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Les mémoires du diable

Le 1" janvier 18:2., le baron François-Armand de Luizzi était assis au coin du feu, dans son cliàtoau de Ronquerolles. L'état de onscrvation de ce vaste bâtiment était très remanjuable.

Cepondant, de mémoire d'homme, on n'avait vu personne travailler à l'entretien ou à la réparation de ce château.

11 avait pourtant subi plusieurs changements depuis le jour de sa construction. Des six fenêtres qui occupaient la façade de ce côté, aucune ne ressemblait aux autres. La première à gauche, lorsqu'on regardait le château, était une fenêtre en ogive, portant une croix de pierre à arêtes tranchées, qui la partageait en quatre compai'timenls garnis de vitraux à demeure. Celle qui suivait était pareille à la première, à l'exception des vitraux qu'on avait remplacés par un vitrage blanc à losanges de plomb, porté dans des cadres de fer mobiles. La troisième avait perdu son ogive et ïa croix de pierre; l'ogive semblait avoir été fermée par des briques, et une épaisse menuiserie, où se mouvaient ce que nous avons appelé depuis des croisées à guillotine, tenait la place du vitrage à cadre de ter. La quatrième, ornée de deux croisées, l'une intérieure, l'autre extérieure, toutes deux à espagnolette et à petites \itros, était en outre défendue par un contrevent peint en rouge. La cinquiL'ine n'avait qu'une croisée à grands carreaux et une pcrsienne peinte en vert. Enfin la sixième était ornée d'une vaste glace sans tain, derrière laquelle on voyait un store peint des plus vives couleurs; cette dernière fenêtre était en outre fermée par dos contrevents rend^ourrés. Le mur uni continuait après ces six fenêtres, dont la dernière avait frappé le regai'd des habitants de Ron-

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querolles le lendemain de la mort du baron Hugues-Franeois de Luizzi, père du baron Armand-François de Luizzi, et le matin du 1" janvier 182., sans qu'on pût dire qui l'avait percée et disposée comme elle l'était.

Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la tradition rapportait que toutes les autres croisées s'étaient ouvertes de la même façon et dans une circonstance pareille, c'est-à-dire sans qu'on eût vu exécuter les moindres travaux, et toujours le lendemain de la mort de chaque propriétaire successif du château.

Probablement, si Ronquerolles avait été constamment habité ■par ses propriétaires, cet étrange mystère eût grandement agité la population ; mais, depuis plus de ieu.x; siècles, chaque nouvel héritier des Luizzi n'avait paru que durant vingt-quatre heures dans ce château et l'avait quitté pour n'y plus revenir. Il en avait été ainsi pour le baron Hugues-François de Luizzi , et son fils François-Armand de Luizzi, arrivé le 1" janvier 182 , avait annoncé son départ pour le lendemain.

Le concierge n'avait appris l'arrivée de son maître qu'en le voyant enti'er dans le château, et l'étonnemcnt de ce brave homme s'était changé en terreur lorsqu'il vit celui-ci se diriger vers le corridor, puis ouvrir avec une clé qu'il tira de sa poche une porte que le concierge ne connaissait pas encore et qui s'était ouverte sur le corridor intérieur comme la croisée s'était ouverte sur la façade. On remarquait pour les portes la même variété que pour les croisées. Chacune était d'un style différent, et la dernière était en bois de palissandre incrusté de cuivre. Le mur continuait après les portes dans le corridor, comme il continuait à l'exlérieur après les croisées sur la façade.

Comme nous l'avons dit, .\rmand était assis au coin de .>;on feu; une table sur laquelle brûlait une bougie était prèsde lui. Pendant qu'il restait plongé dans ses réflexions, la pendule sonna successivement minuit, minuit et demi, une heure, une heure et demie. Au coup qui annonça cette dernière heure, il se leva et se promena avec agitation. Armand était un homme d'une taille élevée; l'allure naturelle de son corps dénotait la force, et l'expression habituelle de SCS traits annonçait la résolution. Cepeiidaiil il tremblait, et son agitation augmentait à inesiin! (lue l'aiguille approchait de deux

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heures Quelquefois il s'antHaii comme pour surprendre un bruit extérieur, mais rien ne troublait le silence solennel dont il était entouré. Enfin il entendit ce petit choc produit par rêchappement de la pendule au moment où l'heure va sonner. Une pâleur subite et prulonde se répandit sur le visa{;;e do Luiz/.i ; il demeura immo bile, et ferma les yeux comme un homme qui va se trouver mal Le premier coup de deux heures résonna alors dans le silence. Ce bruit sembla tirer Armand de son affaissement; et, avant que le second coup fût sonné, il avait saisi une petite clochette d'argent posée sur sa table et l'avait violemment agitée en prononçant ce seul mot : Viens !

La clochette qu'il avait .secouée vivement ne rendit qu'un son faible et ne frappa qu'un coup unique qui vibra tristement et sans éclat.

Lors((u'il prononça le mot : Viens ! Armand y mit tout l'effort d'un homme qui crie pour être entendu de loin, et cependant sa voix, chassée avec vigueur de sa poitrine, ne put arriver à ce ton résolu et impératif qu'il avait voulu lui donner; il semblait que ce fût une timide supplication qui s'échappât de sa bouche, et luimême s'étonnait de cet étrange résultat, lorsqu'il aperçut, à la place qu'il venait de quitter, un être qui pouvait être un homme, car il en avait l'air assuré ; qui pouvait être une femme, car il en avait le visage et les membres délicats; et qui assurément était le Diable, car il n'était pas entré, il avait simplement paru. Son costume consistait en une robe de chambre à manches plates, qui ne disait rien du sexe de l'individu qui le portait.

.\rmand de Luizzi observa en silence ce singulier personnage, tandis que celui-ci se casait commodément dans un fauteuil à la Voltaire qui était près du feu. Le nouveau venu se pencha négligemment en arrière et dirigea vers le foyer l'index et le pouce de sa main blanche et effilée; ces deux doigts s'allongèrent indéfini-ment comme une paire de pincettes et prirent un charbon. Le Diable, car c'était le Diable en personne, y alluma un cigare (ju'il trouva sur la table. A peine en eut-il aspiré une bouffée, qu'il le rejeta avec dégoût et dit à Armand de Luizzi :

— Est-ce que vous n'avez pas de tabac de contrebande?...

Armand ne répondit pas.

— En ce cas, acceptez le mien.

Et il tira de la poche de sa robe de chambre un petit porte-cigares d'un goût exquis. Il prit deux cigarettes, en alluma une au charbon qu'il tenait toujours, et la présenta à Luizzi. Celui-ci la repoussa du geste, et le Diable lui dit d'un ton fort naturel :

— Ah ! vous êtes bégueule, mon cher ; tant pis !

Puis il se mit à fumer, sans cracher, le corps penché en arrière et en sifflotant de temps en temps un air de contredanse, qu'il accompagnait d'un petit mouvement de tête toutàfait impertinent.

Luizzi demeurait toujours immobile devant ce Diable étrange. Enfin il rompit le silence, et, s'armant de cette voix vibrante et saccadée qui constitue la mélopée du drame moderne, il dit :

— Fils de l'enfer, je t'ai appelé...

— D'abord, mon cher, dit le Diable en l'interrompant, je ne sais pas pourquoi vous me tutoyez : c'est de fort mauvais goût. C'est une habitude qu'ont prise entre eux ce que vous appelez les artistes : faux semblant d'amitié qui ne les empêche pas de s'envier, de se haïr, de se mépriser! c'est une forme de langage que vos romanciers et vos dramaturges ont afifectée à l'expression des passions poussées à leur plus haut degré, et dont les gens bien nés ne se servent jamais. Vous qui n'êtes ni homme de lettres ni artiste, je vous serai fort obligé de me parler comme au premier venu, ce qui sera beaucoup plus convenable. Je vous ferai observer ausa qu'en m'appelant fils de l'enfer, vous dites une de ces bêtises qui ont cours dans toutes les langues connues. Je ne suis pas plus le fils de l'enfer que vous n'êtes le fils de votre chambre parce que vous l'habitez.

— Tu es pourtant celui que j'ai appelé, répondit Armand en affoctiint une grande puissance dramatique.

L(! Diable regarda Armand de travers et répliqua avec une supériorité marquée :

— Vous êtes un faquin. Est-ce que vous croyez parler à votre groom ?

— Je parle îi celui qui est mon esclave, s'écria Luizzi en posant la main sur la clochette qui était devant lui.

— Comme il vous plaira, monsieur le baron, reprit le Diable. illais, par ma foi! vous êtes bien un véritable jeune lioinnu^de

Puis il se mit à fumer, le corps penché en arrière. (P&ge 4.)

notre époque, ridicule et butor. Puisque vous êtes si sûr de vous faire obéir, vous pourriez bien me parler avec politesse, cela vous coûterait peu. D'ailleurs, ces manières-là sont bonnes pour les manants parvenus, qui, parce qu'ils se vautrent dans le tond de leur calèche, s'imaginent qu'ils ont l'air d'y être habitués. Vous

êj.es rie vieille famille, vous portez un assez beau nom, vous avez très bon air, et vous pourriez vous passer de ridicules pour vous laire remarquer.

-- Le Diable fait de la morale ' c''Bst étrange, et..,

— Ne faites pas, vous, de la discussion comme un ministre ; ne me prêtez pas des mots stupides po.ur vous donner le mérite de les réfuter victorieusement. Je ne fais pas de morale en paroles, c'est un délassement que j'abandonne aux fripons et aux femmes entretenues ; je hais les ridicules. Si le ciel m'avait fait la grâce de m"accorder des enfants, je leur aurais donné deux vices plutôt qu'un ridicule.

— Tu dois être en fonds pour cela?

— Beaucoup moins que le plus vertueux bourgeois de Pans. Profiter des vices, ce n'est pas les avoir. Prétendre que le Diable a des vices, ce serait avancer que le médecin qui vitde vos infirmités est malade, que l'avoué qui s'engraisse de vos procès est un plaideur, et que le juge qu'on appointe pour punir les crimes est un assassin.

Ce dialogue avait eu lieu entre ce personnage surnaturel et Armand de Luizzi sans que l'un ou l'autre eût changé de place. Jusqu'à ce moment Luizzi avait parlé plutôt pour ne point paraître interdit que pour dire ce qu'il voulait. Il prit alors un second fauteuil, s'assit de l'autre côté de la cheminée et examina le Diable de plus près. Il vit mieux alors et put admirer l'élégante ténuité des traits et des formes de son hôte. Cependant, si ce n'eût été le Diable, on n'aurait pu décider aisément si ce visage pâle et beau, \i ce corps frêle et nerveux appartenaient à un jeune homme de di.^-huit ans que dévorent des désirs inconnus, ou à une femme de trente ans que les plaisirs ont épuisée. Quant à la voix, elle eût piu'u trop grave pour une femme, si nous n'avions pas inventé le coutrallo, cette basso-tuille féminine qui promet plus qu'elle ne donne. Le regard, ce don de l'organe ([ui trahit notre pensée toutes les fois ([u'il ne nous sert pas à plonger dans colle des autres, le regard ne disait rien. L'œil du Diable ne parlait pas, il voyait. Armand acheva son inspection en silence, et, peisuadé qu'une lutte d'esprit ne lui réussirait pas avec cet être inexplicable, il prit sa clochette d'argent et la lit sonner encore une fois.

LCS MKMOIRES DU niAUIR 7.

A ce commandement, car c'en étaio un, le Diable se leva et se tint ilcbout devant Armand de Liiizzi dans l'attitude d'un domesti(]uc qui attend les ordres de son maftre. Ce mouvement, qui n'avait duré qu'un dixième de seconde, avait apporté un changement complet dans la physionomie et le costume du Diable. L'être fantastique de tout à l'heure avait disparu, et Armand vit à sa place un rustre en livrée avec des mains de bœuf dans des gants de coton blanc, une trogne avinée sur un gilet rouge, des pieds plats dans de gros souliers, ot point de mollets dans les guêtres.

— Voilà, M'sieur, dit le nouveau paru.

— Qui es-tu? s'écria Armand blessé de cet air de bassesse insolente et brute.

— Je ne suis pas le valet du Diable, je n'en fais pas plus qu'on ne m'en dit, mais je fais ce qu'on me dit.

— Et que viens-tu faire ici?

— J'attends les ordres de M'sieur.

— Ne sais-tu pas pourquoi je t'ai appelé?

— Non, M'sieur.

— Tu mens !

— Oui, M'sieur.

— Comment te nommes-tu?

— Comme voudra M'sieur.

— N'as-tu pas un nom de baptc-me?

— J'en ai tant qu'il vous plaira. J'ai 'servi sous toute espèce de noms. Un gentilhomme émigré, m'ayanfc'prisà son service en 1814, m'appela Brutus pour humilier la République en ma personne. De là j'entrai chez un académicien qui changea le nom xle Pierre que J'avais en celui de La Pieii-e, comme étant plus littéraire. Je lus chassé pour m'ctre endormi dans l'antichambre, tandis que .Monsieur taisait une lecture dans son salon. L'agent de change qui me prit voulut me donner à toute force le nom de Jules, parce que ramant de sa femme se nommait Jules et que le mari trouvait un plaisir inhni à dire devant sa femme : cet animal Je Jules! ce butoi de Jules! ce drôle de Jules! etc. Je m'en allai de moimême, tatigué que j'étais de recevoir des injures en tidéicommis. J'entrai chez une danseuse qui entretenait un pair Ui; France...

— Tu veux dire chez un pair de France qui entretenait une danseuse ?

— Je veux dire ce que j'ai dit. C'est une histoire assez peu connue, mais que je vous raconterai un jour, s'il vous plaît jamais de publier un traité de morale humaine.

— Te voilà encore revenu à faire de la morale?

-■ En ma qualité de domestique, je fais le moins de choses que je peux.

— Tu es donc mon domestique?

— Il l'a bien fallu. J'ai essayé de venir vers vous à un autre titre, vous m'avez parlé comme à un laquais. Ne pouvant vous forcer à être poli, je me suis soumis à être insolente, et me voilà comme sans doute vous me désirez. M'sieur n'a-t-il rien à m'ordonner?

— Oui, vraiment. Mais j'ai aussi un conseil à te demander.

— M'sieur permettra que je lui dise que consulter son domcsti(iU(', c'est faire de la comédie du dix-septième siècle.

— Où as- tu appris cela?

— Dans les feuilletons des grands journaux.

— Tu les as donc lus? Eh bien ! qu'en penses-tu?

— Pourquoi voulez-vous que je pense quelque chose de gens qui ne pensent pas?

Luizzi s'arrêta encore, s'apercevant qu'il n'arrivait pas plus à son but avec ce nouveau personnage qu'avec le précédent. Il saisit sa sonnette; mais avant de l'agiter, il dit au Diable :

— Quoique -tu sois le môme esprit sous une forme ditlérente, il me déplaît de traiter avec toi du sujet dont nousdevons parler, tant que tu garderas cet aspect. En jieux-tu changer?

— Je suis aux ordres de M'sieur.

— Peux-tu reprendre la forme que tu avais tout à l'heure?

— A une condition : c'est que vous me donnerez une des pièces de monnaie qui sont dans cette bourse.

ArnuuKl regarda sur la table et vit une Iiourse (lu'il n'avait pas encore aperçue. Il l'ouvrit et en lira une pièce. Elle était d'un métal inestimable, et portait pour toute inscription : un mois ni: la

VIE DU BAUON KRANÇOIS-ARMAND DE I.IIZZI.

LES ^!I^MOlnFS 01' DIABLE

• Elle en tira un pa|iertt le présenta à l.uizzi Page 21.)

Armand comprit sur-lc-charap le mystère de cette espèce de payement, et remit la pièce dans la bourse, qui lui parut très lourde, ce qui le fit sourire.

— Je ne paye pas un caprice si cher.

— Vous ('tes devenu avare?

2' LivR. 2

— Comment cela?

— C'est que vous avez jeté beaucoup de cette monnaie pour obtenir moins que vous ne demandez.

— Je ne me le rappelle pas.

— S'il était permis de vous faire votre compte, vous verriez qu'il n'y a pas un mois de votre vie que vous ayez donné pour quelque chose de raisonnable.

— Cela se peut, mràs du moins j'ai vécu.

■ — C'est selon le sens que vous attachez au mot vivre.

— Il y en a donc plusieurs?

— Deux très différents. Vivre, pour beaucoup de gens, c'est donner sa vie à toutes les exigences qui les entourent. Celui qui vit ainsi se nomme, tant qu'il est jeune, un boa enfant; quand il devient mùr, on l'appelle un brave homme, et on le qualifie de bonhomme quand il est vieilx. Ces troie noms ont un synonyme commun : c'est le mot dupe.

— Et tu penses que c'est en dupe que j'ai vécu?

— Je crois que M'sieur pense comme moi, car il n'est venu dans ce château que jwur changer de façon de vivre et prendre l'autre.

— Et celle-là, peux-tu me la définir?

— Comme c'est le sujet du marché que nous allons faire ensemble...

— Ensemble?... Non, reprit Luizzi en interrompant le Diable; je ne veux pas traiter avec toi. Cela me répugnerait trop. Ton aspect me déplaiL souverainement.

— C'est pourtant une chance en votre faveur : on accorde peu à ceux qui déplaisent beaucoup. Un roi qui traite avec un ambassadeur qui lui plait, lui fait toujours quelque concession dangereuse ; une femme qui traite de sa chute avec un homme qui lui plaît, perd toujours cinquante pour cent de sca conditions accoulumé.es; un beau-père qui traite du contrat do sa fille avec un gendre qui lui plait, laisse plus souvent à celui-ci le droit de ruiner sa femme. Pour ne pas être trompé, il ne faut faire d'affaires qu'avec les gens déplaisants. En ce cas, le dégoût sert de raison.

— El il m'en servira pour le chasser, dit Armaml en faisant sonner la clocheltc m;igi(iuc qui lui soumettait le Diable.

Comme avait dispaiti rètreuiulroj^yuo qui s'était montré d'abord, de même disparut, non pas le Diable, mais cette seconde apparence du Diable en livrée, et Armand vit à sa place un assez beau jeune h )nnne. Celui-ci était de celte espèce d'hommes qui changent de ti un à tous les quarts de siècle, et que, dans le nôtre, on appelle fashionnables. Tendu comme un arc entre ses bretelles et les sousp. >ds de son pantalon blanc, il avait posé ses pieds en bottes vernies et éperonnces sur le chambranle de la cheminée, et se tenait assis sur le dos dans le fauteuil d'Armand. Du reste, ganté avec exactitude, la manchette retroussée sur le revers de son frac à boutons brillants, le lorgnon dans l'œil et la canne à ponmie d'or à la main, il avait tout à fait l'air d'un camarade de visite chez le baron Armand de Luizzi.

Cette illusion alla si loin que Armand le regarda comme une personne de connaissance.

— Il me semble vous avoir rencontré quelque part?

— Jamais! je n'y vais pas.

— Je vous ai vu au bois, à cheval?

— Jamais! je fais courir.

— .\Iors, c'était en calèche?

— Jamais! je conduis.

— Ah! pardieu! j'en suis sûr, j'ai joué avec vous chez madame...

— Jamais! je parie.

— Vous valsiez toujours avec elle ?

— Jamais! je galope.

— Vous ne lui faisiez pas la cour?

— Jamais! j'y vais, je ne la fais pas.

Luizzi se sentit pris de l'envie de donner à ce monsieur des coups de cravache pour lui ôterde sa sottise. Cependant, la réflexion venant à son aide, il commença à comprendre que s'il se laissait aller à discuter avec le Diable, en vertu de toutes les formes qu'il plairait à celui-ci de se donner, il n'arriverait jamais au but de cet entretien. Il prit donc la résolution d'en finir avec celui-ci aussi bien qu'avec un autre, et il s'écria en faisant encore tinter sa clochette :

— Satan, écoute-moi et obéis.

Ce mot était à peine prononcé, que l'être surnaturel qu'Armand avait appelé se montra dans sa sinistre splendeur.

C'était bien l'ange déchu que la poésie a rêvé : type de beauté flétri par la douleur, altéré par la haine, dégradé par la débauche; il gardait encore, tant que son visage restait immobile, une trace endormie de son origine céleste; mais, dès qu'il parlait, l'action de ses traits dénotait une existence où avaient passé toutes les mauvaises passions. Cependant, de toutes les expressions repoussantes qui se montraient sur son visage, celle d'un dégoût profond dominait les autres. Au lieu d'attendre que Armand l'interrogeât, il lui adressa la parole le premier.

— Me voici pour accomplir le marché que j'ai fait avec ta famille et par lequel je dois donner à chacun des barons de Luizzi de Ronquerolles ce qu'il me demandera; tu connais les conditions de ce marché, je suppose?

— Oui, répondit Armand, en écliange de ce don, chacun de nous t'appartient, à moins qu'il ne puisse prouver qu'il a été heureux durant dix années de sa vie.

— Et chacun de tes ancêtres, reprit Satan, m'a demandé ce qu'il croyait être le bonheur, afin de m'échapper à l'heure de sa mort.

— Et tous se sont trompés, n'est-ce pas?

— Tous. Ils m'ont demandé de l'argent, de la gloire, de la science, du pouvoir; et le pouvoir, la science, la gloire, l'argent, les ont tous rendus malheureux.

— C'est donc un marché tout à ton avantage et que je devrais refuser de conclure?

— Tu le peux.

— N'y a-t-il donc aucune chose à demander qui puisse rend:e heureux?

— I! y en a une.

— Ce n'est pas à toi de me la révéler, je le sais; mais ne peux-tu me dire si je la connais?

— Tu la connais; elle s'est mêlée à toutes les actions de ta vie, quclqnei'ois en toi, le plus souvent chez les autres, et je puis t'allirmer qu'il n'est pas besoin de mon aide pour que la plupart des hommes la possèdent.

— Est-ce une (lualité morale? Est-ce une chose matérielle?

— Tu m'en demander trop. As-tu fais ton choix? Parle vite, j'ai hâte d'en finir.

— Je ne sais pas encore, et j'ai compté sur toi pour me donner un conseil.

— Je t'ai dit que c'était impossible.

— Tu peux cependant faire pour moi ce que tu as fait pour mes ancêtres ; tu peux me montrer à nu les passions des autres hommes, leurs espérances, leurs joies, leurs douleurs, le secret de leur existence, afin que je puisse tirer de cet enseignement une lumière qui me guide.

— Je puis faire tout cela, mais tu dois savoir que tes ancêtres se sont engagés à m'appartenir avant que j'aie commencé mon récit. Vois cet acte ; j'ai laissé en blanc le nom de la chose que tu me demanderas, signe-le; puis, après m'avoir entendu, tu écriras toimême ce que tu désires être ou ce que tu désires avoir.

Armand signa.

— Et maintenant, dit-il, je t'écoute. Parle.

— Pas ainsi. La solennité que m'imposerait à moi-même cette forme primitive fatiguerait ta frivole attention. Écoute : mêlé à la vie humaine, j'y prends plus de part que les hommes ne pensent. Je te conterai la leur.

— Je serais curieux de la connaître.

— Garde ce sentiment ; car, du moment que tu m'auras demandé une confidence, il iaudra l'entendre jusqu'au bout. Cependant tu pourras refuser de m'écouter en me donnant une des pièces de monnaie de cette bourse.

— J'accepte, si toutefois ce n'est pas une condition pour moi de demeurer dans une résidence fixe.

— Va où tu voudras, je serai toujours au rendez-vous partout où tu m'appelleras. Mais songe que c'est ici seulement que tu peux me revoir sous ma véritable forme.

— Je te demande le droit d'écrire tout ce que tu me diras ?

— Tu pourras le faire.

— Le droit de révéler tes confidences sur le présent ?

— Tu les révéleras.

— De les imprimer?

— Tu les imprimeras.

— De les signer de ton nom?

— Tu les signeras de mon nom.

— Et quand commencerons-nous ?

— Quand tu m'appelleras avec cette sonnette, à toute heure, i n tout lieu, pour quelque cause que ce soit. Souviens-toi seulement qu'à partir de ce jour, tu n'as que dix ans pour faire ton choix.

Trois heures sonnèrent, et le Diable disparut. Armand de Luizzi se retrouva seul. La bourse qui contenait ses jours était sur la table. Il eut envie de l'ouvrir pour les compter, mais il ne put y parvenir, et il se coucha après l'avoir soigneusement placée sous on chevet.

Les trois visites.

Le lendemain de ce jour, Luizzi quitta Ronquorolles. Quoiqu'il eût demandé au Diable un assez long délai pour trouver le bonheur, il agit comme un homme qui a des idées arrêtées d'avance, car il s'empressa de retourner à Toulouse pour en repartir immédiatement pour Paris.

Cependant, malgré les desseins de Luizzi, les récits de son esclave commencèrent plus tôt qu'il ne le pensait.

Toutefois ce ne fut pas un désir bien ardent qui poussa Luizzi à demander cette première gorgée du poison dévorant que le Diable lui versa ensuite avec tant d'abondance. Une aventure qu'il était bien loin de prévoir détermina cette curiosité qu'il croyait sans danger et qui le mena si loin.

Luizzi avait un grand nom et une grande fortune. Les conséquences de cette position furent pour lui d'être recliorché par les premières familles de Toulouse, ville féconde en haute noblesse, et d'avoir alTaire à plusieurs commerçants de bonne souche. Des lions de parenté éloignée unissaient Armand à M. le marquis du Val. D'un autre côté, il était lié d'intérêt avec le négociant Dilois, marchand de laines : c'était ce Dilois qui achetait d'ordinaire les tontes des magnifiques troupeaux de mérinos qu'on élevait sur les domaines de Luizzi. Avant de livrer la gérance de ses affaires à un intendant, Luizzi voulut i'i)nn;ulreparlui-mênie l'hommequi deve-

nail tous losans son débiteur pour des sommes considérables, et le jour môme de son arrivée à Toulouse, il alla le voir.

Il était trois heures lorsque Armand se dirigea vers la rue de la Pomme, où demeurait Dilois; il se fit indiquer la maison de ce négociant, et entra, par une porte cochère, dans une cour carrée et entourée de corps de logis assez élevés. Le rez-de-chaussée du fond de la cour et de ses deux côtés étaient occupés par des magasins; celui du corps de bâtiment qui donnait sur la rue renfermait les bureaux.

Au-dessus de ce rez-de-chaussée régnait une galerie saillante avec un balustre de bois à fuseaux tournés.

Quand Luizzi entra, il aperçut sur cette galerie une jeune femme. Malgré l'intensité du froid, elle était simplement vêtue d'une robe de soie; ses cheveux noirs descendaient en boucles le long de son visage, et elle tenait à la main un petit livre qu'elle lisait, tandis que cinq ou six garçons de magasin remuaient des ballots en s'excitant avec cette profusion de cris qui est la moitié de l'activité méridionale. C'était un tapage à ne pas s'entendre. Personne n'aperçut Armand : les garçons étaient tout entiers à leur ouvrage ; madame Dilois, car c'était elle, avait les yeux fixés sur son livre, et un jeune homme aux beaux cheveux blonds, qui était dans la cour, avait, de son côté, les yeux fixés sur elle. Luizzi demeura à l'entrée de la cour et se mit à observer cette scène. .Madame Dilois releva la tète, et le jeune homme qui la considérait si attentivement poussa un cri singulier.

— Hééahouh !

Tous les ouvriei's s'arrôtèrent ; il se fit un silence profond, et la voix douce et pure de la jeune femme se fit entendre.

— Les ballots en suin 107 et i08.

— Dans le magasin numéro 1, répondit la voix forte du jeune homme.

— Ce soir, au lavoir de l'île, dit doucement madame Dilois.

— Les soies 107 et i08 au lavoir de l'île! cria le jeune homme d'un ton impérieux.

La jeune femme reprit la lecture de son livret; le commis demeura les yeux fixés sur son beau visage, et les ouvriers se mirent à exécuter les ordres reçus en s'excitant encore par de nou-

veaux cris. Un moment après, madame Dilois releva les yeux.

— Hééahouh ! s'écria le commis.

Le silence se rétablit comme par enchantement. La voix pure de la gracieuse femme dit paisiblement :

— Cent cinquante kilos, laines courtes, à prendre dans le magasin 7 et à envoyer à la filature de la Roque.

Le commis répéta l'ordre avec sa voix vibrante et impérative. Puis, s'approchant de l'une des fenêtres grillées, il frappa du doigt à un carreau. Un petit vasistas s'ouvrit. Luizzi vit une jeune tête blonde et blanche ; le commis répéta d'une Voix qu'il modéra timidement :

— Facture pour la Roque, de cent cinquante kilos.

— J'ai entendu; vous criez assez fort, répondit une voix d'enfant.

Le vasistas se referma, et Luizzi, en relevant les yeux sur madame Dilois, vit qu'elle regardait attentivement à cette fenêtre, et qu'un faible et triste sourire, adressé sans doute au doux visage qui avait paru au carreau, était demeuré sur ses lèvres qu'il avait émues.

Ace moment, madame Dilois aperçut Luizzi, le commis de même. Il fit un pas pour s'approcher de l'étranger; mais il jeta en même temps un coup d'oeil sur la maîtresse de la maison, et un signe le rappela à son poste sous la galerie.

Madame Dilois consultait encore son livret; elle le ferma, le mit dans la poche de son tablier, puis s'accouda sur la galerie en faisant un signe de tête imperceptible. Le jeune homme grimpa rapidement sur quelques ballots de marchandises, de manière à arriver assez près de madame Dilois pour qu'il pût l'entendre malgré le bruit des ouvriers. Elle lui parla bas. Le commis fit un signe d'assentiment, et il se retournait pour obéir, lorsque madame Dilois Tarrêta et ajouta quelques mots en indiquant Luizzi du coin de l'œil. Le commis fit une nouvelle et muette réponse et, du haut de sa pile de ballots, il cria :

— Trois cents kilos, laines mérinos, Luizzi, au roulage de Castres.

Tous les ouvriers s'arrêtèrent, et l'un d'eux, au visage dur, répondit brusquement :

Armand lui baisa tendrement les mains. (Page 23.)

— Vous forez la pesée vous-même, monsieur Charles, je ne m'en charge pas; jamais le compte n'est juste avec ces laines du Diable; on en expédie cent kilos, et il en arrive quatre-vingt-dix.

— Le Diable a bon dos, répliqua le commis; tu pèseras les marchandises et le compte y sera,. entends-tu?

3 I.ivn.

— Vous les pèserez, Charles, dit madame Dilois, qui avait vu l'ouvrier se redresser d'un air insolent et le commis le regarder avec menace.

Celui-ci ne répondit que par ce signe d'obéissance qui semblait être son premier langage vis-à-vis de cette femme; et madame Dilois lui ayant montré Luizzi du regard, il sauta d'un bond jusqu'à terre, puis, s'étant approché du baron, il lui demanda avec politesse ce qu'il désirait.

— Je voudrais parler à monsieur Dilois, répondit Luizzi.

— Il est absent pour toute la semaine, monsieur. Mais s'il s'agit d'affaires, veuillez entrer dans les bureaux, M. le caissier vous répondra.

— 11 s'agit d'affaires, en effet; mais, comme celle que je viens lui proposer est très considérable, j'aurais voulu en traiter directement avec lui.

— En ce cas, répliqua le commis, voici madame Dilois, avec qui vous pourrez vous entendre.

Le commis montra à Luizzi madame Dilois, qui, voyant qu'il s'agissait d'elle, s'empressa de descendre et s'avança gracieusement à la rencontre du baron.

— Que désirez-vous, monsieur? lui dit-elbe.

— J'ai à vous offrir, madame, de continuer un marché que je considère déjà comme fort avantageux, puisque je puis le faire avec vous.

Madame Dilois prit un air gracieux, et le commis qui avait entendu cette phrase, fronça le sourcil. Madame Dilois lui fit signe de s'éloigner, et répondit d'un ton plein de b.onne humeur :

— A qui ai-je l'honneur de parler?

— Je suis le baron de Luizzi, madame.

A ce nom elle recula d'un pas, et Charles, le beau jeune homme, examina Luizzi avec une curiosité craintive et mécontente. Cela ne dura qu'un moment, et madame Dilois indiqua à Luizzi la porte des bureaux en lui disant :

— Veuillez vous donner la peine d'entrer, monsieur; je suis à vos ordres.

Luizzi entra. Charles, qui le suivit, approcha une chaise du poêle

énorme qui chautTail tout le rez-de-cliaussée, et alla proiiilre une place à un bureau où l'attendait la correspondance du jour. Lui/m examina alors l'intérieur de cette maison, et aperçut, assise devant une table, la joC-e enfant qui avait OHvert le carreau : elle écrivait avec attention. Elle pouvait avoir de neuf à dix ans, et ressemblait à madame Dilois de manière il ne pas permettre de douter qu'elle ne fût sa lille. Malgré sa beauté, quelque chose de triste et de résigné vieillissait cette jeune tête. Madame Dilois serait-elle sévère ? se demanda Luizzi. Il y avait cependant bien de l'amour, pensa-t-il, dans- le regard qu'elle lui a jeté. Cette enfant ne leva les yeux de dessus son papier que pour dire à un vieux commis qui écrivait dans un autre coin :

— A quel prix les laines envoyées à. la Roque?

— Toujours à deux francs.

— C'est bien, dit Charles' en intervenant; donne-moi la facture, je mettrai le prix moi-même.

Si le Diable eût été là, il aurait expliqué à Luizzi le sens intime de cette interruption. Luizzi y supposa de l'humeur. Ce beau Charles, si complètement obéissant aux moindres signes de madame Diidis, était, selon la pensée d'Armand, un amant, ou pour le moins un amoureux; l'apparition d'un élégant baron avait dû l'alarmer, et Luizzi attribuait à la crainte que pouvait inspirer sa personne la colère qu'il avait cru voir dans les paroles du commis. Luizzi se trompait : c'était l'àme du marchand qui avait parle dans cette interruption. Devant un homme qui venait pour faire un marché de ses laines, il était inutile de dire combien on pouvait les revendre. Voilà ce que voulait dire Charles.

Bientôt madame Dilois arriva. Luizzi put la regarder de plus près : c'était une charmante créature, et le cadre où elle était placée faisait encore mieux ressortir les rares perfections de sa peisonne. Grande, svelte, fnigile, ayant des yeux languissants recouverts <le longues paupières brunes; voile voluptueux qu'il semble que la forte main de la colère peut seule relever entièrement; laissant voir à plaisir des pieds effilés, des mains blanches aux ongles roses, elle avait l'air si étrangère parmi les rudes figures de ses ouvriers et les physionomies registrales de ses commis, que

Luizzi eut le droit de penser que madame Dilois était une charmante fille descendue d'une noblesse indigente à une opulente mésalliance.

Il prit donc avec elle un ton d'égalité qui parut, aux yeux du vaniteux baron, la plus adroite des flatteries.

Sans répondre autrement que par un sourire gracieux aux lieux communs de sa politesse, madame Dilois pria le baron de vouloir bien la suivre, et, ouvrant une porte dont elle tira la clé de la poche de son tablier, elle l'introduisit dans une pièce séparée. L'aspect, les mouvements, la langueur de cette femme étaient tellement amoureux, que le baron s'attendait à un boudoir bleu et parfumé, enfermé dans la poudreuse enceinte des bureaux comme une pensée d'amour au milieu des préoccupations arides des affaires. Le boudoir était encore un bureau dont l'aspect aurait dû, sans doute, détruire la belle illusion de Luizzi ; mais, à défaut du temple, la divinité demeura pour continuer la foi du baron, et madame Dilois, doucement affaissée dans son fauteuil de bureau, sa belle main blanche posée sur les pages griffonnées d'un livre courant, les pieds timidement posés sur la brique humide et froido, parut à Luizzi un ange exilé, une belle fleur perdue parmi les ronces.

Luizzi était beau, jeune, parlait avec un accent d'amour dans la voix ; il n'avait ni assez d'esprit pour manquer de cœur, ni assez de cœur pour manquer d'esprit. C'était un de ces hommes qui réussissent beaucoup auprès des femmes : ils ont de la passion et de la prudence, ils sont à la fois de l'intimité du monde, ils aiment et ne compromettent pas. Luizzi avait vu tant de fois cette médiocrité préférée aux amours les plus flatteurs ou les plus dévoués, qu'il avait le droit de se croire un habile séducteur. La fatuité des hommes n'est en général qu'un vice de réflexion, c'est la sottise des femmes qui la leur donne. Or, Luizzi se laissa aller à regarder si attentivement cette femme posée devant lui, qu'elle baissa les yeux avec embarras, et lui dit doucement :

— Monsieur le Ijaron, vous êtes venu, jo crois, pour me proposer un marché de laines?

— A vous? non, Madame, répondit Luizzi. J'étais venu pour

voir M. Dilois. Avec lui j'aurais essayé de parler chiffres et calculs, quoique je m'y entende fort peu ; mais je a-ains qu'avec vous un pareil marché...

— J'ai la procuration de mon mari, repartit madame Dilois avec un sourire qui achevait la phrase de Luizzi, le marché sera bon.

— Pour qui, Madame?

— Mais pour tous deux, je l'espère.

Elle s'arrêta un moment, et reprit avec un regard souriant :

— Si vous vous entendez peu aux affaires, monsieur, je suis... honnête homme, j'y mettrai de la probité,

— Cola vous sera difficile, madame, et assurément je perdrai quelque chose au marché.

— Et quoi donc ?

— Je n'ose vous le dire, si vous ne le devinez pas.

— Oh ! monsieur, vous pouvez parler : dans le commerce on est habitué à de bien singulières conditions.

— Celle dont je veux parler, madame, c'est vous qui l'imposez.

— Je ne vous en ai fait aucune encore.

— Et cependant, moi je l'ai acceptée, et cette condition est celle de se souvenir peut-être trop longtemps de vous comme de la femme la plus charmante qu'on ait rencontrée, d'une femme à laquelle on voudrait laisser de soi la pensée qu'elle vous a donnée d'elle.

Madame Dilois rougit avec une pudeur coquette, et répliqua d'un ton de gaieté émue :

— Je n'ai pas procuration de mon mari pour cela, monsieur, et je ne fais point d'affaires pour mon compte.

— Vous y mettez de l'abnégation ou de la générosité, repartit Luizzi.

— Je ne suis pas seulement honnête homme, répliqua madame Dilois d'un ton assez sérieux pour couper court à cette conversation.

En même temps elle ouvrit un carton, y chercha une liasse, la défit, en tira un papier et le présenta à Luizzi avec un air qui semblait lui demander pardon du mouvement de sévérité auquel elle s'était laissée aller.

22 LES MEMOIRES DU DIABLEi

— Voici, lui dit-elle, le marché passé, il y six ans, avec M. votre père ; à moins que vous n'ayez le projet d'améliorer la race de vos troupeaux ou bien d'en réduire la qualité, je crois que le chiffre de ce marché peut et doit être maintenu. Vous voyez bien qu'il est signé pai^ M. votre père.

— Est-ce avec vous qu'il a traité ? répondit Luizzi, toujours galant ; c'est que, s'il en était ainsi, je ne m'y fierais pas.

— Rassurez-vous, monsieur! repartit madame Dilois en se mordant doucement la lèvre inférieure et en montrant à Luizzi l'émail humide de ses dents éblouissantes ; rassurez-vous, il y a six ans je n'étais pas mariée, je n'étais pas madame Dilois.

Elle n'avait pas achevé sa phrase, que la porte s'ouvrit et qu'une voix d'enfant dit timidement :

— Maman, M. Lucas veut absolument vous parler.

C'était la jeune fille de dix ans que Luizzi avait remarquée dans le bureau.

Cette apparition, au moment où madame Dilois venait de dire qu'il n'y avait pas encore six ans qu'elle était mariée, fut comme une révélation pour Luizzi. A ce nom de maman adressé à madame Dilois, et qui cependant pouvait s'expliquer naturellement si cette enfant était la fille de M. Dilois, Luizzi regarda vivement la charmante marchande. Elle était toute rouge et tenait les yeux baissés.

— C'est votre fille, madame? dit Luizzi.

— Je l'appelle ma fille, monsieur, répondit d'un, air simple madame Dilois.

Puis elle reprit :

— Caroline, je vais aller parler à M. Lucas ; laissez-nous. Madame Dilois se remit tout à fait, et dit à Luizzi :

— Voici le marché, monsieur, veuillez l'examiner à loisir. Mon mari revient dans huit jours, il aura l'honneur de vous voir.

— Je pars plus tôt : mais j'ai tout le temps d'examiner ce marché. Je le signerais sur-le-champ si le délai que vous m'imposez ne me donnait le droit de revenir.

Madame Dilois avait repris toute sa roquette assurance.

— Je suis toujours chez moi, répondit-elle.

— Quelle heure vous semble la plus convenable ?

— Ce sei'a celle que vous choisirez.

Après ces mots, elle fit au baron une de ces révérences avec lesquelles les femmes vous disent si précisément : « Faites-moi le plaisir de vous en allei*. «

En sortant do chez le marchand Dilois, Luizzi se rendit chez le marquis du Val. M. du Val n'était pas à Toulouse. Luizzi demanda madame la marquise. Le domestique répondit qu'il ne savait pas si madame était visible.

— Eh bien ! tâchez de vous en informer, répliqua Luizzi.

Le valet resta un moment immobile sans sortir de l'antichambre ; il semblait chercher un moyen d'arriver jusqu'à sa maîtresse. Une femme vint à passer ; le domestique courut à elle et lui parla vite et bas comme enchanté de rejeter sur im autre la commission dont il était chargé. La chambrière lança de côté un coup d'œil parfaitement insolent sur Luizzi :

— Monsieur de Luizzi. madame n'est pas visible.

C'était trop dire au baron que sa visite dépendait de la bonne volonté d'un domestique pour qu'il se retirât. Il répliqua donc :

— C'est ce dont je vais m'informer moi-même.

Il marcha droit vers le salon, dont la porte était ouverte.

— Qu'est-ce donc? dit une voix de l'autre côté du salon.

— Lucy , dit le baron à haute voix , à quelle heure vous trouve-t-on ?

— Ah ! c'est vous, Armand, repartit madame du Val avec un cri d'étonnement ; et elle s'avança vers lui, après avoir fermé derrière elle la porte de la chambre qu'elle avait entr'ouverte.

Armand courut vers la marquise, lui baisa tendrement les mains, et tous deux s'assirent au coin du feu. Lucy regarda le baron d'un air de surprise charmée et protectrice. Madame du Val était une femme de trente ans, Luizzi en avait vingt-cinq et cette manière de l'examiner était permise à une femme qui avait m jadis jouer près d'elle un enfant de quatorze ans, devenu un beau jeune homme. Cet examen fut silencieux, et, par une transition rapide, la figure de madame du Val prit un air de tristesse profonde ; une larme furtive lui vint aux yeux. Luizzi se trompa sur la cause de cette tristesse.

— Vous regrettez sans doute comme moi, lui dit-il, que le bonheur de nous revoir vienne d'une cause si triste, et que la mort de mon père... . ,

— Non, ce n'est pas cela ; mais votre arrivée est venue dans un moment... un moment bien singulier en effet.

Un rire triste erra sur les lèvres de Lucy, puis elle continua, comme s'excitant à ce rire :

— En vérité, Armand, la vie est un singulier roman. Ètes-vous pour longtemps à Toulouse ?

— Pour huit jours.

— Si vous retournez à Paris, vous y trouverez mon mari.

— Comment ! député depuis huit jours, il est déjà en route? la session ne commence que dans un mois. Je pensais que vous partiriez ensemble.

— Oh ! moi, je reste : j'aime Toulouse.

— Vous ne connaissez point Paris?

— Je le connais assez pour ne pas vouloir y aller.

— Pourquoi cette antipathie ?

— Oh ! elle ne tient qu'à moi. Je ne suis plus assez jeune pour briller dans les salons, je ne suis pas encore assez vieille pour faire de l'intrigue politique.

— Vous êtes plus belle et plus spirituelle qu'il ne faut pour réussir partout.

La marquise secoua lentement la tête.

— Vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites. Je suis bien vieille, mon pauvre Armand, vieille de cœur surtout.

Armand s'approcha d'elle et lui dit en baissant la voix :

— Vous n'êtes pas heureuse, Lucy?

Elle jeta un regard furtif sur sa chambre, et répondit rapidement et 1res bas :

— Revenez à huit heures souper avec moi, nous causerons. Et, d'un signe de tête, elle le pria de s'éloigner.

— A ce soir, à ce soir, reprit-elle tout bas. Et elle rentra rapidement chez elle.

La porte ne s'ouvrit pas de suite. Il y avait derrière assurément

II vit à quelques pas un homme enveloppé d'un manteau (Page 32.)

quelqu'un qui écoutait et qui ne s'était pas retiré assez vite. Luizzi, demeuré seul, fut tellement frappé de cette idée qu'il ne s'éloigna pas sur-le-champ ; et il entendit aussitôt le bruit d'une voix d'homme qui paraissait parler avec colère. Cette découverte

4' LivR.

le déconcerta; il sortit tout préoccupé. Un homme enfermé dans 1 L chamliro d'une femme, et qui parle avec le ton que Luizzi avait entendu; cet liomme, quand ce n'est ni un mari, ni un frère, ni un père, cet homme est un amant. Un amant! la marquise du Val! Luizzi n'osait le croire. Ces deux idées ne pouvaient s'associer dans sa tète. Il avait tant de souvenirs qui protégeaient la jeune femme contre une pareille supposition, qu'il songeait à découvrir quels chagrins nouveau.x: avaient pu atteindre la malheureuse Lucy. Car il avait connu Lucy malheureuse, Lucy, jeune fille de dix-neuf ans, en proie à un amour profond, auquel elle avait su résister de toutes las forces d'une vertu chrétienne. Luizzi se remettait tous ces souvenirs en mémoire, en se dirigeant vers la demeure de M. Barnet, son notaire, avec lequel aussi il désirait faire connaissance. Il arriva bientôt chez lui. C'était le jour des maris absents. Il fut reçu par madame Barnet, petite femme maigre, sèche, les cheveux châtains, 1 œil bleu terne, les lèvres minces.

Quand la servante ouvrit la porte de la chambre à coucher et annonça, ur. monsieur, la voix criarde de madame Barnet répondit :

— Quel est ce monsieur?

— Je ne sais pas son nom.

— Faites entrer.

Luizzi se présenta et madame Barnet alla vers lui, le bras gauche ewfilé dans le bas de coton blanc qu'elle reprisait.

— Qu'est-ce que vous voulez, dit-elle en clignant des yeux; car n.adame Barnet avait la vue très basse, et il est probable que, sans cola, la tournure distinguée de Luizzi aurait adouci le ton grossiei' dont ces paroles lui furent adressées.

— Madame, répondit Armand, je suis le baron de Luizzi, un des clients de M. Barnet, et j'aurais été charmé de le rencontrer.

— M. le baron de Luizzi! s'écria madame Barnet en déchaussant son bi'as gauche de son bas trouéi et en plantant son aiguille sur sa poitrine avec une intrépidité qui eût fait deviner à Luizzi que le bouclier qui la protégeait devait avoir plus d'une triple mousseline et d'une triple ouate; prenez donc un siège. Pas cette chaise, je vous prie, un fauteuil Gomment! il n'y a pas un faulouii dans ma

chambre. Pas de faultmil lians la chambre d'une femme, c'est bien provincial, n'est-ce pas, monsieur le baron? Mais nous avons des fauteuils, je vous prie de le croire. Marianne! Marianne! apportez un fauteuil du salon ; ôtez la housse.

Luizzi essayait d'interrompre tout ce remue-ménage en disant à madame Barnet qu'une chaise était plus qu'il ne fallait, car il allait se retirer. Mais la notairesse n'écoutait point les excuses de Luizzi ; elle se démenait, tout en jetant derrière les rideaux des croisées de vieilles culottes, des fichus crasseux épars à travers la chambre. Bientôt Marianne parut avec un fauteuil en bois peint et recouvert d'un vénérable velours d'Utrecht chauve de toute laine; elle l'établit au coin d'une cheminée où il ne manquait que du feu, et madame Barnet s'écria de nouveau :

— Marianne, une bûche!

— Mon Dieu, madame, vous prenez un soin inutile, je me retire; j'avais fort peu de choses à dire à M. Barnet, et...

— M. Barnet ne me pardonnerait jamais de vous avoir laissé partir, car j'espère que monsieur le baron voudra bien accepter la soupe.

— J'ai accepté une autre inviiulion, madame, je vous suis fort obligé ; je reviendrai demander à M. Barnet les renseignements que j'attends de lui.

— Des renseignements, monsieur le baron ! Ce n'est pas la peine d'attendre mon mari : ah! je connais la ville de Toulouse de la cave au grenier. Ma famille a toujours été dans les charges (le père de madame Barnet était huissier); j'en sais plus qu'on ne croit et plus qu'on ne voudrait assurément. Asseyez-vous, monsieur le baron. Quelques renseignements dont vous ayez besoin, je suis toute prête à vous les donner.

Luizzi ne pensa pas d'abord à profiter des offres empressées de madame Barnet ; mais il s'assit, espérant pouvoir se lever après quelques phrases insignifiantes. Il était cependant assez embarrassé des renseignements qu'il voulait demander; mais son hôtesse ne lui donna pas le temps de faire une maladresse.

— Peut-être monsieur le baron veut-il acheter une propriété? S'il d.;sire placer ses fonds dans une usine, mon mari pourra lui

£8 LlîS MÉMOIRES DU DIABLE

guetter la fonderie do MM. Jasques : les propriétaires ont eu trente et un mille francs de remboursement fin novembre, et trente-trois mille sept cent vingt-deux, fin décembre; trois maisons, dont deux de Bayonne, avec lesquelles MM. Jasques font d'immenses affaires, ont manqué simultanément; ils ne peuvent pas aller au delà de février, et, comme ©e sont des gens d'honneur, je suis sûre que, s'ils trouvaient de l'argent comptant, ils céderaient leur usine à bon marché, à moins que la femme de M. Jasques le jeune ne veuille s'engager pour son mari : elle a cinq belles métairies au soleil, qui lui viennent de sa mère, vous savez? la femme Manette, pour qui le comte de Fore s'était ruiné ; c'est du bien qui ne lui a pas coûté cher, ni à sa fille non plus; mais enfin elle l'a. Mais madame Jasques a le caractère de sa mère, elle économiserait une omelette sur un œuf, et certes elle ne laissera pas prendre pour un sou d'hypothèques sur son bien.

Quand madame Barnet commença à parler, Luizzi ne l'écouta point pour l'entendre; mais tout à coup le désir de l'interroger véritablement lui vint à l'esprit. Ce fut quand elle passa de M. Jasques à sa femme; il supposa alors qu'elle pourrait lui dire des choses qu'il n'eût osé demander directement à personne, et sur la trace desquelles il n'avait qu'à lancer madame Barnet pour qu'elle racontât tout ce qu'il voulait savoir. Il reprit donc, lorsque madame Barnet eut fini :

— Je ne désire point faire d'acquisition, en ce moment du moins; mais je suis en relations d'alïaires avec plusieurs personnes de Toulouse, avec M. Dilois entre autres.

Madame Barnet fit la grimace.

— M. Dilois aurait-il fait de mauvaises affaires? reprit Armand.

— Ma foi, monsieur le baron, il en a fait une mauvaise, qui dure encore.

— Laquelle?

— Il a épousé sa femme.

— Est-ce qu'elle le ruine?

— Je ne suis pas dans le comptoir de M. Dilois; je ne veux pas dire de mal de sa maison ; le pauvre homme n'en sait pas plus que moi là-dessus; sa femme et son premier commis, M. Charles, lui

font son compte, et pourvu que le bonhomme ait de quoi aller prendre sa demi-tasse et faire sa partie de dominos chez Ilerbola, il n'en der..ande pas davantage.

— Mais madame Dilois doit s'entendre au commerce?

-- Elle s'entend à tout ce qu'elle veut, la fine mouche; une grisette qui avait l'ait des enfants avec tout le monde, et qui s'est fait épouser par le premier marchand de laines de Toulouse; ah ! elle en mènerait trente comme son mari par le nez.

— Y compris M. Charles?

— M. Charles est un autre finot; je le connais aussi celui-là, il a été clerc cheznous; il nous a quittés pour se faire commis chez M. Dilois. C'était dans le temps que nous voyions ces gcns-là; mais j'ai déclaré à mon mari que, s'il recevait encore cette pécore, je lui fermerais la porte au nez. Ah! monsieur, avant ce temps, Charles était un jeune homme charmant, attentif, dévoué, prévenant.

— Mais il est peut-être tout cela pour madame Dilois?

— Mon Dieu ! monsieur le baron, qu'il soit ce qu'il voudra poi.r elle; ce n'est pas mon affaire.

— Je l'ai entrevu, ce me semble : c'est un fort beau garçon.

— C'est-à-dire qu'il a été bien ; mais pas d'âme, monsieur le baron, pas d'âme ! après toutes les bontés que nous avons eues pour lui...

— M. Barnet l'amiait sans doute beaucoup? reprit Luizzi d'un air candide.

Madame Barnet s'y laissa prendre et répondit étourdiment:

— Mon mari ! il ne pouvait pas le sentir.

Le baron ne crut pas devoir faire remarquer à madame Barnet la confidence qu'elle venait de laisser échapper, attendu qu'ayant encore à l'interroger, il ne voulait point la mettre sur ses gardes. Il reprit donc d'un air assez indifférent.

— Je profiterai de vos bons avis sur la maison de M. Dilois, avec lequel je n'ai d'autre affaire que quelques ventes de laine ; mais j'ai des capitaux à placer sur hypothèques, et je voudrais savoir l'état des biens d'un homme fort considérable.

— Pour cela, mon.sieur le baron, il n'y a rien de mieux que le bureau de l'enregistrement.

— Sans doute, madame ; mais je ne puis y aller moi-même, tout se sait à Toulouse, et peut-être M. le marquis du Val m'en voudrait.

— M. le marquis du Val désire emprunter sur hypothèques? s'écria madame Barnet d'un air de stupéfaction ; ce n'est pas possible ; M. le marquis du Val est notre client, et jamais il ne nous a parlé de cela.

— Ah ! dit Luizzi, M. du Val est votre client?

— Lui et bien d'autres des meilleures maisons de Toulouse, sans faire tort à la vôtre, monsieur le baron, et ce n'est pas d'hier. Les affaires de la famille du Val sont dans l'étude depuis plus de cinquante ans, et M. Barnet a rédigé le contrat du marquis actuel ; c'est un événement qui m'a tellement frappée, que je m'en souviens comme de ce matin ; il me semble toujours voir la figure de M. Barnet quand il rentra de la signature. Il avait l'air d'un imbécile.

— Qu'était-il donc arrivé?

— Ah ! monsieur le baron, je ne puis vous le dire, c'est le secret du notaire, c'est sacré. Si je le connais, c'est que M. Barnet était si troublé dans le premier moment, qu'il a parlé sans savoir ce qu'il disait.

— Je suis discret, madame.

— Il n'y a si bon moyen de se taire que de ne rien savoir.

— Vous avez raison, répondit Luizzi ; je ne vous demande rien, mais je suppose qu'à présent madame du Val est heureuse?

— Dieu le sait, monsieur le baron ; et Dieu doit le savoir, car maintenant elle est toute en lui.

— Elle est dévote?

— Fanatique, vivant de jeûnes et de pénitences. Ça lui va; il n'y a donc i ien à dire, chacun est le maître de s'arranger comme il veut ; mais je crains bien qu'elle ne périsse à la peine.

Luizzi leva les yeux sur la montre enfermée dans le ventre d'un magot en buis qui figurait une pendule sur la cheminée, et vit qu'il était près de huit heures. Il se leva ; le peu qu'il avait entendu sur madame du Val avait excité sa curiosité, el cependant il ne tenta Doint d'en savoir davantage.

L'asppct de Lucy avait réveillo dans le cœur de Luizzi de tendres souvenirs d'enfance et, sans prévoir ce que pourrait lui en dire madame Barnet, il ne voulut pas en entendre parler par elle. Ce n'est pas toujours ce qu'on dit do certaines personnes qui nous blesse, c'est qu'elles soient un sujet de conversation pour certaines gens. Il est des noms harmonieux au cœur que personne ne prononce à notre guise, et que les voix qui nous déplaisent déchirent rien qu'en les prononçant. Luizzi n'en était pas là pour Lucy ; mais n'eût-elle pas été sa parente, son amie d'enfance, son rêve de jeune homme, sa fierté de gentilhomme aurait été of^'ensée d'un jugement quelconque porté par madame Barnet sur la marquise du Val.

Il salua profondément la notairesse, et, tout préoccupé de la dévotion delà marquise et de ce qu'il avait cru remarquer chez elle, il se dirigea vers son hôtel.

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