‹ Les mémoires du diableChapitre 39 sur 49 · LE BOUDOIR-LUCY A . 9C · texte numérisé non relu

LE BOUDOIR-LUCY A . 9C

LES MEMOIHKS Dl' DIAr.l.E FAT

dans un Ito'i'luir '.'/i/Hw/N, ^'i liiiil |iiuis, i-l <lu Ihm.- li; plu^ cxcoiiliiquc.

Tous los panneaux étaient en laque nuiio; les tentures et les meubles il'un satin Udir lnodc de soie de couleurs très tranchées. Les divans, très bas, étaient d'étoile pareille; le plafond en était couvert, de fa<,'on qu'au premier aspect ce boudoir pouvait lesseiubler à une cliapelle ardeule.

Mais, lorsqu'à la lueur de la pâle bougie rose qui l'éclaiiait, enfermée dans une lampe de cristal de Bohème qui était suspendue au plafond par des chaînettes de bronze, on découvrait tous ces dessins bizarres, tous ces oiseaux fantastiques aux plumages si ardents, toutes ces ligures grotesques faisant luire leur face jaune sur l'émail noir et brillant de la la(iue ; lorsqu'on voyait toutes ces porcelaines transparentes et capricieuses, ces broderies aux larges soies lustrées, ces petits meubles sui'chargés de mille inutilités d'or tortu et d'argent ciselé, des Heurs admirables dans des vases difformes, des parfums pénétrants s'échappaut de cassolettes inouïes, on comprenait qu'on était dans un sanctuaire de la mode dans tout ce ([ue la mode a de plus bizarre et de plus impertinent.

Puis, un instant après, quand on avait subi un moment l'influence de cet endroit prestigieux, on devinait (lue l'éclat sombre de ce réduit et la laideur recherchée de tous les ornements n'étaient peut-être pas aussi déraisonnables qu'ils le paraissaient d'abord.

En effet, la grande et blonde madame de Cerny était à moitié couchée sur le satin noir de ces divans; elle était vêtue d'une robe de mousseline blanche qui la montrait sur le fond sombre de l'étoffe comme une ombre blanche de fée dans la nuit; sa tclo était appuyée sur un coussin dont l'édredon, se gonflant sous son fourreau noir, se relevait autour de son visage éblouissant et l'encadrait admirablement, tandis que les larges et longues boucle.de ses beaux cheveux blonds s'épandaient »n riches tursadcs, dorées sur ce cadre sombre et sévère.

-Madame do Cerny était belle ; mais Luizzi reconnut, en ia voyant, combien le Diable avait raison quand il lui parlait de

cette séduction qui résulte des grâces empruntées dont une femme se pare.

En effet, la beauté de madame de Ceruy disparaissait en ce moment sous l'attrait mai^ique de ce contraste liardi, et la Lilancheur éclatante de sa robo et le blond suave de ses cheveux tirent tous les frais du premier sentiment d'admii'ation qui prit le cœur de Luizzi.

Ce mouvement de surprise lit distraction à la gaieté qui s'était emparée du baron; il put saluer la comtesse sans lui riix- au nez, et prendre gravement le siège qu'elle lui désigna de la main, car elle paraissait trop émue pour pouvoir parler.

— Je me suis rendu à vos ordres, lui dit le baron, et j'attends de vous l'e.^plication du motif qui m'a valu la faveur que je reçois.

— Je ne sais jusqu'à quel point on peut appeler faveui' une explication qui peut devenir très sérieuse, répondit madame de Ccrny.

— Vous avez raison. Madame, et rien ne peut vous regarder qui ne soit ou ne doive être très sérieux.

— Je voudrais vous mieux comprendre, Monsieur.

— Je ne saurais mieux m'expliquer.

— C'est pourtant à vous expliquer très clairement que je veu.^c vous réduire, reprit Léonie avec effort. Qu'entendez-vous en disant que rien ne peut me regarder qui ne soit très sérieux?

— Vous exigez une explication, j'obéis, dit Luizzi, à qui tout ce bon air qui l'entourait rendait l'aisance de sa bonne éducation. Oui. Madame, tout ce (jui a rapport à vous doit être sérieux. Une liaison d'esprit sera sérieuse avec une femme dont la supériorité intellectuelle a étudié et résolu les plus hautes ijuestions sociales et politiques. L'amitié sera sérieuse pour une femme qui porte dans ses préférences tout le dévouement, toute la fermeté qui rendent cette affection si sainte; et entin, si l'on osait aimer d'amour madame de Cerny, cette passion serait sérieuse, car elle reposerait à la fois sur la plus haute estime pour le plus noble caractère et sur l'adoration la jilus vive poui' la plus parfaite beauté.

LES MKMilIRRS DU DIAlîLE 8C9

La fraiicluî^c directe de cet éloge, le ton sincère el respectueux dont il l'ut l'ail, eii!l)airassèreiit d'aljoi'd madame de Cemy, mais ne pai'uient pas l'ii'iiter. Co|»eiulanl, api'ès un moment de silence, elle repondit en souriant:

— Kii vérité, j'admire condiii'n vous nous méprise/.. Messieurs!

— Madame, s'écria l.ui/zi, ([ue iiarUv.-vous de mépris'/ Croyez que mon respect pour vous est aussi vrai...

— Uh ! ne vous excusez pas, vuus ne m'avez pas comprise, dit la comtesse en interrompant le baron. J'admire combien vous nous prisez peu, si le mot mépriser vous fait peur, car vous ne pouvez l'ester un monieut il cùlé d'une l'cuime sans torturer la conversatioii de manière à lui dire ([u'elle est belle et faite pour être aimée.

— C'est qu'il est diliicile, répondit Luizzi en souriant, d'admirer et d'embrasser beaucoup de choses du même regard. Les yeux de l'esprit, comme ceux du corps, s'arrêtent, sans choisir, sur ce qui les frappe le plus; et, pour ceux ([ui n'ont pas l'honneur d'avoir pu apprécier dans l'intimité tout l'éclat de vos hautes facultés, il est assez naturel de se laisser aller à contempler ce que vous ne pouvez leur cacher, l'esprit le plus délicat, lagràce la plus exquise et la beauté la plus pure.

Madame de Cerny se tourna vers le baron sans quitter sa place, le regarda attentivement et lui dit avec un sourire franc :

— Vous êtes habile à revenir à votre thèse, mais je la crois fausse. II me semble que l'admiration d'un homme pour une femme, si tant estiju'elle mérite cette admiration, doit embrasser tout ce qui fait qu'elle la mérite, qu'on n'oublie si aisément les hautes qualités dont vous parlez que dans le cas où on ne les lui reconnaît qu'à un degré bien bas.

— Ah ! combien vous vous trompez, Madame ! reprit Luizzi avec vivacité; daignez m'écouter sans vous méprendre sur l'intention de mes paroles, et peut-être vous reconnaîtrez combien j'ai raison.

— Je vous écoute, reprit madame de Cerny en joignant les mains au-dessus du noir coussin qui la soutenait, et en couchant gracieusement sa tête sur ses deux mains unies.

— 11 est une chose, reprit Luizzi, dont vous devez être bien

ij •,')!ioil ont!

persuadée. Madame, c"esL le respect sincère et vrai que vous inspirez, l'estime proi'onùe et pure qui vous est due. Ce dont vous devez être persuadée aussi, c'est qu'il est facile, sinon d'oublier cçs deux graves senlinicnls, du moins de les laisser dominer par une adoi'ation plus vive, plus ardente, quoique sans espoir.

— Je vous accorde cela, Monsieur, dit madame deCerny en souruuit; je ne suis pas d'assez mauvaise foi pour le nier.

— Eh bien? .Madame, reprit Luizzi, de même que l'amour le plus pur jieut dominer un moment le respect que l'on vous doit, ainsi un désir insensé peut dominei' un moment cet amour si pur. L'homme qui vous regarde du côté de votre beauté, de voire gi'àce, de votre esprit, vous aime malgré lui ; celui qui vous verrait ici, celui qui verrait ce beau visage si coquettement pose sur ces belles mains, ce corps si beau aussi, se dessinant dans toute la grâce et toute la plénitude de sa perfection, ces cheveux égarés, loin de la correction d'une cuilTure apprêtée, et se déroulant sur ces épaules divines; celui ijui sentirait ce parfum enivrant qui est l'air de cet asile, celui ([ui verrait cette lumière si voilée qu'elle semble un mystère, celui-là, Madame, pourrait oublier un moment, un seul moment peut-être, le respect qu'on doit à votre vertu et le respect plus tendre d'un saint amour, pour sentir qu'il n'est aucune femme au monde qui répande autour d'elle un si puissant enivrement, pour rêver que ce serait le plus ineffable des bonheurs que celui qui lui livrerait tant de beautés.

Pendant que Luizzi parlait ainsi d'une voix timide et émue, madame de Cerny avait bais.sé les yeux; elle avait lentement relevé la tctc, et s'était assise sur le divan où jusque là elle était restée couchée.

Une vive rougeur éclatait sur son visage, et ses aspirations oppressées aitestaient (juc les paroles de Luizzi lui avaient donne mie émotion que le baron dut prendre pour l'embarras et la honte que lui causait une pareille déclaration. Aussi s'écria-t-il rapidement :

— Je ne vous ai point ofl'ensée, Madame, j'ai réiioiuiu à une question générale par une vérité que j'ai peul-èlre eu le tort de particulariser, mais (pii ne doit pas vous blesser. J'ai parlé de

LES Ml'.MOIHKS nu DIABLE 871

l'i'cliii:- involoiiUiirc d'une llanime (|iie toulo fommc Iil'Hc comme vous pinit faire oclalor, mais que vous seule pouvez renfli'o pure sans rétoiiitlre.

Miulame de Corny ne répondit point encore, mais elle avait l'air moins eml>arrnssée et moins prooccu)»ée. Luizzi ne voulut [iàslui laisser do fàelieuses impressions, il reprit :

— Faudra-l-il (|ue je vous accuse pour me délViidio? Taudra-l-il (|ue je vous fâche pour vous calmer? Faudra-t-il que je vous dise que c'est votre faute d'être à la fois si sainte et si cluirmanle?

— .\0M. non, reprit madame de Ccrny en souriant, il eA fort inutile de recommencer; mais vous venez de m'apprendre une chose que je suis ravie de savoir, c'est qu'on peut dire poliment à une femme les choses les plus impertinentes.

— Oh! Madame...

— Je ne vous en veux pas; au conti'aire. C'est une science que je suis cliarmée de rencontrer en vous; car enfin, Monsieur, nous n'avons pas encore abordé le sujet pour lequel vous êtes ici, nous sommes hien loin de l'explication que je vous ai demandée.

— Et quelle est celte explication? dit Lui;izi en jouant l'étounement.

— « Je puis vous rassurer, m'avez-vous dit, sur les résultats des soins de M. de Ccrny pour madame de Carin. » Veuillez ni'appi'cndre comment vous pouvez me donner celte sécurité que vousmême m'avez offerte?

— Pardonnez-moi de faire l'éloge de madame de Carin à côté de vous, Madame, reprit le baron, à qui i! ne vint pas dans l'idée de répondre franchement ou imperlinomment à cette femme ; mais j'engait;('rais mon honneur en garantie de l'innocence de l'infoi'tunce Louise.

— Vous avez donc des preuves de cette innocence?

— J'en ai la conviction.

— llien de plus?

— ilien de plus.

-- Ce n'est pas là ce ([ue vos pai'olcs semblaient vouloir .dire, onsieur.

— Jo VOUS prie, dit vivement le baron, de ne pas leur prêter un sens qu'elles n'ont pas.

— Et quel sens aurais-je pu leur prêter, Monsieur, repartit la comtesse, si ce n'est que vous savez d'une façon certaine et particulière que cette liaison, dont tout le monde a parlé, n'a pas eu les conséquences coupables qu'on lui prête ?

— Gi'oyez-vous beaucoup à ces conséquences coupables? dit le . baron en souriant.

La rougeur pourprée qui monta au visage de madame de Ccrny, le regard interrogateur qu'elle attacha sur le baron, lui prouvèrcn qu'il avait été trop loin. Léonie reprit :

— Et pourquoi voulez-vous que je ne croie pas à ces conséquences. Monsieur?

Luizzi chercha à reculer et balbutia d'un ton embarrassé :

— Les sentiments de M. de Cerny, ses principes...

— Vous savez qu'en fait de principes de fidélité, M. de Cerny ne passe pas pour un modèle?

— Sa position...

-■ Sa position admettait très bien une liaison avec la fdle du marquis de Vaucloix.

— Son amour pour vous...

— Nous n'avons jamais passé pour des époux bien passionnés.

— La vertu de madame de Carin. dont j'atteste la pureté...

— Tout cela n'est pas me répondre, Monsieur. Pourquoi pensez-vous que je n'ai pas dû croire à l'infidélité complète de M. de Cerny ?

Ce mot d'infidélité complète fit rire tout de bon le baron. Alors, se voyant jiressé par des questions persévérantes et trouvant un mot qui pouvait servir de texte à une réponse équivoque, il dit en laissant échapper ses paroles le plus lentement possible:

— Une intidélité complète, dites-vous, c'est un crime d'amour, dont vous... vous ne pouvez croire M. de Cerny... capable.

Léonie semblait être au supplice, mais très décidée aussi à arracher au baron une réponse catégorique, car elle reprit avec impatience :

— Eh ! pourquoi n'en puis-je croire M. de Ccrny capable?

Vous êtes Juliettr Gelis.

Voyons, Monsieur, vous qui avez l'art de tout dire, ne pouvoz-vous trouver une périphrase convenable pour ni'expliquer ce que vous avez à m'apprendre.

— Al-je donc quelque cliose à vous apprendre? et pourquoi me forcer à m'expliiiuer, repartit Luizzi d'un air suppliant, puisque vous m'avez si bien compris?

UO* LivB.

— Moi? lit niailanio de CiTiiy d'un air d'étonnement merveilleux; je ne conipivnds l'ien, si ce n'est que vous avez des raisons que j'ignore de me caeiier les motifs de votre conviction.

Le baron trouva la persistance de madame de Cerny si extraor- • dinaire qu'il voulut nieltre iiii à cette longue équivoque. Cepen-V dant. comme il aurait eu honte de Idesser en qiuii que ce fût une l'emnii; i[ui \éritalilemeiit ne méi'ilait ([ue lieaucoup de pitié pour son malheur et heaucouii d'estime }m)ui' sa l'ésignation, Luizzi l'eprit doucement :

— Si j'avais eu le tort de vous alarmer ^ur la tidelité de M. de (lernv, peut-être, comme tant d'autres, me p;irdonneriez-vous? Je vous dirais d'ouldier un |iropos iaiconsidéir et échappe à reiiti-aineuieut d'une conversation. Sprez^yous moins indulgente, lorsque j'ai essayiV de v.otis faire ci'oii-e (pie votre mai-i n'avait pu vous être inlidèle"?

Luizzi avait dit cela du ton le plus supidianl, le [dus suinni>, le ]dus convena])le; mais il marchait sur un leri'aiu t(dlemcnt glissant i[u'à soiî- insu la iJernière partie tle su phrase eut encore l'air d luie mi'chante plaisanterie. .Madame de Cerny lui répondit d'un ton haut et ferme :

— Ceci, .Monsieur, n'est pas d'un homme dliocnour. Je vous demande décidément et fianchement d'où vous vient cette conviction de l'innocence de .M. de Cei'ny":' Répondez-moi comme je vous interroge, sans ménagement. Je puis et je saurai entendre votre réponse, ([uclle qu'elle soit, sans que vous ayez l>esoiu de l'Iiabiller de mots convenables. Je vous écoute, .Monsieur.

— Eh bien ! Madame, repartit Luizzi, à ipii le ton de la (|uestion dicta celui de sa réponse, je sais tout ce (|ue vous savez...

Puis il s'arréla. ne jiouvant se décider à faire un aveu plus formel à une feinnie dont la di>liiiclion le g("'nail encore plus(|uela vertu.

— Eh! que savez-vous. Monsieur, i|ue je sache et que vous n'osiez dire "i" nqiariil madame de Cerny avec hauteur; n'ai-je-diuic pas dû l'entendre, (pie vous ne puL-^siez le l'épétcrï

— Eh bien ! puistiu'il faut vous le dire, je .sais tout ce ipie M. de Lcrny lui-même vuis a appi'is, avec un embarras qui devait être

encore plus t^ruinl iiiio le niion, ol ci'la la p^omi^l■o miif do vos noces.

I.eitiiie cacha sa loto clans ses mains en lunissant im cii. Au mémo instant la pinte du délicieux boudoir s'iiu\ rit, etM.dcCercy parut.

Le man.

Il tenait doux pistolets à la main. 11 était pâle, tn-mblant; ses yeux fixes et immobiles étaient attachés sur le baron, aiuiuel il dit d'une voix oii Irissonnait la colère :

— Qui vous l'a dit. Monsieur?

Il est assez difiicile de peindre la stupéfaction de Luizzi et Talarmo réelle qu'il (-prouva en voyant paraître M. de Cerny ainsi armé. Assurément, s'il se fût trouvé chez un hoinine de basse nature dont il eût découvert quelque crime abominable, il n'aurait pas craint de le voir se porter à de plus odieux excès pour éviter l'échafaud, que ce grand seigneur de haute naissance pour échapper au ridicule.

Ne sachant que répondre à l'interpellation de M. de Cerny, Luizzi, il qui la vanité ne permettait pas de montrer la moindre faiblesse en face d'un homme de son rang, se tourna froidement vers la comtesse en lui disant :

— Ainsi, Madame, c'était un guet-apens?...

Mais l'épouvante et l'étonnement qui se peignaient sur le visage de madame de Cerny lui prouvèrent mieux (jue toutes ses réponses qu'elle était aussi étonnée que lui de l'apparition du comte.

— Vous, viius ici ! s'écria-t-elle en s' adressant à son mari.

— Oui, moi, dit le comte, rnoi qui ai appris chez madame de Marignoii avec quelle chaleur .Monsieur avait pris In liélVnse de madame de Cari n ; moi à qui l'on a répété l'empressemen.t qu'il avait montré à vous lassurer, moi qui ai su votre curiosité et qui l'ai l'OrlaL'ée.

— Eli bien I .Monsieur? dit le baron.

-- Eli bien ! .Monsieur, repartit -M. de Cerny, cette curiosité n'est pas sali>l'aile.

— El je ne puis la satisfaire.

— Ce sera donc Madame qui le fera pour vous, .Monsieur.

— .Moi ? reprit la comtesse.

— Vous, .Madame, l'epartit le comte en poussant les verrous des dei:\ 1 elles qui conduisaient au boudoir.

— Vous avez vu umn anxiété, vous avez entendu mes questions, Muusieur, dit la comtesse.

— .l'ai entendu la iviuinse de .M. de Luizzi. Il sait, a-t-il dit, ce que je vous ai ajiiiris moi-même la première nuit de nos... de vos... enlin, dans cette première nuit de noces, l'n secret tel que le mien jieut à toute force se deviner; mais une circonstance c jmme celle dont .M. le baron de Luizzi a parlé a dii être confiée. Nous étions seuls, .Madame, et ce n'est pas moi qui ai lait des récits plaisants de cet entretien.

— Mais, Monsieur, dit la comtesse, la manière dont j'ai interrogé monsieur de Luizzi a dû vous aiqirendre...

— Que ce n'est pas à lui que vous avez l'ail des confidences, je n'en doute pas, mais vous les avez faites à ce (juelqu'un assurément; et si vous me dites, vous, à qui vous les avez faites, et .Monsieur, de qui il les a reçues, il est possible que j'apprenne par quelle libère elles mit passé.

— Sur mon àme ! Monsieur, je vous jure, s'écria la comtesse, que jamais aucun mot de moi n'a pu laii'c soupçonner...

— Ne meniez pas contre l'évidence, Madame! répondit M. do Cerny d<Mit la fui'cur mal contenue éclata tout à coup. Puisque Monsieur sait tout ce qui s'est passé mire vous et moi, c'est que, vous uu mei, nous l'avons dit.

— Mais enlin, reprit Liiizzi, que profondez-voiis? que voulezvous?

— Vous uc m'avez donc pas compris encore? repartit lo comte. Impuissant ! avcz-vous liil. Impuissant à iloiuiei* la vie, je ne le serai pas du moins à donner la mort.

— Un assassinat! s'écria madame de Cerny en se levant avec épouvante.

— Non, .Madame, répartit amèrement M. deCciny; une vengeance, une vengeance que la loi a prévue, et que la loi autorise puisqu'elle l'excuse! Je trouve chez ma reniuic l'amant do ma femme, et je le tue.

— .Monsieur! s'écria la comtesse de Cei'ny, ce sont deux crime.-; abominables: vous tuez un homme et vous déshonorez votre femme... et il faudra me tuer aussi, car je vengei'ai à mon tour le meurtre que vous aurez commis.

— Tous les deux alors, dit le comte amèrement.

— Mais c'est impossible! s'écria la comtesse éperdue, tandis (jue Luizzi restait anéanti et muet. C'est impossible! on entendra nos cris... on viendra... Vous ne nous tuerez pas si bien l'un el l'autre que l'un de nous ne puisse appeler.

- Avant d'approcher d'ici, dit le comte, j'ai éloigné tout le monde.

Puis il ajouta:

— J'ai prévu votre résistance, et lien ne peut vous sauver.

En parlant ainsi, il lit un pas en arrière et s'appuya à la porte comme pour prévenir toute fuite et donner l'espace nécessaire à la direction de ses coups. Il ai'ma ses pistolels.

— Monsieur! s'écria la comtesse, c'est un crime horrilile, un crime pour lequel il n'y a ni excuse ni pardon.

— C'et-tun crime que votre trahison a seule appelé.

— Quelle trahison? Je suis innocente, je vous le jure, innocente de toute trahison. Le nom que vous m'avez donné, je l'ai resjeclé.

— Oui, dit le comte en ricanant, dans tout ce qui m'était devenu indi fièrent.

— .\h ! repartit la comtesse avec dégoût, ne mo rappelez pas ce

que vous avez osé iDcdire; c'est là votre premier crime, cl, du jour oùvous avez ose parler ainsi à votre femme, je devais m"at- Icudre à vous voir couronner tant de làehctê par un assassinat.

Le comte haussa les épaules en laissant échapper un rire méprisant, puis il repartit d'un ton indéfinissable de raitlerie :

— Allons donc! Madame, ne laites pas de la veitu hors de piopos. Je vous ai dit, et je veux bien le i'ép('ter devant Monsieur, car il doit le savoir aussi, je vous ai dit ijuc je voulais être généreux envers vous, que je ne voulais pas avoii' enchaîné votre existence à celle d'un cadavre, que je saurais su))porter sans vengeance ce que le monde appelle un atl'ront et ce que je nommais; moi, une consolation; je vous ai dit qu'à partie scandale que je ne souH'rirais jamais, j'étais disposé à tout périmètre, me résignant d'avance à un sort ([ue tant d'autres n'acceptent qu'après coup. Je vous ai dit cela, ça été peut-èire une l'olie d'amour, la seule folie qui me fût permise, mais non pas une lâcheté!

— Ça été une lâcheté, Monsieur, s'écria la comtesse exaspérée, une lâcheté ! car vous avez prévu ([ue mon adultère pouvait un jour détruire les soupçons que peut taire naître ma stérilité, et qu'un héritier de votre nom, sinon de votre sang, serait la meilleure réponse à toutes les suppositions.

— C'est vrai, Madame, dit le comte avec l'horrible impudence d'une homme qui, poussé au crime, en aborde franchement le cynisme.

Le baron se leva alors et réi»ondil froidement:

— Finissons-en, Monsieur; car, si j'ai pu espérer tout à l'heui'e qu'à l'instant de le commettre, un double meurtre répugnerait à un homme que je ne croyais (j n'égaré par une colère insensée, je dois reconnai'tre (pie celui qui a l'ail une telle proposition à une femme est capable de. tous les forfaits lâches et bas.

A celle apostroidie du baron, le comte repondit encore parce rire cruel qui deeelail le liansjinrl furieux de son âme. 11 garda un moment le silence, puis reprit tout à couj):

— Et bien ! .Monsieur, celte ]n'oposilion je l'ai faite et je la renouvelle.

— Que voulez-vous dire'/ reprit la comtesse.

LES Mi-MomRs m; niAni.E 879

— Allons, luoiisiour de l.iii/.zi. s'cci'ia le comto aiiH-rcniciil, mon hoau monsiciii' île l.nizzi, qui |it^i'li'z un si doux laiigat^o aux louiiDi'S ol nui les itiillez si spiriUiclIciiioiit sui' los malheurs (le leui' l'iari, en voici une que je vous (loiineà consoler... Elle est belle, elle esl jeune, elle à tous les attraits, uième celui qu'un ne rencontre jiuère chez une l'emnie mariée... Eh bien! celle l'emuie, je vous la livre, devenez son amant sur l'heure, et même devant moi, et je vous pardnnne à tous les deux, ù vous, jiarce que je vous crois très capable de perpétuer le nom qui va s'éteindre en moi; il .Madame, iiarce qu'elle aura à i»arder le secret d'une faute (|ui déshonore.

Madame de Cerny tomba assise en se cachnni la lé'e dans les mains. Luizzi repartit :

— En vérité. Monsieur, je ne croyais pas qu'il lût possible d'ajouter quelque chose à votre inlamic... et cette ignoble plaisanterie...

— Tne jdaisantei'ie monsi(>ui- le baron":' dit le comle en ricanant toujours; point du tout, je vous le jure. C'est sérieusement que je vous parle. Eh quoi! ce Iwudoir si coquet, celte femme si belle, ces parfums d'amour, tout cela ne vous transporte jias, no vous exalte pas"?... Comment donc! je crois que la iieur vous a réduit à un plus misérable état que le mien. Montrez donc un peu de courage, un peu de présence d'esprit. Sur l'honneur, je vous Jure que, si vous êtes capable de faire ce que je vous demande, vous sortirez d'ici a])rès avoir possédé la plus l)ellc, la plus noble, la plus séduisante femme du monde; toutce que vous avez d'esprit cl de séduction ne vous donnera jamais une si charmante niaitresse... Mais, voyons donc. Monsieur : c'est dans les grandes circonstances que se montrent les grands cœurs !

— Ah ! repartit Luizzi avec dégoût, vous êtes un infâme !

— Eh bien ! s'écria la comtesse en se relevant «l'un air égaré, j'accepte, moi. C'est par ma cuiiosité que j'ai conduit M. de Luizzi dans le piège où il doit périr ; s'il faut mon honneur pour le sauver, fiu'il le prenne ! Je me <lonnerai à lui... je le sauverai !

Le comte devint livide à cette réponse ; mais il renferma la nouvelle rage qui s'allumait en lui, tandis que Luizzi s'éciiait :

— Oh ! Madame, Madame, votre douleur vous égare...

— Ce n'est pas galant, monsieur le baron, dit le comte en riant. Voyez ! .Madame se prête de bon cœur à la plaisanterie : est-ce que cela vous est plus ditlicile qu'à elle, mon cher Monsieur? Que vous manque-t-il donc pour obtenir le plus ineffable des bonheurs?

Rien ne peut e.xprimcr la rage de Luizzi, tremblant au bout d'un pistolet et pour un sujet pareil. D'ailleurs, ce qui lui arrivait était tellement en dehors de toutes les positions où un homme peut se rencontrer, qu'il en était plus encore abasourdi qu'épouvanté. Ce lut alors que, ne sachant que dire, il s'écria :

— Allons, Monsieur, tirez là, au cœur. Finissons-en, tuez-moi vite : vous avez quelque intérêt à ne pas me manquer.

En disant ces paroles, le baron écarta violemment son habit pour mieux présenter sa poitrine à la balle de M. de Cerny, et le soulier du Diable, qu'il avait mis dans sa poche, s'échappa .et roula sur le tapis.

Par un mouvement machinal, le comte jeta les yeux sur cet objet; et, soit que le soulier l'étonnât véritablement, soit qu'il ne fût pas fâché de trouver un prétexte pour reculer encore l'exécution d'un crime qui l'épouvantait malgré lui, il reprit de son ton railleur :

— Pour Dieu ! voilà un singulier portefeuille !...

A son tour Luizzi pensa (juc cet accident était un secours inespéré du Diable ; et, reprenant quelque assui'ance, il répondit d'un ton non moins railleur :

— Un portefeuille qui renferme de terribles secrets, et qui peutêtre dira un jour celui de l'attentat qui va se commettre ici.

— Renfermerait-il le secret que vous avez dit à Madame? repartit le comte du môme ton.

— Oui vraiment, dit Luizzi ; car c'est le soulier de celui qui me l'a raconté et qui l'a laissé tout à l'iieure dans ma voiture.

Le comte, par un mouvement emporté, ramassa le soulier et l'examina avec une sombre attention.

— Il est d'une rare C0(|uetterie, dit-il, et peu d'hommes pourraient le chausser.

LES MliMOIHES DU D1AL5LE

Ils arrivèrent à l'hôtel du Cadran-bleu.

— Je le crois! dit Luizzi, qui se trouvait en veine de présence d'esprit.

Le comte jeta un regard rapide sur les pieds du baron, comme pour les comparer au soulier qu'il tenait. Il sembla reconnaître qu'il ne pouvait appartenir à Luizzi. et murmura d'une voix basse

III' Livn. m

et lente comme un homme à qui vient une idée i]ui s'éclaircit peu à peu :

— 11 yîi peu d'homiïWfts, e.ii effet, qui .pivissc'Ht chausser un tel soulier ; mais il y en n un qw. Ym vante :poHr l'olcgaroce de scm pied mignon et pour le s^iin qn'il a de le produire; et celui-là... coIivi4ù peut-être 'CSt île seul à qui une fem'Rte oserait confier tin tel j-ecret, sîuis'CPori'e manquer à ses devoirs ; ceilni-là serait peutêtre aifssi phis:iiïiîfâ!îwe''<îïti'un autre, s'il l'avait IfPaibi ; oëhii-là...

Le comité, en iprertent ainsi, retournait le soulier en tons seïis, lorsque tout à •c.m\']\ il s"a|iiu'ocha vivement de la bougie, car il avait découvert iWH nom écrit, comme c'est l'habitude, au fond du sbulier, c'I il s'écria tout à coup :

— C'est lui !... c'est l'abbé Molinct!... c'est votre conicsseur Madame !

— L'ablic "Slo'line't ! s'écria madame de Gerny. Jamais, je vous le jlire!...

— '©h ! ■ne mentez pas ! dit le comte d'un ton devenu tout à fait sfevère ; ne détruisez point par desserments inutiles la seule chance qlie j'aie de vous pardonner. Un prêtre! un prêtre! trahir le secret de la confession ! Mais celui-là est capable de tout. Le désordre qu'il a jeté dans lu maison de W. d'Arnetai prouve assez jusqu'où il peut porter ses rndignes investigations. Mais, en vérilé. Madame, je croyais qu'il n'y avait que la sottise d'une femme comme madïime d'Artenai qui pût se laisser dominer par les conseils impudiques d'un prêtre effronté.

La comtesse regardait Luizzi avec un étonncmcnt que le baron cbm^prenait, mais qu'il ne ]K»uvail ni ne voulait expliquer.

!En effet, il croyait entrevoir la possibilité que la rage du comte se tournât contre un autre que lui-même, et, dans le péril pressant où il se trouvait, il ne se sentait pas la générosité de se sacrifier il la sûreté d'un innocent, que le Diable, après tout, saurait bien défendre, puisque c'était lui qui l'avait compromis.

Le comte gardait aussi un toirihle silence ; enfin, il regarda tour à tour Luizzi et la comtesse.

— Ainsi, dit-il, vous êtes trois qui savez cet horrible secret? c'est toujours le même compte fie victimes ; car vous. Madame, je

LES MK.MOIBES DU DIABLE S83

VOUS punlomio. Vo.uà ("•los ilévote; jo n'ai |iiis pu l'iiipr-chor celte passion, jo ne puis donc vous en vouloir. Oiiaiil à \ous, baron tic Lnizzi, il laut mourir.

Co mol, (Ml ili'lruisaiil l'espérance du baron, lui rendit son cour%o d'Iiomnio d'honn<?ur, el il lépondit froidement :

— Kii ce cas. éparjiiiez-vous un crime inutile. Je ne connais pt«,i,i.l rabli».' .Holiiiel. (j'L ce n'est pas lui ipii m'a dit votre secrel.

— Dél'aile ini.>eralile et tardive 1 ilit le comte. Voti'e réponse a elo trop irancho ; il était dans votre voiture tout à l'iieure ; il allait sans doulo chez madame d'Arnetai, dont l'hôtel est à deux pas. D'ailleurs, je saurai bientôt si c'est lui.

— Allez donc l'interroger, monsieur le comte! dit le baron.

— -Noi), iMansieur, j,e ne rinten-ogei'ai pas; jp serai plus adroit, car j'aurais lait un excellent juge d'iiistrueliou, je vous jur(^ et je vais vous le j^rouvei'. On n'oublie pas un soujiei? dans ujîe voilure, ù moins d'une circonslajice qui s'explique merveilleusement par les liabiluJcs provinciales de M. JloUaet. Gomme nolj-e abbé n'a pas une fortune princière, il en est réduit à iQij'e à pied ses plus belles visites; il en réjjulte (im la Goquel,tei'ie de i»«HêiWUJ' l'abbé brave la boue de la rue dans une chaussuro ar/ Iwc, qu'il l'einplacc rapidcmejat par ces charnvants souliers, au niomont d'entrer dans une maison. Je vais cIm-'k d'ArneUii, où l'abbé doit èlj^e encore ; s'il n'y est pas, je,co,iws^clw-V. Ijui et j<.' U'i préée.nte ce soulier d<? voire part. Son Irmiblû nm dira oc q^e je dois «oirc ; je. saïua'i bien le faire parler ensuite, et, si ce qw vou* m'ViW V/Qm est vrai, son arrêt sera prononcé aussi irrévocablement que le vôtre,, mon&iftur le baron.

-^ Vous ave? ouJ)Ué le mina ! dit la comiesse. Boa^az l>ie,u u ce qufi j,e vous di>,. mpniiear le couite ; .si vous ctHUiiuitteg oo cri.pie, je vous accutwai toyt liaut, et partout j^ vous 1» jure devaint Dieu !

— JEU bien donc! jl en spra pow vous qomune poux qu.v., re'P'iitit -M. de Cerny.

— Soit! Monsieur, dit la (}owl,esse, fr,T,p{>e«; \nm jo ac veyx pas vaus laiijsor uw crceiuf daijj» luiiwiUi \avty pwu'iùi'A 'vt>w,^ vvdaimijr. Apcès ces owurtces, U fji.ud^'a r^çttjjiuiR'nctir. ie w mia

gSi LES MÉMOIRES DU DIABLE

qui a dit la vérité à M. deLuizzi; mais ce n'est pas M. Molinet, car ce n'est pas à lui que je l'ai confiée.

— Ce n'est pas à lui ! s'écria le comte furieux. A qui donc, malheureuse? ;«.inoik.,),.-K;.i>H..:'/

— A un homme que j'aime, à un homme qui devinera pourquoi vous m'avez tuée et qui me vengera, monsieur le comte.

— A un amant, peut-être? dit M. de Cerny en reprenant son froid ricanement.

— Oui, Monsieur.

— C'est une mauvaise ruse. Madame, à laquelle je ne crois pas, reprit-il en se remettant tout à fait. Non, Madame, la chose s'explique trop clairement. De vous à M. l'abbé, de l'abbé à Monsieur : voilà les intermédiaires, voilà les voix qu'il faut réduire au silence.

La longueur de cette discussion avait produit sur les trois acteurs de celte singulière scène une lassitude de leurs propres sentiments, qui faisait qu'ils étaient tous les trois bien loin de leur première exaltation.

Luizzi n'en était plus à ces beaux mouvements de bravade où il invitait le comte à le tuer.

Madame de Cerny, abattue par la nature des sensations qu'elle avait éprouvées, était tombée sur ce divan où elle paraissait si belle une heure auparavant, et le comte, retiré à l'entrée du boudoir, ne se sentait plus ce transport furieux qui aurait pu, dans un des divers endroits de cet entretien, lui faire exécuter son horrible projet.

3Iais à mesure que le courage lui manquait, la réflexion revenait pour l'irriter. 11 ne s'agissait plus pour lui, en effet, d'éviter un ridicule dont la crainte l'avait poussé à des menaces si épouvantables; c'étaient ces menaces même dont il lui fallait anéantir le souvenir.

La comtesse et Luizzi ne pouvaient sortir de ce boudoir après ce qu'il avait osé leur dire. Celte pensée tortura longuement la tète du comte, sans toutefois lui rendre la furieuse résolution qu'il avait usée dans celte longue dispute. Il en était réduit à cet horrible besoin de tuer par nécessité et non plus par colère, lorsque,

s'exaspérant tout ù coup contre lui-même, il reprit, comme un homme ([ui cherche à s'étourdir par ses propres cris et à s'animer par des mouvements désordonnés:

— Allons, baron, allons, Madame, vous l'avez voulu, que votre volonté soit faite !

En disant ces mois, il dirigea le bout de l'un de ses pistolets contre le baron, (|iii recula en poussant un cri.

— Ah! vous avez peur? dit M. doCerny, qui, malgré lui, ne pouvant plus se monter jusqu'à l'égarement nécessaire à un pareil crime, saisit rapidement toute chance de l'éviter.

— Peur! dit le baron, en surmontant ce premier mouvement de faiblesse; non, monsieur le comte. Mais il est des dangers auxquels nul homme n'est préparé; ceux d'un assassinat lâchement prémédité sont de ce nombre.

— Eh bien ! dit le comte, vous pouvez vous sauverions les deux. Ce que je vous disais tout à l'heure, vous pouvez l'accomplir, et de manière à me satisfaire. Voici comment : Madame va vous écrire quelques-unes de ces lettres qu'on envoie à un amant, des lettres à des dates différentes, entendez bien ; vous ferez des réponses à ces lettres, telles qu'elles puissent prouver que Madame a été votre maîtresse. Je veux une véritable correspondance amoureuse d'amants heureux; et enfin vous m'en écrirez chacun une à moimême, où vous direz que vous me remettez cette correspondance, en reconnaissant que je vous ai fait grâce de la vie à tous les deux, à l'un comme à un lâche, à l'autre comme à une femme déshonorée. Une fois que j'aurai ces preuves en main, vous pourrez vivre, et je vous rendrai la liberté de sortir d'ici, si cela vous convient.

— Jamais! s'écria le baron.

— Je neveux pas de discu.ssion, dit violemment le comte; je vous laisse une heure pour réfléchir et pour consentira ce que je vous demande. Si dans ce délai tout n'est pas accompli, c'est que vous aurez piéféré la mort. Quant à l'abbé Molinet, ajoula-t-il en jetant le soulier à leire, je sais un moyen certain de le faire taire.

Le comte sortit, laissant la comtesse et Luizzi en présence.

SS6 LES MÉiiaiRES DU D,K\RLE

Le roman d'une heure.

A peine liii't'nt-ils seuls que la comtesse se leva el poussa un verrou qui feimait la porte en detlans, puis elle se tourna vers Luizzi.

Une résolution folle et terrible éclalail sur son visage, elle se posa en face d'Armand et lui dit :

— Eh bien, monsieur le baron, que comptez-vous faire?

— Rien pour moi, Madame, dit le l)aron, tout puni- vous.

— Ce n'est pas répondre, Monsieur; nous ne pouvons nous sauver l'un et l'autre sans nous perdre d'honneui' l'un et l'autre. N-ous ne pouvons sortir d'ici, vous qu'avec la réputation d'un lâche, moi qu'avec le renom d'une femme perdue. Voulez-vous sacrifier votre honneur?

-- Oseriez-vous me sacrifier le vôtre?

— 11 ne s'agit pas de moi. Monsieur, la position n'est pas égale : moi je ne puis plus vivre ou mourir(|uedéshonorée ; mon mari ne peut exécuter impunément le crime qu'il médite, cju'cn m'accusant d'un adultère (lu'il aura puni par un assassinat commis sous hi protection de la loi. Vous... vous avez une meilleure chance, votre mort ne vous déshonorera pas... ce ne sera pas pour vous une honte d'avoir été mon amant.

Luizzi ne lépondit jnis d'abord : tant les idées qnt sa posifion faisait naître un lui se heurtaient sans ordre dans sa tète !

— Vous ne me répondez pas, Monsieur? dit la comtesse; voulezvous écrire ces lettres?

— Non, dit Luizzi, je n'achèterai pas ma vie au prix do voire honneur.

— Dites plutiit du vôti'e, reprit la comle«se en regarda)it Luizzi ullentivemenl.

LES M|f,MOIRES DU DIABLE 887

— Comme il voiispliiiru, Madame. réparUtlo itaron : jo n'acliolcrai pas ma vie au pii\ de mon lioiiiieiir.

— Il faut donc mourir, dit madame do Cerny en baissant lu l(''te, mourir innocente... innocente et déslionorée?.,.

Le liaron rej.'arda alors la comtesse qui s'était jetée sur un siè^r, le désespoir peint sur le visat^e... Jamais elle me lui avait jtaru aussi belle. Il s'approcha de Léonie :

— La vie et la mort sont au même prix, dit le baron... c'est à vous à choisir entre elles.

La comtesse le regarda longtemps, comme poiii' pénétrer ce qu'il Y avait de vrai ilans le cœur de Luizzi.

Puis elle se releva et lui répondit lentement, comme si elle eût voulu ipi'il comprît bien chacune de ses paroles :

— Obéii'e/.-vous à ce choi.x, quel qu'il soit, Monsieur? Le baron hésita et répondit enfin avec l'absolution :

— J'obéirai.

— Ecrivons donc. Monsieur, dit la comtesse.

— Écrivons, dit Luizzi en poussant un profond spupir et dans un tel état de trouble que véritablement il ne savait si c'était pour son salut ou pour celui de la comtesse qui prenait cette lâche résoliilioii.

— Allons, lui dit madame de Cerny en ouvrant un petit secretaiic, écrivez. Monsieur; car je ne crois pas que ce soit d'ordinaire une i'euune qui cummencc une correspondance amoureuse.

Luizzi s'assit devant la tablette doublée de velours et prit une plume ; mais, au lieu d'écrire, il se mit à rêver.

— Eh bien, Monsieur, lui dit madame de Cerny, refusez-vous de me sauver?

— Non, dit Luizzi. C'est moi dont les imprudentes paroles vous ont perdue, moi dont l'infernale curiosité, reprit-il vivement, a amené cette catastrophe... je dois vous sauver au prix de mon honneur. C'est une condition de la fatale destinée à laquelle je suis voué : qu'elle s'accomplisse, je suis prêt...

11 prit encore la plume et écrivit très rapidement le mot Madame; mais, après cet effort d'imagination, il ne put aller plus loin. Rien ne lui venait de ces douces phrases avec lesquelles il avait

tant de fois joué, et il se remit à rêver en regardant madame de Cerny.

Elle s'était assise en face de lui et à côté du secrétaire; l'effroi de sa position avait ajouté à la beauté de ses traits une expression exaltée qui arrêta les rcgerds de Luizzi. 11 la contempla quelques moments, il admii^a cette noble et céleste figure si gracieuse et si souriante un moment auparavant, maintenant si pâle et si épouvantée.

Le bai'on pensa alors que ce changement si triste pourrait être bientôt plus affreux, et que, s'il hésitait plus longtemps, celte femme si jeune et si belle serait bientôt un cadavre glacé et sanglant, et à l'instant même' une noble résolution de la sauver le prit au cœur.

Car, il faut le dire, à ce moment il s'oublia complèlement luimême, et, se bâtissant aussitôt dans la pensée le roman d'un homme qui a vu une femme, qui l'a entourée d'hommages et qui se décide enfin à parler, il écrivit sur-le-champ la lettre suivante :

« Madame,

« Il est des dangers auxquels la plus pure vertu ne peut faire échapper une femme, car il est des délires que toute sa modestie ne peut piévenir. Quand elle inspire l'amour, même sans le vouloir, il faut qu'elle se résigne à en entendre l'aveu. Si cet aveu lui paraît une offense et si sa fierté en souffre, elle doit penser qu'entre la fierté qui s'indigne et le cœur qui aime, la pitié doit être pour la plus cruelle souHVance, et elle doit pardonner; vous me pardonnei'ez donc. Madame.

« D'ailleurs ce que j'ose vous écrire n'est pas nouveau pour vous. L'amour, même quand il est muet, porte avec lui une conviction qui persuade une femme: elle sent qu'elle est aimée longtemps avant qu'on le lui dise, c'est un langage du cœur au cœur qu'elle ne ]teut méconnaître. Celle qui écoute, avec sa vanité, iesllalteurs liomuiages du monde, peut se laisser tromper; mais celle qui comme vous a gardé la naïveté de ses émotions, au milieu des

LES MÉ.MOIHES DU UIAULE

Luizzi et Léonie restèrent seuls.

plus sévères préoccupations de l'esprit, ne peut s'abuser sur ce qu'elle inspire.

« L'àme a une oreille qui n'entend que la voix de l'unie, et qui l'entend malgré tout. Ce. n'est pas que je veuille dire qu'elle soit heureuse ou flattée de cette confidence d'un amour si vivement

112' LivR.

Ii2

ressenti ; mais ce (jne j'ose allinnei-, c'est qu'elle n'en peut nier la sincérité, et c'est la seule consolation où j'aspire.

« En vérité, .Madame, vous ne pourriez refuser votre estime à un homme qui s'épicndrait avec ardeur pour la plus belle et la plus noble image de Dieu, qui se mettrait à genoux devant son œuvre la plus sainte et la plus parfaite ; et faudra-t-il que je sois couialib' parce que vous êtes cette céleste image et cette œuvre nccoau'lie, et(!ue je m'agenouille devant vous? Cela ne serait pas juste, et la justice vous appartient comme la beauté; car, comme oile. elle vient du eieL Vous œ'avez donc pardonné.

« Armand df. Luizzi. »

Quand le baron eut fini ci^Ue lettre, il la remit à la comtesse qui, les 3eux tristn-meiit fixés sur lui pendant qu'il écrivait, semblait plaindre cet homme qu'elle avait mis dans cette aH'reusc alternative de la mort ou du tléshonneur.

La comtesse prit la lettre et la lut d'aboi'd rapidement. Puis elle la recommença. Un doux et triste sourire effleura ses lèvres, et elle dit au baron :

— Voilà qui est douloareux. Monsieur, et qui fait évanouir bien des rêves.

— Pourquoi donc. Madame?

— C'est qu'il faut reconnaître. Monsieur, qu'un homme peut parler à une femme de l'amour qu'il n'a pas avec toute la conviction d'un amour vrai, c'est iju'il faut être assurée que ce qui à ce moment est pour vous une horrible nécessité peut devenir un jeu dans une heure de désoeuvrement.

— Ne croyez pas cela. Madame, dit le baron. En écrivant ces (juelques mots, je ne puis dire (juc j'éprouvais cet amour dont je parle, mais je me demandais comment on devrait vous aimer si on osait jamais vous aimer.

— Eiï vérité'' dit madame do Cerny en ie regardant.

— Oui, Madame ; et. s'il n'y a pas dans cette lettre une expression assez complète et assez respeclueuse i'i la fois du sentiment qno vous devez- iiTspiror, pardonnez-le à une préoccupation que vous deve/, comprcnxirc.

— Oui, oui, ropai-til la couilesse, avec un soupir; voii* rtes nolili> et linii piinr moi, .Mcm^ieui; vous sacrifiez votre iioniicur à la faiblesse dune femme qui a pour; croyez iiuc je vouscii remercie du l'ond du CAPiir.

Elle s'aiTèta en essuyant une lanue tremblante au iiord do ses longs cils, d elle reprit avec ctïoil :

— A mon tour, Monsieur; il luut que je réponde à cette lettiv. Et elle la relut encore et écrivit, tandis (|ue Luizzi la conti'm-

plait avec le même sentiment de tristesse mélancolique, se disant aussi que son imprudence avait perdu ettte femme et se reprocbant ces pleurs qu'elle ne pouvait toujours essuyer assez vite pour qu'ils ne tombassent pas réels et amers sur ce papiei' où elle jouait le bonheur et l'amour.

Voici ce qu'elle écrivit:

« Vous m'aimez, Monsieur ; tous me le dites ti'op bien pour<juc je ne le croie pas, et je le ci'ois tiop pour ne pas vous en ïairo l'afveu.Cet aveu de votre ainour est une faute, je le sais, je le sens. Avouer l'amour qu'on inspire, c'est dii'e qu'il n'étonne ni ne blesse, c'est l'accepter mèmie lorsqu'on ne peirt y rq^ondir, c'est s'en croire digi>e quand ou doit y être ingi-ate, c'est demander un culte quand on n'a rien à accorder à la prière, c'est èti'c injuste enfin, et je ne voudrais pas l'être pour vous. Oubliez-moi donc. Monsieur, oubliez-moi pour toujours, et alors je me souviendrai avec orgueil que vous m'oA^ez aimée, je me souviendrai avec reconnaissance que vous n'avez pas voulu être aimé.

« LïomE DE Cernt. »

La comtesse prit la lettre et la remit au baron, en lui (lisant. avec ce doux et triste sourire (]ui i>nHail a son visage une si tonchante mélancolie:

— Je vais bien vile dans cetlu lettre; j'en dis beaucoup plus qu'une femme ne le devrait, même avec un sentiment véritable dans le cœur. Mais nous ne sommes pas en position de faire do longs combats de sentiment. Lisez.

Le baron lut la lettre et la relut comme la comtesse avait tait

de la sienne, et il lui dit alors d'un Ion de mélancolique raillerie :

— De quoi vous plaignez-vous donc, Madame, en disant que les hommes peuvent faire un jeu de l'expression des plus doux sentiments? Croyez-vous que, lorsque le désespoir où vous êtes a pu vous dicter cette lettre, il n'est pas affreux de penser qu'una coquette eût pu l'écrire à un homme qui aimerait sincèrement?

— Je ne crois pas, dit madame de Cerny avec une naïve franchise, qu'une coquette eût pu la faire ainsi ; car j'ai interrogé mon cœui" pour vous répondre, comme vous l'avez fait pour m'écrire. Je me suis demandé ce que j'aurais éprouvé si jamais j'avais été aimée de l'amour que vous m'avez exprimé, et voilà ce que j'ai pensé.

— Oh! c'est donc ainsi que vous auriez répondu si cet amour eût été vrai? dit le baron, dont le regard embrassa ce charmant visage, si beau dans sa tristesse, si résigné dans sa douleur.

— Oui, vraiment, je le crois, répondit madame de Cerny; mais qu'importe? Ilâtons-nous, finissons cet épouvantable roman. A vous. Monsieur... à vous.

Le baron prit la plume, mais cette fois il ne s'arrêta point à rêver avant de commencer sa lettre; il écrivit rapidement et presque avec l'action d'un homme qui écoute son cœur et qui le laisse parler.

Et madame de Cerny suivait attentivement les agitations rapides du visage d'Armand, oii se traduisaient déjà les sentiments divers qu'il traçait sur le papier.

Il y avait une si franche vérité dans cette expression involontaire de ce que Luizzi feignait d'éprouver, qu'un eût ]iu croiiO(|iril l'éprouvait réellement. Aussi la comtesse, qui l'avait suivi attentivement du regard, n'attendit pas qu'il lui remit sa lettre. Elle lui dit dès qu'il eut lini :

— Voyons, voyons. Elle prit la lettre et la lut :

« Madame,

« Qu'est-ce donc que vous demandez à celui qui vous aime, quand voti'e seul aspect, votre seul abord, le ravissent el le Irou-

blent; quand ce que vous êtes pour tous en grâce et en beauté, quand ce que vous montrez au monde de votre âme sullit pour jeter dans la sienne l'amour le plus saint et le plus dévoué? De quel amour voulez-vous donc qu'il vous aime Iors(|iio vous soulevez pour lui un coin du voile iinpt'iiétrablc dei'rioro lequel se cachent les beautés chastes et innocentes de votre àme si pure; lorsque, dépouillant un moment pour lui ces attraits éblouissants que vous portez en tous lieux et qui appartiennent à tous, vous lui laissez entrevoir les charmes inconnus et mystérieux qui dépassent toiip ses rêves?

« Oh! Madame, celui à qui vous daignez vous dévoiler ainsi en est-il digne? Le néophyte ébloui et ravi des lumières qui inondent le parvis du temple craint de ne pouvoir supporter le rayonnement de la clarté céleste qui échappe à travers le seuil entr'ouvert du sanctuaire; et moi, devant vous, je suis incertain et tremblant comme lui, redoutant de ne pouvoir plus vous aimer davantage quand je vous aimais à peine assez pour ce que je connaissais de vous.

« Oui, Madame, quand je vous aimais de tout le pouvoir de mon âme, je m'imaginais que vous ne pouviez me demander plus; et voilà que je découvre que j'ai donné tout mon cœur à ce qui n'était qu'une partie de vous-même. Vous avez été à la l'ois trop bonne et trop cruelle pour moi; vous avez fait comme l'ange de la beauté qui passe voilé devant un misérable mortel. A la majesté de son port, à la grâce de son allure, à la suavité de sa marche, l'insensé lui donne tout ce qu'il a d'admiration; puis l'ange, en passant, relève un pan de sa robe, soulève un coin de son voile, et l'infortuné se demande de quel hommage il saluera cette beauté du ciel qu'il ne soupçonnait pas. Alors il s'incline et demande grâce.

« Voilà donc ce que je dois faire aussi, moi ; car cette lettre que vous m'avez écrite, c'est le seuil entr'ouvert du sanctuaire, c'est la robe qui s'écarte, c'est le voile qui se soulève, c'est votre cœur dont j'ai entrevu la lumière et la beauté. Oh ! pardonnez-moi de ne pas vous aimer plus que je ne vous aimais, mais nul homme ne peut rien au delà de son cœur et de sa vie. On ne peut mourir

qu'une fois pour oelke ■qu'&n arme, on ne peut l'aimer plus que l'ânte ne peut coîitremr'd'uînour.

« Armand 'De 'Lukzi. •»

Quand la comtesse eat achevé icettse tettne, redle pesa la main eur son eoPiUr coniai>e pour en contenir tes Jiattomenits,;puis elle dit, en «'effor^çant de jeter un sou rire «ur, son -émation:

— Cette leittre est hien .iolle. Monsieur;; on ©'on écrit :gaèi'e de pareilles dans le monde, et vous ne donnei'ez pas beaucoup de vraisemblance au misérable roman que nous faisons.

— iC'esrt q'iîe peirt-dh-e, Madame, dit iLurTzi. ce •ji'ob'1: plus â la femme imaErinaire'qwe j'ai répondu avec une '^rassion inraginaire, c'est que ]icut-èt'i-e c'éUtit à votïs vénitalhlement-^fue je jmrlaite; «ar j'ai raison dans cette lettre, je ;sais 'de <vou«ioe -ffue te monde en ig-nore, je sais CP'qH'il y a de'noilile«ise'et deiorceen -votw âme, je sais que nulle femme n'a autant mérité que vous l'adoi'ation et le respect des liomimes, et qai'auoun n'en peut avoir aspez pour vous. L'expression de ce sentiment peut être folle, Madame, mais ibest sincèrememtt'emtpEeint dans mon cœur., je vous le jure, et c'est oe dont il faut epsm ttous so\'6z bien persuadée.

— Je voudrais vous remercier de votre bonne opinion, monsieur de T.uizzi, répondit la comtesse en lui jetant un rerjard contme on tend la main à un ami. Mais le temps ne nous appartient pas; il faut que j'éci-rve, ajoula-t-elle d'une voix trempée de larmes.

Elle reju'it la plume, et écrivit :

« Je vous remei'cie de votre amour, Monsieur; je vous remercie même de cet enthousiasme qui va au delà de voti'e amour, noa que je croie le mériter comme vous le dites, mais parce que 'je suis heureuse de l'avoir inspiré à un homme comme vous, même alors (^u'il se "trompe.

« Je ne suis ])fts l'ange voilé de lu beauté ; cnrvous cnnr.nisH"/ tout de moi, excepté peut-être ce je que n'ose montrer de douloureuses blessures. Le sanctuaire de mon âme n'n pas.ces lumiôro; éblouissantes que vous imafiinez, ot peut-ètiT Bcriciz -vous bien

étonné, en y pénétrant, de voir que c'est un sancluaù'e de deuil et un asile de désespoii".

« Vous comprenez alors pourquoi je vous remercie de votre amour; gardez-le tel qu'il est, bon et indulgent pour moi, noble et dévoué comme vous-même. >>

En écrivant ceci, madame do Ceniy laissait couler d'abondantes larmes qu'elle essuyait de temps en temps pour reprendre ensuite la plume et continuer.

— Voyez, dit-elle à Luizzi d'une voi.x entrecoupée, voyez- ce (pie j'ai répondu. Ah ! je ne me sens plus le courage de contimiorci!!. horrible jeu.

— N'oubliez pas qu'il y va de votre vie.

— A quoi me servira de la garder maintenant? Une vie qui sera sans honneur et qui aura été sans- amour !

La comtesse cacha son visacre et ses larmes dans ses mains pendant que Luizzi lisait sa lettre. Lors<iu'il eut terminé sa lecture, il regarda Léonie ; mais elle était toute à son désespoir, et le baron, s'asseyant alors en face du secrétaire avec un singulier mouvement de résolution, se mit à écrire rapidement.

« Vous ai-je mal comprise, Madame ? Cette vie que le monde dit si sereine et si heureuse serait-elle une longue suite de tortures courageusement souflertes ! Ce calme de votre âme, qu'on a osé accuser de fioideur, ne serait-il que le masque riant qui cache le regret et le désespoir? serait-il vrai que cet amour que je ressens pour vous, que cet amour, plus vrai, plus puissant ([ue je ne vous l'ai dit, serait-il vrai qu'il vous fût une consolation? Oh! si, je jiouvais l'espérer, Madame! Si j'osais le croire, ces douleurs que vous souffrez, ces dangers que vous pouvez courir, je vous les épargn^mis !

« Ah! dites un mot, Léonie, un mot, et je vous sauverai. Coniprenei-moi, je voua en supplie. Quelque malheur q-ui vousmenacc, je puis vous y arracher en l'appelant tout entier sur moi. Oh! s'il vous faut mon honneur, il est à vous, vous le savez... S'il vous faut ma vie, elle est à vous, et je puis ne pas la perdre san* qu'elle vous protège ! Prenez-la donc, Madame; car elle me sera trop payée

si vous devez me dire, avant que je l'engage dans une lutte mortelle : « Armand, j'aimerai votre mémoire! »

Madame de Cerny pleurait encore quand Luizzi eut achevé la lettre.

— Tenez, lui dit le baron avec un vif accent de prière, lisez... lisez bien.

La comteise parcourut d'abord la lettre sans pouvoir la lire, puis elle essuya vivement ses yeux et la relut lentement et avec une attention profonde. Quand elle l'eut achevée, elle leva sur le baron un regard haletant et interi'ogateur, et lui dit d'une voix où la joie murmurait à travers les larmes :

— A qui faut-il que je réponde, Armand?

— A moi, Léonie ! s'écria-t-il en tombant à genoux devant elle.

— A vous, Armand, n'est-ce pas? à vous, ici, et à cette .heure?

— A moi, ici, à moi qui mourrai pour vous sauver.

— Eh bien ! Armand, s'écria Léonie, je vous répondrai à vous : Non, je n'aimerai pas votre mémoire... car je vous aime !

— Oh ! s'écria le baron en prenant toutes les lettres écrites et en les déchirant dans un transport d'héroïque fierté, vienne le comte, maintenant, et il faudra qu'il m'assassine dix fois avant d'arriver jusqu'à vous, Léonie!

— Non, Armand, non; si tu meurs, je mourrai! répondit la comtesse dont le visage laissait éclater une exaltation égarée. Je mourrai désiionorée pour tous, innocente pour toi seul !...

Elle s'airèta, et regardant Luizzi d'un œil lier elllamboyant, elle reprit :

— Coupable pour toi seul, si tu le veux !

— Léonie ! s'écria le baron en la saisissant dans ses bras, dis-tu vrai?

— Oui, oui!... reprit-elle d'une voix mourante, je suis à toi ! à toi... que j'aime !

El eu parhuit ainsi, elle cachait sa télé dans ses mains, tandis que Luizzi l'emportait, folle et désolée, vers le divan où elle était si belle et si paisible une heure auparavant.

LES MÉMOinES DU Dl.vni K

Elle i>eignail sa longue chevelure.

Elle s'y laissa toiiibcr en se cachant toujours les yeux de ses raains, et murmura d'une voix étouffée :

— Oh ! celte lumière!

Luizzi voulut sou filer la bougie qui brûlait dansla lampe de cris» tal, mais il ne put y atleindre;et tandis que Léonie enfonçait

lia i.ivR.

son visage dans les coussins pour se caclior sa faute à elle-même, le bajuii a|>e]x:ut le soulier du Diable; il le prit rapidement et le posa sur la liougie en guise d'étàgnoir.

lise fit uue nuit d'en 1er, et le soulier 4u Diable dansa sur la bcwigie.

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