menace : l'agneau se détourne de la fleur qui glace le sang; le chien frémit à l'approche de la bête fauve qui flaire sa

proie; l'homme a aussi le pressentiment de l'infortune qui tourne autour de lui. Ce pressentiment, je l'éprouvai ; car moi, innocente et bonne, je détournai ma tête de cet homme quand il entra, je me sentis tiembler quand il dit : Je suis le capitaine Félix, et j'arrive de larmée. Oh ! que n'ai-je suivi cet instinct de mon àmel pourquoi n'ai-je pas nourri et fait grandir en moi cette aversion quil m'mspira? pourquoi, lorsqu'il nous parlait des grandes batailles de l'empire, des malheurs de sa chute, de toutes ces choses qui me le faisaient écouter, pourquoi ai-je raisonné mon cœur pour lui dire : Mais celui-là est brave; il est lidèle à ce qu'il a aimé ; c'est l'honneur, la probitéjet la vertu ! Pourquoi, quand son regard sévère lue pesait sur le front comme un rayon glacé, quand son visage dur et froid me rendait dare et froide pour lui, pourquoi me suis-je dit que c'était un enfantillage de croire à ces vaines apparences? J'étais pourtant bien avertie, car, dés ce momeut, l'espérance, cette vie de l'âme, ne vint plus à moi que voilée. Le bonheur ne me sembla plus un asile prochain et ouvert : c'était déjà un lointain pays vers lequel il me faudrait marcher à travers des précipices et de rudes sentiers; et, lorsqu'en souriant, mon frère dit un jour qu'il fallait resserrer les liens de notre famille par mon mariage avec le frère d'Hortense , n'ai-je pas senti un frisson de mort me saisir des pieds à la tête? Alors, Dieu me disait pourtant : Voilà le malheur! Mais je ne l'ai pas cru.

« J'ai écouté toutes ces vaines raisons du monde qui me montraient cet homme comme vertueux, bon, honorable, qui me faisaient honte de mon etfroi, qui semblaient m'accuser de méconnaître la vertu, l'honneur, la probité. J'étais folk'. On uie le disait, je me le répétais sans cesse, et je n'avais rien à répondre ni à moi-même ni aux autres, si ce n'est que cet homme avait fermé mon cœur, coupé les ailes de mes rêves, étouffé les profondes aspirations de ma vie. Pouvaisje dire ce que moi-même je ne comprenais pas? et ne me pardonnerez-vous pas, mon Dieu ! .d'avoir permis, dans le doute où j'étais de nioi, sous l'obsession qui m'entourait, d'avoir permis à cet homme de me dire qu'il m'aimait, de lui avoir répondu que je l'aimerais et d'avoir accepté pour un temps éloigné le lien qui devait faire la joie de ma famille ? Oh ! tout cela a été fatal. Car je sentais en moi que je ne l'aimerais jamais. Et lui, comment m'aimait-il? je ne me l'expliquais pas, et voilà ce qui m'a perdue. Oui, me disais-

LES MEMOIRES DU DIABLE. î»o

e. si celte aversion que je sens pour lui venait de ce que

DUS nos sentiments sont ennemis, il ne m'aimerait pas, lui : 'antipatliie, qui sans raison sépare deux âmes, le dominerait oujuie elle me domine. C'est que je ne savais pas alors [u'un lionmie peut aimer une femme comme le ti^'re aime a judie, pour dévorer sa vie, boire ses pleurs, la tenir pal- »it;inte sous son ongle sanglant. H l'aime, disent-ils, parce [uil va jusqu'au crime pour l'obtenir. Ah 1 mon Dieu, cet iniour sauvage et altéré est-il de l'amour? Aimer, est-ce lonc autre chose que donner le bonheur ?

« J'avais donc promis d'épouser Félix, et notre mariage ivait été lixé au jour où s'accomplirait ma dix-huitième antée. Grâce à cette promesse, j'avais acheté deux ans de li- )erté; je repris ma sérénité, mais non mes espérances. Oh! [ue n'ai-je alors accompli le sacrifice tout entier, que n'ai-je ;pousé Félix à celte époque! Je n'aurais pas aimé Léon, ou, ;ije lavais aimé, j'aurais reculé devant la pensée de trahir non mari. .Mais on a fait de la promesse d'une enfant un lien lussi sacré que le serment fait devant un prêtre. Et pourtant, >i j'ai aimé Léon, je n'en suis pas coupable, je ne l'ai pas /oulu, j'en suis innocente. Il faut que je dise comment cela n'est arrivé.

« C'était durant un des jours pluvieux du triste été de 181., un diuianche. 11 était midi. Seule j'avais osé braver la ;iède humidité de la journée. J'avais pris la cape de laine et le chapeau de paille de l'une de nos servantes, et, malgré la pluie qui tombait incessamment, j'avais été voir la femme ie l'un de nos ouvriers qui était malade. Je venais de quitter la ïrando route pour gagner leur maison, située à quelque disiance dans les terres, lorsque je m'entendis appeler par un ;avalier qui, en m'apercevant de loin, avait vivement pressé le pas de son cheval. La manière dont il me parla me fil voir ç[ue mon costume l'avait trompé sur ce que j'étais, car il se tnit à crier du bout du sentier :

.< — Hé! la fille, la fille!

<< Je me retournai, il s'approcha.

« — Qu'y a-t-il pour voire service ?

« 11 me regarda en souriant doucement, et me dit d'un air de gaieté suppliante :

« — D'abord , la belle fille, ne me répondez pas : Tout droit, toujours tout droit.

« — Que voulez-vous dire ?

U(j LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — C'est que, depuis quatre heures du matin que je suis en route, j'ai demandé trente fois mon ciiemin, et que Ion n'a pas manqué une seule fois de me répondre : Tout droit, toujours tout droit; et je vous avoue que j'aimerais autant prendre une autre direction.

" — En vérité. Monsieur, cela dépend de l'endroit où vous allez.

« — Je vais à la forge de M. Buré.

« Je ne pus m'em pêcher de i ire, et je lui répondis :

« — Eh bien, Monsieur, j'en suis fâchée pour vous, mais c'est toujours tout droit.

« Je ne sais pourquoi l'idée de me trouver ainsi amenée à indiquer à ce jeune homme le chemin de notre maison, pourquoi la nécessité de lui répéter ce mot qui semblait si fort lui déplaire, m'inspira de lui parler d'un air de gaieté railleuse; mais il me répondit en prenant à son tour un air de gaieté triomphante :

<c — Tu en es fâchée, la belle fille? et moi j'en suis ravi,

« 11 sauta à bas de son cheval et se prépara à venir de mon côté. Je compris tout de suite que c'était un compliment qu'il me voulait faire en disant qu'il était ravi de marcher près de moi, mais je l'arrêtai en riant de même.

« — C'est que ce nestpas toujours tout droit par ici, c'est toujours tout droit'par là-bas, lui dis-je en lui montrant du doigt le chemin qu'il venait de quitter.

« A peine lui avais-je répondu ainsi, qu'il devint tout rouge, il ôta son chapeau et me dit d'une voix émue :

>< — Mademoiselle, je vous remercie.

« A cette parole, je demeurai aussi interdite que lui : je baissai les yeux devant le legard craintif et doux qu'il leva sur moi, je lui lis machinalement une révérence cérémonieuse, el je continuai ma route. Pourquoi avais-je frémi à la première vue du capitaine Félix, dont j'avais entendu vanter les qualités? pourquoi avais-je souri à la première rencontre de ce jeune homme que je ne connaissais pas? pourquoi, en m'éloignant, étais-je si attentive à écouter si j'entendrais le pas de son cheval reprendre le chemin que je lui avais indiqué; et lorsque j'arrivai à l'angle d'un sentier qu'il me fallait prendre, comment se lit-il que je me retournai pour voir s'il était parti, et d'où vient (}ue je fus heureuse de le trouver à la même place, son chapeau à la main? 11 ne lit pas un mouvement, mais je sentis qu'il me regar-

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(lait, el que ses yeux ne m'avaient pas quittée. Il demeura encore longtemps ainsi ; je le voyais à travers les buissons qui bordaient le cliemin où je marchais; eniiu, après avoir regardé autour de lui, il fit des gestes que je ne pouvais bien apercevoir, remonta à cheval et s'éloigna lenieraent.

« J'avais commencé cette promenade le cœur léger et sans pensera autre chose qu'au but de ma visite; j'arrivai pensive à la cliaumière de notre ouvrier, et ce ne fut qu'en voyant la douleur de sa feimne Marianne que je me rappelai que j'étais venue voir un malade.

« — J'étais bien sûre que vous viendriez, me dit-elle, je vous guettais de la chambre d'en haut, et je vous ai reconnue quand vous avez quitté la grande rout!- et que vous vous êtes arrêtée à causer avec un monsieur qui était à cheval.

« Je me sentis rougir à cette parole, et je m'empressai de répondre :

« — C'est un étranger qui me demandait le chemin de la forge.

« — Alors il n'était guère pressé d'arriver, car il est resté un bon quart d'heure planté là comme un terme.

« Cette nouvelle observation de Marianne me gêna. La bonne femme continua :

« — Du reste, il s'était liien adressé, et il a dû être bien étonné quand vous lui avez dit qui vous étiez ?

« — Oh! mon Dieu, je ne lui en ai juis parlé, et il m'a prise pour une paysanne.

<> — Ah bien ! il sera fièrement embarrassé s'il est encore à la foige quand vous y arriverez.

« Cela me lit penser que j'allais le revoir, et je me sentis embarrassée aussi, conmie s'il avait été devant moi. J'étais si troublée que Marianne s'en apei-çut et qu'elle dit :

« — Est-ce que ce Monsieur vous a dit quelque chose de déplaisant ?

« — Rien du tout.

" — C'est pourtant bien drôle! vous êtes tout émue, et lui ;iui est resté là, comme cloué à sa place !

« Marianne m'observait en me parlant ainsi ; je crus lire dans son regard qu'elle ne croyait pas à la vérité de ce que l'avais dit, cela me blessa, et je lui dis avec humeur :

« — Tenez, voilà ce que je vous apportais pour votre mari.

« — Merci, meici, ma bonne demoiselle, me dit-elle avec

TO.ML 1. a

une reconnaissance si sincère qu'elle effaça tout mon ressentiment ; puis elle ajouta :

« — J'ai surtout une grâce à vous demander. Obtenez do M. Félix qu'il ne donne pas à un autre la place de chef d'atelier; il en a menacé mon mar:, si d'ici à hait jours il n'a pas repris son ouvrage. m

« — Mon frère ne le permettra pas, lui répondis-je. *

« — Oh! Mademoiselle, depuis que M. 13uré a laissé la direction des ateliers à M. Félix , il ne veut plus s'en mêler.

« — Eh bien! j'en parlerai au capitaine.

« — Oh! oui, parlez-lui, me répondit-elle avec tristesse et en se laissant aller à causer plus qu'elle ne voulait sans doute, poussée qu'elle était par de cruels souvenirs; parlezlui pour mon pauvre homme. L'ouvrier n'est déjà pas si heureux avec lui, pour qu'on veuille lui faire perdre son pain parce qu'il a le maiheur d'être malade. 11 n'est pas bon, M. Félix... La maison est bien changée depuis qu'il est arrivé... Si vous saviez comme il m'a reçue quand j'ai été lui demander une avance !

« Elle parlait en pleurant, et moi je l'écoutais la terreur dans 1 "âme.

« — Femme ! femme ! murmura l'ouvrier étendu dans son lit.

« Marianne comprit mieux que moi cette interruption.

« — Oh! pardon, pardon! me dit-elle... j'oubliais que M. Félix... C'est certainement un brave homme... un homme qui vous rendra heureuse.

" Ce dernier mot me fit tressaillir. J'avais deux ans devant moi, j'avais oublié que je devais épouser Félix. Ce souvenir me fut rendu si soudainement après une si naïve révélation sur la dureté de son cœur, qu'il me glaça. Je devins pâle. Je me sentis si troublée, que je me levai pour sortir. Marianne courut après moi.

« — Je vous ai fâchée , me dit-elle ; ah ! excusez-moi. Voyez-vous, nous sommes si pauvres ! et j'ai en peur.

« La pauvre femme pleurait, je pleurais aussi. Aujourd'hui que je puis étudier dans mon horrible loisir tout ce qui s'est passé en moi, je ne saurais comment expliquer le désespoir qui me saisit tout à coup ; je me mis à éclater en sanglots, je venais de voir clairement dans mon cœur que jamais je n'aimerais Félix. Était-ce un avertissement que j'allais en aimer un autre ? je ne sais, mais ce moment me révéla tout

le malhonr de ma vie. Marianne me regardait, elle ne comprenait rien à ma douleur. Que de fois, quand j'étais enfant, j'ni vu de jeunes filles prises de ces soudains désespoirs, ol que de fois j'ai entendu dire d'un air capable à des vieillards qui avaient ouLlié leur àme : Ce sont des vapeurs, c'est la jeunesse qui la tourmente, cela se passera avec quelques soins! Et l'on appelait un médecin. .Moi-même, à ce moment où le ciel semblait dévoiler mon avenir à mes yeux, devant cette épouvante qui me tenait, je lis comme ces vieillards, je combattis mon désespoir, je rentrai mes larmes, je ne voulus pas croire à mon àme qui se soulevait tout entière, et Je répondis :

« — Je suis malade, j'éprouve un malaise horrible ! Comme s'il était plus naturel et plus raisonnable de souffrir de son corps que de son cœur !

« — Voulez-vous que je vous reconduise ? me dit Marianne.

« — Non, non! m'écriai-je soudainement, je m'en irai seule.

« Seule! j'avais besoin d'être seule. Avant ce temps, c'était pour marcher plus libre et plus gaie dans mes heureux rêves; en ce moment, c'était pour pleurer.

« Je repris tristement le chemin de la maison. Arrivée à l'endroit où l'inconnu m'avait parlé, je m'arrêtai involontairement. Cependant je ne pensais pas à lui. Sort-il donc de l'âme des émanations sympathiques qui flottent dans l'air? Oh ! pauvre enfant que j'étais ! je m'arrêtai et je regardai tristement autour de moi. Cet endroit du chemin avait déjà pour moi un souvenir que je cherchais. Tout cela fut rapide et insaisissable, il n'y avait ni désir ni regret; mais, quand je rentrai à la maison j'avais le cœur ému et serré, mon désespoir s'était enfui, je n'avais plus envie de pleurer, mais j'aurais voulu encore être seule. Hortense me trouva dans le salon, et me dit :

« — Henriette , il faut penser à t'habiller ; nous avons quelqu'un à diner,

« — Qui donc? lui dis-je aussitôt, comme si elle m'annonçait une nouvelle bien extraordinaire.

« — Un jeune homme, M. Lannois, que son père a envoyé passer quelques mois ici pour y apprendre la conduite d'une fonderie.

« — Ah ! il va demeurer plusieurs mois ici ? lui dis-je.

« — Sans doute... Mais qu'as-lii donc avec ton air surpris? est-ce la première fois que cela arrive ? Va l habiller.

« J'avais seize ans ; tontes mes pensées tristes s'envolèrent, et je me fis une fête de la surprise de M. Lannois. Pour la rendre pins complète, je vonlus qu'il vit dans toute son éléoance la demoiselle qu'il avait traitée en paysanne: je préparai ma robe la plus fraîche avec les plus belles broderies, je m'apprêtai à lui paraître bien richement vêtue pour que le contraste fût prand : c'étaient mes bonheurs d'enfant qui me ressaisissaient. Mes sensations déjeune tille reprirent bienti*)!. Pardonnez-moi, vous qui me lisez ; mais seule peutêtre et du fond de ma tombe vivante, j'ai le droit de dire les secrets d'un cœur de femme. Ma pensée changea tout à coup. Je reculai devant l'idée de plaisanter même en pensée avec cet inconnu, et je serrai ma belle robe brillante ; je m'habillai modestement, et je trouvai que je lui paraîtrais ainsi plus belle que parée, belle comme doit l'être une jeune iille sérieuse, car j'étais devenue sériense. Quand je descendis, on se promenait dans le jardin. Je le reconnus causant avec mon frère. Lorsqu'il me vit, sa surprise fut extrême; il était si troublé que mon frère s'en aperçut et que j'en fus charmée.

« — Qu'avez- vous? lui dit-il.

« Je m'étais approchée avec une assurance triomphante. Je ne puis dire quel naïf mouvement de bonheur j'éprouvai à le trouver si tremblant devant moi.

« — Mon Dieu! Monsieur, répondit Léon en balbutiant, j'ai eu déjà le malheur de rencontrer Mademoiselle.

« — Comment, le malheur! dit mon frère en riant, et je ne pus m'empêcher de rire aussi.

« Léon fut tout à fait décontenancé. A mesure qu'il perdait sa présence d'esprit, je retrouvais la mienne : enfant, joueuse, après avoir senti des émotions inconnues, je riais de bon cœur, sans comprendre qu'il y avait déjà de l'orgueil dans cette gaieté. Le trouble de Léon alla jusqu'à la tristesse; il, était si jeune aussi ! il avait alors dix-huit ans; il fut blessé] de la raillerie qui l'accueillait et ne sut que répondre,

« — "Voyons, lui dit mon frère, qu'est-il donc arrivé ?

« Il me plaisait si bien, timide ainsi et embarrassé, que je ne voulus pas l'aider. Enfin il murmura d'une voix douce et suppliante :

« — J'ai rencontré Mademoiselle enveloppée d'une cape, je l'ai prise pour nne paysanne, je lui ai demandé nionchemin.

LES MEMOIRES DU DIABLE. lOl

« — D'un ton peu respectueux, sans doute? dit mon frère.

« — Te ne crois pas avoir été grossier... mais vous savez... on dit...

« — Oui, reprit mon frère en riant, dans notre pays on a une façon de parler assez leste, et Ton crie volontiers : Hé, la fille !

« — Oui, Monsieur.

« — Eh bien ! faites vos excuses à la Demoiselle, qui vous pardonne, j'en suis sur.

« Mon frère s'éloigna d'un air indifférent , et nous restâmes, M. Lannois et moi, en face l'un de l'autre. Léon n'osait lever les yeux sur moi ; son embarras me paraissait aller trop loin et commençait à me gagner; je le vis relever en rougissant la manchette de son habit et détacher un petit cordon de cheveux qu'il me présenta.

« — A la place où vous vous êtes arrêtée, me dit-il, vous avez laissé tomber ce bracelet, et il faut bien que je vous le rende.

« Sans attacher d'importance à celte restitution , elle me parut si tardivement faite que je ne pus m'empêcher de dire à Léon :

« — Quand l'ai-je perdu?

« — Quand vous avez tendu la main hors de votre cape, je l'ai vu tomber.

« — Et vous ne m'en avez pas avertie ?

« — J'étais si troublé ! A votre main, une main blanche et fine, j'ai vu que je m'étais trompé... C'est alors que je vous ai appelée mademoiselle... Puis, après ma grossièreté, je n'aurais plus osé vous parler; d'ailleurs, quand j'ai ramassé ce cordon, vous étiez si loin !

« — De façon que si vous ne m'aviez pas retrouvée, vous l'auriez gardé ?

« Léon rougit comme un coupable, et répondit en se faisant une excuse d'une chose à laquelle ni lui ni moi ne pensions pas assurément :

« — Ce bracelet n'a pas une valeur telle...

« — Pour vous, peut-être; mais pour moi!... Je l'ai fait avec mes cheveux pour me parer le jour où ma sœur s'est mariée, et depuis il ne m'a pas quittée.

« Léon regardait ce bracelet d'un regard plein d'une tristesse charmante, et il reprit assez vivement :

« — J'avais bien vu tout de suite qu'il éiait fait de vos ctieveux, et c'est pour cela...

« — Eh bien ! dit mon frère en se rapprochant, la paix estelle faite?

« — Tout à fait, lui répondis-je avec assurance.

« El je m'apprêtai à passer mon cordon de clieveux à mon bras. Par un de ces avertissemenls du cœur que, même en ce moment, je ne pourrais expliquer, je levai les yeux sur Léon. Ses regards étaient attachés sur mes mains cl suivaient attentivement le bracelet; ses regards m'arrêtèrent, et, au lieu de rattacher à mon bras, je le mis dans ma poche. Un triste sourire efïleura les lèvres de Léon. J'avais donc compris qu'il mettait du prix à ce que ce cordon, qui avait entouré son bras, vhit entourer le mien, et il devina de même que je ne voulais pas lui accorder cette faveur.

« 0 frôles et doux souvenirs de ce saint amour que je lui ai voué, descendez dans ma tombe, jeunes et tendres comme vous avez été ! Revenez tous pour que mon œil, arrêté sur votre ombre légère, s'y repose de ses larmes et de l'aspect glacé de cette prison muette ! Faites-moi regarder doucement en arrière, moi devant qui l'espérance ne marche plus! Sçuvenirs heureux ! oh ! f\\ie vous m'avez doucement bercé le cœur, lorsque je vous ai compris plus tard, lorsque, arrivée à l'aimer de toute la puissance de mon âme, j'ai senti que toutes ces fugitives inspirations avaient été les premiers tressaillements de la passion qui devait s'emparer de moi ! Oui, , cet amour qui m'a pénétrée et briîlée dans toute la profondeur de mon âme, cet amour qui m'a égarée, c'est lui qui déjà me troublait du vent tiède de son aile. Depuis l'arrivée de Félix j'avais froid hors de moi et en moi, et j'ai fait comme l'enfant qui a froid, j'ai ouvert les plis de ma robe pour me réchauffer le sein à cette chaude haleine, et je lai respirée pour m'y baigner le cœur. Oui, c'était l'amour qui déjà, sans me parler, me montrait du doigt un chemin inconnu et qui m'a menée à la mortl Hélas! j'ai suivi ce sentier sans savoir ce que je faisais. Plus tard cependant j'ai compris que, si je l'avais bien voulu, j'aurais su ce que j'éprouvais ; car on ne change pas ainsi pour rien en un moment sans qu'il y ait autre chose dans la vie qu'une rencontre indifférente et un nouveau venu qui s'en ira.

« Tout l'enVoi profond que m'avait causé Félix no m'avait puigné le i(iMu- que dans des heures de solitude et de jour;

le loger tressaillement qui m'agita à la vue de Léon m'empôcha de dormir paisiblement toute la nuit. El pourtant ce n'est pas à lui, à lui Léon, que je pensai, ce n'est pas son image qui passa devant mes yeux fermés, ce n'est pas sa voix qui murmura à mon oreille, c'était un être inconnu, sans forme, qui m'obsédait et me parlait ainsi. Une seule fois en ma vie j'avais senti un trouble pareil : c'était un jour où nous devions aller revoir dans la montagne la grotte des Fées, si merveilleuse et si splendide. Il fallait s'éveiller de bonne heure; je ne dormis pas, et toute le nuit je vis des montagnes et des grottes imaginaires, jamais celle où je devais aller. Ainsi Léon ne m'apparut pas, ce fut quelque chose qui me venait de lui, comme les grands rochers de mon imagination me venaient des rochers de nos enchanteresses. Ce pressentiment d'amour m'atteignait comme un génie ami-, comme un sorcier divin qui frappe notre âme de sa baguette magique, qui ouvre toutes les sources de notre amour, les fait couler hors de nous. Puis se présente le voyageur altéré qui tend sa coupe, la remplit des larmes heureuses de notre âme et s'en abreuve.

« Et cela fut ainsi pour moi le matin de cette nuit si doucement agitée. Je me levai avant tous, j'ouvris ma fenêtre, et la première personne que je vis, ce fut Léon arrêté et les yeux levés sur ma chambre. Si alors il ne sentit pas que je de^ais l'aimer un jour, si alors, comme le voyayeur altéré, il ne tendit pas sou ânie pour recueillir en lui ce flot d'émotions qui s'échappait de moi, c'est qu'il était timide et bon; car il y eut un moment, le moment d'un éclair, où toute ma joie dut éclater et sourire sur mon visage. Puis, avec la même rapidité, il me sembla que tous ces traits épars de mes rêves, que toutes ces formes indécises do fantômes légers qui m'avaient poursuivie, s'éclairaient, s'assemblaient soudainement, se dessinaient avec netteté, et je reconnus que c'était Léon qui avait erré dans la nuit que je venais de passer. Alors j'eus peur, alors je me retirai de ma fenêtre, je reculai vivement, et je tombai assise sur le bord de mon lit, la main sur mon cœur qui battait comme si j'avais longtemps couru. Avais-je donc fait bien vite un bien long chemin dans l'amour ? ,

« Cependant, les occupations de la journée, les occupations des jours suivants, apaisèrent bientôt tous ces mouvements tunmltueux, et je ne sentis plus d'agitation. Mais déjà ma

vie était comme l'eau de la fontaine où a passé l'orage : Tonde redevient calme, mais elle n'est plus limpide; mon âme n'était plus agitée, mais elle était troublée. 11 faut, pour que l'eau de la fontaine laisse dormir au fond de son lit le limon du torrent, que de longs jours paisibles et sereins lui rendent son cristal. Quant à moi, à travers mes pensées troublées, je ne voyais plus le fond de mon cœur, et je n'eus pas le repos qui devait leur rendre leur innocente transparence. Depuis quinze jours je ne voyais plus Léon qu'aux heures des repas, et quelquefois le soir dans les réunions de la famille. Il était respectueux et attentif pour mes vieux parents, gai et empressé avec Hortense , si taquin et si complaisant pour mes petites nièces que les deux enfants l'adoraient. Pour moi seule il était réservé et triste; quand je lui parlais, il rougissait ; quand je lui demandais un service, lui si leste, si empressé, si adroit, il se faisait toujours répéter ma demande et faisait toujours quelque maladresse. J'avais entendu parler confusément de l'amour qui avait adouci les caractères les plus farouches ou donné de la grâce aux plus gauches, et je comprenais que c'était le même pouvoir qui enlevait la grâce et donnait de la sauvagerie à Léon. .Te sentais que, pour lui, je n'étais pas ce qu'étaient les autres. Que j'aie appelé ce sentiment de son vrai nom, que je me sois dit que c'était de l'amour, non; car il me rendait heureuse, et l'on m'avait fait peur de l'amour, on me l'avait montré comme un ennemi. En aimant Léon, en m'en sentant aimée , je me défendais de regarder ce que j'éprouvais, et lorsque, dans cette solitude où j'ai appris tant de choses, j'ai pu lire dans d'autres livres que mon cœur, je me suis toujours étonnée que .lulietie, la lllle de Capulet, n'ait pas dit au beau jeune honuue qui la charme, connue Léon me charmait : Roméo, ne me dis pas que tu es ^lontaigu, car il faudrait te haïr.

« Cependant un jour vint où je ne doutai plus de l'amour de Léon, où ce sentiment s'éclaira complètement pour moi: ce fut le jour où je compris qu'il détestait le capitaine Félix. Ce fut à l'occasion de l'ouvrier maladeque j'allais voir quand je rencontrai Léon pour la première fois. J'avais obtenu de mon frère qu'on ne le rayerait pas du nombre des ouvriers, mais le capitaine s'était refusé â ce qu'on lui payât le prix des journées manquées. C'eût été, disait-il, d'un fatal exemple pour beaucoup de paresseux qui eussent trouvé commode

LES MEMOIRES DU DIABLE. lOr,

de s'ap.'ne'' 'g'^'" 'ii'gent dans leur lit. Depuis ce temps, je ne pensais plus à Marianne ni à Jean-Pierre, son mari ; déjà je n'avais plus le temps de m'occuper des auU'es. Voici ce qui arriva :

« C'était à l'heure du dîner : le capitaine et Léon ne se rencontraient guère qu'à cette heure, car celui-ci se retirait presque toujours de nos soirées pour travailler. Le capitaine, s'adressantà Léon, lui dit d'une voix dure :

« — Jean-Pierre est venu à la forge aujourd'hui ?

« — Oui, Monsieur.

« — Tl est allé dans les bureaux ?

« — Oui, Monsieur.

« — Il a reçu de l'argent ?

« — Oui, Monsieur.

« — De qui ?

« — De moi.

« — Sur quelle caisse l'avez-vous pris, monsieur Lannois?

« Léon, en qui je voyais bouillonner la colère, devina sans doute que le capitaine voulait contester le misérable payement qui avait été fait, il répondit avec dédain et en tournant le dos à Félix :

« — Sur la mienne. Monsieur.

« Le capitaine qui avait, à ce que je crois, un parti pris de faire une mercuriale à Léon sur ce qu'il avait osé se permettre, fut si déconcerté de cette réponse qu'il en devint tout pâle. Mais il ne savait comment se fâcher, et, dans son impuissance, il ajouta :

« — 11 paraît que Jean-Pierre vous a rendu d'importants services ?

« Le ton dont ces paroles furent prononcées irrita Léon et le fit sortir de sa timidité. Il répliqua avec une exaltation triomphante :

« — Oh! oui. Monsieur, oui; il m'a rendu un grand service.

« — Durant sa maladie ?

« — Durant sa maladie.

« — Et lequel?

« Léon sourit ; tout son visage changea d'expression ; de la colère qui l'agitait, il passa à une douce et triste soumission ; il posa la main sur son cœur, et, levant sur moi un regard où, pour la première fois, il osa me. parler, il répondit :

'< — Oh ! ceci est mon secret. Monsieur.

f06 LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — C'est sans doute a.issi celui de Jeau-Pierre, dit le capitaine, et je serais bien aise de le savoir.

« — Vous pouvez le lui demander.

« — Je me serais fort bien passé de votre permission.

« — Je n'en doute pas, Monsieur.

« Pendant les derniers mots de celte conversation , Félix n'avait cessé de m'examiner, car il avait surpris le regard de Léon, et ce regard m'avait troublée. Je l'avais compris, moi. 11 voulait me dire : C'est pendant que vous alliez chez Jean- Pierre que je vous ai vue pour la première fois, et voilà ce service que j'ai récompensé... Le diner fut silencieux, car cette ex plication avait eu lieu devant tout le monde , et chacun était gêné. Moi seule, jaffectai une grande aisance. Comme j'avais compris l'aveu de Léon, j'avais compris le soupçon de Félix, et, pour la première fois, j'éprouvai une sorte de joie à le tromper. Léon se retira. Nous restâmes seuls avec mon frère et sa femme. Hortense se plaignit doucement à son mari de la dureté de Félix.

« — Moi, je n'ose lui parler, lui dit-elle ; mais toi, tâche de lui faiie entendre raison. Ce jeune homme est bon, laborieux, et Félix le traite mal.

« Je fus si reconnaissante envers Horteuse, que ma pensée parut sans doute dans mes yeux, et que mon frère, qui me regardait, secoua doucement la tête.

« — Oui, dit-il, Félix le traite mal, il ne l'aime pas; et, comme je ne veux pas que ce jeune homme ait à se plaindre de nous, je trouverai un prétexte pour le renvoyer à son père.

« — Oh ! m'écriai-je avec une colère douloureuse, ce serait trop injuste !

« — Ce serait plus raisonnable, répondit sévèrement mon frère en me regardant d'un air scrutateur,

« Je baissai les yeux , et il s'éloigna après avoir fait un signe à Hortense, qui m'examinait aussi. En devinant mon secret, on m'avertit que j'en avais un. Ce fut la première fois que le nom d'amour me vint expliquer la préférence que j'avais pour Léon. Cependant, si Hortense, si ma sœur m'avait tendu la main dans ce moment et m'eût dit : Henriette, l'aimes lu? je lui aurais répondu en me jetant dans ses bras, en fondant en larmes, en lui jurant de ne plus l'aimer ; car c'était, selon les idées de notre famille, un crime que l'amour. Mais Hortense, d'ordinaire si bonne et si douce pour

moi, se montra gauchement sévère; elle crut devoir se ranger du parti de Félix, qu'elle veiiail de blànier, parce qu'elle supposa qu'il avait besoin d'être détendu dans uioucœur, et me dit avec autorité :

"■ — Henriette, je viens d'avoir un tort en blâmant la conduite de mon fn-re. N'en aie pas un plus grand en le condamnant légèrement.

« Celte admonestation me blessa; et, profitant de ce que je n'avais rien dit qui put la motiver, quoique assurément je sentisse que je la méritais au fond du cœur, je répliquai avec aigreur :

« — Moi , condamner le capitaine Félix! je n'ai pas parlé de lui, je n'ai pas même prononcé son nom.

«« Ma façon de répondre blessa Ilorteuse , et elle me dit sèchement :

« — Vous savez bien cequejeveuxvousdire, Mademoiselle.

« — Ce que vous voulez me dire ? répétai-je avec humeur, tant il me semblait injuste de s'en prendre à moi d'une chose où je n'étais pour rien , en vérité, je l'ignore. Qu"ai-je à faire dans l'opinion que vous venez d'exprimer sur votre frère, et vous conviendrait-il de faire croire que c'est moi qui l'ai accusé de dureté ?

« — Vous ne l'avez pas dit , mais vous le pensiez, lorsque vous vous êtes écriée que ce serait une injustice de renvoyer M. Lannois à sa famille.

" — Je ne faisais que répéter ce que vous aviez dit.

« — Vous êtes bien raisonneuse, Henriette, me dit Hortense; c'est le fait des gens qui (jnt tort.

n — Tort ! quel tort? tort en quoi ? lui dis-je en sentant les larmes me gagner.

« Ma sœur, qui jusque-là ne m'avait regardée que d'un air sévère, s'approcha de moi, et, me prenant la main, elle me dit, après un silence assez long, durant lequel elle chercha à pénétrer jusque dans mon âme :

« — Henriette, ma sœur, prends garde d'être imprudente, et souviens-toi de ce que tu as promis. Félix l'aime.

" .l'aurais voulu douter de mon cœur, qu'on m'aurait forcée d'y voir clair. Oui, je le pense encore, oui, peut-être sans cet avertissement aurais-je laissé se calmer, dans l'ignorance de ce qu'il était, ce trouble inconnu dans ma vie. Mais quand on lui eut donné un nom, quand on l'eut appelé amour, quand on lui eut mis sur le front sa couronne de feu, quand je sus qui

108 LKS MÉMOIKI'S DU DIABLE.

il était, je fus curieuse de le voir, de le regarder, de le mesurer, ne l'ùt-ce que pour le combattre. Avant ce jour, Léon habitait mou âme sans l'occuper ; a partir de ces paroles, il en devint toute la pensée. .]'aimais Léon, on me l'avait dit, était-ce donc vrai? Je me consultai, et alors je fis en moi d'étranges découvertes. Le visage de Léon, ses >eux doux et purs, ses beaux et longs cheveux blonds, sa noble tournure, sa voix suave et chantante, ses gracieux hochements de tête quand il jouait des colères d'enfant contre mes petites nièces, tout cela s'était gravé en moi sans que j'eusse pensé à l'observer. Je le connaissais mieux que je ne connaissais mon père, mon frère ; je le connaissais mieux que tous ceux avec qui je vivais depuis de longues années. 11 me semble que j'aurais parlé pour lui, trouvé ses réflexions, fait ses gestes, tant j'étais pénétrée et pour ainsi dire vivante de cette existence qui n'était pas la mienne. Je fus épouvantée d'être ainsi en moi-mèrne au pouvoir d'un autre ; ma lierté s'indigna d'être à la merci d'une vie en qui la mienne n'apportait peutêtre aucun trouble, et la peur de n être pas aimée me prit soudainement.

« L'amour! Oh! l'amour est connue toutes les puissances supérieures : tout lui sert, l'abandon et la résistance. J'aurais aimé Léon si je ne l'avais pas redouté, je l'aimai parce que je le craignis. Eh, mon Dieu! pouvais-je ne pas l'aimer? n'est-il pas des pentes si rapides qu'on y tombe parce qu'on s'agite pour les renwnter, et qu'on y tombe aussi parce qu'on ne résiste pas à leur rapidité? Je lai éprouvé, moi, car cette image de Léon m'épouvantait ; elle s'asseyait si près de moi dans mes nuits, elle me quittait si peu durant mes jours, que jela trouvais importune, presque audacieuse ; elle s'emparait (le moi et me parlait eu maîtresse. Je voulus m'arracher à cet entramement; mais tout ce qui mavait soutenujusque-là, occupations, prières, travail, tout cela senUjiail me manquer, tout cela fuyait quand je voulais m'y appuyer : c'était comme le sable des bords du précipice, qui cède des qu'on y cherche un soutien. 11 me semblait qu'iui soleil de feu eût plané sur ma vie, et réduit tout en poussière en n'y fécondant que l'amour. Hélas ! hélas ! je m'explique mal. Je ne me rendis Jj pas alors uji pareil compte de mon âme. Toutefois je pris une * lésolulion solennelle, jenevoulus pas que Léon mesoupçounât obsédée de sa pensée, et pendant un mois entier je m'appliquai à lui être désobligeante, il fallait que l'ellroi que

j'avais de moi-même fût bien grand pour que je n'eusse pas pilié de sa tristesse. 11 était si malheureux! Ali! ce malheur me disait si bien à quel point il m'aimait, que ce malheur me plaisait, et je l'aimais en secret de souffrir ainsi. La seule épreuve qui me fut dure à supporter, et que Dieu me pardonne cette lutte, puisque j'en sortis victorieuse ! la seule épreuve où je sentis fléchir mon courage, fut la joie du capitaine. Que Félix fût malheureux de ma froideur, c'était mon droit. Je le sentais, car je souffrais aussi. Je ne le lui disais pas; mais, par un accord tacite avec moi-même, je comprenais que j'avais le droit de blesser celui pour qui j'avais tant de consolations cachées en moi. Mais que Léon eût à subir les regards triomphants et les raillei-ies froides du capitaine, c'est ce qui m'irritait, c'est ce qui m'eût cent fois pousséeà dire à Léon : Je mens quand je détourne mes yeux de toi, je mens quand j'évite ta rencontre, je mens quand je te parle sans bonheur et l'écoute sans paraître t'entendre! Oui, je l'eusse averti, si je ne l'avais aimé à ce point que j'éprouvais qu'une fois mon cœur ouvert, toute ma vie s'en serait échappée pour aller à lui. Il m'aimait aussi, lui, et je le savais, moi. Cette aventure de Jean-Pierre m'avait été expliquée par cela seul que personne n'avait pu la comprendre.

'( Félix avait interrogé ce pauvre homme, et ce pauvre homme lui avait dit qu'il n'avait rien à répondre à ses questions : non-seulement il n'avait rendu aucun service à Léon, mais lorsque celui-ci lui avait donné de l'argent, il l'avait vu pour la première fois. On attribua la réponse de Léon à une mutinerie d'enfant. Moi seule je savais le service que lui avait rendu Jean-Pierre : n allais-je pas chez ce pauvre malade lorsque Léon me rencontra?

« Cependant un jour devait venir qui m'arracherait à cette rude tâche de froideur que je m'étais imposée. On ne parlait plus de renvoyer Léon; il était si laborieux, si doux, si soumis ! Ce nuage de soupçon qui avait existé sur lui et sur moi s'était dissipé ; moi-même je reprenais quelque sécurité, lorsqu'un événement imprévu me montra que je n'avais gagné de repos que hors de moi.

« Parmi les plaisirs de mon enfance, j'avais gardé celui de cultiver de mes mains un coin écarté et bien étroit de notre jardin. Il arriva que, des magasins ayant été construits tout auprès, on voulut faire un chemin pour y conduire nos marchandises à travers le parc. Ce chemin m'enlevait mon petit

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