‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 10 sur 39 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

parterre, riche de rosiers que j'avais élevés et que j'aimais. Si mon frère iireùt dit simplement ce qui allait arriver, peutêtre n'eussc-je pas pensé à me plaindre de ce hasard ; mais il advint que j'entendis Félix donner Tordre au jardinier d'enlever toutes mes fleurs pour que les terrassiers pussent travailler le lendemain. Je voulus résister; il essaya d'abord de plaisanter, je ne répondis que par des reproches sur sa maladresse à faire tout ce qui pouvait me jjlesser; sou naturel l'emporta, il me répliqua durement, et je courus cacher mes larmes dans ma chambre. Un m'y laissa; j'entendis murmurer sous mes fenêtres des mots qui me firent pitié poqr celui qui les prononçait.

« — C'est un caprice de petite fille, disait le capitaine, j'aime mieux celui-là qu'un autre : qu'elle pleure ses roses, cela n'est pas dangereux.

« Hortense cherchait à lui persuader de monter pour me calmer.

« — Elle tient à ces misérables fleurs, lui disait-elle.

« — Eh bien I répondit Félix, demain ou après-demain je les ferai enlever avec soin et on les plantera où elle voudras ; mais que j'aille lui demander pardon de ce que je fais les affaires de la forgpl je ne veux pas la mettre sur ce pied.

« Ce ton, ces paroles de Félix ne m'irritèrent pas d'abord : oui, j'eus pitié de cet homme qui se tuait si gauchement dans un cœur où il avait placé une espérance. Puis mon frère étant survenu, il eut le malheur de dire que je serais touchée de de la galanterie du capitaine s'il daignait prendre le soin de conserver mes pauvres rosiers. Avoir une reconnaissance pour Félix, avouer qu'il pourrait faire quelque chose d'obligeant à mon intention, cela me sembla un malheur plus grand que tous les autres. Je ne puis' dire pourquoi, mais cela m'irrita, et je n'eus plus qu'une pensée, ce fut, quand la nuit serait venue, d'aller à mon jardin, de le détruire, de le ravager, pour que Félix ne me le sauvât pas; j'aurais haï mes roses s'il les eût conservées. J'étais si exaspérée que je compris qu'on peut tuer son bonheur en des moments pareils, pour ne pas le devoir à des soins qui vous pèsent. J'attendis donc, et, quand l'heure du sommeil eut sonné pour tout le monde, je sortis doucement de la maison, je me glissai comme une lille coupable le long des allées et des jnassifs, et, pleine d'une émotion colère et triste, j'approchai de l'endroit où j'allais briser ces frêles arbrisseaux, mes compa-

gnons d'enfance. Cette idée m'avait surtout déterminée : Félix était devenu pour moi l'image vivante de mon malheur, et, comme il avait éteint mes i)eaux rêves, j'aimais à me dire que c'était lui qui dévastait aussi mes belles fleurs, et, par un besoiu de souffrir de sa main, je m'écriais en moi-même : Ail ! cet liomme est le mauvais génie de tout ce que j'ai aimé !

« J'étais à quelques pas du petit carré vers lequel je me dirigeais, quand j'entendis un léger bruit. La peur d'être surprise dans ce qui m'avait semblé d'abord une vengeance légitime et dans ce qui m'apparut tout à coup comme une colère ridicule, cette peur fit que je me cachai ; mais, le bruit continuant à se faire entendre, j'en voulus savoir la cause. Je parvins à petits pas jusqu'auprès de mon jardin de roses. C'était là qu'on travaillait : un homme était penché vers la terre, il enlevait les fleurs avec soin, les déposait avec une tendre attention sur une brouette qu'il poussa bientôt vers une autre partie du paie. Je le reconnus : celait Léon. Oh! comment pourrais-je dire ce qui se passa en moi ? Une joie céleste tomba dans mon cœur, elle le remplit tellement, qu'elle m'enivra et déborda; je fus forcée de m'appuyer contre un arbre, et je sentis des lariues couler sur mes joues. Et mes fleurs, mes belles fleurs, que je les aimai ! qu'elles me devinrent chères et précieuses! Dès que Léon fut éloigné, je courus vers celles qui restaient encore, je les regardai l'une après l'autre ; mais l'idée de les briser m'eût révoltée, efle m'aurait semblé une odieuse ingratitude. J'étais seule, la nuit m'enveloppait d'ombre; je pris une rose, la plus belle; je la coupai, et là, dans une folle extase d'amour, ouvrant un passage à cette passion que je refermais depuis si longtemps, je pressai de mes baisers cette rose ainsi sauvée. Puis, entendant revenir Léon, je la jetai à terre pour lui, comme s'il devait la reconnaître; j'en pris une autre pour moi, comme s'il me l'avait donnée, et je m'enfuis, la tête et le cœur perdus, comme si cet échange de fleurs, que j'avais fait à moi seule, avait été l'aveu de son amour et du mien.

« Le lendemain, j'étais heureuse et rayonnante. Léon m'aimait, Léon m'avait sauvée du nesoin de remercier Félix. Je l'aimais de son amour et démon aversion pour un autre. Pourtant je n'étais pas méchante. Si Félix eût voulu rester un ami pour moi, je l'aurais apprécié ce qu'il valait; mais une fatalité cruelle lui inspirait toujours des choses qui de-

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valent le perdre dans mon cœur et me pousser dans une voie où j'aurais voulu ne pas avancer.

« Chacun s'aperçut le lendemain de ce qui était arrivé, et des le matin on en causait avant que je fusse descendue. Cela se trouvait être un dimanche, de façon que tout le monde était réuni pour le déjeuner. Félix entrait au moment où, après avoir embrassé ma famille, je répondais au salut de Léon. Félix s'arrêta à la porte, me confondit avec Léon dans un même regard ; puis, voulant dissimuler sa colère sous un air de gaieté railleuse, il dit :

« — J'ai du malheur, Henriette! J'avais fait préparer un endroit charmant du parc pour y transplanter vos rosiers, mais une main plus habile et plus prompte m'a prévenu.

" Ce regard de Félix, en nous rassemblant sous une même accusation, m'inspira l'idée soudaine de me faire la complice de ce crime qui le blessait tant.

« — Vraiment! lui dis-je en faisant l'étonnée, qui donc a pu commettre cette galanterie malavisée?

« — Je ne le connais pas encore, répondit Félix d'un Ion tout à fait irrité, sans cela je l'aurais déjà remercié, moi, de son attention pour vous.

« Félix avait adressé du regard cette espèce de menace à Léon. Celui-ci semblait prêt à éclater : j'intervins.

« — Vous lui en voulez donc beaucoup ? dis-je en riant.

« — Assez, reprit Félix, pour lui donner une leçon.

« — Comme les donnent les capitaines"? repris-je en voyant la colère s'allumer sur le front de Léon ; les armes à la main, sans doute?

« — Pourquoi pas? dit Félix en regardant toujours Léon.

« — Eh bien ! répliquai-je après avoir pris un paire d'épées suspendues dans la salle à manger, me voici prête à la recevoir.

« Je tendis une épée au capitaine, et je tirai l'autre de son fourreau, eu me metlant en garde.

« — Quoi ! s'écria Félix, c'est vous?

« — C'est moi, lui dis-je, qui suis la coupable; allons, capitaine, en garde !

« .le m'avançai sur lui l'épéc haute; il recula en rougissant de colère. iMa famille , qui n'avait vu dans tout cela qu'un enfantillage, se prit à rire. Mon père etllortensc dirent gaiement :

« — Allons, Félix, défends-toi ; elle le fait peur ?

LES MÉMOIRES DU DIABLE. Hr,

«< Seule jo devinai la rolOre de Félix, car seule je compris que je venais de le rendre ridicule devant celui qu'il efil voulu anéaniir; cependant il se remit, et re|)rit avec assez de présence d'esprit, car il ne soupçonna pas un moment que je pusse mentir :

« — Vous ctes plus adroite à manier l'épée que la bêche, ma chère Henriette, car vous avez bien étrangement replanté tous ces beaux rosiers que vous aimiez tant.

« Léon fut tout interdit, et moi, qui voulais qu'il fût heureux comme je l'étais, je répondis :

« — Il me plaisent comme il sont.

« — Eh bien ! dit mon père, Henriette nous montrera cela après le déjeuner.

« Ce fut mon tour dêlre embarrassée; car j'avais bien vu Léon emporter mes rosiers, mais je ne savais où il les avait mis.

« — Volontiers, répondis -je h tout hasard, et comptant m'échapper avant tout le monde pour découvrir cet endroit.

« Pendant le déjeuner j'examinai le visage de Léon. 11 n'osait croire sans doute à ce que ma conduite devait lui faire supposer. Peut-être, si je l'avais vu radieux, me seraisje repentie de m'èlre aussi imprudenwnent mise dans sa confidence, d'avoir accepté si complètement ce dévouement de bons soins ; mais il passait si rapidement d'une joie douce à une incertitude tremblante, que je lui pardonnai mon imprudence. La timidité de son espérance me charma. Moins il osait envers moi, plus je me sentais hardie envers lui.

« Cependant on continuait à me parler de mon jardin, et l'on me demanda quel endroit j'avais choisi pour l'y transporter.

« — Un endroit charmant, vous verrez.

« — Pour m'a part, dit Félix, il m'a fallu suivre la trace de la roue do la brouette pour le découvrir.

« Je pensai que cet indice pourrait me guider, mais Félix ajouta :

« — Et si le jardinier eût eu fini de ratisser les allées comme à présent, je déclare que jamais je n'aurais été chercher un parterre de roses où vous lavez caché.

« Le parc est assez grand pour ([ue je fusse moi-même embarrassée de découvrir mon nouveau parterre. Je commençai à trembler de mon mensonge.

« — Mais où diable l'as-tu donc caché? me dit mon père.

114 Liis Mtinuiniis uu uiACLii.

« — Je vous y mènerai.

« — Félix, dites-moi cela, ajouta mon père.

« — Je ne ferai pas une maladresse de plus, en enlevant à Henriette la surprise qu'elle vous ménage.

« Félix avait du malheur, il lepoussait pour m'obliger le seul service qu'il put me rejidre. Quant à Léon, il ne pouvait comprendre mon embarras, puisqu'il ignorait comment je savais que mes rosiers avaient été déplantés. Bientôt on se leva de table, et Léon disparut; j'étais fort en peine de ce que j'allais faire. On me pressait ; je pris un parti, et je priai qu'on me suivit. A tout hasard, je comptais faire errer ma famille dans le parc et profiter de l'instant où je trouverais mon parterre comme si j'avais choisi le chemin le plus long. Mais mon père était fatigué, il me prit le bras.

« — Allons, me dit-il, et ne nous fais pas courir, j'ai de vieilles jambes qui ne plaisantent plus.

« Ce fut alors que mon embarras fut à son comble, alors aussi que cette sainte divination qui éclaire les cœurs vint me tirer de cet embarras. A défaut d'un mot du coupable, à dé" faut d'une trace sur la terre, je cherchai le fil invisible et léger qui avait dû conduire Léon. Léon avait dû choisir l'endroit du parc où je me plaisais le mieux, un lieu solitaire et couvert où j'aimais à m'asseoir seule sur un banc de bois. J'y marchai avec la certitude de ne pas me tromper. On me suit, j'arrive et je découvre mes rosiers disposés autour de ce l3anc où j'avais tant de fois pensé au bonheur avant de connaître Félix et Léon. Ce fut encore pour moi une nouvelle joie, non parce que Léon avait choisi cet endroit, dans ma pensée il ne pouvait y en avoir d'autre, mais parce que je l'avais si bien deviné.

« Hélas ! toutes ces choses qui paraîtront peut-être puériles à ceux qui me liront, ont été les plus grands événements de ma vie. Ce fut ainsi que je marchai seule dans ma passion. Puis vint le jour où nous marchâmes à deux. Car jusque-là j'avais aimé Léon, Léon m'avait aimée; mais il me semble que je n'aurais pas osé dire que nous nous aimions. Ce fut encore à l'occasion de ce jardin que commença notre intelligence, ce fut à cause de ce jardin que notre amour se confondit en une pensée unique. Depuis le jour dont j'ai parlé» mon parterre était devenu le but de notre promenade du dimanche après le déjeuner. Les tleurs en étaient devenues une propriété si exclusive que, par un accord tacite, personne

n'eût osé en cueillir une sans ma permission. Par cela même elles étaient devenues précieuses, c'était une faveur que de les obtenir. Mon père ne manquait jamais de me dire :

« — Allons, Henriette, fais-nous les honneurs de ton parterre.

« Et je donnais une rose à tontes les personnes présentes. Léon était venu plusieurs fois, et comme aux autres je lui donnais une fleur ; mais je la lui donnais devant tout le monde, et je comprenais qu'ainsi je ne lui donnais rien. Un jour il arriva que j'avais fait ma distribution quand il nous rejoignit. Nous quUtions le parterre. Je n'aurais osé retourner cueillir une fleur pour Léon. Il s'approcha de moi, qui marchais la dernière avec mon père.

« — Vous êtes venu trop tard, lui dit celui-ci.

« — Je n'aurai donc rien ? dit Léon.

« Je ne répondis pas, mais je laissai tomber la rose que je tenais à la main. Il la ramassa et la serra sur son cœur. J'attendais depuis longtemps ce moment de le payer de ses soins, car je ne puis dire par quel charme inouï il devinait mes pensées et semblait les accomplir avant que je lei^ eusse exprimées. Je vis du bonheur dans ses yeux et je fus heureuse. Depuis ce temps je ne lui donnai plus mes roses, je les laissai tomber; puis il avait son rosier, un rosier où je ne cueillais de fleurs que pour lui. Dire comment sans nous parler nous nous comprenions, expliquer par quelle intelligence commune nous causions avec la parole des autres, comment un regard furtif donnait à un mot indifférent, pro ■ nonce par un indifférent, un sens qui n'était qu'à nous deux, ce serait vouloir écrire l'histoire de notre vie, heure à heure, minute à minute. Cependant tout cela était innocent; ces gages si éphémères qu'il conservait avec tant de soin, je les eusse donnés à un ami, et aucune parole n'avait dit encore à Léon que je les lui donnais à un autre titre. Un jour vint cependant où je reçus et rendis un gage qui délia, pour ainsi dire, le silence de nos cœurs. Qu'on me pardonne ces détails des seuls jours où j'ai senti la vie daus toute sa puissance, qu'on ne rie pas de ces frêles bonheurs qui seuls encore m'aident à supporter le lourd malheur qui m'a frappée : ce sont les seuls mom.ents du passé où je puisse endormir ma peine par le souvenir, et celui-ci me fut bien doux, non pas pour le bonheur qu'il m'apporta, mais pour le bonheur que je pus rendre. Car, j'avais raison de le penser, aimer c'est

rendre heureux. C'était la veille du jour de ma naissance. Mon père, ma mère, mes frères, jusqu'à mes nièces me lutinaient eu me menaçant de leurs cadeaux pour le lendemain.

« — Tu ne l'attends pas à ce que je te donnerai, disait l'un.

« — Tu verras si je connais ton goût, disait l'autre.

« Chacun se promettait de me faire un grand plaisir, Léon seul n'osait rien me dire. 1! ne se vantait pas, il me regardait. Oh ! que c'est atïreux de ne plus voir, de ne plus aimer! 0 mon Dieu ! quand ouvrirez-vous ou fermerez-vous tout à fait ma tombe?

« Léon me regardait. Mon Dieu, quel charme avez-vous donc mis dans les yeux de celui qu'on aime? quelle lumière si céleste, quel rayon si éthéré en jaillit donc, qu'il pénètre dans l'àme comme un air qui fait vivre et qui parfume la vie? Léon me regardait, et je sentais mon cœur se fondre en joie sous son regard. Pétais sûre qu'il avait pensé à moi. Le lendemain venu, après que tout le monde fut levé et fut venu mapporter, ceux-ci des fleurs, ceux-là des bijoux, je descendis dans le jardin. Léon s'y trouvait. J'étais résolue à recevoir ce que son regard m'avait promis. Je m'approchai de lui : il était tremblant, il allait parler, lorsque Félix s'approcha et m'offrit une charmante parure. Léon se relira, mon legard le rappela. Je vis qu'il prenait une résolution, j'attendis.

« — Pardon, me dit-il, j'avais oublié,. , Ce malin, en courant dans le parc, j'ai trouvé ce mouchoir; il est marqué à votre lettre, je crois qu'il vous appartient, je viens vous le rendre.

« Je fus blessée d'abord : il avait trouvé un de mes mouchoirs et il ne le gardait pas ! Je le pris sans le regarder et le remerciai sèchement; il s'éloigna tout confus. En ce moment Hortense vint près de nous, et, m'arrachant vivement ce mouchoir, elle me dit :

« — Voyez la petite sournoise ! elle a fait son beau mouchoir avant moi, elle y a travaillé la nuit afin de l'avoir pour sa fête : ce n'est pas loyal. Mais comme il est joli ! je n'aurais pas cru qu'il vint si bien, car tu étais bien distraite en y travaillant.

« Je n'avais pas compris d'abord; mais, en regardant ce mouchoir, je vis qu'il était absolument pareil à celui que je

brodais et qui n'était pas fini. C'iUait donc le présent de Léon, un présent que je pouvais garder sans le cacher, un mouchoir qui m'appartiendrait mieux que le mien; car seule je saurais d'oîi il me venait. J'acceptai l'explicalion donnée par Hortense, et aussitôt je remontai chez moi ; je chercliai celui qui n'était pas achevé, je pris une bougie, je le brûlai. Pouvais-je désirer avoir de moi rien qui pût rivaliser avec ce que m'avait donné Léon? Quand je descendis pour déjeuner, il était rêveur, il était triste, il me regarda. Je tenais son mouchoir, je le passai sur mon front; tout son visage s'illumina de joie. J'avais souvent entendu dire qu'il faut redouter les paroles de l'amour. Ce sont ses regards et ses douces extases qu'il faut craindre. Que m'eût dit Léon qui valût ce bonheur que je venais de lui donner? Il me revint au cœur, et; je ne parlai pas pour qu'il ne m'en échappât rien. Puis nous allâmes faire notre promenade. Pour la première fois, Félix nous accompagnait. Je fis ma distribution de roses, et Léon eut une des dernières qui restassent sur son rosier. Ce jour-là je la lui donnai en lui disant : Merci. 11 la reçut avec transport. A ce moment Félix s'approcha.

« — Et moi, me dit-il, n'aurai-je rien?

« — Si fait, lui répondis-je, et j'allai cueillir une autre fleur.

« — Serai-je moins bien partagé que Léon, et n'aurai-je pas comme lui une de ces belles roses mousseuses qui sont la?

« — Il en reste si peu !

« — C'est pour moi que vous vous en apercevez ?

« J'avais trop de bonheur dans l'âme pour vouloir le compromettre. Je pris la plus belle rose et la donnai â Félix, qui me remercia. .le voulus regarder Léon pour me faire pardonner ; mais il jeta loin de lui la rose que je lui avais oITerle, et demeura à sa place immobile et désespéré. Je compris sa colère, car je venais de flétrir notre secret. Félix causait avec moi, je lui répondais à peine. On l'appela et il s'éloigna de quelques pas. J'oubliai toute prudence, je m'approchai de Léon.

« — Vous avez jeté votre rose ?

« — Ce n'est plus la mienne, c'est celle de tout le monde.

« — C'est mal ce que vous dites là?

« — C'est mal ce que vous avez fait !

« — Vous qui rendez si bien ce que vous ne trouvez pas, que diriez-vous si j'avais refusé ce qui n'éiait pas à moi/

" — Oh ! ne me le rendez pas, reprit-il avec effroi. 11 se tut, puis il ajouta tout bas en me rejzardant : Mais laissez-moi regretter de n'avoir pas gardé ce que j'avais véritablement trouvé.

« Je suivis ses yeux; ils s'arrêtèrent sur ce. bracelet de cheveux qu'il m'avait si timidement rendu. Par un mouvement plus rapide que ma pense'e, je le détachai de mon bras, et lui dis :

« — Tenez.

« Il jeta un cri. Je m'enfuis aussitôt. Je craignis de voir son bonheur. Hélas ! on prétend que c'est la douleur de ceux qu'elles aiment qui égi're les femmes ; ce ne fut pas ainsi pour moi. Toutes les fois que je souriais à Léon, que je le regardais, que je lui parlais, il y avait en lui tant d'ivresse, tant de bonheur, que je ne puis dire quel attrait je trouvais à semer une si puissante félicité près de moi. Oh! je l'aimais bien, je l'aimais pour qu'il fût heureux. C'est pour qu'il filt heureux que j'ai été coupable; c'est parce que je crois en son bonheur s'il me revoyait que je souffre, et c'est pour cela aussi que je souffre avec courage.

« Les jours qui suivirent celui-là furent les jours vraiment heureux de ma vie. Je sentis, dans toute sa plénitude enivrante, le bonheur d'aimer et d'être aimée. Pourtant je ne me dissimulais point qu'il y avait entre Léon et moi un obstacle qui serait invincible. Je le voyais, je le regardais en face; mais il no m'inspirait pas de terreur. Je n'av is aucun moyen de changer le sort qui m'atlendait, mais je n'en cherchais pas ; j'aimais, j'étais aimée ! ce sentiment tenait tout mon cœur. Cette ivresse était si complète que je n'avais plus besoin de souvenirs ni d'espérances. Le présent était toute ma vie. Ce que j'avais été, ce que je deviendrais ne pouvait parvenir à m'occuper : j'aimais, j'aimais.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! maintenant que la réflexion, la solitude, le désespoir m'ont éclairée sur tant de choses qui se disaient autour de moi, il me semble que ceux qui parlaient d'amour n'avaient jamais aimé , ou bien j'aimais comme les autres n'avaient aimé jamais. Mon Léon était mon âme, ma pensée , ma vie. Je n'étais pas comme ceux qui font des projets d'avenir pour être heureux ensemble ! c'eût été penser hors de ce (lue j'éprouvais , et je ne le pouvais faire. Je me sentais le cœur suspendu dans un bien-être audessus de tous les calculs et de toutes les prévoyances ; les

forces de ma vie et de ma pensée suffisaient à peine à cet enivrr^ment. 0 mon Léon ! je l'ai aimé, aimé comme tu ne poux le croire, car, maintenant en le donnant ma vie, maintenant en acceptant la torture de mort où je vis pour ne pas renier ton amour, je ne t'aime plus comme alors ; je pense à ma vie perdue, à mon honneur flétri; je sais ce que je fais, j'ai une volonté. Alors je n'en avais pas ; j'aimais, c'était tout : devoir, honneur, vertu, c'était aimer. Pauvre Léon, que je t'aimais !

« Ce qui se passa entre moi et Léon durant un mois que je fus ainsi, je ne le pourrais dire. Tout me plaisait et m'enivrait. S'il était près de moi, j'étais heureuse ; s'il était loin de moi, j'étais heureuse ; je ne redoutais ni son absence ni sa présence. Quand il me parlait, sa voix vibrait en moi et y éveillait un écho si puissant qu'il murmurait sans cesse, et que je l'écoutais encore quand il ne me parlait plus. Ai-je vécu de la vie des autres durant ce temps? étais-je de ce monde? n'ai-je pas été ravie au ciel, dans une atmosphère inconnue ? n'est-ce pas un rêve où veillait l'amour seul, tandis que la prudence et le devoir dormaient dans mon cœur? Oui, ce fut un rêve, un délire, une ivresse sans nom ; car, lorsque le malheur vint n)'ea arracher, je n'aurais pu dire ce qui s'était passé , je n'aurais pu préciser une seule circonstance de ces jours si pleins, j'en éprouvais seulement un ressentiment qui avait sa joie douloureuse. Mou cœur était rompu de la céleste étreinte qui l'avait tenu si longtemps. Il me semblait, lorsque je revins à la vie ordinaire, que, si cet état eût duré longtemps, ma force s'y serait doucement fondue comme une cire blanche dans un doux foyer, et que mon âme s'y serait évaporée comme un éther subtil au soleil. C'était ainsi qu'il fallait me faire mourir, mon Dieu ! et non comme je meurs à présent. Je serais retournée à vous sans avoir péché, et vous m'eussiez accueillie, car vous êtes le Dieu de l'innocence. Et pourtant j'espère fermement que vous ne me repousserez pas. Seigneur! Seigneur ! car vous êtes aussi le Dieu de la douleur.

« J'hésite, j'hésite à commencer le récit de ce qui va suivre; car maintenant tout y est terreur, désespoir et crime. Oh! Félix était bien ce que j'ai dit : le tigre qui aime sa proie pour la dévorer, le tigre qui s'accroupit sous les fleurs étincelantes du cactus, où sa robe rayée se mêle et se perd dans les bosquets de ses épais buissons; c'était bien le tigre qu

veille longtemps et silencieux, pour bondir soudainement sur sa proie et ne lui apparaître qu'avec la mort.

« Un matin, l'hiver était venu, je descendis dans le parc, j'allai me promener dans une allée qu'on découvrait delà fenêtre près de laquelle travaillait Léon. Je ne pouvais guère le voir, mais je savais qu'il me voyait, et je lui apportais ma présence. Le soir, à la veillée, il trouvait mille moyens de me dire entre nous tout ce que j'avais fait, mes moindres gestes, combien de fois j'étais passée: nous avions des signes convenus pour tout cela; nous étions heureux de ces entretiens. Le matin dont je parle, Léon m'arrêta au détour d'un massif.

« — N'allez pas plus loin, me dit -il, le capitaine a fait enlever mon bureau de la fenêtre où il était, il se doute de notre amour. Je l'ai vu se diriger vers notre allée. Il va sans doute vous y espionner. Je me suis échappé pour vous prévenir.

« A ces mots j'aperçus Félix qui venait vers nous.

« — Fuyez? dis-je à Léon.

« — Non, me dit-il, ce serait lui montrer que nous avons quelque chose à cacher. Calmez -vous, et répondez-moi comme je vous parleraj.

« Le capitaine nous avait vus. Cependant il ne hâta pas sa marche. Cette lenteur m'épouvanta : elle m'apprit qu'il était sur de ce qu'il soupçonnait et de ce qu il voulait faire. Du bout de la longue allée où il venait d'entrer jusqu'à nous, je crus sentir ses regards durs et glacés sur mon cœur. Lorsqu'il fut à quelques pas de Léon, celui-ci me dit avec calme :

« — Je m'occuperai, Mademoiselle , de copier cette musique nouvelle.

« — Je vous serai obligée, lui dis-je.

« Félix s'arrêta, et nous jeta un sourire de pitié et de mépris.

« — Monsieur Léon, dit-il, voulez-vous me suivre? j'ai quelques ordres à vous donner.

« L'idée soudaine me prit de savoir ce qui allait se dire, et je répondis aussitôt :

« — Je vous laisse ensemble.

« Je feignis de me retirer rapidement, comme si je fuyais; mais, grâce à l'épaisseur de nos charmilles d'if, je pus me rapprocher de l'endroit où Léon et Félix étaient restés. Le

capitaine ne prit pas la parole sur-le-ehamp ; il voulait sans doute nie laisser le temps de ni'éloigner. Ce fut Léon qui parla le premier; sa voix me fit un effet étrange, ce n'était pas la voix dont il me parlait. Autant celle que j'aimais avait de douceur et de soumission, autant celle que j'entendais en ce moment avait de lierlé et d'assurance.

« — Qi^iels ordres le capitaine Félix a-t-il a me donner?

« — Un seul. Monsieur, répondit celui-ci avec un calme qui m'élonna, c'est celui de vous tenir prêt à partir demain.

" — Je ne suis pas entré dans la fonderie de M. Buré pour faire les affaires extérieures.

« — Aussi n'est-ce pas pour ses affaires que vous partirez, ce sera pour les vôtres. Vous êtes assez instruit, monsieur Lannois, et je pense qu'il est temps de vous renvoyer à monsieur votre père.

« Cette nouvelle me foudroya. Je fus obligée de m'appuyer à la charmille; j'étais près de m'évanouir, quand la voix de Léon me rassura en m'épouvantant.

« — C'est-à-dire que vous me chassez. Monsieur?

« — Je ne me suis pas servi de cette expression, reprit le capitaine d'un ton parfaitement calme.

« — Soit, Monsieur, répondit Léon d'un ton légèrement railleur; je n'ai pas le droit de vous faire plus grossier que vous ne l'êtes.

« — Vos injures sont inutiles, mon petit Monsieur, repartit Félix d'un ton méprisant.

« — Et vos ordres sont également inutiles, mon terrible capitaine, répéta Léon en ricanant.

« — Il faudra pourtant obéir.

« — Quand celui qui est le maitre ici me les aura signifiés.

« — Le maître ici, c'est moi !

« — Pas encore , pas encore ! s'il vous plaît ! le maitre, c'est M. Buré. Je sais bien que vous avez la promesse d'être associé à la maison quand vous aurez touché la dot d'Henriette. C'est si commode de faire sa fortune en épousant une jeune fdle riche ! Mais le mariage n'est pas encore fait. Jusque-là vous êtes commis, commis comme moi, monsieur le capitaine, et, s'il vous plaît de donner des ordres, il ne me plaît pas à moi de les recevoir.

" Je m'allcndais à une explosion de colère de la part de

Félix. Je reconnus, au son de sa voix, qu'il y avait chez lui un parti pris de se modérer.

« — Tous vos vœux seront satisfaits. Monsieur, et je vais prier M. Buré de vous répéter ce que je viens de vous dire.

« — C'est-à-dire, s'écria Léon hors de lui, que vous allez me dénoncer !

« — Vous dénoncer ! monsieur Léon, et pourquoi? Je vous crois un fort honnête homme, vous ne manquez ni d'assiduité ni d'intelligence ; mais, que voulez-vous , c'est peutêtre un caprice, mais votre figure ne me revient pas, elle m'agace les nerfs.

« — Savez-vous, capitaine, que je peux prendre ceci pour une insolence ?

« — Et à quoi cela vous mènera-t-il ?

« — A vous en demander raison.

« — Je ne pourrai vous la rendre, mon bon ami. Quand votre père vous a envoyé chez d'honnêtes négociants, nous vous avons reçu en bon état de sauté ; nous vous retournerons de même , comme d'honnêtes négociants que nous sommes. Puis, quand monsieur votre père nous aura avisés que vous êtes arrivé sans avaries, s'il vous convient de venir vous promener par ici, alors je vous rendrai toutes les raisons qu'il vous plau'a de me demander.

« — J'y compte, répondit Léon avec un dédain qui, au railieu de mon désespoir, me fit plaisir, car il devait humilier Félix ; j'y compte, mon bon ami, comme vous dites; mais en attendant, je vous avise, mon très-bon ami, que vous êtes uu sot.

« Toute la résolution du capitaine céda à cette injure.

« — Misérable ! s'écria-t-il.

« — Eh! venez donc, capitaine, venez donc! il y a des épées chez moi.

« — Non, reprit Félix, qui se remit aussitôt, non, il faut d'abord vous chasser.

« Et craignant sans doute de céder à sa colère, il s'éloigna rapidement. Je voulus faire quelques pas pour aller vers Léon ; la force qui m'avait soutenue me manqua tout a coup, et je tombai évanouie. Quand je revins à moi, j'étais dans le salon de notre maison, entourée de toute ma famille. Les regards qu'on jetait sur moi étaient tous empreints d'une farouclie sévérité. Mon frère seul me regardait avec quelque

honte. Je n'étais pas remise encore dans ma raison, que mon frère me dit presque avec douceur :

« — Henriette, es-lu coupable ?

« Ah! malheur, malheur et malédiction sur ceux qui parlent aux cœurs innocents un langage qui suppose le crime ou le vice ! Ces mots : Es-tu coupable? avaient sans doute pour ma famille un autre sens que pour moi, car la réponse que je leur fis eut aussi une signification que je n'ai comprise que plus tard. Pauvre enfant qui aimais, mais qui aimais encore comme un enfant ! je ne pensais qu'à celui qu'on allait chasser, et je répondis a cette terrible question : Es-tu coupable? par ces mots :

« — Grâce, grâce pour Léon !

« — Malheureuse ! s'écria mon père en se levant.

« — Oh! Henriette! me dit Hortense tout bas.

« Mon père, que ma mère avait peine à contenir, poussait de sourdes malédictions. Je restai stupéfaite. J'avais la conscience de ma faute, car j'avais désobéi au vœu de ma famille ; mais j'avais aussi celle de mon innocence. Sans savoir ce qu'étaient les crimes de l'amour, je comprenais bien que je n'avais pas oublié tous mes devoirs. Je me levai donc aussi à mon tour, et, m'adressant avec force à mon père, je répondis :

« — '\^ous m'avez demandé si j'étais coupable ; coupable de quel crime? coupable d'aimer M. Lannois, c'est vrai; coupable de le lui avoir dit, c'est vrai ; coupable d'avouer qu'il m'aime, c'est vrai. S'il y a des crimes au delà de ceux-ci, je les ignore.

« Aussitôt je sortis du salon, mécontente envers tous de ce que je n'avais trouvé que des visages sévères et accusateurs lorsque le bonheur de ma vie venait d'être brisé, désespérée en moi seule de la profondeur de peine où je me sentais tomber, comprenant par la douleur cet amour que j'avais compris par la joie : amour immense, amour qui était le centre de ma vie, ou qui la tuera ou me rendra folle si on l'en arrache ! Cependant la colère se mêlait à mon désespoir. N'avoir pas trouvé un mot de pillé dans tout ce monde qui m'entourait et qui était heureux, cela m'irritait. J'accusais autant que j'étais accusée, lorsqu'un incident inouï vint pousser ce sentiment au dernier degré de violence. J'ouvre la porte de ma chambre, et je vois Félix devant mon secrétaire ouvert, Félix fouillant les tiroirs, examinant mes papiers.

Il Je poussai un cri d'horreur et de mépris.

« — Qu'y a-t-il? s'écria mon frère, qui m'avait suivie avec sa femme.

« — Un laquais qui force les meubles, m'écriai-je dans la fureur de mon indignation.

« — Henriette ! s'écria Félix, à qui la violence de mon injure ne laissa pas le temps de rougir de son infâme action.

« — Sortez, lui dis-je, sortez de chez moi ; je vous chasse de cette chambre.

« A ma voix, à mon aspect, mon frère et sa femme restèrent immobiles sur le seuil de ma porte. Leur rougeur attesta à Félix qu'ils étaient honteux pour lui de ce qu'il venait de faire. Et puis la colère avait dû me prêter un accent bien souverain, car le capitaine sortit sans prononcer une parole, la pâleur sur le front, la rage dans les yeux. Le regard que nous échangeâmes alors portait notre destinée à tous deux: ma haine et mon mépris éternels pour lui ; sa vengeance et sa haine éternelles pour Léon et pour moi. A peine Félix fut-il sorti, que je fermai ma porte, et que je pus l'entendre dire à mon frère :

« — Je n'ai pas trouvé une preuve.

« Une preuve ! Une preuve de quoi ? de mon amour? il n'en était pas besoin'! je l'avouais, je le proclamais. C'étaitj donc des preuves de mon déshonneur? De mon déshonneuri Oh ! vous qui lisez ce misérable récit, n'oubliez pas sur quelj livre il est écrit; comprenez par quel elTroyable calcul il été laissé, après beaucoup d'autres, à côté de ma solitude.| D'abord c'a été des pages moins horribles, d'abord un livre qui s'appelait Faublus, puis d'autres, beaucoup d'autres, corrupteurs assis au chevet de mon cercueil pour y inl'ectet mon âme, et dont quelques pages ont sali mes regards jusqu'au moment où j'ai entrevu ce qu'ils voulaient dire. Aujourd'hui, je sais quelles preuves Félix cherchait, je sais et que voulait dire ce mot déshonneur ! Mais alors, Dieu le sait,| la virginité de ma pensée était aussi pure que celle de moi corps, et cet amour, dont ils me faisaient une honte, était ui ange du ciel aux ailes blanches, qui n'avait pas encore tou-j ché la terre.

« Cependant, tout me disait que l'accusation de ma famille| ne s'arrêterait pas où s'était arrêtée ma faute, et dans l'irritation où la sévérité des uns et l'audace insultante de l'autn luavaient plongée, je cherchais celle faute ; je regrellais dôj

ne pas l'avoir commise; j'enviais aux miens, et à Félix surtout, la consolation qu'ils éprouveraient à me savoir innocente ; je leur donnerais donc une joie pour une pudeur qu'ils ne m'avaient pas même supposée ! Cet état de colère et de ilèvre était trop violent, il se calma bientôt, et la douleur vint me soulager. Je perdais Léon ; je le perdais soudainement, sans lui dire adieu, sans lui rien jurer, sans que nous nous fussions dit : Soulîrons et espérons. C'était affreux ! Plusieurs fois je voulus descendre pour voir mon père, mon frère, Hortense, pour leur dire que j'étais innocente, pour leur demander de ne pas laisser partir Léon ou de me permettre de le voir : j'étais folle de douleur comme je l'avais été de colère. D'autres fois aussi je voulais sortir et aller au hasard dans la maison, dans le parc, pour le rencontrer, pour le voir de loin. Je ne l'eusse pas fait assurément : arrêtée à la première marche de l'escalier qu'il me fallait descendre, j'aurais reculé, je le sens, je le jure. Mais dans un moment où cette idée s'était tout à fait emparée de moi, je voulus sortir, ma porte était fermée ! fermée en dehors pai" eux !

« Oh! que Dieu leur pardonne mon crime! mais ils m'y ont poussée de tout leur pouvoir. Quoi ! pour une douleur innocente, je n'avais pas trouvé une consolation ; pour une douleur qui pouvait devenir coupable, pas un conseil, pas un appel à ma tendresse pour eux, pas une prière de ne pas les aiiliger, pas même un ordre de respecter leur nom! Un verrou ! un verrou! comme surun coupable endurci ! une prison comme sur une fille condamnée! Oh! oai, mon Dieu, ils méritaient mon crime, et, du fond de mon châtiment, je ne puis encore en avoir le repentir; ils me perdirent ! Prisonnière du côté de ma porte, j'ouvris ma fenêtre. Ils n'avaient pas encore emprisonné mes regards, et, malgré eux, je vis Léon, mais Léon qui parlait, Léon à cheval qui passait au bout du chemin qui s'étendait devant moi. Ainsi, l'exil pour lui, la prison pour moi : tout cela en une heure ! Les bourreaux vont moins vite.

« Je ne sais ce qui l'eût emporté alors, de mon désespoir ou de mon indignation, mais tous deux auraient eu le même résultat ; je me serais jetée par cette fenêtre, si un signe de Léon ne m'eût dit : Espère! J'espérai, et je le regardai résolument s'éloigner, bien décidée à lutter contre tous et à défendre mon bonheur par tous les moyens. A peine avais-je

perdu (le vue celui qui s'éloignait ainsi, que j'entendis ouvrir les verrous qui me tenaient enfermée ; on me rendait la liberté parce qu'on avait cru qu'elle était protégée maintenant par l'absence de celui que j'aimais. Je refusai leur liberté. Oh ! la mienne ne m'eût conduite qu'à de vaines espérances ; je n'eusse pas revu Léon si on eût laissé mes pas libres d'aller le trouver. Ils n'avaient pas compris cela, ils ne comprirent pas non plus pourquoi je m'obstinai à ne pas descendre ; et sûrs qu'ils étaient de mon innocence, car j'ai su depuis que les nobles protestations de Léon les avaient éclairés, sûrs de mon innocence, ils ne revinrent pas à moi raï consoler de leurs soupçons ; ils me laissèrent sous la flétris-" sure d'une accusation d'infamie, parce que Félix leur disait qu'il ne fallait pas céder à une passion de jeune fille, à une colère d'enfant. Je restai donc avec cette pensée qu'ils me croyaient coupable ; rassurés sur mon honneur, ils dédaignèrent de me rassurer sur leur pardon. Peut-être j'aurais dû aller l'implorer; mais demander pardon, c'était une justice pour Félix, et je ne le pouvais pas. Oh! j'ai bien accompli dans toute leur force les deux grandes passions du cœur des femmes, l'amour et l'aversion. Jaimais Léon jusqu'à mourir pour lui, et je serais morte pour ne pas donner une joie à mon bourreau.

« Bientôt cependant vint l'heure des repas. On pouvait me faire appeler, ou me tint en pénitence. J'étais si jeune! Ils oubliaient que j'aimais et que l'amour est la suprême croissance du cœur. Je ris de leur châtiment. Personne ne veut donc se souvenir? et Hortense, qui à seize ans avait épousé mon frère, ne voulait donc pas se rappeler qu'elle était femme et mère à un âge où elle me laissait traiter comme un enfant capricieux? On vint cependant chez moi, une servante se présenta pour me servir; j'allais la renvoyer, lorsqu'elle me glissa furtivement un papier dans la main. Quelques mots étaient tracés au crayon : « Je pars, mais je reviendrai ce soir, 11 faut que je vous parle, il faut que nous soyons sauvés. A dix heures, je serai à la petite porte du parc; y serez-vous? j'attends.» Par un hasard étrange, jamais je n'avais vu l'écriture de Léon. Cette lettre n'était pas signée; cependant je ne doutai pas un moment qu'elle ne fût de lui, et je répondis au bas de ce billet : « Oui; » et je le remis a la servante.

« Je dois l'avouer : cette action qui a décidé de ma vie, je

la fis sans réflexion. Celte servante était devant moi ; Léon attendait; et j'avais besoin de voir Léon, non pas pour son amour dans ce moment, non, je le jure, mais pour lui dire ce que je deviendrais, pour lui demander ce qu'il comptait faire. C'était comme un conseil à tenir pour notre avenir, au moment d'une catastrophe. Mou billet parti, je compris que c'était un rendez-vous que je venais de donner; et pourtant ce n'était pas ce qu'on appelle un rendez-vous d'amour. La veille de ce jour Léon me l'eût demandé à genoux, je l'aurais refusé. Ce jour-là, je lui eusse fait dire de venir s'il ne m'avait devancée. Nous avions déjà le malheur comme sauvegarde. Une autre crainte vint m'agiter : c'était peut-être un piège que Félix m'avait tendu! Mais à quoi bon? à me faire commettre une faute? eh bien! j'y étais décidée, et, sur le salut de mon àme, qui est ma seule espérance dans mon désespoir, cette faute que je commettais n'était qu'une désobéissance de plus, une révolte contre Félix, un moyen de tenter de lui échapper ; l'amour y était oublié, et s'il m'avait fallu écrire d'avance tout ce qui eût dû se dire dans cet entretien, le mot « Je t'aime » y eût été à peine prononcé, et on n'y eût trouvé que des résolutions de faire intervenir la famille de Léon et de fléchir la mienne. Oui, je le jure encore, je n'avais aucune idée d'un amour coupable, je calculais ce qui me restait de chance de ne pas mourir, je ne savais pas que l'allais hasarder d'autres dangers.

« Le temps se passa ainsi, et, la nuit venue, j'attendis sans terreur le moment où j'allais m'échapper de ma chambre. Seulement alors un frisson me prit; de vagues images d'une fille séduite, qui fuit la maison paternelle, me passèrent devant les yeux comme des fantômes, pendant que je descendais l'escalier qui criait sous mes pas. J'avais entrevu des tableaux où cela était représenté, et ils se dessinaient dans l'ombre en prenant ma figure. Plus instruite que je ne l'étais, j'aurais peut-être reculé devant ces sombres avertissements ; mais j'avais contre moi la pureté de mon àme et l'ignorance de mes sens. Pauvre enfant que j'étais! toute ma vie s'était portée au cœur, et je ne comprenais pas que le cœur pût être déshonoré. Je traversai le jardin, j'arrivai à la porte du parc, je l'ouvris : Léon était là. Il entra, il me prit la main; c'était la première fois qu'il me touchait. Je n'éprouvai aucune émotion, tant j'étais troublée !

« — Viens, me dit-il, viens dans ce pavillon; là nous se-

us LES MÉMOIRES DU DIABLE.

rons à l'abri de toute rencontre ; le capitaine peut errer dans le parc, viens.

« Je suivis Léon, car j'avais peur de Félix. Nous entrâmes dans le pavillon, au milieu d'une obscurité complète. Léon me fit asseoir sur un canapé, et se plaça près de moi. Si j'avais parlé la première, le mot que j'eusse prononcé eût été celui-ci : « El maintenant, qu'allons-nous devenir? »

« Ce fat Léon qui me parla. Il semblait avoir oublié notre malheur, lui, car il me dit :

« — Oh ! que voilà longtemps, Henriette, que je mourais du besoin di' te parler ! Depuis six mois que je t'aime, depuis six mois que ton regard me brûle et me ravit, ne pas t'avoir rencontrée une fois, ne pas l'avoir dit mes tortures, c'était un bien horrible malheur !

« Ces paroles, l'accent dont elles furent prononcées, me troublèrent et me firent peur. Je n'étais pas venue pour qu'il me dit qu'il m'aimait : je le savais si bien ! je l'aimais tant ! Pour la première fois qu'il me dit librement ses pensées, nos cœurs ne se trouvèrent point d'accord. M'aimait-il donc moins que je ne l'aimais, puisqu'il avait besoin de me le due? Je ne fis point ces réflexions.

« — Léon, c'est ce qui nous arrive qui est un malheur.

« — Non, me dit-il en baissant la voix ; non, si tu m'aimes comme je l'aime. Je pars, car il le faut; mais je reviendrai l)ientôt. La fortune de mon père est immense ; sa tendresse pour moi n'a pas de bornes ; je lui dirai tout, et il reviendra avec moi demander ta main; ils n'oseront me la refuser.

« — En ètes-vous sûr?

« — Oui, je suis sur de l'obtenir, si je puis être sûr que tu le conserves à moi.

« — Léon, lui dis-je en lui prenant la main, je vous jure' que, dussé-je mourir, nul autre que vous ne sera mon mari.

« — Il serra mes mains, et, m'attirant vers lui, il me dit :

« — Oh! tu m'aimes donc, Henriette!... tu m'aimes... tu seras à moi, tu me le jures?

« Je venais de le lui dire de moi-même. Il me sembla qu'après, la manière dont il venait de me le demander, je ne devais plus lui répondre. Puis il sélevait en moi un trouble étrange. Mon cœur se serrait à me faire mal ou se dilatait à m'étouffer; je sentais mes mains trembler dans celles de Léon, mon corps frisonner, ma respiralion haleter; et lui, il me disait en m'attirant toujours près de lui :

« — Tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes?

« Un trouble inouï me monta du cœur à la tête; il me sembla que ma pensée s'en allait, qu'un vertige me prenait et allait me faire tomber. Je répondis d'une voix que j'arrachai avec effort de ma poitrine.

« — Laissez-moi... laissez-moi.

« Il ne tint compte de ma terreur, et me prit dans ses bras. Je le repoussai sans le comprendre.

« — Non, lui dis-je, non !

« — Tu m'aimes, et tu seras à moi, reprit-il, à moi, mon Henriette bien-aimée , à moi alors, à moi maintenant, et je croirai à ton amour, et je croirai que tu m'aimes comme je t'aime, que ta vie m'appartient comme la mienne est à toi?

« — Oui, lui dis-je, je vous l'ai juré ; je serai à vous, Léon, Léon, n'est-ce pas assez?

« — Pourquoi me repousser ainsi? reprit-il en se servant de sa force pour tenir mes mains captives, et je sentis ses lèvres sur les miennes.

« Je me levai tremblante, éperdue.

« — Non, non, non! lui dis-je, refusant à mon trouble plutôt qu'à ses désirs ; car, j'en jure Dieu, j'ignorais ce qu'il me demandait.

« — Henriette! Henriette ! reprit-il.

« — Ah ! m'écriai-je en exprimant un sentiment inouï d'épouvante, Léon, Léon, vous ne m'aimez pas.

« Et je me pris à pleurer.

« — Oh! qu'as-tu dit, Henriette? s'écria-t-il tristement en me ramenant près de lui. Je ne l'aimes pas! et pour cet amour cependant j'ai suporté six mois l'insolence de cet homme à qui tu dois appartenir! pour ne pas élever un obstacle de sang entre nous, je ne l'ai pas tué, cet homme, qui a osé me dire que tu serais à lui !

« — Jamais !

« — Jamais, dis-tu? mais il reste, et moi je pars, et toute ta famille sera autour de toi, qui te suppliera, qui te menacera, qui te dira que je ne t'aimais pas, qui le parlera contre moi. Et qui sait, peut-être, si, dans un jour de doute, de terreur et de faiblesse, tu ne succomberas pas, tu ne me trahiras pas?

« — Léon, jamais !

« — Oh ! tu es trop forte contre mon amour pour ne pas être faible contre leur haine.

m LES MÉMOIRES DU DIABLE.

« — Léon, grâce et pitié, je faime.

« — Henriette, mais tu ne sens donc pas ton cœur qui bout, ta tête qui s'égare? Oh ! tu ne ui'aiuies donc pas comme je t'aime ?

« Et je sentais ce qu'il me disait : mon cœur bouillonnait, je frissonnais de tout mou être ; ma pensée, ma raison s'égaraient. J'étais dans ses bras; son haleine brûlait mon visage, ses lèvres retrouvèrent les miennes, et, quoique la nuit fut profonde, je fermais les yeux. Je me laissais entraîner vers un crime que j'ignorais, mais qu'il me semblait que je ne devais pas voir; je n'étais pas évanouie, mais j'étais dans les mains de Léon comme un corps inerte. Un anéantissement douloureux du corps et de l'esprit me livrait à lui sans défense, il eût pu me tuer sans que j'en éprouvasse de douleur. Je ne sentais plus rien; il étreignit vainement ce corps sans âme, il chercha vainement un battement de mon cœur, il appela vainement un mot de ma bouche : je me sentais mourir, voilà tout. Et j'étais coupable, déshonorée et flétrie que je ne savais pourquoi j'étais coupable, déshonorée et flétrie !

« Ce fut le cri de son bonheur qui m'éveilla de cet engourdissement; je voulus le repousser et le maudire, mais ma parole demeura étoufl'ée sous ses lèvres, et mes larmes se perdirent dans ses baisers. J'étais à lui! je pleurai : je venais de perdre une illusion, je venais d'apprendre ce que les hommes appellent le bonheur. Le bonheur! est-ce donc la profanation de l'amour? Pauvre ange déchu, je venais de tomber du ciel. Car j'étais un ange, moi; car si j'eusse été une femme seulement, une femme comme tant d'autres, ou j'aurais résisté, ou j'aurais été heureuse aussi; mais j'ignorais l'amour des hommes, et j'y succombai.

« Cependant le délire de la joie de Léon me calma, et je laissai mon âme redescendre jusqu'à lui, lorsqu'à genoux devant moi il me dit :

« — Ah! merci, âme de ma vie! Tu m'appartiens maintenant comme l'enfant à la mère. Maintenant ils me donneront ta main, ou nous mourrons ensemble. Henriette, Henriette, dis-moi que tu me parduunes.

" Je crus comprendre son ivresse ; il venait d'être sûr que je l'aimais. Uh! misérable gage d'amour que l'honneur d'une femme ! Je renfermai mon remords, je ne voulus rien retenir de la félicité que je venais de lui donner.

« Ce fut alors, alors seulement, ({u'il me parla d'avenir et

de projets; je le laissai dire. Je n'avais plus qu'à me confier à lui, j'avais perdu le droit de lui donner un conseil, de lui demander une espérance; je n'avais plus de souci à prendre de moi ; il avait voulu ma vie, je la lui avais donnée, je sentais qu'il en était seul responsable. Nous nous quittâmes alors : il partit, je rentrai chez moi. Ce fut une nuit de larmes suivie d'un jour d'affreuses tortures.

" Oh! peut-00 s'imaginer une plus horrible peine? Le secours qui eût pu me sauver me vient quand j'étais perdue. Hortense, mon père, ma mère, alarmés de mon obstination à rester chez moi, vinrent le matin dans ma chambre, et là ils me dirent que la jalousie de Félix les avait égarés, qu'ils savaient que je n'étais coupable que d'amour, qu'on me pardonnait, qu'on me laissait la liberté de pleurer, de soulîrir, et qu'on espérait que le besoin de rendre la paix et le bonheur à ma famille m'aiderait à combattre celte passion plus imprudente que coupable. Le lendemain, mon Dieu! le lendemain, mon père, un vieillard, ma mère si vertueuse, ma sœur si bonne, mon frère si juste, assemblés autour de mon lit, me disaient cela avec des larmes dans les yeux et de l'indulgence dans la voix, et je ne leur ai pas crié : Insensés et bourreaux, il est trop tard, vous avez laissé tomber votre enfant dans la fange, et vous venez lui tendre la main; je n'en ai plus besoin ! Je ne leur ai pas dit cela. Je ne fis que pleurer et me tordre sous leurs consolations; ils crurent que j'allais mourir, et me laissèrent seule. Oh ! dans ce moment, oui, si j'avais su où retrouver Léon, je me serais échappée de notre maison, je serais allée à lui, et je lui aurais dit : Tu m'as voulue , prends-moi donc tout entière , donne-moi un toit, une famille, du pain, un nom, car j'ai honte du nom de ma famille, du toit, du pain que j'ai : tout cela, je le vole impudemment, tout cela n'est plus à moi, je l'ai renié.

« La maladie me sauva du désespoir, la fièvre me prit et me tint vingt jours durant. Quand elle me quitta, je n'avais plus de force que pour être lâche, je n'avais plus de courage que pour mentir et trembler. Je ne redevins digne de vivre que lorsqu'un sentiment inouï, un sentiment plus foi't, plus saint, plus ineffable que l'amour, vint me retremper le cœur : j'étais mère, je le devinai avant de le sentir. Avant que les signes accoutumés de la grossesse fussent venus m'avertir de mon état, je ne sais quelle intuition de mes entrailles me cria que je n'avais plus le droit de mourir. Ce n'était cepen-

daut qu'un vague sentiment d'espérance qui me prenait ainsi dans mes heures de soliLiide. Je ne sais pourquoi je regardais avec une curiosité nouvelle les enfanls de ma sœur. Je me remettais en mémoire leur visage et leurs cris aux premiers jours de leur naissance. Je les prenais avec amour sur mes genoux, je les y berçais en cherchant à me rappeler les chansons de leurs nourrices. Puis, un soir, comme j'étais à genoux dans ma chambre, priant Dieu dans toute la ferveur du désespoir, lui demandant de détourner de moi le malheur que je pressentais, lui promettant en mon àme de racheter ma faute par une vie de pénitence et de vertu, je sentis une autre vie s'agiter dans la mienne.

« 0 grâce du Seigneur, qui avez mis tant d'amour dans le cœur des femmes, vous en avez mis encore plus dans leurs entrailles! Misérable fille perdue que j'étais, je ne puis dire de quel cri d'amour je saluai cet être vivant en moi pour devenir le témoin irrécusable de mon crime ; je ne puis dire ce que je me sentis de saints devoirs à remplir envers cette créature qui ne pouvait naître que pour me déshonorer ou me tuer. Ce furent ces devoirs qui me rappelèrent à la vie en m'arrachant à l'horrible abattement auquel je me laissai aller. Depuis deux mois que Léon était parti, je n'avais point de ses nouvelles et l'on évitait de me parler de lui, quoique je devinasse à certains chuchotements que mon sort était sans cesse en discussion parmi ceux de ma famille. Je m'étais préparée à ce qui m'arrivait, je savais qu'on me cacherait toutes les démarches de Léon jusqu'à ce qu'il eût triomphé des obstacles qui nous séparaient; j'étais patiente parce que j'avais foi en lui. Mais quand je ne fus plus seule, quand je dus craindre pour deux existences frappées du même malheur, mes angoisses devinrent affreuses, mes inquiétudes dévorèrent mon sommeil, et je cherchai à percer le mystère qui m'entourait. Un mois entier se passa ainsi, un mois sans que rien m'avertît que les intentions de ma famille fussent changées à mon égard. J'étais au milieu d'elle comme une jeune fille triste d'un loi amour, et à qui on laisse par pitié la liberté de sa tristesse. Ou était affectueux avec moi, on allait au-devant de mes désirs quand le hasard me faisait prononcer un mot qui avait l'air d'un désir ; mais on ne venait pas à mou cœur.

« Ni ma mère, ni mon père, ni Hortense ne s'approchaient jamais de moi pour me tendre la main, eu me disant que

je (levais avoir autre chose dans le cœur qu'une passion doulanl, pour soutTrir ce que je soulTrais.

« Cette position, à laquelle je m'éiais soumise parce que je ne men étais pas aper(;ue, me devint alors insupportable. Hue faisait Léon? Connnenl n'avait-ii pas trouvé un moyen de m'avertir de ses déiuarclies? Comment moi-même ne î'avais-je pas prévenu de ma position? Tout cela me donna l'agitation du malheur, après que j'en avais subi l'accablement. La servante qui m'avait remis la lettre de Léon m'évitait et semblait craindre la responsabilité d'une intelligence avec moi. J'appris un jour qu'un mot de pitié qui lui était échappé lui avait valu la menace de la chasser. « Fauvre demoiselle! avait-elle dit, elle leur mourra dans les mains sans qu'ils s'en aperçoivent. » Quand cette femme disait cela, elle avait raison : oui, je serais morie si l'on m'avait laissée mourir; mais on a voulu me tuer, et je me suis défendue; j'ai résisté, je résiste encore. Combien cela durera-t-il ?

« Cependant le temps se passait, et rien ne venait m'avertir que je n'étais pas abandonnée. Oh! quels jours et quels nuits de tortures, quels elVrois soudains, et quelles lentes et profondes terreurs! Si un mot sans intention venait heurter par hasard a ma position, je me sentais défaillir; puis, dans ma solitude, je me ligurais le moment où il faudrait dire la vérité, ou bien celui où la vérité serait découverte, et alors c'étaient, dans mes insomnies, d'elTroyables tableaux, où j'étais à genoux, ciiant et pleurant au milieu des malédictions de ma famille. .Mais, par une étrange circonstance qui se retrouvait également dans les rêves de mes insomnies et dans les rêves de mou sommeil, jamais Félix ne m'apparaissait dans ces épouvantables délires : seulement il me semblait qu'un fantôme inconnu planait sur ma tète avec un rire hideux. Était-ce donc que mon âme comprenait que menacer et maudire n'était pas assez pour lui, et que mon imagination était en même temps incapable de se représenter un supplice qui fût digne de la cruauté de cet homme? Je soulTrais tant alors que je croyais être arrivée au dernier terme de mon courage. Je ne connaissais pas cette misérable faculté de l'âme qui lui fait trouver des forces pour toutes les douleurs, de manière à ce qu'elle sente toutes les atteintes avant de mourir ou de devenir insensible. Bientôt je commençai ce fatal enseignement. Il m'arriva par de brûlantes

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