LES TROIS NUITS
Première nuit : La nuit dans le boudoir.
Armand était encore assez éloigné de la porte cochère, lorsqu'il fut abordé par une femme qui l'appela par son nom. A la clarté des magasins environnants, Luizzi reconnut la servante qui l'avait reçu d'une manière si impertinente chez la marquise. Cette fille lui dit rapidement:
— Passez tout droit devant l'hôtel, vous me retrouverez à l'autre bout de la rue.
Elle continua son chemin, et Luizzi, qui s'arrêta un moment, la vil prendre une rue détournée.
Il ne savait trop que penser de cette injonction; mais, comme il y pouvait obéir sans renoncer à entrer plus tard dans l'hôtel, il se décida à la suivre. Seulement, en passant devant la porte cochère, il jeta à droite et à gauche un regard investigateur, et vit, à quelques pas, un homme enveloppé d'un manteau, qui semblait surveiller l'hôtel. Luizzi fut tenté d'aller droit à lui et de savoir quel était cet homme. Mais c'eût été un scandale, qu'il n'avait ni le droit légal ni le droit intime de faire; d'ailleurs, il savait que dans toute querelle d'hommes où le nom d'une femme peut être prononcé, c'est elle qui est toujours la victime, l'un des deux adversaires y dût-il périr.
Il poursuivit donc sa marche, et, à une assez grande distance de l'hôtel, à l'angle d'une petite rue, la servante parut, et dit à Armand :
— Vite, suivez-moi.
Elle marcha si rapidement que Luizzi eut peine à la suivre. Ils firent plusieurs détours et arrivèrent dans une ruelle déserte, bordée de murs de jardin. Tout en marchant, la chambrière ajouta : .-:-..
— Entrez sans vous arrêter.
Et presque aussitôt elle s'élança dans une porte entr'ouverte, qu'elle referma, avec une grande précaution, dès que Luizzi se fut introduit.
A peine étaient-ils dans le jardin, qu'ils entendirent des pas rapides venir de l'autre extrémité de la ruelle; la servante fit signe à Luizzi de garder le silence, et tous .deux demeurèrent un instant immobiles.
On s'arrêta devant la petite porte, on écouta un moment, puis on s'éloigna; mais à peine celui qui faisait tout ce manège avait-il fait quelques pas, qu'il revint. La servante, troublée, dit avec un geste d'impatience :
— Folle! j'ai oublié le verrou!
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Tu ni'aiii. es ? disait-elle. iPago 42.)
Elle s'élança vers la porte et s'y appuya de toute sa force; elle fit signe à Luizzi de l'aider, et celui-ci obéit machinalement. Il entendit bientôt une clé tourner dans la serrure, et sentit l'effort de quelqu'un qui poussait la porte. Elle avait légèrement cédé, et
5' LivR.
celui qui voulait entrer avait dû comprendre que ce n'était pas un inflexible verrou qui la retenait ; il la poussa donc encore plus vivement en appelant :
— Mariette ! Mariette !
Mais Mariette, puisque nous savons le nom de la servante, avait pioïité du moment pour réparer sa négligence, et le verrou était poussé. Sans attendre davantage, elle prit Luizzi par la main ot "l'emmena, tandis qu'on tournait et retournait la clé dans la serrure. Le jardin était vaste, et la nuit profonde. Luizzi suivait son gui le sans se rendre compte de ce qui venait de lui arriver; il n'avait pas même <?u le temps d'être étonné, car l'étonneraent deàiande une certaine réflexion ; il ne savait plus même oii il allait ni cliez qui il allait, lorsqu'il arriva à l'angle d'un pavillon réuni à riuHel par une longue galerie. Une petite porte s'ouvrit. Luizzi monta un escalier tournant garni de tapis, et, au bout d'une douzaine de marches, il entra dans un petit salon faiblement éclairé, puis dans une autre pièce où était suspendue une lampe d'albâtre. Un grand feu brûlait dans la cheminée, une table à deux couverts était servie, et des parfums pénétrants remplissaient ce réduit étroit.
— Restez là, dit Mariette; et elle laissa Luizzi seul.
Par un mouvement machinal, il regarda autour de lui avant de songer à réfléchir sur ce qui lui arrivait. L'endroit où il se trouvait avait de quoi le surprendre. C'était une étrange alliance des objets du luxe le plus voluptueux et des agues de la religion la plus minutieuse : sur des tentures de soie, des images de saints ot des calvaires; dans une bibliothèque de quelques rayons, les voluiiHB lirochés d'un roman nouveau et des livres de dévotion avec leur magnifique reliure; sur une console, des vases remplis de fleurs merveilleuses; au-dessus, u-a tableau de sainte Cécile dans un cadre surmonté d'un bouquel de buis bénit; enfin, dans une demi-alcôve, un divan chargé de coussins, au fond, une large glace encadrée de plis de moire bleue; à la tête de ce divan, une Viev(je des Sepl-Doiileiirs, et au pied un christ d'ivoire sur uu velours noir. Luizzi regarda ce boudoir ou cet oratoire avec un trouble étrange ; puis vinrent les réflexions sur la manière dont il avait
LES MÉMOIRES DU DIAIîI.R 35
W. iniroiluit. Cet homme (iiii survcilluil riiùtcl, ijui s'élail présenté ù la petite porte du jardin, qui en i)0S8édait une clé, c'était un amant assurément. Mais lui-même,. Luizzi, n'avait-il pas l'air plultM d'en être un? et si quelqu'un l'avait vu entrer chez la marquise du Val comme il y était entré, n'aurait-il pas eu le droit de jM?nser que Luizzi allait en bonne fortune? Cependant ce quelqu'un se fût trompé aux apparences. Armand ne pouvait-il pas faire de même? Il ne savait donc qu'imaginer en attendant que Lucy lui donnât l'explication de tout ce mystère, lorsque la marquise entra vivement dans le salon. Son air, son aspect surprirent Luizzi : ce n'était pas la femme tristement avenante qu'il avait vue le matin. Il y avait dans son visage une expression hardie et exaltée dont il ne l'eût pas crue susceptible. Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, et ses lèvres légèrement agitées avaient un sourire amer plutôt qu'heureux.
— C'est bien, très bien, dit-elle à Mariette, qui l'avait accompagnée et qui sortit en jetant un regard scrutateur sur la marquise.
Lucy prit place dans un fauteuil au coin de la cheminée, et, sans adresser la parole à Luizzi, elle regarda fixement le feu. Armand était fort embarrassé et fort ému. Il voyait qu'il y avait quelque cJiose d'extraordinaire dans la physionomie et dans la tenue de Lucy; mais il ne savait s'il était convenable qu'il s'en aperçût. Cependant, la préoccupation de la marquise se prolongeant, Luizzi l'appela plusieurs fois par son nom.
— Bien, très bien, répondit-elle sans déranger son regard immobile; oui, oui, très bien.
— Lucy, qu'avez-vous? dit Armand, vous souffrez, vous êtes malheureuse...
— Moi, répondit-elle en relevant la tète et en essayant de prendre un air plus calme, moi, malheureuse! et de quoi! mon Dieu? Je suis riche, je suis jeune, je suis belle; n'est-ce pas que je suis belle? vous me l'avez dit, Armand. Qu'est-ce donc qu'une femme peut envier avec de tels avantages?
— Rien, assurément. Cependant...
— Cependant! reprit la marquise avec une impatience nerveuse. Elle serra les poirigs avec vivacité, se mordit les lèvres et, se con-
traignant à grand'peine, elle continua : Voyons, Luizzi, ne soyez pas comme les autres, ne me poursuivez pas de questions, d'observations, de doléances parce rfjue j'ai quelque pensée qui m'occupe; vous savez qu'il faut bien peu de chose pour contrarier une femme... Mais je vous ai invité à souper, soupons.
Ils se mirent à table, et la marquise servit Luizzi; elle était manifestement troublée, elle était gauche.
— Vous avez du Champagne près de vous, lui dit-elle.
— M'en laisserez-vous boire seul?
Elle hésita, puis tendit son verre et le vida d'un trait. Elle laissa échapper une expression de dégoût. Luizzi crut deviner qu'elle venait de faire un effort pour chasser la pensée importune qui l'obsédait; mais, après quelques mots de conversation plus suivie sur les projets de départ de Luizzi, elle retomba dans sa pesante tristesse. L'intérêt et la curiosité de Luizzi étaient vivement piqués. 11 essaya du moyen qu'elle-même semblait avoir tenté pour chasser ses idées importunes.
— Me ferez-YOus encore raison ? lui dit-il.
Des larmes vinrent aux yeux de la marquise ; elle lui dit :
— Non, Armand, non ; cela me fait mal, cela me brûle, cela me tue, et pourtant Dieu m'est témoin que je voudrais mourir.
Elle se leva et s'écria :
— Oh ! mourir, mon Dieu! mourir vite!
Elle tomba sur le divan qui était dans la demi-alcôve en se cachant la tête dans les mains. Luizzi se plaça près d'elle et essaya de l'interroger, mais elle ne répondait que par des larmes et des sanglots. Luizzi avait été l'ami d'enfance de madame du Val ; il se mit doucement à genoux devant elle, et lui dit :
— Allons, Lucy, parlez-moi. Si vous avez des chagrins, confiezles moi. Lucy, vous savez tout ce qu'il y a pour vous dans mon cœur; celui qui a osé vous aimer peut-il vous oublier, et ne doit-il pas être resté votre meilleur ami ?
Les larmes de madame du Val s'arrêtèrent convulsivement dans ses yeux, et, regardant Luizzi qui était resté à genoux, elle répondit comme si elle eût essaye d'être coquette :
LES MlhlOIRRS DU DIABLE 37
— En VOUS voyant dans cette posture, ce n'est point là le titre qu'on vous donnerait.
— Qui oserait en espérer un autre ? dit Luizzi en souriant.
— Celui qui aime bien espère tout, répliqua la marquise d'une voix exaltée.
— En ce cas j'aurais trop de droits à espérer, dit Luizzi jouant avec ces banalités de galanterie auxquelles il n'attachait pas grand sens.
Quelle fut donc sa surprise lorsque la marquise lui répondit en levant les yeux au ciel :
— Oh ! si vous disiez vrai !
— Si c'était vrai, dites-vous, Lucy? Oh! vous aimer est une vérité que tous ceux qui vous connaissent portent dans leur cœur.
La marquise se leva, tourna vivement la tète et reprit avec cette agitation fébrile qui ne la quittait pas :
— Tout cela est folie ! Voyons, remettons-nous à table.
Elle reprit sa place et se mit à souper comme une personne qui a pris le parti de faire quelque chose qui lui déplaît, mais qui l'occupe. Malheureusement pour Lucy, ce qui venait de se passer avait jeté dans l'esprit de Luizzi un désir immodéré de savoir le secret de cette âme en peine, et il résolut de satisfaire ce désir ou d'employer du moins tous les moyens pour y parvenir.
— Vous partez bientôt, n'est-ce pas ? lui dit Lucy.
— Dans huit jours au plus tard.
— Vous avez bien soif de votre Paris ?
— Ah ! Lucy, c'est que la vie est là.
— La vie des gens heureux !
— Non, Lucy ; c'est à Paris qu'il faut aller quand on souffre. Quand on a dans le cœur une flamme à éteindre, un désir de feu à contenir, il faut aller à Paris. Là, sont toutes les occupations de l'esprit, toutes les fêtes où l'oreille et les yeux sont enchantés ; là, on effeuille son âme à mille plaisirs inconnus ici, quand on ne peut pas la donner tout entière au bonheur.
— Vous avea raison ; ce doit être un grand soulagement que de ne rien garder en soi de soi-même. Avez-vous été amoureux à Paris, Luizzi?
— Pas comme à Toulouse.
Lucy soui'it tristement et lui fit signe de continuer.
— Des liaisons dont l'inquiétude fait l'éternel tourment et le seul bonheur, reprit le baron.
— Dos maris redoutables, n'est-ce pas?
— Pas du tout, mais des rivaux de tous côtés. Il y a toujours dix hommes que toute femme un peu élégante est obligée de recevoir du même ton et du même visage; parmi ces dix hommes elle cache un amant, quelquefois deux... trois... quatre...
— Oh ! vous calomniez les femmes.
— Non, Lucy; et en vérité, quand cela s'est trouvé, je n'ai pas osé leur en vouloir : il y en a de si malheureuses !
— Vous avez raison. Il y a des femmes qui portent dans le secret de leur vie des tortures qu'aucun homme ne peut imaginer, mais ce ne sont pas celles-là qui se consolent avec des amants.
— Oh ! vous le savez sans doute mieux que moi, dit Luizzi en souriant.
Cette parole bouleversa la marquise; toute sa préoccupation, toute sa tristesse lui revinrent. Luizzi fut interdit, et, ne sachant comment reprendre la conTcrsation, il se raccrocha à la première chose qui se présenta à lui.
— Vous êtes malade ? vous ne mangez ni ne buvez.
— Au contraire, reprit Lucy en se remettant à sourire.
Et, comme pour ne pas donner un démenti à ses paroles, elle but le verre de vin de Champagne que Luizzi lui avait versé. Les yeux de la marquise devinrent plus brillants, et sa voix trembla.
— Oui, reprit-elle avec un accent amer, un amant, cela occupe, cela agite la vie ; mais il faut l'aimer, cet amant.
— Quand on ne l'aime plus, on le congédie.
— Un jaloux! un tyran qui vous menace du déshonneur à toute heure, à tout propos; à qui la moindre visite est suspecte, et qui s'irrite même de la familiarité de nos paroles avec un ami ou un parent! un lâche hypocrite, qui arme contre nous toute une famille pourftiire exclure celui, qui lui porte ombrage... oh! c'est un supplice horrible... Mon Dieu! il faut pourtant qu'une femme en finisse!...
LES MEMOIRES DU niARLE 39
Pondant qu'ollo inirlait ainsi, hi marquise s'était exaltée. Liiizzi, ilemeuré troiJ, l'eniaïqiia que ses dents claquaient sous ses paroles; il vit qu'elle se laissait gagner à une sorte de fièvre. L'homme est implacable; Luizzi remplit négligemment son verre et celui de la marquise ; elle prit le sien, le porta à ses lèvres, puis le posa sur la table avec une espèce d'effroi.
— Vous êtes une enfant, Lucy! reprit Armand en s'appuyant sur la table et en la regardant amoureusement. Un pareil homme, s'il se rencontre, est un misérable qu'une femme doit pouvoir faire taire en un instant.
— Et comment?
— Si c'est un lâche, il n'y a pas grand mérite à celui qui prend la défense de cette femme; si c'est un homme brave, tant mieux ! il y a quelque dévouement à risquer sa vie contre lui.
Lucy sourit amèrement, et, comme emportée, elle s'écria :
— Mais si c'est...
Elle s'arrrêta en serrant les dents, comme pour briser au passage les paroles qui lui montaient à la bouche; elle devint rouge comme si elle allait suffoquer ; elle but un peu pour se remettre, et Luizzi lui dit, en surveillant le trouble croissant qui se montrait en elle :
— Mais, quel qu'il soit, on peut le réduire au silence !
Lucy sourit avec la même expression de doute et de désespoir, et Luizzi continua :
— Oui, Lucy, un homme dont on s'assure la tendresse et le dévouement par une longue épreuve, un homme dont on ne peut plus douter, est un confident à qui l'on peut tout dire et qui oserait tout pour celle qui le chargerait de son bonheur.
La marquise fît entendre un rire amer.
— Une longue épreuve, dites-vous? mais je vous ai dit qu'à la première vue cet homme deviendrait suspect.
— Pour qu'une femme jetée dans une pareille position pût s'en arracher, il faudrait qu'elle trouvât un cœur qui la comprît tout de suite, une générosité qui ne se fît pas attendre.
— Du moment que vous sembleriez le désirer, on se mettrait à vos genoux.
— Folie ! les hommes ne font rien que pour obtenir, comme prix de leur dévouement, un amour...
— Qui réponde à celui qu'ils éprouvent, dit Luizzi en s'approchant de la marquise.
— Et quand le dévouement doit être demandé sur l'heure, faut-il que le prix en soit accordé de même ?
— Pourquoi ne le serait-il pas? dit Luizzi, entraîné par l'étrangeté de cette conversation, par l'expression presque égarée de madame du Val. Croyez-vous, Lucy, qu'il n'y ait pas un homme capable de comprendre une femme qui se donnerait à lui en lui disant : Je te confie mon bonheur, ma vie, ma réputation, et, pour que tu ne doutes pas que tu es ma seule espérance, prends mon bonheur, ma vie, ma rénutation je les mets à ta merci, tu en seras le maître ?
— Oh ! si c'était possible ! s'écria la marquise.
— Lucy, ce serait impossible peut-être à mille femmes; mais s'il s'en trouvait une belle, noble, comme vous...
La voix de Luizzi était pleine de passion, il s'était encore rapproché de la marquise. Lucy cacha sa tête dans ses mains; ce ne fut qu'un moment, pendant lequel elle froissa avec violence les belles nattes de ses noirs cheveux; elle se leva soudainement, et Luizzi avec elle.
^ Mon Dieu ! s'écria-t-elle, je deviens folle.
— Lucy ! dit Armand.
— Folle! folle! répéta-t-elle ; eh bien, soit! je le serai tout à fait.
Et, avec un mouvement qui tenait du délire, elle s'empara des verres pleins restés sur la table et les but avec rage ; puis elle se retourna vers Luizzi, l'œil troublé, le regard perdu, et elle s'écria avec une folle ivresse des sens et de l'esprit :
— Eh bien ! oses-tu m'aimer?
Pendant toute cette scène, la tête de Luizzi s'était aussi laissé frapper par la singularité de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait. Les circonstances, l'occasion, l'imprévu ont une ivresse qui étourdit, entraîne égare, et Luizzi répondit à la marquise comme un homme qui croit en ce qu'il dit :
Elle lui tendit sa joue. [Page 53.)
— T'aimcr! t'ainicr! c'est la joie des anges, c'est le bonheur, c'est la vie !
— Oui ! n'est-ce pas, que tu m'aimes?
Luizzi ne répondit cette fois qu'en attirant la marquise dans ses bras; elle ne résista pas, elle répéta en balbutiant :
G* LivR.
— Tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes, n'est-ce pas? Tu m'aimes? tu m'aimes? disait-elle sans cesse et pour ainsi dire saris raison.
Et ce mot était si obstinément répété, qu'il semblait ne plus avoir de sens pour la marquise; elle le murmura jusqu'à ce que Luizzi eût triomphé de cette résistance instinctive que toute tomme oppose aux désirs d'un homme.
Le délire d'esprit qui avait emporté Lucy, l'ivresse qui avait égad'é sa raison, la folie qui semblait l'avoir poussée à commettre une faute que l'amour même n'excuse pas, tout cela, délire, ivresse, folie, sembla alors s'éteindre en elle ; la fièvre de l'àme ne gagna point le corps ; sa bouche, qui criait et riait amèrement sous l'inspiration de la colère, resta froide et silencieuse pour répondre à des mots d'amour.
La femme qui s'était offerte à Luizzi semblait devoir être une folle ou une débauchée ; celle qui se donna était une statue ou une victime. II y avait là un terrible secret. Déjà Luizzi avait remords et honte de son bonheur.
Le boudoir était silencieux; la marquise, assise sur le divan, avait repris ce regard immobile et vibrant qu'elle avait en entrant. Luizzi, cependant, suivait d'un œil inquiet les mouvements convulsifs de sa physionomie ; il voulut lui parler, elle parut ne pas l'entendre ; il voulut se rapprocher d'elle, elle le repoussa avec une force qui l'étonna; il voulut s'emparer de ses mains, elle se leva et se dégagea avec violence en s'écriant :
— Oh ! c'est infâme !
Et tout aussitôt cet orage du cœur et du corps, qui groiulait depuis si longtemps, fit explosion ; la marquise eut une crise nerveuse effrayante. Elle poussait des cris aigus, elle parlait de malédiction, d'enfer, de damnation éternelle. Toutes les fois que Luizzi voulait la toucher, elle se contractait sur elle-même comme si olio eût senti l'horrible attouchement d'un serpent, .\rmand ne savait que faire, lorsque la porte du lioudoir s'ouvrit. Mai'iette entra, elio haussa les épaules avec impatience en disant :
— J'en étais sûre!
LES MKNK.MliES DU DIAHLB ^3
Elis s'approcha do sa maîtresse, la délava en lui parlant avec un ton d'autorité auquel il semblait que la marquise était accoutumée d obéir. La crise fut longue et se termina par un alVaissemcnl que Luizzi n'osa pas troubler
— Il est temps de vous retirer, Un dit Mariette ; venez, je vais profiter de ce moment de calme pour vous reconduire.
Luizzi suivit Mariette, qui marcha rapidement, pressée ([u'olle était do revenir auprès de sa maîtresse. Luizzi ne voulut pas faire de question à cette servante, il se retira après avoir passé cinq heures dans une suite d'étonnoments qui l'avaient enti-aîné à son insu et hors de tout ce qui lui eût semblé possible. Il traversa ainsi le jardin, sortit et rentra chez lui tellement plongé dans ses réflexions qu'il ne s'aperçut pas que, depuis la porte du jardin de la marquise jusqu'à son hôtel, il avait été suivi par un homme enveloppe d'un long manteau.
Le lendemain de ce jour, Armand se présenta chez la marquise. Il lui fut répondu qu'elle n'était pas visible.
Il y retourna jusqu'à quatre fois dans la même journée et ne put pénétrer jusqu'à elle.
Le surlendemain il lui écrivit, sa lettre demeura sans réponse; il lui écrivit le troisième jour, sa lettre lui fut renvoyée sans avoir été ouverte. 11 savait cependant que la marquise n'était point malade. Elle avait été vue à l'église de Saint-Sernin entendant la messe tous les matins, comme c'était son habitude. Chaque soir, elle était allée chez une vieille tante fort dévote, qui devait lui laisser toute sa fortune.
Luizzi ne pouvait s'étonner assez; il y avait en lui un respect de bonne compagnie qui l'empêchait de s'inforraor de cette femme et surtout de raconter ce qui lui était arrivé. Cependant il ne voulut pas être pris pour dupe, et il se résolut à revoir madame du Val, quelque moyen qu'il dût employer pour arriver à son but.
Le hasard lui épargna la peine d'en chercher un; il apprit qu'une réunion très nombreuse devait avoir lieu dans une maison dont son
nom lui ouvrirait facilement l'accès, il sut que la marquise y était invitée et qu'elle avait promis d'y aller.
Toutefois, au risque d'une inconvenance, Luizzi ne fit point demander une invitation, il se réserva de se faire présenter le soir même de la réunion, dans la crainte où il était que madame du Val ne tînt pas sa parole si elle était informée qu'elle l'y rencontrerait.
Une (ois assuré d'avoir une explication avec elle, il pensa à ses affaires, et par conséquent à madame Dilois. Il examina le marché qu'elle lui avait remis, et ce marché lui parut convenable. 3Iais Luizzi avait des préventions contre cette femme, dont le ton de coquetterie lui avait inspiré d'abord la belle illusion qu'avaient détruite les demi-confidences de madame Barnet sur son origine et sa vie. Ces préventions donnaient au baron un médiocre désir de conclure avec madame Dilois ; il se présenta donc chez plusieurs autres négociants. Le prix qu'on lui offrit de ses laines était moindre que celui proposé par la maison Dilois. L'intérêt l'emporta sur les préventions, et il retourna chez la belle marchande.
lY
Deuxième nuit : La nuit dans la chambre a coucher.
II y alla le soir, à l'heure où les magasins et les bureaux sont fermés, afin de pénétrer dans la vie de madame Dilois quand elle cesserait d'être marchande.
Il fut introduit par une servante fort polie qui, sans l'annon-
cer, le conduisit jusqu'au premier étage, traversa une petite pièce, et, sans avertir, ouvrit une porte et introduisit le ijaron dans la chambre en disant :
— Voilà un monsieur (jui vont vous parler.
Madame Dilois parut surprise et embarassée de cette visite inattendue. Elle était assise d'un côté de la cheminée, le beau commis en face d'elle. La modeste, mais élégante parure du matin était remplacée par un déshabillé où la propreté seule brillait d'un pur éclat, mais qui attestait qu'on se montrait volontiers à M. Charles dans toutes les toilettes.
La chambre était dans ce désordre qui annonce l'heure du repos; la couverture était faite, deux oreillers dormaient sur le traversin.
Dans les habitudes luxueuses d'un monde élevé, on ignore ce qu'il peut y avoir d'attrayant à l'œil dans le lustre d'une blancheur éblouissante de linge. C'est à peine si l'on voit la finesss et la neige de la toile parmi les plis de soie d'un lit à la duchesse et les dorures d'une chambre élégante ; mais dans l'habitation modeste d'une petite bourgeoise de province, à côté de ces meubles en noyer noircis par le temps, sous les rideaux de couleur sombre qui l'enveloppent, un lit blanc d'albâtre ressort comme une figure virginale.
Tout ce qui est là devant vous, tout cet aspect inattendu ou qui a sa grâce particulière, peut donner au plus froid et au plus timide des désirs soudains et hardis; et si, comme Luizzi, on sort d'une aventure où l'on a vu se jeter dans ses bras une femme d'un rang élevé et pour laquelle on avait encore plus de respect que d'affection, il est permis de penser qu'il peut nous en arriver autant avec la petite bourgeoise qu'on estime coquette et facile, et qu'on se dise :
— Pardieu ! voilà une place qui me convient et qu'il faut que j'occupe ce soir.
Ce soir, ce soir même, entendez bien ! Il y a de ces conquiHes qui ne flattent que par leur rapidité. Entre un homme comme le baron de Luizzi et une femme comme la marchande de laine, une
victoire après un mois ou deux de cour assidue et de soins amoureux ne pouvait avoir rien de très flatteur et de bien piquant; mais triompher en quelques heures d une femme qui, selon la pensée de Luizzi, devait avoir assez l'habitude de la défaite pour avoir toutes les ressources delà défense, cela lui parut original, amusant, désirable. D'ailleurs il y avait là un rival à supplanter, un amant, beaucoup mieux qu'un mari : c'était une vraie bonne fortune. Car persuader à une femme de tromper son mari, c'est la conduire ou lamaintenir dans la voie du mariage; mais la pousser à tromper un amant, la faire faillir à une faute, la rendre infidèle à une infidélité, c'est beaucoup plus immoral en amour : cela vaut la peine de réussir.
Toutes ces idées, que nous venons d'énumérer longuement, expliquent la résolution de Luizzi plutôt qu'elles ne la dictèrent. Armand, en voyant le beau Charles auprès de madame Dilois, en apercevant ce lit entr'ouvert, se sentit pris de l'irrésistible envie d"y tenir la place qu'il supposait que le beau Charles devait y occuper.
Il commença par s'excuser sur l'inconvenance de l'heure.
— Pardon, Madame! dit-il après s'être assis entre Charles et madame Dilois; pardon de me présenter si tard ! nous autres gens qui ne faisons rien, parce que je crois qu'en vérité nous ne sommes bons à rien, nous commençons la journée si tard, que nous sommes arrivés à la fin sans avoir eu le temps de nous occuper de nos affaires; excusez-moi donc. Madame, de venir vous importuner des miennes, lorsque les vôtres sont finies depuis longtemps.
— Hélas ! Monsieur, reprit madame Dilois avec un petit sourir ennuyé, les affaires ne finissent jamais pour nous, et, lorsque vou êtes entré, je recommençais déjà celles de demain; nous cher chions à nous rappeler une erreur de compte qui nous éeliappy» depuis huit jours.
Luizzi jeta un demi-regard sur le beau Charles, dont il trouva les ■Ycux fixés sur lui. Cet homme est un amant, pensait-il; rinstiiiot de la jalousie lui a déjà donné delà haine contre moi. Et ct'lte idée servant d'éperon à celle que le baron avait déjà enfourchée, il alla si vite dans ses désirs qu'il se jura d'en arriver à ses fins et ([u'il y engagea son honneur.
Cependant cola paraissait dilficile; car le commis ne semblait point disposé à se retirer, et quelque bonne opinion qu'on ait de soi ou quelque mauvaise opinion qu'on ait d'une femme, il est difficile de la séduire ou dillicilo qu'elle se laisse séduire en présence de son amant. Toutefois les femmes ont tant de raisons pour céder à un homme, que l'amour n'entre certainement pas pour un quart dans le nombre de leurs défaites, et Luizzi n'était pas assez novice pour l'ignorer. Aussi chercha-t-il un endroit par où il pût avertir madame Dilois qu'il avait besoin d'une conversation particulière.
Il répondit donc à ce qu'elle lui avait dit sur la continuelle obsession des afl'aires :
— Et moi, qui n'ai aucun droit d'être ennuyeux, je viens ajouter encore à la persécution commerciale qui i)énètre jusque dans votre retraite. Je ne puis me le pardonner, et je vais me retirer, si vous voulez bien m'indiquer une heure où vous serez plus libre de m'entendre.
— Je ne veux pas vous donner la peine de repasser encore une fois;- je sais, car vous me l'avez dit, que votre séjour à Toulouse est de peu de durée, et, puisque vous ne pouvez attendre le retour de mon mari...
— Oh ! .Madame, dit Luizzi en l'interrompant et en reprenant son tour de phrase avec la même inflexion, je savais, car on me l'a dit, qu'eu traitant avec vous, j'avais affaire au véritable chef de la maison...
— Monsieur, je ne comprends pas ce que...
— Au véritable chef, en ce sens que c'est en vous qu se trouve la volonté, la supériorité, l'intelligence, qui ont fait la fortune de votre commerce.
— Oui, certes, vous avez raison, reprit Charles; madame Dilois s'entend mieux aux affaires que le premier négociant de Toulouse, et sans elle la maison Dilois ne serait pas ce qu'elle est.
— C'est absolument co que me disait, il y a deux jours, madame Barnet.
— TVIadame Barnet! s'écrièrent ensemble Charles et madame Dilois; vous la connaissez? ajouta celle-ci.
— M. Barnet est mon notaire, et, m'étant rendu chez lui sans avoir l'adresse de le rencontrer, j'ai eu occasion de voir madame Barnet.
— Ah ! quelle chipie! dit le commis d'un air de mépris.
— Vous n'êtes pas reconnaissant, Monsieur, reprit le baron; elle m'a parlé de vous dans les meilleurs termes, elle m'en a fait un éloge...
— Que Monsieur mérite toujours, dit madame Dilois d'un ton piqué.
— Peut-être pas de sa part, reprit Luizzi en commentant ces mots d'un sourire et d'un regard très significatifs.
Madame Dilois répondit par un regard et un sourire très railleurs, puis elle ajouta :
— Vous avez beaucoup causé, à ce que je vois, avec madame Barnet?
Quant à Charles, il ne comprit rien ; le jeu des physionomies lui fit voir seulement qu'il y avait une finesse dans ce qui venait d'être dit; mais cette finesse lui échappa, et il en devint plus morose. Madame Dilois le regarda en clignant des yeux, avec un air de pitié protectrice, et lui dit :
— Je crois, Charles, que vous avez plus envie de dormir que de parler affaires; retirez-vous, demain nous reparlerons du compte en question.
— Oui, Madame, répondit Charles en se levant avec soumission; et, prenant assez gauchement son chapeau, il salua avec tristesse : Bonsoir, dit-il, madame Dilois! Bonsoir, bonsoir. Monsieur, je vous salue.
Madame Dilois se leva pour éclairer Charles et le reconduire. Cela ne fut pas bien long, mais Luizzi entendit quelques mots échangés à voix btts.sc. Madame Dilois rentra, et Luizzi écouta encore; il n'entendit pas se fermer la porte de la rue.
Charles logeait-il dans la maison, ou bien s'y était-il caché?
LES MEMDlHIiS DU DIABLE
— Vous ne le ferez pas, je vous lejui\ ! s'écria Charles. (Page 56.)
Ce n'était pas un obstacle dont le baron eût à s'occuper ; 11 croyait avoir assez bien jugé madame Dilois pour être sûr que c'était une de ces femmes qui se chargent dos soins matériels de leurs aventures, qui savent écarter un importun, ouvrir une
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porte, faire faire des doubles clés; une de ces femmes, enfin, qui portent dans l'amour l'activité prévoyante et adroite de leur esprit.
Toutefois, quand Madame Dilois eut repris sa place, Luizzi se hâta de lui dire, du ton le plus pénétré qu'il put prendre :
— Je vous remercie d'avoir éloigné ce jeune homme.
— Et vous avez raison, car je crois qu'il eût été moins facile que moi dans la discussion du marché qui nous reste à faire.
Ces paroles de 31adame Dilois furent prononcées d'un ton si doucement railleur, avec des regards si doucement voilés, que Luizzi en fut presque troublé.
Il avait une théorie sur les femmes qui les lui représentait comme toujours prêtes à céder quand on savait les attaquer; il avait d'elles la plus mauvaise opinion possible quand il en parlait; mais il redevenait facilement timide et presque toujours gauche quand il leur parlait.
Son esprit avait soufflé sur ses belles illusions de jeune homme, mais son cœur avait gardé toute son émotion en présence d'une femme. Il sentit donc que la coquetterie de Madame Dilois prenait empire sur lui, il voulut le cacher pour en profiter, et il répondit :
— C'est peut-être moi, madame, que la présence de ce jeune homme eût rendu plus sévère sur les conditions de notre marché.
— Et pourquoi cela, monsieur?
— Oh! madame, reprit Luizzi d'assez bonne grâce, j'eusse été sévère pour bien des raisons. La première, c'est que peut-être devant lui je n'aurais pas osé vous dire : Faites comme il vous plaira, je ne veux que votre volonté ; c'est qu'il m'aurait fallu rester marchand devant lui... et puis...
— Et puis? dit madame Dilois.
— Et puis, quand la présence d'un liomme est irrilantc, quand sa vue peut vous donner des idées qui vous blessent, sans (ju'ou ait le droit d'être blessé; quand on lui envie ce qu'on payerait de
tous les sacrifices, on n'est pas très porté à être généreux, el il faut oublier cet homme pour être à l'aise avec ses propres sentiments.
Madame Dilois avait écouté avec une extrême attention : sans doute elle avait compris cette phrase entortillée, car elle fil semblant de ne pas la comprendre.
Ceci est d'une tactique très vulgaire, mais très immanqual)Io, tactique bonne pour les hommes et pour les femmes, et qui arrive toujours à faire dire beaucoup ;plus qu'on ne l'oserait. En conséquence, madame Dilois répondit :
— Vous avez raison, monsieur, Charles a un accueil peu aimable ; c'est pour cela que nous ne l'avons pas employé dans nos relations avec nos clients. C'est cependant un garçon fort honnête et fort entendu.
— Ce n'est pas à titre de client, madame, que M. Charles m'eût déplu.
Madame Dilois ne pût s empêcher de rire assez doucement, et, se tournant tout à fait vers Luizzi, elle dit comme si elle le déliait de répondre franchement :
— Et à quel titre vous déplaît-il?
— Vous ne le devinez pas?
— Vous voyez bien, monsieur le baron, que je neveux rien deviner, repartit madame Dilois avec un rire si franc de coquetterie, qu'il devait être ou bien hardi ou bien innocent.
— C'est me forcer à tout vous dire.
— C'est donc bien désobligeant à entendre?
— C'est difficile à faire comprendre.
— En ce cas, revenons au marché des laines, car j'ai l'mtelligence très rebelle.
— Si votre cœur n'a pas le même défaut, c'est tout ce que je demande.
— -Mon cœur, monsieur le baron! le'cœurn'a rien à faire avec jî qui nous occupe.
— Le vôtre, peut-être, mais le mien !
— Le vôtre ! Est-ce que vous le donnez par-dessus le marché dans la vente de vos laines? repartit la marchande avec cette expression amoureuse des yeux et de la voix qui, dans le Midi, est une nature qui s'applique à tout.
L'air dont madame Dilois dit cela était en même temps si naïvement railleur, que Luizzi en fut vivement troublé et piqué; mais il eut l'esprit de le cacher et répondit du même ton :
— Non, madame, quani je le livre, je veux qu'on me paye.
— Et de quel prix?
— Du prix ordinaire. Et il osa prendre tendrement les mains de madame Dilois, et il jeta un regard insolent sur le lit entr'ouvert.
— Et combien donnez-vous de terme? reprit-elle en se défendant mal.
— J'exige que ce soit au comptant.
— Je ne suis pas en fonds, et je raye cet article du marché.
— Mais moi je l'y maintiens : tout ou rien.
— Vous voulez que la bonne marchandise fasse passer la mauvaise? dit-elle d'un ton plein de malicieuse gaieté.
— Je ne suis pas si négociant, je donne la bonne pour rien, pourvu...
— Pourvu qu'on paye la mauvaise, reprit-elle, et d'un prix...
— Bien au-dessus de sa valeur, sans doute? repartit Luizzi d'un air galant.
— Ce n'est pas cela que je voulais dire, mais, en vérité, je ne puis accepter. Assez de folies, monsieur le baron. J'ai voulu faire de l'esprit avec vous, j'ai été prise au piège...
— Le piège le plus dangereux, c'- -st votre beauté.
— Taisez-vous, on peut nous Ciitendro. Si quelqu'un entrait, de quoi aurions-nous l'air, si près l'un de l'autre ?
— Nous causons de notre marché.
— En effet, il est si avancé !
— Signcz-le !
— Est-ce à une femme à commencer?
Le baron prit une plume, signa, et, se retournant vers madame Dilois qui était toute triomphante, et dont les yeux baissés semblaient dire qu'elle n'osait voir ce qu'elle allait permettre, il prit ses mains et lui dit :
— Et maintenant, je compte sur votre probité?
Madame Dilois devint toute rouge, et d'une voix pleine de coquetterie elle répondit :
— Prenez, monsieur le baron.
Elle lui tendit sa joue brune et cerise.
Luizzi resta assez stupéfait ; mais il prit le baiser offert.
— Ce n'est guère, dit-il doucement.
— Vrai? reprit madame Dilois d'un ton dégagé, comme quelqu'un qui vient de payer une grosse dette, il vous faudrait?...
— Un peu de bonheur.
— Comment l'entendez-vous?
— Quand un mari est absent... dit-il en regardant la chambre, comme pour s'y installer de l'œil.
-- Et quand une servante veille?
— On l'envoie dormir.
— Sans qu'elle ait vu sortir personne ?
— Vous avez raison, mais il est possible de rentrer dans la maison d'où l'on est sorti.
— Vous êtes fertile en expédients.
— Sont-ils impossibles !
— Comment donc ! mais il y a une petite poi'te près de la grande.
— Et elle peut s'ouvrir pour laisser entrer?
— Sans doute ; mais pour entrer il faut être dehors. Commençons par là.
— Nous finirons...
— Ah ! monsieur le baron, dit madame Dilois en jouant un sérieux embarras.
— Oui, oui, dit-il d'un air triomphant, cha^^ez-moi bien vite.
Madame Dilois. sourit en se mordant les lèvres. Elle ouvrit la porte et appela. La servante parut et éclaira Luizzi, qui échangea avec la belle marchande des signes d'intelligence.
Toute cette fin de conversation avait eu lieu sur les limites de plaisanterie et de coquinisme impossibles à poser pour un Parisien. Il faut être du Midi, il faut avoir l'habitude de ce langage et de cet air empreints d'amour qu'ont nos femmes, pour savoir que ce qui partout ailleurs est un aveu, n'est souvent parmi nous qu'un badinage.
Luizzi, ou tout autre, devait croire que madame Dilois était une de ces femmes à la fois intéressées et amoureuses, qui se distraient des affaires par le plaisir, mais qui, ne lui donnant que le temps perdu, sont obligées de le prendre vite. Elle lui plut ainsi ; il lui sut gré de n'avoir mis dans sa chute que le voile de la gaieté et non celui de l'hypocrisie, et il sortit en regardant combien madame Dilois était jolie et agaçante, combien cette chambre était coquette et blanche. C'était un sanctuaire de plaisir, sinon d'amour, et Luizzi était tout joyeux d'idées jeunes, sinon d'émotions amoureuses.
Quand il fut dans la rue, il entendit cadenasse:' et verrouiller la grosse porte; alors son imagination, peu satisfaite de sa facile victoire, se prit à désirer que c'eiit été le mari qui eût rempli cet office. De cette façon, se dit-il, c'eût été vraiment plaisant! Eh! ma foi, si c'est l'amant qui est chargé de ce soin, ce n'est pas moins original. Et, sur cette idée, le baron, traversant et relraversant la rue déserte avec ces larges enjambées de l'homme satisfait de lui-même, se laissa aller à rire tout haut.
Un petit rire moqueur, un rire frêle et ténu répondit au sien comme s'il avait été jeté dans son oreille. Le baron se retourna, regarda autour de lui, regarda en l'air : tout était silencieu.\.Cepcivdant ce rire le troubla; il semblait avoir trop directement repondu au sien pour qu'il n'eût pas une signification; mais d'où vonail-il? Lui'/zi ne put le découvrir.
Use rapprocha vivement de la petite porte, comme pour dire à ce rire impertinent : Voilà qui vu me venger de cette raillerie.
Mais la porte n'cHaif point oiivortc : ce n'était pas étonnant, il était iîortj depuis si peu de temps! mais la porte ne s'ouvrit point, il y avait déjà une demi-heuro qu'il était dans la rue, où le froid le gagnait !
L'impatience et la colère lo réchautïèrent bientôt: était-il dupe, ou bien un obstacle imprévu rctcnait-il madame Dilois? Cette supposition fut longtemps à se présenter à lui. Armand avait pour la repousser sa vanité naturelle d'homme, ses succès passés, son aventure avec la marquise, et surtout le ton de madame Dilois, ce que lui en avait dit madame Barnet et ce qu'il avait supposé de Charles. Il lui fallut encore assez longtemps pour croire que l'on s'était moqué de lui.
Mais enfin l'onglée le rendit moins vaniteux. On le laissait: à la porte, et peut-être M. Charles le guettait en riantderrière un rideau. Cette odieuse pensée torturait .irmand; car la question n'était déjà plus de posséder ou de ne pas posséder cette femme, mais d'avoir été ou de ne pas avoir été bafoué ; la question était d'être ou de ne pas être ridicule. Hamlet n'était point si agité. Cependant Luizzi n'osait pas encore se persuader qu'on .se fût joué de lui à ce point.
Une heure entière se passa dans ce combat de l'orgueil contre l'évidence. L'amour-propre est un animal qui a bien plus de têtes que l'hydre de Lerne, et auquel elles repoussent bien plus vite. Luizzi épuisa toutes les suppositions avant d'arriver à la conviction que madame Dilois s'était moquée de lui.
Cependant une bonne demi-heuro se passa encore, et alors commença une conviction qu'un accident inattendu vint compléter.
La porte s'ouvrit; le baron y courut et se trouva face à fa^-c avec le beau Charles, qui sortait.
Tous deux, après avoir reculé d'un pas, se regardèrent dans la nuit d'un regard si courroucé, qu'ils s'éclairèrent mutuellement.
— Vous voulez entrer bien tard, dit Charles.
— Pas plus tard que vous ne sortez.
— On VOUS attend ?
— Après vous, à ce qu'il paraît; mais je vous jure, mon cher monsieur, que vous n'avez rien à craindre.
— Que voulez-vous dire ?
— Que pour une fois par hasard on pouvait bien me laisser la première place.
— Oseriez- vous penser ?
— Ce que j'ose vous dire, que la maîtresse du logis est la maîtresse du...
— Vous ne le ferez pas, je vous le jure ! s'écria Charles en saisissant Luizzi au bras.
Le baron se dégagea avec un mouvement de colère indignée :
— Allons donc, monsieur, vous êtes fou ou enragé !
Le mépris avec lequel le baron prononça ces dernières paroles exaspéra Charles; il s'avança sur Luizzi.
— Savez-vous qui je suis ?
— Un manant qui défend une...
— Monsieur ! cria Charles, taisez-vous! savez-vous ce que valent les paroles que vous venez de prononcer?
— Aussi bien que vous ce que vaut une balle de laine.
— Mais je sais aussi ce que vaut une balle de plomb, et je vous l'apprendrai.
— Un duel ! oh non ! non, monsieur ; c'est assez d'avoir été dupe une fois.
— Prenez-y garde, je saurai bien vous y forcer.
— Vous essayerez.
— Plus tôt que vous ne pensez... Demain au matin je serai chez vous.
— Comme il vous plaira.
Charles s'éloigna rapidement. A peine avait-il disparu, q\ie la porte s'cntr'ouvrit et que la voix tremblante de madame Dilois se fit entendre :
Il raconta tout à Barnet. (Page 61.)
— Entrez, entrez, dit-elle tout bas au baron. Luizzi eut bonne envie de refuser.
— De grâce, entrez, dit madame Dilois.
Charles était déjà loin. Le baron entra. Madame Dilois le saisit
8' LivR.
par la main : la pauvre femme tremblait. Elle conduisit Luizzi par un escalier dérobé jusque chez elle. Le calme presque virginal de cette chambre avait disparu, le lit était foulé, une lampe de nuit veillait seule.
A sa clarté tremblante, Luizzi vit que le déshabillé de madame Dilois était plus complet encore que lorsqu'il l'avait quittée ; elle avait seulement un peignoir de nuit, et elle était descendue les pieds nus.
— Ah! monsieur, s'écria-t-elle , que vous ai--je fait pour a'ouloir me perdre?
— Vous perdre! dit Luizzi en ricanant, je n'y vois pas de danger et en tout cas il n'y a pas de ma faute.
Luizzi était exaspéré ; il avait tellement compté sur un triomphe complet qu'il était humilié vis-à-vis de lui-même au plus haut degré. En outre, il était gelé, il se sentait ridicule, il fut sans pitié.
— Quoi ! toute cette plaisanterie, tout ce que nous avons dit, vous l'avez pris au sérieux !
— Comment, au sérieux ! mais il me semble que tout autre à ma place en eût fait autant?
— Tout autre ! mais pour qui me prenez-vous donc?
— Pour une fort jolie femme qui aime à se laisser aimer.
— Vous croyez réellement que je vous attendais?
— Oui, vraiment, je croyais que vous m'attendiez.
— Quelle opinion avez-vous donc des femmes?
— Ma foi, madame, une meilleure qu'elles ne méritent, car je croyais que vous m'attendiez seule.
— Quoi ! vous supposez que Charles...
— Allons, allons, madame : c'est assez d'une plaisanterie, comme vous dites ; être dupe deux fois dans une nuit c'est trop.
— Oh ! ne parlez pas ainsi, monsieur, et pardonnez-moi. J'ai été trop loin dans une folie de paroles à laquelle je croyais que vous n'attachiez pas la moindre importance.
Elle s'arrêta, et, haussant les épaules avec une tristesse impatiente, elle ajotita :
— Quoi ! monsieur, un homme que je ne connaissais pas, que je
rencontrais pour la première fois! et vous avez pu penser... Non, non, c'est impossible...
— C'est tellemement possible que je le pense encore.
— Et que vous le direz peut-être, n'est-ce pas? comme vous en avez menacé Charles?
— Empêchez ce monsieur de m'y forcer, car assurément je ne me battrai pas avec lui sans en dire la raison à qui voudra l'entendre.
— Et si j'ai assez de pouvoir sur lut pour l'arrêter, que ferez vous?
— Oh ! madame, ceci est une autre affaire ; je ne comprends la discrétion que pour les secrets, et je ne sache pas qu'il y en ait encore entre nous.
— Et il n'y en aura pas, je vous le jure.
— Comme il vous plaira, madame; gardons chacun notre liberté,'
— Mais je suis mariée, monsieur!
Luizzi était furieux, il répondit brutalement :
— Et vous avez des enfants, une très jolie fille, entre autres.
— Ah ! je vous comprends, maintenant. Oui, vous me méprisiez assez, quand vous êtes venu ici, pour oser tout espérer.
— Il me semble qu^ 'e n'avais pas besoin de cette présomption et que vous avez fait touL "^e qu'il fallait pour me l'inspirer.
— Et voilà ce que je ne comprends plus. Vous êtes d'un monde, monsieur, où les paroles ont, à ce que je vois, un sens plus réel que dans le nôtre.
— Je suis d'un monde, madame, où l'on ne fait pas de la coquetterie un moyen de commerce.
— Oh ! monsieur, s'il en est ainsi, voilà votre marché ; vous pouvez le déchirer.
Madame Dilois tendit le papier à Luizzi en se détournant pour cacher ses larmes. Le baron était implacable, il répliqua :
— En vérité, madame, j'aimerais mieux l'achever, et alors je vous jure que le silence le plus profond...
Madame Dilois flt un geste d'horreur.
— Alors, reprit Luizzi, permettez-moi de me retirer.
Elle prit une bougie, elle l'alluma; le baron vit combien la
pauvre femme était pâle et défaite ; elle lui fit signe de la suivre après s'être silencieusement enveloppée d'un chàle. Luizzi fut cruellement piqué d'être si froidement et si nettement éconduit.
— Réfléchissez-y bien.
— Mon parti est pris.
— Je suis vindicatif.
— Et moi, je serai innocente, monsieur le baron.
— Adieu donc, madame.
— Adieu, monsieur.
Et, sans autres paroles, elle le reconduisit hors de chez elle, et il regagna son hôtel. Il se coucha fort agité, surtout fort inquiet de ce qu'il ferait. Enfin, il s'endormit, pour ne s'éveiller que fort tard. Dès qu'il eut appelé quelqu'un, il demanda si personne n'était venu le demander.
— Personne.
— Ah! pensa-t-il, le monsieur Charles se sera ravisé, ou bien sa belle maîtresse l'aura ravisé.
Luizzi se leva, déjeuna, en cherchant un moyen de raconter ce qui lui était arrivé. Il n'eut pas un moment le remords de ce qu'il allait faire.
Lorsque l'indiscrétion des hommes ne; .rdonne pas aux femmes le bonheur qu'elles leur donnent, jugez oi elle pardonnera le bonheur qu'ils supposent qu'on a donné à un autre.
Mais une confidence à faire n'est pas une chose si aisée qu'on le pense. Il faut y être provoqué, sous peine de ressembler à un parleur manant et grossier.
Luizzi ne savait trop à qui s'adresser, lorsque le domestique annonça M. Barnet.
— C'est le ciel qui me l'envoie, dit Luizzi enpensantque M. Bar- ^ net devait être le digne pendant de sa femme.
C'était un gros homme réjoui, à l'air fin et spirituel, aux manières avenantes.
— Vous m'avez fait l'honneur de passer chez moi, monsieur le baron, et ma femme m'a dit que vous aviez désiré avoir des renseignements sur la fortune du marquis do Val.
— C'est vrai... c'est vrai... dit Luizzi. Mais ceux que madame Barnel m'a donnés me suffisent; d'ailleurs je n'ai plus les mômes pi'ojets, et je voudrais savoir maintenant...
— Où en est la fortune des Dilois? Ma femme m'a tout dit. Bonne et excellente maison, monsieur le baron, dirigée par une honnête et bonne femme!
— Diable ! vous en répondez bien vite!
— C'est la probité en personne.
— Je ne dis pas non, mais est-ce la sagesse en personne?
— J'en jurerais sur ma tête.
— Tant mieux pour votre femme, dit Luizzi en riant. Puis il se reprit et ajouta : Pardonnez-moi, j'ai moins que vous confiance en la vertu des femmes ; vous ne les voyez guère que le jour de la signature du contrat, et ce jour-là, tout est amour, adoration et serment de fidélité ; mais plus tard...
— Auriez vous quelque raison de croire que madame Dilois?...
— Je vous le donne à juger.
Et là-dessus il raconta tout à Barnet, en riant et en se faisant assez ridicule pour avoir l'air de se sacrifier : infâme adresse qui met le sang de la victime sur les mains du bourreau, comme si c'était celui-ci qui fût blessé! Luizzi racorrta, disons nous, son aventure de la nuit.
— Je ne l'aurais jamais cru, s'écriait Barnet, jamais, jamais. Quoi! Charles?
— Oui, Charles, pendant que je montais la garde...
— Et vous êtes rentré?...
— Oh ! pour rien, je vous jure; c'est déjà assez désobligeant de succéder à un mari, pour être peu tenté par la place qu'à occupée d'abord un amant.
— Un amant ! madame Dilois, un amant ! répétait le notaire avec stupéfaction,
Luizzi était enchanté de ce qu'il venait de faire, et il ajouta en se dandinant dans son fauteuil :
— Ah ! mon Dieu ! mon cher, depuis trois jours que je suis à
Toulouse, j'en ai appris plus que vous ne pensez sur les femmes irréprochaljles.
— Qui l'aurait dit? s'écriait Barnet, ce petit Charles! Ah! mon Dieu! mon Dieu! les femmes!
— Il me semble que celle-là avait commencé de manière à faire deviner ce qu'elle serait.
— Vous avez raison : bon chien chasse de race, et elle est née, dit-on, d'une mère... Mais cela est un secret de notaire, c'est sacré.
— Ah! oui, vous avez des secrets de notaire assez curieux, et particulièrement un sur madame du Val?
— Oui, oui, mais personne au monde ne le saura. Pauvre femme ! En voici une, par exemple, qui a supporté sa vie avec une vertu et un courage!.,.
Luizzi ricana, mais il se tut. Il avait trop degentilhommerie dans le cœur pour jeter la réputatioYi de la marquise du Val à un bourgeois comme Barnet; si celui-ci eût été seulement un petit vicomte, Armand l'eût bien vite désabusé de sa bonne opinion. D'ailleurs, il * se Souvint qu'il devait, le soir, rencontrer la marquise, et, satisfait de sa première confidence, il se borna à prier M. Barnet de vendre ses laines à une autre maison de Toulouse.
Le notaire, de son côté, était venu pour parler de la vente d'une coupe de bois et proposer au baron de conclure l'atïaire avec un certain M. Buré.
— Est-il marié? dit Luizzi avec cotte fatuité qui fait une insulte ae la plus légère question,
— Oui, et a une femme dont je répondrais... Mais, ma foi, monsieur le baron, je ne sais plus que penser et dire des femmes... Celle-ci passe pour la ver u la plus pure.
— Nous verrons, reprit Luizzi, et il renvoya M. Barnet.
Le soir venu, Armand alla dans la soirée où il savait trouver la marquise. Elle devint si pâle en l'apercevant, qu'elle lui fit pitié. Il s'approcha d'elle; ils se retirèrent dans un coin du salon, et c'est à peine si elle put lui répondre. Luizzi crut remarquer ([u'oii les observait.
— Refuserez-Yous de m'entendre? lui dil-il.
LES MEMOinES DU DIABLE 63
— Non. car j'ai une gi'ùce à vous demander.
— Je ne serai pas cruul.
— Je sais l'aventure ([ui vous est arrivée avec Sophie.
— Qui, Sophie?
— Madame Dilois.
— Madame Dilois !
— Oh! je vous en supplie, au nom du ciel, n en parlez à personne!
— En vérité, ce n'est pas de madame Dilois que j'ai à m'occuper à vos côtés, et n'ai-je pas quelques droits de m'étonner de vos refus à me recevoir après ?
Une rougeur pourpre remplaça la pâleur de madame du Val.
— Armand, lui dit-elle, je mourrai bientôt... je l'espère... oh ! oui, je l'espère... Alors, vous saurez tout.
Lucy avait un air si pénétré de cette affreuse espérance, qu elle toucha Luizzi. Elle continua :
— Ne me revoyez jamais !
— Cependant...
— A genoux, c'est à genoux que je vous le uemande.
Et cet égarement que Luizzi avait déjà vu dans le regai'd de la marquise semblait prêt à éclater encore. Il répondit :
— Eh bien ! je vous le promets.
— Promettez-moi aussi, reprit-elle avec plus de calme, de ne parler jamais de madame Dilois.
Luizzi se crut assez fort pour arrêter la confidence faite à Barnet, et il le promit de même. Un moment après, Lucy se retira au milieu des saluts profonds de tous les hommes. A la porte du salon oli ils se pressaient, ils lui ouvrirent un passage comme à une noble et sainte personne à qui l'on ne pouvait trop montrer combien on avait de respect pour elle. Luizzi demeura tout pensif. Quelques jeunes gens causaient à côté de lui, tout bas et riant beaucoup de ce qu'ils disaient.
En ce moment, la maîtresse de la maison s'approcha du baron et l'appela par son nom.
— Eh pardieux! dit l'un de ses voisins, voici le héros de 1 aventure Dilois.
Luizzi ne douta plus que ce qu'il avait dit à Barnet ne fût déjà le sujet de toutes les conversations, et, par un sentiment tout nouveau, il éprouva un vif remords de ce qu'il avait fait ; puis il se mit à écouter ce qui se disait près de lui, en feignant d'être très attentif à toute autre chose.
— Ma foi! il a été bien niais, disait l'un, et, à sa place, je n'en serais pas sorti sans avoir prouvé à la petite femme qu'on ne se moque pas ainsi d'un honnête homme.
— Ce Charles me parait le plus heureux de tous, car la petite marchande est ravissante.
Et la conversation demeura sur ce ton assez longtemps pour que Luizzi se persuadât qu'il avait été un maladroit et que le remords qu'il avait eu était ridicule. Par un enchaînement assez naturel de pensées, il arriva de son aventure de madame Dilois à celle.de Lucy, et se dit encore qu'il avait été joué cette fois par une hypocrisie impudente, comme il l'avait été par une agacerie éhontée. Il en était là de ses réflexions, lorsque l'on se mit à parler de la marquise, et le concert d'éloges qui lui fut prodigué, changeant encore le cours des idées de Luizzi, le plongea dans une anxiété insupportable.
Il résolut de la faire cesser, et se retira avec la pensée d'éclaircir ce premier mystère, grâce à son infernal confident.
Luizzi comptait être seul, mais un homme l'attendait chez lui. Gel homme était M. Buré, un très riche maître de forges des environs de Toulouse, celui dont Barnet avait parlé au baron. M. Buré éliiit un homme âgé; mais il portait en lui les signes d'une santé ferme et calme, maintenue par une vie sobre et occupée. L'affaire dont il entretint Luizzi, la manière dont il la préscMita, donnèrent au baron une haute idée de la capacité de cet homme. Il écouta avec faveur la proposition que M. Buré lui fit de s'associer à une grande entreprise, et consentit à l'accompagner à sa forge pour la visiter. Luizzi n'était pas fâché, d'ailleurs, de ces quelques jours d'absence, afin de prendre parti avec lui-iiirnic et de sortir un miiinoiil de ce tourl)illon de mystèrosqui lonveloppait. Ilcoinmen- (;ait à comprendre, malgré lui, tiu'il devait y avoir des causes très extraordinaires à ce qui s'était passé.
LES MfiMOmES DU DIABLE
Une femme monta lestement dans le coupé. (Page 69.)
II n'avait encore rencontré ni de tels caractères, ni de telles aventures, et il voulut se donner le loisir d'y réfléchir.
Lorsque M. Buré et Luizzi se séparèrent, il était déjà assez tard pour que Luizzi n'eût plus le temps d'avoir l'explication qu'il vou-
9* LivR. Q
lait demander à son diabolique ami; d'ailleurs il lui fallait partir presque sur-le-champ. Deux heures après, il roulait en chaise de poste, et, vers le milieu du jour, il entrait dans la forge de M. Buré. Sans lui laisser un moment de repos, et après un déjeuner pris à la hâte, M. Buré conduisit le baron dans son établissement et ne le ramena à sa maison d'habitation qu'à trois heures, au moment du dîner.
Toute la famille était assemblée. Luizzi regarda madame Buré : c'était une femme charmante, gracieuse, avenante et pleine d'une douce sérénité. Son père et sa mère, le père et la mère de M. Buré étaient là, et deux jeunes filles de quinze et de seize ans se tenaient près de leur mère, douces fleurs qui s'ouvraient timidement à une vie pure et sainte, n'ayant aucune idée du mal ; car, dans cette famille, personne ne pouvait la leur donner.
On attendait quelqu'un, c'était le frère de madame Buré; il avait été capitaine sous l'empire et gardait une haine profonde à toutes qui se rattachait au retour des Bourbons.
A ce titre, le baron de Luizzi devait lui déplaire. Cependant, le capitaine l'accueillit avec une franchise pleine de bonhomie. Le dîner se passa à deviser simplement d'affaires. Après le dîner, M. Buré et son beau-frère retournèrent à leurs occupations, et Armand resta seul avec madame Buré, les vieux parents et les jeunes filles.
Chacun se livrait, de son côté, à de petits travaux ou à de graves lectures et Armand, qui s'était emparé d'un journal, put voir avec quel soin de fille et de mère madame Buré s'occupait de tous ceux qui l'entouraient. C'était une prévenance et une protection si empressées, que Luizzi en fut ravi, et que, facile à se laisser aller à toutes ses impressions, il pensa qu'il avait devant lui le modèle d'une vie parfaitement heureuse.
Madame Buré, surtout, hii semblait une douce et ravissante réalisation de la femme à qui toiit(^s les affections abondent au cœur pour le remplir d'amour et le répandre ensuite autour d'elle, comme la large coupe de nos fontaines où l'eau monte sans cesse par des conduits cachés, pour en redescendre en nappes fraîches et pures. Luizzi se sentit heureux de ce spec-
laclc, et, quand le soir fut venu, il so retirâ le cœur content. Cette journée avait si bien contrasté pour lui avec celles qui venaient de s'écouler, qu'il se plaisait à en rechercher les moindres circonstances. Quelle femme que cette madame Buré! se disait-il : quelle exquise beauté! (|uelle gracieuse simplicité! Certes, jamais, personne ne pensera à troubler une âme si calme, une vie si sereine; tandis que la marquise et madame Dilois...
Comme il achevait mentalement ces noms, il se souvint de sa résolution d'apprendre le secret de leur conduite. Il balança longtemps; car, par un secret avertissement, il lui semblait qu'il allait gâter la bonne émotion qu'il avait éprouvée. Mais ce qui eût dû retenir sa curiosité fut ce qui le détermina à la satisfaire. Aurais-je l'air, se dit-il, de trembler devant le Diable? et, lorsque je suis résolu à connaître la vie humaine dans ses secrets les plus ténébreux, reculerais-je quand il s'agit d'apprendre sans doute l'histoire très vulgaire de deux femmes perdues ?
Sur cette raison, il se leva fièrement, et, s'étant enfermé, il fit retentir la magique sonnette.
Le Diable parut devant lui. 11 avait le costume d'un élégant en visite, de ceux qui sentent bon, qui ne voient qu'à travers un lorgnon, qui parlent avec une parole baillée, comme des carpes qui happent un moucheron à la surface de l'eau.
11 paraissait ennuyé, et il lorgna Luizzi avec un petit ricanement que celui-ci reconnut aussitôt.
— Eh bien ! lui dit-il, que veux-tu de moi?
— Je veux savoir l'histoire de madame du Val et celle de madame Dilois.
— C'est bien long !
— Nous avons le temps.
— Et à quoi cela te mènera-t-il?
— A connaître les femmes !
— A savoir le secret de deux femmes, voilà tout. Vous êtes fous, vous autres hommes. Vous vous figurez que toute une vie est dans une aventure. La vertu des femmes, monsieur le baron, est une chose de circonstance. Un hasard peut la faire chanceler et la laisser choir, sans qu'il y ait de leur faute.
— Il me semble que la conduite de madame du Val peut me donner lieu de penser...
— Que c'est une impudende débauchée, n'est-ce pas?
— Eh bien ! oui. Se donner en une heure à un homme...
— Qu'elle connaissait depuis longtemps et qui l'avait aimée. Et si elle s'était donnée au premier venu?
— C'est le fait d'une fille publique !
— Pas tout à fait,
— D'une folle !
— Point du tout. Écoute-moi bien : je t'ai trouvé dans l'ébahissement sur l'air de vertu qu'on respire ici; eh bien! je veux te raconter une petite anecdote qui te prouvera que votre manière de juger les femmes est stupide, même dans les idées de votre morale humaine.
— Il s'agit de madame Bure?
— Oui.
— Ce doit être une honnête femme ?
— Tu en jugeras.
— Aurait-elle commis quelque faute?
— Je ne sais pas, moi ; mais je crois que madame Dilois en a fait une en ne te cédant pas.
— Pour toi, démon?
— Point du tout : pour elle.
— Je voudrais bien savoir comment.
— Je vais te dire l'histoire de madame Buré.
— A propos de madame Dilois?
— C'est ma manière. Le bon moyen déjuger les gens, c'est de les regarder dans les autres. Si tu te fais homme politique, regarde comment tu as jugé le souverain que tu as aimé, et tu seras juste pour celui que tu hais, et vice versa. Si tu prends femme, rappelletoi ce que tu as supposé sur le compte des femmes de tes amis, et tu ne t'étonneras pas si la tienne te trompe; si tu t'achètes une maîtresse, souviens-toi combien en ont payé pour toi, et persuadetoi que tu entretiens la tienne pour les autres; n'aie pas surtout la Botte manie de te croire une exception : tout homme est né pour mentir à son père, être cocu, et se voir trompé par ses enfants.
Ceux qui échappent à la destinée commune sont assez rares pour que tu n'en connaisses pas un.
— Madame Buré a donc trompé son mari ?
— Qu'appelles-tu tromper? elle lui a rendu un service immense.
— En le faisant cocu?
— Je parie que tout à l'heure ce sera ton avis.
— J'en doute.
— Il est vrai que nul être vivant ne pourrait te le persuader. L'aventure qui est arrivée à madame Buré est un secret entre elle et le tombeau, et personne au monde ne pourrait te la raconter, si ce n'est elle ou moi. C'est un petit drame à deux acteurs; car, humainement parlant, je ne compte pas dans la liste des personnages quoique, à vrai dire, je me mêle toujours un peu au dénouement de ces sortes de pièces.
— Parle, je t'écoute, répondit Luizzi.
Troisième nuit : La nuit en diligence.
Et le Diable commença ainsi :
C'était en 1819, dans la cour des messageries de Toulouse, le 15 février, à six heures du soir; la nuit était close, une foule de voyageurs attendaient l'heure de partir.
Le conducteur arrive armé de sa liste et d'une lanterne, et appelle madame Buré. A ce nom, une femme s'avance et monte lestement dans le coupé d'une diligence qui partait pour Castres. Voilà qui est bien.
Toutefois, en montant, elle laissa voir à un grand beau jeune
liomme qui la suivait une jambe d'une élégance parfaite; puis elle se retourna pour recevoir un petit paquet que lui tendait le conducteur, et montra ainsi au jeune homme son visage potelé et rose, son sourire agaçant et ses dents d'une pureté admirable. C'est là que commença le malheur.
D'un même geste le jeune homme ôta sa casquette de sa tête, son cigare de sa bouche, et le jeta par terre. Il demanda avec une politesse exquise à madame Buré si on lui avait remis tout ce qui lui appartenait, et, sur sa réponse affirmative, il prit place à côté d'elle et l'examina à la lueur des lanternes, comme pour s'assurer qu'on pouvait tenter en toute sécurité une pareille conquête.
En effet, la nuit était parfaitement noire et, une fois en route, il eût été impossible au beau jeune homme de juger de sa compagne de voyage. Comme c'était un officier d'artillerie très fort sur les principes de la tactique, probablement il n'eût pas fait un pas en avant s'il n'eût reconnu d'avance le terrain où il devait diriger ses batteries, et nul doute que la crainte de tomber dans une vieille femme ne l'eût sans cela rendu très circonspect. Mais il avait vu de madame Buré qu'elle était jeune, qu'elle était jolie et qu'elle n'avait point l'air farouche.
Aussi, dès que la voiture eut dépassé le faubourg et qu'elle roula sur la route isolée de Puylaurens, il commença à se rapprocher de sa voisine.
D'abord elle n'était pas assez couverte, et il jeta par terre son beau manteau neuf pour lui envelopper les pieds; puis il l'interrogea, et ne s'aperçut point que c'était lui qui répondait aux questions de madame Buré.
En effet, ils n'avaient pas fait une lieue, qu'il arait dit qu'il s'appelait Ernest de Labitte, qu'il était en garnison à Toulouse, et qu'il comptait quitter bientôt cette ville pour aller dans le Nord. L'affaire qui l'appelait à Castres pouvait tout au plus le retenir une heure, et il devait revenir à Toulouse par la voiture de retour.
Toutes ces circonstances bien constatées, madame Buré, qui s'était d'abord montrée assez réservée, reçut les soins de l'officier avec un peu plus de négligence qu'elle n'en avait eu jusqu'alors,
LES MKMOITvES DU DIABLE 71
c'est-à-dire qu'elle les surveilla un peu moins. Le froid est un niorveilloux auxiliaire en ces sortes d'affaires : Ernest de Labillo en profita assez simplement.
— Mon Dieu ! madame, vous ne devez pasôtrc habituée à voyager seule ; il est impossible de se mettre en route avec plus d'imprudence. Vous n'avez rien pour vous envelopper le cou. J'ai là quelques mouchoirs de soie que mon domestique a dû mettre dans les poches de la voiture, permettez que je vous en offre un.
— En vérité, monsieur, on n'est pas plus galant.
— Vous vous trompez, madame. Je fais peu de cas de cette galanterie qui met un honnête homme auxordres.de la première femme qu'il rencontre.
— Vos manières envers moi prouvent le contraire.
— Elles vous prouvent tout au plus que, lorsque je trouve une femme aussi parfaitement gracieuse et charmante que vous l'êtes, je tâche de lui montrer que je comprends tout ce qu'elle mérite d'hommages.
— Oh! dit madame Bure en riant, si vous n'êtes pas galant, du moins êtes-vous très flatteur.
— Flatteur! moi? Vous savez bien le contraire, madame. D'autres vous ont dit sans doute combien vous êtes jolie ; ils vous l'ont dit assez souvent pour que vous n'en puissiez douter. Je ne suis donc pas plus flatteur que galant.
Madame Buré fut assez embarrassée de l'aisance avec laquelle cet inconnu lui faisait en face de si grossiers compliments, et elle ne répondit pas. Ernest attendit un moment, puis reprit :
— Mes paroles vous auraient-elles blessée, madame, et ma rude franchise serait-elle sortie des bornes du respect?
— Je ne puis le dire, et cependant je vous serai obligée de changer de langage.
—Madame, l'admiration pour la beauté est aussi involontaire que la beauté elle-même, et lorsqu'elle nous emporte...
— On ne sait plus ce qu'on dit, n'est-ce pas, monsieur?
— Je vous demande pardon : on sait parfaitement ce qu'on dit,
et, pour vous le prouver, j'ajouterai que je commence à soupçonner que vous n'êtes pas moins spirituelle que jolie.
— Ah ! répliqua madame Buré d'un ton sec, monsieur me fait l'honneur de soupçonner cela?
— Prenez garde de vous fâcher, ou j'en douterai.
— Vous conviendrez tout au moins que je suis bien bonne de vous écouter.
— Je vous prierai de remarquer que vous ne pouvez pas faire autrement.
— De façon que vous ne m'en savez aucun gré?
— Je vous sais gré d'être là.
Il s'arrêta un moment, puis reprit d'un ton exalté :
— Je vous sais gré d'être là, comme je sais gré à un beau jour de luire sur ma tête, à un air parfumé de courir autour de moi, à une nuit pure de m'enivrer de son silence ; comme je sais gré à tout ce qui m'est étranger de me paraître sous un aspect heureux et céleste.
Tout le commencement de cette conversation avait été jeté d'un coin à l'autre du coupé avec l'intonation railleuse de gens qui font ou veulent faire de l'esprit; mais Ernest prononça cette dernière phrase avec un si singulier enthousiasme, qu'il déplut à madame Buré.
Un mouvement involontaire rapprocha Ernest de sa voisine; mais elle ne jugea pas à propos de laisser l'entretien s'engager sur ce terrain, et, voulant le ramener à la familiarité ironique par laquelle il avait commencé, elle répliqua sans bouger de son coin et avec un accent de trivialité qu'elle crut nécessaire pour arrêter la poésie de M. Ernest :
— Je suis en vérité trop heureuse de partager votre reconnaissance avec le soleil et la lune.
La phrase ne manqua pas son effet. Ernest se rejeta dans son coin, et, aprè^ un moment de silence pondant lequel il se mordit les lèvres, il dit d'un ton assez peu gracieux à madame Buré :
— .Madame, la fumée du tabac vous déphiit-ello?
La (piostion était si saugrenue que madame Buré se retourna pour regarder Ernest, quoiqu'elle ne pût pas le voir.
— Ah! madame, s'ccria Ernest. (Page 7) )
- Je ne crois pas, reprit-elle froidement, qu'il soit d'usage de fumer dans une voiture publique.
Ernest en fut pour sa sotte demande, et le silence recommença. L'action avait si vivement débuté, qu'Ernest était très contrarié de
10« LivR.
la voir cesser SI soudainement; il cherchait tous les moyens possibles de renouer la conversation et n'en trouvait aucun. J'ai été un niais, se disait-il ; je me suis laissé aller à parler à cette femme avec le sentiment de bonheur que sa rencontre m'avait inspiré, car on n'est pas plus jolie ; elle m'a répondu par une plate plaisanterie, et maintenant elle joue la dignité. C'est ma faute à moi, qui fais de la poésie à propos de tout; si j'avais continué à la traiter cavalièrement, nous serions les meilleurs amis du monde. C'est quelque petite marchande de Castres, qui n'est si soignée de sa personne que parce qu'elle en profite. 11 faut lui montrer que je ne suis pas un nigaud.
Dès qu'Ernest eut pris cette résolution, il jugea à propos de l'exécuter, et, se laissant glisser doucement sur le coussin, il s'approcha de madame Buré jusqu'à ce qu'il rencontrât ses genoux. Elle se retira vivement ;
— Oh! monsieur! dit-elle.
Qu'il y avait de choses dans ces deux mots ! que l'intonation triste et digne dont ils furent prononcés renfermait de reproches pour Ernest et de chagrin pour cette femme d'être ainsi traitée! Cependant cette simple défense montrait aussi que madame Buré ne croyait pas en avoir besoin d'autre vis-à-vis d'un homme qui paraissait distingué. Ernest, honteux et désolé, reprit sa place en silence : il eût voulu parler, et, malgré l'obscurité, il regardait madame Buré d'un air de repentir, comme si elle eût pu le voir. En ce moment, il s'aperçut qu'elle faisait quelques légers mouvements; mais il n'osa lui faire de questions, et se trouva trop de torts pour oser s'excuser.
Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent au premier relais. Tous les voyageurs des autres compartiments de la voiture descendirent. Madame Buré resta seule immobile; elle paraissait dormir. Ernest n'osa pas remuer. Tout à coup le conducteur de la voiture introduisit sa lanterne par la portière pour prendr-e quelque chose dnns une des poches, et Ernest put voir ce qui avait occasionné les muuvements de sa voisine : elle avait doucement dégagé ses pieds du manteau qui les enveloppait et l'avait repoussé jusqu'auprès d'Ernest. Le mouchoir de soie qu'il lui avait offert et dont elle avait
entouré son cou était déposé à côté d'elle. Ernest en fut cruellement surpris. Dans cotte liaison d'une heure, c'était comme une rupture, c'était comme des gages de confiance rendus. Ernest fut sur le point de s'écrier ; mais madame Duré dormait, et il n'avait pas le droit de s'excuser au prix de son sommeil. Il demeura immobile à la regarder jusqu'à ce que la voilure partît. Dès qu'elle fut en marche, Ernest ramassa doucement son manteau et, pli à pli, il le posa si légèrement sur les pieds de madame Buré qu'elle avait bien le droit de ne pas paraître s'en apercevoir. La lune se levait à ce moment et jetait un peu de clarté dans la voiture. Ernest se replaça aussi loin qu'il le put de madame Buré; puis, voyant le mouchoir de soie resté sur le coussin, il essaya aussi de le remettre autour du cou de la dormeuse; il n'y put parvenir, et, craignant de l'éveiller, il reprit sa place. Comme il se désespérait dans son coin d'avoir forcé cette charmante femme à souffrir du froid, il vit la main de madame Buré qui cherchait sur le coussin. Il y posa doucement le mouchoir ; elle le rencontra, le prit et s'en enveloppa sans rien dire.
— Ah ! madame, s'écria Ernest avec une véritable émotion, vous êtes un ange !
Madame Buré montra qu'elle n'avait point dormi, et, achevant d'arranger tout à fait le manteau sur ses pieds, elle répondit avef un ton de reproche charmant :
— Mais pourquoi donc traiter comme une aventurière une femme quo vous ne connaissez pas?
Ernest ne répondit pas. Trop de sentiments étranges s'agitaient en lui. Il n'osait exprimer ce qu'il éprouvait, tant cela pouvait paraître extravagant et par conséquent injurieux pour madame Buré ! Il faut remarquer que, comme ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, l'expression des traits ne pouvait rien dire de ce qu'ils sentaient, et qu'il fallait, pour ainsi dire, tout parler. Enfin, Ernest reprit avec une sorte de gaieté en colère :
— Tenez, madame, je me disais tout à l'heure, à part moi, que j'étais un maladroit, et je vois que je n'ai été qu'un brutal ; et maintenant, si je n'ose vous dire tout ce qui me passe par la tète, c'est de peur de vous fâcher encore.
— C'est donc bien étrange ?
— Oui, vraiment.
Il s'arrêta et reprit tout à coup :
— En vérité, je crois que je suis amoureux de vous.
Madame Buré se mit à rire aux éclats. "Ernest lui répondit avec une bonhomie pleine de tendresse :
— Eh bien ! j'aime mieux cela. Moquez-vous de moi, persuadezmoi que je suis ridicule, ce sera plus raisonnable. Mais tenez, là, tout à l'heure, quand j'ai vu mon pauvre manteau et mon pauvre mouchoir que vous aviez repoussés!... c'est bien niais de l'avoir senti et bien niais de vous le dire, mais cela m'a fait de la peine, une peine sincère, je vous le jure. J'étais humilié, mais j'étais encore plus malheureux.
Il y avait dans la voix d'Ernest une émotion qui voulait rire et qui n'attestait que le trouble sincère du cœur. Quant à madame Buré, elle ne riait plus, elle répliqua doucement :
— Vous avez le cœur bien jeune.
— Et je vous remercie de me l'avoir fait sentir. Voul-ez-vous que je vous raconte mes pensées d'il y a une heure et mes pensées d'à présent?
— Mais je ne sais pas...
— Oh ! vous avez trop de supériorité dans l'esprit et dans le cœur pour vous offenser de ce que je puis vous dire. D'ailleurs, je n'accuserai que moi.
— Eh bien ! donc, que pensiez-vous il y a une heure?
— Je pensais... Vous comprenez bien que je ne le pense plus... Je pensais que vous étiez une femme qui n'aviez de compte à rendre de votre conduite qu'à vous-même ; une de ces femmes qui donnent un peu au hasard... au caprice... à l'occasion... à un moment d'imagination... qui donnent...
— En voilà assez, dit madame Buré d'un ton où il y avait autant de tristesse que de mécontcnlemenl, et c'est dans la catégorie de ces femmes que votre bonne opinion de moi m'avait placée?
— Oh ! ne le croyez pas, madame. Du moment que je vous ai vue, vous m'avez séduit. A quelque titre que ce soit, j'ai désiré Sur-lo-champ vous Iaiss(<r un l>on souvenir de l'huinnio (juo vous
avez rencontré par hasard sur la route de Castres. Je dirai inc'me que ce premier sentiment était presque indépendant de votre beauté et de votre jeunesse. Vous auriez eu soixante ans que je Yous aurais entourée de soins comme ma mère; mais il s'est trouvé que vous étiez si jolie que j'ai combattu cette première impression, je vous ai descendue de cet autel improvisé et j'ai espéré, pour oser tenter de vous plaire, que vous étiez moins parfaite que vous ne le paraissiez. Je l'ai essayé, mais votre charme m'a de nouveau dominé malgré moi et, si vous étiez juste, vous vous rappelleriez qu'au moment où vous avez prétendu que je vous comparais au soleil et à la lune, je vous disais du fond du cœur que votre présence m'avait souri comme un beau jour, comme une belle nuit. Que sais-je? Je parlais avec mon cœur, vous m'avez répondu avec votre esprit, j'ai été blessé ; je me suis senti furieux contre moi de m'ètre laissé prendre à votre grâce et je viens de vous punir par une grossièreté de la folie de mon cœur. Voyez comme je suis franc! je vous fais un aveu bien sincère, il l'est assez pour vous montrer que j'ai besoin de votre pardon.
Ernest se tut, et madame Buré ne répondit pas. Elle craignait sa propre voix. Il lui eût fallu plus d'art qu'elle n'en avait pour répondre naturellement. Cependant, elle ne pouvait garder le silence et, pour se donner le temps de se remettre, elle offrit encore à Ernest l'occasion de parler longuement.
— Vous m'avez dit vos pensées de tout à l'heure, mais vous ne m'avez pas dit vos pensées d à présent.
— Oh ! celles-ci sont encore plus folles et plus coupables peutêtre, mais tout ce que je vous dirai ne peut vous offenser, je le répète : c'est la confidence d'un de ces rêves d'un moment qu'on bâtit dans sa tète et qui ne s'e.xcusent que parce qu'ils s'évanouis sent au jour. Dans quelques heures le mien sera fini.
— Voyons ce rêve ?
— Imaginez-vous donc que, lorsque j'ai découvert que j'avais été si peu convenable envers vous, je n'ai pas perdu tout espoir, ou plutôt tout désir.
— Comment, vous croyez encore?...
— Laissez-moi vous expliquer ce que c'est que ma tète et mon
cœur. Dire que j'ai espéré, ce n'est point vrai; mais dire que je n'ai pas désiré une chose impossible, ce n'est pas vrai non plus. Et cette chose impossible, c'est que j'ai souhaité en vous quelque folle idée ou quelque enthousiasme plus fort que vous-même et qui vous donnât à moi. Peut-être ne me comprenez-vous pas? et tout ce que j'ai senti a été si fou, que je ne sais vraiment si c'est intelligible. Cette femme qui est près de moi, me disais-je, elle doit aimer quelque chose, elle a une passion ou un goût exclusif. Si elle aimait la poésie, si elle était de ces femmes qui jettent leur cœur à un art de peur de le perdre dans l'amour, si ce magnifique et saint langage de la poésie avait quelquefois endormi ses douleurs ou relevé ses espérances, qu'il serait doux de pouvoir lui dire tout d'un coup : Je m'appelle Bj'ron ou Lamartine; de me trouver en intimité depuis longtemps avec sa pensée; de lui inspirer, dans une heure d'oubli, l'idée d'être un moment à celui qu'elle a rêvé! Si elle était musicienne, me disais-je, je voudrais être Rossini ou Weber. Si elle était peintre, quel bonheur de m'appeler Vernet ou Girodet ! Enfin, que vous dirai-je? j'ai bâti entre vous et moi le|l contes les plus extravagants pour penser que, si j'avais été /in homme supérieur, je ne vous aurais pas rencontrée pour vous quitter et vous dire adieu comme à tout le monde. Tenez, madame, je crois que je deviens fou : mais j'ai pensé que si vous étiez dévote, j'aurais voulu être un ange.
— Oui, véritablement, vous êtes bien fou, et tous vos rêves auraient été bien inutiles, car eussiez-vous été Weber ou Byron, ou tout autre, vous n'eussiez pai trouvé en moi de passion ou de goût exclusif pour vous comprendre. Je ne suis qu'une pauvre femme bien simple et qui ai pris de bonne heure mon parti d'être heureuse de ma médiocrité. Vous le voyez, tous vos beaux rêves sont comme toutes vos mauvaises suppositions, ils s'adressent mai.
— Vous avez raison, madame, et pourtant vous n'êtes pas une femme ordinaire. Je ne sais, mais il y a autour de vous une atmosplu re de charme trop fine, trop subtile peut-être pour les gens qui vous entourent, mais qui m'a saisi au cœur. On vous ignore, et peut-être vous ignorez-vous vous-même. . . Avez-vous jamais ainicT
— Oh ! non.
Cette réponse s'échappa du cœur de madame Buré, si soudainement, qu'on voyait que cette femme avait gardé son cœur tout entier, ne pouvant pas Te donner à un amour avoué et craignant de le donner à un amour coupable.
— Ah! vous n'avez jamais aimé? s'écria Ernest. Ah! tant mieux! Vous m'aimerez, moi.
— Ceci est plus que de la folie.
— Oh ! vous m'aimerez, vous dis-je. Je suis jeune, je suis riche, je suis libre : ma carrière n'est pour moi qu'une occupation sans avenir, je puis la quitter comme je l'ai prise. Tout ce que j'ai donné d'activité à des études fastidieuses, à des plaisirs plus fastidieux que ces études; tout ce que j'ai d'avidité dans le cœur pour la vie aventureuse, je le mettrai-à vous chercher, à vous poursuivre, à vous adorer. Ne voyez-v^us donc pas, madame, que je vais changer ma vie insipide d'exercices, de mathématiques, de revues et de café, contre un beau roman chevaleresque, le seul roman chevaleresque de notre siècle? Dans ce coupé de diligence, vous êtes la dame châtelaine inconnue qu'un pauvre chevalier errant rencontre par hasard dans une forêt, et à laquelle il se voue corps et âme. Dans quelques heures vous allez m'échapper, et je ne saurai où vous trouver. Je vous laisserai fuir, soyez-en sûre; puis je m'orienterai et j'irai devant moi quêtant vos traces, non plus sur les pas de votre haquenée imprimés sur la route, mais au parfum de distinction et de bonheur que vous aurez laissé sur votre passage. Je ne sonnerai pas du cor à la herse de tous les castels, mais je frapperai à la porte de tous les salons ; je ne vous chercherai pas dans quelque beau tournoi, mais je vous attendrai dans toutes les élégantes réunions; je ne demanderai pas votre belle présence à la fenêtre en ogive de quelque haute tourelle, mais il y aura un balcon chargé de fleurs, une fenêtre doublée de mousseline, derrière laquelle je vous verrai un jour après avoir longtemps cherché ; et alors il faudra arriver à vous. Vous avez un père, un mari, un frère, qui vous défendront, qu'il faudra tourner, miner, emporter; et j'arriverai alors à vos pieds pour vous dire : C'est moi, je vous aime, je vous aime comme un fou, prenez ma vie et donnezmoi votre main à baiser.
— Que de folies! que de belles imaginations !
— Oh ! ces folies, je les ferai ; ces imaginations, je les mettrai à exécution.
— Laissons cela. Ne pouvez-vous parler raisonnablement?
— Peut-être n'est-ce pas raisonnablement que je parle; mais, à coup sûr, je parle sérieusement.
— Vous ne prétendez pas me le persuader?
— Aujourd'hui? non. Mais bientôt, mais quand je vous aurai retrouvée, quand vous me reverrez à votre horizon aller sans cesse autour de vous comme le satellite esclave d'un si bel astre, alors vous reconnaîtrez que j'ai dit vrai.
— Mais, monsieur, si j'étais assez folle pour vous croire, savezvous que je pourrais trouver vos projets plus qu'extravagants?
— Encore aujourd'hui vous avez raison. Mais alors, en voyant que je le fais, vous vous direz] que je ne pouvais faire autrement et que la passion m'a emporté.
— En vérité, monsieur, nous voilà dans un monde qui m'est tout à fait inconnu. Il faudrait donc que, parce que j'ai eu le malheur de vous rencontrer, je fusse condamnée à voir ma vie persécutée par vous? Et pour parler sérieusement, et à votre exemple, de quel droit, pour donner à votre vie un intérêt chevaleresque, pour procurer à l'oisiveté de votre opulence l'intérêt d'un roman, de quel droit serais-je troublée, moi, dans ma vie, dans mes habitudes, dans mes devoirs? de quel droit serais-je insultée dans ma réputation? car on ne supposerait pas qu'un homme à qui l'on n'a rien fait espérer fit tant d'efforts pour la seule nécessité de se créer un passe-temps qui lui manque. Vous comprenez donc bien que, si je vous écoute, c'est parce qu'il me semble que vous me lisez tout haut un roman que j'entends les yeux fermés.
— Pensez-vous que je le laisserai sans dénouement?
— J'y compte bien.
— Sur mon honneur, madame, vous avez tort ; il en aura un tôt ou tard.
— Arrêtez ! arrêtez ! s'écria madame Buré en ouvrant une glace et en appelant le postillon.
A minuit, il frappait à la porte du pavi Ion. (Pj^c 8S.)
— Que faites-vous, madame?
— Je veux quitter ce coupé, monsieur. Il y a, je crois, dans l'intérieur de cette voiture une place vide entre un portefaix et une poissarde ; j'y serai plus convenablement qu'ici.
11' LlVR.
l-îii:- Yoiis-pouv<>z descendre, si vous le voulez ; mais mon parti est pris ^êt, je^vons-le jwe en-cope sur l'honheurr je vous retrousLenii fôtrôu^tard;
■-Madame Biiré referma laglace et, affectant un air d'aisance que le son de sa voi-x démentait, elle reprit : ',~
< ^- En vérité je deviens aussi folle que vous. Je vous crois... Jé'm'alarme... Vous me: faites peur... J'oublie que nous plaisantons... Allons, monsieur,- achevez votre conte de fée ; il est fort amusant.
'' — Oh! ne. raillez pas, madame, -je vous aime déjà lassez pour siipporter vos injures- et vos moqueries. IVe voyez-vous pas ique vous n'avez que cette nuit pour douter ^de moi, et que j'ai tout l'avenir pour vous forcer à reconnaître cet amour?
— Encore, monsieur?
— Toujours, madame,; toujours,».'et! partout où vous me rencontrerez, c&serontles mèràes sentiments et le;m6raé langage ■ — Eh bien! monsieur, ajouta madame. Buré d'iun4on grave, je
veux vous parler sérieusotnent aussi^.. quoique j'en aie honte. -À-supposcr;que-'vaus di'Btezv'vraij.ù.vSitppeaer que vous m'aimiez, ou plutôt que vous-8oyez assez désœuvré, pour faire tout ce dont vous parlez, pensez-vous que «je ne saurais rao.défendre? J'ai un mari, monsieur, qui est un homme d'honneur; j'ai un frère qui est un ancien soldat de l'Empire ; il y aurait peut-être imprudence à les ■forcer à se placer entre vous et moi.
— Oh ! madame, demandez appui à vous-même, et ne m'opposez pas un obstacle qui, ànion âge, avec l'état dont je suis, ne pourrait être qu'une raison pour moi de persévérer. Menacer un amant d'un mari, un officier de la Restauration d'un officier de l'Empire, c'est appeler la lutte et le duel, ce serait me forcer à faire ce que j'ai avancé.
Ernest prononça cette parole d'un Ion de vérité si modeste, que madame Buré comprit (|irii n'y av:;il point cliez lui de fanfaronnade et qu'elle répondit :
— Ce n'est pas une menace, monsieur, je n'en ai pas voulu faire. Vous me réduisez à me défendre, je le fais comme je peux ; je ne doute pas que vous ne soyez plein de courage et d'honneur et
que vous ne sachiez exposer votre vie pour un mot ; mais un si frivole amour que le votre n'en vaut pas la peine.
— 11 en vaut plus la peine qu'un mot, assurément
— Vous êtes habile et répondez à tout. Eh bien! monsieur, j'ai une question à vous faire. Me jurez-vous d'y répondre sincèixmcnt?
— Sur l'honneur, je vous le jure.
— Si je vous disais qui je suis, si je vous montrais qu'une lolie de jeune homme peut compromettre à tout jamais une femme lionorée, que votre apparition dans notre solitude serait un événement, que vos poursuites serai^'at un scandale où je succomberais assurément sous la calomnie et le ridicule, ne renonceriez-vous Pias à vos projets?
Ernest réfléchit longtemps et répondit :
— Xon.
— Non ?
— Non, madame ; en sortant de cette voiture, vous emporterez ma vie. J'ai droit à la vôtre, c'est la loi fatale de l'amour; je souffiirai par vous, vous souffrirez par moi. Nous serons unis dans la douleur. La douleur est un lien aussi saint que le bonheur : je vous imposerai celui-là.
Madame Buré tressaillit, tant la voix d'Ernest avait de résolution inébranlable; elle se sentit comme prise d"jn vertige en pensant à ce qu'elle entendait; elle mesura d'un coup d'œil tout l'avenir d'inquiétudes, de douleurs, que la folie de cet homme allait lui créer, et, arrivée ainsi à un désespoir réel, elle s'écria :
— Mais comment puis-je me sauver de vous, monsieur?
L'accent qu'elle mit dans cette question était si vrai et si profond qu'Ernest en fut ému ; mais ce ne fut que le trouble d'un instant.
— En vérité, lui dit-il, je ne puis vous expliquer le désir insensé qui m'a pris au cœur quand je vous ai vue; mais ce désir est si implacable, qu'il est impossible qu'entre nous il n'y ait pas une prédestination. Vous devez être à moi...
— Monsieur!...
— A moi, parce que je vouerai ma vie à vous obtenir, ou parce
qu'ici VOUS VOUS affranchirez à tout jamais de mes éternelles poursuites.
— Je n'ose vous comprendre.
— Écoutez, madame, écoutez. De tous les souvenirs de la jeunesse qui, lorsque nous devenons solitaires et froids dans notre existence, nous jettent de si doux sourires et de si brûlantes chaleurs du passé ; de tous ces souvenirs, les plus vivants et les plus enivrants ne sont pas ceux qui, mêlés de joie et de peine, nous ont demandé des années entières pour ne laisser qu'un mot après eux. Les plus puissants sont ces moments de bonheur inouï, qui éclatent dans la vie comme un incendie, qui l'éclairentet la brûlent durant quelques heures et qui, lorsqu'ils sont éteints, se représentent à nous affranchis de tous les soins endurés pour les obtenir, libres du désespoir de les avoir perdus. Or, ne vous est-il pas arrivé, durant une chaude journée ou durant une nuit silencieuse, seule à l'abri d'une forêt ou assise sur le bord d'un lac, d'entendre passer au loin la mystérieuse harmonie du cor dans les bois? Ce sauvage concert dont les acteurs vous sont restés inconnus, ces voix qui n'ont duré qu'un moment, ne vous ont-ils point plongée dans une e ilase plus profonde que toutes celles que vous ont données les musiques les plus parfaites dans des salons illuminés de bougies ou dans une salle comblée de spectateurs? ne vous en êtes-vous jamais souvenue comme d'un bonheur complet demeuré entre le mystère et vous? Eh bien ! si cela vous est arrivé, comprenez-moi maintenant. Je vous aime ; je vous aime assez pour vous poursuivre implacablement de mon amour ; je vous aime assez pour échanger la passion longue et obstinée que mon coeur vous, a vouée contre une heure, un moment, un éclair de bonheur. Ou vous serez pour moi la fortune qu'on poursuit sans relâche jusqu'à ce qu'on l'ait atteinte, ou vous serez le trésor oublié que j'aurai rencontré par hasard sur une route où je ne repasserai plus.
Ernest s'arrêta, madame Buré ne répondit point.
— Vous vous taisez, vous vous taisez!...
— Eh ! que voulez-vous que je vous réponde, monsieur? Je vous laisse parler, je n'ai pas autre chose à faire; vos discours.que j'ai traités de folie, sont devenus une insulte directe et une menace odieuse.
— Oh ! ne croyez pas...
— Que voulez-vous donc que je ne croie pas? Vous trouvez une femme, et il vous prend fantaisie de désirer cette femme ; et parce qu'elle n'est pas ce que vous vous êtes imaginé, parce que vous ci'oyez deviner qu'elle a quelque considération à ménager, vous la menacez dans cette considération et vous lui dites : Parce que vous êtes une femme qu'on peut perdre, donnez-vous à moi comme une femme perdue. Oh ! c'est odieux et méprisable !
Ernest se tut à son tour, et reprit un moment après :
— Vous avez raison, madame, vous devez me trouver bien coupable, et il me faudra de longs jours d'épreuves, de longues années de persévérance, pour obtenir de vous cette estime qu'on donne malgré soi à toute passion sincère. Eh bien ! soit, madame : le temps, le temps est à moi ; il me justifiera, il faut qu'il me justifie.
Il se fit un nouveau silence, et ce fut madame Buré qui le rompit.
— Vous n'avez pas besoin de justification, dit-elle assez froidement; promettez-moi de renoncera vos projets, et je vous pardonnerai. Je ne peux vous en vouloir, vous ne me connaissez pas.
— Mais vous me connaissez, madame, et je vous ai assez offensée pour que ce pardon que vous m'offrez ne soit qu'un moyen de vous défaire d'un misérable...
— Oh ! quel mot!...
— Pourrez-vous me juger autrement après ce que je vous ai dit? et puis-je vous laisser cette opinion de moi ?
— Mais mon opinion n'a pas la gravité que vous lui supposez. Voyons, monsieur, vous m'avez dit que j'étais belle, spirituelle; eh bien ! j'accepte vos éloges; je vous ai assez plu un moment pour vous faire perdre la raison, et je ne vous en veux pas. Redevenez ce que vous étiez d'abord, un homme poli et indifférent, et nous nous quitterons bons amis, je vous le jure.
— Je vous crois, mais je n'accepte pas le marché.
— Pourquoi ?
— Ne me faites pas vous le dire. Je recommencerais à vous insulter peut-être. 3Iais si demain, dans quelques jours, plus tard, vous me trouvez sur vos pas, partout où vous serez, ne vous en étonnez pas.
— Quoi! monsieur, vous ne renoncez pas...
— Non, madame, non. Mais où vivez-vous donc, je vous prie? Quels hommes vous entourent, qu'il n'y en ait pas un qui vous ait fait comprendre tout ce que vous pouvez jeter de folie dans la tête et dans le coeur d'un homme ? Vous croyez peut-être que je joue une comédie? Tenez, mettez votre main sur ma tête et sur mon cœur : ma tête brûle et mon cœur bat avec violence.
Il avait saisi la main de madame Buré, et elle sentait le tremblemont convulsif qui agitait Ernest. Elle lui arracha sa main et se prit à trembler aussi, mais d'un effroi insurmontable.
— Vous avez peur? lui dit-il ; oh ! calmez-vous. Je puis contenir ma tête sans qu'elle éclate, mon cœur sans qu'il se brise, car j'ai une espérance. Je vous reverrai.
— Mais, monsieur, s'écria madame Buré d'une voix si suppliante qu'on sentait qu'elle croyait à la sincérité des paroles de cet homme ; mais si je vous priais, moi, de ne pas le tenter, si je vous le demandais au nom même de cette folie que je vous ai inspirée?
— C'est de l'amour, madame !
— Eh bien ! soit, si je vous le demaadais au nom de cet amour, ne me l'accorderiez-vous pas ?
— Non, madame, non.
— Mais ce serait me perdre, je vous l'ai dit, monsieur.
Elle s'arrêta, et reprit d'une voix tremblante et entrecoupée :
— Voyons, soyez généreux... Je vous crois, vous m'aimez; une fatalité inexplicable vous a inspiré cette folle passion; mais faut-il que moi je la subisse, ou que je devienne aussi insensée que vous pour m'y soustraire?
— Ah! madame! s'écria Ernest en se rapprochant de madame Buré.
— Allons, calmez-vous, réfléchissez. Que penseriez-vous domain do la femme qui s'oublierait à ce point?
— Demain, madani", ce sera un rêve fini, sinon oublié; demain, il y aura entre vous et moi un abîme infranchissable.
— Folie ! Et qui me l'assurera?
— Ma parole que je vous engage, et ma vie dont vous pouvez disposer si je manque à ma parole.
— Ecoutez, Ernest! tout co que je viens d'entendre est si nou-
veau et si étranger que ma tète se perd et que je ne sais plus ni ce que je dis ui ceupie je fais. Ah! jurcz-lo-moi, n'est-ce pas que jamais vous ne tenlore;; de me revoir? il y va*le mon repos, de ma vie, de mon bonheur. Ernest, jurcz^-lo-moi.
— Oui, je vous le jure ; jamais, jamais.
Ernestse rapprochade madameJiuré, qui murmura douce-Hient :
— Jamais, n'est-ce pas, jamais?
— Jamais ! dit Ernest.
— ' 0 mon Dieu ! mon Dieu ! prenez pitié de moi.
Arrivé à Castres, Ernest tint parole une heure; il laissa partir madame Buré sans la suivre, sans s'informer d'elle.
Mais il savait que madame Buré était la femme d'un maître de forges des environs de Quillan; il apprit que le^ gouvernement avait commandé une fourniture assez considérable dans cette forge, et il se fit nommer par le ministre pour en surveiller la confection. Chemin faisant, il apprit que la famille dans laquelle il allait s'introduire était nombreuse, qu'on la citait comme un modèle de ces mœurs patriarcales qui se rencontrent encore loin du monde, dans quelques demeures inconnues; il sut que le frère et le mari de madame Buré étaient deux de ces sévères protestants du Midi qui ont gardé leur foi austère dans l'honneur de la famille.
Si Ernest eût appris que la femme qu'il avait épouvantée de folles menaces n'était qu'une aventurière qui ne s'était pas plus compromise avec lui qu'avec un autre, certes il n'eût point sollicité du gouvernement d'aller à la forge dont elle était la maîtresse. Mais c'était une femme à perdre complètement, à qui il n'avait pas suffisamment, à son gré, appris l'oubli constant de ses devoirs, et il ne voulut pas laisser sa victoire inachevée. Cet orgueil de séducteur se trouva secouru encore par sa vanité d'officier. Un frère et un mari terribles ! mais c'eût été lâcheté que de renoncer à poursuivre lasœur et la lemme de ces deux héros; il y allait de l'honneur d'Ernest.
Heureusement pour madame Buré, la nouvelle de la nomination de M. do Labitte arriva avant lui à la forge, de manière que, lorsqu'il se présenta, elle put le recevoir avec une tranquillité si bien jouée, avec une aisance si polie, qu'Ernest eut le droit de penser qu'il aurait eu grand tort de ne pas manquer à sa parole. Ernest logeait à
Quillan, mais madame Buré l'invita à dîner. Le jeune officier se trouva tout de suite en présence de cette sainte et nombreuse : famille que tu as vue et où il venait porter le désordre. De vieux parents à cheveux blancs, bons et sereins, ayant derrière eux tout un passé d'honneur; des hommes faits, sérieux et confiants; de jeunes filles candides et discrètes, enfants timides et respectueux, et, au milieu d'eux tous, comme le centre par où se touchaient toutes ces affections, madame Buré, bonne et noble, belle et calme. Quoiqu'elle n'eût pas l'air de vouloir faire de ce tableau respectable une leçon pour Ernest, celui-ci n'en fut pas moins touché, et la pensée de repartir immédiatement lui vint au cœur. Mais l'esprit discuta cette pensée et l'eut bientôt convaincue de niaiserie. Ernest fit même tourner toute cette sainteté de famille au profitd'un amour coupable et bien caché à l'ombre de cette pureté générale. L'intrigue en devenait plus piquante.
Le soir venu, les occupations des hommes et les habitudes de retraite des jeunes filles laissèrent Ernest seul avec madame Buré.
— Hortense, lui dit-il, ai-je obtenu ma grâce?
— En doutez-vous? répondit-elle. Cependant il est des précautions à prendre pour mon repos. Cette nuit, trouvez-vous à l'extrémité d'un petit chemin qui aboutit à un pavillon situé dans un angle de notre parc; j'y serai, et je vous ouvrirai la porte. Maintenant retirez-vous; et, sous prétexte de vous épargner une partie delà route, je vais vous montrer le pavillon et le chemin qui y conduit.
A minuit, il frappait doucement à la petite porte du pavillon. Une femme ouvrit une fenêtre et demanda :
— Est-ce vous, Ernest?
— C'est moi !
— Il faut escalader la fenêtre; je n'ai pu retrouver la clé de la porte.
La fenêtre n'était qu'à cinq ou six pieds du sol et Ernest en saisit le bord avec facilité. Mais, au moment où il s'enlevait à la force des poignets pour achever delà tr^vir, il sentit comme un anneau de fer glacé s'appuyer sur son front, et il entendit ces seules paroles :
— Vous êtes un infâme, vous avez manijué de parole !
— Ainsi, disait le capitaine, point de grâc: ! .P.r^e 94.)
Le coup de pistolet partit, et Ernest tomba mort au pied du pa\illon.
Dans ce pays de forêts, tout habité par des braconniers, un coup de feu dans la nuit n"étonnait personne. Les ouvriers qui surveillaiL'ut les fourneau.\. écoutèrent, et l'un d'eux s'écria :
i.2 LiVR.
— Nous pourrons peut-être bien en rnanger demain.
— De quoi ? dit M. Buré, qui faisait sa dernière tournée.
— Ma foi 1 du lièvre ou du sanglier que sans doute un de nos camarades vient d'abattre dans la forêt.
— Prenez garde I on finira par vous y prendre, et cette fois je ne piyerai pas l'amende.
M. Buré acheva l'inspoetion do ses ateliers et retourna dans sa maison, où il retrouva sa femme couchée et dormant ou feignant de dormir d'un profond sommeil. On ne découvrit point les assassins, et la famille de madame Buré agrandi sous ses yeux sans que rien ait jamais troublé les saintes affections qui unissaient la sœur au frère, la femme au mari, la mère à ses enfants.
Le Diable s'arrêta et dit au baron de Luizzi :
— Et maintenant, qu'en pensez-vous?
Luizzi se tut, et, après avoir longtemps réfléchi, il répondit :
— Cette femme a sauvé le repos et l'honneur de sa famille.
— Au \m\ d'un adultère et d'un meurtre! Est-ce une honnête femme?
— C'est une femme malheureuse.
— Tu trouves? elle est pourtant bien calme et bien belle!
— La marquise et madame Dilois auraient-elles de plus terribles s 'crets dans leur existence?
— Je te le dii'ai dans huit jours.
Le Diable disparul, et laissa Luizzi confondu d'étonneraent el perdu dans ses doutes.
Vision.
Luizzi, en quittant Toulouse, avait donné l'ordre qu'on lui envoyât à la campagne les lettres ([iii arriveraient en son absence : il supposait que par ce moyen il serait exactement informé de ce <iui adviendrait de son indiscrétion, el il se tint juvt ;\ repartir à
LES MEMOIIiES DU DIABLE 91
tout événcmont, soit pour démentir, soit pour soutenir ce «[u'il avait avancé. Car l'homme est ainsi l'ait... l'homme, du moins, a été l'ait ainsi par la société. Si madame Dilois était venue demander },'ràoe à Armand, Armand se serait hattupour prouver que madame Dilois était une honnête femme ; si M. Charles avait exigé que M. le baron de Luizzi rétractât une parole calomnieuse, M. do Luizzi se serait battu pour prouver que madame Dilois avait un amant; et si vous demandez aux hommes de cœur ce qu'ils disent de cette conduite, ils répondent qu'ils en feraient autant, ils appellent cela du courage et de la dignité. Si vous y regardiez de près, vous verriez que ce n'est qu'un petit courage et une épaisse sottise.
Du reste, après y avoir longtemps réfléchi, Luizzi avait pensé que ce qu'il avait dit de madame Dilois serait un de ces propos sans conséquence ([ui murmurent un moment et se perdent bientôt dans les mille bruits d'une ville aussi médisante et aussi tracassière que Toulouse.
D'un autre côté, Luizzi s'était laissé dominer par le récit que lui avait fait le Diable. Possesseur pour la première fois d'un secret à travers lequel il pouvait, pour ainsi dire, regarder une femme et la voir sous son véiitable jour, il se décida à étudier madame Buré. Il essaya de retrouver sur sa physionomie une ombre do rêverie ou de remords, un de ces retours soudains vers le passé où, l'œil et l'âme attachés à un fantôme invisible, on demeure immobile et tremblant jusqu'à ce qu'une voix qui vous appelle, une main qui vous touche, vous avertisse qu'on observe votre préoccupation et vous fasse jeter sur ce remords, dressé devant vous comme un spectre, un sourire qui le voile, une parole joyeuse qui le cache, linceuls roses et gi'acieux sous lesquels dorment un cadavre et un crime.
Mais Luizzi ne vît rien de pareil dans madame Buré. La sérénité inaltérable de son visage ne se troubla pas un moment durant les jours pendant lesquels il l'observa. Cette femme était si également calme, bonne, avenante, que Luizzi se prit à douter (fuelquefois de la véracité de Satan. D'autres fois, cette assurance l'indignait, et au point qu'il fut tenté de jeter à madame Buré le nom de M. de Labille.ll pouvait en parler comme d'un homme qu'il avait connu,
témoigner des regrets sur sa mort malheureuse, et dater ses relations d'une époque qui pouvait faire trembler la coupable.
Luizzi résista à cette tentation : le motif qui lui donna cette force, s'il l'avait expliqué comme il croyait le sentir, eût été fort honorable ; mais le Diable n'était pas disposé à lui laisser d'illusions sur son propre compte, pas plus que sur le compte d'autrui, et cela valut au baron une rude leçon sur ce qu'il appelait sa noble discrétion. Voici à quelle occasion il la reçut :
Trois ou quatre jours après son arrivée, il trouva la famille Buré assemblée à l'heure ordinaire, mais un air de mécontentement régnait sur tous les visages. Luizzi craignit d'en être la cause ; la prétention d'être une influence possède tellement certains hommes, qu'ils s'emparent de tout, même des incidents désobligeants, pour se les attribuer.
Luizzi supposa qu'une famille où se trouvaient une femme et deux jeunes filles charmantes pouvait s'alarmer de la présence d'un beau jeune homme comme lui. Les premières paroles qu'il entendit lui ôtèrent cette flatteuse opinion.
-- Je suis forcé de vous quitter, lui dit M. Buré. Je pars dans uiit neure; je reçois à l'instant la nouvelle d'une faillite qui peut me faire perdre cinquante mille francs; ma présence à Bayonne peut sauver une bonne partie de cette somme, je n'ai pas un instant à perdre.
11 laissa Luizzi dans un coin du salon et reprit sa conversation avec sa femme et son père.
Tout à coup, le frère de madame Buré, le capitaine Félix, entra, le visage pâle et l'air hagard.
— Est-il vrai, s'écria-t-il, que ce misérable Lannois ait suspendu ses payements?
— Oui vraiment, dit madame Buré.
— Enfin! reprit le capitaine avec une joie cruelle Je pars pour Bayonne, entendez-vous; c'est moi que cette affaire regarde.
— C'est moi avant tout le monde, dit M. Buré.
— Toi, reprit le capitaine.
M. Buré lui fit signe qu'un étranger les écoutait, et tous deu.x sortirent.
Madame Bure était tremblante, les grands-parents troublés; les jeunes filles semblaient seules étonnées.
A peine les deux hommes étaient-il sortis qu'on entendit l'éclat de leur voix.
Madame Buré quitta le salon, les grands parents la suivirent. Luizzi resta seul avec mesdemoiselles Buré.
— C'est un grand malheur, dit-il et je conçois la colère de votre oncle : il est si cruel, quand on est honnête homme, de se voir trompé, que je partage son indignation.
— Pour une si faible somme ! dit l'un des enfants.
— Que dites-vous, mademoiselle! cinquante mille francs !
— Oh! monsieur, notre maison a subi de bien plus grandes pertes sans que j'aie jamais vu mon père et mon oncle dans cet état.
— D'ailleurs mon oncle devait s'y attendre, dit l'autre jeune fille; je l'ai entendu dire souvent que M. Lannois finirait par faire de mauvaises affaires, et c'était lui pourtant qui poussait toujours mon père à en entreprendre de nouvelles avec lui.
— Oui, c'est étonnant! reprit sa sœur.
Et Luizzi se répéta à lui-même ce mot : C'est étonnant !
La conversation en demeura là, et, le dîner ayant été servi, tout le monde y prit place. La sérénité commune était revenue.
Le diner fut court, parce- que M. Buré partait immédiatement. Au moment de s'éloigner, il prit Luizzi et Félix dans une embrasure de fenêtre, et il dit au baron :
— Puisque je pars pour terminer une affaire à laquelle mon frère se croyait bien plus intéressé que moi, il finira pour moi l'affaire que j'avais entamée avec vous, monsieur le baron.
Les deux hommes s'inclinèrent, mais tous deux semblaient répugner à avoir à traiter ensemble.
Quoiqu'on fût en plein hiver, Luizzi sortit après le dîner pour se promener dans le parc. Il vit bientôt passer un domestique avec un cheval qu'il conduisait à la bride. Cet homme dit à Luizzi qu'il allait attendre son maître à la. porte d'un petit pavillon ouvrant sur un chemin de traverse qui abrégeait la distance de la forge à Quillan.
Cette indication rappela à Luizzi le souvenir du récit du Diable, il pensa que c'était le pavillon au pietl duquel avait dû être assassiné M. de Labitte. Quoique nulle trace de ce crime ne dût exister, Luizzi fut pris de l'envie de voir le lieu où il avait été commis.
C'est une curiosité si commune qu'il est inutile de la justifier. Tous les ans, les châteaux royaux sont encombrés de bourgeois qui se font montrer les endroits où se sont passés les faits mémorables de notre histoire.
Il y en a qui disent sentir l'immensité de l'abdication de Napoléon en voyant la misérable table sur laquelle elle a été signée ; ils se plaisent à observer ce cadre où fut posé un tableau qui n'existe plus; ils le reconstruisent dans cette bordure vermoulue, s'imaginant qu'ils le comprennent mieux ainsi.
Luizzi était de cette nature et, lorsqu'il arriva au pavillon, il sortit, traversa la route, puis, se plaçant en face, il se mit à examiner la fenêtre où l'aventure de madame Burée s'était dénouée par un meurtre.
Luizzi s'était enfoncé de quelques pas dans le bois qui était de l'autre côté du chemin; il s'était appuyé à un arbre et, de cet endroit, il philosophait en grandes phrases mentales sur cette lamentable histoire.
— C'est donc là, se disait-il, qu'une fenune a osé froidement commettre un crime que le plus résolu des hommes n'aborde qu'avec terreur! Le sentiment de son honneur, l'orgueil de sa coasidération, sont donc bien puissants chez elle ! Ces sentiments réfléchis, et qui semblent ne devoir agiter l'âme d'aiicun mouvement violent, peuvent donc arriver aux mêmes résultats que la haine, la vengeance et la jalousie!
Luizzi eût sans doute bâti une théorie complète sur ces données, s'il avait eu le temps de continuer son monologue ; mais il entendit s'approcher le capitaine et M. Duré.
A peine furent-ils arrivés à la porte qu'ils renvoyèrent le domestique. iM. Ruré passa la bride de son cheval dans son bras, et lui et son frère s'éloignèrent lentement.
— Ainsi, disait le capitaine, lu mêle jures! point de grâce! point do pitié!
Lt:s MKMOIIîES DU DIABLE 95
— Fio-t(ti à ma liuine.
— 11 faut qu'il nioure aux galères!
— J'ai de quoi l'y envoyer.
— Quand Henriette verra sa condamnation dans les joui naux, peut-être finira-t-elle par nous croire.
— Je l'espère, dit M. Bure; car son supplice est bien aiïreux, et si jamais on découvrait...
Un geste du capitaine arrêta sans doute M. Buré ; car il se tut tout à coup, et bientôt Luizzi les perdit de vue et n'entendit même plus résonner les pieds du cheval sur le chemin. Il profita de cet instant pour rentrer dans le parc.
Évidemment, il y avait sous cet événement, sous ces projets, une histoire cachée et terrible.
Ces gens de mœurs si patriarcales, et qui méditaient le déshonneur d'un homme qui n'avait peut-être que le tort d'être malheureux ; cette femme d'une si vertueuse apparence, et qui avait deux crimes si abominables à se reprocher ; ce nom de Henriette mêlé à la conversation, tout cela inspira à Luizzi un vif désir de connaître les secrets les plus intimes de cette famille.
Aussi, au lieu de rentrer dans le salon commun, il prit un long détour pour arriver à la maison par une porte qui lui permit de monter chez lui sans être aperçu. L'allée qu'il suivait le conduisit ù l'autre extrémité du parc et près d'un pavillon semblable à celui qu'il venait de quitter : c'était le logement du capitaine, de M. Félix Ridaire.
Ce pavillon fut un nouveau sujet de méditations pour Luizzi ; en effet, il avait remarqué que jamais personne n'allait y visiter le capitaine : celui-ci s'y retirait toujours d'assez bonne heure et s'y faisait apporter son souper.
Une idée assez bizarre lit présumer à Luizzi que ce pavillon, (lui dans le parc faisait pendant au premier qu'il avait vu, devait avoir un secret qui, dans l'histoire de la famille, fit pendant à celui de M. de Labitte.
Cette idée s'empara tellement de Luizzi, qu'il s'approcha du bâtiment et en fit le tour, écoutant comme si quelque voix accusatrice et plaintive allait s'en échapper.
Il n'entendit rien et il se retirait assez désappointé, lorsqu'il se trouva en face du capitaine Félix.
— Vous ici ! monsieur le baron, dit le capitaine assez brusquement, et après avoir laissé échapper une sourde exclamation de surprise.
— Oui, répondit celui-ci très troublé, je souffre un peu, et j'ai espéré que le grand air me ferait du bien.
— Le grand air est un pauvre remède, répliqua le capitaine, qui s'efïorça de sourire et de parler avec volubilité pour cacher sa décontenance.
— Pour vous peut-être, dit Luizzi ; pour les hommes habitués à vivre sans cesse au milieu des bois et des campagnes, ce remède n'en est plus un, c'est votre état normal, c'est comme la bonne chère pour l'homme riche; mais pour nous autres citadins, qui passons notre vie dans des appartements soigneusement clos dont nous absorbons l'air en quelques minutes, un grand espace libre, où le corps se baigne dans une atmosphère toujours pure, est comme une nourriture salubre pour le misérable. L'air, c'est, après la liberté, la première espérance du prisonnier haletant parmi les miasmes délétères d'un cachot ; et l'habitant des maisons basses et des rues étroites de nos grandes villes se promenant à la campagne, c'est le pauvre admis par hasard à la table du riche.
Le capitaine avait écouté Luizzi avec un regard plein d'une sombre défiance; puis, à mesure qu'il parlait, Armand crut remarquer qu'il se troublait :
Enfin, à cet éloge outré de la promenade et du grand air, l'expression soupçonneuse des traits du capitaine s'était encore^assombrie, et il avait répondu d'un ton amer :
— Sans doute, mais le pauvre admis par hasard à la table du riche se défend rarement d'un excès. Prenez donc garde, monsieur le baron ! l'indigestion s'assied à côté du pauvre, et le rhumatisme flotte dans l'air ; il est temps, je crois, de quitter le banquet : il fait froid.
— Vous aveï raison, reprit Luizzi; je sens que l'humidité me gagne
Un homme d'aspect hideux se prôseiUH. (l'âge 98.)
Et, sans attendre davantage, Luizzi s'éloigna et rentra dans son appartement.
Une l'ois seul, il réfléchit longtemps sur ce qu'il avait à faire. La première fois qu'il avait consulté le Diab!e, le récit de celui-ci l'avait passablement amusé, mais il avait dérangé sa vie.
13' LivR. 13
Lé calme charmant qu'il avait trouvé au seia de cette famille avait rajeuni le cœur de Luizzi ; puis, cette douce sensation d'un moment avait disparu et, malgré lui, son séjour à la i'orge était devenu une espèce d'inquisition tacite qui l'avait obsédé.
Cependant l'affaire qu'on lui proposait était assez avantageuse pour qu'il ne la.refusiU point et, tout considéré, il pensa qu'il traiterait avec d'autant plus de certitude qu'il saurait mieux, avec qui il allait s'associer.
Après de mûres réflexions, Luizzi, ayant donné cette raison plausible à la curiosité dont il était dévoré, fit retentir l'infernale sonnette ; mais le Diable ne vint pas.
Luizzi attendit quelques minutes et recommença.
Aussitôt la fenêtre s'ouvrit avec fracas, et un homme d'un aspect hideux se présenta. Il était couvert de haillons, non point de ces haillons du peuple qui dénotent la misère, mais de ces haillons de l'élégance qui sont toujours la livrée du vice.
De longs cheveux gras encadraient un visage livide, où l'inflammation d'un sang vineux perçait sur les pommettes rougies; cette chevelure huileuse avait déposé sur le collet d'un frac bleu à boutons de métal une couche de crasse luisante et solide,
Cet homme portait un chapeau lustré par une brosse mouillée, qui était parvenue à dissimuler passablement l'absence des poils du feutre, mais qui n'en déguisait point les nombreuses cassures.
Un col de velours noir râpé s'unissait à l'habit boutonné de manière à faire douter de l'absence de la chemise ; un pantalon, noir aussi, prodigieusement tiré sur une hanche et descendant sur l'autre, laissait voir qu'il n'étaitsoutenuquepar une seule bretelle, et les sous-pieds qu'il avait conservés servaient bien plus à maintenir dans ses pieds les souliers éculés du misérable qu'à tendre les plis du pantalon; ce vêtement était tigré de taches profondes; l'encre avait tenté vainement d'en noircir les coutures blanches, et l'aiguille n'avait pas fait rentrer ses bords défaufilés.
Cet homme était armé d'un bâton, portant à son extrémité un nœud énorme, rendu encore plus lourd par la multitude de petits clous dont il était orné.
LES MitMOIRES DU DIAHLE 99
Luiz.zi n-cula à son aspect, ot un sourire l'crocc cl bas parut sur les traits de l'être qui était devant lui.
— Tu abuses, Luizzi, lui dit-il; p t'avais dit dans buit jours et voilà que tu me rappelles déjà. Tu ne sauras cependant rien de la marquise ni de la marchande avant cette époque.
— Ce n'est point d'elles que j'ai fi te parler.
— De qui donc?
— Il faut que je sache l'histoire du capitaine Félix, celle de ce Lannois qu'il veut poursuivre avec tant d'acharnement.
— Eh bien, demain.
— Non ! sur l'heure.
— Luizzi accepte mes confidences comme je te les fais, et ne m'oblige pas à te raconter ce que plus tard tu ne voudrais pas savoir. Tous les secrets ne sont pas si faciles à porter que celui de madame Buré. Tu as encore une conscience, prends garde à ce qu'elle te fera faire.
— La conscience se tait quand on veut, et madame Buré m'en donne un exemple puissant.
— A propos, que penses-tu de cette femme?
— Que c'est un fanatisme de considération qui l'a poussée au crime.
— Non, c'est un sentiment bas et méprisable.
— Lequel?
— La peur.
— La peur! la peur! Après m'avoir détrompé sur la vertu de cette femme, tu me désillusionnes jusque sur son crime. Ne me feras-tu voir toujours que les côtés hideux de la vie?
— .le te montrerai la vérité comme elle sera.
— Ainsi, c'est véritablement la peur qui l'a rendue criminelle?
— Oui, la mèm« peur qui a fait que tu n'as pas osé laisser échapper un mot devant cette femme, qui s'assure si bien de la discrétion de ceux qui veulent la compromettre ; la même peur qui t'a fait te retirer si vite devant le capitaine, lorsqu'il t'a rencontré auprès du pavillon qu'il habite.
— .Maître Satan, répondit Luizzi avec mépris, je ne suis point un lâche, je l'ai prouvé!
— Tu es un brave Français, voilà tout; une épée ou un pistolet dans un duel, un canon dans une bataille, ne te feront pas reculer, je le sais. Mais hors de là, toi comme tant d'autres, vous trembleriez devant mille autres dangers. Vous avez le courage de la mort prompte et en plein soleil ; mais le courage contre une mort lente et ignorée, mais le courage contre la souffrance de tous les jours, le courage qui fait dormir dans une tombe ouverte qui peut se fermer sur votre sommeil, ce courage tu ne l'as pas.
— Et qui donc peut se flatter de l'avoir ?
— Ceux qui n'auraient peut-être pas le tien.
— Un prêtre fanatique ?
— Ou un enfantqui aime : la religion et l'amour, les deux grandes passions innées de l'humanité !
— Ce n'est pas dé la métaphysique que je te demande, mais une histoire.
— Je te la dirai demain.
— Tout de suite ; je veux la savoir.
— Je n'ai pas le temps.
— Je veux la savoir, repartit Luizzi en saisissant la sonnette.
— Eh bien ! dit le Diable, ose donc la regarder.
A ce moment, la fenêtre, qui était restée ouverte, sembla devenir la porte d'une autre chambre donnant de plain-pied dans la sienne.
Luizzi ne vit rien au premier abord, car la chambre était faiblement éclairée par une lampe ; mais peu à peu il distingua les objets, et bientôt il aperçut dans cette enceinte une femme assise dans un large fauteuil et un enfant endormi sur ses genoux.
Luizzi avait vu souvent de ces êtres pâles et maladifs dont l'aspect attriste et fait pitié, il en avait vu qui portaient en eux le principe d'une moi't prochaine et qui traînaient un corps en dissolution ; mais jamais spectacle pareil à celui qui était sous ses yeux ne l'avait frappé.
Cette femme posée devant lui était blanche comme ces statues de cire qu'on n'a pas encore coloriées des teintes roses qui doivent imiter la vie ; sur son visage, aux contours jeunes et purs, une teinte bleuâtre interrompait seulement autour des yeux cette
pâleur mate et inimotilo ; l'enfant qu'elle tenait, pâle comme elle, chétif, maigre, atïaissé, eût semblé mort (si la mort elle-même peut paraître si inanimée), sans le mouvement lent et doux de sa respiration.
La jeune femme ne bougeait point, l'enfant dormait ; de façon que Luizzi les contempla à loisir. Ses yeux s'habituèrent bientôt à la clarté sombre de celte chambre, et il vit qu'elle était tendue d'épais tapis sur le sol, aux murs et jusqu'au plafond ; du reste, il n'y avait trace ni de fenêtres, ni de cheminées, ni de portes, et cependant il voyait vaciller la lumière de la lampe, comme si un courant d'air assez vif l'avait rencontrée ; il reconnut que ce souffle provenait d'une ouverture pratiquée à ras du sol, et qui jetait dans la chambre un air qui s'échappait par une autre ouverture pratiquée dans le plafond.
Un lit et un berceau existaient dans un coin de cette chambre; elle était garnie de meubles en bon état, et toutes les précautions semblaient prises pour que le séjour en fût le moins cruel pospossible.
Luizzi regardait attentivement, et, malgré le peu de clarté répandue dans cette sombre retraite, il en voyait les détails les plus imperceptibles, comme s'ils eussent été illuminés d'une façon particulière ; il lui semblait que son œil, en se dirigeant vers un objet donné, y pertait une lumière pénétrante et qui le dessinait nettement à ses yeux.
C'étaitune vision surhumaine, car il voyait même à travers les objets qui auraient pu lui faire obstacle.
Étonné de ce qui lui arrivait, il voulut se retourner pour demander à Satan l'explication de ce douloureux tableau ; mais Satan avait disparu, et Luizzi, irrité de voir lui échapper celui qui s'était fait son esclave, allait ressaisir son talisman souverain, lorsqu'un long soupir, poussé par la jeune femme, ramena son attention dans l'intérieur de cette chambre.
Elle s'était levée, avait déposé son enfant dans le berceau, et, après avoir longuement écouté l'horrible silence qui semblait comme un rempart impénétrable entre elle et le monde vivant, ïUe leva un pan de la tapisserie et en tira un livre ;,eUe vint ensuite
s'asseoir auprès d'une table sur laquelle elle posa sa lampe, et ouvrit le volume ; elle appuya douloureusement son front sur sa main, se pencha sur le livre ouvert et sembla le lire avec attention.
Luizzi, grâce à cette puissance de vision surnaturelle qui lui montrait les moindres objets, put lire le titre de l'ouvrage ; mais il fut plus étonné de ce titre qu'il ne l'avait encore été jusque-là. Ce titre était /î<s//ne, l'ouvrage immonde du marquis de Sade, ce frénétique et abominable assemblage de tous les crimes et de toutes les saletés.
Une pensée douloureuse viui .; l'c^^rit de Luizzi.
Cette jeune fille serait-elle un de ces êtres fatalement marqués pour l'infamie et le désordre? N'était-elle ensevelie dans ce cachot que pour y enfermer avec elle les féroces lubricités d'une nature effrénée? Avait-elle soustrait ce livre aux regards de ses gardiens pour s'en repaître en secret dans les délires de son imagination, après avoir fait craindre à sa famille de la voir réaliser les épouvantables fureurs versées dans cet ouvrage par une àme où le sang et la boue bouillonnaient comme la lave d'un volcan ? Tant de cor- . ruption pouvait-elle s'allier à tant de jeunesse?
Sous l'impression de cette pensée, Luizzi regarda cette jeune femme, et, dans ses traits purs et décorés du calme d'une secrète douleur, il ne vit rien qui pût justifier sa supposition.
Elle continuait do lire avec allenlion ces pages obscènes, et cependant il y avait tant de souffrance dans tout son être, que Luizzi n'osait l'accuser sans la plaindre.
— Malheureuse ! pensa-t-il, si elle est née avec ce frénétique délire que la science médicale explique, mais que notre langue ne peut décrire, elle est la victime de ce besoin d'honneur et de considéralion qui possède cette famille; si entraînée par cette fureur amoureuse...
Luizzi pouvait penser à son aise; mais nous qui écrivons, nous n'avons pas la môme liberté ou nous n'avons pas la même puissance nécessaire. C'est une si pauvre interprète de nos pensées que notre langue! elle manque tellement de mots honnêtes pour les choses les plus vulgaires, qu'il faut proscrire du récit bien des passions qui
iioiiïitoiicln'nt, bien lies évùnemcnU qui nous alleigiieiil tle toutes ]iarls.
Tout ce que nous pouvons dii'e, c'est qu'il considérait cette jeum' l'cinnio avec une pitié mêlée d'effroi, lorsqu'il s'aperçut que de ses yeux épuisés tombaient encore quelques lariin'< rln'iivi-; nui vaeillaient au bord de sa paupière.
Certes, la lecture qu'elle faisait n'avait rien de bien attendrissant et, si Luizzi avait été surpris du livre que cette malheureuse tenait dans les mains, il le fut encore bien plus de l'effet qu'il produisait sur elle.
Cet incident ramena Luizzi sur les pages de cet odieu.x ouvrage, et à ses premiers étonneraents vint se joindre un étonnenient plus grand.
Il découvrit, après chaque ligne imprimée, une ligne manuscrite, l'écriture était d'autant plus distincte de l'impression qu'elle était de couleur rouge.
Luizzi, tout plein de la sunposition qu'il avait d'abord adoptée, voulut savoir quel commentaire une femme jeune et belle avait pu ajouter à cette production monstrueuse.
Grûce à la puissance de vision que le Diable lui avait donnée, il put lire aisément ces caractères mal formés et imperceptibles, et voici la première phrase qu'il déchiffra :
« Ceci est mon histoire : je l'écris sur ce livre et avec mon sang, parce que je n'ai ni papier ni encre. Si je n'avais pas effacé ligne à ligne le livre abominable sur lequel j'écris et qu'un infâme a mis dans mes mains pour tuer mon âme après avoir tué mon corps, si je ne l'ai pas effacé, c'est que mon sang est devenu rare et qu'à peine il m'en reste assez pour raconter mes malheurs et demander vengeance... »
\ cette phrase, toute l'âme de Luizzi tressaillit; une pitié profonde et un remords désolé le rentuèrcnt jusque dans ses entrailles.
Sa pensée lui parut une torlniv njoutéf à l'ineessanfe torture de cette malheureuse.
Oh! quoi effroyable supplice infligé à cette âme obligée de verser de chastes pleurs entre ces lignes de bouc, et de faire monter sa
prière à Dieu entre les blasphèmes débauchés de ces pages dégoûtantes !
La voyez-vous forcée de tenir son œil tendu sur le mot, sur la lettre qui traduit son désepoir, sous peine de rencontrer à côté un mot hideux, infâme, turpide?
Oh! comment cette blanche hermine a-t-elle traversé, dans son long et étroit dédale, ce bourbier fangeux? Comment ce papier si sale de ce que la main d'un misérable y a imprimé est-il coupé de lignes pures et douces où s'est posée timidement l'àme d'une infortunée?
Et, pour qu'elle n'ait pas effacé cette vie souillée dont le récit marche à côté de sa vie malheureuse, elle n'a eu qu'une raison : son sang est devenu trop rare. 0 malheureuse ! malheureuse!
Ainsi pensa Luizzi, ainsi cria-t-il, emporté par la violente émotii n qu'il avait éprouvée. Mais sa voix ne retentit qu'autour de lui; la prisonnière resta immobile, Luizzi se souvint que ce qu'il voyait était bien loin de lui et qu'une puissance seule surnaturelle l'en avait rendu témoin.
Mais une puissance humaine pouvait sauver cette infortunée de cette horrible prison, et, pour y parvenir, Luizzi voulut connaître les causes de malheur.
Pour les connaître, il fallait lire le manuscrit qu'il avait sous les yeux ; il s'y décida, et voici ce qu'il lut :