‹ Les mémoires du diableChapitre 37 sur 49 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Tétanos.

Il vil une lumière telle que jamais ses yeux n'avaient subi un si éblouissant éclat. Elle était si intense, si pénétrante, qu'elle Iraveiisait les corps opaques comme une lumière ordinaire qui glisse à travers le cristal; elle était si fulgurante qu'elle dessinait sui les murs l'ombre de la flamme des bougies allumées.

Ce n'était pas ce prestige qui avait écarté doN^ant le baron les murs, la distance, l'obscurité, les corps intermédiaires (jni l'auraient empêché de voir Henriette Buré dans son horrible ««ichot; c'étail une transparence (lui laissait voir les objets eu\mêmes,qiioique l'on vîl auH.Ielà d'eux; c'était, pour tout ce quj se présentait à lui, l'eliet de la vitre qui ne chiche rien, et qu'on aperçoit cependant; c'était un spectacJe inouï, éblouissiuil, où tout rayonnait et était pénétré de lumière.

Ainsi Luizzi crut v(tir au-delà de si chambre son salon vide et meublé comme il l'était; au delà du salou, sa sîiIIiî âi manger avec

LES MKM(MIU:s DU DIAliLE S23

tout co qui l'occupait, juiis ranlichanibro où Pierre dormait sur une banquette.

Au-dessus de sa tèle il lui sembla voir, à travers le plafond, l'appartement de sa sœur; il en reconnut de même chaque pièce, et suivit cette étranj,'e inspection avec une curiosité ravie.

I! cherchait avec soin s'il se trouvait quelque meuble qui lui échappât ; il fixait son attention sur les meubles mêmes, et découvrait dans leur intérieur les plus petits objets. Il plongea pour ainsi dire son regard de chambre en chambre, les parcourant dans tous leurs détails d'ornement, car elles étaient inhabitées, et il s'émerveillait à cet étrange spectacle qu'il eût voulu voir plus animé, lorsqu'il reconnut la chambre de Juliette.

Elle y élnil, et Henri s'y promenait à grands pas. Julielto bu parlait avec action.

Le baron écouta, et il enlendit comme il voyait. Le son lui arriva droit et net comme s'il n'efit rencontré aucun obstacle oii il se brisât, comme s'il eût volé dans un espace vide de tout, excepté de l'air qui doit lui sorvii' de conducteur. El voici ce qu'il entendit:

— Tu auras beau faire, Henri, tu as envie de me tromper; je te connais, tu t'es amouraché de cette petite imbécile de Caroline.

C'était Juliette qui parlait ainsi.

— Quelle diable de rage te prend? répondit Henri. 11 faut pourtant que je couche avec ma femme.

— Et si je ne le veux pas, moi ? s'écria Juliette avec fureur.

— Allons, partons! Je no demande pas mieux. J'ai en poche les cinq cent mille francs du beau-frère, profitons du moment où il est dans son lit; en deux jours nous pouvons être hors de France.

— Hier, c'était possible; mais, aujourd'hui que Barnet est à Paris, ça pourrait être dangereux. Au moindre soupçon, il est homme à courir à la police, à nous dénoncer, et les télégraphes vont plus vite que les malle-postes.

— .Mais il sait donc tout, ce vieux serpent de notaire?

— Il ne sait pas les détails, reprit Juliette; il ne se doute pas, le méchant gueux, que c'est moi qui avais jeté la lampe sur les habits fie Caroline pour la foirer à en mettre d'autres et la pousser à

aller à la fête irAuterivc. Personne n'a pu lui dire probablement comment j"ai persuadé à l'idiote que tu étais amoureux d'elle, et comment ta tendre correspondance qui nous servait si bien à nous éciire l'a rendue folle de toi.

-- Elle m'aime donc'? dit Henri avec une vanité de taureau.

— Vante-t'en ! repartit Juliette. Va, mon cher, si je ne l'avais pas dicté ta première lettre et si tu n'avais pas fait écrire les autres par ton sergent-major, le beau Fernand «pn faisait d'assez jolis vaudevilles, je ne crois pas qu'elle eût jamais perdu la tète pour toi.

— Ces lettres? dit Henri d'un aii' méprisant, elles ne sont pas déjà si fameuses. Tu ne peux pas te faire d'idée comme elles m'ont embêté, lorsque le baron me les a remises chez les chouans et que je les ai lues.

— Tu lésas pourtant écrites?

— Copiées; et je veux que le diable m'emporte si je les comprenais. Mais je les ai étudiées par nécessité, et maintenant je dirais tout comme un autre : Tu seras l'âme de ma vie, le cceur de mon cœur. Je ferais du sentiment platonique par-dessus les maisons.

— C'est ça, dit Juliette, (jue tu avais mis Caroline dans un joli état la première fois que tu es resté seul avec elle, et je ne sais pas si nous n'étions pas arrivés...

— Parle un peu de ça, toi! tu étais rouge comme un coq quand tu es rentrée avec le baron.

— Oh: moi, c'est dillërent.

— Hein? lit bi'utalemonl Henri.

— Que veux-tu, mon cher? dit Juliette, le baron est joli homme, il a deux cent mille livi'cs de rente, et puisque tu es marié...

— Avise-fen ! l'cpai tit Henri en montrant le poing à Juliette.

— Eh bien ! (|ue feras-tu, après tout?

— Je vous casserai les lu-as à tous, à toi comme à lui, répondit Henri, dont le visage piit une luHiible expression de féi'ocité. ^

— Bah! ta, la, ta, tu es devenu un ci'iard, voilà tout, dit Juliette.

— Tiens, reiuil Henri, ne parlons pas de ça; lu m'as fait taire

Madame de Cemy était & demi-coucbée sur le satin noir du divan.

assez de sottises dans ma vie, et la dernière est la plus grosse de toutes.

— Merci! fit Juliette; je t'ai donné une femme de cinq cent mille francs.

— C'est-à-dire que je l'aurai^ tf^s ^ien épousée sans toi.

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— Vrai ? Tu l'aurais épousée si je ne te l'avais pas fait connaître, tu l'aurais enflammée avec tes beaux yeux si je n'axfeis pas soulUé le feu. El puis, n'est-ce pas t on t'aurait r<'Connu doux cent cinquante mille francs de dot si j'i^ ne lui avais pas fait amener son frère à cette clause du contrat?

— Olî ! je Sais que tu es habile qnznd tu t'en mêles,.. Mais cetfe paiivi'e femme, parole d'honneur ! elle me fait pitié.

— Et le l)aron me fait pitié aussi, mon clier, car il en a une envie, une envie...

— Encore !

— Je te jure que j"y ai mis de la vertu. Et pas plus tard qu'hier. . . dans son l>oudoir, j'ai voulu jouer avec lui... mais, ma foi, j'ai vu le moment oii la tète n'y était jikis, et s'il â\^it bien, bien voulu...

— Juliette ! murmura sourdement Henri furieux.

— Hé! va coucher avec fa femme et laisse-moi ti-anquille.

— Tu as paibleu raison, dit Henri avec colère, j'y vais. Et il s'apprêta à sortir.

— Hcnn. r-'éciia Juliette en se levant, si tu sors d'ici cette nuit, c'est fini entre nous !

— Alors, i-eprit Henri en revenant, ne m'ennuie pas avec ton baron, et parlons un peu sérieusement. Et pour en revenir à ce Barnet. qui le fait ci\)ire qu'il se doute de quelque chose?

— Le voici, puisqu'il faut tout te dire : c'est pour ces six mille francs qu'il ax-ait donnés à C«,roline, que j'avais déposés chez ma ù'.ète et qui devaient servir à voti-e pixjtendue fuite...

— Eh bien ! ces six mille francs, nous !es avons empochés, et tu es venue faire les couclîos à Paris, gràoe à ce petit sccoui"s que le bon Dieu et loi vous nous aviez jirocuré.

— Eh bien ! ces six mille francs, dit Juliette, Barnet s'en est inquiété d'ahurd à Toulouse où j'étais encore, et les so'urs ont répondu qu'elles n'en avaient pas entendu parler, mais <]ue Ctiroline les avait sans doute emportés à Evron. Comme le liuulionnnc Barnet savait que, pour avoir sa fortune, Ips ivligieuses laissaient leur prolog('e l'aire à peu près tout ce ([u'elle voulait, il a paru se contenter de cette raison. Mais dcniièreracnt, en revenant de Rennes, il s'est détourné pour aller à Evron, et il a demandé à la

LES MÉMOIRES DU DIABLE So?

Sii{HM"i(''»ro *i Ciiioliiii,' :iv-iit ;iii|initi'' .1.' Tmil'imI • illi' lui ;\ dit i|iie non.

- Mais ce quo fu as laconlo à Caroline arrange tout.

— Pour elle, oui, mais non pas pour Baniot, qui, ù Vitré, a eu d'assez mauvais renscignemenls sur ton comi'te. Et cela, joint aux six mille francs...

— Hé mais! dit Henri, n'a-t elle pas pu lappoi'ter cet arpent à Paris?

~ Très bien ! lit Juliette, et tu crois que, si Caroline avait eu six mille francs, le baron eut été obligé d'emprunter de l'argent à Barnel pour faire la route de Vitré à Paris? C'est ce qui a surtout donné l'éveil à ce méchant gredin; alors il s'est rapiiclé les premiers douze cents francs donnés à ma mère, et il a pensé que les six mille avaient bien pu passer par le même chemin.

— Mais qui t'a dit tout ça?

— Eh bien ! c'est Gustave, qui était avec ce hibou de notaire, et qui, ne sachant rien de rien, lui a dit qu'il me connni.^sait, un jour que Darnet m'a nommée devant lui.

— Et qu'est-ce qu'il lui a dit?

— Pas grand'chose, heureusemont ! 11 lui a dit qu'il m'avait connue figurante au théâtre de .Mai-seille.

— Pas ailleurs au moins? dit Henri.

— Eh non! Gustave n'est jamais venu à Aix quand j'étais chez ma mère.

— Oh ! la gueuse !... s'écria Henri, comme si ce mut d'Aix lui rappelait d'ignobles .'souvenirs.

— Eh bien ! là... elle faisait son métier.

— Et elle t'en avait donné un joli !

— Pardine ! dit Juliette, il valait bien le tien ; et sans la révolution de juillet, oii tu as trouvé moyen de tirer un coup de fu&il à ce vieux Bequenel sous prétexte que c'était un espion, et de lui voler les fausses signatures que tu lui avais l'ait escompter, je voudrais bien savoir où tu serais. Ça ne l'en a pas moins valu une épaulettede lieutenant, grâce à la belle pétition que je l'ai faite, tandis que tant d'autres, qui se sont véritablement et bravement battus contre les Suisses et la garde royale, ont été laissés de coté ou

envoyés à Alyor comme simples soldais. Ne fais donc pas tant le renchéri sur ce que j"ai été avant qui' tu me connusses.

— Tu as bien continue un peu depuis...

— Et tu n'y a pas trouvé à redire, tant que ça a pu servir à te mettre du pain sous la dent, repaitit Juliette avec une expression de dégoût; mais aujourd'hui que tu as des rentes...

— Eh bien ! moi, aujourd'hui, je ne veu.x pas que le baron tourne autour de loi.

— Eh bien ! moi, je ne veux pas que ta femme soil la femme.

— Mais enfin, comment veux que je fasse?

— 11 n'y a qu'à ne rien faire : elle est innocente comme une enfant de deux jours, je t'en réponds.

— Oui, mais on peut la questionner; son frère... Barnet...

— Tu crois ça? dit Juliette d'un ton de raillerie méprisante, tu crois que Barnet va aller dire comme ça à Caroline : « Madame, faites-moi le plaisir de me dire si votre mari... » Laisse-moi donc tranquille. Tiens, vois-tu, mon cher, tu ne pourras jamais te faire aux façons des gens comme il faut.

— Toi, c'est tout le contraire ; tu prends des airs de princesse, des tons de prude...

— Ah! s'écria Juliette avec une expression d'e.xaltation, c'est qu'une femme, vois-tu, a autre chose dans la tète et dans le cœur que vous autres hommes. Si j'étais née dans la révolution, je serais maréchale... ou bien si j'étais née auparavant j'aurais été la Dubarry... Mais il n'y rien à faire maintenant avec des hommes qui sont aussi bégueules (|u'avares.

— El moi, imnripioi me comptes-tu, s'il vous plait?

— Oh! toi, je t'aime, c'est bien dill'eicnt. Mais tiens, si tu n'étais pas jaloux comme une béte, ce bai'on, vois-tu, je ne lui laisserais pas un sou de ces deux cent mille livres de rente.

— Je suis assez riche comme ça.

— Voyons, dit Juliette... Je te laisse Caroline, ça m'est égal, et je prends le baron.

— Ça va, dit lleni'i...

Puis il reprit, et s'écria :

— Non, décidément, non.

— Tu lie veux pas?

— Non, non, je déteste ce baron, vois-tu. Je le déteste parce que lu l'aimes ; il te plaît, avec son jargon, ses gants jaunes, son air de grand seigneur... Si c'était un vieux, je ne dis pas, ça me serait égal. Mais lui, non, mille fois non.

— Soit. Mais avise-toi de penser à Caroline, et tu verras !

— Eli bien ! nous verrons.

— Prends garde! Elle me dit tout, et je saurai bien ce qui arrivera.

— Et si ça arrive ?

— J'ai tes fausses lettres de change, mon cher.

— Tu les as gardées, misérable gueuse?

~- Elles sont en lieu sûr, je prends mes précautions. Henri se frappa le front de colère, et Juliette continua :

— Oh ! je te connais, mon poulet. Je te l'ai dit, tu ne demanderais pas mieux que de me planter là maintenant ; mais merci... Du reste, si ça te plaît, va chercher ta femme... tu es libre...

— Que le diable t'emporte avec ma femme ! je ne m'en soucie guère.

— Plus que tu ne dis.

— Je te donne ma parole d'honneur que non. C'était seulement pour la forme. Car enfin je passe ici une singulière première nuit de noces.

— Je comprends que la chambre nuptiale t'eût convenu beaucoup mieux que la mienne.

— Elle restera vierge, je t'en réponds.

— Pour cette nuit, du moins, j'en suis sûre.

Henri s'arrêta tout à coup devant Juliette et parut frappé d'une idée soudaine. 11 contempla longtemps sa complice comme pour absorber par le regard ce que cette femme avait de lubricité en elle, et lui dit :

— Peut-être que non...

— Pourtant Caroline n'y montera pas.

— Mais tu y viendras, toi.

-.Moi?...

Et Juliette se laissa aller à sourire à cette délestable proposition, puis elle ajouta :

— Au fait, ça serait drôle... Mais nou, je ne veux pas,- je ne suis pas d"assez bonne humeur.

— Allons donc! dit Ilouri en lui prenant les mains et eu l'attirant, ne fais pas la bégueule, la bonne humeur te viendra.

— Laisse-moi tranquille, l'eparlit Juliette, lu me fais mal ; lu es toujours brutal.

— Tu sais bien qu'il n'y a que loi pour moi au monde, reprit Henri en l'entourant de ses bras.

— Ah! tu es insupportable, dit Juliette en se laissant aller, ca te pi'cnd comme un vertige.

— Viens, viens donc.

— Non, dit Juliette, cotte chambre est au-dessus de celle du baron.

— C'est précisément là l'amusant, dit Henri.

Et, enlevant Juliette dans ses bras hei'culéens, il l'emporta à travers l'appartement, tandis qu'elle disait :

■ — Henri, quelle idée!... Quelle rage tu as!... Oh! quel monstre lu fais!

Puis elle reprit soudainement en l'entourant aussi de ses bras :

— Et c'est pourtant pour ça que je t'aime, gredin !

Luizzi les vit s'avancer vers la chambre nuptiale. Ils en franchirent la porte. Dans un mouvement d'indignation et d'horreur, le baron voulut s'écrier, et véi'itablement il poussa un cri terrible.

Mais toute cette vision délirante disparut; il se sentit plongé dans une obscurité profonde ; il appelait vainement en poussant des cris. 11 ne vit plus rien, n'entendit plus rien, ne sentit plus rien. Puis tout à coup il ouvrit les yeux, et il vit...

Rencontres.

Il vilJiiliolle, IltMiri et Caroline qui, penchés sur son lit, l'empèrhaicut de «o luiseï- los membres dans les horribles convulsions (ine le It-lanos avait lait succéder à son immobilité.

-Maljjrc les douleurs atroces qu'il éprouvait, il avait, comme il arrive souvent dans cette inexplicable affection, la parfaite perception de tout ce qui se passait autour do lui et riMiti.T iisn.ûi' de sa raison.

V.n voyant Henri et Juliette qui lui prodiguaient des soins empressés, le baron dut se dire qu'il avait été durant quelques heures sous l'empire d'un délire extravagant, et dans ce moment une idée soudaine sembla venir l'éclairer sur les dangers de sa position.

Il se rappela que déjà, à deux reprises, il avait été pris pour un fou ; il comprit qu'étant «ins cesse sous l'obsession des révélations du Diable, toute chose certaine devenait un doute poui- lui, toute aiqiarence un mensonge, qu'il traduisait en crimes et en vices tout ce qu'il ne pouvait expliquer autrement. Alors la crainte devoir cette proix-nsion de son esprit s'arrêter à une idée fixe et se tourner on démence s'empara tellement du baron, (pi'il ivsulul de ne plus cherchera sonder les mystères de la vie et de continuera marcher comme le vulgaire des hommes, en se guidant, non plus sur les fausses clai tés de l'enfer, qui teignaient tout d'une sanghmle couleur, mais à l'aide des simples lumières de son jugement, et en regardant k* choses et les hommes de leur meilleur cùté.

l'eul-èlre Luizzi fit-il alors à l'égard du Diable ce qu'Orgrtn fil à l'égard de Tartufe. Quand l'hypocrite a quitté la maison du bourgeois crédule, celui-ci s'écrie : C'en est fait, je renonce à tvus les yens de bien. Une fois que Luizzi wiulut chasser de sa tète celte

manie d'apprendre, il s'écria en lui-même : Maintenant, je croirai que tous sont gens de bien.

La convalescence assez pénible qui suivit ce grave accident, si rebelle à la guérison, dissipa entièrement toutes les craintes de Luizzi, que la maladie avait exalté jusqu'à une si épouvantable vision. Henri fut pour lui d'une attention extrême.

Quant à Juliette, elle lui tint fidèle compagnie, lui faisant des lectures, causant avec une bonhomie, une grâce et une modestie qui ne se démentaient point. Elle n'en avait que plus d"attraits pour le baron ; car,, à ce charme d'une société douce et facile, elle joignait cet enivrement magnétique que le boron subissait toujours malgré lui.

Enfin, lorsqu'il fut capable de sortir, il était tout à fait amoureux de Juliette, ou plutôt, pour en revenir à la singulière passion que lui inspirait cette femme, il la désirait comme un séminariste et la redoutait comme un enfant.

L'n notable changement eut lieu, du reste, dans la position du baron. De même qu'il avait envoyé le marquis de Bridely pour avoir des nouvelles de M. de 3Iareuilles, de même celui-ci avait chargé le jeune du Bei'gh de s'informer de la santé d'Armand. Ces visites s'étaient renouvelées chaque jour des deux côtés.

Gustave avait trouvé le moyen de dire chez madame de Marignon, où Mareuilles demeurait depuis qu'il était son gendre, qu'il avait, lui, marquis de Bridely, soixante raille livres de rente, et cela sembla une excuse pour les peccadilles passées; sa tentative d'escroquerie devint une folie déjeune homme à qui l'espoir d'une grande fortune avait permis d'être moins circonspect qu'un pauvre diable, attendu la certitude qu'il avait de pouvoir grandement réparer ses torts.

On s'était accoutumé à le voir; et, s'il n'était pas des intimes de la maison, on laissait cependant échapper avec quelque vanité le nom du marquis de Bridely parmi les beaux noms des jeunes gens qui fréquentaient la maison de madame de Marignon.

On murmura même que la belle et jeune madame de Mareuilles regrettait, sinon la personne et la fortune de Gustave, du moins son titre de marquis.

LES MKMi'iiUCS nu DIAni.E

D'une autre part, Luizzi avait reçu avec politesse les visites d'abord cérémonieuses, ensuite plus amicales de M. Edgard çlu Bergh. L'air fin et doux de ce très jeune homme, qui baissait les yeux comme une fille et parlait d'une petite voix mièvre et flùtée, avait plu à Luizzi. Il l'avait invité à venir pour son compte, et Edgard avait profité de l'invitation.

105' LivR.

11 en était résulté une espèce de rapprochement par intermé- •Jiaires-entre Luizzi et M. de Mareuiiles; et le baron, sans envie de poiisst'r les choses plus loin, mais en homme qui sait vivre, cons«era.sa première sortie à son adversaire, dont la guérison était beaucoup moins avancée que la sienne.

La réconciliation de deux hommes qui s'étaient assez bravement battus Tun contre l'au.tre pour mêler à leur combat des quolibets, quelque mauvais- qu'ils fussent, n'étaitpas diilicile à amener.

3]arpuill"es tendit la main à Luizzi ; ils s'embrassèrent et ne s'en vonlunut plus, car ils-étaient trop libres de se haïr ouvertement pour se gaixler une rancune cachée'.

D'ailleurs ils n'avaient guère voulu que se tuer l'un l'autre, et on ne s'en veut' pas dans le monde pour si peu. Si Mareuiiles et' Luizzi avaient été rivaux pour une cause politique, pour des succès de l'cmmes, ]iour une sup(''riorité de chevaux ou de coupe d'habit, c'eût été une haine à mort; mais poui' du sang, il n'y avait que des-manants~qvii auraient pu se le rappeler.

Après avoir vu MàreuilIcs, Luizzi demanda à voir madame de Marignon, par laquelle il fut reçu avec cette grâce de bonne compagnie d'une femme qui sait oublier et se souvenir à propos. Luizzi chercha à retrouver dans cette vieille dame si bien tenue, si posée, si digne, la folle Olivia, la libertine Olivia, et il reconnut qu'il y avait, au-dessous de- cette ajiparence de roideur, un fond d'indulgence et de facilité qui obéissait aux pruderies dont elle était onlourée, mais qui les- détestait. Madame de Rergh, qui se trouvait là, remercia Luizzi du bon accueil qu'il avait fait à son fils.

Il retrouva madame de Fantan,qui lui annonça que sa fille était mariée, puis la belle madame de Mareuiiles.

Luizzi sortit de chez madame de .Marignon tout à fait raccommodé avec ce monde que le Diable lui avait montré si odieiix.

D^aiileurs, depuis sa première et fatale maladie, le baron s'était si souvent trouvé en contact avec les vices ridicules et grossiers de la bourgeoisie et du peuple, ([u'il se sentit revivre dans l'atmosphère facile et légère de ce salon; il écouta avec un plaisir tout nouveau cette parele dorée et ilatleuso des gens qui ont du savoin-

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vivre, cl il se promit l^icii ilc ne pins recoinmeneer ses ])erquisilions liors de celle spiiéie élevée.

('epciidanl (iiieli|iies joins s'élaieiit à peine écoules depuis la première suilie de Luizzi, loisqu'il recul une letlre de Barnel, qui avait quitlé Paris deux jours après le lameux duel.

Dans celte leltre, le notaire conjurait le iiai'iin de venir à Toulouse pour mettre ordre ù ses atTaires, et il lui laisart part d'un projet qui sourit assez à Armand.

Le député d'un arrondissement où Lin/./.i ,i\;ul ses plus riches propriétés venait de mourir, une nouvelle élection allait être faite : Barnel qui disposait d'un assez grand nombre de voix, ne voulait les donner, par opinion, ni au candidat de l'opposition extrême gauche, ni au candidat légitimisle; il ne voulait pas, en outre, pour cause de haine particulière, les donner au candidat ministéi'iel qui avait emporté sur lui une place de receveur particulier que Barnet eût préférée à son élude; il les offrait donc au baron, à qui il assurait le succès s'il voulait venir lui-même tenter la chance.

Le baron fit part de cette lettre à sa famille, dont Juliette faisait presque partie, et ce fut avec un vif sentiment de plaisir qu'il vit pour la première fois cette jeune fille s'animer dans l'expression des vœux qu'elle faisait pour lui et se complaire dans le tableau brillant qu'elle traçait de l'avenir d'un homme poliHT[ue. Luizzi se laissa d'abord gagner à cet enthousiasme; mais il se rappela à quelles investigations sont soumis les malheureux candidats, et il eut peur que son passé ne fût pas facile à expliquer à des électeurs bourgeois et très peu fantastiques.

Cependant une étrange découverte et un événement non moins étrange le poussèrent à accepter.

En effet, se trouvant quelques jours après chez madame de Marignon, il parla d'un ton assez dégagé de la candidature <[u'on lui offrait. Ce fut de tous côtés un concert de félicitations sur su bonne fortune.

— Vous vous ferez élire, H'est-ce pas? lui dit un vieux monsieuià figure cambrée (H aristocratique; il serait tempe que la France se fit représenter par quelques noms qui pourraient lui rappeler

que toute sa gloire n'appartient pas à cette époque. Les Luizzi datent dans l'histoire, de la guerre des Albigeois; on les trouve à côté des Lévis et des Turenne dans ces mémorables événements.

— 11 serait temps aussi, mon cher monsieur d'Armoly. reprit madame de Mareuilles, ((ue nos députés ne fussent pas tous des avocats de canton, des médecins de campagne ou des marchands de fer et de cotonnade. Ces messieurs, avec leurs habits marrons, leur linge malpropre et leurs mains sans gants, envahissent tous les salons; ils sont chez le roi, ils sont chez les ministres, ils sont partout, et une pauvi-c femme ne sait à qui parler, à nidins qu'elle veuille discuter Timpôt sur le sel ou le tarif des douanes. Ils ne dansent pas, ils n'écoutent pas, ils ne rient pas.

— C'est vrai, mais iis votent, dit une dame qui passait pour faire des mots charmants; c'est leur grande affaire.

— Et surtout celle des ministres, ajouta un monsieur qui était renomme pour la hardiesse de ses opinions.

— En vérité, ma chère Lydie, reprit une jeune femme dont Luizzi ne pouvait apercevoir les traits, car elle était adossée à une fenêtre et presque cachée sous son chapeau, mais dont la voix le frappa singulièrement, en vérité, dit-elle, je ne suis pas de votre avis. Vous feriez bien mieux de ne pas nous enlever les derniers hommes de salon qui nous restent, et de ne pas conseiller à monsieur le baron d'aller se perdre dans cette cohue d'iionorables fort honorables, je veux le croire, mais qui suent la politique et l'ennui à empester tout un salon dès qu'ils y entrent. C'est un mal qui se gagne, une odeur dont on s'imprègne; et tenez, mon mari, qui a à peine l'âge requis pour occuper son siège à la chambre des pairs, est déjà empoisonné de cette manie. Quand il rentre d'une séance de la chambre haute, c'est comme .M. de .Mareuilles quand il revient du club des jockeys; mon mari sent la politique et le vôtre le tabac. J'aime presque autant un capitaine de la garde nationale.

Luizzi cherchait à se rappeler où il avait entendu cette voix, lorsqu'il fut distrait par l'accent mâle et hardi d'une autre femme qui, grandement belle dans toute l'étendue du mot, repartit avec une sorte d'impétuosité passionnée :

— Et que vouloz-vous qu'on fasse à noire époque, si on ne se livre jnis à la canièro politique? Li; hut tlo tout liouuuo qui a l'inlellij^ence de sa force n'est-il pas, toujours et en tout lieu, d'imposer sa supériorité à ses rivaux, et de se faire un nom et un pouvoir dont on soit obligé de reconnaître l'ascendant? La carrière politique est la seule qui, aujourd'hui, puisse mener à ce but; tout lioiîime qui a quelque ambition virile doit donc la suivre.

— A ce comitte, dit la jeune femme d'un ton assez aigre, vous eussiez trouvé bon que, dans les jours les plus abominables de la révolution, un liomnie d'honneur eût recherché ce pouvoir et ce renom dont vous parlez? Vous eussiez approuvé qu'un vrai gentilhomme se fît, par exemple, le soldat de Bonaparte pour arriver ù une épaulette de général ou à un bâton de maréchal, et qu'un manjuis do vieille race se fît sénateur pour être comte de l'empire?

— Assurément, Madame.

— Voilà des sentimentsqui m'étonncntde la part delà comtesse de Ccrny, de la fille du vicomte d'.\ssiml)ret, d'une femme qui porte deux des plus beaux noms de France !

— Et que je ne m'étonne pas, moi, répondit avec dédain la belle femme, de ne pas voir partager à la comtesse de Lémée !

— La comtesse de Lémée! s'écria Luizzi... Fille Turniquel, murmura-t-il en lui-même, comme s'il eût voulu achever la pensée de madame de Ccrny.

— Moi, dit la jeune femme en saluant gracieusement Luizzi, moi, monsieur le baron, qui étais curieuse de savoir si vous me reconnaîtriez.

— Ah ! vous vous connaissez, dit madame de Marignon, voulant rompre le cours des reparties qui recommençait à s'aigrir entre ces deux dames.

— Nous avons passé quelques jours ensemble chez M. de Rigot, mon oncle, dit madame de Lémée. J'espère, monsieur de Luizzi, que vous ne m'en voulez pas du méchant procès qu'il vous a fait? 11 l'a perdu, et j'en suis ravie. C'est un peu la faute d'un certain IM. Bador, à qui il en avait confié la direction; mais, quoique sa maladresse m'ait fait perdre d'assez belles espérances d'héritage,

j'en remercie ce cher monsieur, puisiju'il a t'ait qu'il ne peut y avoir aucune rancune entre nous.

Luizzi écoutait, admirant riinperlurbable aplomit de :"nademoiselle Ernestine Turniqucl, lorstiue celle qu'on avait appelé la comtesse de'Cerny dit à Luizzi :

— Ah 1 vous avez connu monsieur... de Rigot?

— J'ai eu cet honneur, l'épondit assez froidement le baron, qui désirait se mettre du parti de madame de Lémée, afin qu'elle le ménageât de son côté, tandis qu'il cherchait à se rappeler oii il avait entendu prononcer ce nom de Cerny.

— Je vous en félicile bien sincèrement. Monsieur, reprit la comtesse d'un ton presque impertinent et en regardant Luizzi attentivement.

Madame de Marignon, voulant encore rompre la conversation sur le compte de Rigot, dit à Luizzi :

— Et pourrait-on savoir dans quel département vous comptez vous taire élire?

— Dans l'Aude, dit Luizzi, à N...

— Mais vous avez là un terrible concurrent, dit le vieillard qui avait parlé le premier.

— Qui donc, mon cher d'Armely ? demanda madame de Mari- .gnon.

Ce nom avait déjà été pour Luizzi un sujet d'étonnemcnt, et il faisait de fâcheuses réflexions, en voyant chez madame de Marignou et sur ce pied d'intimité le père de l'infortunée Laura, lorsque celui-ci reprit :

— Oui, monsieur le baron, vous avez un terrible concurrent, un homme qui peut compter sur les etïorts de tous nos amis politiques.

— LEt c'est?...

— M. do Carin, dit le marquis.

— M. de Carin?... répéta Luizzi.

— Le connaissez- vous donc aussi? reprit la comtesse avec un intérêt très uiarqué.

— Oui, beaucoup... beaucoup... répondit lentement Luizzi,

LES MlÏMOmES DU DIABLE 830

ilcvoini piMit^il ;\ Ions ces noms ôvoijiiés un à un i.i iin.i.- pour le IVîtiipop lie raille atïioux souvenirs...

— Ah ! rei)iil uiadamc do Corny, voilà ce que j'appelle» un homme de cœur et de haute capacité. Avec un caractère moins ferme que le sien, c'était une vie manqnée; marié à une idiotcjqui a fini par devenir folle, il a eu à subir de lois chagrins que loul autre y eût succombé.

— Du moins n'a-t-il pas eu celui d'être trompé par sa fomme, dit le baron amèrement.

Toirt le monde éclata de rire, et madame de Cerny devint rouge jusqu'au blanc des yeux.

— Allons, reprit en riant madame de Fanlan, il l;uil luut pardonner à la folie : la pauvre femme ne savait ce qu'elle faisait. D'un autre côlé, Cerny avait été fort dérangé avant de vous épouser, et on ne perd pas si vile de mauvaises habitudes.

Ceci rappela à Luizzi que le comte de Cerny était celui qui avait essayé d'être moins grossier que les autres hommes qui entouraient madame de Carin. Pendant qu'il réunissait un à un tous ces souvenirs, des regards équivoques cou.raient autour de ce cercle comme des éclairs à l'horizon. Mais madame de Cerny les arrêta d'un coup d'oeil impérieux et reprit :

— Quoi qu'il en puisse être, M. de Carin a cherché une distraction à ses malheurs dans une vie noblement occupée, et il en a triomphé. Ah ! monsicm^ le baron, si M. de Carin est le concurrent que vous avez à combattre, je désespère de votre succès.

— Eh bien ! je le tenterai, reprit Luizzi avec une énergie dont personne ne devina le secret, et qui venait de Tindignation qu'avaient fait naître en lui les éloges de la comtesse pour M. de Carin et la calomnie des autres contre l'infortunée Louise, je le tenterai, et peut-être ne sci-ai-je pas aussi malheurcnv <\ui' vons le pensez.

— C'est un courage que j'honore, repartit madame de Cerny.

— Faites-^ donc provision, reprit le vieux marquis d'Armcly. Carin m'a écrit qu'il avait déjà un concurrent redoutable, un riche maître de forges'du pays, un ceitain capitaine Félix lîiihiire.

— Félix Ridaire! répéta Luizzi.

— Oui, et M. de Carin est d'autant plus inquiet qu'à part ses opinions, qui sont fort exagérées, on dit que ce M. Ridaire est un homme d'une capacité incontestable et d'une probité au-dessus de tout soupçon.

— Le capitaine Félix Ridaire! répéta Luizzi en souriant dédaigneusement.

— Le connaîtriez-vous aussi, s'écria-t-on de tous côtés.

— Oui, oui, dit Luizzi avec la même expression énergique : je le connais et je combattrai ce concurrent avec l'autre.

— Vous connaissez toute la terre ! dit la comtesse en riant. Luizzi s'approcha d'elle, pendant que quelques personnes qui

se levaient faisaient rompre le cercle avec bruit.

— Et je crois avoir l'honneur de vous connaître aussi, dit-il tout bas à la comtesse.

Cette réponse de Luizzi lui avait été dictée par un singulier sentiment de dépit contre tous ces éloges si libéralement accordés à des gens qu'il en savait si complètement indignes.

D'un autre côté, si le nom de madame de Cernylui avait rappelé le récit de madame de Carin, le nom d'Assimbret lui avait remis en mémoire le vicomte libertin, habitué de la maison de la Béru, qui avait si gaiement volé à Libert les nuits de son Olivia et si rudement chassé ce rustre de Bricoin.

Un vague désir de troubler cette femme en lui disant qu'il était dans la vie de chacun des choses avec lesquelles on peut le dominer poussa le baron, et, lorsque la comtesse lui répondit en riant:

— Je ne crois pas, monsieur le baron... Celui-ci continua :

— Cependant, Madame, je pourrais vous expliquer comment une femme telle que vous, oubliant avec indulgence les égards de position qu'elle doit au nom du comte de Cerny, se trouve chez madame de Rlarignon par complaisance sans doute pour son nom de mademoiselle d'Assimbret.

— Quoi ! Monsieur, dit rapidement la comtesse d'un ton alarmé et on jetaiil un regard significatif sur madame de Marignon, vous savez?...

— Beaiiciiuii (le choses, dit Luizzi, encouragé par l'effet qu'il

LES MÉMOIUIiS DU DIABLE

Il prit la plume et écrivit.

produisait; et peut-être aussi, conlinua-t-il, pourrais-je vous rassurer sur le résultat des attentions de M. de Cerny pour l'infortunée madame de Carin.

Ce mot qui, pour Luizzi, ne faisait allusion qu'à l'innocence de Louise dont il se croyait assuré, sembla confondre madame de Cerny.

106* LivR.

Une rougcui" sul)ite se répondit sur son visage, elle regarda Luizzi avec un sintîitlier effroi et balbutia d'une voix altérée :

— C'esl impossible... MonsieLir... vous ne savez pas...

— Je sais tojit, repartit Liii/.zi, charmé de pousser jusqu'au bout celte mystificutioa dont le succès était si inattendu pour lui.

Et, tandis que madame de Cerny !e suivait d'un regard épouvanté, il la salua et sortit en se disant :

« Il n'y a donc aucune femme sur la vie secrète delaqnelle on ne puisse irapper, même au hasard, sans y éveiller le souvenir d'une bonté ou d'un leuiords? »

Cette réflexion attrista Luizzi; il fut au moment de rentrer dans tous ses doutes sur le compte de Henri et de Juliette.

Cepenilant il rélléiliit (pie, iKur ce qui ecneerna:t m;i;fan>f»de Carin, il n'avait d'autres reiiseignemeuls que coux qu'il avait puisés dans le manuscrit de cette inl'ortunée.

Il se souvint que le Dialile l'avait laissé dans le doute sur la véracité du ix'cit de Louise et que son histoire avait tout le caractère d'une idée fixe; d'un autre côté, il se dit qu'en supposant même que cette histoire ne fût pas le résultat d'une folie, il était assez naturel que madame de Carin n'y eût point fait l'aveu d'une faililesse qui eût pu donner des armes contre elle.

En conséquence de ces bonnes raisons, l'indignation qui avail ; poussé Luizzi lorsqu'il avait entendu parler de M. de Carin et de Félix se cal.ma devant le doute qui le prit, et la résolution où il avait été un moment de se servir contre eux, dans sa lutte électorale, de ce tpi'il savait sur leur compte, lui parut tout au moins imprudente.

■ 11 était dans ces disposit"-f n . au moment on il rentrait à son hôtel ; il se repentait de rculraiaement qui l'avait conduit à se prévaloir un moment do connaissances dont il ne pouvait révéler ,roiigine, ir.rsqu'uiie autre voiture que la sienne s'arrêta fl sa porte.

Le valet de, pied ouvrit la jtorlirre, et Luizzi put remarquer que le lirillanL équipage était occupe i>ar une leninie. Du fond delà .porte cochère où il était descendu il jiut enti'Uilre une voix ipii dit avec vivacité;

LES MÉMOIRES DU Dl.VlîLE g.»

— Tout de suito poiif M. le baron do Luizzi... puis ù l'Iiùtol. Une main olt'gantc, d'une grande richesse de forme et d'une

blanclieiir éblouissante, remit un liillet au domestiqiie (|ni ferma la portièie.

CeUii-ci entra chez le concierge et lui jeta le billet en lui répétant l'ordre de sa mafliTsse.

— Tout de suite pour M. le baron do Luizzi. Puis il remonta à s^n pnsle en criant au cocher:

— A riK-.tei :

Et l'équipage disparut au grand train de ses deux superl)es chevaux. Le baron avait cru reconnaître la voix do la femme qui avait parlé, et il ne s'était pas trompé. Il lut le billet, qui était ainsi conçu :

« Monsieur,

« Les paroles que vous m'avez dites rendent une explication indispensable entre nous. Je crois m'adresser à un bomnie d'honneur, je n'hésite donc pas à vous dire que je vous attends ce soir à dix heures. Xous serons seuls.

« Léome de Cr.R:sY. »

Ce billet charma d'abord Luizzi, et il se fit un assez doux devoir de répondre à une telle invitation. .Mais, en y ivllécliissant bien, il pensa qu'il serait loit embarrassé de résoudre les doutes de madame de Cerny ; il reconnut que le peu qu'il savait des relations du comte et de Louise ne suflirait pas à une lemme sans doute très jalouse.

Car il fallait un sentiment bien puissant pour la pousser à une démarche aussi extraordinaire que celle qu'elle venait de faire-, il se dit enlin que dans tous les cas il lui faudrait expliquer la source de tous ces renseignements, et Luizzi ne se souciait nullem«ntde raconter d'aucune façon comment il avait pu entrer dans la maison de fous habitée par madame de Carin.

il en conclut qu'il serait plus facile et plus raisonnable d'écrire un billet d'excuse, et il monta chez lui en se léservant d'y réfléchir.

Il trouva tout le monde assemblé chez Caroline. On projelait une partie de mélodrame à la Porti^-Saint-Martin, et tout le inonde était d'un entrain complet.

Caroline surtout semblait ravie, et Juliette était d'une gaiolé charmante ainsi que Henri. Luizzi du reste, avait remarque que les manières du lieutenant s'étaient polies au contact des gens comme il faut, et il s'associa facilement à la joie commune. Le jeune du Bergh et Gustave étaient de la partie.

Luizzi refusa d'y aller sous prétexte de santé et parce que d'ailleurs, dit-il, il avait vu cette pièce. Il voulut être libre, sans parti bien arrèlé cependant de se rendre chez madame de Cerny.

Seulement, pendant le dîner, il pai'la de sa visite chez madame de Marignon ; il nomma la comtesse avec affectation, pour voir si Edgard du Bergh pouvait lui apprendre quelque chose sur son compte. Il fut satisfait, sinon dans sa curiosité, du moins dans le but qu'il s'était proposé; car Edgard parla de madame de Cerny avec un enthousiasme ardent pour sa beauté et le respect le plus profond pour sa vertu.

Cette fois encore Luizzi, en écoutant du Bergh, laissa échapper l'occasion de remaïquer le trouble que le nom de Cerny pi-oduisit sur Juliette; mais il était tout à la comtesse, et il répondit à Edgard :

— Je sais combien el e est belle, dit le baron, je ne doute pas qu'elle ne soit irréprochable; mais ne la croyez-vous point très jalouse?

— Elle? s'écria du Bergh, pas le moins du monde, je vous jure. Sans être mal avec la comtesse, nul ne mène une vie plus indépendante que son mari. Je ne la crois pas jalouse par caractère, et le comte, d'ailleurs, ne lui en donne guère le sujet. Après avoir été l'un des hommes les plus à la mode de Paris, il a changé tout ù fait de manière de vivre, il a tourné à Tambilion, et comme sa femme a, je le crois, plus de celle passion dans le cœur que d'aucune autre, ils s'entendent à merveille.

Ces renseignements ne concordaient pas avec l'effroi de la comtesse à propos des paroles de Luizzi sur la prétendue intrijjtue de M, de Cerny et de madame de Carin ; il demeura donc dans sa

perplexité et laissa sa coiTipap;nio se préparer an plaisir des liorreui's de la Tour de ycsle, (jiii était alors dans sa noiiveaulé.

Cliaeun était allé s'apprêter; Juliette seule était resiée dans le salon avec le baron, qui réfléchissait à part lui. Alors la jeune fille, l'arrachant à sa rêverie, lui dit tort simplement :

— J'ai bien peur que nous n'ayons pas grand amusement au spectacle, car vous n'avez pas voulu braver, pour nous accompagner, l'ennui d'une seconde représentation.

— Vous avez tort, dit Luizzi nonchalamment, cette pièce est au contraire d'un intérêt très vif, et, si je n'éiais bien l'aible encore...

— Et quel est le sujet de cet ouvrage?

— Le sujet? dit Luizzi en regardant Juliette... Ma foi, il est assez difticile à expliquer. Je laisse à l'auteur le soin de s'en charger. . .

— 11 s'agit d'une reine de Finance, dit Juliette, qui avait des amants...

— Qu'elle faisait jeter dans la Seine après des nuits d'ivresse et d'orgie, répondit le baron.

Le visage de Juliette s'éclaira d'un regarde fauve et d'un sourire luxurieux, et le baron fut frappé de l'idée soudaine qu'une nature comme celle de Juliette pouvait expliquer la férocité et la lubricité des crimes attribués à Marguerite de Bourgogne.

Par un mouvement emporté du désir incessant que cette femme réveillait en lui, il se rapprocha d'elle et lui dit :

— I! y a dans ce drame une peinture merveilleuse de ces ]ilaisirs frénétiques, de ces baisers furieux, de ces ivresses délirantes où jette l'amour, et ce tableau vous surprendra, j'en suis sur.

Juliette leva sur Luizzi des yeux humides où son regard tremblait comnie les rayons d'une étoile dans la brume. Armand en fut pour ainsi dire inondé.

Dans un mouvement irréfléchi, il osa prendre Juliette dans ses bras, et, i)lus hardi qu'il ne l'avait été jusque-là, il l'attira sur ses genoux, chercha ses lèvres de ses lèvres, et l'attacha à lui.

Juliette sembla se tordre sous ce baiser ; mais, s'arrachant encore une fois à Luizzi, elle s'enfuit en s'écriant :

-- Oh ! non ! non ! non !

Luizzi allait peut-être se décider à suivre Julietle au spectacle, persuadé que cette jeune fille cachait sous sa réserve un amour qui la dévorait et qui la lui livrerait le soir même, s"il savait profiter de l'exallation que pouvait faire naître en elle un diame pareil à la Tour de Nesk; mais, au moment où il flottait entre le désir de posséder Juliette et Tobligation de se rendre à l'invitation delà comtesse, il reçut un nouveau billet ainsi conçu :

« M. le baron de Luizzi ne m'a pas. l'ait dire s'il se rendrait à « mon invitation. J'attends sa réponse, et j'attends surtout M. de « Luizzi.

« Léome. »

Encore une fois le baron se dit qu'il serait mal d'abuser de la faiblesse de l'amie de sa sœur; et, pour ne pas céder à une nouvelle tentation, il répondit sur-le-champ qu'il aurait l'honneur de se présenter à di.\ heures chez madame de Ccrny.

Pendant ce temps, il avait entendu Henri et Caroline causer gaiement et rire dans leur chambre, où ils étaient allés depuis longtemps achever leur toilette.

Juliette rentra cependant avant eus, et, comme on les entendait approcher en s'appelant avec la douce familiarité du bon ménage, Juliette alla vers le baron et lui dit :

— Il faut que je vous parle ce soir absolument.

— A quelle heure?

— A notre retour du sjiectacle.

— Il sera minuit, dit Luizzi qui calculait qu'il pouvait être de retour de chez madame de Cerny. Où vous verrai-je?

— Chez moi, si vous ne craiignez pas d'y monter, quand moi je ne crains pas de vous y recevoir.

Luizzi lit un signe de consentement et chercha la main de Juliette, qui la relira en disant d'un air particulier et avec un soupir violent :

— Nous verrons... nous verrons...

Henri et sa fennne rentrêiriit, puis bientôt après Gustave et

LES MKMOIRES DU DIABLE 8r7

Etigard, ol ils |>artii'oiit. Luizzi resta seul i\ réllochir sur ses deux l'ondoz-vous, cl voici les pensées qui lui vinrent à ce propos :

« Plus je regarde le momie, plus je vois qw la chose qui y tient le l'ius do place, c'est lanioui' ou ce qui passe pour l'amour, le plaisir. Les lenimes ne s'occujieiit jjuèrc d'autre chose légitimement ou iiU'ij;ilimement. Or il est dillicile qu'elles s'en occupent tant, si les liuuimos no s'en nu-lent pas un peu; seulement ils dédaij^nent de paraître y hop penser, non par discrétion, mais par vanité, et pour se laire considérer comme dos esprits graves et rassis. 11 nie semble donc que le rùlc de curieux que je joue au milieu de tout cela est assez niais. Voici une double occasion d'en sortir. Juliette sera à u'oi (luaml je le voudrai, celle nuit même si je le veux; mais une femme dont la défaite me charmerait bien autrement, ce serait madame de Cerny. Une femme vertueuse, une femme à idées arrêtées; cela doit être un triomphe flatteur et un adoral>ie passe-temps! »

Pour bien faire comprendre ce caprice du bai'on, qui abandonnait Juliette en pensée pour se reporter vers madame de Cerny, il faut dire encore que cette fille si singulière n'agissait absolument que sur les sens du baron, et que, dès qu'elle était absente, rien ne restait à son souvenir de cet empire pour ainsi dire physique qu'elle exerçait sur Armand.

Madame de Cerny, au contraire, avait tous ces charmes du nom, de l'esprit, de la bonne réputation, qui irritent par la pensée les désirs d'un Ivomme, et Luizzi, troublé encore de son entretien avec Juliette, reporta sur la chaste madame de Cerny tous les désirs que la fille ardente lui avait inspirés.

Cependant il persistait à courir après l'espérance de posséder la comtesse, sans voir le moyen d'y parvenir. Que dirait-il à cette femme? Après la prétention de finesse qu'il avait montrée, n'aurait-il pas l'air d'un sot en n'ayant à lui raconter (^ue la ipaigre circonstance du récit de Louise?

Celle crainte du ridicule se mêlant à ses pensées, Vc baron n-ilcchit au hasard qui avait fait que, jusqu'à ce moment, les confidences du Diable ne lui avaient guère servi qu'à lui montrer sous un jour fatal ses actions passées, et non à le guider dans ses actions

futures ; il se décida donc à apprendre la vie de madame de Cerny, pour en user selon les circonstances de sa visite.

Alors, se trouvant seul pour la première fois depuis longtemps, il appela le Diable, et le Diable parut soudainement sans que Luizzi crût d'abord que ce fût lui, tant il avait adopté une singulière tenue.

Un abbé.

Il était en bas de soie d'un noir mat, qui dessinaient une jambe mince de la cheville et vigoureusement rebondie à l'endroit du mollet, une de ces jolies jambes à culotte courte qu'estimaient tant nos grand'mères et qui sont d'une afifreuse difformité en belle nature.

11 avait un culotte de casimir noir très serrée au genou, genou très mince, surmonté de cuisses fortes et courtes ; un peu de ventre et beaucoup de hanches; un gilet de soie noire, une petite cravate en corde sur laquelle se posait un double menton potelé; un visage rose, frais et souriant; une petite bouche avec des dents cliarmantes, des yeux papelards, les cheveux légèrement frisés, des mains blanches et parfumées; du linge d'une finesse extrême et d'un éclat éblouissant, mais sans empois, sans cette horrible préparation ((ui donne à la toile l'air d'un morceau de carton ; du linge flottant et gracieusement chiffonné; et enfin une petite redingote noire à un seul rang de boutons.

C'était, à tout prend le, un adorable petit abbé, si ce n'eût été le Diable; chose fort dillicile à deviner, car il avait caché son pied fourchu dans le plus joli petit soulier du monde, luisant, ellilé, charmant.

LES MÉMOIRES DU UlABLlî

Il prit le soulier du Dialjle el le posa sur la bougie.

Malgré son désir de l'inteiToger, Luizzi ne put s'o m pêcher de s'étonner de la forme que Satan avait prise pour lui apparaître.

— D'où viens-tu, .dis-moi, en pareil équipage? Le Diable lui répondit avec un fausset très flùté:

— Je viens de griser un archevêque allemand et un chaûoine.

107» LivR.

— Bel exploit pour un être comme toi!

— C'est une des choses les plus difficiles que j'aie tentées. J'ai cru que jamais je ne les pousserais au doux péché mortel que vous appelez gourmandise et dont l'ivrognerie fait partie.

— Des gens qui n'avaient bu que de l'eau durant toute leur vie, sans douter -' '''' ^'"^^"^■m^-

— Bien au contraire, mon maître, des gaillards qui avaient une telle habitude des vins les plus dangereu.t que j'ai vu le moment oîi je tomberais sous la table.

— Quel intérêt avais-tu à les griser aujourd'hui, si c'est leur habitude dé tous les jours?

— C'est qu'ils ne se grisent pas, et voilà où était le cas de conscience pour ces enragés jésuites. En effet, Dieu a donné à l'homme les aliments pour se restaurer, le vin pour se désaltérer, mais il n'a pas dit aux/iommes: Vous mangerez tous les jours une livre ou deux d"alia:#nts et vous boirez une bouteille de vin ; il leur a dit qu'ils en prendraient chacun selon ses besoins. Or, il faut que lu..saches qnc|odit archevêque et son chanoine avaient graduellenaent habitué%urs estomacs à de si vastes besoins, que tu en frémii'ais. A deux, ils étaient capables de faire un désert d'une table de douze couverts avec ses trois services, et un panier de cinquante bouteilles de vin de Bordeaux ne les embarrasserait nullement.

~ Mais c'est une horrible gloutonnerie.

— Gloutonnerie, soit; mais gourmandise, non, car il n'en est jamais résulté ni ivresse ni indigesiion. fh\ en toutes choses, qu'est-ce quifiut la faute? l'abus. Qu'est-ce qui constitue le péché? l'excès. Donc, le jour oii il aurait fallu disputer à quelques anges boidlis l'àme do ces prélats, j'aurais eu trop à l'aire, car je n'aurais pas pu dire (ju'ils avaient jamais mangé ou bu au delà de leurs besoins naturels. J'ai prévu l'argument jésuitique tpi'un adversaire habile pouvait tirer de celte circonstance, et je l'ai détruit par avance. C'en est fait, je viens de laisser les deux sacerdotaux ivres-morts sous la table où je les ai couchés en croix l'un sur l'autre, à la plus grande gloire du Seigneur.

Liiizzi l'coutail Satan ppmlaiil ijn'il |tai'lait ainsi (l'un ton légèreuieiit aviné cl quelque peu In'odnuiliant.

Ce n'était plus le DiaMe si sombre et si grave <\\\i lui avait raconté riiistoire d'Eugénie, ni le Diable sceptique et railleur qui le poursuivait de ses cruels sarcasmes; c'était un joli Diable, gentil, musqué, ponipnuné.

— En vérité, lui dit-il, je te croyais occupé à des choses plus sérieuses que celles-là.

— Et qu'y a-t-il de plus sérieux pour moi que de corrompre les hommes? Penses-lu que j'aie, moi, une classification de vices qui me fasse estimer les uns et mépriser les autres, comme vous faites enlie vous? Crois-tu que le puissant, ivre de lui-même, qui sacrifie le repos d'un État à son ambition, soit pourmoi moins méprisable que le manant qui joue le repos de son ménage contre quelques litres de mauvais vin? T'imagines-tu (jue je fais une grande ditïérence entre la grande dame qui introduit par l'adultère les enfants de son amant dans la famille de son mari, et la fille publique ([ui met ceux du public aux Enfants-Trouvés? Gardez ces misérables distinctions, elles vous appartiennent.

— Penses-tu que notre inorale ne les condamne pas également?

— Est-ce que vous vivez en vertu de votre morale, pauvres méchants que vous êtes? Eh ! vous ne vivez pas même en vertu de vos passions; car la plus naturelle chez tout animal, c'est l'amour, et vous mentez incessamment à celui que votre organisation vous inspire.

— Je ne comprends pas.

— Va donc dans la rue, mon maître, rencontre une belle fille admirable de beauté et de jeunesse : il est possible que tu la remarques, cachée sous ses haillons. .Mais qu'il passe à côté d'elle une de ces mièvres créatures extraites d'un journal de modes, encapuchonnée de soie, coitïée de cheveux tellement lisses qu'une calotte de satin les remplacerait avec avantage, sanglée dans un corset qui lui fait une taille comme un goulot de bouteille, empaquetée de chifions de mousseline empesée <iui lui forment des hanches impossibles et immorales, tendant et balançant des formes qu'elle n'a pas et qu'elle exagère impudemment au delà des riches

proportions de la Vénus Callipyge, et tout aussitôt tu laisseras la belle fille aux beautés naturelles et vraies pour suivre ce paquet de linge blanc et de soie éclatante.

— Ceci, dit Luizzi, est une affaire d'illusion; on se trompe à l'apparence.

— Tu mens! dit Satan ; vous êtes sûrs de ce qui en est. 11 y a telle femme à qui vous savez que la nuit tout manquede la femme, excepté son sexe, et qui vous ravit le jour parce qu'elle supplée habilement à toutes les absences de la beauté. Vous l'adorez pour le corset qui lui fait un sein admirable, pour le polisson (c'est un mot de vous) qui lui prête une croupe andalouse ; vous vous passionnez pour sa taille roulée sous un lacet comme un saucisson, ficelé. Vous n'aimez plus les femmes, mon maître; vous aimez le caoutchouc, l'empois et le coton.

— Eh bien ! en fait de fem.Ties dit Luizzi, que penses-tu de la comtesse de Cerny?

— Une grande femme blonde, forte, bien femme de partout, excepté du cœur, car elle est, dit-on, décidée, hardie, ambitieuse; c'est un beau morceau de sculpture en chair. Si jamais elle prend un amant, elle en fera le valet, non de ses désirs d'amour, mais de ses désirs de pouvoir. Voilà du moins comme le monde la juge.

— Si jamais elle prend un amant, dis-tu? elle n'en a donc jamais eu?

— Jamais.

— D'où vient alors l'effroi qu'elle a éprouvé lorsque je l'ai menacé de lui dire ses secrets?

— Eh ! mon maître, crois-tu que les femmes n'aient pas d'autres vices ou d'autres malheurs i'i cacher que ceux de l'amour? Ne penses-tu pas que souvent le ridicule peut leur faire plus de peur que la honte?

— Quoi! s'écria Luizzi en se penchant vers le Diable, (jui, étendu sur un fauteuil, déboutonnait son gilet en souillant comme un homme gorgé, la comtesse serait-elle dans l'impuissance d'avoir un amant?

- Je te dis que c'est un admirable corps, une de ces femmes qui ont gardé le type primitif de leur race originelle, une de ces

magnifiques naliircs normandes venues des pays slaves à la conquête de la France; natures princièros, fécondes, riches, vigoureusement constituées; une femme, toute une femme enfin.

— C'est donc que son ambition occupe tout ce qu'elle a de facultés sensibles?

— Je ne puis te dire qu'elle les -occupe, mais elle les distrait,

— Qu'entends-tu par là?

— Qu'elle est devenue ambitieuse, pour ne pas être coquine.

— Bon ! c'est pourtant assez impuni et assez facile pour qu'elle y ait renoncé si jeune.

— Cela pour elle n'est point facile, parce que cela ne resterait pas impuni.

— Le comte est donc bien jaloux ?

— De sa femme? non. De ce que voul appelez son honneur? oui.

— Sans doute il la surveille avec une rigueur de tuteur espagnol ?

— Tu entreras chez elle à dix heures, tu la trouveras seule, tu en sortiras quand tu le voudras, sans qu'il en prenne souci, à moins d'événements extraordinaires.

— Ainsi cette visite n'aura pas le résultat que j'en espérais?

— Peut-être obtiendras-tu en une nuit ce que beaucoup d'autres se sont vu refuser api'és des années d'amour sincère et de passion dévouée.

— Tu crois?

— Je suis même assuré que si tu ne réussis pas, ce sera par ta faute.

— Mais ne peux-tu me donner quelques conseils?

— Moi? dit Satan en soupirant, hélas! non. Je n'ai jamais aimé qu'une femme mortelle depuis l'éternité, et je n'ai pu en triompher.

— Et c'est?...

— La Vierge Marie! fit le Diable avec son plus cruel sourire. Aussi en a-t-on fait la mère de Dieu.

— Et toutes les autres !

--Toutes les autres? J'ai laissé faire aux hommes, e.xcepté,

comme je Le l'ai dit, pour Eve. Comme ils n"étai(Mit ([ue deux smla terre, il a l>ien fallu que je m'en mêlasse pour qu'elle trompât ison mari. S'il y avait eu seuliMiieiit un hori-ihlc petit bèj^ue, borgne, bossu et idiot à cùlé d'elle, je me serais épari^né ce soin. Depuis ce temps, je ne m'en suis plus occupé ; mes conseils ne seraient donc pas d'un maître très habile.

— Mais, dis-moi, est-ce une de ces femmes dont on puisse égarer la piudence par une surpiise audacieuse?

— Je ne crois point à de telles surpjises, à moins «lue les femmes à qui elles s'adressent ignorent complètemeul ce (ju'on veut d'elles; et il n'y en a guère aujourd'hui.

— Surtout, reprit Luizzi, quand elles sont mariées. Mais seraitelle de colles dont on peut exalter l'imagination par des regards, des paroles, des tableaux lascifs?

— Je ne crois pas à luie puissance d'exaltation si lapide, quand ce n'est pas une habitude de l'esprit et des sens. On ne grise pas facilement un homme sobre; mais celui qui, tous les soirs, se laisse aller à perdre la raison, est d'une ivresse très facile.

— Ce n'est pas ce que tu viens de me dire par rapport à Ion archevêque.

— Au contraire, dit le Diable ; car si l'archevêque buvait, il ne se grisait jamais. Il y a des femmes qui se donnent trois amants dans une nuit etijui ne vont ]ias jusqu'à l'ivresse de l'amour pour cela. C'est ce que Diderot appelle si justement la bête féroce, c'est ce que Juvénal explique si bien par son Lossata )'/»•/>■ et non satiata recessit.

— Mais, à ce compte, quelle est donc celte Juliette, dont la présence exerce sur moi une puissance si instantanée et si vive?

Le Diable parut embarrassé, puis il repartit :

— Tout ce qui excite ne satisfait pas quand on le possède. Il y a des mets dont l'aspect seul est appétissant.

— Cependant, il me semble ipie cette Juliette...

— No profitera pas i>robablemenl des désirs qu'elle fait nai'tre, dit le Diable en interrompant le baron. 11 y a un mot atroce ijui a été dit à M. de Mère, dernier amant d'Olivia, un jour ([u'il racon-

LES MPlMOmES Dl' DIAULE 855

tail comuicnt une lenimo (lu'il avait adorée s'était donnée tout :'i coup :i un auhv.

— Kl «[iiel est ce mot.

— 11 vnuiiiil dire, repartit le Diable, qiril ne l'aiil point ébranler les bons principes d'une lomme, abriter son cœur, tourner sa fèlo, troulder ses sens, et ne pas être là au moment précis pour profitdr de l'inshint uù elle est décidée à succomber si elle est forte, inca- |)able de résister si elle est faible.

— Mais (|uel est ce mol?

— Il est d'une femnic.

— Le mol?

— Il est d'une femnic de génie.

— Le mol ? le mot?

— 11 est de madame de Sluél.

— Satan, lu le moques de moi !

— 31a foi, mon cher, je ne suis que le Diable ; je n'ai pas le droit d'être aussi explicite (|u"une femme, el une femme de génie, surtout.

— C'est ton costume d'abbé qui le rend si prude ? dil Luizzi en riant.

— Au (.'onUiiire, mon maître, je l'ai garde parce que j'ai à te raconter un Irait oii il se mêle un peu de paillardise, et ([ue mon récit jurerait avec toute autre forme.

— Eh bien ! le mot? le mot?

— Eh bien I le mol... c'est que... ce n'est pas toujours celui qui chaujîè le four qui enfourne. Retourne le mot, et tu sauras Ion histoire avec Julliellc et madame de Cerny.

— Ainsi tu crois," dit Luizzi ravi, que la comtesse sera à moi?

— Cela dépendra de toi.

— Mais comment m'y prendrai-jc?

— Voilà une question de lycéen, mon bon ami.

— L'heure se passe, dit Luizzi, cl tu ne me réponds rien.

— Nous avons le temps, reprit Satan en riant : l'histoire de madiuie de Cerny n'est pas longue pour ce que lu as à en faire, celle de son mari non plus. Je te la dirai dans ta voilure, pendant

que tu me conduiras au faubourg Saint-Germain, où j'ai une jeune dévote à visiter.

— Je croyais, dit Luizzi, que tu voyageais dans les airs.

— Quelquefois, mais ces enragés m'onl fait tellement i)oirc que je m'égarerais à travers les cheminées.

— Eh ! parbleu, dit le baron, tu m'y fais penser, je ne sais où demeure la comtesse.

— Rue de Grenelle-Saint-Germain, n... je vais d'abord à côté de sa maison, puis au ministère de l'intérieur.

— Tu vas faire de la politique?

— Oui, j'ai à m'occupei' de l'élection de N...

— Où je me porte candidat.

— Je ne te croyais pas décidé.

— Je le suis, si tu veux répondre à une question.

— Laquelle? -

— Le récit de madame de Carin est-il vrai ?

— Exactement vrai.

— Monsieur de Cerny n'a pas été son amant?

— Non, certes.

— Je puis l'affirmer à sa femme?

— Elle en est aussi sûre que toi.

— Aussi sûre que moi? Que peut-elle alors me vouloir?

— Je puis le dire ce qu'elle peut te vouloir, iiour parlei' ton français: elle veut savoir de toi comment lu sais que M. de Cerny n'a pas été l'amant de madame de Carin.

— 11 suffira de mon affirmation pour la convaincre?

— C'est probable, puisfiu'elle en est déjà convaincue, lit le Diable en riant; mais cela ne lui expliquera pas Comment tu en es toi-ménie si ceitain.

— Faut-il lui raconter (pie j'ai lu le manuscrit de Louise?

— Ce serait le moyen le plus simple et le plus raisonnalde ; mais ce serait aussi celui de n'avoir auprès d'elle a\icunc chance de succès.

— Il y en a donc un autre ?

— 11 est neuf heures et demie, montons en voiture.

— Tu veux encore me tromper? dit Luizzi, en sonnant pour

li tira UD coup de pistolet.

qu'on fit avancer son coupé qu'il avait commandé depuis longtemps.

— Xon, je te jure sincèrement que tu sauras sur le compte de madame de Cerny tout ce qu'on peut et tout ce que lu dois en savoir.

108 LivR.

Cn moment après, ils étaient en voiture et roulaient vers le faubourg Saint-Germain,

— MainleHant, dit Luizzi, tu Tas me raconter, s'il te plaît, l'histoire de madame de Cerny.

— La voici, i-eprit le Diable.

Histoire de madame de Cerny.

Et le Diable reprit en s'accotant au coin de la voiture : — Imagine-loi que je vais chez une petite femme qui est assurément une exception par le temps qui court. Elle est jolie, gracieuse, bien faite, de peau blanche et fine, tout à fait de bonne race, une femme d'avoué enfin, ni plus ni moins, par conséquent une femme très propre à une passion compromettante ou une galante aventure. Elle avait, en outre, une certaine pointe d'exaltation dans le cœur et une forle dose de caprice volontaire dans l'esprit, qui devaient en faire, si elle était tombée en de bonnes mains, une de ces médiocres existences qui vivotent dans une foule de petits péchés secrets et de scandales à huis clos, existences, du reste, qui constituent le bonheur des femmes et presque toujours celui des maris.

■,. — Est-ce l'histoire de maelainc de Cerny [ue lu rucunLei>.'

I — Elle viendraen son lieu, repartit le Diable. .. Puisilcontiiiua: Je. ne supposai pas un nVoment que cette petite créature valût la peine que je m'en occupasse, et j'avais laissé aux hommes et aux femmes le soin de la ]iei'dre ; mais sa mère ne s'avisa-t-elle pas de là confier aux soins d'un vieux curé, qui tourna vers la religion celte exaltation dont je comptais faire mon profit, vers l'accom- • plissement de ses devoirs cette obstination qui devait lu faire per-

sévéror dans le mal dès (iu"olle y aurait mis 1(> piod ? Ma potito demoiselle devint pieuse ; elle épousa avec amour un mari plein d'honneur, et la voilà bientôt. calme et honnête femme, puis nTèio attentive et vigilante de deux jolis enfants. Ceci me parut aller trop loin, et je songeai à rectifier toutes ces bonnes qualités dans mon sens. Parbleu ! Madame, me dis-je, vous êtes pieuse, jo vous ferai dévote; vous êtes persévérante, je vous ferai entêtée; vous êtes vigilante, je vous rendrai soupçonneuse; votre ménage est un paradis, j'en ferai un enfer.

— Mais lu es sans j'itié !

— Allons donc! fit le Diable. Je suis meilleur chrétien que vous tous, je traite mon prochain comme moi-même.

— Et par quel charmant moyen es-tu arrivé à un si ijoau résultat?

— Je lui ai donné tous ces jolis défauts par le même moyen qui lui avait valu toutes ces lielles qualités.

— Comment cela"? dit le baron.

— Cette personne était devenue une charmante femme par ]es soins d'un saint directeur; je lui en donnai un mauvais.

— Pour qu'il sapât les bons principes de cette femme et renversât l'œuvre de l'honnête curé?

— Que nenni! fit le Diable en se dorlotant sur les coussins soyeu.x du canapé. Je ne sapai point l'édifice de cette vertu, mais je relevai outre mesure : surcharger le sommet ou miner la base sont deux moyens excellents pour renverser un monument. Je m'avisai d'un cas de conscience des plus originaux qui aient été inventés.

— Et quel est ce cas. de conscience?

— Il faut d'abord te dire qu'il y a une certaine morale religieuse ^.i qui consiste à considérer comme péché tout ce qui est plaisir. Les lakirs et les trappistes sont les sectaires de cette morale. Non seulement, pour ceux-là, manger plus que le nécessaire est un crime, mais manger le nécessaire avec plaisir est un péché. Or, ' ayant fait nommer mon curé à un vicariat général, d'abord pour

le l'aire croire à son mérite, petit croc-en-jambc donné en passant à sa vertu, je le fis remplacer par un jeune [irêtre de l'espèce des

fakirs, cliaud encore du séminaire et de la discussion théologique, et je lui adressai ma petite personne.

— Et il en devint amoureux?

— Bon Dieu ! mon cher, que vous êtes bête quelquefois ! dit le Diable d'un Ion désolé; vous me désespérez vraiment. Je vous ai dit que je m'étais avisé d'un certain cas de conscience original. Cela n'a pas grand rapport, il me semble, avec l'histoire très vulgaire et très commune d'un confesseui- amoureux.

— Voyons, finissons-nous? dit le baron mortifié de l'exclamation du Diable; quel est ce cas de conscience?

— C'est celui dont je t'ai parlé, dit le Diable, celui qui consiste à considérer lout plaisir comme un péché, c'est ce scrupule dans toute son extravagance. Or, un jour que ma charmante dévote se confessait...

— Elle en était donc à la dévotion ? dit Luizzi.

— Elle en était au cilice.

— Comment, au cilice?

— Oui, au cilice.

— Oîi diable y en a-t-il de nos jours? s'écria Luizzi.

— Oii les gens de ta sorte ne peuvent les voir, attendu que les femmes qui en mettent n'ont pas coutume d'y laisser regarder.

— Ça doit être pourtant bien amusant, une dévote !

— Ah ! ah ! fit le Diable en se passant amoureusement la langue sur les lèvres... Voilà qui est d'une saveur adorable, d'un piquant superlatil, d'un sucré délicieux! Une dévote amoureuse, c'est un ragoût de miel et de poivre, de confitures et de piment qui écorche et caresse le palais; mais il faut des estomacs jilus l'orls que le tien pour un tel régal. 11 en faut pour cet amour qui soient de la trempe de celui de mon archevêque pour la gloutonnerie, et l'un et l'autre se trouvent volunliers sous la même robe. Mais je reviens à ma dévote, le jour où elle était au confessionnal. Voici mon dialogue avec elle...

— C'était donc toi?

— Tout ce qui est mal c'est moi. L'abbé Molinet parlail, mais c'est moi (pii le souillais. Je dis donc doucement a ma poulette, et d'une voix onctueuse :

LES MlhlOIRES DU DIABLE 8GI

« — Depuis que jo diiigc votre conscience, niadllo, j'ai reconnu (|ue pour la plupart îles cliosesdc ce monilo vous êtes dans la véritable voie du salut. Mais il y a un (inutc ipii me tourmente, car, lorsqu'on rencontre une vertu si ]>ure f|ue la vôtre, on la voudrait parfaite... s'il peut y avoir auli'e chose que Dieu qui soit parfait. »

— Tu as dit cela, toi, Satan?

— Et pourquoi non? reprit le DiaMe, Dieu est parfait puisqu'il m'a fait, il n'est nièine pai l'ail qu'à celle condilion; car, si le mal ne venait pas de moi, il laudiait qu'il vint de lui, el au diable alors sa protection ! Mais lu m'interromps sans cesse. Je dis donc cela à ma dévole, et elle me répondit :

« — J'ai bien fouille dans ma conscience, et je n'y découvre d'autres péchés que ceux que je viens de vous dire.

«— C'est qu'il est des péchés qu'on commet quelquefois par ignorance.

« — Dites-les moi, mon père.

« — D'énormes péchés?

« — Oh ! je les fuirai ; parlez, je vous écoule.

« — Répondez-moi alors sincèrement: depuis combien de temps êtes-vous accouchée?

« — Dei)uis dix-huit mois.

« — Depuis dix-huit mois vous avez vécu dans la chasteté et l'abslinence?

« — Je suis mariée, mon père, et je ne crois pas manquer à mes devoire religieux en obéissant aux désirs de mon mari.

« — Et que résulte-l-il de ces désirs?

« — Mon père, je ne sais que répondre et...

« — Vous n'avez pas eu d'enfant depuis dix-huit mois?

« — Non, mon père; ma dernière couche a été très pénible, et mon médecin m'a fait craindre de graves accidents si j'avais un autre enfant.

« —L'infâme! m'écriai-je.

« — Ma sauté est si faible...

« — Ah ! misérable créature! repris-je en tonnant à voix basse, ta santé est faible pour procréer l'enfant (|ui veut naître, el elle

est forte pour obéir aux désirs de ton mari, comme tu dis dans ton affreux, langage ! Mais votre union n'est plus un lien sacré, c'est un libertinage immonde qui échappe à la volonté du Seigneur qui a dit: Croissez et multipliez.

« — Mais je pensais... reprit-elle en tremblant.

« — Tu pensais, malheureuse! m'écriai-je en fureur... tu pensais... et voilà ce qui t'a perdue; c'est hi présomption, c'est la vanité... Tu pensais !... »

Je poussai quelques exclamations et marmottai plusieurs bribes de mots latins, car avec quelques um, quelques us et quelques o bien lancés au bout d'un petit murmure des lèvres, on fait de très bon latin de sacristie. Je parus nrètre calmé et j'expliquai alors à ma pénitente comme quoi nos pères les plus instruits en théologie ont considéré comme un péché capital tout plaisir qui n'a d'autre but que le plaisir, et je l'épouvantai sur cette longue suite d'infanticides dont elle s'était rendue complice.

— Mais c'est une idiote ! dit Luizzi, et il a fallu qu'elle tombât sur un imbécile!

— Mon maître, reprit le Diable, je connais telle femme qui a changé neuf fois de confesseur pour obtenir l'absolution de ce crime, et même pour trouver un prêtre qui ne l'interrogeât pas sur ce chapitre, sans pouvoir y parvenir. Alors elle y a renoncé.

— A quoi"? dit Luizzi, 9U péché?

— Eh, non ! à l'absolution. Mais il n'en a pas été de même pour celle-ci.

— Et qu'en est-il résulté pour elle?

— I! en est résulté (ju'elle a signifié à son mari qu'il eût ù faire lit à part, ù moins qu'il ne voulrit avoii' un troisième enfant. Le mari a crié d'abord, mais elle a tenu bon ; il a exigé, elle a répondu en dévote exallée; il l'a traitée de folle, elle l'a traité d'infâme libertin. Ils se sont aigris, injuriés, fâchés; ils se déteslejit, et, grâce à la façon dont j'ai poussé l'atTaire, la femme va se confesser tous les matins, et le mari va coucher en ville tous les soirs.

— Ah çà, dit Luizzi, tu mens!

LF.b WKMOlirES DU DIABLE 863

— Si tu en doiilep, tlil lo Diable, je te forai monter chez elle; car nous voilàà la jKirlede rette madame d'Arnclai.

— -Mei'ci. Faiil-il laireanvlcr?

— Inutile, dit le Diable.

— Ouvre donc la portière.

-- Inutile, dit encore le Diable.

— Baisse les glaces.

— Inutile, répéta Satan.

En ert'et, il passa le petit bout de l'ongle de son petit doigt sur les quatre bords du verre, et la glace se détaclia comme si elle eût été couiiée par le meilleur diamant de vitrier, et tout aussitôt Satan s'échappa par cette ouverture improvisée.

Au même instant, Luizzi se rappela ([ue ce n'était pi)int pour écouter l'iiistoire de madame d'Arnctai ([iril avait cinuicné le Diable en voiture, il le rattrapa par la jambe; mais celui-ci ne lui laissa que son soulier dans la main. Luizzi allait se désoler quand le Diable qui s'était accroché à la portière, passa la b"b' par la glace brisée.

— Rends-moi mon soulier, dit-il au baron.

— Dis-moi l'histoire de madame de Cerny.

— -M. de Cerny a été un des plus beau.x hommes de son temps, et l'un des pltis libertins. Rends-moi mon soulier.

— L'histoire de madame de Cerny !

— .M. de Cerny, ayant loit un voyage à Ai.x, mena une si joyeuse vie qu'il faillit en mourir, grâce à une jolie lille, fraîche de visage comme uoe rose. Rends-moi mon souliei !

— L'histoire de madame de Cerny, ou point de soulier!

— .M. de Cerny, de retour après la lortgue maladie que lui avait inspirée la jeune lille, et corrigé de sa vie de débauche, rentra dans le monde et devint aan©ureu.x de mademoiselle Léonie d'Assimbret.

— Ejitin nous y voilà! Et mademoiselle d'Assimbret... ?

— .M. de Cerny. l'entoura de soins si particuliers, (}u'il tiiîit par la compromettre.

— Et Léonie...?

— M de Cei'iiy fut sommé, par sa famille et celle de mademoiselle d'Assimbret, d'épouser mademoiselle Léonie.

— Mais elle... elle? s'écria Luizzi avec impatience!

— .M. de Cerny s'y refusa de toutes ses forces.

— Tu te moques de moi !

— M. de Cerny, touché cependant de l'immense fortune de mademoiselle d'Assiinbret, finit par l'épouser.

— Très bien ! Et depuis ce temps?

— La première nuit de leurs noces...

— Satan, prends garde! j'ai ma sonnette ! s'écria le baron.

— La première nuit de leurs noces, M. de Cerny s'approcha du lit de sa femme d'un air solennel...

— Elle l'avait trompé, peut-être ?

— M. de Cerny lui tint un long discours d'une longueur démesurée, et, après mille circonlocutions, il lui dit toute la vérité.

— Quelle vérité ?

— 11 lui apprit comment l'amoureuse maladie qu'il avait gagnée en un instant et qu'il avait faite durant si.\ mois, l'avait rendu...

-■ Impuissant, peut-être?

— C'est toi qui l'as dit ! repartit le Diable. M. de Cerny est impuissant, voilà toute l'histoire de madame de Cerny !

— Impuissant ! répéta Luizzi en se tordant de rire.

— Mon soulier, je t'en prie !

— Impuissant!

■ — Mon soulier, vite mon soulier ! car le voilà à la porte de madame de Cerny.

— Impuissant! dit encore le baron en se rappelant sa réponse à madame de Cerny : Je puis vous rassurer sur les résultats des soins de M. de Cermj pour madame de Carin! et en riant de la traduction bien naturelle qu'elle avait dû donner à celte attirmation.

— Mon soulier ! mon soulier! répétait le Diable.

— Impuissant! impuissant ! répétait le baron.

Mon liravo, cii(-il, voulez-vous me vendre votre mantcaut

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