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t. Ai
attendais d'après la manière dont elle m'avait accueillie, et elle finit .par me répondre :
«-^ Allez, Angélique (en commençant mon noviciat j'avais pris ce nom), allez, me dit-elle : j'aurais désiré que c'eût été ailleurs que chez madame Gélis que vous eussiez été passer ces huit jours; ' mais puisque vous le souliaitez si arde'mment, je vous le permets, je Vetix vous prouver que vous trouverez toujours ici indulgence' poicr vos fautes et empressement à satisfaire vos désirs. »
a Voilà, ])ensa Luizzi, une condescendance que les soixante mille francs de ma sœur peuvcntseuls m'expliquer. » Il renferma ce- ' pendant cette réflexion en lui-même, afin de ne pas interrompre le récitde Caroline, qui continua ainsi :
-i^'Le lendemain au matin nous partîmes pour Auterive, dans une.Yoiture découverte que madame , Gelis loua pour ce petit" voyage.
«Je ne puis vous dire, Armand, quelles vives et douces sensations^j'èprouvai durant cette route. Vous les comprendriez si vous saviez ce que c'est que d'avoir vécu bien- des années dans les murs '• d'un couvent, dans une habitation dont on connaît tous les passagesi'dont on sait par cœur tous les apparterhenits, où toutes choses ■' sont si constamment pareilles qu'une pierre qui- se détache d'un mur, une dalle qui se brise dans un corridor, y sdiit ûfi événement' et un sujet d'entretien; vous le comprendriez si vous saviez, mon ' frère, combien ce sont de tristes promenades que celles qui sebor-' nent à un enclos dont on connaît tous les arbres, dont on a fouit''' mille fois toutes les allées, dont on a compté toutes les fleurs, «t dans lequel on ne' descend avec curiosité ({ue le lendemain d'un orage pour voir s'il n'y a pas des branches brisées, des plantes arrachées, un dégât à réparei", qili donnera aux heureuses recluses un ou deux jours de soins nouveaux et inaccoutumés
« Ce jour-là j'entrais dans un horizon qui ne se bornait pas à un vieux il»ur chargé de lierre : j'allais dans une route qui n'aboutissait pas à une porte doubh'c d'une grille et qui rie s'ouvrait jamais. ,!(' no rencontrais pas à chaque instant des visages austères passant près de moi en silence, les ïeux gravement baissés. Je n'entendais
pas ces voix ôternellemtMit nionotonos, et dont j'aurais pu dire les paroles avant ((u'elles lussent prononcées.
« C'était tout le lonj,' de la route de hardis voyageurs, marchant avec rapidité et parlant tout haut du but de leurvoya<;e ; des jeunes lilles alertes, riant entre elles et n'arrêtant les bruyants éclats de leur rire qu';\ l'aspect de notre habit religieux, et pour nous envoyer un salut plein d'humilité, comme si devant nous toute joie devait se taire. Puis, à peine étions-nous passées, qu'elles rei)renaient leurs chants et leurs vifs entretiens.
« D'un autre côté, c'étaient des voitures qm nous croisaient, pleines de dames élégantes; et, comme c'était le temps des vendanges, nous voyions passer de nombreuses troupes d'hommes, do femmes, d'enfants, avec leurs paniers; les mules et les chevaux avec leurs nmiportes' remplies de raisin, allant se verser au pressoir et en revenant vides ou chargées alors de petits enfants qui gesticulaient et chantaient en saluant les passants du haut de cette espèce de chaire ambulante.
« C'était de toutes parts une activité, une vie, qui me surprenaient et me charmaient à la fois. Je regardais et j'écoutais. Tout m'était nouveau : les maisons rouges qui bordent la route, les longues avenues qui mènent aux grands châteaux, les lointains clochers qui manjuent les villages.
« Je m'intéressais à tout ce qui se passait, j'admirais ces grandes charrettes traînées pai- dix chevaux, je suivais des yeux le pauvre mendiant monté sur son âne. Tout m'étonnait, depuis ces grandes Pyrénées que je voyais au loin blanches et bleues, jusqu'aux fossés delà route où l'eau courait parmi les joncs fleuris; depuis les ormes immenses vivant en liberté et sous lesquels s'abritaient des cabanes de bergers, jusqu'aux roftces des sentiers où les enfants venaient cueillir des miires toutes noires.
« Nous arrivâmes le soir à Auterive, chez madame Gélis. Ce n'était pas une grande et belle maison comme celle de madame Dilois; mais ce n'était pas non plus une étroite et pauvre cellule fermée à clef et à travers la porte de laquelle on sent le vent qui se glisse et le froid qui vous glace. Il y avait un grand feu dans l'àtre;
• Espèce de baauet au'on accroche aux selles des cl.cvaiix.
la servante nous servit un souper bien préparé, et nous pouvions parler tout haut, rire et défaire notre guimpe, sans être sévèrement admonestées ou menacées d'être mises à genoux au milieu d'un réfectoire.
« Nous fûmes bien heureuses ce soir-là. Je partageai la chambre de Juliette, et nous eûmes tout le loisir de causer ensemble sans être séparées par la cloche qui sonne à une heure dite l'heure invariable du repos, comme si le repos se commandait.
« Ce fut alors que je commis ma première faute. Je parlai à Juliette de notre voyage avec tant d'enthousiasme, qu'elle sourit en m'écoutnat.
,( — Que diras-tu donc, me répondit-elle, après m'avoir laissé rappeler tous mes souvenirs ; que dirais-tu, si tu voyais la fête de Sainte-Gabelle qui doit avoir lieu demain"?
« — Une fête '!
« — Oui, la plus belle fête des environs.
« — .\e pouvons-nous y aller?
« — Avec nos habits de religieuses"? Cela ne serait pas conveniible.
« — Tu as raison.
« — Ce n'est pas qu'il y ait grand mal à aller regarder des jeux et des danses où toutes les mères conduisent leurs filles; c'est que notre costume nous ferait r('niar([uer, et que, si on nous l'emarquait, ce ne serait pas à notre avantage.
« — Pounpioi cela"/
« — Parce qu'on n'est pas belle avec une guimpe et un bandeau. Tiens, par exemple, si tu avais les cheveux bien arrangés, tu serais jolie comme un amour, lapins jolie de toute la tête.
« — Ne te moque pas de moi, 'Juliette.
« — Je te dis vrai : tu as le visage si blanc, les yeux si doux ! »
Caroline s'arrêta un moment, et dit à sdii frère en baissant les yeux:
— Je vous répète ces folies, parce ((lie je veux (|ue vous sachiez toute la vérité. D'ailleurs Juliette me parlait ainsi, parce qu'elle m'aimait tant qu'elle me vantail à tout propos.
— Je le crois, dit l.iuz/.i ; mais continuez. Caroline.
LBS MÉMOIRES DU ntARLR 733
— Pendant iiui.' Jiiliotlc mo disuit tout cela, reprit la jeiuie sci'iii, illo m'ôlait ma guimpe, mon bandeau, et dénouait mes cheveux qui tombèrent sur mes épaules inics; ollo m'arrêta un moment, me contempla d'un air presque lâché, et me dit à voix basse :
« — Oui, vraiment, vous êtes belle, trop belle peut-être! »
Mais presque aussitôt elle sembla chasser cette fàch(>iis^' idée, et reprit avec gaieté:
« — Tu serais admirablement jolie avec tes cheveux nattés comme cela, fit-elleen les disposant autour de mon visage. VA, si je te mettais une de mes pauvres robes que je ne dois plus mettre, je suis sûre que tu aurais une taille charmante. Veux-fu essayer';'
«I — Laisse-moi voir d'abord dans la glace quel visage me fait cette coiffure.
« — Non, non; quand tu seras tout à fait habillée, tu le regarderas; je suis certaine que tu ne vas pas te reconnaître. »
Et, sans me laisser le temps de lui répondre, elle m'ôta tous mes lourds vêtements, et m'habilla avec une robe de soie, un fichu brodé; elle me coififa, me para le mieux qu'elle put, puis elle me conduisit devant une grande glace, et me dit:
« — Tiens, regarde! »
Elle avait raison, je ne me reconnus pas, et je m'éciiai : « Est-ce bien moi ! »
« — C'est-à-dire, reprit Juliette, que, si tu paraissais ainsi à la fête, tu ferais tourner la tète à tous les danseurs.
« — A condition que je ne danserais pas, lui répondis-jc en riant de son enthousiasme.
« — Toi ? Mais on danse toujours à merveille avec une jolie taille comme la tienne ; et puis c'est si facile de danser comme on danse aujourd'hui ! il suffit de marcher en mesure. »
Et comme elle disait cela, elle se mit à chanter un air et à danser avec une grâce parfaite, malgré ses habits de novice ; elle souriait avec son charme si attrayant, et ses yeux vifs doucement voilés semblaient balancer leur doux regard au mouvement de son corps et de son chant.
« — C'est toi. m"écriai-je, qui serais jolie ainsi lialiillée! Tiens, mets ta robe.
« — Oh! j"en ai bien d'autres, me dit-elle. Tu vas voir; nous allons faire un bal à nous deux. »
Et avec une mpidité merveilleuse elle jeta ses habits de novice et se rhabilla avec une robe qui laissait voir son cou et la naissance de ses épaules. Vous ne pouvez vous imaginer comme elle était charmante ainsi, souple et légère, ses cheveux tombant en longs anneaux le long de ses joues!
« — Tiens, me disait-elle en cambrant sa jolie taille, marche ainsi. Suppose qu'un beau jeune homme passe et qu'il te salue : si on ne le connaît pas, on détourne les yeux ainsi d'un air froid; si c'est une simple connaissance, on le salue h-gèrement en s'inclinant; si c'est un ami, on lui fait ainsi un signe de la tête et de la main. »
Et Juliette faisait tout ce qu'elle disait avec une aisance et une grâce qtii me ravissaient. Puis elle me dit :
« — Allons, essaye. »
Et pendant que je l'imitais, elle s'écriait à tout propos :
« — Mais tu es charmante! il semble que tu n'as pas fait autre chose tonte la vie. Viai ! si tu voulais, je parierais qu'en deux leçons tu danserais aussi bien que moi.
« — Oh! pour cela, non, lui dis-je.
« — C'est ce que nous allons voir, répondit-elle: je vais commencer, tu feras comn^ moi. »
Et voilà que nous imus mettons on face l'une de l'autre et qu'elle se met à chanter et à danser; puis, moi après elle, et, malgré moi, j'y prenais un vif plaisir, car Juliette semblait heureuse et fière de me voir si jolie. Elle me le répétait à chaciuc instant en me disant toujours :
« — C'est au point (|iu^ si la supérieure et M. Barnet te rencontraient a la léte, ils ne te reconnaîtraient pas.
« — .Ni toi non ]dus.
« — Et c'est si amusant! me dit-elle; des marchands de toute espèce, des danses stuis les arbres, des jeux, et j^uis un monde! toutes les liellcs dames des environs avi'c leurs lilli's el leurs
LES MEMOIKKS 01' DI.MÎLE 735
maris; 1rs jcmii's gens du pays venus ;\ cheval eu on cal^clio, se pronicnaut dans la foule, adressant des compliments aux plus jolies, les invitant à danser, les regardant d'un air amoureux! Si tu pouvais y aller, lu aurais une cour à faire enrager toutes ces petites bégueules qui n'ont pas voulu t'invitcr chez elles.
« — Oui! oui! lui dis-je tristement; mais c'est un plaisir qui ne nous est plus permis.
« — C'est vrai, reprit Juliette, tu as raison, et il vaut mieux dormir que de penser à tout cela, maintenant que nous ne pouvons (jue le regretter. »
Nous quittâmes nos jolies robes et nous nous couchâmes; mais, pendant longtemps, je ne fis que rêver danse, musique, beaux jeunes gens, fête, plaisir; on me disait (jue j'étais jolie, que j'étais aimable, ([u'oii m'aimait. Jamais au couvent je n'avais eu un sommeil si fatigant, et il était bien tard quand je perdis l'agitation qu'avait fait naître en moi cette bonne et innocente soirée.
Le lendemain, ijuand je m'éveillai, j'étais seule dans la chambre. Loi-sque je voulus me vêtir, je ne trouvai plus mes habits de novice; la robe que j'avais essayée la veille était seule sur une chaise. J'appelai Juliette, mais elle était au rez-de-chaussée, dans le petit magasin de sa mère; elle ne m'entendit pas.
Je m'habillai du mieux que je pus et je descendis. J'entrai étourdimeiit dans le magasin et je me trouvai eii face d'un jeune homme qui l'apportait des livres chez madame Gélis. Je fus si honteuse que je m'enfuis dans l'arrière-boutique. Juliette m'y suivit; elle portait son costume du couvent.
« - Quas-tu fait de mes habits? lui dis-je. •
« — Ils sont dans ta chambre.
« — Je ne les ai pas trouvés. »
Juliette se mit à rire et répondit :
« — On cherche toujours mal ce qu'on n'a pas envie de rel»ouver.
« — Je le jure...
« — Est-ce que j'ai l'air d'une supérieure'? reprit Julielle. Ne jure pas et ne mens pas : T'avantage de la liberté, c'est de! nous sauver d'un' vie.' affreu.x de l'hypocrisie. Làm "n ■•■• hit pas des
fautes des moindres actions, on n'a pas besoin de mentir pour les cacher. Tu t'es trouvée jolie ainsi habillée, tu as voulu rester jolie, ce n'est pas un grand crime.
« — C'est mal, Juliette de me soupçonner; viens là-haut toimême et tu verras.
« — Tout à l'heure, repartit Juliette; il faut que j'aille remettre à M. Henri les livres qu'il demande. »
Juliette me laissa seule et je remontai dans la chambre. Je cherchai dans tous les coins, je ne pus découvrir mes habits.
J'attendis alors pour qu'on vînt m'expliquer cette disparition étrange; et, ne sachant que faire, pardonnez-moi, mon frère, de vous dire de telles puérilités, je me mis à me regarder dans une glace, je me laissai aller à imiter les poses, les sourires, les regards de Juliette, et ma vanité s'oubliait à ce jeu quand Juliette rentra.
« — Très bien, me dit-elle, très bien! Si M. Henri t'avait vue ainsi, il te trouverait bien plus belle encore. »
Je devins si confuse que je me sentis prête à pleurer.
« — Allons, allons, reprit Juliette en riant, cherchons tes habits, maintenant, car je veux que tu les reprennes. C'est bien mal à moi, n'est-ce pas? mais je serais trop laide à ciHé de toi avec mes voiles et m«s grands jupons noirs, et je serais jalouse.
« — Folle ! lui dis-je en l'embrassant. »
Et nous nous mîmes à retourner toute la chambre sans rien pouvoir découvrir. Au moment où Juliette commençait à s'impatienter, madame Gélis survint et nous expliqua ce qui était arrivé. 11 parait que la servante avait renversé une lampe sur mes habits en voulant 'es nettoyer, et madame Gélis était, allée les porter chez un dégraisscur.
« Celle-ci menaçait de chasser la servante qui ne voulait pas absolument avouer sa faute; mais Juliette, toujours bonne et indulgente, pria si bien sa mère (]ue celle-ci pardonna. Nous rest;hnes seules avec Juliette.
m — Allons, dit-elle avec sa douce bonté et sa gaieté fa<-ile, il est décidé que tu seras la seule jolie. Nous allons visiter un peu la ville. J'aurai l'air d'une sévère matrone à (lui on a conlié une belle
Vous! dit Bertrand en tirant son couteau de chasse, marchez devant et ne bronchez pas.
pensionnaire. On te regardera, et je te dirai gravement : Baisser les yeux, Mademoiselle.
« — Mais, si je sors ainsi, ne peux-lu faire comme moi? lui di.sjeen la suppliant.
« — Oh! non, me répondit-t-'lle, i-i un venait à l'apprendre as
93' LivR.
«owvent je serais crut'lleiuciil punie, toi, tu es riche on te pardonsffra; mais moi...
« — Nous sommes à mille lieues de Toulouse, personne ne le saura.
■ — Je n'ose pas. »
Je la suppliai tant, qu'elle consentit. Je l'habillai ù son tour. Elle ôait charmante, ainsi vêtue; la flexibilité de sa taille se nionti'ait ésns toute sa grâce ; le feu de son regard, le charme de son sourire animaient d'une expression dont je n'avais pas d'idée son visage ««cadré dans de longs cheveux bouclés; sa robe entr'ouvcite lai.s- SHtvoir la souplesse et la blancheur de son cou, autour duquel étle avait attaché un étroit ruiian de velours; elle avait beau me TïHiter. elle était bien plus jolie (pie moi.
Quand nous fûmes prêtes, nous soitfmes ensemble. Nous ren- «Hitràmes mille personnes, toutes se dirigeaient du côté de Sainte- •Catielle; beaucoup nous parièrent, disant toujours à Juliette :
« — Ne venez-vous pas à la fête avec cette chai'manle jiersonne? JBoBsnous verrons à Sainte-Gabelle, n'est-ce pas? »
• Juliette répondait : « Je ne sais, je ne crois pas. »
«Je lui demandai alors pourquoi elle ne répondait pas fi^ancheaB«rnt que nous ne pouvions y aller.
« — Je n'ose pas, me dit-elle.
• — Et pourquoi?
• — Oh ! c'est que l'on n'a pas ici les mêmes idées qu'au couvent. S je disais gravement que de saintes femmes en Dieu comme nous I» peuvent se mêlei- à de pareils plaisirs, on nous traiterait de «iéTotes ridicules. Ce serait d'ailleurs avoir l'air de blâmer toutes «esjeunes filles qui vont à la fête, leurs mères qui les y conduisent, «are'cst un iilaisir hoiniêle, ([iKiiqu'il nous soit défeiulu.
« — Tous les plaisirs ne nous sont-ils pas défendus? lui dis-je «u soupirant.
« — Oli! l'ejirit Juliette d'un ton inditïérent, peu nriiuiiortenl iwilcs ces réuiiidiis! je les connais, moi. Je ne les regrette que pour lui qui n'en as auenne idée. Oui, reprit-elle en souriant et ta me l'cgarilant diiueciiienl, ji' eoniiu'eiids ta curiosité, c'est si amiisanl une ièli- de villa^îe! Et. en vérité, si j'osais...
LES MKMOIlîirS DU niAHLli 7»
• — Tii m'y nièiiorais'
n — Si'ulel s'ciM'ia .liiliotti", nli ! non... ci'la lu; se pciil p;i.-; maije prierais ma iiiiTe de nous y acciiini>aj;ni.'r.
» — Ta iiuMv? lui tlis-je. mais (iiio poul-ou dire si la mère noa» y accompagne?
« — Uicii, sans doute, et cependant... Mais je n'oserais jam» lui en parler... Si tu voulais le lui dire, loi...
« — .Mais je n'oserais pas non jtlus.
« — Je suis sûre cependant fjue lu lui ferais grand plaisir.
« — Oh non! lui dis-je, elle se croirait obligée à consenliri ilans ma position, une pareille demande serait peut-être une erigence... »
Juliette parut blessée de celte réflexion;, cependant elle me répondit, après un moment d'hésilalion :
« — Je ne puis t'en vouloir de ce scrupule, lu es si ignoranl» des sentiments du monde que tu ne peux penser autrement; mtâs^ crois-moi, c'est une plus noble délicatesse de donner à quelqu''a» l'occasion de juiraitre reconnaissant d'un bienfait que de dédaigner d'en parlei'.
« — Oh! s il en est ainsi, m'écriai-je, je lui demanderai loutce que tu voudras, je lui demanderai de nous conduii'e à celte fclc-
0 — Et je t'en remercierai pour ma mère, car ainsi tu le moi>treras bonne pour elle et pour moi. »
Dès que nous fûmes rentrées chez madame Gélis, sa fille allah. prévenir que je lui voulais parler. Comme elles demeurèrent aiîsa longtemps enfermées ensendjie, je craignis que Juliette n'eùl pari? à sa mère de la demande que je voulais lui faire et que celle-ci k voulût pas me l'accorder; mais, dès que j'en eus parlé à madame (lélis, elle accepta avec un empressement qui me montra ijaejp m'étais trompée. Cette excellente femme était si heureuse de pouvoir satisfaire un de mes désirs, que je compris que Juliette avait raison de pensjr que c'était une bonne chose ajoutée à un i)ii>nfaiî que d'en solliciter la reconnaissance.
Le liaron écoulait .sa sœuravecétonnement. Cette jeune flllc,.qiii disait avoir l'ail une triste expérience du monde, en pai;laHayefun<' si naïve bonne foi qu'il ne put s'empêcher de sourire ik cdfe
TîO LES MEMOIRES DU DIABLE
derni-ère réflexion. Mais, bien décidé à ne laisser rien voira sa sœur des sentiments que lui inspirait son récit, il se tut encore.
La jeune fille s'était arrêtée, et ce moment de silence leur avait iaiàsé entendre les tristes efforts de la tempête gémissant autour de fa maison. Ce long et sombre murmure de la pluie, traversé par tes longues plaintes du vent, semblaient l'attrister d'avance sur ce '{u'il allait apprendre, et il pria Caroline de continuer.
— Nous partîmes pour la fête, dit-elle. 0^ ! quelle belle et douce
.journée! vous savez, mon frère? une de ces journées d'automne de
;;otre Midi, presque aussi belles que les beaux jours du printemps.
« Ce n'est pas la nature active et pétulante de la première saison, jjui rompt ses enveloppes et éclate en jets verdissants; c'est la nature alanguie et fatiguée, qui semble se dépouiller pour s'en- «lormir.
« Ce ne sont pas les bouffées subites des vents tièdes de mai, emportant les émanations fortes et embaumées des lilas etdescliè- TTcfeuilles; c'est l'air tiède et doux de septembre, tout imprégné »fti parfum éthéré qui s'échappe des trèfles séchés, des chaumes fiuois, des fruits mûrs, des feuilles qui commencent à joncher la îcrre.
t Ce n'est pas en soi le sang qui bout, la poitrine qui se gonfle, kicoeur qui voudrait crier et pleurer sans raison ; c'est la lassiliufe »fc rame, le regret d'un passé qu'on n'a pas eu, le souvenir d'un r-Tcquine s'est pas accompli, des larmes (}ui passent dans les wnx sans venir d'une douleur.
« Je ne puis vous dire quel charme suave j'éprouvais à me senftr dans cette vie inconnue ; si j'avais été seule, je me serais assise ra pied d'un arbre à regarder et à écouter, car je devenais plus tvhle à mesure que j'appi'ochais du limi do la fête.
« Tous ceux (pii [lassaient près de nous élainit si joyeux ! Ils s'appelaient et se hâtaient d'arrivei'; car c'était la dernière fêle de Tannée, et l'hiver allait venir, et ils ne se reviM-raient qu'au printemps.
«C'était ma preruièri' fêl(> ;i moi, et ce devait être la dernière ♦llp ma vie ; car mon liivci' iic tinira (|u'avec la tombe, et je n'aurai de printemps que dans le ciel.
i.F.s MftMomF.s nu DIAHLE 741
Des larnit's tonihcicnt des yeux ilo Caroline, et Luizzi lui dit :
— Vous itloiirc/. ma sœur? Allons, chassez ces sonibres idées, et espérez !
— Voilà ce ijue nie dit Julielle en me voyant pli'iiror, car je pleurais alors comme aujourd'hui, et je ne puis vous dire quel soudain vertige s'empara de moi. J'éprouvai un nioiiveinent de colère invincible contre ma destinée. Tous ces gens (|ui passaient, les uns par bandes nombreuses où s'échangeaient tout haut les noms de iVère, de mère, d'enl'ant; les autres par couples isolés, où on lisait sur les lèvres des mots qu'on n'entendait pas; les bruits lointains et continus de l'orchestre, les cris joyeu.v des danseurs, ce mouvement, cette vie, ce tumulte, tout cela m'étourdit, m'enivra: et. par je ne sais quel entraînement inouï, moi. (]ui un moment auparavant marchais si pensive et si triste vers cette l'èlo, je pressai .luliette en lui disant:
« Viens, viens, allons danser! Allons, une fois... au moins, une fois! »
« Ce fut le vertige du voyageur placé sur le bord d'un torrent, et qui s'y précipite pour courir avec les flots qui passent, (jui passent et passent sans cesse.
« Nous ariivàmes. Il y avait mille jeux que je regardais avec désir, des étalages de bijoux et de parures dont je me revêtais en pensée. Tout me faisait envie: j'aurais voulu être parmi les paysannes qui se disputaient en courant librement un ruban ou une dentelle ; j'aurais voulu m'asseoir au repas étalé sur l'herbe à l'abri d'un sycomore, j'aurais voulu danser en rond et chanter avec les jeunes tilles ces chansons de nos montagnes où l'on parle de la beauté des bergères et de l'amour subit des chasseurs qui les rencontrent. J'étais sous l'empire d'une puissance intérieure qui me poussait vers tout ce qui arrivait à moi.
« Puis nous entrâmes dans la salle de danse. Nous n'étions pas assises que nous étions invitées.
« Je revis Henri, celui que j'avais aperçu le matin chez Juliette: il dansa avec elle. Un autre jeune homme me prit la main et me conduisit.
« Je ne savais pas danser, mais on eût dit que, par une singu-
lière disposition, j'imitais facilement et à mon insu ce que je voyais faire; et il arriva qu'on me regarda plus qu'une autre ; on murmura autour de moi que j'étais belle, et je me trouvai heureuse. C'était une joie étourdie, qui me rendait légère et ne m'étonnait pas. Déjà je n'avais plus ma raison; déjà moi, tille de Dieu, vouée à la pauvreté et à la réclusion, je levais mes yeux devant des regards ardents, et mon âme devant des triomphes de vanité.
« Puis, quand la contredanse fut finie, Henri s'approcha de moi et m'invita à mon tour. Je n'étais pas remise de l'émotion de ce premier essai, quand il vint me prendre; l'orchestre commença, m.ais ce n'était plus la même danse.
« Henri m'entoura la taille de l'un de ses bras, et m'entraîna en me faisant rapidement tourner sur moi-même. Je fus d'abord si surprise, que je me laissai aller en fermant les yeux; mais peu à peu il me sembla que mes pas s'accordaient mieux aux sons de la musique, on eût dit qu'une harmonie plus sensible que celle de l'orchestre me marquait la mesure.
« Je rouvris les yeux pour regarder où j'étais. Ce fut une sensation que je ne puis vous dire; j'étais emportée dans un cercle immense avec une rapidité effrayante; mille visages passaient en fuyant à mes côtés; un air brûlant se glissait dans ma poitrine, et je sentais mes vêtements voler autour do moi, comme fouettés par un vent qui courait à lieu r de terre; mes cheveux fuyaient mes tempes comme pour livrer tout mon visage à des yeux dont je n'apercevais les regards que comme des éclairs qui s'allumaient et s'éteignaient presque aussitôt.
« .Ma main s'attachait à l'épaule d'Henri, tandis que je m'appuyais de tout mon corps sur son bras puissant; mon cœur bondissait, ma poitrine haletait; je sentais mes lèvres frémir et mes yeux se voiler, jusqu'au moment où je rencontrai ceux d'Henri, son visage près de mon visage, son baleiiu' brûlant mon front, ses regards pénétrant dans les miens.
« Alors ce fut une fascination inconceva!)le : on eût dit (]ue son souffle m'enlevait de la terre. J'éprouvai cpie j'étais liée à lui par une foroe invincible. Je ne sentais plus sou bras qui me soutenait. Il me sembla (|ur je lournais au liout de son regard cl qu'il fallait
rompre iiiifliiiie cliose en imus |it)ur nous séparer. J'eus peur et Iroiil, le cteur nie tourna, la vue me faiblit, je tombai dans ses bras.
« Lorsque je revins à moi, j'étais près de madame Gélis, ipii disait :
«Ce n"esl pas raisonnable de faire valser si longtemps une enfant (jui n'en a pas l'iiabilude.
« Valser! J'avais donc valsé! Je ne savais de celte danse <iue son nom proscrit au couvent, c'était un mot sacrilège.
«Je me serrai près de madame Gélis comme une enfant (|iii a fait une faute et qui ctiercbe un abri près de sa mère. .Mtiis elle m'avertit froidement de maîtriser mon émotion. Je sentis que je n'étais pas protégée, et je me laissai aller à pleurer.
« Je devins ainsi l'objet d'une curiosité qui me fit honte ; je hk; révoltai contre moi-même et j'osai regarder devant moi. Je vis combien ceux qui en avaient l'habitude portaient avec légèreté ce plaisir qui m'avait accaldée et la tristesse me ressaissit. Mais elle se fondit en une douce mélancolie oii j'étais pour ainsi dire absente de moi-même.
« Je refusai de danser, mais je regardai danser et valser. L'aspect de cette joie faisait vibrer en moi la sensation adoucie des délices que je venais d'éprouver, et j'y baignai mon âme en souriant.
« Mais lorsque Juliette me remplaça là, dans les bras d'Henri, j'éprouvai une curiosité inquiète et presque jalouse, s'il faut vous le dire; elle allait avec une légèreté, une aisance, un abandon (|ui me faisaient douter que j'eusse pu paraître aussi séduisante à tous les yeu.v. surtout au.\ regards brillants d'Henri, qui semblaient se perdre dans les regards animés de Juliette; et, lors(prelle leviut près de moi, elle répandait autour d'elle un parfum de joie et de triomphe qui m'oppressa. Je redevins tout à fait triste. J'oubliai la fête, la danse, et je pensais à vous, mon frère.
-- A moi? s'écria Luizzi.
- Oui, il vous, Ainiand ; à vous à qui j'aurais voulu dire : Arrachex-moi au couvent, à la tombe, au désespoir, pour aller... Je n'aurais pu vous le dire... Mais je comprenais qu'on m'avait e.xiléo d'une vie dont je venais d'é|irouver les premiers tressaillements.
et, sans la connaître encore, je haïssais presque la prison qui allait m'en séparer pour jamais.
« Cependant la nuit était venue. Henri offrit de nous accompiigner; il donnait le bras à madame Gélis, et nous marchions derrière eux avec Juliette. Je ne pus m'empècher d'être froide avec elle. Soit qu'elle ne devinât pas un sentiment que je no pouvais moi-même comprendre, soit que son amitié si dévouée lui fît me pardonner mes injustes caprices, elle ne fut jamais si affectueuse.
« — Eh bien ! me dit-elle, je te l'avais prédit : ton succès a été complet.
« — Je le laisse, lui dis-je, à celles qui l'ont mérité jusqu'à la lin.
« — Non, non, me dit-elle en riant, tn as fait comme ces héros des romans de chevalerie qui entrent dans la lice pour remporter d'abord le prix sur le plus vaillant, et qui regardent dédaigneusement la mêlée où les autres combattent.
« — Je ne croyais pas avoir à me glorifier d'une victoire si haute.
« — Et cependant le vaincu est devant toi.
« — Qui cela?
« — Ce pauvre M. Henri Donezau, ipii donnerait beaucoup pour (pu,' nous puissions marcher devant lui, ne fût-ce que l'our voir dans la nuit l'ombre de la belle fée qui l'a enchanté.
« — Tais-toi, Juliette, m'écriai-je en sentant mon cœur se gonfler cl prêt à éclater, comme si on lui eût versé une espérance tro|i gi'ande pour lui, tais-toi ; tu te trompes.
« — Enfant, me dil-elle. ouhlics-lu ijue moi je n'ai pas vécu loutc ma vie dans un couvent, ijue j'ai vu aimer... que j'ai aimé, peut-être, et que je ne me trompe pas? Henri t'aime; c'est une de ces liassions subites qui .s'enflamment comme la foudre du ciel.
« — Et([ui s'éteignent comme elle, n'est-ce pas?
« — Non, mais )\u\ s'idiallcnt sur un cœur comme la foudre sur un clianiiie Iranquilir, cl qui le dévorent jusqu'à la «vndre. »
1,1' Ion (le Julielte, le choix des mots qu'elle employait, me surprir'cntet me troublèrent.
« — As-tu donc éprouie tout cela, lui liis-je, pour en parler comme tu le fais?
LES MEMOIRES DU DIAnLIÎ
Luizzi, agitant son mouL-lioir, s'écria d'une voix épouvantée; « Par ici! par ici! »
« — Il y a plus d'une école pour appi'endre ces secrets, me dit Juliette. .\'ai-je pas vécu jusqu'à présent chez ma mère, et crois-tu que l'ennui ne m'a pas poussée quelquefois à lire quelques-uns des livres que j'entendais vanter tous les jours?
« — Et ils t'ont enseigné ce que c'est que l'amour?
Oi' LivR.
« — Non, me répondit-elle, jamais aucun n'a tracé fidèlement ce qui se passe dans un cœur qui commence à aimer, tant les émotions de l'amour sont abondantes et diverses! Mais ils éclairent quelquefois sur ce qu'on éprouve; ils donnent le nom à la douleur ou à la joie dont on se plaît à vivre, et ce nom c'est le même ; c'est un trait commencé qui vous rappelle un visage connu, une syllabe dont on achève le mot. Car l'amour, vois-tu. ne naît pas, il s'éveille et Dieu l'a mis au fonil de nos cœurs, à côté de son image, éternel et puissant comme lui. »
Oh! mon frère, comme ce langage résonnait doucement à mon oreille ! J'en avais perdu le sens qu'il vibrait encore en moi comme ces sons lointains dont la mélodie échappe, mais dont la douceur fait rêver.
« Je ne répondis pas, je craignis de lépoudre ; et, quand nous lûmes arrivés, j'eusse voulu rester seule, je regrettai ma cellule où j'aurais pu veiller et rèvear sans qu'on me regardât.
« Le lendemain venu, je parcourais les tablettes de la bibliothèque de madame Gélis, comme si j'eusse voulu deviner lequel de ces livres pourrait me dire ce que j'éprouvais. Je n'osais le deman der ni à Juliette qui avait l'cpris son air inditïérerit ou résigné, ni à madame Gélis pour qui tous ces trésors d-e l'esprit et du cœur n'avaient de valeur que le prix qu'ails lui apportaient. Je n'oeais non plus en dérober un au hasai'd : c'était plus que le désir que j'éprouvais ne pouvait me donner de force, mais j'en découvris un oublié dajis la cbaïubre de Juliette.
Luizzi tremltk en pensant quel pouvait être le livre laissé à dessein sous la main de Caroline; car il croyait deviner que, soit légèreté, soit corruption, cotte Juliette avait tout fait i»our égarer un cieur ignorant.
« Mais il se rassura et crut même que ses soup(,'ons pouvaient être injustes lorsque Caroline lui dit en baissant la voix : « C'était un volume appelé Paul et Virginie. »
Luizzi respira, et dit en souriant :
— Et vous l'avez lu?
— Oui, et je reconnus la vérité de ce que m'avait dit Juliotle, que l'amour ne se révèle pas toujours au cœur par les mômes
LES MliMOIHES DU DIAUM-; 747
impressions, mais que soiil il nous" donno tous ces Iroiililos divor? (lui n'ont (lu'un nom. Je reconnus qu'une foiséveilié, il occupe toute l'âme, soit qu'il y ait j^randi avec les anni^es, soit qu'ill'ait soudainement envahie. Je lus ce livi'o, ]niis (l'aulres. Je nie levais la nuit tandis que Juliette dorn)ait d'un sommeil profond, et je dévorais ces livres à la lueur terne d'une lampe de nuit, le corps glacé, mais ne pouvant m'arraclier à ces émotions inconnues dont j'avais soif. Je lus ainsi une tragédie de Sliakspeare, Hoiiico et Jiilietle, où ceux qui s'aiment s'étaient aimés au premier regard comme j'avais aimé Henri. Je lus la Nouvelle lléloïse.
— La Nouvelle Hélo'ise? dit Luizzi.
— Oui, répondit Caroline, je la lus depuis la première page où il est dit que celle qui lira ce livre est unelille perdue, l'uis, ([uand Henri venait le soir, car il venait tous les soirs, je le regardais parler bas à Juliette, car je savais qu'il parlait de moi, et elle nie racontait comment il n'osait me dire l'amour qui l'égarait, comment ma vue le rendait tremblant et muet, comment il n'eût osé me regarder ni me parler ; et, voyant qu'il éprouvait tout ce que j'éprouvais, je me disais qu'il m'aimait comme je l'aimais. Cependant le jour de notre départ approchait. Je ne puis dire que le voyais venir avec terreur; non, il était une espérance pour moi. Ce sentiment qui n'avail ni épanchement ni solitude, qui ne pouvait parler et qui n'avait point de lieu où rêver; cet amour dont i'-';'u me montait aux lèvres et qu'il fallait faire taire ; celte présence tl'Henri qui me serrait le cœur, sans le faire éclatei', tout cela était un tourment insupportable.
« Le muet à qui la voix manque pour crier au secours lorsqu'il va périr, le nageur à (jui la force échappe quand il touche déjà le rivage de la main, doivent éprouver un supplice pareil à celui que je ressentais tous les soirs lorscjuc Henri s'approchait de moi et rne parlait avec une contrainte aussi pénible que la mienne.
« J'invoquais la solitude du couvent contre cette lutte sans issue, quand le matin même de mon départ je trouvai dans un livre que je lisais une lettre à mon adresse. Je ne la lus pas, car je devinai qu'elle venait de lui, et je voulus la lui rendre. Mais il ne parut
pas, et Juliette n'osa la donner à sa mère pour qu'elle la remît à Henri.
«■ — Tu peux le dédaigner, me dit-elle, mais tu ne peux le lui montrer à ce point ; il y aurait de la cruauté, ce serait le pousser à (juoique acte de violence dont une passion comme la sienne ne s'épouvanterait pas. Il te suffira de ne pas lui répondre. »
— Et vous ne lui avez pas répondu ? dit Luizzi.
— Hélas! répondit Caroline, pour ne pas lui répondre, il eût fallu ne point lire cette lettre. Mais je ne sais comment cela se fît: le niatin on reprenant mes habits de religieuse et ne sachant qu'en taire, je cachai ce papier sous ma guimpe. Je l'emportai. Oh! le cilice, que nos austères recluses ceignaient quelquefois dans leur enthousiasme de pénitence, ne doit pas plus brûler et déchirer que ce papier qui posait à nu sur mon sein.
« Vous dire mes combats durant toute la route, comlnen de fois je portai la main à ma poitrine pour en oter cette lettre qui me dévorait, et combien de fois ma main retomba sans force comme si j'eusse dû m'arracher le cœur, ce serait vous montrer une folie dont je rii g's et qui n'est pas guérie.
« J'arrivai ainsi à Toulouse, presque résolue à ne pas lire cette lettre; mais une chose étrange me fît iterdre tout mon courage.
« Lorsque je re^parus au couvent, on s'étonna si fort du changement de mon visage, chacune se récria avec tant de pitié sur ma liàlour et mon air de soufTrance, que je no doutai plus de la puissance d'un amour (|iii avait si rapidement altéré en moi les principes d'une santé calme et d'une vie sereine. Et, vous le tiirai-je? ce fut parce que tout me dit que je portai,- en nmi un mal dévorant, qu'il me devint impossible de résister à l'idéed'irriterce mal qui faisait et tuait ma vie. Le soir venu, enfermée dans ma cellule, je lus cette lettre.
— Et vous répondîtes? dit encore Luizzi.
-Vous la lii'i'z, mou frère, celle-là et toutes les autres ; vous lirez ans i mes réponses.
— Vous les avez? repartit le baron.
— Les voici toutes, dit Caroline en lui l'cmeltant un pa(|uet enfermé dans un petit sac do soie ; eP.es vous diront ce (|ui me
força à répondre ii Henri, cl conuncnl mes pioitres lettres me sont revenues dans les mains. Je les ai gardées, non comme uncos)>crance, mais comme un remords ; car elles nie disent chaque jour jusqu'à quel point je fus coupable et mallieurcusc.
Luizzi prit les lettres, et il s'apprêtait à les lire, lorsque Caroline l'arrêta en lui disant :
— Dans un instant, quand je ne serai plus là. Je vais aller aui^ivs du lit tlu blesse, je vais m'agenouiller pour prier Dieu, afin qu'il me pardonne l'amour qui a brûlé dans mon cœur, et qui, je viens de l'éprouver tout à l'heure, n'y est pas encore éteint.
Voici ce que lut Armand :
Correspondances.
DE HENRI DONEZAU A CAROLINE
« Pai"don nez-moi d'oser vous écrire, moi qui n'ai pas osé vous parler. Hélas! lorsque j'étais devant vous, je me sentais si interdit, si tremblant, que jamais je n'ai pu trouver la force de vous adresser une parole que votre sévérité eût repousséc.
« En ce moment même, lorsque je me figure que cette lettre sera dans vos mains, ijuc vous la rejeterez peut-être avec dédain ou que vous la lirez avec indignation, j'hésite, car je sens que je ne pourrais supporter ces témoignages de votre mépris ou de votre colère; je m'arrête, je tremble encore. Cependant je n'ai pas, d'un autre côté, le courage d'accepter le désespoir de toute ma vie sans avoir tenté de m'y soustraire. Je vous aime, Caroline.
« Ce mot que je ne devrais pas vous écrire et qui doit vous irriter, ce mol m'échappe comme le cri d'une douleur dont je ne suis
plus le maître et que vous ne pouvez concevoir. Plus hardi prés de votre amie, j'ai osé lui parler d'un amour qui vous semble peut-être une offense.
« Ilëlas ! en voulant m'ôter l'espérance, elle n'a fait qu'accroître la passion qui m'égare ; elle m'a dit combien vous étiez isolée en ce monde, elle m'a dit avec quel courage saint et quelle noble résignation vous supportiez cet abandon ; elle m'a appris ce qu'il y avait de généreuse bonté en vous; et moi, qui vous aimais déjà pour tout ce que vous avez de beauté céleste et de grâce parfaite, je vous ai aimée pour tout ce que la vertu a de plus noble et de plus pur.
« Alors, n'espérant rien en moi, j'ai espéré en vous. La sainte pitié qui vous a fait venir au secours de madame Gélis se tournera peut-être un moment vers la plainte d'un malheureux. Toutes les douleurs ne sont pas dans la misère, et vous pardonnerez à celui ijui vous aime, comme Dieu pardonne à celui qui souft're. Mais si votre âme noble et bonne vous inspire ce pardon pour une faute qui ne torture que moi, comment le saurai-je? Qui me dira que je ne vous ai pas offensée?
« Oh ! pardonnez-moi ; mais il fautque je l'apprenne, il faut (pi'un un mot de vous me le dise, ou il fautque je meure. Oui, je le sens, SI j'avais eu la force de me taire, j'aurais gardé toute ma vie dans le fond de mon âme le désespoir d'un amour ignoré; mais, maintenant que j'ai parlé, il faut que je sache si je n'ai pas été trop coupable. Il suffira de votre silence pour me l'apprendre.
« Si d'ici à huit jours rien n'est venu me dire que je ne me suis pas attiré le mépris de celle que je respecte comme l'image des anges sur la terre, vous n'entendrez plus parler de moi ; car la tombe est muette, et le désespoir y trouve un asile contre le mépris.
« Henri Donf.zau. »
Quand Luizzi eut fini cette lettre, il lui prit envie de rire. Elle lui i>anit niaisement ridicule.
Ce monsieur, qui dès l'abord parlait de la tombe comme d'un asile tout prêt où il allait entrer, ni plus ni moins que s'il ertt été question d'ouvrir son paraitluie en cas d'orage, ce monsieur lui
LES MÉMOinES DU DIABLE 751
l>ariit un pauvro scdiictour, ;\ moins qu'il no lui véi'il.bloinent aniouroux.
Car noire baron savait qu'en fait de folles imaginations et d'emjdiase sentimentale, il n'y a rien de tel que l'amour véritable; puis il pensa que, si la séduction était arrivé à copier le langage du véritable amour, morne dans ce(|u'il a d'outré, elle n'en était que plus savante.
Il se rappela aussi que celte lettre n'était pas destinée à une femme du monde, à qui la bonne sanfé de tous ceux qui ont dû mourir pour elle répond de la vie de tous ceux qui menacent de se tuer, mais que celle lettre s'adi-essait à un jeune recluse que rien ne pouvait prémunir contre un mensonge, et qui dans le récit qu'elle venait de faire, avait montré jusqu'à quel point son imagination était facile à exalter.
Il passa donc à la seconde lettre; mais s'aperçut qu'il avait oublié le postscript uni de celle d'Henri, qui disait ceci :
« Je me suis assuré du jardinier du couvent ; quoi que vous puissiez lui confier, il me le remettra facilement. »
Après ce paragraphe, le baron fredonna en lui-même: Enfant chéri des Dames des Visitandines, et poussant un gros soupir en pensant à ce qu'il allait apprendre, il reprit la lecture des lettres et se laissa aller à murmurer d'un ton alarmé : Ah! daigne:^ m'cpar- (jner le reste ! toujours des Yisilandines.
Voici quelle était la réponse de Caroline :
DE CAROLINE A HENRI
« Pourquoi vous mépriserais-je, Monsieur? Je n'ai pas le droit de regarder comme une faute un sentiment (jni, dans le monde, mène à des liens légitimes.
« Si, dans la position où je suis, l'expression vous en est échappée, c'est qu'on ne vous a pas assez dit sans doute que j'avais renoncé à toute autre espérance que celle de nie vouer au service de Dieu.
« Je vous pardonne donc, et, si ce pardon ne suffit pas à vous donner le courage de vivre, sachez que toutes les douleurs n'habitent pas le monde et que le silence du cloître en cache de bien cruelles. « Caroline. »
DE HENRI A CAROLINE
« J'ai reçu votre lettre, Caroline. Oui, vous êtes sainte devant Dieu, vous qui avez eu pitié d'i;;; insensé! et cependant vous soutirez ; les anges pleurent donc?
« <)li ! vous qui d'un mot avez soumis le désespoir de mon âme et l'avez calmé, vous êtes peut-être sans consolation! Je ne sais quelles sont vos douleurs, Caroline; mais, s'il était au pouvoir d'un auire que de vous-même de les faire cesser, n'oubliez pas qu'il y a quelqu'un ici-bas qui ne vit que par vous et qui ne vivra que pour vous.
« Pardonnez-moi ma folle supposition ; mais, si je pensais que les vœux que vous devez prononcer bientôt vous sont dictés par la tyrannie de votre tuteur ou par celle des personnes qui vous entourent, croyez que je saurais vous en délivrer.
« Je m'égare peut-être, mais je ne puis supposer que tant de grâce et tant de beauté doivent être ensevelies dans un cloître. Ce n'est que le désespoir ou le remords qui se cache dans ces asiles obscurs; la vertu même, lorsqu'elle s'y réfugie, n'y brille pas do tout son éclat; elle n'atteint pas à son plus noble but, celui de guider les faibles et de ramener les égarés par son exemple.
« Et vous, Caroline, qui feriez aimer la vertu de l'amour ardent qu'inspire votre beauté, vous à qui le ciel doit le bonheur en retour de tout ce que vous pouvez en donner, il faut que vous viviez inconnue à tous, excepté à moi, indifférente à tous, excepté à moi? non, cela n'est pas possible.
« Il y a, il doit y avoir une puissance à laquelle tous n'osez vous soustraire, qui vous impose cet horrible sacrifice. Oh ! s'il en est ainsi, je le saurai, et si je ne me suis pas trompé, malheur â ceux qui oseraient vous faire violence !
« Je connais le tuteur qui dispose de votre destinée; je le verrai, je l'interrogerai. Ce n'est plus inainlcMiant ma douleur (pii me d('chire, c'est la vôtre : vous souffrez, vous me l'avez écrit, j'ai donc un droit sur vous... J'ai le droit de vous protéger, de vous sauver peut-être... Ma vie a un but, je suis heureux, je suis fier... Comptez sur moi. « Henri. »
LES MKMOIURS DU DIAni.R
Le baron s'arrêta un moment à la porte de l'enclos.
— lliim ! lium! fit Liiizzien lui-même apros la lecture de cette lettre, voici un gaillard qui va vite, et je tremble de lire la rt^ponse de ma pauvre sœur; elle doit avoir un de ces cœurs de religieuse qui, à force de s'imprégner de l'amour de Dieu, prennent feu à la première étincelle d'amour humain qui tombe sur eux.
95' I.ivn.
Tout en faisant ces réflexions, Luizzi parcourut le post-script um de la lettre de Henri; il était assez insignifiant.
« Vous trouverez sous ce couvert, dit-il, une lettre de madame Gélis pour sa fille. Je vous l'envoie pour qu'elle ne passe pas l'examen de la supérieure. »
Luizzi passa et lut la réponse de Caroline. ■
DE CAROLINE A HENRI
« Si je vous écris encore, Monsieur, si je fais une nouvelle faute, c'est pour réparer celle que j'ai commise en vous répondant.
« Je suis libre, Monsieur, et c'est librement que je prendrai le voile ; dispensez-vous donc de toute démarche qui pourrait faire croire que je ne me trouve pas heureuse du sort qui m'attend. Je n'en ai jamais espéré d'autre, et je n'en veux pas d'autre.
« SœuR Angélique. »
« P.-S. Vous trouverez ci-joint la réponse de Juliette à sa mère. »
— Voilà qui est parfaitement explicite, pensa Luizzi; je serais curieux devoir ce que M. Henri a trouvé à répondre à un congé si formel.
DE HENRI A CAROLINE
« Mademoiselle,
« Lisez cette lettre, ce n est plus celle de l'insensé qu'un moment de joie et d'espérance a-égaré encore plus que son désespoir; c'est celle d'un homme d'honneur qui vous demande le droit de se justifier.
« Daigner m'écouter. Je connais aussi bien que vous-même votre vie et votre position; je sais que vous êtes sans famille et sans amis, et que vous n'avez à attendre de personne ni conseil ni protection.
« Si dans de telles circonstances vous aviez quitté le monde à un âge où on a pu l'apprécier, j'aurais dû croire que vous cherchiex au couvent un refuge contre un isolement que vous n'auriez pas voulu faire cesser.
" Mais, placée dès voti-c enfance sous la diroclion de personne? <|iii (Mit nn inlôrèl direct à vous faire prendre une résolution qui leui- livre votre fortune, j'ai pu croire qu'on vous avait égarée, j'ai \m supposer que des menaces, des violences même vous avaient inspiré une détermination que maintenant je sais ôtre volontaire.
« Ce soupçon m'était permis pour vous qui êtes seule on ce monde, lorsque je vois des familles dont toute l'autorité ne peut arracher leur enfant h des engagements pris sous l'empire d'idée? liabilement suggérées, lorsque je vois les larmes d'une mère impuissantes à fléchir l'implacable avidité de ces femmes qui vous gouvernent et qui opposent au désespoir maternel une vocation duc seulement à la terreur qu'elles savent inspirer aux infortunées dont elles se sont emparées.
« Ce qui est vrai pour tant d'autres, j'ai pu le croire vrai pour vous; j'ai dû le croire, lorsque vous m'avez dit que le silence l'u cToftre cachait aussi des douleurs bien cruelles.
'• .l'ai mal interprété votre pensées que ce soit là mon excuse! Vous êtes heureuse, c'était là tout mon désir. Ce bonheur, je n'ai pas su le comprendre, pardonnez-le-moi. L'idée que le monde nous en donne est si éloignée de l'idée qu'on vous en a faite, que vous ne me comprendriez pas non plus, si je vous parlais de celui qui pourrait vous y attendre.
« Vous n'avez pas de mère, vous n'avez pas de famille, Caroline ; mais, lorsqu'une femme a donné à celui qu'elle aime le titre sacré de son mari, elle trouve tout ensemble une mère et une famille. - Le présent lui est doux par la tendresse de celle qui l'a adoptée pour fille, par le bonheur qu'elle répand autour d'elle ; l'avenir lui est beau, car un jour viendra oîi de jeunes existences lui demanderont l'amour sacré d'une mère et lui rendront l'amour soumis et respectueux de l'enfance. Elle aimera, et elle sera aimée : ce que Dieu a laissé de bonheur sur la terre est dans ces deux mots.
« Et je ne vous parle pas de l'amour de celui que vous aui'iez choisi; je ne vous dis pas par quelle constante adoration il vous eût payée du bonheur que vous lui auriez donné.
« Vous ne me comprendriez pas, Caroline, si je vous disais avec quel orgueil il vous eût montrée à tous les yeux, en disant : Celle-
là est la plus belle, celle-là est la plus noble, celle-là est la plus pure.
« Vous me comprendriez encore moins, si je vous disais le charme enivrant qu'il y a dans cette union de deux êtres confondus dans une même vie, se souriant l'un à l'autre et vivant l'un de l'autre, heureux partout et de tout ; soit que dans une fête le plaisir les entraîne ensemble parmi les joies du monde, soit que dans la solitude ils s'arrêient à rêver ensemble aux bruits légers de la campagne, soit qu'ils partent légers et joyeux poui' un spectacle brillant où on enviera leur bonheur, soit qu'ils rentrent le soir les bras enlacés, se confiant tout bas leurs douces espérances et leurs pensées de chaque moment; soit qu'ils restent autour du foyer, au milieu d'une famille et d'amis qui les chérissent, heureux d'un bonheur facile, entourés d'affections sincères au milieu desquelles leur amour avoué semble encore être un secret, tant ils sont seuls à savoir combien il est grand !
« Ah ! c'est qu'il y a dans toutes ces choses d'inefïables félicités auxquelles le cœur aspire à son insu. Mais pour les rêver, pour y chercher une espérance qui calme la torture qu'on éprouve, il faut aimer, il faut souffrir; et vous n'aimez pas, et vous êtes heureuse. Il faut être comme le damné qui envie le bonheur des anges, et vous êtes dans le ciel ; il faut être moi, et non pas vous.
« Adieu donc, Caroline, adieu. Vous n'entendrez plus parler de ■ moi. Dieu a donc envoyé les anges sur la terre pour y semer le désespoir et la mort?
« Henri. »
Luizzi lit la grimace. La lettre de Henri lui sembla d'un amour assez ridicule, mais d'une raison assez solide. A tout prendre, une jeune fille, belle, spirituelle, distinguée, lui paraissait avoir quelque chose de mieux à faire qu'une religieuse.
l\ se hâta d'ouvi'ir la lettre qui suivait pour lire la réponse de Caroline, mais il trouva encore une lettre d'Henri d'une date postérieure de plus d'un moi? à h lettre précédente.
DE HKMtl \ CAUOI.INE
« Il y a dix jours, le jardinier du couvent m'n remis un paquoi cacheté ;\ mon adresse ; je l'ai ouvert tremblant d'une joie folle, plein d'une espérance insensée.
« Il contenait la réponse de Juliette à la lettre de sa mère que j'avais jointe à la dernière que je vous ai écrite, et où je vous disais adieu pour jamais.
« Vous dire ce que j'ai éprouvé d'affreuse déception m'est impossible : c'est le ciel ouvert qui se ferme tout à coup pour vous laisser dans les ténèbres. On doit souffrir ainsi, quand on meurt; mais on ne meurt pas toujours, quand on souffre ainsi.
« Lorsque le délire de ma douleur fut calmé, j'envoyai la lettre de Juliette à madame Gélis, et je restai anéanti.
« Puis il me sembla que cette lettre m'appartenait, celte lettre que vous aviez touchée ! et j'eusse voulu la l'cssaisir au prix de mon sang. On devait y parler de vous, je le comprenais; et, si je l'avais eue dans mes mains, je ne sais si je ne me serais pas laissé éf;arer jusqu'à en briser le cachet. Mais elle était partie, et, ne pouvaul l;i rei)rendre, j'ai voulu la connaître. Je suis allé à Auterive, j'ai vu madame Gélis, je lui ai demandé des nouvelles de sa fille.
« Elle est heureuse, m'a-t-elle dit. »
« Je n'osais lui parler de vous. Enfin j'ai prononcé votre nom en tremblant. Alors elle m'a répondu ces seules paroles :
« Ma tille me dit que mademoiselle Caroline est toute changée, et qu'elle passe toutes les nuits dans les larmes, tous les jours en prière. » *
« Je me suis fait répéter celte phrase, et je suis parti comme un insensé. J'ai couru à votre couvent, et ce n'a été qu'au moment de frapper à la porte de la prison où vous êtes que je me suis rappelé qu'il y avait entre nous des murs infranchissables.
« Oh! ces murs, je les eusse brisés de mon front si j'avais pu vous sauver ainsi ; mais un reste de raison m'a dit de cacher à tous les yeux une folie dont on pourrait vous punir. J'ai erré toute la niiit autour de cette demeure où vous pleurez, où vous souffrez. J'allais comme un insensé avec la rage de mon impuissance.
« Oh ! Caroline, écoutez-moi. Vous souffrez, vous pleurez; je le sais; vous ne pouvez avoir d'autre désespoir que celui de votre position. Osez vous confier à l'honneur d'un homme qui n'a jamais manqué à sa parole, et je vous délivrerai; puis jamais vous n'entendrez parler de moi.
« Ou bien me tromperais-je? Ce désespoir viendrait-il d'une douleur pareille à la mienne? Aimeriez-vous et seriez- vous séparée de celui que vous aimez?
« Eh bien ! Caroline, s'il en est ainsi, osez me le dire encore. Dites-le-moi, et celui que vous aimez deviendra mon frère; je le chercherai, je le trouverai, je vaincrai les obstacles, je vous i-éunirai, et puis encore vous ne me verrez plus. Vous ne me verrez plus quand vous serez heureuse.
« Je fuirai loin de vous, car je haïrais trop celui qui vous donnerait ce bonheur. Un mot, un mot, de grâce ! Oh ! fiez-vous à moi, Caroline ! L'amour est aussi une religion, et cette religion a ses martyrs qui savent se sacrifier au culte auquel ils se sont voués.
« J'attends; songez que j'attends, et que, si je ne reçois pas de réponse, je ne répondrai plus de ce que je puis faire. Ayez pitié de moi et pitié de vous. « Henri. »
Luizzi se gratta l'oreille après cette lecture.
— Ceci, se dit-il, est un amour d'une trempe assez méridionale; il y a là-dedans du gascon superlatif, ou je ne m'y connais pas. Cependant, reprit-il, les journaux sont pleins de récits de suicides amoureux, de crimes amoureux, d'atrocités amoureuses. On ne peut donc pas absolument nier ces caractères-là. Cet Henri qui, je le comprends très bien, n'est autre que le lieutenant blessé qu'on vient d'emporter d'ici, doit être, d'après ce qu'en a dit le père Bruno, un brave soldat; cela ne suppose pas d'ordinaire un malhonnête homme. Allons, il est possible que je n'y comprenne rien, et il continua sa lecture.
DE CAROLINE .\ HENRI
« Pourquoi m'écrirc encore. Monsieur, itourquoi me porséculer dans mon désespoir? Laissez-moi à mon malheur. Toutes vos sup-
positions sont fausses. Non, je n'aime pas. Que dcvicndrais-je,
mon Dieu, si j'aimais!
« Caroline. »
DE lir.NKI A nvuni.iNE
« J'avais raison, Caroline ; vous aime/, le dernier mol de voire lettre me l'a appris. Permettez main tenant à l'ami à qui vous vous êtes confiée de répondre froidement à la triste question <nie vous vous faites.
« Que deviendrais-jo, diles-vous, si j'aimais? Ignorez-vous donc que vous êtes libre et que votre position si cruelle d'abandon a du moins cet avantage qu'elle vous laisse maîtresse de vous-même?
« A l'âge où vous êtes parvenue, Caroline, votre tuteur vous doit compte de votre fortune; bientôt vous pourrez, sans avoir besoin du consentement de qui que ce soit, en disposer ainsi que de votre personne.
« Les souveraines du couvent où vous êtes ne l'ignorent pas, et elles sauront bien vous l'apprendre le jour où elles pourront tourner vos volontés à leur profil. Vous demandez ce que vous deviendriez, Caroline? vous deviendriez l'épouse honorée et chérie de eelui que vous aimez, la sainte mère do famille qui répand son amour autour d'elle comme une douce chaleur qui fait éclore de jeunes vertus; vous deviendriez la maîtresse absolue d'un cœui (jui se ferait votre esclave; vous deviendriez la joie et l'honneur d'une nouvelle famille, le modèle des grâces les plus parfaites, l'objet de l'admiration et des respects de tous; vous seriez tout ce que Dieu a voulu que vous fussiez.
« Vûilà cette destinée qui vous épouvante, cette destinée qui est à vous si vous osez la prendre.
« Mais je tremble, en vous faisant entrevoir le bonheur, d'avoir ajouté un nouveau désespoir à vos souffrances. Car enfin, puisque vous n'osez vous donner à celui que vous avez choisi, serait-ce donc qu'il est indigne de vous, serait-ce qu'il ne vous aime pas? Ces deux suppositions sont également folles. Votre cœur ne me permet pas de croire à l'une, le mien me dit que l'autre est impossible.
« Qu'est-ce donc qui vous fait tant soutlrir? Quel secret me
cacliez-yous? Oh ! dites-le-moi, Caroline : je vous aime assez pour
apprendre que vous en aimez un autre et pour vous donner à lui
et vous sauver, dussé-je en mourir !
« HE.Nni. »
— Par ma foi, pensa Luizzi, voilà qui est d'une niaiserie complète ou d'une adresse effrayante ; ou ce monsieur ne d&vine rien, ou il veut absolument qu'on lui dise tout. Voyons ce qu'aura dit ma pauvre sœur.
DE CAROLINE A HENRI
« Henri, sauvez-moi donc! »
DE HENRI A CAROLINE
« Vous m'aimez ! c'est moi ! Tu m'aimes, Caroline !... Oh ! laiseemoi me mettre à tes genoux... laisse-moi te remercier et t'adorer. Oh ! je voudrais vous dire ce que j'ai souffert de bonheur à ce mot qui m'a brûlé et anéanti ; j'ai formé les yeux, j'ai cliancelé, j'ai cru mourir...
« Puis je suis tombé à genoux en vous appelant do toute ma force: Caroline, Caroline! Oh! vous qui vous êtes contiée à moi, vous serez heureuse, je vous le jure...
« Vous serez heureuse pour que je vive; car votre félicité sera l'àme de ma vie, elle sera le cœur de mon cœur qui cessera de battre devant une de vos larmes.
« Aujourd'hui je ne puis vous en dire davantage... Je m'égarel'ais... A ce moment je pleure... je tremble... je doute... j'ai peur d'être l'ou... Est-ce vrai que vous m'aimez? »
l)K CAUOLl.NE A HENRI
« Oui, Henri, je vous aime, je vous aime parce que vous avez pris en pitié la pauvre filio isolée et triste, je vous aime pour la noble bonté de votre âme; je vous aime aussi, sans doute parce ijuc Dieu l'a voulu, car je vous aimais avant tout cria. »
A partir de ces deux lettres, ce n'était plus qu'une correspon-
LES MEMOmES DU DIABLE
Juliette Gclis.
dance amoureuse OÙ Henri et Caroline se roconlaienl leurctuur: naïves confidences de l'une, rêves emportés de l'autre, espérances sincères, désirs égarés, tout ce qui est l'entretien de l'amour, source inépuisable et abondante qui commence à s'arrcier du jour où on y trempe ses lèvres !
9G' LivR. 96
Parmi toutes ces pensées qui planaient au ciel, il s'en glissait quelques-unes cependant qui étaient de la terre.
D'abord Henri enseignait à Caroline quels étaient ses droits. Ensuite venaient toutes les mesures à prendre pour un enlèvement et une fuite.
A ce propos il y avait une lettre véritablement admirable de Henri où il avouait sa pauvreté à Caroline, et une réponse de Caroline.qui fit venir les larmes aux yeux à Luizzi.
Elle demandait si naïvement pardon à Henri d'être plus riche que lui, que le baron tut sur le point de croire à la vérité des sentiments vaudevilliques du Gymnase.
Puis il admira avec quelle adresse, ce point une l'ois établi, Ca- ■■'oline se dévoua pour qu'il n'en lût plus question.
Elle osa exiger des comptes de M. Barnet et l'aire remettre chez madame Gélis les sommes provenant des revenus de sa fortune, depuis qu'elle avait atteint l'âge de dix-huit ans.
Enfin de lettre en lettre, de billet en billet, Luizzi arriva au moment où tout était préparé pour la fuite.
Henri devait venir attendre Caroline à une porte que le jardinier s'était engagé à ouvrir.
Luizzi croyait toucher au dénoùmcnt ; il restait un petit billet à, lire, il ne contenait que ces quelques mots :
DE HKNUl A CAROLINE
« Vous m'avez indignement trompé; je vous renvoie vos lettres,.
je ne veux rien de vous qui me rappelle jusqu'à quel point j'ai
été prêt à m'égarcr.
« Henri. »
Luizzi resta confondu et réfléchit longtemps à ce singulier dénoùmcnt. Puis il appela sa sœur, et la considérant avec une pitié curieuse ;
— Et depuis le jour où vous avez reçu ce billet, vous n'avez rien appris?
— Uicn.
— Vous n'avez jkis revu Henri?
— Depuis le jour où je (luittiii Auterivc, c'est aujourd'hui la jueinière fois que je l'ai vu.
— Vous no savez pus qui a pu vous calomnier à ses yeux ?
— Je l'i},'nore.
— Mais colto Juliette?
— Elle? oli non ! ce n'est pas elle; elle ne l'avait jias revu plus que moi. Elle ignorait jusqu'à mes projets ; car, depuis que j'étais devenue coupable, je n'osais plus me confier à elle. Je ne me sentais pas la force de rougir devant tant de résignation et de vertu. Je ne voulais pas la rendre complice de ma faute, car son amitié n'eût pas voulu me trahir, et sa concience lui eût amèrement reproché sa faiblesse. D'ailleurs vous avez pu voir quel secret Henri me recommandait.
— Mais comment se fait-il que vous soyez ici?
— Le soir venu où je devais partir avec Henri, je m'étais échappée de ma cellule; je traversai le jardin tremblante et pouvant à peine me soutenir ; la nuit était sombre ; tout dormait dans le couvent. J'arrive enfin à la porte futaie :
« — Eh bien? dis-je au jardinier.
« — M. Henri est venu, me dit-il, mais il a dispai'u presque aussitôt après m'avoir remis ce paquet et ce petit billet. »
« Je pensai que quelque obstacle imprévu avait retardé l'exécution de nos projets. Je demandai au jardinier si Henri devait revenir dans la nuit, il n'avait rien dit de plus. J'aurais voulu pouvoir lire ce billet afin de m'assurer de ce qui nous arrivait, mais je n'avais point de lumière dans ma cellule.
« Enfin, je pensai à la chapelle qui était tout près de la porte du jardin ; je m'y glissai furtivement, et là, à la lucurd'un cierge qui brûlait près d'une reli(iue de saint Antonin, je lus ces mots affreux qui me brisèrent le cœur au point que je tombai évanouie
« Lorsque je revins à moi, j'étais étendue sur le pavé de la chapelle. Je m'éveillai comme d'un songe horrible, ne comprenant pas pourquoi j'étais dans cet endroit, ne pouvant me rappeler ce qui m'y était arrivé.
* Enfin quand je pus me souvenir, j'éprouvai un si vif désespoir
que, si la sainteté du lieu n'eût parlé à mon âme, j'aurais brisé ma tète sur les dalles comme on avait brisé mon cœur.
« Je regagnai ma cellule en chancelant; je passai le reste de la nuit dans un désespoir sombre où mon âme s'égarait sans résolution ni pour vivre ni pour mourir. Le jour, en m'apportant la lumière, me montra pour ainsi dire une voie à suivre.
« Dès que je pus voir celte demeure où j'avais tant aimé, tant souffert et tant espéré, je me sentis incapable de l'habiter plus longtemps; et, au bout de quelques jours, j'avais obtenu de la supérieure de m'envoyer dans une des maisons centrales des sœurs de charité.
« Ce fut à Evron que je dus finir mon noviciat. J'y vins seule, emportant avec moi mon secret et mon désespoir.
« Depuis six mois que j'y habite, j'ai passé ma vie dans les plus rudes travau.x, attachée à l'hôpital de Vitré, demeurant sans cesse au chevet du lit des malades, espérant que l'aspect de la douleur des autres calmerait les dévorantes ardeurs de la mienne. Mais j'envie vainement ces souffrances du corps sous lesquelles je vois tant d'homme fléchir.
« Je venais ici remplir les saints devoirs auxquels je suis vouée, lorsque j'ai revu l'homme qui a tué ma vie; car je ne vis plus mon frère, je n'espère plus.
— Espérez, Caroline, dit vivement Luzzi ; il y a dans tout ceci qnchpie affreuse machination que je découvrirai.
— 3Ion frère, que voulez-vous faire!
— Je verrai Henri, je l'interrogerai.
— Hélas! il n'est peut-être plus temps.
— C'est ce que je vais savoir.
El Luiz/.i entra dans la chambre où veillait encore le père Bruno.
— Monsieur Bruno, dit le baron, y a-t-il quelqu'un ici qui puisse me comiuiro à l'endroit où se cache la bande de Bertrand?
— Jadis j'aurais pu vous y conduire, repartit le père Bruno; je connais toutes les retraites des chouans, il n'en est pas une oii je n'eusse été autrefois les yeux lermés ; mais, maintenant que je suis aveugle, je ne pourrais être aussi sur de ne pas me tromper...
Le baron ne put s'empêcher de sourire de la singulière prétention du vieillard, et du démenti qu'il lui donnait au mT-me instant. II reprit :
— Mais, à défaut de vous, ne pourrai-je trouvoi' qucl(iu'un (|ui me guiderait? Je le récompenserais en consé(iuence.
- Hum ! fit l'aveugle, Mathieu est un petit gars qui sait les chemins sur le bout de son doigt. En lui indiquant l'endroit oii doit être Bertrand à celte heure, il vous y mènerait tout droit; mais ce serait vous exposer l'un et l'autre à un bon coup de fusil, à moins <iue vous ne fussiez avec quelqu'un qui pût répondre de vous.
— Si vous m'accompagniez, Caroline? dit Luizzi en se tournant vers sa sœur.
— Moi? répondit-elle en rougissant.
Elle sembla hésiter un moment, puis elle (init par dire en balbutiant :
— Quel empire aurais-je sur ces hommes? Vous avez vu que je n'ai rien pu pour Henri, quand j'ai tenté de le sauver sans le connaître.
— Sans doute, dit Bruno; mais vous avez vu aussi qu'un mot de vous a suffi pour sauver Monsieur, que vous connaissiez.
— N'importe! répondit Caroline, renoncez à ce projet, mon frère, ne vous exposez pas à quelque affreux danger, pour obtenir une explication qui ne sera peut-être qu'une nouvelle douleur pour moi.
— N'oubliez pas, repartit Luizzi, qu'il y va de votre honneur... de votre bonheur, peut-être.
— Est-ce comme ça? dit le père Bruno en se levant; en ce cas, me voici. Je vous accompagnerai, moi, et le petit Mathieu nous guidera.
— Mais n'est-ce pas vous exposer vous-même au danger dont vous me menaciez tout à l'heure? dit Luizzi.
— Oh! c'est bien différent; il y a entre moi et Bertrand des choses qui le rendront prudent.
— Cela n'a pas sauvé votre fils de ses violences, reprit Caroline.
— Ce n'est pas Bertrand qui a fait le coup; il ne Ta pas commandé non plus. Je ne vous demande qu'une chose, sœur Angélique, à vous qui êtes si bonne et si charitable pour les pauvres gens. Est-il vrai que votre bonheur dépend de ce que Monsieur rejoigne la bande de Bertrand et voie le prisonnier?
Caroline hésita encore, puis elle répondit en baissant les yeux :
— Je ne puis m'opposer à la volonté de mon frère, et, s'il veut absolument voir M. Henri...
— Oui, ma sœur, je le veux. Songez aussi (pie lleiuM est livré sans défense à des hommes qui peuvent lui faire payer de la vie le courage qu'il a montré contre eux. C'est lui aussi qu'il s'agit de sauver.
— Sauvez-le donc, mon frère, et que Dieu vous protège!
— Quand pouvons-nous partir? reprit Luzzi.
— Le plus tôt sera le mieux, repartit Bruno, le temps d'éveiilor Mathieu et de le faire lever.
— Ecoutez, dit une voix venant du grand lit qui occupait le coin de la vaste salle.
Luizzi et sa sœur s'en approchèrent et virent Jacques qui s'était assis sur son séant.
— Écoutez, continua-t-il, je veux bien laisser partir mon père et mon fils, puisqu'il s'agit de l'honneur de la sœur Angélique. Quand ma pauvre petite fille qui dort ici à côté a manqué mourir de la petite vérole, la sœur Angélique est venue cluv. nous sans craindre la contiigion; elle a passé les nuits et les jours ju-ès du lit de mon enfant, et l'a sauvée. Pour la vie do cello-là qu'elle m'a gardée, je peiLX bien risquer la vie d'un autre ; Mathieu vous suivra donc. Quant à vous, mon père, vous savez ce que vous faites, et je
n'ai rien à dire contre votre volonté. Mais il me faut votre parole d'honneur, Monsieur, que vous ne proliterez de ce que vous allez voir que pour vous-même. Il faut que vous me juriez devant Dieu que vous ne direz à personne la retraite de Bertrand, et que, si les chefs des troupes qui occupent le pays apprenaient que vous avez pénétré jusqu'à l'endroit où se cachent les chouans, vous ne leur donnerez pas de renseignements qui pourraient les y conduire.
— Je vous donne cette parole, reprit le baron, quoique je m'étonne que vous me la demandiez, vous qui avez été la victime de ces misérables.
— C'est un compte à régler entre Bertrand et moi, dit Jacques. C'est du sang qu'il me redoit et que je ne veux pas qu'il paye à
d'autres. Maintenant, allez faire vos affaires; je ferai les miennes quand il en sera temps.
Un moment après, le petit Mathieu était prêt. Il fut convenu que Caroline attendrait chez Jacques le retour de Luizzi.
Le baron partit, accompagné du jeune gars et du vieil aveugle.
Tant que dura la nuit, qui était sur le point de finir, leur marche fut silencieuse. C'étaient toujours des chemins creux et effrondrés qu'il fallait longer en suivant partout des haies épaisses.
Dès que le jour commença à poindre, ils rencontrèrent des paysans qui s'en allaient travailler la terre; puis le mouvement devint plus actif, et ils virent les chemins se couvrir des étroites charrettes du pays avec leurs immenses attelages qui consistaient pour le moins en trois paires de bœufs et quatre chevaux retenus par des traits d'une immense longueur.
D'une part, le déj)lorable état des routes nécessite l'emploi de ces forces considérables pour transporter les moindres charges et arracher les chariots aux fondrières, dans lesquelles ils s'embourbent; d'une autre part, les paysans font une aflaire de vanité de la quantité de chevaux et de bœufs qu'ils peuvent atteler à un seul chariot pour porter quelques sacs de blé à un marché. Luizzi, occupé de l'importance de la mission qu'il s'était donnée, regardait tout cela sans y faire véritablement attention; il ne remarquait pas non plus l'aspect étrange des paysans qui conduisaient ces voitures, enveloppés dans leur cape de peau de chèvre, la tète
coiffée d'un large bonnet rouge d'où s'échappaient leurs longs cheveux plats, leurs pieds nus dans leurs sabots et les jambes nues dans des guêtres de cuir qui se joignaient mal, avec une culotte courte ouverte sur le côté extérieur des genoux.
L'espèce de chant doux et monotone qui accompagne presque toujours la marche de ces paysans ne le distrayait point de ses réflexions; cependant il fut frappé de la manière dont on parlait au père Bruno toutes les fois qu'on le rencontrait.
« —Hé! comment va-t-on chez vous? Jacques en a-t-il pour longtemps de son épaule? la blessure est-elle grave? » lui disaiton à tout moment.
L'événement arrivé à la chaumière depuis trois ou quatre heures à peine était déjà connu de tout le monde; «hacun s'en informait avec intérêt, mais personne ne faisait la plus simple obsei'vation de blâme ou de louange sur la conduite de Jacques ni sur celle d«s chouans.
Cependant Luizzi témoigna sa surprise à Bruno de ce que la nouvelle de la blessure de son fils se lut si rapidement propagée.
— Cela n'a rien d'extraordinaire, répondit le bonhomme; la moitié des gars que nous venons de rencontrer étaient peut-èlro de la bande. A présent qu'ils ont fait leur coup, il sont rentrés dans les closeries, et les gendarmes y pourront aller sans se douter de rien.
— Je ne comprends pas cela, dit Luizzi.
— C'est pourtant bien facile. On sait combien il y a de cJiopcaii.r et de têtes blanches (d'hommes et de femmes) par maison. Que les gendarmes arrivent à l'heure du dîner, par exemple: ils demandent le compte des gens, il faut leur déclarer cinix qui sont aux terres et ceux (pii sont au marché, et, s'il en nunKpu'. ils en prennent note. Mais comme les gars, lorsijue le jour reparait, sont là ou à l'ouvrage, il n'y a pas moyen de savoir ceux qui font pai'tie des bandes. C'est si vrai que souvent on demande des renseignements sur un mauvais coup précisément à ceux qui l'ont fait. l\uii' (juc l'on put découvrii' les gueux ([ui font de la fausse chouannerie, il faudrait tomber tu\it d'un couj) dans les maisons au milieu
Le baron, emporte par le désir, appuya ses lèvres....
de la nuit, et il ne l'ait pas bon pour les gendarmes de se proinoner la nuit dans nos chemins.
— Alors, dit Luizzi, nous trouverons Bertrand chez lui?
— Oh! non pas; il est connu, lui ! et s'il va quelquefois dans la maison, ce n'est plus qu'après le soleil couché. Nous le trouve-
07' Livi;. 97
rons à la Grande-Lande avec quatre ou cinq autres qui sont forces de se cacher pour la même raison.
— Ainsi, reprit le baron, nous avons rencontré quelques-uns des hommes qui ont attaqué'cette nuit votre maison?
— Mieux que ça, dit Bruno, je parierais que nous avons parlé à celui qui a tiré le coup de fusil... vous savez ce petit trapu qui m'a dit: Faut espérer que ça ne sera rien.
— Ce n'est pas lui, grand-père, dit le petit Mathieu ; je sais qui, moi.
— Et l'as-tu dit à ton père? reprit Bruno, sans s'étonner du secret qu'avait gardé l'entant.
— Je le dirai d'abord avec mon sabot au gars Louis, le fils à Petithomme, la première fois que je le rencontrerai au pâturage.
— Ah! c'est Petithomme? dit le vieillard froidement; il y a longtemps que Jacques aurait dû s'en méfier. Mais toi, petiot, prends garde au gars Louis, il a deux ans de plus que toi ; tape-le sur l'œil, c'est un bon endroit.
— Soyez tranquille, grand-père, ce ne sera pas la première fois qu'il portera de mes marques.
Et, sans s'inquiéter davantage de ce qui pourrait arriver de la querelle de son petit-fds, Bruno s'arrêta et sembla flairer autour de lui.
■ - Nous devons être tout près de la Grande-Lande, dit-il.
— Oui, grand-père, répondit Mathieu
— Alors ; cherche à gauche un petit sentier dans les genêts ; Bertrand doit être au trou du Vieux-Pont.
L'enfant eut bientôt trouvé le sentier, et Luizzi, qui voyiait s'étendre devant lui une lande de plus d'une lieue de diamètre, demanda si le chemin à parcourir était encore bien long.
— Nous allons au milieu de la lande à peu près, répondit Bruno.
— Comment! repartit le baron, les chouans se cachent dans un endroit si découvert?
— Regardez : vous verrez en face de vous, un peu à gauche, une petite émincnce. C'est au pied de ce petit monticule qu'est le vieux pont. Une sentinelle, placée au sommet et cachée dans les genêts, domine facilement toute la lande. Au moment où je vous parle.
LES mkmoiurs nu piarle 771
Ik'rlrand s;iit (iiio liciis |icrs(niiifs y diil mis le pied cl s'avancent vers sa retraite. Il nous attend, parce que nous ne sommes f|ue trois ; mais, si on lui eût signalé un corps do troupes, il serait déjà en route pour s'eiil'uir du côté opposé.
— Mais s'il s'en présentait de plusieurs cotés ù la fois?
Quand elles viendraient de dix côtés, peu lui importerait. 11 y a vingt sentiers inaperçus qui sortent de la lande; les gars se disperseraient et Jileraient à travers les soldats comme un lièvre entre doux chasseurs. Il n'y a jamais eu qu'un moyen de faire la guerre aux chouans.
— Etle(iuel?
— C'est de prendre leurs femmes et leurs entants, et de les emmener tranquillement à la ville sans leur faire de mal. Ah ! comme les pauvres diables se lasseraient vile s'ils n'avaient ni gîte ni lit ! Ce serait l'afl'aire de huit jours. Ils rapporteraient au galop leurs fusils et leurs munitions pour ravoir leurs familles, et, une fois désarmés, il faudrait bien qu'ils se tinssent tranquilles.
Le père lîruno s'arrêta tout à coup, puis reprit :
— Écoulez! avez-vous entendu ce hoiihoul on envoie quelqu'un pour nous reconnaître.
Ils continuèrent à marcher, et Luizzi remarqua que cette lande, qui au iircaiier aspect lui avait semblé si unie, était traversée en tous .-ens par de profondes tranchées ou des ravins creusés par les pluies, et coupée de distance en distance de chamj s de genêts qui n'avaient pas moins de cinq ou six pieds de hauteur.
Au moment où ils sortaient de ces épais fourrés, ils aperçurent Dertrand debout devant eux, qui leur cria :
— Où allez- vous comme ça?
— Nous allons où nous sommes arrivés, dit Bruno ; car c'est d j que nous cherchions.
— Puisque vous m'avez trouvé, dites-moi ce que vous me voulez.
— Ce Monsieur va te l'expliquci', car c'est lui que ça regarde.
— Diable ! fit Bertrand, est-ce qu'il n'en a pas assez d'avoir manqué aller au fond de la mare, comme ça lui serait arrivé sans l'intervention de la sœur Angélique ?
— Pour sauver l'ollicicr? dit Bertrand d'un ton sombre.
— Pour le sauver.
— Que la sœur Angélique se mêle de ses affaires! repartit Bertrand avec emportement. Du reste, tant pis pour vous de vous être mêlé de tout ça ! tant pis pour toi, Bruno, de t'en èlro mêlé aussi ! tu as fait une faute, tu as enseigné à un étranger le chemin di- Vieux-Pont, c'est une trahison, ça, et tu sais ce que ça se paye.
— Le motif qui amène ici ce Monsieur, repartit tranquillement Biuno, ne regarde pas la chouannerie; ça intéresse la sceur Ange ■ lique toute seu'e. Expliquez-lui ça. Monsieur, et faites votre aflfaire.
Luizzi allait parler, quand Bertrand reprit la parole en disant :
— Puisque vous avez voulu voir le trou du Vieux-Pont, dit Berliand, il faut y venir tout à fait à présent; et puisque vous êtes si curieux, je vais vous montrer un chemin que vous ne connaissez ni les uns ni les autres.
Aussitôt, Bertrand se mit en marche en prenant une espèce de fossé à moitié plein d'eau. Comme Luizzi hésitait àlc suivre, Bruno lui dit tout bas :
— Il ne s'agit point de reculer maintenant. Il doit y avoir des gars à droite et à gauche de nous, et peut-être derrière, qui vous saleraient les reins d'une balle, si vous faisiez mine de broncher.
Luizzi se mit à marcher, et, au bout de dix minutes ils arrivèrent dans le creux d'un ravin dont les deux bords avaient été joints autrefois par un pont à deux arches; l'une d'elles était encore entière et sous laipielle liuit ou dix hommes étaient assemblés autour d'un feu qu'ils y avai-;nt allumé.
Ils regardèrent à peine Bruno et son petit-fils; mais ils tournèrent autour de Luizzi en murmui'ant entre eux :
— C'est l'espion de cette nuit.
Cette dénomination parut de mauvaise augure à Luizzi. .Mais, comme il ne s'était pas décidé à la démarche qu'il avait faite sans prévoir (ju'il pouvait courir (pichiuo danger, il parut ne pas s'apercevoir des mauvaises dispositions des chouans.
Toutefois, il remarqua que le petit .Mathieu s'approcha d'un des cliouans qui se tenaient à l'écart, et lui "dit d'un ton jovial ;
— Bonjour, père Petithomme, comment va le gars Louis?
— Ça va comme ça lunil, dit le chouan.
— Tu es donc là, Pelitliomme? dit Bruno d'un ton amical.
— Oui, père Bruno. Et ça va bien, j'ospère, chez vous?
— Pas mal, pas mal.
Ni l'cnfanl ni lo vieillard ne montrèrent la moindre émotion, en parlant l'un à l'assassin de son père, l'autre à l'assassin de son fils.
D'un autre côté, Luizzi ne vit rien qui lui annonçât que le lieutenant eût été porté en ce lieu, et il attendit que Bertrand l'intorivgeât. Celui-ci .s'assit sur une grosse pierre, s'accouda sur ses genou.\, et lui dit en se penchant vers le feu :
— Que demandez-vous?
— Ce que je crains bien, dit Luizzi, que vous ne puissiez plus m'accorder : je voudrais voir votre prisonnier.
— Qu'est-ce que vous voulez lui dire?
— C'est un secret entre lui et moi.
Bertrand releva la tète, et examina Luizzi d'un air surpris; puis il reprit sa position en étendant ses mains vers le l'eu, et cria à l'un de ses gens :
— Va chercher le blessé!
Uh moment après, Henri parut, et Luizzi put l'cxaniiiior à son aise. C'était un homme de vingt-cinrj ans à peine, de formes herculéennes, la tète petite, le front déprimé, et qui devait être rose sous sa barbe noire, quand la maladie ne l'avait pas atteint.
— Vous pouvez causer ensemble, dit le chouan. Ne vous gênez pas. Nous vous laisserons le temps.
— Etes-vous venu ici. Monsieur, dit Henri, pour traiter de ma liberté?
— Non, reprit le baron ; je viens au nom de la personne qui vous a reconnu chez Jaccpies.
— De mademoiselle Caroline, qu'on appelle la sœur Angélique, et qui a deux noms de baptême faute d'un nom de famille, dit brutalement Henri; qu'est-ce qu'elle me veut?
— Rien, Monsieur, dit Luizzi révolté de cette gi'ossièreté; mais j'ai droit d'avoir de vous une explication.
Le militaire regarda autour de lui d'un air insouciant, et répliqua :
— Une explication ici! L'endroit n'est pas commode, j'ai le bras
droit en éclifirpo, mais c'est égal. Si ces paysans ont deux mauvaises laites bien aiguisées îi nous prêter, je suis votre homme.
— Vous ne me supposez pas le mauvais goût, je pense, reprit Luizzi de son grand ton degentilhomme, d'être venu vousdcmandor une pareille explication ici et dans l'état où vous êtes?
— En ce cas je n'en ai pas d'autre à vous donner, reprit Hem i en lui tournant le dos.
Luizzi resta tout abasourdi de surprise en voyant le ton et les manières de ce monsieur, que d'après ses lettres, il s'était figuré un beau et mélancolique jeune homme.
Il ne trouva rien à dire d'abord de la brutale réponse d'Henri, et peut-être l'eùt-il laissé s'éloigner, si celui-ci ne se fût retourné et ne lui eût dit d'un ton insultant :
— Mais j'y pense, je voudrais bien que vous me fissiez le plaisir de me dire de quel droit vous venez vous mêler de mes affaires?
— C'est que vos affaires sont les miennes, Monsieur, dit le baron avec hauteur; c'est que je suis le baron de Luizzi, et que Caroline est ma sœur.
A cette révélation Henri sembla pétrifié, et, quand Luizzi ajouta : (< Je sais tout, Monsieur! » le lieutenant se laissa empoiter à d'effroyables jurements.
— Eh bien ! s'écria-t-il, que vous sachiez tout, c'est lion ; allez me dénoncer à mes chefs, faites-moi casser en tête du régiment. Après tout, ça m'est égal ; d'ailleurs voilà des gueux qui depuis hier me promettent de m'achever. A leur aise maintenant, j'aime autant que ça finisse tout de suite.
Luizzi se figura qu'un délire de fièvre occasionné par la blessure exaltait la tête de ce jeune homme. Flatté d'ailleurs de l'impression qu'avait faite la simple énoiicialion de son nom, il repril plus doucement :
— Ecoutez, Monsieur, je crois l'autorité militaire fort pou curieuse de punir une faute comme la votre, surtout ([uand elle peut se réparer.
— Eh! comment diable voulez-vcuis que je la répare avec douze cents francs d'appointements? répondit Henri en haussant les épaules.
Liiizzi, qui s'olait fait une idée chcvalercsi[iie de la niissinii (|iril venait remplir et qui ne renonçait pas à atteindre le Ijut ipi'il s'était proposé, écouta à peine celte singulière réponse, la rejeta toujours sur le compte de la lièvre, et repartit vivement :
— Votre manque do fortune. Monsieur, ne saurait être un obstacle; la fortune personnelle de ma sœur est peu de chose à la vérité, mais je puis l'accroitre à tel point qu'elle satisfera à toutes les exigences d'une position honorable.
L'épaisse intelligence du sous-lieutenant sembla s'éveiller lentement, et, comme un homme qui cherche à comprendre ce qu'on veut lui dire, il regarda Luizzi et lui dit en balbutiant:
— Caroline, était déjà un assez bon parti... Tantmieux pour elle si vous la faites plus riche... Il est possible que j'eusse mieux fait de l'épouser... Si je n'avais pas écouté...
— D'indignes calomnies, dit Luizzi.
— Je ne dis pas que mademoiselle Caroline ait jamais rien fait de répréhensible, répondit Henri en grommelant entre ses dents.
— Mais vous l'avez cru peut-être un moment, et ce moment à surti pour détruire à jamais son bonheur, et aussi le vôtre sans doute. Mais il en est temps encore. Monsieur; elle n'a pas prononcé ses vœux, elle vous aime toujours, et, si vous êtes enfin désabusé, prouvez-le-moi en acceptant sa main.
Pour faire celte proposition, Luizzi s'était posé d'une façon tout héroïque, en se campant sur la hanche, la main tendue vers Henri. H avait pai-lé d'un ton théâtral autiuol il ne manquait absolument qu'un manteau espagnol et une rapière pour être du meilleur dramatique, et il continua de même en voyantrairébourille de Henri.
— Je suis venu loyalement à vous. Monsieur. Répondez-moi de même : Etes-vous libre?
— Libre de me marier? dit Henri. Oui, si je deviens libre de partir d'ici.
— En ce cas, que dirai-jc à Caroline?
— Ma foi ! que je suis tout prêt fi l'épouser, dit encore Henri
dont les yeux attestaient une étrange surprise et une espèce d'égarement.
— Merci pour elle, mon frère, reprit le baron, toujours monté sur son dada chevaleresque.
Puis, s' adoucissant jusqu'au ton paternel, par une habile transition, il reprit:
— Qui donc avait pu vous égarer au point d'écrire à Caroline un billet pareil à celui-ci?
Henri prit le billot et le lut. Il resta silencieux et comme plongé dans de profondes réflexions.
— Je sais, dit Luizzi qui était en train de phrases, je sais que l'amour, qui souvent se refuse à l'évidence, croit aussi au crime sur les plus légers soupçons. Mais vous pouvez me dire quel a été l'auteur des calomnies?
— Oh! dit Henri, les yeux toujours fixés sur le billet, je no puis ni ne dois nommer une personne...
— Je vous comprends, dit Luizzi ; mais je crains que cette Juliette...
Henri tressaillit; mais il répondit presque aussitôt :
— Non, sur l'honneur, jamais Juliette ne m'a dit un mot contre la bonne réputation de Caroline.
— Ce serait donc?...
— Ne cherchez pas, monsieur de Luizzi," vous ne connaissez pas ceux qui m'ont trompé.
— Comme vous voudrez. Je respecte votre scrupule. Mais ce qui maintenant, doit nous occuper, c'est de trouver les moyens de vous délivrer. Laissez-moi me charger de cette négociation, ajouta le baron d'un air ravi de sa supériorité ; je forai entcndi'o raison à ces gens-là.
— Essayez, dit Henri ; mais soyez assez bon pour me confier cette correspondance.
— Vous y retrouverez tout à fait votre cœur, repartit Luizzi d'un ton charmant.
Et il remit le paquet de lettres à Henri, ipii se prit à les lire avec une attention qui fit sourire Luizzi. Aussitôt le baron s'avança vers Bertrand.
Le baron lui porta un terrible coup.
— Enfin c'est fini, lui dit le chouan. Bruno vient de m'expliquer l'affaire; il paraît que la religieuse est votre propre sœur. Tant niieu.x pour vous, car c'est une sainte leninie Puisque vous n'avez plus rien à faire ici, partez : le plus tôt sera le mieux.
— C'est que je ne puis partir seul, car Bruno ne vous a pas tout
98 Liva 98
dit. Je suis le frère de la sœur Angélique, comme vous l'appelez; mai s cet officier était son fiancé depuis longtemps; des malheurs les ont séparés, et aujourd'hui qu'ils se sont retrouvés, je veux aîsurer leur bonheur en les mariant.
— Marier une religieuse ! dit un des chouans.
— Elle n'a pas prononce ses vœux, repartit Luizzi. Un sourd murmure courut parmi tous ces hommes.
— Taisez-vous, cria Bertrand, ça n'est pas notre affaire ! et pour vous le prouver. Monsieur, dit-il à Luizzi, je vous dirai tout bonnement que Tofiicier et là religieuse pourront se marier tant qu ils voudront quand on nous aura remis Geoi'ges en échange de notre prisonnier.
— Vous ne voulez donc pas me le rendre ? Bertrand regarda Luizzi d'un air tout ébahi.
— Et pourquoi voulez-vous que je vous le rende?
— Il y va de l'honneur d'une femme, du bonheur de celle que vous appelez une sainte.
— Jolie sainte, dit Bertrand, qui a des galants dans la Ligue!
— Vous oubliez à qui vous parlez! dit Luizzi.
— Vous l'oubliez vous-même ! s'écria Bertrand en s'avançant vers le baron, la crosse de son fusil en Fair. Est-ce que je vous connais, moi? Je vous ai laissé approcher quand j'aurais pu vous faire détaler à coups de fusil, je vous ai permis de parler à cet officier parce que le père Bruno vous accompagnait et que j'ai causé un malheur à son fils; mais est-ce que je vous dois quelque chose, à vous? Décampez donc, je vous le conseille ; éloignez-vous pendant que j'ai encore la bonne volonté de vous laisser partir, et ne me fatiguez pas de vos airs de monsieur de Paris, entendezvous?
Probablement Luizzi allait faire quelque sotte réplique, lorsque r.iiuio prit la parole.
— Voyons, Bertrand, ne sois pas méch;iiil ; il a raison, ce monsieur.
— Ne te mélo pas de ça, Bruno, dit Bertrand; tu ne t'en es déjà que trop mêlé.
— Kl je m'en mêlerai tant que je voudrai, entends-tu, Bcrti'and?
LES mi:m(mres nu diadlr 770
repuilit l'aveiii^k" d'iiii Ion iiritf. l'ensos-tu me l'iiirc pour avec la grosse voix? je l'ai oiitiMulii tiomhlcr et prier, Bertrand!
— Tais-toi, dit le chouan en tournant son farouche regard vers l'aveugle, tais-toi! tu t'attireras quelque malheur.
— Et si je ne veux pas nie taire, et si je veux dire ce que tu as fait! Bertrand, ne me force pas à parler...
— Je t'en empêcherai bien, reprit le ciiniiaii en armant son fusil.
— -\e touchez pas le bonhomme, s'écrièrent les autres chouans; c'est assez de Jacques.
Le chef s'avança en relevant son fusil avec colère, et Bruno lui dit d'un ton impoiatif :
— Viens ici, Bertrand, viens ici.
Bertrand obéit et suivit le vieillard à quelques pas de Luizzi. l^es chouans se retirèrent en dehors de l'arche du pont; mai.-;, l'ellipse de la voûte servant de conducteur aux paroles de Bruno, le bai'on put les entendre comme s'il eût été à côté de l'aveugle. Il disait à Bertrand :
— As-tu oublié l'attaque d'Andouillé ? as-tu oublié que Balatiu. notre chef, y fut tué d'une balle entre les deux épaules, quoiqu'il marchât le premier devant nous? Il n'y a que moi, qui étais à côté de toi, qui sache qui a tiré cette balle. Veux-tu que je le dise tout haut?
— Balatru nous trahissait, dit Bertrand en baissant la tète.
— Tu étais l'amant de la femme à Balatru et tu l'as épousée, voilà tout.
— Eh bien! après? repartit Bertrand dont la main se crispait de colère.
— Après? quand je t'ai menacé de te dénoncer aux chefs, tu m'as prié à genoux sur la terre et tu m'as dit : « Ne me trahis pas; si tu me demandes jamais la vie ou la mort d'un homme, je le sauverai ou je le tuerai à ton plaisir. »
— Est-ce que tu rac demandes la vie de cet officier?
— Ça d'abord, puis autre chose. C'est Petithomme qui a tiré sur Jacques.
— Qui te l'a dit?
7go LES MÉMOIRES DU DIABLE
— Est-ce que ce n'est pas lui? Mathieu l'a vu.
— Oui, c'est lui.
— .Te ne veux pas qu'il puisse recommencer. Tu sais qu'il a dû épou.-or 31arianne; il a tenté cette nuit de faire ce que tu as fait autrolois, et...
— C'est bon, dit Beiirand, je t'en réponds. D'ailleurs, c'est un failli uars dont je me méfie; c'est la moindre des choses... Mais poui l'officier, je ne le peux pas.
— 'lu le peux, si tu le veux...
Comme ils allaient continuer, on entendit un petit bruit au sommet du ravin, et un chouan descendit en se laissant glisser à ti avers les ronces et en disant à voix basse :
— lié ! les gars ! voilà les culottes rouges !
— Oii ça? fit Bertrand.
— A la lisière du grand bois.
— C'est bon, repondit le chef, tenez-vous en repos, et remontez là-haut.
Puis, se tournant vers Bruno, il reprit :
— Comment veux-tu que je fasse pour proposer cela aux autres? Il n'avait pas achevé qu'un second chouan parut.
— Hé! les gars! voilà les culottes rouges !
— De quel côté?
— Vers la grande mare.
— Remonte, et qu'on attende, reprit Bertrand.
A cette nouvelle, Henri s'était levé pour s'approcher du baron ; mais celui-ci lui avait fait signe de ne pas interrompre l'entretien des deux paysans. En ce moment, Bruno disait à Bertrand:
— Voilà une bonne occasion; renvoie tes hommes et laisse ici l'officier avec nous.
— Je vais voir si c'<ït possible, dit Bertrand d'une voix tranquille.
Aussitôt il s'éloignr. Lui/.zi s'approcha de Henri qui lui dit:
— Voilà un secours (jui nous arrive fort à prospos...
— J'en doute, dit Luizzi.
Puis il s'approcha de Bruno et lui glissa tout bas ces mots:
— l'i eue/, gaidc, j'ai peur de (luclquc trahison.
LES MEMOIHES DU DIAULE 781
Presque aussitôt Bertrand reparut ; il semblait violcmnieiit agité.
— Nous sommes vendus, dit-il, ils sont plus do trois cents venant de tous les coins.
Les chouans se rapprochèrent de Bertrand, et le mot vcmliia! vendus! circula parmi ces douze ou quinze hommes l'éunis.
— Vendus et perdus! dit Bertrand; ils s'avancent en faisant le cercle et en fouillant la lande comme des rabatteurs de gibier.
— C'est le père Bruno qui nous a dénoncés, cria le chouan Petithomme, pendant que Bertrand regardait quel effet produirait cette accusation.
— Si je vous avais dénoncés, dit Bruno en haussant les épaules, est-ce que je serais au milieu de vous?
— Il a raison ! il a raison !
— .Mais vous me semblez bien vite démontés, vous autres, reprit Bruno; comment! vous ne pouvez pas vous échapper et glisser entre une centaine de soldats? Est-ce que vous ne connaissez pas le sentier du...
— Je connais tous les sentiers, dit Bertrand en interrompant Bruno ; mais, à la manière dont ils s'y prennent, nous serons bien heureux s'il n'y en a pas trois ou quatre d'entre nous arrêtés ou tués. Pourtant, il y a un moyen de tout sauver sans qu'aucun de nous coure le moindre risque.
— Voyons...
— Le voici, reprit Bertrand en s' adressant à Henri; vous connaissez le terrier où vous avez été enfermé, il peut tous nous con tenir et nous pouvons nous y cacher. Vous laisserez approcher les soldats jusqu'ici, et quand il arriveront, vous leur déclarerez qu'il y a plus de deux heures que nous^vons quitté la lande. Les recherches cesseront de ce côté, et nous, nous resterons ici tranquilles comme des poissons dans l'eau.
— Soit, dit Bruno, je te le promets.
— Et moi aussi, ajouta le baron.
— Mais moi, je ne peux pas m'engager à trahir les miens, dit Henri,
— Vous, dit Bertrand, ça ne m'embarrasse pas, et je vous réponds que vous ne parlerez pas.
— Que veux-tu donc faire? dit Bruno.
— Il nous suivra de bonne volonté et il ne criera pas quand nous le tiendrons, ou bien il restera ici et ça fera un cadavre de plus dans la lande.
— N'oublie pas que je t'ai demandé la liberté de cet oliicier? dit Bruno.
— Pour qu'il nous livre, repartit Bertrand
— Sauvez-vous, Henri, reprit le baron, et jurez sur l'honneur de ne pas révéler le lieu de leur retraite.
— Cela m'est impossible, répondit Henri.
— En ce cas, dit Bertrand en tirant son couteau de chasse, marchez devant et ne bronchez pas!
— Vous pouvez me tuer, dit Henri, car je ne ferai pas un pas,
— Va comme il est dit, lit Bertrand en se reculant comme pour asséner un coup plus sûr à Henri.
— Si vous commettez un tel crime, s'écria Luizzi, je retire ma parole.
— Eh bien, ça sera pour vous comme pour lui.
— Ils se resserrent et se rapprochent ! murmura une voix partie du haut du pont.
— Voyons, décidez-vous, cria Bertrand.
— Un moment, dit Luizzi. Vous oubliez une chose : c'est que, si nous restons seuls ici, les militaires qui vont venir et qui ne nous connaissent pas ne croiront point à nos assertions et n'eu continueront pas moins leurs recherches,..
— C'est juste, dit-on de toutes parts.
— Tandis que si l'un de leurs olliciers, continua Luizzi, leur certilie que vous êtes partis depuis longtemps, ils n'en douteront pas.
— C'est encore juste, repartit Bertrand, mais il faut qu'il le veuille.
— Consentez, Henri, dit le baron.
— Les voilà qui viennent? cria un chouan qui descendit du monticule où il était en sentinelle.
— Voyons, dit Bertrand, qui jeta brusquement son fusil en bandoulière pour pouvoir se mieux servirdc son couteau de chasse : une l'ois, deux fois, voulez-vous jurer de dire que nous sommes partis depuis ce matin?
Henri hésita encore.
— Ma foi, tant pis pour lui ! dit Bruno en haussant les épaules.
— Vous ne le voulez pas? reprit Bertrand ; alors, bonjour. Il leva son couteau de chasse. Henri pâlit et recula.
— Je vous jure sur l'honneur, dit-il d'une voix altérée, de me taire sur ce que vous avez fait.
— Ce n'est pas cela, dit Bertrand ; il faut dire que nous sommes partis depuis longtemps. Allons, ne faites pas tant de façons ! votre peau est devenue trop blanche depuis un instant pour que vous n'y teniez pas.
— Us arrivent... ils arrivent ! murmura une voix dans les broussailles.
— Allons, finissons : dit Bertrand en levant son couteau.
— Eh bien ! fit Henri, je vous donne ma parole de militaire de déclarer ce que vous voulez.
— Soit, repartit Bertrand.
Luizzi fut charmé de la résolution de Henri, quoiqu'elle lui parût trop tardive ; il pensa qu'il est de ces occasions où il est mala.lroit de laisser approcher le danger d'assez près pour montrer qu'on on a peur.
— Songez, dit Bertrand, que les Bruno nous répondront de vous et qu'ils y passeront tous, hommes et femmes, si nous sommes trahis.
— C'est bon ! c'est bon! dit Bruno; pensez à vous, le reste nous regarde.
Bertrand fit signe aux siens de le suivre. Il marcha quelque temps dans le ravin du côté par lequel on avait amené Henri, puis il ilisparut avec ses gens dans les broussailles; mais, avant qu'ils se fussent éloignés, Luizzi vit Bertrand désigner Bruno au chouan Petithomme.
Il fit part de sa remarque au vieillard, qui sembla méditer un moment sur ce qu'il venait d'apprendre.
. — Diable... diable! faisait-il en secoua la tète.
— C'est votre faute aussi,- grand-père, dit Mathieu avec colère; pourquoi allez-vous dire à Bertrand que nous savons que c'est Petitliomme qui a tiré sur mon père?
— Tu as raison, petiot, j'ai eu tort. Mais je ne puis croire que Bertrand ose faire un coup comme ça.
— Vous lui avez fait un cruel reproche, dit Luizzi à voix basse, et...
— Vous l'avez entendu ? reprit de même Bruno.
Luizzi fit un signe de tète alîîrmatif. Bruno sembla hésiter un moment, puis il dit assez haut :
— Nous avons un meilleur moyen de sauver les gars que de rester ici : c'est d'aller an devant des soldats ef do les empêcher d'approcher en leur disant que toute la bande est partie.
— Vous avez raison, reprit Henri; allons vite et prenons le chemin le plus court.
Aussitôt ils quittèrent le ravin et entrèrent dans un sentier boi'dé des deux côtés de hauts genêts. Ils marchèrent d'abord rapidement, mais Bruno s'arrêta tout à coup et païut écouter.
Ils n'entendirent que les cris lointains des soldats qui s'avertissaient les uns les autres de l'endroit où ils se trouvaient. Bruno reprit sa marche, mais au bout do cinquante pas il s'arrêta encore.
— Nous sommes suivis, c'est sûr. Mathieu, n'as-tu rien entendu?
— C'est vrai, dit Mathieu, à gauche dans les genêts, j'y vas.
— Reste ici, petiot, dit le vieil aveugle.
Mais l'enfant ne l'écouta pas et s'enfonça intrépidement dans le fourre. Luizzi et Henri suivirent sa marche des yeux au mouvement qu'il imprimait aux genêts qu'il agitait en avançant.
A trente pas à peine de l'endroit où ils étaient restés, ce mouvement devint tout à coup plus vif, comme s'il y avait eu une lutte. 11 recommença, en s'éloignant comme si Mathieu eût repris sa course, puis il disparut tout ù coup.
— Petiot! Mathieu! reste ici, enragé! criait le vieillard en se d (MU en an t.
Point de réponse. Un effroi singulier s'empara de Luizzi, qui s'avança vers l'endroit où avait disparu l'enfant. Henri lo suivit et
Il a trouvé le moyen de tirer un luuii île fusil sur le vieux Oefuenel.
l'arrêta à dix ou douze pas de Bruno, qui continuait à appeler Mathieu.
— Ce petit garçon est un diable, dit le lieutenant; vous avez bien vu les genêts continuer à s'agiter dans la direction qu'il a prise.
Comme Luizzi allait faire part à Henri de ses craintes, ils entendirent un. coup sourd et un cri affreux. Ils se retournèrent. Le père Bruno était encore debout, se dressant sur la pointe des pieds, les bras étendus ; son visage se tordait dans d'horribles convulsions ; ils coururent vers lui ; mais, avant qu'ils fussent arrivés, le vieillard s'abattit la face contre terre, les bras en avant, et ils virent qu'un coup épouvantable, frappé par derrière, lui avait brisé le crâne.
Henri et Luizzi se regardèrent d'un commun mouvement d'épouvante, puis ils portèrent autour d'eux un regard effaré. Tout était tranquille, rien ne bougeait, et ils n'entendirent que les appels incessants des soldats qui se rapprochaient de plus en plus.
11 s'en fallait que Luizzi fût un lâche, et Henri passait pour un brave soldat; mais la pâleur livide répandue sur leurs visages montrait cependant la profonde terreur dont ils étaient saisis.
Luizzi essaya d'articuler quelques paroles ; mais ses lèvres s'agitèrent vainement, la voix lui resta dans la gorge comme refoulée par un poids invincible.
Ils étaient en face l'un de l'autre, immobiles, glacés. Un léger bruit se fit entendre. Ils se retournèrent soudainement et s'appuyèrent dos à dos l'un contre l'autre, comme pour faire face au danger qui pouvait les menacer.
Ils restèrent ainsi près d'une minute, et ce ne fut qu'au bout de ce temps qu'ils s'aperçurent que le bruit venait des dernières convulsions de Bruno qui s'agitait dans les étreintes de l'agonie.
Un même mouvement de pitié les fil se redresser pour regarder autour d'eux. Rien de bougeait, et ils se serrèrent encore plus prèsl'un contre l'autre.
. Cependant cet effroi immobile sembla se rompre tout à couj), ot, après les avoir tenus comme anéantis, il s'échappa en cris et en mouvements désordonnés. Luizzi tira son mouchoir, et, l'agitant au-dessus des genêts, il se mit à crier d'une voix perçante, nuiis épouvantée :
— Par ici! par ici ! pai' ici !
Et presque aussilùl Henri se mil à pousser les mêmes cns. L'agitation do liMir effroi lui pcul-ètie plus puissante ([uc sou
immohilitc^; car ils olovaient encore leurs mouchoirs et criaiout encore que dojfi ils étaient entourés de soldats.
Luiz/i raconta alors il un capitaine les tristes événements dont i! avait été témoin. Pendant son récit, dos soldats apporlrivul le corps du petit Ma hieu. L'empreinte de doigts fortement enfoncés autour du cou du ma'lioui'cux enfant prouva qu'il avait été saisi à la gorge etéti'anglé par une main d'une force effrayante.
Les cris de Luizzi et d'Henri, en appelant un grand nombre de soldats au point où gisait le corps de Bruno, avaient rompu le cercle qui se resserrait lentement autour des ruines du vieux pont, et l'on fut forcé de reconnaître que les chouans avaient profité du désordre excité par un si atroce attentat pour se glisser de ce côté <^t se jeter hors de la lande ; car on n'en trouva pas un seul dans l'espèce de caverne qu'ils avaient désignée comme devant leur servir de retraite, et la battue ne put faire découvrir la trace d'aucun d'eux.
Cependant Luizzi, qui devait retrouver Caroline chez Jacques, fut choisi pour être le triste messager de la mort du père et du fils de ce malheurou.x homme. Le bonheur qu'il croyait apporter ù Caroliiie l'occupait à peine à côté du cruel devoir qu'il avait à remplir.
Il s'achemina en tremblant vers la maison du fermier, tandis que Henri, auquel il donna rendez-vous à Vitré, suivait les soldats.
Le baron s'arrêta un moment à la porte de l'enclos avant d y ipi-nélrer. La maison était fermée, et personne ne paraissait. Il se décida à entrer.
Tout le monde était assemblé dans la grande salle, Jacques assis au coin du feu, sa femme agenouillée par terre et pleurant sur les genoux de son mari, les domestiques réfugiés dans les coins et ?e regardant avec terreur, les petits enfants pressés entre les jambes de Jacques et les bras de leur mère, et Caroline debout ù côté d'eux. Quand Luizzi parut, Jacques se leva.
— Nous savons tout, Monsieur, lui dit-il.
— Qui a pu vous l'apprendre? s'écria Luizzi.
— Un ami... Pelithomme, qui a passé par ici.
— Petithomme ! s'écria le baron ; mais c'est celui qui a lire hier sur vous, c'est celui à qui j'ai vu Bertrand désigner votre père comme une victime.
— Petithomme! répéta Jacques en abaissant un regard terrible sur sa femme, tandis que celle-ci, se rejetant en arrière, semblait llécliir sous ce terrible regard.
Pas un mot ne fut prononcé de part ni d'autre. Jacques s'essuya le front du dos de la main, car il était inondé de larges gouttes de sueur; puis il reprit d'une voix tranquille :
— Sœur Angélique, vous avez retrouvé votre fiancé. Épousez-le, si c'est le seul- homme que vous ayez aimé. Vous n'avez plus rion à faire ici. Adieu.
— Je ne voudrais pas vous al^fjidonner au milieu de cette affliction, dit Caroline.
Jacques ne répondit pas ; mais ses sourcils se froncèrent légèrement, et il montra à la religieuse la porte de la maison d'un geste impératif. Elle sortit, accompagnée de son frère.
Conclusion selon Luizzi.
A peine Luizzi et Caroline furent-ils éloignés de cette scène de désolation, que le baron raconta à sa sœur son entrevue avec Henri. Mais il la lui raconta en homme qui veut arriver au but qu'il s'est proposé ; c'est-à-dire qu'il passa sous silence les singulières réponses du lieutenant au moment on il l'avait abordé. Il ne dit ]i()iiit non plus à sa sœur l'air stupéfait et réservé du jeune homme; il lui inventa un étonnement et une joie qui firent doucement rougii' Caroline.
Cependant, comme «lie iusistait pour savoir quelles avaient été
les calomnies qui avaient déterminé son amant à lui rendre si hrutalemont ses lettres, Luizzi, qui no voulait pas avouer eouihion il avait été léj^er dans son exiilication avec Henri, ne trouva rien de mieux que de rejeter toute la faute sur une personne dont la nature acceptait volontiers la responsabilité de tous les mauvais propos, et dont l'éloitinement ne permettait pas à Caroline de s'inl'orinor exactement de la vérité.
Madame Barnel, la nolairesse aux manières si acariâtres, au parler si aipre, dont l'aiguille s'occupait sans cesse à réparer les trous des bas de son mari, et la langue à faire (jes brèches à la réputation des autres, madame Barnet devint l'éditeur responsable des calomnies qui avaient dû dicter la conduite d'Henri.
Caroline se laissa facilement persuader par son frère. Tous deux concertèrent les mesures k pi-endre pour qu'elle quittât la maison succursale des religieuses où elle se trouvait. Pour éviter des contestations qui pourraient être fort longues. Luizzi décida qu'elle n'y rentrerait point, et qu'ils se rendraient sur-le-champ à Laval.
Un obstacle cependant les arrêtait l'un et l'autre : c'était le manque absolu d'argent. Luizzi pensa qu'il serait très facile à Henri de lever celte dilliculté.
11 se rendit à pied à Vitré avec sa sœur, demanda un logement dans l'auberge la moins misérable de la ville, et y laissa Caroline pour aller voir le lieutenant. H le trouva levé, malgré sa blessure, et écrivant.
Quand Luizzi eut exposé sa demande au lieutenant, celui-ci devint fort embarrassé; il balbutia des excuses assez peu convenables, quoique cependant il parût très plausible qu'un lieutenant ne fit pas d'économies sur ses maigres appointements.
Le baron, pour qui, avec ses deux cent mille livres de rente, il semblait impossible qu'un homme connu ne pût pas se procurer sur-le-champ quelques milliers de francs, proposa très naturellement à Henri de les emprunter à ses camarades ou à l'oHicier payeur du régiment.
Mais le lieutenant lui fit comprendre avec mauvaise humeur qu'il ne pouvait avoir recours à la bourse d'officiers qui étaient aussi pauvres que lui, puis il finit par dire :
— Si nous étions à Paris, je ne serais pas embarrassé pour vous donner de quoi quitter ce maudit pays, dussé-je mctttre mes épaulettes en gage ; mais dans ce trou il n'y a pas même un mont-depiété. On a bien raison de dire que la Bretagne est un pays de sauvages.
Le baron trouva singulier que le m.ont-de-piété fût, pour Henri un thermomètre de bonne civilisation ; mais il n'en resta pas moins fort inquiet des moyens par lesquels il sortirait de sa fâcheuse position.
Henri n'avait aucune ressource, et, d'après ce qu'il crut voir, Luizzi supposa que, s'il mettait tant de discrétion à s'adresser à la bourse de ses camarades ou de ses chefs, c'est qu'il avait été déjà plus qu'indiscret à cet égard.
L'impression de cette entrevue ne fut point favorable à Henri dans l'esprit du baron. Toutefois, celui-ci s'était fait un si beau plan de conduite, il s'était créé un si noble rôle de protecteur, de frère dévoué et généreux, qui travailla le plus qu'il put i détruire en lui-même cette fâcheuse impression. Il se dit que c'est assez le fait d'un lieutenant d'endetter sa jeunesse, et que tous ceux de la bonne comédie et dos bons opéras-comiques, qui séduisent si galamment les femmes, ont presque toujours autant de papier timbré que de billets doux dans leurs poches.
Luizzi regagnait la maison où il avait laissé sa sœur en s'entretenant avec lui-même, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par un cri de surprise et par son nom prononcé d'une voix étonnée.
Luizzi regarda et vit un voyageur qui descendait d'une diligence qui relayait. Cet lionime, c'était M. Barnet, le notaire.
— Pardieu ! s'écria Luizzi, c'est le ciel qui vous envoie.
— Et c'est lui qui me fait vous rencontrer. Que diable êtes-vous donc devenu, depuis dix-huit mois? Je vous ai écrit vingt fois, et mes lettres sont toutes restées sans réponse.
— J'ai fait un voyage à l'étranger, répondit le baron avec embarras. Mais vous, quel motif vous amène dans ce pays?
— Un très important comme affaire, et un autre non moins important comme affection. Le premier est un procès d'où dépend hi fortune d'un de mes clients, plus d'un million et (hMni, ma foi !
LES MEMOIl'.ES DU DIABLE 791
C'est une affaire grave : il ne s'agit pus moins (iiic d'un teslaniciil supposé qui priverait le marquis de Brideiy de soixante raille livres de rente.
— Le marquis de Brideiy ! dit Luizzi, je le connais, ce me semble ; n'est-ce pas le troisième fils du vieux marquis... une espèce do misérable?..,
— i\on... non... dit Darnet tout bas d'un air de confidence, il est mort; il s'agit de son fils qu'il a reconnu et légitimé.
— M.Gustave! s'écria le baron, mais c'est un autre intrigant...
— Ses droits n'en sont pas moins incontestables, repartit le notaire; et le bon droit, voyez-vous, monsieur le baron, est toujours respectable, même quand il s'applique à un fripon. D'ailleurs, M. de Brideiy s'est montre ce qu'il devait être en cette circonstance. C'est moi qui ai découvert l'héritage que le liasai-d lui envoyait, il m'a chargé de la direction de l'allaire, el, si elle réussit, il s'agii pour moi d'une somme de cent mille francs.
— Cela vaut bien la peine de faire deux cents lieues, repartit le baron.
— Et cependant, répliqua Barnet, peut-être l'espérance d'un pareil bénéfice ne m'eùt-elle pas décidé à quitter Toulouse, si je n'avais pas dû voir dans ce pays une personne qui vous intéresse aussi, monsieur le baron.
-- Caroline? dit Luizzi.
— Vous l'avez vue?
— Oui, je l'ai vue, elle est ici.
— Allons, allons, en voiture! cria le conducteur.
— Ne vous arrêtez-vous pas à Vitré? dit Luizzi à Barnet, quj s'avança vers la diligence.
— L'affaire Brideiy se plaide demain à Rennes; je n'arriverai ((ue ce so»r, et je serai forcé de passer la nuit avec l'avocat qui est chargé de notre cause, pour lui donner connaissance des pièces importantes que je lui apporte.
— .Mais Caroline ? dit le baron.
— Je comptais lui écrire et la voir à mon retour. L'époque de sa niajoiiU' ;qi]irnclie, j'ai à lui rendre compte de sa fortune, ef je suis
ravi que vous soyez présent pour juger de l'usage que j'en ai fait, quoique je regrette que tout cet argent doive passer dans un couvent.
— Mais non, reprit vivement Luizzi ; Caroline se maiio.
— Bah ! fit Barnet en quittant le marchepied de la diligence; et avec qui?
— Avec un militaire, un certain M. Henri Donezau. Barnet fronça le sourcil.
— Je connais ce nom-là, il me semble...
— En voiture donc! cria le conducteur. Il n'y a plus que vous, Monsieur. Nous avons deux heures de retard sur Laffitte et Gaillard, et nous ne les rattraperons pas.
— Adieu donc! dit Barnet, donnez-moi votre adresse ici.
— Je compte partir demain, je retourne à Paris.
— A Paris donc! J'y repasserai pour vous voir, car nous avons bien des affaires et de bien graves à décider ensemble.
— Un moment! dit Luizzi. Par un accident trop long à vous expliquer, j'ai été arrêté par des chouans, dépouillé et volé, et je me trouve ici...
— Sans argent, dit Barnet. Diable! c'est embarrassant; moimême je n'ai pris que juste ce qu'il me fallait pour mon voyage, car je savais que j'aurais à traverser un pays en pleine guerre civile. Voici donc tout ce que je puis pour vous: c'est une lettre de change sur un négociant de Rennes. Vous devez facilement trouver à la faire escompter, à moins que vous ne préfériez que je vous en envoie les fonds. Vous les aurez demain à midi au plus lard.
— J'aime mieux cela, dit Luizzi, qui pour de bonnes raisons ne se souciait pas d'aller chez un banijuier oii l'on aurait pu lui demander un passeport répondant de son identité.
Luizzi et Barnet se séparèrent, et le baron dit sa rencontre à sa sœur. Celle-ci n'avait point de si bonnes nouvelles. L'une des sœurs du couvent, ayant appris ce qui s'était passé chez Jacques et ne voyant pas Caroline rentrer, était venue pour la questionner à ce sujet. Irritée de la nouvelle résolution de Caroline, elle la menaça do la dénoncer aux autorités, et, bien qu'elle n'eiU aucun droit, cette menace épouvanta la jeune fille.
LES MrôMoiRRs nu ni.\ni,r;
Tout de suite, pour M. le baron de Luizzl.
Luizzi on fut encore plus troublé, car s'il lui fallait paraître devant un magistral (juclconque, il n'avait aucun moyen de justifier ou ce qu'il était ou les droits qu'il pouvait avoir sur la jeune religieuse. Il se décida rlonc à quitter Vitré dès qu'il le pourrait.
A peine avait-il pris ce pai'li, (ju'il reçut un billet d'Henri qui
100 Liva.
lui écrivait pour lui dire que la fièvre venait de le reprendre et qu'il lui était impossible d'aller demander son pardon à Caroline.
Luizzi se rendit en hâte auprès du lieutenant, qu'il trouva véritablement alité. Il fut convenu entre eux que Luizzi partirait immédiatement pour Paris, que pendant son séjour il obtiendrait la permission du ministre de la guerre, ferait publier les bans, et qu'aussitôt sa blessure guérie, Henri les rejoindrait.
Tout cela réussit à nierveille, du moins quant aux projets de départ de Luizzi. Le lendemain il reçut l'argent promis par Barnet, et trois jours après il était à Paris.
Aussitôt après son arrivée, toutes les journées de Luizzi furent occupées à enseigner à Caroline le monde extérieur où elle allait outrer.
Ce furent des acquisitions nombreuses de meubles, d'étoffes, de robes, de parures; ce furent des spectacles oii il rencontra beaucoup de ses anciens amis, qui l'accueillirent comme un homme l'evenu d'un voyage en Italie ou en Angleterre, et qui ne s'enquirent l'oint du motif de son absence. Il en présenta quelques-uns à sa sœur, et en peu de jours la loge de Luizzi à l'Opéra devint le rendez-vous des plus élégants qui demandaient la laveui- de venir offrir leurs hommages à la belle Caroline de Luizzi. Tout marchait au gré des désirs du baron. Il venait d'expédier à Henri la permission du ministre de la guerre, et le lieutenant annonçait que sa blessure lui permettrait bientôt de se mettre en route, lorsqu'un matin que le baron était seul avec Caroline dans son appartement, on vint annoncer à la jeune fille qu'une dame demandait à lui parler.
Caroline ne connaissait aucune femme à Paris; Luizzi n'avait voulu la présenter nulle jiait avant son mariage, embarrassé qu'il était du nom sous lequel il pouvait la produire dans le monde.
Ils furent donc tous deux fort étonnésde cette visite, et Caroline lit demander le nom de la personne qui se présentait. Le dom-sliquo revint et annonça :
— Mademoiselle Juliette Célis.
A ce nom, Caroline poussa un cri do surprise et s'élança vers ranlichainlire, où elli' so précipita dans les bi'as de Juliette avecla
LES MlîMOinES DU DIABLE 795
ji'io d'iino amie coiUiaiilc iiui icLioiivi' sim aniir hi plus cliiTC. Puis olle l'ciilraina rajiicioment vers le saldii cl la présenta à son Irèie.
Luizzi rejjarda celte i'einine avec curiosité pendant qu'elle le saluait les yeux baissés. Il vit que le portrait que sa sœur lui en avait lait n'élait point llatlé; mais ce ([u'il remarqua et ce qui avait dû échapper à l'iyiioranco de Caroline, c'était l'air de lan;;ueur arliente (jui resjiii'ail dans les traits légèrement fatigués de mademoiselle Gélis, c'était la souplesse rompue de ce corps élancé et svelte, qui semblait lui attribuer le pouvoii' A' enlacement d'un sirponf, quand elle voulait saisir une proie, ou la grâce flexible d'une bayadèrc amoureuse, quand elle voulait étroindre un amant de ses cal'esses.
Cependant Luizzi ne s'arrêta poii)t à ces pensées, et il résolut d'écouter atleiitivement Juliette pour la juger sur de meilleurs indjccs que le visage et la touinure.
Après les premiers épanchernents d'un doux revoir où deux amies •se jettent vivement les paroles et les baisers et les serrements de mains, il fallut bien arriver aux explications.
Luizzi se cliarfifoa de raconter sa rencontre avec Caroline et sa rencontre avec Henri Donezau. Il le lit, en observant l'etietque son récit produisait sur Juliette.
Celle-ci écouta le baron le sourire sur les lèvres, avec de doux mouvements de tète qui semblaient approuver tout leboiilieur que son amie devait au hasard ; puis, quand on en vint à Henri, ce fut un étonnement joyeux.
Elle se tourna vers Caroline en lui tendant la main, et lui dit avec un accent du cœur oii semblait vibrer l'écho de la juie de Caloline :
— Tu seras donc heureuse! Oui, heureuse, car il t'aimait bien. Et c'est un noble jeune homme.
Puis, se tournant vers Luizzi, elle continua avec une grâce charmante :
— Je vous remercie pour elle, .Monsieur. C'est votre sœur; mais vous ne savez pas comme moi combien elle mérite le bonheur que
VOUS lui donnez. En la faisant heureuse, vous payez la dette d i. autres.
Une larme brillait dans les yeux de Juliette, une larme doior . t se reflétait le rayonnement d'une âme reconnaissante, qui, neiioiivant rien pour celle qu'elle aimait, remercie celui qui a le pouvuiide récompenser.
Tous les doutes, tous les soupçons de Luizzi s'effacèrent devant tant do dévouement et de sincère affection, et il s'apprêta à écouter avec intérêt le récit que Caroline demandait instamment à Juliette.
— Ilélas! répondit celle-ci, rien n'est plus simple que ce qui m'est arrivé. Quand tu as été loin du couvent, je me suis trouvée bien isolée, car toi seule y étais mon amie; bien persécutée, car toi seule m'y protégeais. Le courage, ou plutôt l'amilié qui m'avait soutenue, cette force que je croyais en moi et qui n'était qu'on l'ii, m'abandonna tout à coup. Je pris en effroi l'avenir que je mo luisais, et l'impossibilité oii j'étais d'y échapper ne fit qu'accroi'lixi mon désespoir. Je n'osais l'avouer à ma mère, qui eût poul-être accepté la charge que ma présence chez elle lui eût appoitée, mais dont je ne voulais pas augmenter encore la gêne. Cependant elle avait deviné ma douleur, et elle s'en accusait. Ce fut aloi-s qu'elle t'écrivit pour te remettre l'argent que tu avais amassé pour
toi...
Julii^tte s'arrêta, et Caroline lui dit :
— Mon frère sait tout...
Juliette continua :
— Ses lettres et les miennes restèrent sans réponse.
-- La supérieure de Toulouse a du supprimer les vôtres, et celle d'Evron en a sans doute fait autant pour celles de madame Gélis, dit le baron.
Juliette baissa les yeu.x, et répondit doucement :
— Je n'accuse personne d'une telle infamie, quoique les traitements que j'ai eus à supporter doivent me fairo croire que ces pieuses femmes en ont été capables
— Mais enfin, dis-moi ce qui t'a amenée à Paris, reprit Caroline avec impatience.
— Une mauvaise action dont je viens me confesser à toi. repartit
LES MKMOmES DU DIABLE 797
Juliette, mais une mauvaise action qui n'est pas irréparable. Au moment où le courage me manquait tout à fait, un vieil ami de ma mère (lui iiabite Paris lui écrivit pour lui proposer l'acquisition d'un élablissenienl pareil au sien, un cabinet de lecture. C'était une atVaire précieuse, et avec de l'argent comptant on pouvait l'avoir i un tiers de sa valeur réelle. Caroline et vous, Monsieur, vous ignorez ce que c'est que la pauvreté, vous ignorez ce que c'est qu'une mère à qui l'on ofTre l'espérance d'arracher sa fille aune existence de misère, de se réunir à elle, de lui faire un avenir.
Juliette s'arrêta encore, comme sulToquée par l'aveu qu'elle allait faire ; puis elle reprit d'un accent étoufifé :
— Ma mère, ne l'accusez pas ! ma mère osa disposer de l'argent que tu lui avais fait remettre, elle acheta cet établissement, et nous vînmes à Paris... Mais cet argent est prêt, reprit vivement Juliette dont la voix avait baissé en faisant ce pénible aveu. 11 est prêt, et je te l'apporte. Depuis huit jours que je sais que tu es à Paris, c'est pour pouvoir te le rendre que j'ai tardé à venir te voir; j'ai fait ressource de tout, et maintenant je viens sans peur et sans honte te dire que je t'aime et que je suis heureuse de te revoir.
En disant cela, Juliette fit un geste comme pour chercher dans la poche de sa robe.
— Que fais-tu? s'écria Caroline ; je ne veux pas, tu t'es gênée peut-être. Non, Juliette, non. Veux-tu que ce soit mon cadeau de noces, non pas à toi, mais à ta bonne mère?...
— Acceptez, mademoiselle, dit Luizzi tout attendri des nobles sentiments de Juliette et de la gracieuse libéralité de sa sœur.
Juliette se délendit longtemps et finit par accepter. Luizzi jugea à propos de les laisser ensemble, pensant qu'il devait y avoir entre ces deux cœurs de jeunes filles bien des confidences naïves qu'elles n'oseraient se faire devant lui, et, tout à fait rassuré sur l'avenir de sa sœur par le témoignage de Juliette et par l'intérêt qu'ellemême lui avait inspiré, il s'éloigna.
Conclusion selon Luizzi (suite).
A partir de ce jour, Juliette vint tenir tidèle compagnie à Caroline; elle la- suivait aux spectacles, aux promenades. La jeun» fiancée se plaisait à parer son amie, elle en taisait pour ainsi dire les honneurs avec une naïveté qui faisait sourire Luizzi ; elle disait souvent à Juliette avec^ine douce joie : ^
— Oh ! je te marierai, je te trouverai un hon parti.
3Iais, quoi qu'elle en eût, Caroline ne put obtenir pour Juliette le succès d'égards et d'hommages respectueux qu'elle-même trouvait sans le chercher, et Juliette lui répondait avec un sourire dont Caroline n'osait blâmer l'amertume :
— Que veux-tu, mon enfant, je suis pauvre.
Quant à Luizzi, ravi d'avoir trouV(' une compagne si aimable pour sa sœur, il cherchait par mille soins à faire oublier à Juliette ce prétendu tort de la fortune.
Un mois s'était passé ainsi. Tout était prêt pour le mariage de Caroline, et, sans s'en apercevoir, Luizzi s'était laissé gagner à l'habitude de voir Juliette tous les soirs, au point d'éprouver quelque ennui de son absence, quaiul elle taidail à venir.
11 encourageait Caroline dans l'attecliou libérale (|u"olle montrait à son amie. C'était lui qui donnait jiar les mains de sa sceur, et l'innocente fille ne voyait dans tout cela (ju'une générosité qui, après l'avoir comblée elle-même, se répandait jusque sur ceux qu'elle aimait.
Quant il Juliette, elle affectait ou elle avait une complète ignorance de ces bienfaits; car elle gardait envers Luizzi un ton de modeste conliance qui lui disait trop qu'elle ne s'apercevait pa« de ses soins.
Sans être précisément amoureux de cette femme, Luizzi subissait un peu son empire. Il semblait qu'elle eût deux natures qui
LES MÉMOIRRS DU DIARLE 799
afjissaiont égalemoiit slirlui.Sn |)prsonno, son air.son repanl. sou sourire, respiraient une volupté (pii julail li; liaïun dans des trouilles extrêmes; sa parole, ses sentiments, sa tenue, avaient une si grave pureté qu'il n'osait écouter les désirs qui s'élevaient en lui.
D'ailleurs il n'avait aucune occasion de voii' Juliette i-eule, et Lui/.zi se laissait aller à un sentiment indélinissable pour cette fdie. Il ne lui était jamais entré dans la pensée ([u'il jinl en l'.iire sa femme, et il répugnait à l'idée d'ci> faire sa maîtresse, d'ahoid par respect pour sa sœur, dont il (î'eùt pas voulu déshonorer l'amitié, ensuite parce qu'il pensait nu'il avait trop d'avantages dans une séduction pareille pour qu'elle ne fût ]tas véritablement coupa Ne. )
Cependant il ne pouvait voir Juliette ou la sentir près de lui sans étie ]*our ainsi dire enivré du parfum d'amour .qui semblait flotter autour d'elle. Il la regardait alors, non pas avec celte douce extase de l'amour saint qui semble fondre sous ses rayons la forme humaine de celle qu'on aime, pour arriver à son âme et l'étreindrc dans une caresse inctfabJe; il la regardait pour chercher sa personne iu delà de ses vêtements, pour achevei' du regard les lignes caprici^ises et souples de ses épaules fluides ou de son pied délicat, pour la rêver nue comme une bacchante avec ses longs cheveux ardents épandus autour d'elle, livrant à des baisers mordants ses lèvres sans cesse humides et dont la caresse devait dévoirr, pour entendre cette voix éclater en cris joyeux de plaisir et de lubricilé, pour sentir ce corps délié se tordre avec des accents de délire dans If : ardeurs de l'amour, comme une corde de harpe qui se coule et se plaint dans le foyer où on l'a jetée.
Puis venait une parole grave et naïve de la jeune fille, et tout aussitôt il se reprochait ces désirs insensés, ces rêves ardents oii s'égarait son imagination.
Tout était prêt cependant: Luizzi avait fait disposer pour Ileiui et sa sœur l'appartement qui était au-dessus du sien, et dans lequel une chambre avait été réservée ù Juliette.
Le contrat était diessé, etLuizzi l'avait fait rédiger selon la volonté de sa sœur. En lui donnant une dot de cinq cent mille francs.
il se plia à la noble susceptibilité de la jeune lille: elle ne voulut pas, vis-à-vis des personnes qui devaient assister à la signature, même vis-à-vis du notaire, que Henri parût lui devoir toute sa fortune, et il fut stipulé que le futur apportait une fortune de deux cent cinquante mille francs, et Caroline une dot égale.
Henri arriva le matin même de la signatiu'e du contrat; le mariage devait se célébrei' le lendemain.
Luizzi et Juliette étaient présents quand Henri entra dans le s lion où se trouvait Caroline.
Le baron ne put s'empêcher de remarquer l'air gauche et embarrassé avec lequel le lieutenant s'approcha de sa prétendue. Les t^rts d'Henri étaient une excuse suffisante pour motiver cet embarras, et Luizzi pensa que sa présence et celle de Juliette ne feraient que l'accroître. H dit alors à celle-ci qu'il désirait la consulter sur une acquisition qu'il venait de faire et qu'il ne voulait montrer qu'à elle seule, pour en garder la surprise aux futurs époux.
Juliette n'eut pas l'air d'entendre; elle resta assise à côté de Caroline, qui, les yeux baissés, répondait en balbutiant aux pai-oles presque incohérentes d'Henri.
Juliette les ob.servait d'un regard si attentif, que le baron en fut étonné, ([uoiqu'il supposât que ce ne pouvait être que la curiosité d'une fille innocente qui regarde parler d'amour.
Toutefois le bai'on, voyant Henri et sa sœur se troubler de plus en plus, renouvela son invitation. Cette fois Juliette se leva soudainement et dit d'un accent ému :
— Oui, vous avez raison : je vais voir ce que vous avez acheté, mais c'est pour l'admirer, parce que je sais que tout ce que vous donnez est du meilleur goût et de la plus grande richesse, et (lu'uue femme ne i)eut avoir un désir «pie vous ne puissiez et ne sicliiez le satisfaire avec le plus elianuant empressement; je dis cela devant votre futur beau-lVère, pour qu'il sache combien Caroline a été gâtée en fait d'attentions et de délicatesses.
Luizzi trouva qu'il y avait dans ses paroles une intention de Icijon qui lui parut extraordinaire, et il emmena Juliette, tandis que Henri lasuivait d'un regard presque irrité et que Caroline, confuse
C'élail, 6 tout preiulrc, un adorable petit abbé.
et tremblante, semblait implorer son frère contre l'émotion à laquelle il la livrait sans défense.
A peine furent-ils sortis que Juliette dit à Luizzi : — Eli bien ! .Monsieur, voyons ce piéscnt secret que vous destinez à notre Caroline.
101" Livn.
^ A vrai dire, répondit le baron, le présent n'en vaut pas la peine; c'est un service d'argenterie pour la maison de nos jeunes époux, et le véritable présent que je crois leur avoir fait, c'est le tcle-à-tête où nous les avons laissés. Ils pourront enfin se parler d'amour selon leur cœur.
Luizzi avait conduit Juliette dans un petit boudoir qui faisait partie de son appartement, et il lui olïrit un siège; mais elle ne l'accepta pas et répéta d'un air distrait les derniers mots de Luizzi.
— Se parler d'amour selon leur cœur, dit-elle.
— Pensez-vous qu'il .y ait une meilleure occupation pour des amants qui ne se sont pas vus depuis si longtemps?
Juliette.ne réponditpas d'abord. Elle semblait préoccupée d'une 'pensée inquiète, enfin elle dit;
— C'est ce soir qu'on signe le contrat, n'est-ce pas? et c'est demain qu'ils se marient? il faut les laissera leurs amours.
Aprèsces paroles, Juliette parut revenir à elle-même; elle s'assit sur le divan qui occupait Iç fond du boudoir, et, se penchant en arrière sur les coussins, elle y appuya sa tête de manière à regarder le plafond. Dans cette posture elle profilait admirablement la ligne onduleuse de son corps si souple et si élancé ; sa robe appuyée sur sa hanche, en marquait le contour saillant et accusé, tandis (|ue, se trouvant légèrement relevée par cette traction du corps, elle découvrait la naissance d'une jaml)e menue , coquette, hardie.
Jamais Luizzi n'avait vu Juliette dans un pareil abandon de sa personne, et le charme provocateur qui s'évajiorait de cette femme se joignant à l'attrait de cette pose voluptueuse, il se sentit pris d'un ardent désir de la posséder.
Il se souvint en cet instant de l'aventure de la diligence, de la défaite de madame Huré, surtout de ce moment de délire qui lui avait livré la marquise de Val, et il espéra pouvoir remporter une victoire non moins rapide.
Il s'assit à côté de Juliette, et rei)renant les dernières paroles ([u'clle elle avait piononcées, il lui dit:
— Ils parlent de leur amour, ils sont heureux.
LES MKMfHHFS DM DIAIU.F: 80^
Jiilictlo n^poiidit avoc un sourire pres([ue doiiaigncux, et les \tii.\ liuijours lixés au plal'ond :
— Qu'ils lo soient.
— Kt ee l.ioiilieur, dit le baron, vous no l'eiiviez pas? Juliette se releva tout i\ coup et jeta sur le baron un regard
plein de surprise. 11 s'arrêta d'abord sur celui d'.Vrniand, tout vibrant de désir, l'n nouvel étonncnient se nionlru sur le visage do la jeune bile, et ses yeux, un moment fixés sur ceux du baron, semblèrent vouloir pénétrer jusqu'au fond de sa jicnsée. Elle dit lentement et d'une voix oîi la surpi'iso perçait encore :
— Vous me demandez si j'envie leur bonheur?
— Oui, reprit le Iiaron d'un ton passionné. N'avcz-vous jamais pensé qu'il estdoux de s'entendre ire : Je vous aime!
Juliette laissa échapper une longue et lente exclamation commo quelqu'un qui vient d'avoir l'explication de son étonnement, et qui découvre une pensée secrète longtemps douteuse.
— Ah ! dit-elle seulement.
El ce ah ! semblait vouloir dire : Ah ! vous avez amour de moi. C'est donc cela ! Et ce ah ! n'avait ni colère ni honte, car un sourii'e imperceptible de joie et de triomphe glissa sur les lèvres de Juliette. Mais elle baissa subitement les yeux, et reprit satcnut: Iruide et réservée. Luizzi continua :
— Vous ne m'avez pas répondu. Ne m'aurioz-vous pas compris? •— -Mieux que vous ne croyez peut-être, repartit Juliette.
— Et ([uelle est votre réponse?
— Suis-je obligée de vous en faire une, et vous dois-je les confidences de mon cœur?
^ — On peut les faire à un ami.
— En tait d'amour, il n'y a que les hommes qui ont des ami.-. Ine femme ne doit parler de ce qu'elle éprouve qu'à elle-mèni.' ou à celui qui le lui fait éprouver.
— Vous en savez beaucoup sur les mystères de l'amour? •— Plus que vous ne croyez, peut-être.
— Ah ! s'écria Luizzi, je serais ravi de vos révélations.
— 11 est jiossiblc, monsieur le baron, repartit gravement Juliette, que cela vous amusât un moment; mais vous ne voudriez
pas VOUS donner ce plaisir, en me forçant à agiter en moi des sou* venirs qui ne me permettent encore d'être lieureuse par l'amitié qu'à la condition de les laisser reposer au fond de mon âme,
— Ainsi vous avez aimé? dit le baron.
— Oui, fit Juliette avec effort.
— Vous avez été aimée? ajouta Luizzi.
— J'ai été trahie, repartit tristement la jeune fille.
Luizzi était bien loin de la tentation toute sensuelle qui l'avait entraîné; cependant il se trouvait engagé dans un entretien sentimental, il crut de son honneur et de sa position de le soutenir, et il repartit en donnant à son mot une expression de finesse :
— Un infidèle... peut-être?
Juliette fronça légèrement le sourcil et lui répondit :
— Non, monsieur le baron. Celui qui n'a jamais aimé n'est pas infidèle dans le sens le plus étendu de ce mot; et dans le sens que vous lui prêtez, peut-être, celui à qui l'on n'a rien accordé n'est pas non plus un infidèle.
— Pardon ! reprit Luizzi ; vous m'aviez dit que vous aviez été trahie.
— Oh! trahie comme aucune femme ne l'a été en sa vie! Imaginez-vous une pauvre fille à laquelle la seule amie en qui elle croie en ce monde lui persuade qu'elle est aimée par un jeune homme qu'elle rencontre par hasard; supposez que ce jeune homme consente à entretenir cette erreur par tous les moyens possibles, par la poursuite la jilus persévérante et la correspondance la plus passionnée, et figurez-vous que, lors([u'il a obtenu un aveu de la pauvre fille abusée, il l'abandonne sans raison... car la comédie est jouée, car il n'a plus besoin d'elle pour servir de voile à'son intrigue avec l'amie de l'infortunée jeune fille.
— Oh ! certes, c'est affreu.x, dit Luizzi ; mais un tel crime a-t-il pu se commettre?
— Oui, oui, répondit Julictle avec une expression étrange, et les détails de celte trahison vous étonneraient grandement. Mais vous devez comprendre qu'il me soit pénible d'en parler...
— Sans doute, dit Luizzi qui entrevit une issue pour échapper i CCS coniirlciices sentimentales, et je comprends maintenant votre
élonncniont douloureux loi-sciue je vous ai doniandé si vous ne portiez pas envie ù ces amants qui sont si heureux près de nous.
Juliette sourit et se rejota en arrière on lepi'onant cette posture séduisante à laquelle elle se laissait aller avec un abandon tel qu'il (levait laisser supposer que la jeune fille i}j;norait ce ([ue celto pose avait do provoquant. Elle attacha son roj^'aid pori,'ant sur le haron, et mille expressions diverses passèrent sur son visage en quelques secondes.
Puis toute cette pgitation se calma, pour faire place à une conlemplation longue et ardente qui trouhia Ai'iiiand, et lui iciuiilce luinulto de ses sens qui le dominait un instant auparavant. Il s'approclia de Juliette et se trouva presser doucement son corps conti'o le sien; la jeune fille resta immobile et ne baissa pas les yeux.
— Juliette ! murmura doucement Luizzi, oh ! dites-moi : pour un amour trahi renoncerez-vous à tout amour?
— Et à quoi me servirait d'aimer? dit Juliette d'un ton légèrement ému ou railleur.
— C'est que vous ne savez pasque l'amour a des plaisirs enivrants, et que, de toutes les femmes que j'ai rencontrées, il n'en est aucune dont la présence me l'ait fait si puissamment éprouvci' que vous.
Juliette ne rougit pas, mais elle parut piquée; puis elle se remit, et, agaçant Luizzi par un sourire qu'elle semblait vouloir cacher en mordant doucement ses lèvres frémissantes, elle repi'it :
— Et ces plaisirs enivrants, pourriez-vous me les ap|uenilre? Cette question eut été d'une trop franche coquine si elle eût
été dite avec intention, pour ne pas être d'une naïveté i^esque ridicule.
— Vous les apprendre, Juliette? repartit Luizzi en s'approchant encore au point de sentir la saveur d'amour qui émanait de cette femme ; vous les apprendre ! oh ! ce serait le délire du bonheur !
Et il s'empara de la main de Juliette qui ne la retira point.
— Pour vous peut-être? dit l'ex-ieligieuse avec une bonne foi désespérante. Quant à moi, je ne crois qu'aux peines de l'amour.
— Il a ses heuies de félicité, croyez-moi, dit Luizzi en glissant
son bras autour de la taille de Juliette, qui se cambra, comme un arc tendu, par l'effort qu'elle fît pour résister, s'appuyant ainsi dela hanche au corps de Luizzi et rejetant en arrière son sein palpitant et son visage altéré.
— Croyez-moi, Juliette, murmura encore le baron d'une voix troublée, c'est là qu'est la vie et l'oubli de tous les désespoirs.
— 3Iais je ne vous comprends pas, répondit-elle d'un accent entrecoupé et frissonnant.
— Oh ! ne sentez-vous pas, dit le baron en attirant tout à fait lu jeune fille dans ses l)ras, que c'est déjà une ivresse inouïe que dt^ sentir battre un cœur contre le sien ?
Et le baron, emporté par le désir qui le brûlait, appuya ses. lèvres sur la bouche entr'ouverte et haletante de Juliette; il sentit tout son corps vibrer, il vit ses yeux à demi fermés se voiler et se perdre sous leurs paupières, il saisit ce corps si souple, si abandonné ; et, résolu à profiter d'un de ces égarements des sens qui perdent les femmes douées d'une nature impéi'ieuse, il écartait déjà par la force les derniers obstacles que lui imposait l'immobilité de Juliette, lorsque tout à coup, se redressant comme le serpent foulé aux pieds, elle se releva, repoussa Armand, en s'écriant d'une voix altérée et pendant que tout son corps tremblait et que ses dents claquaient avec violence :
— Non, non, non, non !
Elle parlait comme si elle s'adressait à elle-même plutôt qu'au baron. Armand, confus, chercha quelques paroles; mais elle nehir laissa pas le temps de s'e.xcuser ou de poursuivre, et lui dit du même ton agité :
— Rentrons chez votre sœur.
Kilo quitta le boudoir et entra brusquement dans le salon oii ■ étaient Henri et Caroline. Le lieutenant était assis tellement près de sa future, qu'il recula vivement quand il entendit ouvrir la porte.
Caroline baissa les yeux, elle était rouge, honteuse, troublée: et i.ui/.zi trouva au moins extraordinaiic le regard équivoque que Juliette lui lança, et qui, de la jiart d'une aulie. eut pu vouloir dire :
— C'était ici eoninie ailleurs.
LU
Conséquences d'une plaisanterie.
Presque au môme instant quelques personnes arriv6ront, et Luizzi ne fut pas médiocrement étonné d'entendre annoncer entre autres M. le marquis de Bridely.
Au moment où le baron allait le saluer avec une froideur qui devait avertir l'ex-Ellévion du peu de plaisir que sa visite causaitil son hôte, le valet de chambre d'Armand lui remit une Icltiv l'oit pressée dont on attendait la réponse.
Luizzi la prit, et à l'instant même le maiipiis lui tondit un Iiillet, en lui disant d'un air charmé do son à-propos : -
C'est encore une lettre,
Q l'entre vos mains, Monsieur, on m'a rfit de remettre.
Luizzi, pressé qu'il était de se débarrasser de la présence de ce monsieur, la leçut froidement et l'ouvrit lapremière. Aprèsl'avoir lue, il dit tout haut :
— Ah! M Barnet est ici?
Si Luizzi n'eût pas été dans un coin du salon avec M. Gustave, il eilt remarqué l'eU'et singulier que produisit cette nouvelle sur ceux qui l'entendirent.
Juliette et Henri échangèrent un regard rapide et tremblant, mais le marquis s'était hâté de répondre :
— NoTis sommes arrivés il y a une heure, et je me suis iiùté d'accourir. .Mais le billet de 3L Barnet n'est pas le seul que vous ayez reçu... Je vous laisse à votre correspondance.
Aussitôt le beau Gustave s'avança avec une aisance qui avait plus que de la fatuité d'opéra-comique vers les personnes restées à l'autre coin du salon.
Cette fois il fallut que l'attention du baron fût bien occupée par
la lecture de la lettre que Pierre lui avait remise pour qu'il n'entendit pas rexclamation de Gustave à l'aspect de Juliette et de Henri. Caroline la remarqua; mais Henri s'étant approche rapidement de Gustave, l'entraîna à l'autre coin du salon et lui dit quelques mots.
Gustave n'avait pas eu le temps de répondre, que Luizzi, se tournant de son côté, lui dit d'un ton plus qu'impertinent :
— Cette lettre vous concerne, Monsieur.
— .Moi ? fit Gustave d'un air très pou respectueux.
— Vous, répliqua Luizzi avec un accent de colère méprisante, et j'ai besoin d'avoir avec vous une explication à ce sujet. Veuillez me suivre.
— Me voici, me voici ! dU Gustave, que les grands airs du baron n'avaient point du tout déconcerté.
Ils passèrent dans le boudoir où venait d'avoir lieu la scène entre Juliette et Luizzi, et Gustave dit au baron en le toisant assez imperlinemment :
— Qu'y a-t-il, monsieur le baron ?
— Il y a. Monsieur, dit Luizzi, que vous êtes... 11 s'arrêta, puis reprit:
— Je répugne à me servir de certaines expressions; mais vous les trouverez écrites dans ce billet dont je partage tous les sentiments.
Gustave le prit, et lut ce qui suit:
« Moll^it'Ur,
« J'ai présenté sans le savoir un intrigant et un homme sans honneur chez madame de Marignon. Cet homme sans honneur et cet intiigant, c'est vous ; elle m'a pardonne l'erreur où je suis tombé. Vous lui avez présenté, en le s.\cii.\.nï, un autre intrigant de votre soi'te. Cet homme est un prétendu mar(iuis de Bridely : ceci, je ne le pardonne pas. Si, comme le l)ruit en a couru, vous êtes lou, je vous enverrai mon médecin. Si vous avez votre raison, je vous enverrai dans une heure mes témoins,
.« CO.SMES DE MaREUILLES. »
Lrs MEMoIHES DU DI.VRLE
L'n panier de bouteilles de bordeaux ne les embarrassait nullement.
Le marr|uis garda un moment le silonco, pendant que le baron fi-xait sur lui un regard irrité. Enfin le jeune Elléviou rendit le billft à Luizzi, et lui dit en ricanant :
— Vous partafçez tous les sentiments de ce billet?
— Oui, Monsieur ! repartit le baron emporté par sa colère.
102' LivR,
— En ce qui vous concerne comme en ce qui me regarde '! fit Gustave en se dandinant.
— Monsieur, s'écria le baron à qui son emportement avait fait oublier combien la lettre de M. de Mareuilles était outrageante pour lui-même; .Monsieur, tant d'insolence mérite une correction.
— Ce sont doux duels que vous voulez au lieu d'un, monsieur le baron? reprit Gustave avec sang-i'roid; comme il vous plaira. Je suis du reste d'assez lionne composition, et je passerai le premier ou le second, selon voire bon plaisir.
— Je ne me liais pas avec des gens de votre soi'te, dit le baron avec mépris, je les chasse.
Gustave ] àlit de colère, mais il se contint, et repartit:
— Un moment, s'il vous plaît! Vous vous balti'ez, monsieur le !)aron ; car, puisque nous sommes seuls, nous pouvons nous parler à cœur ouvert. Vous saviez très bien qui j'étais lorsque vous m'avez donné une lettre de recommandation pour madame de Marignon. J'ai été à votre compte l'instrument d'une petite vengeance, instrument qu'aujourd'hui vous voudriez bien jeter de voti'c salon dans la rue, mais il n'en sera pas ainsi, mon cher Monsieur. J'ai un titre plus noble que le vôtre. J'ai une fortune presque aussi considérable, car j'ai gagné mon procès comme légitime héritier de feu le marquis do Bridely, et je ne souffrirai pas, je vous prie de le croire, des airs que je n'aurais pas soufferts (juand j'étais le comédien Gustave, liis adultérin d'Aimé-Zéphirin Gangucrnet et de llarie-Anne Gargablou, fille Libort.
En disant ces paroles d'une voix basse, mais ferme. Gustave s'était approché do Lui/./.i avi'c un l'ogard menaçant.
— Tout cola lu^ me fora pas oulilior, lui répondit froidoment le baron, que vous devez voiro litre et voli'o IVuluno à une basse friponnoi'io...
— liasse friponnoiie rpie vous avez trouvéo oharmanio quand elle vous servait...
-- !\!ais enfin. .Monsieur, que voulez-vous'i'
— Je vais vons le dire. Notre affaire ost la mémo en colle circonstance, muis 110 pouvons pas la séparer. .M. de Mareuilles no
«loil pas pouvoir iviH'Ier iinpiincmont de telles accusations contre vous et contre moi. Ou je nu> Imtfrai avec lui, et je vous jure que je saurai bien l'y Torcer.ef alors vous serez mon témoin dans cette affaire; ou vous vous battrez contre lui, et je vous aecoinpa^Mierai. - Je refuse.
— Prenez-y j,'arde ! dit (uistave avec le sang-froid d"uu homme pour qui un duel est une chose d'assez ]ieu d'importance pour pouvoir en calculer exactement les résultats; prenez-y garde! Me refuser pour témoin, et je le ferai savoir à M. de Mareuilles, c'est dire que vous avez commis la mauvaise action qu'il vous reproche; m'acceiiter, c'est paraître persuadé de la loyauté de ce que vous avez lait, c'est avoir affirmé en ami ce qm est maintenant une vérité légale et incontestable, c'est m'avoir cru ce (pie je suis, le marquis de Bridely.
Luizzi réfléchit, puis il reprit tout à coup:
— Vous auriez peut-être raison, si vous n'oubliez point iju'il a été question d'une afl'aire d'escioquerie qui ne déshonore pas moins M. le marquis légal de l'iiilciy qnc M. le comédien Gustave.
— .\llons donc! fit Gustave; j'ai été renvoyé de la plainte d'escroquerie sans jugement ; ne faites pas tant le difficile, vous qui avez été absous comme fou pour assassinat!
— Quoi ! vous savez? s'écria Luizzi avec éjiou vante.
— M. Niquet était le notaire de la famille qui a plaidé contre moi.
— Et .M. Barnet?...
— Mon cher Monsieur, un hasard bien extraordinaire m'a appris cette circonstance. C'est une singulière hisloiie, je vous jure !
— Vous pensez que je ne dois pas en être très curieux.
— Je le pense. Vous aviez un secret à moi; j'ai voulu en avo r un à vous, et je l'ai gardé.
Luizzi réHéchit encore et dit :
— J'accepte votre proposition, mais a une eondition. c'est que je me Intliai le jiremier coiitn' M. de Mareuilles.
— C'est votre droit.
— Maintenant, il me fan! un autre témoin.
— Que ne prenez-vous M. Henri Donezau? C'est lui, il me semble, que j'ai vu (jans votre salon.
— Vous le connaissez'.' dit Luizzi. Ah I je comprends, repi'it-ii ; vous l'avez vu sans doute à Toulouse quand vous étiez avec Ganguernet?
-- Précisément, lit Gustave.
— Je no le puis, rci'rit le l.iai'on, il épouse demain ma sœur.
— Votre sœur! s'écria le marquis avec un étonnemont que le baron traduisit ainsi :
— Ma sœur, oui, mon cher Monsieur, ma sœur, la fille de mon père comme vous êtes le fils de Ganguernet.
— Et vous la donnez à Henri? reprit Gustave avec surprise. Au fait, ajouta-t-il d'un air surtisant, dans sa position, n'ayant pas de nom, pas de l'amille...
— 11 n'y a pas des pèj'cs marquis à revendre! dit Luizzi, choqué du ton d'impertinence de Gustave.
Cehii-ci se laissa allei' à i-ire, et dit avec une fatuité superbe :
— .\'rst-L'e pas ipie je joue liien mon r(")le?
— Vous pourriez vous en dispenser avec moi, repai'tit le baron Mais nous avons autre chose i^i faire. Je vais aller chez un ami. U fautque ma sœur et Henri ignorent ce ipii vase passer. Veuille/, enti'er un moment au salon ; juiisipie vous connaissez Henri, vous devez avoir à lui ex]dique!' votre position.
— Oh ! j'ai |H}ur cehi un adumalile coule d'enfant perdu.
— C'est bien. Dites-leur que la lettre do .M. Barnet m'a forcé de sortir sur-le-ehamp. Vous receviez h's fcnioins de M. de MareuiHes; prciH'z le r('n(lez-voii> piui' drimiin. à sept heures. Le mariage se [ail a di\ heures a la iiuiirie el à mize heures à l'église : le tout à huis clos, autant (pie posMhle Si je suis le plus heui'eux. nous serons de retour a\ant dix heui'es; sinon, vous remettrez une leltic à ma sieur qui excusera mon absence, et on fera la cérémonie sans moi.
— Vdili'i ipii est enlenilu, dit le mnripiis.
Luizzi l'cpiuidit un iiidl a ('osines et soj'tit, .Vussiti'il Gustave rentra dans \v salon, lienii s'empara de lui sous prétexte de visi-
LES MliMOIHES DU MIAIU.E 813
ter le nouvel appartement (lue lui avait luit piep.iK r le Ikuiiu ; Caroline et Juliette restèrent seules.
Tuut se passa eomme Lui/zi l'avait arran{;i^ : les témoins de M. de Marcuilles vinrent prendre l'heure, et tout fut conv<Mui p"ur le lendemain au matin.
Lors(iue le baron rentra, son notaire était déjîi anivé. et l'heure de la lecture du contrat était passée depuis lonj^teinps. Juliette, Gustave et les intéressés étaient seuls présents, Luizzi ayant voulu éxiter à sa sœur le déplaisir d'entendre dire d'elle ces mots douloureux : « père et mère inconnus, » par d'autres que pai' ceux qui savaient déjfi cette cii'constance. Henri, à qui Luizzi avait remis la somme qui était n^eonnue lui appartenir par le contrat, donna éj^alement un portefeuille conleiiaut la dot de sa sceur, attendu que, selon la coutume, le contrat emportait (luiltance. Henri s'étonna d'une pareille précaution et en témoigna son embarras à Luizzi.
— Les affaires doivent être faites régulièrement, dit le baron en souriant gracieusement ; j'ai des raisons dont je vous ferai part demain, je l'espère du moins, et qui m'oljligent à agir avec cette rigueur.
Juliette, Gustave et Henri se regardèrent furtivement, et le reste de la soirée, déjà fort avancée, se passa sans que le baron, troji préoccupé du duel qui l'attendait le lendemain, prit garde à la tristesse inquiète, mais silencieuse, qui s'était emparée de Caroline.
Le lendemain venu, ses témoins étaient chez lui à si.x heures et demie du matin. Luizzi remit à Gustave la lettre qui devait prévenir Henri de son absence en cas de malheur, et tous les trois partirent pour le bois de Vincennes. Entre gens qui sont très décidés à se battre, les préliminaires d'un duel ne sont pas longs. Cependant celui-ci amena des explications qui le retardèrent pendant quelque temps.
— Je croyais, dit M. de Mareuilles avec sa fatuité ordinaire, que monsieur le baron de Luizzi, ([ui vient sans doute ici pour réhabiliter son honneur, se serait fait accompagner par des témoins
honorables... Je ne parle du resle que pour un sc':'. irnrit-il en saluant le second témoin de Luizzi.
Gustave voulut prendre la parole; mais Luizzi Ir jirévint et repartit avec une hauteur qui calma l'extrême confiance de M. de Mareuilles :
— 11 faudrait d'abord que je fusse venu ici afin de réliabiliter mon honneur, .Monsieur, pour que le choix de mes témoins, que! qu'il lut, mais que je tiens pour honorable, pût vous paraître extraordinaire; mais j'y suis venu pour corriger la fatuité d'un sot et l'insolence d'un manant, c'est ce dont il faut que vous soyez bien persuadé.
— Et je continuerai la leç.'on, .Monsieui' ! reprit Gustave. Et moi, marquis de Bridely, je vous ferai l'honneur de me battre avec vous, monsieur de .Mareuilles, gendre de madame Olivia de .Marignon, fille de la Céru, toiiani jadis maison publique de jeux et de femmes galantes !
Cosmes, qui savait à peu près les précédents de madame de -Marignon, pâlit à cette apostrophe de Gustave et s'écria avec rage :
— Misérable !
— Allons, allons! lui dit Gustave, ne vous emportez pas ainsi, mon petit monsieur de Mareuilles. J'arrive de la Bretagne, où l'on m'a parlé de vous.
Cosmes se troubla visiblement et dit à l'un de ses témoins, jeune homme d'une charmante figure d'enfant, pâle et douce :
— Allons, du Berg, finissons-en!
— Oh! fit Luizzi en ricanant, c'est là .M. du Berg ; il auraitmanqué à ce duel.
— Que voulez-vous dire? reprit le jeune homme avec une voix nùlée.
— Voyons, Messieurs, nous ne sommes pas ici jiour des reconnaissances, dit Cosmes; où sont les épécs?
— Les voici, dit le second témoin de Luizzi.
Le terrain sur lequel on était ne fut pas jugé convenable, et il fallut s'enfoncer dans le bois pour en trouver un autre. .\près une grande demi-heui-e de nmrrlie, on trouva nn endroit uni et découvert.
LES MRMOIRKS DU DIAHLE 815
On remit les épi-os aux ileiix t'iuioinis, cl ils s";illa(|ii('i'eiit avoc une liaiieliise qui prouvait que tous les deux avaient le courage complet de leur action, et en mènie temps ils montrèrent une adresse et une précaution (|ui taisait voir ([uc chacun ne défendait pas sa personne avec moins d'intérêt qu'on n'en niellait à alteindrc celle de son adversaire.
Cependant, Cosmes, emporté par l'irrilalion ([n'avaient tait naître en lui les paroles de Luizzi et de Gustave, mit plus de violence dans son attaque, et bientôt Luizzi rompit devant lui. Après quelques bottes, Mareuilles s'arrêta.
— Vous êtes blessé? dit-il à Luizzi.
— Je ne m'en aperçois pas, reprit Armand et attaquant Mareuilles, qui le lit rompre de nouveau jusqu'à ce que le baron l'ùt acculé jusque près d'un petit cliamp planté de luzerne.
Cosmes s'arrêta encore et dit d'un air de mépris :
— .le veux bien vous tuer, mais je ne peux pas vous faucher. Quittons ce jeu, je n'aime lias le trèfle, ajouta-t-il en ricanant.
— Vous faites de charmants calembours, reprit le baron du même ton de plaisanterie. Et, poussant une botte à Cosmes: Voyons donc, ajouta-t-il, qui do nous deux restera sur le carreau.
— Charmant! dit Mareuilles en parant légèrement et en rompant à son toui' devant l'attaque impétueuse du baron. Qui s'y frotte s'y />iVy«?, ajouta-t-il presque aussitôt; car il venait de blesser de nouveau le baron au bras.
— Allons donc jusqu'à ce ijue le cœur me manque, repartit Luizzi, jouant comme son adversaire avec les mots; tous deux se jetant, à travers le grincement de leurs cpées et de leur rire furieux, des calembours qu'à tout autre moment ils auraient laissés aux ])auvres esprits qui en font métier.
— Très joli ! dit .Mareuilles, continuons là partie.
Mais au même instant le baron lui port;i un si terrible coup d'épée que .Mareuilles eut l'épaule percée.
— Voilà un maiti'c àluut! s ùcv'va (lustave en voyant tomber Cosmes, nous ferons la levée du corps.
Presque aussitôt Luizzi, dont le sang coulait abondamment de
ses deux blessures, et que la colore avait seule soutenu, fut pris d'une défaillance et toinlia auprès de son adversaire.
A côté do ces deux hommes évanouis, les témoins n'eurent d'autre pensée que de les secourir. Luizzi revint le premier à lui, et. s'étant assuré que .Al. de Mareuilles respirait encore, il quitta le toiTain et roi;agna sa voiture.
— Voulez -vous rentrei' chez vous? lui dit Ciu.4ave.
— Kon, ma sœur s'alarmerait; ce serait un trouble, un événement. Elle voudrait remettre la céi'émonie, et je vous assure que je n'ai nulle envie de recommencer les démarches ennuyeuses au.xquelles j'ai été condamné. Ces blessures ne sont rien, elles ont frappé dans les chairs du bras.
— Oui, dit Gustave, mais elles sont bien près du poignet; en pareil cas le tétanos est à craindre. Il ne faut pas jouer avec les coups d'épée.
. — Nej'Ouvez-vous me conduire ciioz vous?
— Avec plaisir, dit Gustave, quoique je ne sois que dans un hôtel garni ; mais nous y trouverons Barnet qui loge à côte de chez moi, et je vous confierai à lui pondant que j'irai prévenir votre sœur.
— Voilà qui est à merveille, dit Luizzi.
Ils arrivèrent une heure après rue du Ilelder. Barnet était absent.
On envoya chercher un médecin, qui saigna le baron en lui recommandant un absolu repos. Il était près di' ilix heures.
— Courez chez moi, dit Luizzi à Gustave, et dites à ma sœur que ma volonté expresse est qu'elle se marie malgré mon absence et que je serai de retour vers deux heures; alors vous préviendrez Henri et je me ferai transporter chez moi.
— Cela n'est pas prudent, dit le médecin.
— Nous verrons, repartit Luizzi. En tous les cas, faites dire dans la maison qu'on m'envoie M. Barnet dès qu'il rentrera.
Gustave fit ce que voulait Luizzi et partit.
La perte de sang que le baron avait éprouvée par ses blessures et la saignée que l'on avait pratiquée l'avaient rendu excessivemont faible.
Un jour qu'ellf t-tait au confessionnal.
Dèi que le soin de toutes ces mesures à prendre ne l'occupa plus, il tomba dans un accablement qui touchait au sommeil ; il n'en calcula pas la durée, mais il en fut tiré par le bruit de sa porte qui s'ouvrait et par celui d'une pendule qui sonnait midi. La personne qui ouvrait la porte n'était autre que M. Barnct. Le baron lui fit signe d'approcher, et le notaire s'écria :
103 LivR.
818 LES iMÉMOIUES DU DIADLE
— Ehl <]ui;, vlcas-je d'apprendre? Vous avez olé blessé dans un ditel!
— Ce c'est rieu, ce n'est liea, répondit le baron, étonné de sa iaiblosse et de Fa vive douleur que lui causaient les deux blessures qu'il e;-,,y;iit si ÎJijèros.
trop, repartit Barn-et, pour un homme dont les affaires !vv:i....j.:: la présence immédiate. Savez-vous que vous avez failli être iT:iné par un vieux coquin appelé Rigot?
— ''"ni, oui, fit Luizzi; mais il a perdu sa cause.
— En première instance, oui; mais il en a appelé. En votre alDsence, j'ai traîné le procès d'incidents en incidents; mais vous êHes jugé dé<i(iénient le mois prochain, et il faut aviser à tous nos ntoyens de déftnse.
Le baron se rappela en ce moment que le Diable lui avait dit que sa fortiine lui avait été rendue, et certes, s'il eût été seul, il l'eût appelé pour lui faire une querelle. Mais Barnet reprit presque aussitôt :
— Comme ce n'est pas l'instant de vous parler d'affaires fort embrouillées, dites-moi pourquoi vous ne vous êtes pas fait transporter à votie hùtel, où je ne m'étonne plus do ne pas vous avoir , rencontré.
— Si vous avez été chez mol, vous avez dû le deviner, car vous aA^ez vu Caroline, sans doute?
— Pas le moins du monde, repartit Barnet d'un ton aigre; elle m'a fait répondre par une grande fille, assez impertinente, qu'elle n'étajt pas visible.
— Excusez-la, dit Luizzi: le jour d'un mariage, une femme a tant à l'aire !
— Quoi I s'écria Barnet avec éclat, elle se marie?
— A l'iicuie ([u'il est, dit Luizzi on jetant les yeux sur la pendule, ce doit être une affaire faite.
— Et vous l'avez mariée il M. Henri Donezau? s'écria encore Barnet, en accentuant chaque syllabe avec étonnement el colère.
— Oui vraiment, répondit Luizzi.
— Ali ! mon Dieu ! je suis arrivé trop tard.
— Qu'est-ce donc? s'écria Luizzi on se levant sur son séant. Co
LES MÉMOIRES DU niAIîLE S|0
.M. noii07nii nr:iîii:iil-il trompoï... Il csl itcnl-rliv îciuiis encore...
Giislavo ouvrit la porte et entra, suivi do Henri et de Caroline, <iui se précipita avec des cris sur le lit de son frère.
— Ce n'est rien, ma bonne sœur, moins que rion... calmezvous... dit Luizzi.
— Vous m'aviez promis d'être courageuse, dit ("lustuve, ne vous effrayez pas ainsi. Songez que le médecin a déclaré qu'une émotion un peu vive serait dangereuse poui' le baron, et que vous pouvez le rendre plus malade qu'il ne l'est véritablement.
— Je me tais, je me lais, répondit Caroline en essuyant ses larmes; mais il ne peut rester ici, il faut qu'il rentre ù l'hôtel...
— Vous ave/ raison, dit Luizzi. Gustave, soyez assez bon pour tout préparer.
Gustave quitta la chambre, mais Henri i-esta; el sa présence, silencieuse jusque-là, rappela à Luizzi le mot de Banict. Le baron, alarmé malgré lui de cette exclamation du notaire, dit cei)endant au lieutenant d'un ton qu'il s'etî'oiva de rendre amical :
— Dois-je vous appeler mon frère, Monsieur? La cérémonie est-elle terminée?
— Oui, mon frère, mon frère! répondit Henri d'un accent vivemo*it ému et en tendant la main au baron.
Luizzi remarqua que Barnet examinait Henri et (juil ht un petit mouvement d'approbation à la réponse du lieutenant. Bientôt tout fut en mouvement pour le départ de Luizzi ; et, tandis que chacun s'empressait, le baron fit un signe à Barnet et lui dit tout bas :
— Que signifie ce mot : Je suis arrivé trop tard ?
— Rien, rien, cela avait rapport à d'autres projds... Je vous aurais peut-être proposé un autre parti...
— Croyer-vous qu'Henri ne soit pas un homme d'honneur?
— Je ne dis pas cela; mais il n'est pas riche, et peut-être...
— Est-ce que vous auriez pensé à M. le marquis de Bridely.
— Mais il a soixante bonnes mille livres de rentes, reprit Barnet d'un air joyeux, comme s'il eût saisi avec plaisir l'occasion qui lui était otfeile d'expliquer ainsi ses pai-oles.
820 LES M:';?,îi.)!Rj:S DU DIABLE
— Que ne m'avez-vous rciit, dit Luizzi, qui gardait toujours d^;' la défiance dans le fond de son cœur.
— Ail ! dame! c'est que... c'est (jue... fit Barnet en hésitant, c'est que le mai'quis n'avait pas gagné son procès, ajouta-t-il rapidement, comme si cette lionne raison lui était survenue tout d'un coup.
Tout était prêt pour la translation du baron. Il descenuit d'un ptL- f.^st'z l'ernie rescalier; mais, une fois en voiture, le mouvement l'étourdit tellement qu'il fut plusieurs fois sur le point de perdre connaissance.
Erfin il arriva chez lui, et ce ne fut pas sans un certain sentiment d'effroi qu'il se retrouva malade dans ce lit oii il avait été sur le point de périr entre les mains de ses domestiques.
Cependant les soins de sa sœur et de Barnet le rassuraient; uuiis, malgré lui et par un sentiment tout nouveau, il ne comptait pas la présence d'Henri parmi ses motifs de sécurité. Cette idée le tourmenta tellement pendant le cours de la journée, que le soir une fièvre violente s'était déclarée, et, lorsque le médecin revint, il ne parut pas content de l'état des blessures.
— Il faut, dit-il, un repos absolu de corps et d'esprit, monsieur le baron ; sans cela les accidents peuvent être graves.
— Je passerai la nuit près de mon frère, dit Caroline. Gustave fit une grimace assez comique en regardant Henri, qui
reprit :
— -Mon frère pense sans doute que c'est inutile?
— Pourquoi donc? répondit aigrement Juliette; personne ne peut donner au baron de meilleurs soins et de plus assidus. Une religieuse s'entend à panser des blessures.
— Mais n'avez-vous pas été religieuse aussi? reprit Gustave d'un ton moqueur.
— Croyez-vous, repartit Juliette en prenant un air de dignité blessée, qu'il serait conveuaMe que moi je demeurasse dans la chamlni^ d'un homme?
— Ci'la serait du moins généreux, dit Gustave en montrant do l'œil Henri à Caroline.
Juliette se mordit les lèvres avec colère et ne répondit pas.
— Jo rostorai. «lit Carctlin»^ jo resterai, jo le veux ; et, comme il se fait déjà laid, vous allez vous rolircr... je vous eu prie.
— Aliiui^;, llcuri, dit Gustave... allons, rési|,'iU)ns-nous, mou cher...
Henri sortit d'un air dépité, tandis que .luliolte le suivait d'un regard ardent et curieux. A peine lurent-ils hors du la chandire que Juliette s'approcha de Caroline et lui dit :
— Je resterai dans la maison, je me jetteiai tout habillée sur mon lit. et, si tu as besoin de moi, monte, je serai prête.
Puis elle se tourna vers le baron ; et, se penchant sur lui assez près pour que la chaleur de son haleine le fît tressaillir, elle lui dit à voix basse :
— Bonne nuit, monsieur le baron! Bonne nuit, Armand ! Luizzi écoulait encore cette voix vibrante et passionnée qui
venait de lui jeter son nom comme un aveu, que Juliette avait déjà disparu.
Resté seul avec Caroline, il réfléchit à tout ce qu'il avait cru voir et entendre d'équivoque dans cette journée. Mais ce n'étaient que des gestes imperceptibles, des regards furtifs, des mots interrompus qu'il se fatiguait vainement à ressaisir, et qui lui échappaient sans cesse.
De temps en temps, sa raison le reprenait assez pour qu'il se dit que son imagination exaltée par la fièvre, prêtait un sens caché à mille petits accidents qui n'en avaient aucun. Mais presque aussitôt, cette tourmente de son esprit recommençait.
Tous ces petits accidents passaient et repassaient devant lui comme les débris d'un naufrage que les vagues promènent çà et là dans l'ombre, sous les yeux du naufragé qui, debout sur un rocher, tente vainement d'en saisir quelqu'un.
Le vertige physique que le naufragé linit par éprouver gagnait insensiblement la pensée de Ijuizzi. Il le sentait, il voulut s'y arracher, et, ne pouvant détourner son attention des doutes qui flottaient en lui, il résolut de les éclairer et saisit sa sonnette.
Cependant il regarda Caroline assise au pied de son ht dans un large fauteuil : elle s'était insensiblement assoupie. La voix et la présence du Diable n'étaient d'ailleurs perceptibles que pour le
baron. Il agita son talisman; mais il ne rendit aucun son, et à l'instant même son bras fut saisi d'une rigi(Uté invincible, son corps se courba en arrière comme un arc qu'aucune force humaine n'eût pu détendre, ses mâchoires se serrèrent à briser ses dents. 11 comprit qu'il était atteint de cette terrible maladie qu'on appelle le tétanos, résultat assez fréquent des blessures qui ont déchiré des muscles. 11 lui fut impossible de faire un mouvemeni pour ébranler sa sonnette, de pousser une plainte pour appeler, et presque aussitôt il lui sembla qu'on lui assénait un coup terrible sur la tête. 11 ferma les veux et il vit...