‹ Les mémoires du diableChapitre 13 sur 49 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Luizzi demeura assez embarrassé de cette apostrophe, et n-pondit assez gauclieinent :

— Je n'ai jamais eu cette présomption, madame.

— Et vous avez tort ; car vous êtes peut-être le seul homme pour l(Niucl on eût bien voulu laisser une fois à la calomnie le droit de n'être que la vérité.

— Et sans doute j'ai lait évanouir maladroitement foule cclli banne volonté'/

— Ces" "0 que je ne puis vous dire ce soir, monsieur, car j'aperçois mon l'ère et il faut que j'aille le rejoindre.

— Ne le saurai-je jamais? dit Luizzi.

— C'est aujdiii'd'hui samedi ; lundi c'est le dernier liai de l'Opéra Si voii- vi)u!ez vous trouver ici i^ la même heure, peut-être aurai-je

LHS MÉMOIRES DU DIADLE oOl

quoique chose de plus à vous apprendre, à moins que ce que j'ai ii dire à mon père ne m'oblige à vous revoir plus tôt.

Madame de Farkley s'éloigna ot laissa Luizzi fort embarrassé dr ce qu'il venait d'entendre.

Avant d'entrer chez lui, il fut l'objet do plaisanteries de ton> li',> é'iégants dont il était connu. M. de Mareuilles, entre autres, lui (\'.l d'un ton presque de mépris :

— Il paraît, mon cher Armand, que vous avez beaucoup de tenij.à perdre?

— En quoi, s'il vous plaît? répondit le baron.

— Deux bals mas(iués pour madame de Forkley, mon cher, cur nous avons entendu votre rendez-vous pour lundi, c'est beaucoup trop en vérité, et vous me paraissez le plus grand niais de la terre si demain vous n'êtes pas chez elle à midi itour vous excuser de m! pas y être à présent.

Luizzi réfléchit un moment; puis, voulant se tirer de la \iv\plexitc oii l'avait mis la conversation étrange de cette femme, il regarda Mareuilles d'un air sérieux, et lui dit :

— f! tes- vous bien sûr, monsieur de Mareuilles, de ne pas faiie de fatuité pour mon compte, dans ce moment?

M. de Mareuilles se troubla vivement à ces mots de Luizzi ; mais le baron ne put savoir si c'était la honte d'être véridiquement accuse de mensonge, ou l'indignation d'en être faussement accusé, qui lil pâlir le fat.

Tous les amis de Mareuilles crurent, à ce qu'il paraît, à ce dernier sentiment; car ils ériatèrent tous de rire en disant à celui-ci :

— Ah ! très bien ! très bien ! ne va pas te fâcher, au moins ! Luizzi est superbe, parole d'honneur! il croit à la vertu de notre belU Laura, il est capable de l'épouser en troisièmes noces; car vou: saurez, mon cher monsieur le baron de Luizzi, qu'elle est déjà veuve de doux maris.

De Mareuilles qui, dans le premier moment, avait paru pièt â répondre à Luizzi par une provocation, prit tout à coup un air lion homme, et, tendant la main au baron, il lui dit :

— Voyons, mon cher Armand, pas d'enfantillage ! Cette femme a :;ncore un plus grand tort que celui d'avoir beaucoup d'amants,

c'est celui de les compromettre et de les exposer d'une manière indigne. Son premier mari a été tué en duel pou/ elle; le second de même, et ce n'est point sa faute si beaucoup d'entre nous ne se sont pas coupé la gorge ensemble pour une vertu sur laquelle nous avons eu du moins le bon esprit de nous expliquer avant d'en venir à des extrémités. Du reste, madaiiie de Farkley vous a donné un rendez-vous pour après-demain ; après-demain c'est le lundi gras; eh bien ! si le mardi au matin il vous prend encore fantaisie de vous battre pour elle, ce jour-là j^ serai à votre disposition, ce jour-là seulement, entendons-nous bien ! car j'aime à faire les choses en leur temps, et je vous déclare que, le mercredi des cendn^-;. los folies de carnaval sont finies pour moi.

— Ma foi! répondit Luizzi, mécontent de lui, mécontent de tout le monde, ne sachant véritablement ce qu'il devait penser, et impatient de cette perplexité perpétuelle où il passait sa vie, ma foi, dit-il, je ne vous réponds ni oui ni non : à mardi au matin.

— A mardi au matin, dirent tous les jeunes fous en ricanant; nous irons vous demander à déjeuner, baron, et nous espérons que madame de Fai'kley daignem nous faire les honneurs de la table.

Tant d'assurance laissa Luizzi confondu. Il reculait devant l'idée que le monde pût parler avec ce mépris d'une femme qui ne l'aurait pas mérité. 11 rentra chez lui bien décidé encore une fois à ne s'en rapporter qu'à lui-même de l'opinion qu'il devait nv"''' '!■'•; autres, et il s'endormit dans cette sage résolution.

.Mais il était écrit quelque part que de nouveaux incidents le forceraient d'en changer malgré lui.

Le lendemain, au moment où il se levait, son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. L'une d'elles était de madame de Marignon, et le style et le sujet étonnèrent grandement le baron. Voici quelle était cette lettre :

« Monsieur,

n Loisque M. do .Mareuiiles \uiis pre^cntii clie/. moi, il mon denuinda la permission. Le nom que vous portez et la considération qui devrait en être la suite, ne sont ))as, je dois vous le dire,

LES MlùMuinKS DU DIABLE 303

tino autorilô siiffisiintc pour que vous ayez cru pouvoir vousdispoiir de ce devoir. Assuréujent, l'arlisU'. que vous avez amené sans lu'oh prévenir ebt un homme d'un immense talent; mais il y a des '"nveimnces au-dessus de tous les mérites, il y eu a aussi au-deslàdc tous les noms, et, quoique le votre soil illustre, monsieur le baron, il ne l'est pas assez pour vous aiïranchir de celles que le monde impose à tous ceux qui cherchent à s'y faire respecter. Je ne m'explique pas davantage. Pardonnez à une femme, qui pai son âge pourrait être votre mère, de vous donner des conseils dans votre jeunesse a besoin, et veuillez, croire à la sincérité des regrets que j'éprouve de ne plus pouvoir vous compter au nombre des pei-so^ncs qui veulent bien honorer mon salon de leur présence. »

Lorsque Luizzi lut cette lettre qui lui donnait un congé si formel, il bondit dans son lit, en poussant les exclamations les plus extravagantes.

— Ah qii, se disait-il, est-ce que je deviens fou ou stiipide? ■l'est-ce que c'est que ce chanteur que j'ai mené chez madame dé lurignon? En quoi ai-je manque aux convenances, de façon à me lire chasser (car on me chasse) de chez elle? Est-ce pouf avoir été

m'asseoir à côté de madame de Farkley? cette femme est donc une fille publique, et je suis son jouet? c'est se compromettre que de la regarder, .îue de lui parier? Ah ! je veux avoir le cœur net de tout ceci.

Après cette réûexion, il chercha une plume pour répondre à madame de Marignon; mais, au moment où il commençait sa lettre, il se prit à penser que l'impertinence qu'on venait de lui fc ire méritait une sévère leçon :

— On me fait honte de m'ètre assis à côté de madame de Farkley, 'n la chasse cton me chasse; eh bien, pardieu ! je veux appiv-^iiérc j. madame de Marignon que, lorsqu'on fait son amie intime d'une madame du Bergh et d'une madame do Fantan, on devrait être moins scrupuleuse sur le comote des gens qui se présentent chez rous.

Et se montant sur cette idée, il ajouta encore :

— Et madame de Marignon elle-même, quelle est-elle? d'où vient-elle? quelle est sa vie? Il faut que je le sache à l'instant même, et que ce soit elle qui me demande en grâce de lui faire l'honneur de rentrer chez elle.

Et sur ce, Luizzi fit sonner sa sonnette, et le Diable parut aussitôt.

— Mons Satan, lui dit le baron, point de préambule, point de léflexion, point de dissertation morale ou immorale ; tu vas me r.iconter tout de suite la lin de l'histoire de madame du Bergli, puis colle de madame de Fantan, puis celle de madame de Marignon.

— Cela fait trois histoires à t'apprendre, trois histoires de femmes ! En voilà pour trois semaines au moins, il faut que tu m'accordes un délai.

— Non, je veux, j'exige que tu commences tout de suite, et, puisque le bruit, de cette clochette a le don de te faire sentir plus cruellement tes éternelles tortures, je les rendrai si épouvantables (|ïie tu obéiras sans délai. Commence donc !

— Pour commencer tout de suite, c'est la moindre des choses, mais c'est finir qui est diabolique. Je suis tout prêt à commencer, si tu veux me dire quand tu veux que j'aie fini. Je t'ai demandé

rois semaines.

— Je ne te donnerai pas trois jours, repartit Luizzi.

— Je n'en exige que deux, répondit le Diable. C'est aujourd'hui dimanche, il est midi. Eh bien! mardi, à pareille heure, quand tu sauras de madame de Farkley cequ'elle est, à l'iieure oti tous tes am is viendront ici te demander une explication, tu pourras leur répondre tu jioiu'i'as répondre aussi à madame de .Marignon, car tu sauras tout ce que tu veux savoii'.

— Soit! dit Luizzi; et, puisiiu^ ce récit doit être si long, tâche de commencer tout de suite

— Je tâcherai surtout de l'abréger, repartit le Dial)le, et, si tu veux m'y aider, cela te sera facile.

— Et comment?

— En ne m'interrompant pas ei en me laissant conter à ma guise.

— Soit !

— Si vous avez 24.000 francs, je suis votre homme. (Page 312.)

Luizzi était couché, le Diable se mit dans un vaste fauteuil, il tira la sonnette, et dit au valet de chambre di: Luizzi :

— Le baron n'est chez lui pour personne, entendez-vous bien? pour personne.

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Lé valet de chambre se retira. Le Diable, ayant allumé un cigare, se tourna vers Luizzi et lui dit :

Suite du premier fauteuil : Une affection.

— As-tu jamais lu Molière ?

— Satan, Satan! tu abuses de ma patience; je l'ai demandé la fin des aventures de madame du Bergh.

— J'y viens, monsieur le baron, j'y viens..

— Sans doute, mais par des détours qui m'ennuieront.

— Et que tu allonges indéfiniment.

L'iizzi contint son imp..tience, et répondit:

— Parle donc, parle comme tu l'entends !

— Eh bien ! dit le Diable, as-tu jamais lu Molière?

— Oui, je l'ai lu, lu et relu.

— Eh bien ! puisque tu l'as lu, lu et relu, as-tu jamais remarqué que ce poète bouffon avait la pensée !a plus grave de son époque? as-tu jamais remarqué que cet écrivain, qui a parlé de tout en termes si crus, a été l'âme la plus chaste de son temps? as-tu jamais lemarqué que ce moqueur si plaisant a été le cœui* le plus mohincolique de son sicck ?

— Oui, oui, oui, oui. dit Luizzi avec emportement et comme s'il eût compris une seule des questions que le Diable venait de lui faire; oui, oui, ajouta-t-ii, j'ai remarqué tout cela; mais ipi'on veux-tu conclure?

— Rien du tout, repaiiit le Diable; mais je veux te domandiMencore si tu as remarqué que dans cet auteur i\ la pensée grave, à l'âme chaste, au ca'ur mélancolique, il y a cette phrase dans une

LES MÉMOIRES nu DIABLE 307

pièce appelée le MalaiU- inuKjiuuirc : « Monsieur Piirgon m'a promis do me faire faire un enfant à ma femme. »

— Oui, je connais cette phrase, répondit Luizzi, mais je ne vois pas...

— Tu ne vois rien, repartit le Dial)le en l'intorrompaut. Seulement, si jamais, comme tu en as l'intention, tu fais imprimer et publier ces souvenirs, n'oublie pas démettre en épigraphe cette phra>e à ranecdote que je vais te raconter.

— Sur madame du Bergh? dit Luizzi.

— Sur madame du Bergh, repartit le Diable.

— Enfin! s'écria Luizzi.

— Nous y voilà! dit Satan... Oi', quand du Bergh fut mort, Nathalie demeura quelque temps en face de ce cadavre, et la première chose qu'elle se demanda, ce fut si elle devait faire à son père la confidence de son crime.

« Nathalie était une fille beaucoup trop supérieure pour garder longtemps cette incertitude, elle savait le secret de son père, son père ne savait pas le sien ; il fut décidé par elle qu'elle se tairait. Pour cela, il lui fallut un courage bien extraordinaire, celui de passer la nuit près de ce cadavre, de le déshabiller, de le mettre dans son lit, et de faire en sorte que, lorsqu'on entra le lendemaiu dans la chambre, on pût croire qu'elle avait dormi à ses côtés.

« D'après ce que je t'ai raconté cette nuit, il ne te paraîtra pas extraordinaire que la mort de du Bergh n'ait pas excité le moindre étonnement et qu'il ait été ti'ès judiciairement enterré, sans qu'on se soit occupé autrement de la manièredont il était mort.

« Firion lui-même n'en eut pas le moindre soupçon et crut au désespoir très réel de sa fille ; cependant quelque chose l'intriguait, sur quoi il eût bien voulu être éclairé, c'était de savoir si du Bergh était mort seulement de son médecin, ou bien si une première nuit de noces, si imprudemment offerte à un moribond, n'avait pas contribué à l'achever. Firion eut bientôt l'explication la plus formelle de son dotue.

Le lendemain de la mort de du Bergh, il pénéli-a dans la chambre de sa fille ; celle-ci en avait fait fermer les rideaux, ne voulant point laisser pénétrer jusqu'à elle une lumière qui lui était devenue

insupportable depuis qu'elle avait perdu le seul être qu'elle pût aimer.

« Ce fut avec de pareilles phrases qu'elle reçut monsieur son père, et le père les écoutait d'un air de contrition convaincue et y répondait de même, quand Nathalie laissa tomber, au milieu de ses sanglots, cette phrase au moins extraordinaire pour une jeune fille.

« - Si du moins il m'avait laissé un gage de sa tendresse! Si, après lui, je pouvais aimer dans ce monde un être qui me le rappelât ! . . . »

Le père Firion crut avoir enveloppé de toutes les précautions oratoires possibles la question qu'il voulait faire à sa fille lorsqu'il lui dit doucement :

« — Pauvre enfant ! n'as- tu donc pas quelque espérance de voir réaliser ce bonheur? »

Nathalie ne put s'empêcher de regarder son père en face et de lui répondre d'une voix dans laquelle il n'y avait plus ni sanglots, ni larmes, ni lamentations :

« — Non, mon père, non, je n'ai point cette espérance; mais j'en ai une autre que vous comprendrez mieux que personne, parce qne mieux que personne vous savez ce que c'est qu'aimer son enfant. »

Firion était toujours sur ses gardes, car il ne savait jamais jusqu'où pouvaient aller les caprices de la charmante Nathalie. Le ton qu'elle venait de prendre lui causa un véritable effroi ; cependant il cacha ses sentiments et lui répondit le plus paternellement qu'il put:

« — Je suis heureux de savoir qu'il te reste encore une espérance, et je suis persuadé que celle-ci est digne de toi, qu'elle est raisonnable et qu'elle ne repose pas sur des utopies de sentiment, qui seraient le bonheur si elles existaient, mais qui n'existent pas.

« — Vous avez raison, mon père, reprit Nathalie en redonnant à SCS paroles et à son visage toute la sentimentalité possible, oli ! vous avez raison; jesais maintenant que l'amour est un rêve impossible; je sais que c'est une passion égoïste, cruelle, et dont les infâmes calculs du monde ont altéré la divine essence. Aussi je

VOUS le jure, mon \ivvo, j'ai feruié mon cœur à ce vain sentiment. Non, je ne veux plus aimer ni espérer d"ôtre aimée ; mais il est une affection, plus grande, plus sainte, plus profonde que l'amour, à laquelle je veux vouer ma vie. Mon père, mon père! ajouta-t-elle avec des larmes, votre tendresse pour moi m'a éclairée sur la plus puissante des affections : mon père, je veux être mère. »

Cette déclaration fit bondir Firion sur sa chaise, plutôt pour ce qu'elle avait d'extravagant dans la manière dont elle était dite que dans le désir lui-même. Il se remit un peu de son trouble, puis répondit à sa fille.

« — Eh bien ! mon enfant, quand le temps de ton deuil sera écoulé, ou, si tu le veux absolument, après les dix mois que la loi impose aux veuves avant de leur permettre de se remarier, je te donnerai un nouvel époux ; et d'ici là je te chercherai un parti convenable. »

A cette réponse, Nathalie considéra son père d'un air à la fois plein de curiosité elde réflexion, et, du ton d'un client qui demande à son avocat le sens d'un texte de loi qu'il s'imagine avoir découvert le moyen d'éluder, elle dit à Firion :

« — Mais pourquoi, mon père, impose-t-on ce délai aux femmes avant de leur permettre de se remarier? »

Firion parut fort embarrassé de la question. Mais il était de ces hommes qui pensent qu'une femme peut et doit savoir la vie et les obligations que lui impose la loi écrite. Aussi, après avoir entendu sa fille répondre si nettement à la question qu'il lui avait faite, il crul pouvoir répondre aussi clairement que possible à la question qu'elle venait de lui poser :

« — Dans les dix mois qui suivent la mori d'un mari il peut naître un enfant, quoique ordinairement la grossesse d'une femme ne dure pas plus de neuf mois; cet enfant appartenant au mari décédé, la prévoyance de la loi n'a pas voulu que la femme contractât de nouveaux liens avant qu'elle fût bien sûre de sa position vis-à-vis de la famille qu'elle quitte et de la famille dans laauclle elle va entrer. »

Nathalie devint toute pensive, pendant que Firion continuait d'un air dégage ;

« Mais ceci tient à des considérations de fortune, de droits de succession, à des questions d'état qui seraient beaucoup trop longues à te bien expliquer.

„ Je vous crois, mon père, dit Nathalie, je vous crois; de sorte que si je devenais mère d'ici à dix mois, mon enfant serait celui de M. du Bergh.

« — Sans doute, dit le père redevenu fort embarrassé.

« — Légalement parlant? veux-je dire, repartit Nathalie. »

Firion commençait à ne plus comprendre, ou plutôt il commençait à avoir peur de comprendre. Il chercha donc à détourner la conversation, et dit à Nathalie :

« — Demain nous partons, nous retournons à Paris ; là tu trouveras des hommes dignes de toi, de ta fortune, des hommes qui te mettront dans une position si élevée, que les bonheurs de la vanité remplaceront ceux de l'amour auxquels tu veux renoncer.

« — Mon père, je ne porterai pas d'autre nom que celui du seul homme que j'aie aimé.

« — Mais alors, dit Firion pousse dans ses derniers retranche ments, que veux-tu dire, Nathalie?

« — Mon père ! répondit l'intéressante veuve vierge en tombant aux genoux de son père avec des larmes et des sanglots, mon père, je vous l'ai dit, je veux être mère ! »

— Un inceste ! s'écria Luizzi.

— Mon cher, vous êtes stjpido! dit le Diable avec emportement, vous n'avez pas la moindre idée des ressources de la vie; vous êtes de la littérature de notre époque d'une manière effrénée, vous faites tout de suite un drame abominable d'une chose qui me paraît très divertissante. 11 n'y a pas le moindre inceste dans tout ceci.

-- Eh bien ! voyons, dit Luizzi avec impatience, dis-moi k^ .'este de cette conversation.

— Le reste de celte conversation, rc|>artit Satan, dura juste les deux minutes ([uc tu viens do me taire perdre par la sotte interruption, et, coinine tu sais (|u'(Mitre nous les instants sont précieux, je 111' te raconleiai ii is la lin do cette conversation, je t'en dirai le résultat.

— Je t'ocoule, repartit le baron, ([ui, cette lois, se promit bien do

ne pas interrompre, quelque extravagance qu'il plût au Diable de lui raconter.

Et le Diulile reprit :

— Le lendemain de ce jour, le père Firion s'en allait dans les environs de B..., marchant à travers champs, abordant les paysans qu'il rencontrait et causant amicalement avec eux. Le premier était un liomnio de quarante-cinq ans, laid et rachitique ; Firion s'éloigna immédiatement; le second était gros, court, robuste, mais ignoblement sale et pauvre; le troisième était un vieillard de soixante ans. Firion passa rapidement.

« Il îîllait se diriger d'un autre côté, lorsqu'il aperçut un superbe jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui travaillait avec une ardeur qui annonçait une vigueur peu commune et qui chantait; sa voix promettait une poitrine largement développée.

« Après l'avoir considéré en silence, Firion, qui yenait de quitter sa fdle, s'approcha de lui et lui dit...

— Comment! s'écria Luizzi, pris à la gorge par l'outrecuidance de la position, comment! il lui dit...

— Vous êtes un imbécile ! reprit le Diable. Vous oubliez que Firion était un homme d'esprit. Firion dit au beau goujat :

« — Mon bon ami, voulez- vous être remplaçant?

« — Remplaçant de qui? dit le jeune homme.

« — Remplaçant d'un de mes neveux qui est frappé par la conscription.

« — Merci, merci ! répondit l'autre; je me trouve exempt comme fils de femme veuve, et je n'ai pas envie d'aller faire pour un autre le métier qui m'aurait déplu pour mon propre compte. D'ailleurs, vous trouverez assez de jeunes gens dans le pays disposés à faire votre affaire.

f — Pardieu! dit Firion, ce sera difficile, parce que mon neveu est un très beau garçon, et que le gouvernement veut absolument qu'on lui rende des hommes d'une qualité égale à celle des hommes qu'on lui enlève.

« — Ma foi, dit le goujat en se rengorgeant et en se posant sur la hanche, ce sera difficile comme vous dites, et je crois que ça vous coûtera cher.

« —Oh ! dit Firion, le prix n'y fait rien ; je payerais bien un garçon comme toi mille écus.

« — Je crois bien! dit le paysan en prenant sa bêche et en se remettant au travail : excellente précaution pour écouter sans avoir l'air de vouloir entendre. Je crois bien ; il y a une vieille veuve dans le pays qui me reconnaîtrait plus que ça en mariage, si je voulais devenir le remplaçant du défunt.

« — Bon ! dit Firion, je me suis trompé, ce n'est pas mille écus que je voulais dire, c'est deux mille écus.

(, Votre neveu a un bon oncle, dit le paysan en se baissant jusqu'à terre et en sifflotant un petit air qui semblait ne pas être de la circonstance.

« — Trois mille écus ! dit Firion.

« — Ça pourrait bien aller à ce grand rouge qui est de l'autre côté du chemin.

« — Quatre mille écus! » dit Firion.

Le paysan se releva sur sa bêche, et dit alors d'un air dont il ne fut pas le maître '

« — Qu'est-ce que ça fait quatre mille écus?

« — Cela fait douze mille francs.

« — Douze mille francs ! c'est un beau denier. Et combien qu'on a de rentes avec douze mille francs !

« — Six cents francs.

« - Six cents francs! dit le paysan en réfléchissant et en ayant l'air de calculer. Ça fait-il trois francs cinq sous de rente par jour?

« — Non. Trois francs cinq sous de rente par jour font à peu près douze cents francs de rente par an, repartit Firion, qui n'avait pas gagné tous ses millions sans avoir une certaine habitude des calculs.

« — Eh bien ! dit le paysan, trois francs cinq sous de rente par jour, douze cents livres par an, combien faut-il d'argent pour cela?

« — Vingt-quatre mille francs.

« — Si vous avez vingt-quatre mille francs, je suis votre homme.

« — Est-ce dit?

« -• C'est dit.

LES MEMOIRES DU DlAliLE

Lfe:^- --fcr-

Une servante vive et accorte fit les honneurs. (Page 315.)

« — Alors suis-moi tout de suite chez le médecin. « — Qu'est-ce que vous voulez dire avec votre médecin? « — Mon bon ami, je ne veu.\ pas acheter chat en poche, et, comme tu seras obligé de passer à la visite du conseil de recrutc-

40 l.ivR.

ment, je ne veux pas qu'on te refuse pour quelque vice de conformation que je ne connais pas.

« C'est pour ça, dit le manant. Allons, allons, je suis un honnête homme, de cœur et de corps, entendez vous? et je n'ai rien à cacher, rien du tout.

« — J'en suis enchanté, dit Firion : allons, viens. »

Et, sans autre explication, Firion emmena le manant devant le médecin le plus célèbre des eaux.

A ce moment, le Diable s'arrêta et dit à Luizzi :

— Tu ne m'interromps plus.

— C'est qu'il me semble que je comprends, dit Luizzi, et que je n'ai pas besoin de supplément d'explication.

— Eh bien ! que comprends-tu ?

— Mons Satan, répondit Luizzi, il y a de ces choses que le Diabl» peut raconter ou penser, mais^ qu'un homme serait fort embarrassé de dire en bons termes. Toutes les choses que tu me racontes sont d'ailleui-s si extraordinaires !

— E.xtraord inaires ! En quoi? dit le Diable. La seule chose extraordinaire, c'est que cela ne se passe pas toujours ainsi ; c'est qu'un père de famille ne prenne pas pour sa fille les précautions que l'État prend pour ses régiments. Tu me rappelles à ce propos une pièce du plus honnête komme de votre littérature, jouée il y a quelques mois '. Il a voulu mettre une scène pareille au théâtre; tous les bégueules du parterre ont outrageusement sifflé la scène comme immorale. J'ai dit tous, car, en fait de béguoulisnio, les femmes ne passent qu'après les hommes. Eh bien ! sur les trois ou quatre cents imbéciles qui ont été révoltés de ce qu'un père s'occupât de tout ce qu'était son futur gendre, il yen avait assurément cent cinquante qui ne se fussent pas tirés avec autant d'honneur que le iioau goujat de Firion de la visite médicale qu'on lui lit subir.

— Tout cela, dit Luizzi, me paraît très joli ; mais le dénoùment me scnil)lc difficile à amener, surtout avec mademoiselle .Nathalie.

— C'est surtout avec mademoiselle Nathalie que le déuoùmont

• Le /uujJ Uoiihoinme, de M Lciacrcier.

olait la chose du raoïule la plus facile. Il n'y a rien de tel que de l)ien s'entendre avec soi-même sur ce qu'on veut. Je l'ai déjà dit que les femmes ont le tort de ne pas être franches avec les hommes; elles ont, de plus, le tort de ne pas être franches avec elles-mêmes. Elles poussent la prétention de la finesse jusqu'à vouloir se tromper, et il y en a qui, après avoir fait tous les préparatifs de leur chute, finissent pas se persuader qu'elles ont été surprises.

— Je suis assez de ton avis, dit le baron, mais je ne comprends pas davantage comment, en pareille circonstance, une fille comme Nathalie pouvait faire les préparatifs de sa chute.

— iMon bon ami, dit le Diable d'un -air de mépris, tu n'es pas même capable de faire un opéra-comique. Il y a mille moyens très simples et mille moyens très ingénieux d'arriver à un pareil but.

— Peut-être, dit Luizzi ; mais, si les obstacles ne venaient point de la pudeur de la femme, ils pouvaient naître de la retenue du paysan. Il s'agisait, ce me semble, de faire comprendre à ce malotru qu'il pouvait plaire à une femme dont le père l'achetait vingtquatre mille francs, et pouvait consoler une veuve qui avait perdu son mari la veille. Crois-tu cela très aisé ?

— La question posée dans ces termes, reprit le Diable, eût été une question difficile à résoudre, je le conçois. Les gens de bas étage ont pour les femmes d'un certain rang un mépris et un respect également bêtes; ils croient volontiers qu'elles ont pour amants tous les hommes de leur monde qui ont le droit d'entrer chez elles, et, en conséquence, il n'est mauvais propos qu'ils ne tiennent sur leur compte. Mais, d'un autre côté, ils ne sauraient s'imaginer que les faiblesses de ces femmes puissent descendre jusqu'à des gens de leur espèce, et, sous ce rapport, il faut qu'elles se donnent ou plutôt qu'elles s'ofii'rent de la manière la plus formelle, pour qu'ils osent comprendre qu'elles veulent leur appartenir. Sous ce point de vue donc, la chose eût été fort difiicile à conclure. Mais il se trouva, dans une petite habitation isolée où Firion conduisit le manant en sortant de chez le médecin, une jolie servante, vive, accorte, qui fit les honneurs de la maison au nouveau venU; et qui lui laissa voir assez adroitement que la chambre

OÙ elle demeurait n'était pas loin de celle qu'on avait destinée au remplaçant.

— Quoi ! dit Luizzi, Nathalie joua un pareil rôle ! cette femme se dégrada au point d'exciter par des coquetteries l'amour d'un goujat?

— Mon clier baron, leprit le Diable, vous avez la rage des sottes explications. Je vous préviens que c'est un énorme ridicule que celui de saisir au passage une phrase ou un récit pour les faire finir d'une façon toute contraire à la vérité. Il y a beaucoup de gens dans le monde qui ont cette funeste habitude. Je ne sais comment les autres s'en arrangent ; mais ils me font l'effet de ces goujats qui mettent les doigts dans votre plat et qui mordent dans votre pain ou dans votre pêche, et qui enlèvent ensuite le morceau entamé en disant ;

« Ah ! ce n'était pas à moi, reprenez votre bien, ce qui en reste est bon, vous pouvez l'achever. »

« Défie-toi de ce penchant, il peut être mortel. Il y a tel homme qui ne te pardonnera jamais de lui avoir ravi l'effet d'un bon mot. Du reste, s'il y a quelque chose de piquant ou plutôt d'inusité dans le fait de mademoiselle Firion, ce n'est pas d'avoir eu un amant le lendemain de la mort de son mari: l'histoire de la mati'one d'Ephèse est contemporaine des livres saints, et l'humanité est faite de la même chair depuis qu'elle exista. Ce qui rend l'aventure de mademoiselle Firion assez exceptionnelle, c'est qu'elle ne connaît pas, c'est qu'elle n'a jamais vu, c'est qu'elle n'a jamais voulu ni voir ni connaître celui qui devait lui donner la plus sainte et la plus forte des affections, l'amour d'une mère pour son enfant.

— Hein? fit Luizzi.

— Oui, mon cher, ropaitit le Diable. Quand la jeune servante eut sutlisammcnt lait com|irendro au paysan que les beaux garçons étaient faits pour les belles tilles, Firion trouva moyen, quand la nuit fut venue, de le faire promener durant une heure loin de la r.iaisou. Pendant ce temps, une voiture en ()artit et une aiiti'e y ariiva ; puis, .|naiiii le paysan revint, Firion veillait seul, la petite ù(;nl. l'LMitrée chez elle. Puis Firion se retira en recoininaiiiiant au

LES MICMOfRRS DU DIABLE 317

grand gaillard d'aller dorinif dans sa chambre. Ce ne fui puint dans sa chambre qu'il alla: il ne se trompa point de poi'ic, il retrouva celle de la jolie servante, et pénétra dans sa chambre au milieu d'une obscurité profonde.

— Et Nathalie était là? dit l.uizzi avec une manière d'étonnomcnt et d'indignation très respectables.

— Qui peut dire que c'était Nathalie? repartit le Diable. Ce n'est pas le goujat, assurément, qui sortit avant le jour de la chambre, et qui fut envoyé le lendemain matin à vingt lieues de là par Firion.

— Si ce n'est Je goujat, dit Luizzi, c'est du moins Firion ?

— 11 est mort.

— C'est Nathalie elle-même, n'est-ce pas?

— 11 y a encore autre chose, dit le Diable, c'est l'inscription faite, neuf mois et deux jours après la mort du baron du Bergh, sur les registres de l'état civil du troisième arrondissement de la ville do Paris, et constatant la naissance légale de M. Anatole- Isidore du Bergh, ce charmant petit jeune homme que les imbéciles qui ont eu l'avantage de connaître feu le baron du Bergh disent ressembler prodigieusement à monsieur son père.

— Ainsi, dit Luizzi, cette femme a été...

— Celle femme, répondit le Diable, a été ce que j'avais dit, empoisonneuse et adultère; car l'adultère consiste surtout à introduire des enfants étrangers dans la famille de son mari vivant, mais il me semble encore plus original de les introduire dans la famille de son mari mort. C'est de l'adultère oosthume, quelque chose de neuf.

— Et personne au monde ne peut lui jeter ses crimes au visage et lui en faire reproche? dit Luizzi.

— Personne, si ce n'est toi, et je te laisse à juger si tu es en mesure de le faire!

— Et... dit Luizzi, elle n'a pas eu d'autres caprices?

— Pas d'autres.

— Mais c'esr une aventure impossible !

— Un cœur froid, un esprit froid et un corps froid suffiront à te l'expliquf*»' iii Nathalie fût née à une autre époque, ou si elle eût

été sérieusement élevée, il est probable qu'elle eût fait ou l'une de ces abbesses sèches et rigides qui ont poussé jusqu'à un despotisme barbare le respect d'une vertu que la nature leur avait rendue très facile, ou une de ces vieilles filles vertueuses qui appartiennent à la classe des femmes comme les sourds et muets à l'humanité : elles n'ont pas plus l'idée de l'amour que les sourds n'ont l'idée du son. Seulement, comme ceux-ci, elles voient qu'il existe; les intelligences qu'il établit entre deux amants leur apparaissent comme les intelligences établies par la voix apparaissent aux sourds ; et, comme rien ne peut faire comprendre ni aux uns ni aux autres ce sens qui leur manque, il deviennent envieux de ceux qui le possèdent. C'est ce qui fait que les vieilles tilles et les sourds muets sont presque toujours soupçonneux, médisants et impitoyables. Dans toute ta vie, baron, méfie-toi des êtres incomplets : il n'y a que ceux-là de véritablement méchants.

Petite infamie.

Comme Luizzi allait répondre à cette nouvelle théorie du Diable, son valet de chambre entra et lui remit un billet en mcnje temps qu'il lui annonça M. de .Mareuilles.

Avant que Luizzi eût pu rappeler au valet de chambre l'ordie qu'il lui avait donné de ne laisser entrer personne, le dandy parut sur le seuil de la porte de la chambre à coucher, et, montrant du ])out de sa canne le billet que Luizzi n'avait pas encore ouvert, il s'écria en riant :

— Je parie que c'est de Laura?

— Je ne le crois pas, dit Luizzi avec iiumeur, car il me semi)!e que je connais cette écriture, et jamais je n'ai reçu de lettre de madame de Farkley.

En ramenant son regard de la porto de sa chambre à son lit, Luizzi s'aperçut que le t'auteuil occupé un instant auparavant par lo Diable était vide.

-- Eh bien! où est-il? s'écria le baron dans un premier mouvement de surprise.

— Qui cal dit Mareuilles.

— -Mais, repartit Luizzi, à qui un nom propre ne venait pas suffisamment vile pour remplacer celui qu'il n'osait prononcer; mais co monsieur qui était là tout à l'heure.

— Ah ça! vous devenez fou, repartit le dandy, je n'ai vu personne. Du reste, je vous demande pardon de vous déranger si matin ; mais hier, après votre départ de l'Opéra, j'ai été informé do la résolution de madame de Marignon à votre égard, et je viens vous en parler. Je ne veux pas vous faire de sermon, mon cher ami, parce qu'entre jeunes gens cela n'a pas le senscoramun; mais, en vérité, vous m'avez compromis d'une façon très peu obligeante. Vous savez à quoi litre je suis reçu chez madame de Marignon ; vous savez que sa fille est un parti très considérable, et auquel ma famille a songé depuis longtemps pour moi ; je mets toute la discrétion passible dans mes folies de jeune homme, pour que tout cela ne me nuise pas; vous avouerez donc qu'il est insupportable d'être compromis pour oollos des autres.

— Ma foi ! mon ciier monsieur de Mareuilles, reprit Luizzi, je suis charmé que cela vous ait déplu; car j'ai reçu de madame de Marignon un billet qu'une femme sans mari et sans fils pouvait seule écrire. Si, en votre qualité de futur gendre, il vous plaît do prendre la responsabilité do son insolence, vous me rendrez un véritable service.

— Qu'à cela ne tienne, répondit M. de Mareuilles, sans préjudice de ce que nous nous sommes promis pour mardi !

— C'est trop juste, reprit Luizzi; et, comme je crois qu'il y a autant de folie à se battre pour le respect qu'on doit au monde de madame de Marignon que jiour la foi que je puis avoir en madame de Farkley, vous trouverez bon que ce soit demain un jour de carnaval.

— Vous faites de l'esprit, monsieur Luizzi ! repartit M. de Mareuiflesd'un ton do dédain.

— Et vous de la fatuité, repartit le baron.

— Pas tant que vous, dit Mareuilles en riant ; car vous avez celle de croire qu'une femme qui vous écrit le lendemain du jour où elle vous a vu pour la première fois n'a pas pu en faire autant po^r moi et beaucoup d'autres.

— Mais ce billet n'est pas de madame de Farkley, répondit Lui//.i, qui croyait déplus en plus en reconnaître l'écriture.

— Eh bien! dit Mareuilles, si cela n'est pas, j'aurai eu tort une t'ois par hasard. Pourtant je suis tellement sûr du contraire, que je m'engage à lui en faire des excuses si je me suis trompé. Mais, s'il est de madame de Farkley, je vous donnerai un conseil d'ami, c'est de ne pas faire de tout ceci un scandale sérieux et sanglant, de venir chez madame de Marignon lui témoigner vos regrets de tout ce qui est arrivé, et de ne pas vous exposer à vous faire montrer au doigt pour une femme qui n'en vaut pas la peine.

Luizzi ne répondit pas, mais il brisa le cachet avec impatience et courut à la signature : c'était celle de madame de Farkley.

11 est ilillicile d'exprimer le sentiment de dépit et de douleur ((ui s'empara de Luizzi à cette vue. S'il eût mieux connu les sentiments intimes du cœur d'un homme, il eût compris que cette femme ne lui était pas indiflerente, par le chagrin qu'il éprouva de lui voir justifier la mauvaise opinion qu'on avait d'elle. Il lut le billet, (|ui était ainsi conçu :

« Monsieur,

« Je crains de ne pouvoir me rendre au rendez-vous que je vous ai donné pour demain au bal de l'Opéra; si vous tenez ;\ l'explication des derniers mots que je vous ai dits, je puis maintenant vous lailduiu'r; veuilliv, m'attendre ce soir chez vous, j'y serai ce soir à dix iieures. »

Luizzi denieiu'a confondu, et, dans l'étonnemenl où le jdongea l'impudeur de cette femme, il passa silencieusement le billet à de Ma"euillos, qui partit aussilùt d'un grand éclat de rire.

— Ceci passe toute croyance ! s'écria-t-il. Mais tenez, si vous

Il trouva une femme tout en pleurs. (Page 325.)

voulez m'en croire, vous ne resterez pas chez vous, vous viendrez ce soir chez madame de Marignon. Je saurai bien lui apprendre tout doucement le sacrifice que vous lui faites : elle vous saura bon gré, et tout vous sera pardonné.

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— .Vous avez raison, dit Luizzi, quoiqu'il m'en coûte de ne pas apprendre à madame de Farkley que je ne suis point sa dupe, et quoique je regrette de ne pas lui donner la leçon qu'elle mérite.

— La meilleure et la plus cruelle, repartit de Mareuilles, c'est de lui répondre que vous l'attendez, et de ne pas l'attendre.

Luizzi crut devoir suivre la moitié de ce conseil, en se réservant, suivant ses idées du soir, de suivre ou de ne pas suivre l'autre moitié ; c'est-à-dire qu'il commença par répondre qu'il attendrait madame de Farkley chez lui.

Le soir venu, Luizzi avait oublié son ressentiment. Il se rappelait cette femme de l'Opéra, si suave et si gracieuse; il se Taisait un reproche de sacrifier à de vaines considérations du monde quelques heures d'un plaisir qu'il supposait devoir être très piquant.

Luizzi était un de ces êtres destinés à avoir une vie très agitée au milieu des aventures les plus ordinaires. Ces gens-là font de la moindre décision une matière à combats intérieurs. Ils balancent aussi longtemps à passer le ruisseau de la rue que César à franchir le Rubicon, et, parce qu'ils se sont fort intéressés à ce débat avec eux-mêmes, ils pensent avoir fait une chose très intéressante.

Ainsi le baron passa deux heures à plaider devant lui-même la cause de son plaisir contre la considération.

Quant à la réputation de madame de Farkley, il n'y pensa pas lo moins du monde. Ajouter une aventure scandaleuse de plus àtoufos les aventures scandaleuses de Laura ne lui semblait pas un grand crime.

La seule chose qu'il regretta d'elle, c'était l'amusement de sa dé^faite. Dans tous les combats qu'il eut à supporter en ce grand !>!«", il n'y eut que l'égoïsmc d'engagé contre la vanité.

Cependant il triompha de ses regrets, mais seulement parce qu'il iniaiiina qu"il y avait bien plus de fanfare à faire à n'avoir pas eu cette temmc qu'à l'avoir eue.

A neuf heures trois ([uarts il sortit de chez lui; et, comme dix heures sonnaient, on annonça monsieur le baron Luizzi chez madame de Marignon.

Il est impossible do rendre l'effet que produisit son entrée à colle heure : tous les regards se portèrent d'abord sur la peudi le.

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