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et saluaient ensuite Luizzi de rapplaudisscmoiit le plus flatteur. Toutes les femmes l'accueillirent avec une grâce et des prévenances inouïes.
.Madame du Borgli poussa l'admiration pour ce trait d'héroïsme jusqu'à lui présenter son fils, M. Anatole du Borgh.
.Madame de Marignon tendit la main au baron, et lui demanda presque pardon de la lettre qu'elle lui avait écrite.
.Mademoiselle de Marignon, qui jamais n'avait adressé la parole à Luizzi, le consulta avec une familiarité charmante sur de nouveaux albums qu'on lui avait envoyés.
Quant à madame de Fantan, elle engagea Luizzi à vouloir bien l'honorer de ses visites.
Cette invitation calma un peu l'humeur de M. de Marouilles, épouvanté du succès qu'il avait ménagé à son ami Luizzi; il on prit occasion pour lui dire tout bas :
— Mademoiselle de Fantan est une très jeune personne qui est fort belle et qui sera fort riche ; prenez bonne note de ceci .
L'enivrement de Luizzi fut tel, que deux heures s'écoulèrent pour lui sans qu'il sentit autre chose que la joie de son succès; jamais il ne porta plus haut la tète et la parole.
Durant ces deux heures il fut véritablement roi de la conversation chez madame de Marignon ; il eut de la verve, de l'esprit, des mots heureux, et à minuit il quitta superbe, triomphant, et plein de bonne opinion de lui-sièmc, ce salon dont la veille il était sorti presque furtivement et avec un remords.
C'est que la veille il avait tenté de lutter avec le monde pour une femme que le monde avait réprouvée, et que, ce soir-là, il venait de livrer cette femme au monde avec une honte de plus. Ceci explique peut-être pourquoi l'homme est un méchant animal, comme dit 3Iolière.
Les quelques minutes qui séparaient la demeure de Luizzi de celle de madame de Marignon ne suffirent pas pour dégriser le baron de son délire, et jamais il n'avait jeté ses gants, son chapeau et son manteau avec plus d'aisance et de bonne grâce que ce soir-là.
Luizzi n'était pas un homme à faire de la fatuité vis-fi-vis dun
valet; mais il était tellement gonflé de lui-même en ce moment, que ce fut d'un ton tout à fait particulier et extravagant qu'il s'écria :
— Est-ce qu'il est venu quelqu'un ce soir?
— Oui, monsieur le baron, répondit le valet de chambre; une dame.
— C'est vrai, dit Luizzi, d'un air étonné, je l'avais oubliée, je ne comprends pas comment je l'ai oubliée. Et qu'est-ce qu'elle a dit?
— Elle a dit qu'elle attendrait le retour de monsieur le baron.
— Ah ! fit Luizzi, dont cette nouvelle changea subitement le ton et l'assurance. Et combien de temps a-t-elle attendu?
— Mais, monsieur le baron, elle a attendu jusqu'à présent, dit le domestique; elle est dans votre chambre.
— Dans ma chambre? reprit Luizzi.
— Oui, monsieur le baron ; je vais aller la prévenir que vous è!cs rentré.
— C'est inutile, dit Luizzi avec humeur ; laissez-moi, et vous ne viendrez que lorsque je vous sonnerai.
Aussitôt Luizzi entra dans sa chambre.
Second fauteuil : Qui la voudra, l'aura.
Le sentiment (|ui dominait le C(L'ur du baron, quand il ouvrit la porte, était un mélange assez incoiiérent de colère, de surprise et de dépit. Cette femme venait de lui gâter le succès qu'il avait obtenu chez madame do .Marignon, et il était probable qu'elle n'était pas restée pour la même raison qui l'avait fait venir.
Luizzi s'attendait tout au moins à une scène; il fut donc bicu
LES MliMOIRF.S DU DIAHI.E 325
éloiiuf, lorsiiu'au lieu d'uiu' leniino irnléo, comme il avait suiiposé que devait être madame do Fai'kley, il trouv:^ une femme toiil(î en pleurs, et qui, lorsqu'il s'approcha d'elle, joignit les mains et lui dit d'un ton désespéré :
— Oh! monsieur! monsieur ! il vous était réservé de me frapper de mon dernier malheur !
— Moi ! madame? reprit Luizzi d'un air fort dégagé, je ne sais en vérité ce que vous voulez dire ni de quel malheur vous voulez me parler.
Madame de Farkley considéra Luizzi d'un air de stupéfaction, et lui dit plus paisiblement :
— Regardez-moi bien, monsieur. Me reconnaissez-vous?
— Je vous reconnais, madame, pour une femme fort belle, que j'ai vue hier chez madame de Marignon, que j'ai retrouvée à l'Opéra, et que je n'espérais pas avoir le bonheur de recevoir chez moi ce soir.
— Alors, reprit Laura, quel a été le motif qui vous a fait asseoir près de moi chez madame de Marignon ?
Luizzi baissa les yeux modestement, et répondit avec l'hunible impertinence d'un homme qui craint de se vanter d'un succès :
— Mais, madame, il ne doit pas vous sembler extraordinaire de voir... qui que ce soit, chercher à vous connaître.
A cette réponse, la figure de madame de Fariv.'ey se décomposa, une pâleur subite la couvrit. Elle répondit d'une voiv altérée :
— Je vous comprends, monsieur, il ne doit pas me paraître extraordinaire que... qui que ce soit prétende devenir mon amant...
— Oh ! Madame !
— C'était votre pensée, monsieur, reprit madame de Farkley, qui contenait mal au fond de ses yeux les larmes prêtes à couler, et au fond de sa voix les sanglots prêts à éclater.
Et tout aussitôt, par un violent mouvement nerveux, il sembla que Laura se rendit mailrcsse de cette émotion. Elle reprit d'une voix qui affectait une gaieté pénible :
— C'était votre pensée, monsieur : mais je ne crois pas que vous en ayez mesuré toute l'audace. Devenir l'amant d'une femme comme moi, savez-vous que c'est bien dangereux?
-■ Je ne suis pas moins brave qu'un autre, répondit Luizzi avec un sourire plein d'une suprême impertinence.
— Vous croyez? reprit madame de Faridey. Eh bien! moi, je vous jure, monsieur, que vous auriez peur si j'acceptais vos hommages.
— Veuillez essayer mon courage, dit Luizzi, et vous verrez ce dont il est capable.
— Eh bien ! dit madame de Farkley en se levant, je serai votre maîtresse, monsieur; mais auparavant, il faut que vous sachiez bien ce que vous soupçonnez déjcà sans doute, c'est que je suis nne femme perdue.
— Qui dit cela? reprit Luizzi en essayant de calmer l'agitation de madame de Farkley.
-■ Moi, monsieur, qui ne m'abuse pas; moi, monsieur, qui souffre depuis de longues années pour toutes les calomnies dont je suis la victime; moi, monsieur, qui veux les mériter une bonne fois, qui vous ai choisi pour cela, et qui suis à vous.., si vous osez me prendre.
Cette déclaration si brusque et si formelle prit le baron à l'improviste, et pendant quelques instants il fut très embarrassé de sa personne. Madame de Farkley se rassit et lui dit avec un triste sourire :
— Je vous disais bien, monsieur, que vous auriez peur.
— Ce n'est pas le mot, reprit Luizzi cherchant à se remettre ; mais j'avoue qu'un bonheur si grand et si subit me confond, et que j'étais loin de m'attendre...
— Vous mentez, monsieur, reprit madame de Farkley ; seulement vous le croyiez encore moins facile, et vous comptiez sur les honneurs d'une défense dont vous voyez que je sais m'affranchir.
Luizzi était hors des gonds; il n'avait imaginé rien de pareil à tant d'impudence, ou bien il ne supposait pas que, si madame do Farkley eût voulu se jouer de lui, elle l'eût fait dans sa maison et à pareille heure. Il resta un moment silencieux, et finit par lui dire :
— En vérité, madame, je ne vous comprends pas.
— Alors, dit madame de Farkley, il ne me reste plus qu'à me retirer; seulement, roprit-elle en posant la main sur ses gants, je
VOUS suppose assez d'honneur pour affirmer, de manillre à vous l'aire croire, que la femme qui est entrée chez vous à dix heures du soir, et qui en est sortie à une heure du matin, ne vous a pas cédé, comme on dit qu'elle a cédé à tant d'aetres.
Laura se leva comme pour sortir, et dans ce moment Luizzi compi-it tout l'immense ridicule dont il allait se couvrir vis-ii-vis de cotte femme. Il devina aussi que l'impertinence qui avait fait son succès chez madame de Marignon passerait pour une niaiserie parmi ses amis.
D'ailleurs, ce qui avait été une impertinence de bon goût à dix heures du soir devenait une brutale grossièreté à minuit. On peut ne pas accepter le rendez-vous d'une jolie femme, mais on ne l'en chasse pas quand on l'y trouve.
Il prit donc les mains de madame de Farklcy, et, la forçant à se rasseoir au moment où elle allait se lever, il lui dit avec plus de politesse qu'il n'en avait montré jusque-là :
— Je ne sais vraiment quelles folies nousdisons-là tous les deux. Vous avez le droit d'être irritée de la grossièreté de mon absence, mais est-il des fautes qui ne puissent se racheter? Une heure ou deux de mauvaises façons, ou plutôt de véritable délire, ne peuventelles être pardonnées en faveur d'un dévouement ou d'un amour que vous savez si bien inspirer?
Madame de Farkley reprit sa place, et d'un ton encore très sérieux elle répondit à Luizzi :
— Je serais curieuse de voir, monsieur, comment vous expliquerez ces mauvaises façons ou ce délire, ainsi qu'il vous plaît de les appeler.
A ce moment une idée étrange vint à Luizzi : celle qui s'étnit jiromis de réaliser s'il retrouvait madame Dilois.
Avoir eu madame de Farkley à dix heures quand elle s'étail présentée chez lui, l'avoir eue comme tant d'autres à qui elle avait cédé ou auxquels elle s'était donnée, cela n'avait rien de bien attiayant; mais avoir cette femme après lui avoir montré qu'il n'en voulait pas, l'amener à croire sérieusement à une passion sincère et presque folle après l'avoir insultée du dédain le plus complet, cela parut à Luizzi quelque chose de neuf, d'original et qui méi'itait
la peine d'être tenté, surtout vis-à-vis d'une femme aussi habile que madame de Farkley. Dès ce moment, il la désira comme s'il l'avait aimée.
Ces réflexions passèrent comme un éclair dans la tète du baron, et il reprit en se penchant doucement vers Laura :
— Non, madame, non, il n'est pas si difficile de vous expliquer ces mauvaises façons et ce délire. Vous avez été assez franche avec moi pour que je puisse vous donner cette explication ; mais, si vous ne l'aviez pas été si complètement, j'avoue qu'il m'eût été impossible de me justifier.
— Je serai charmée de voir, reprit madame de Farkley, qu'une fois dans ma vie ma franchise m'aura servi à quelque chose ; car elle m'aura servi, monsieur, si grâce à elle vous parvenez à me prouver que vo'.re absence n'a pas été un outrage et que tout ce que vous m'avez dit depuis votre retour n'était pas une nouvelle insulte.
— Je ne me servirai pas de votre franchise poui- en manquer avec vous. Oui, madame, mon absence était un outrage et mes paroles une insulte.
— Et vous prétendez les excuser? dit amèrement madame de Farkley.
— Je ne sais à ([uoi j'arriverai, dit Luizzi ; en tout cas, je vous dirai la vérité, puis vous me jugerez.
— Je vous écoute.
— Vous m'avez dit un mot bien grave, madame, et je vous demande pardon du fond de mon cœur de vous le reiiéter... Vous m'avez dit : Je suis une femme perdue...
Ce mot que madame de Farkley avait prononcé dans l'amertume de sa oolère, ce mot, lui venant par la bouche de Luizzi, la lit pâlir. Il s'en aperçut, et en fut touché; il se rapprocha d'elle, mais elle l'arrêta d'un léger signe de la main et lui dit d'une voix étouffée :
— Ce n'est rien, continuez.
— Eh bien ! Madame, reprit Luizzi comme un homme qui se fait violence pour parler, ce mot vous explique ma conduite.
— Oui, liit Laura tristement, je comprends votre mépris, et cependant il est rare qu'un homme en frappe si cruellement une
Il se rdpproclia dVlle, mais elle l'arrêta d'un si^ne. (Paje 3Î8.|
femme, quelle qu'elle soit, surtout quand cette femme ne lui a fait aucun mal.
— Oh ! ce n'est pas cela, madame, reprit Luizzi.
Et à ce moment, s'éprenant de la pensée qui le guidait au point de parler avec un accent plein d'émotion, il continua :