Chapitre de roman
Pendant que ceci se passait dans le boudoir, le comte était rentré chez lui et avait longueuicnt l'éflcetii à Thori-ible projet auquel l'avait poussé Ir crainte d'un ridicule qui es.1 plus puissante qu'on ne peut l'ima^^ner; car il est des homiii'is qui ont mieux aiiné y échap}v^r par 1« suicide que le braver.
Cependant, «ne fois seul avec h\\-mvine, M. de Cerny considéra at'ee plus de calme l'acliou qu'il s'était ciu le courage de commettre, et \i reconnut qu'il avait espéré troj* <ie lui-même. Il fallait pourtant un dénoûment à cetio set'ne. 11 ne pouvait pas aller ouvrir la porte à ses deux prisoirniers et les laissej' soi'lir librement, à laoiaB qu'ils n'eu««iDt écrit les letti'es qu'il leur avait demandées, et il n'avait plus la résolution nécessaire pour obtenir par un crime un silence ([ui est le seul dont on juiisse être assuré.
Use mit donc (Ml devoir de clieiidiei' un biais avec lui-même, dans le cas où Lnizzi et la comtesse aiiniienl refusé d'écrii'c cette prétendue correspondance auioureuse, et, à foi'ce de chercher, il finit pour s'apercevoir d'une chose assez simple : c'est que, si l'un et l'autre étaient gens à |>relërer la mnii à une làelieti' qui pouvait les déshonorer l'un ci l'aulre, il ilevail y avoir en eux un principe d'honneur auquel il pouvait se conlier sans crainte. La seule v
LBS MÉMOIRES DU DIARLE K9»
chose ([iii rrinbai'rassàt, c'était la iiiaiiicre de proliler de cctfe rirconslance.
Enlln, il ï-'iii^riiia a invonter des nio>i'ii> >i i\liu\aj;iiiil.s, ([u'il en revint au plus simple de tous pour i'cxéculion, comme il on était revenu à la plus simple des idées pour se tirer du mauvais pas où il était enjjîagé.
Ce moyen était de reconnaître Iranciiement la IViun-lé de la conduite du baron et de la comtesse, de les en féliciter comme un homme (jui les en avait crus v^'ritablemcnt capal)les et (|ui n'avait voulu que tenter une éprouve dénature à les rassurer complètement.
Puis il ajouterait que maintenant qu'il les louait puui' des gens d'honneur, il se fiait à eux et ne leur demandait d'autre garantie que leur parole.
Le comte avait préparé un beau petit discours à eet elïot, et il •tendait avec impatience que l'heure lût expirée. Cependant il n'avait pas devancé le délai qu'il avait lixé lui -même, d'abord parce qu'il voulait conserver près de ses prisonniers l'air do l'ésolution implacable qu'il avait pris vis-à-vis d'eux, ensuivi patce qu'il gardait au fond de l'esprit l'espérance qu'ils pourraient écrire les lellres qui devaient les comproraellre, et qu'il préférait encort; cette garantie à toute autre.
Entin, lorsque l'heure lut sonnée, le comte, armié de sespislc)lets, descendit fort embarrassé, (|uoi qu'il en eût, de la ligure qu'il allait faire. 11 avait pris ses armes, pifévoyant encore que toutes ses combinaisons pourraieni; ne pas réussir et qu'une Utile po'urrait s'engager, acceptant toujours le naieurtre comme extrérere ressource contre sa femme et le baron.
Tout dormait depuis longtenips dans l'hôtel, lorsque le comte traversa la longue suite d'appartements au bout desquels se trouvait le boudoir de sa femme.
Arrivé à la porte, il écouta et n'entendit rien ; il STr|iposa (|ue le baron et Léonie, absorbés dans leur désespoir, gardaient un silence épouvanté. Alors il compta plus qu» jamais sur son apparition, le pistolet en main, pour obtenir d'cu.x tout ce qu'il en
voulait, et il tourna le bouton; mais la porte résista, et le comte fut très étonné.
Parmi toutes les idées simples qui avaient traversé la tète de M. deCorny, celle que les prisonniers avaiiuit pu se renf(M'mer pour se détendre ne lui était pas venue; et, dans un premier mouvenienl de colère contre cet obstacle imprévu, il s'écria :
— Ouvrez.
On ne répondit pas, et tout aussitôt le comte lança un violent coup de pied dans la porte poui' Fenfonrcr; mais elle pai'aissait avoir été solidement assurée en dedans.
Le comte s'irritant, en raison de la résistance qu'il éprouvait, se mit à frapper contre la porte comme un furieux, tantôt des pieds, tantôt du pommeau de ses pistolets.
11 y a beaucoup de maisons à Paris où les domestiques, retirés à l'office ou dans l'antichambre, peuvent impunément entendre les portes battre dans les appartements, les voi.x menacer, les meubles rouler d'un bout du salon à l'autre, les glaces tomber en éclats, les vitres se briser, les porcelaines voler par la fenèlre, sans s'en inquiéter autrement que pour dire: « Monsieur et .Madame ont une explication. »
Alors, se renfermant dans la discrétion intelligente de valets bien élevés, ils laissent rugir l'orage en paix et la foudre éclater sur le mobilier; puis ils en ramassent le lendemain les débris, en ayant soin de faire disparaître quelque joli polit objet précieux qui est censé avoir péri dans la bagarre et qui va se cacher au fond do leur malle ou se montrer chez les marchands d'occasion.
Mais, il faut le dire, la maison de M. de Cerny n'était pas faite à CCS excellentes habitudes. Tout s'y passait avec une dignité et un calme constant; de façon que, lorsque les domestiques entendirent frapper à une porte à coups redoublés, ils crurent que c'était un accident qui arrivait au comte ou à la comtesse, un incendie, des voleurs, qui sait? et quelques-uns accoururent, moitié vêtus, au moment où le comte, après des olïsrls inouïs, luisait la porte et pénétrait dans la chambre en renversant tous les meubles qu'on avait entassés derrière. Le comte se trouva dans la plus profonde obscurité et s'écria avec rage :
-- Où êtes- VOUS tous les deux, où ôles-vous?
A ce inumont il vil une oml»re npii.iraîlre à la poilo, el. plus prompt ([uo l'oclair, il so jcla ilc ce cùté eu tirant un coup do pistolet.
Tout au^^il^ll il entendit la chute d'un corps luimain, puis un grand cri; et une voix, <]ui n'était ni celle du baron, ni colle de la comtesse, se mit à crier :
— Au secours, au secours!
C'était la voix du valet de clianibrc de M. de Cerny. Dans la rage qui le transportait, le comte clierclia encore ses prisonniers dans l'obscurité, décidé il leur faire payer le sang qu'il venait de verser.
Il alla ainsi, frappant les murs, se heurtantaux meubles, jusqu'à ce qu'il arrivât à la croisée dont le rideau était baissé. Il supposa que les malheureux étaient cachés là, el tira le rideau avec violence. La fenêtre était ouverte.
De toutes les idées simples, la plus simple n'était pas venue au comte, c'est que les fenêtres sont des issues comme les portes, un peu plus dangereuses sans doute, mais en tout cas préférables à un coup de pistolet et à un déshonneur sans profit.
A cet aspect, le comte resta pétrifié, tandis que les don.ost'ques accouraient et que le valet de chambre, sur qui le comte avait tiré, se tàtait pour s'assurer s'il n'avait rien de brisé.
La stupéfaction du comte se changea en rage furifuse en se voyant ainsi entouré, et il donna l'ordre à ses gens de rallumer un flambeau et de se retirer.
L'un d'eux, une de ces natures de valet qui apprennent leur devoir d'une certaine façon et qui ne l'accompliraient pas d'une autre façon au milieu des désastres les plus etl'rayants, avait été habitué à éclairer le boudoir en allumant la lampe de cristal qui veillait au milieu; par conséquent, lorsque le comte demanda de la lumière, l'ingénieux valet, au lieu de laisser sur la cheminée le premier flambeau venu, se mit en devoir d'allumer la lampe ; il monta sur une chaise, et la première chose qu'il trouva fut le soulier du Diable, qu'il jeta à terre comme s'il eût touché un seipent, en s'écriant :
— Tiens, qu'est-ce que c'est que ça?
902 LES WÉ\iOIRES DU DIABLE
L'apparition de ce soulier et l'usage auquel il avait servi parurent au comte une méchante plaisantei'ie, et il le foula aux pieds avec fureur en pensant qu'il était à la merci, non seulement du proliiiétaire de ce soulier, mais encore à la merci du baron et de Léonie.
Il dut cependant à celle rago inconsidérée de trouver quelque (liose qui, sans cela peut-être, aurait échappé à son attention. Il aperçut à terre des papiers déchirés. C'étaient les morceaux épars des lettres écrites par Luizzi et la comtesse. M. de Cerny les l'amassa avec soin et les rassembla de manière à en preiadre connaissance. Il renvoya tous les domestiques et lut cette singulièite correspondance. Il comprit alors que l'imprudence des fugitifs avait laissé des armes terribles dans ses mains.
Sans doute de pareilles lettres n'eussent pas siitii à faire condamner une femme comme adultère ; mais ces lettres, dont rien au monde, sinon l'assertion des accusés, ne pouvaient faire soupçonner l'authenticité, pouvaient les perdre, jointes, com,meell#îi étaient, à leur fuite au milieu de la nuit, ensemble,, pai- u.ue fenêtre, et lorsque la conduite patente du mari, sa violcEce même qui avait eu des témoins, devait faire croire qu'il les avait vomIu surprendre dans une conversation cruninelle, et qu'ils s'étaient échappés au lisque de leur vie.
Toutes ces circonstances, disons-nous, parurent merveilleusement se grouper et s'entr'aidcr pour que le comte y démêlât, au premier coup d'œil, la base d'une accusation d'adultère contre sa femmjs. La vérité, d'ailleurs, ressemblait trop à uu coiik» fantastique, quand bien même Luizzi et la comtesse oseraient la dire.
Cependant ils le pouvaient, soit en allant sur-le-chaïup chex un magLstrat, soit en se rendant directement chez le vieux, viociate d'Assimbret; et M. de Cerny, avant de tenter une déinarclie dans un sens quelconque, voulut s'assurer de ce qui avait pu arriver.
Ne voulant mettre aucun de ses domesliquos dans la conlideuce de ce qu'il allait faire, après les avoir mis malgré lui dans la confidence de la fuite de sa femme, le comte prit de l'or, une canne à épéc, et sortit à pied. Il mon la dans la première voilui'c de place qu'il rencontra, et se lit conduire clicz son beau-père.
LES MÉMOIRFÎS DU DIAni.B 903
Il était ;\ pou près une lu'ure tlii malin «luaiid il (|iiiUa son liàlol. Il ii'ontra poiiili'licz le viconilo, lit seuloinoiil appcifr le concierge, Ict s'assura que personne u'élail venu depuis onze heures, iieure à laquelle iJ avait quitté le lioudoir de sa femme. De là il se rendit eliez le commissaire de police de sou quartier et lui raconta, sans ?opend:int l'oi'muler aucune plainte, la disparition de sa femme, puis s'assura qu'elle n'avait jtoint paru de son côté chez ce magis- Irat. Sur aloi"s d'être toujoui-s en mesure de porter l'accusation ot non de la recevoir, il se lit conduire chez Armand.
On veillait encore dans l' hôtel du baron. Le comte frappa sans Imiil et demandaN.de Luizzi. Le concierç;e lui répondit qu'il n'était point rentré. M. de Cerny insista en disant qu'il s'agissait pour le liai'on d'une affaire qui l'intéressait au dernier point.
— Cela ne m'étonne pas, repaHit le concierge, car il y a une demi-heure à peine un commissionnaire m'a remis une lettre pour M. Donezau, qui venait de rentrer avec sa femme et mademoiselle Gelis. Cette lettre était de la part de M. le baron et devait être ivmise sur-le-champ à M. Henri. Le commissionnaire était si pressé que je l'ai montée moi-même chez M. Donezau, où tous les domestiques étaient couchés. Je l'ai trouvé seul debout, ainsi que Madame; et à peine .Monsieur a-t-il eu lu la lettre, qu'il a dit à sa femme: « Il faut que je sorte sur l'heure... )>et, un moment après, je lui ai lii'é le cordon. Il n'est pas reveau non plus.
— Mais le baron va rentrer sans doute; répondit .M. de Corny, et l'atTaire est tellement urgente qu'il est nécessaire que j'attende son retour ou celui de .M. Donezau, son beau-fi'èi'e.
— Cela vous est très facile, repartit le concierge; vous n'avez qu'à monter chez M. le baron, son valet de chambre vous ouvrira, et vous pourrez attendre son retour tant qu'il vous plaira.
— Vous avez raison, dit M. de Cerny. Tenez, voilà deux louis. 11 est inutile de dire â M. de Luizzi que quelqu'un l'attend; excepté son valet de chambre, per.sonne ne doit le savoir.
En eflV't, .M. de Ccrnv monta clmz le baron. Il sonna douce- i nient, ne voulant pas qu'on put entendre de chez Caroline, qui peut-être avîiil été insliuile, jiar la lettre apportée à son mari, de l'événement arrivé à son frère, et qui eut fait prévenir Luizzi que
quelqu'un était chez lui. Il fit un nouveau conte au valet de chambre, conte appuyé d'une large gratification.
D'ailleurs Piei're, en valet de chambre de bonne maison, connaissait tous les noms un peu sonores et presque tous les visages de l'aristocratie. Aussi, quand il vit le comte de Cerny, il le laissa pénétrer dans l'appartement de son maître et l'y installa.
Malgré l'étonnement de Caroline en voyant son mari la quitter si soudainement, malgré l'alarme qu'elle en éprouva, il y avait dans la maison une oreille plus éveillée que la sienne : c'était celle de Juliette, qui attendait le baron.
Lorsqu'elle entendit quelqu'un sonner au premier et bientôt marcher dans l'appartement, elle supposa que le baron était rentré, et alors elle s'attendit à le voir monter chez elle; mais près d'une demi-heure se passa, et tout resta silencieux.
Pierre dormait étendu dans le fauteuil à la Voltaire qui le plus souvent lui servait de lit dans l'antichambre, et le concierge veillait seul, si on peut appeler veiller cette manière de dormir debout qui appartient exclusivement aux portiers de Paris.
Le dépit de Juliette fut grand ; mais sans doute la passion qui la poussait l'était encore plus, car elle osa se décider à aller trouver Luizzi qu'elle croyait chez lui.
La baron avait fait construire un petit escalier intérieur pour monter d'un cabinet voisin de sa salle à manger dans l'api^irtement de sa sœur. Juliette profita de cet escalier, descendit à pas discrets et s'approcha de la chambre du baron.
Elle entendit marcher activement dans cette cham])re et s'imagina que Luizzi était en proie à un de ces combats intérieurs qui précèdent le moment où l'on cède à une passion qu'on peut regarder comme coupable.
Probablement elle craignit que ces incertitudes ne tournassent point à son profit, et elle poussa la porte.
En entrant, elle se trouva face à face avec le comte de Cerny, qui, appelé par le bruit de la porte, s'était avancé vivement vers la personne qui entrait.
Tous deux .se regardèrent d'abord avec une étrange surprise, puis tous deux...
Mon pi'îre fut gravement blessé.
Commentaire du chapitre précédent.
— En voilà assez quant à présent, dit le baron au Diable en l'interrompant.
En effet, c'était le Diable qui faisait ce récit au baron dans le
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g:,6 LES MÉMOIRES DU DIABLE
petit Sillon d"un appaileinent d'hôtel garni, pondant que Liiizzi l'écoutait avec une attention qu'il n'avai* jamais eue jusque-là pour le terrible conteur.
1! ne l'interrompait point, ne lui fai^ait nulle observ;;tion quant ati style ou à la forme de sa narration qui était tout au moins extraordinaire; car elle pvait l'air d'un chapitre extrait d'un livre qiii raconterait des choses passées depuis longtemps.
Cette discrétion du baron venait de ce qu'il connaissait l'iiabifeté du Diable à profiter des moindres interruptions pour allonger îndéruiiment, et mieux qu'aucun romancier ou qu'aucun feuillefoniste, ce iiu'il avait à raconter, et pour se jeter dans des digicssions moi'ales ou immorales.
— En voilà assez quant à présent, dit-il au Diable, je sais tout ce que je veux savoir pour prendre un parti décisif.
— Tu as toit, lui lépartit Satan, écoute au moins la scène de Juliette et de M. deCerny: ce sera l'alTaire d'une demi-heure quoiq\rc!ie ait duré plus de trois heures.
— Je sais tout ce que je voulais savoir, car cela me prouve que fe comte ne nous a pas poursuivis ou qu'il n'est pas sur notre îrace.
— Si peu, dit le Diable, qu'il est rentré à son hôtel et n'en est pas encore sorti.
— Tout ine sert à merveille, répondit le baron; nous pouvons partir sans crainte.
— Tes précautions sont-elles bien prises? lui dit le Diable.
— Voyons ! répondit le baron, comme pour récapituler tout ce qu'il avait fait et s'en rendre un compte exact. Aussitôt (pie j'ai eu dépose Léonie dans cet hôtel, j'ai écrit à Henri qui est venu et qui m'a ajiporté, comme jt !e lui demandais, l'argent nécessaire pour (initier Paris (,'t faire tous mes préparatifs de voyage.
— Et lui as-lu dil pourquoi tu partais?
— Non, certes.
— Où lu allais?
— Encore moins.
— Tu fais des progrès, baron, tu gardes tes secrets pour toi ; ot enstiits'!'
LES MitMOIRES DU DIAni.E COÎ
— Ensuite, dit Liiiz/i, je suis allé nioi-mênic louer un remise dont le cucher, grâce ù. ma libéralité, m'a lionnétement promis tic crever les tlio\ aux do son maître et de me mener en cinq heures à Fontaine!; leau.
— Ce eoelior me plaît ; et ce remise doit-il venir vous |irondrc ici?
— Non, il nous attendra au coin de la rue Richelieu et du boulevard.
Le Diable bK mit à rire, et le baron le regarda d'un air étonné
— Qu'y a-t-ii lie ai drdle là-difdans?
— Ce^t l'iMidr^it d où lu pars i\m me semble singulier, dil Satan; tu aurais pu mieux choisir que la porte d'une maison de filles et d'une maison de jeu.
— C'est le cocher tpii m'a donné ce rendez-vuus, di.'^anl qu'il serai i. moins remarqué que s'il stationnait dovaiii la porte d'un* maison où tout serait fermé et tran(iuille.
— Ce cocher est un galant homme, dit le Diable; voilà qui denote une certaine entente des mauvaises aft'aires. Ce gaillard-li lerason cheuiin... Et enfin, où en es-tu?
— J'en si.is au point que je n'attends plus que ton départ pour pouvoir eiïectuer le mien, gagner Fontainebleau, et là prendre de villa"C en village des moyens de transport jusqu'à Orléans, sans qu'on puisse soupçonner de (luel cùlé nous allons.
— Et ladépuLaLion? dit le Diable.
— Je verrai.
— N'oublie pas ([ue je suis à tes ordres pour l'informer de toid.
ce que tu voudras savoir.
— Tu deviens tiop obligeant, Satan.
— Je VCU.V être en règle avec toi, mon maître; je veu.x. que tti ne puisses dire, comme tu l'as l'ait juscju'à présent, que, si tu as commis beaucoup dj sottises, c'est parce que je ne t'ai pas sullisan.nient éclaire, / ;!o donc, rétléchis: n'as-lu plus rien à me demander ?
— Uien, ([liant à prt..<MiL, dit Liiizzi en s'éloignant poui' leulier dans la chambre oii Léoi..e écrivait à son père.
— Baron, dit le Diable en l'anétanl, tu sais que mes avis ne te
sont pas toujours venus par mes récits, que j'ai souvent jeté à côté de toi des personnages ou des événements qui parlaient en mon nom ; souviens-toi bien de tout ce que tu as vu depuis ta sortie de la prison, et demande-toi si, au moment oii lu vas faire un acte de cette importance, rien dans tout cela ne mérite explication.
Luizzi réfléchit, mais, rapportant toutes les paroles du Diable à son aventiue avec madame de Cerny, il ne trouva rien qui ne lui parût parfaitement clair. D'ailleurs la persistance du Diable à lui offrir ses confidences semblait au baron plus qu'intéressée, et il pensa que Satan voulait le détourner de la roule qu'il prenait.
D'un autre côté il était tout à madame de Cerny et avait hâte de savoir ce qu'elle avait écrit à son père. Le jour approchait, il était temps de fuir. Il rentra donc chez Léonie et la trouva assise devant la table où était sa lettre cachetée et achevée depuis longtemps.
— Léonie, lui dit-il, il est temps de quitter Paris ; donnez-moi cette lettre, je la ferai mettre à la poste. Ainsi on ne pourra surprendre et interroger ni un domestique de l'hôtel ni un commissionnaire étranger. Venez, Léonie.
La comtesse, qui avait le coude sur la table et le front dans les mains, leva lenteiiient la tète. Une pâleur froide était répandue sur ce beau visage, la veille si brillant de santé.
Cette mate blancheur n'était animée que par le rouge bleuâtre qui couiait autour des yeux, et qui annonçait une fatigue interne sous laquelle l'ardeur d'une fièvre violente l'empêchait seule de succomber. L'œil brillait d'un transport inquiet sous ses paupières pesantes et alanguies; ses cheveux tombaient en désordre autour de ce visage, la veille si coquettement orné de leurs belles boucles blondes.
Il y avait dans toute celle femme l'abattement d'un corps habitué au repos d'une vie calme et la lassitude d'une âme qui vient de soutenir sa première lutte avec la douleur. La comtesse rojjai'da Luizzi longuement, et lui dit-
— Armaïul, il en est temps encore, pensez à vous avant que nous ne (juiltions Pans... Songez que c est ma vie que vous ocr-
dez, et que je vous crois Irop d'iiunneur pour lU' jvas ("Ire srtr que c'est la votre ([ue vous perdez aussi.
— Lconie, reprit Luizzi, pourquoi me demandez-vous de réfléchir ù ce que je vais faire? Est-ce donc que vous redoutez déjà votre avenir?
— Aujourd'hui comme liior; aujourd'iiui coupable, comme hier innocente, c'en est l'ait pour moi de tout lionneur, de toute considération. Je ne rentrerai plus dans la maison de mon mari ; car, si j'y rentrais, je lui dirais ma faute, et alors il aurait le droit de me punir. Je suis résignée à un oxil éternel once moiuic; mais vous, Armand, vous ne prévoyez i^as quelle existence vous donnez à votre avenir? Plus de mariage possible!... Plus de famille, ou une famille flétrie au front du nom d'adultère que j'ai mérité! Plus de monde même; car on cherchera ù vous l'aire payer par toutes les offenses possibles la faute que j'aurai commise à ses yeux. Réfléchissez-y, Armand; je puis partir seule... J'aurai fui... Mais vous ne serez pas mon comjilice, il n'y aura que moi de compromise.
-- Léonie, reprit Armand, vous m'aviez permis de moui'ir pour vous.
— Tu le veux, Armand? dit Léonie en lui en lui tendant la main ; eh bien donc! je prends ta vie comme j'avais accepté la mort, je la payerai de toute la mienne.
— Partons alors! partons! dit Luizzi qui avait réglé d'avance sa soitie de cette maison.
Fuite.
Tous deux quittèrent l'hôtel dans le costume qu'ils portaient l'un et l'autre, lui en habit de visite, elle en robe de mousseline ; car, à l'heure avancée où ils étaient sortis du boudoir, à l'heure où ils s'étaient décidés à fuir ensemble, ni l'un ni l'autre n'avait
pensé à ces nécessités misci'ablos de la vie nialériellc qui joltcnt de si petites douleurs dans les plus grands désespoirs.
D'ailleurs, aucun magasin n'était ouvert pour que Luizzi pût s'y poui'voir des objets accoutumes on voyage. Ils gagnèrent lentement leur voilure, rencontrés parquelqucsouvriersqui prenaient sur la nuit l'Iieui'C de n. arche qui devait les conduii'e à leur labeur du jour, et qui s'éiynnaient de cette l'enune en cheveu.x. et en mousse'iiiie, de cet liv^iume en gants jaunes et en bottes vei'nies, mai'chantà pied dans l.i boue.
Cependant ils ariiver^at bientôt devant Frascati, et Luizxi, entendant dans la cour des voix joyeuses de femmes et d'Iiumnu'S qui sortaient de ce lieu, ouvrit rapidement la portière de la voiluie et lit monter Léonie avant que personne pût la voir.
Puis, pendant que le cocher quittait son siège, il monta à scn tour dans la voiture au moment où le groupe bruyant dépassait la porte de riiùlcl. Il put donc entendre une voix de feuiinequi s'éci'iait :
— Tiens, qui est-ce donc qui s'en va en remise ?
— Hé! i'é]iondit une autre, c'est P^lmyre, j'cii suis sine, qui joue un tour à son agent de change.
La comtesse s'enfonça violemment au fond de la voiture, tandis qu'une nouvelle voix ajoutait de ce ton criai'd et chanté ijui caractérise SI particulièrement la tille de mauvaise vie:
— lié! Gusta\e, puisque vous ave/- retrouvé Julietle, dites-lui donc de venu" von* un peu les anciennes amies. En voilà une lame (jui couperait l'herbe sous le pied à la plus adroite!
Sans doute ces noms Je (lustave et de Juliette n'eussent pas étonné Luiz-ii au point ae l'alarmei', s'il n'avait cru reconnaître dans la voix ipii rèpondii d ,ette inlei'pellation, la voix de dustavc Bridely lui-même qui repartit de loin :
— Juliette a bien autre chort- à faire maintenant...
Celte étrange coïncidence jeta un tel étonnement dansl'esprit de Luizzi, qu'il ne put s'empêcher d'avancer la tête à la portière pour voir s'il ne s'elail pas liouiin', et si c'était vêritaidcmcnt le mar- (|uis; mais un ; « premv. garde ! « de I.('(inie, le lit nuiirerdans la voilure, et le misérable êlat de la jiau' re i'eninu' i'dcciqia tellement
Li:s ML.MOIUES DU DIABLE 911
que Inoiilùt il ne i l'ii.-a jilns à la circonstance qui (Uuit venue le frapper comme d'un nouvel averlisscmenl.
Loonio, retirée dans lo fond de la berline, grelottait à la fois et <Ju froid du matin et du froid do la fic^vrequ' s'emparait d'elle.
Ce n'était plus cette femme fièrc et superbe, dont la beauté d'impératrice et lu sl:iiure élevée semblaient altefter un de ces conrages masculins qu'on suppose babiter d "rdiiiaire les corps à puissanteset larges proportions. C'était une pauvre femme, faible, timide, désespérée, pleurant, tremblant, soufi'rant, sortie soudainement d'une vie de résignation, d'babitudes où aucun malaise pbysique n'avait jamais pénétré, et jetée tout à coup dans une action à laquelle rien ne manquait, pas même le dénùmcnt des clioses les plus nécessaires.
Ltiizzi se rapproclia d'elle et lui parla doucement, la suppliant •d'avoir du courage.
— J'en ai, répondit-elle, j'en ai.
Mais ces p;!r.jles s'écbappaieut à liavers le claquement de ses -dents, et sa voi.\ tremblait comme son corps.
— Oh ! Léonie ! reprenait Luizzi, que crains-tu? la vie est à moi maintenant, et je la défendrai.
— Va! répondait Léonie d'un ton où il y avait plus de désespoir ■que de courage, je n'ai pas peur de mouru'.
— Je défendrai aussi ta vie de la calomnie ; et, si je ne suis pas assez fort contre le monde, nous fuirons dans quelque pays étranger, nous nous abriterons tous les deu.x sous un nom inconnu.
— Oui, oui, n'est-ce pas, Armand, aussitôt que lu le pourras, nous fuirons la France, nous irons nous f.acher là où nous seuls nous saurons ma faute "^
— Ta faute, Léonie? Est-ce donc une faute d'avoir voulu échapper à la mort, de n'avoir pas voulu donner la vie à celui qui l'avait condamnée à n'être qu'une existence de résignation.
— C'est une faute, Armand; mais je ne me repens pas de l'avoir commise, si lu m'aiuies.
— Oii ! Léonie! s'écria Armand, quel mot!
La comtesse, par un mouvement égaré, se jeta à genoux dans
cette voiture et s'écria en levant ses mains suppliantes vers Luizzi :
— Oh! Armand, aime-moi maintenant, aime-moi; tu m'aimeras, n'est-ce pas?... tu m'aimeras toujours?... Oh! si tu ne m'aimais pas, toi... que deviendrais-je... mon Dieu!
Luizzi prit Léonie das ses bras et la rassura, par les serments les plus sacrés, sur la constance et le dévouement de cet amour qu'elle lui demandait. La comtesse était glacée, et elle frissonna dans les bras du baron.
— Vous soull'rez! lui dit-il; et moi je n'ai rien prévu... je ne vous ai pas même protégée contre le froid.
— Ce n'est rien, dit Léonie qui s'efîoroa d'arrêter le claquement nerveux de ses dents; ne vous occupez pas de cela...
— Non, je vais faire arrêter avant de quitter Pai'is, je ferai ouviir un magasin, je trouverai tout ce qu'il faut...
— Non, non, dit Léonie avec effroi... Fuyons vite. Cependant Luizzi voyait la souffrance de la comtesse s'accroître
de minute en minute; elle s'était enfoncée dans un coin de la voiture, et, vaincue par la lassitude, le froid et la fièvre, elle y restait immobile, grelottant, murmurant des plaintes inarticulées et répondant à tout ce que Luizzi lui disait, par ces mots prononcés avec un accent bref et égai'é :
— Je suis bien ! je suis bien !
Enfin il aperçut, à travers les glaces fermées de la voiture, la multitude de charrettes qui abordent Paris à la naissance du jour. Les honniies qui les conduisaient étaient tous couverts do celle espèce de manteau court en épaisse étoffe rayée qu'on nomme roulière.
Luizzi, malgré la recommandation de la comtesse, fit arrêter la voiture, descendit, et appela un de ces charretiers qui passait.
— Mon brave homme, lui dit-il, voulez-vous me veniire votre manteau?
— Mon manleau ! dit le charretier d'un ;iir ébahi... lié. re]U'itil en secouant sa pipe, ([u'est-ce que vous voulez faire de mon manteau, monsieur le baron ?
Luizzi regarda cet homme, en s'entendant :i bien qualifier. Il
LES MEMOIRES DU DIABI.n:
Des officiers municipaux, escortés de soldats, forcèrent le couvent.
crut reconnaître celui qui lui parlait, mais il ne put se le rappeler coniplèlonient, et ne voulant pas engager une conversation avec cet homme quel qu'il fût, il lui dit:
— J'ai oublié de prendre le mien et je suis transi; je vous > payerai assez cher pour que vous puissiez en acheter dix, s'il le faut.
115' LivR.
— Tiens, tiens, dit le charretier, vous êtes donc redevenu riclie, monsieur de Luizzi ? tant mieux, ajouta-t-il en dégrafant sa roulière. Ah ! ce n'est pas comme chez nous. Le vieux Rigot est ruiné, la pauvre mère Turniquet est morte, et madame Peyrol, qui a voulu donner tout sou bien à sa fille, la pairesse, demeure avec le bonhomme Rigot datii une méchante petite maison à côté do l'ancien château de son yucle; ils vivent là tous les deux d'une mauvaise pension que leur fait ce monsieur de Léniée, gendre de madame Peyrol.
— Ah ! s'cci'ia Luizzi, éclairé enfin par toutes ces circonstances; c'est toi, Petit-Pierre?... tu as donc quitté la poste?
— Eh ! oui-dà. Je l'avais quittée pour être coclier chez le bonhomme Rigot qui m'avait fait de fameuses promesses ; mais il a bien fallu y renoncer... C'a été une teri'ible histoire... Monsieui', mais moins terrible que la scène de la mère Turniquet. C'est que vous ne savez pas? madame Peyrol n'était pas la fille de la mère Turniquel.
— Quoi! dit Luizzi... Eugénie...?
— 11 paraît que c'est la fille d'une grande dame à qui on avait volé un enfant dans les temps. La vieille a gardé le secret jusqu'au dernier jour, attendu qu'elle avait peur d'être abandonnée par sa fille qui la nourrissait; mais à l'article de la murl la peur du diable a remplacé l'autre, et elle a tout avoué,
— Et a-t-elle dit le nom de cette grande dame?
— Attendez donc, attendez donc! dit l'ancien postillon, c'est une certaine madame de... Cliny... Cany... Cauny... Cauny, c'est ça. Mais oii diable savoir ce qu'elle est devenue, depuis trentecinq ans? Ah ! Monsieur, tout ça ne serait pas arrivé si vous aviez voulu épouser cette pauvre femme.
— Cauny ! répéta le baron, mais je connais:, encore ce nom, je l'ai entendu prononcer quelque part.
Le baron allait peut-être encore interroger Petit-Pierre, quand celui-ci, (jui tout en parlant s était approché de la voiture, recula vivement en s'éeriant :
— Ah, mon Dieu! voila une pauvre fennue (|ui se trouve mal.
— C'est bien... c'est bion! s'écria le baron en jetant ii l'elil- Prerre cinq ou six buiis et en remontant rapidement on voilure.
Il vit Léonie entièrement atîaissée et renvcrsiîe sur la banquette: il la releva et la plaça de façon que, ramassée sur elle-même, elle était coucliée en travers dans la voiture, tout le baut de son" corps reposant sur les genoux du baron, et sa têle appuyée à l'angle opposé de la berline..
Lnizzi la soutenait dans ses bras en protégeant sa tète contre le mouvement et les cahots de la voiture; il l'enveloppa dans la roulii-re et la contemp.la ainsi pâle, froide, presque mourante.
— Leonie, Léouie, lui dit-il tout bas en la serrant contre lui, du courage! du courage?
— Merci!... merci! lui dit-elle, comme si elle eût été plongée dans un demi-sommeil. Oh ! c'est bon... c'est chaud...
Une larm.e vint aux yeux de Luizzi, à ce mot d'une femme si noblement née, si richement posée, si brillante, et qui le remerciait de l'avoir garantie un moment du froid qui la gagnait. Il la serra plus près sur son cœur, l'enveloppa dans ses bras, comme «'ils eussent dû couvrir tout son corps ; et, se penchant vers elle, il déposa un baiser sur son front glacé.
Léonie dégagea doucement ses bras de la roulière qui l'enveloppait, et, les passant au cou d'Armand, elle se suspendit à lui et murmura doucement sans ouvrir les yeux. .
— Tu n)'aimos, n'est-ce pas? tu m'aimes?
— Oui, Léonie, oui, je t'aime !... et Dieu m'est témoin que je mouirai avant d'avoir la pensée de ne nlns t'aimer comme la plus noble et la plus sainte des femmes'
— Merci!... merci '... repartit Léoiii^ . Tu ne m'abandonneras pas, n'est-ce pas ?
— Oh ! tais-toi, Léonie, tais-toi... W^i l'abandonner!... Oh! jamais... jamais...
La comtesse rouvrit ses yeux, dont l'éclat vitreux annonçait une fièvre ardente, et reprit en jetant un regard affaissé sur le baron :
— Oui, tu m'aimes !... oh ! oui, lu m'aimes, n'est-ce pas?.., et si je meurs, tu ne me mépriseras pas !
916 LES MÉMOlUiîS Du LirAnLE
— Léonie !... s'écria le baron en laissant couler des larmes sur le visage de la comtesse, que parles-tu de mourir?... Oh! tu souffres, tu sou ffres i . . . •
— Non... tu m'aimes!... Parle-moi, parle-moi ainsi... tu me fais du bien!
Et elle dénoua ses bras du cou du baron, prit une de ses mains et l'appuya sur son cœur en lui di'^ant doucement et d'une voix qui s'éteignait peu à peu dans ralî'aissement somnolent produit en elle par la lassitude et la tlèvre.
— Aime-moi... aime-moi beaucoup... tu n'auras pas longtemps à m'aimer... non, pas longtemps... et pourtant je suis heureuse... bien heureuse... .\rmand... je t'aime !..
Et en parlant ainsi elle |>ressait la main d'Armand sur son cœur, et, à mesure que sa parole s'éteignait, cette pression diminuait aussi; puis elle laissa aller ses bras, sa tète s'abandonna tout à fait, et elle sembla plongée dans un complet anéantissement. Luizzi la regarda alors.
Pour la première fois de sa vie i! sentit en k;i quelque chose de cet amour qui appartient aux dernières années de la jeunesse d'un homme, de cet amour qui fait riiomme complet, de cet amour qui protège, qui se dévoue, qui s'appuie sur la confiance qu'on a en soi-même, et qui ne s'alarme pas sur son avenir parce qu'il est basé sur des sentiments d'honneur que nul homme ne se croit capable d'abandonner jamais
Ainour saini et pur qui n a pas f aveuglement d(>s amours confiants et rêveurs de l'adolescence, ni la longue impétueuse des passions d'une jeunesse (pii a tonte sa ])uissance. unis ijui prévoit la lutte qu'il aura à soutenir. i|ui a compté tous les sacrifices qu'il lui faudi'a faire, toute la constance qu'il aura à montrer, et qui accepte la lutte avec courage, s'impose les sacrilieesavec, se grandit du bonheur (jifil a el jdiis encore du bonheur (pi'il donne.
Jamais le cieur de l.iii/zi n'avait eb' plein d'un si mible sentimont, et, ]Miiir la ]iremière l'ois aussi, il se sentit piesijue lier de hii-méme; car il voyait une noble existence s'attacher à lui, et il se sentit le courage do ne point lui faillir.
Ce fut aussi dans ce moiuont que. vuyunl Léonie assez complète-
ment ahattiio pour ne pas être étonnée de son silence, il pensa à prcmlie les moilloiirs moyens pour la faire écliu])per à toute poursuite. Pour cela il avait besoin d'être certain de ce qui se passait à Paris; il appela donc Satan, sachant que sa voix n'était perceptible que pour lui seul, se promettant d'ailleurs de lui répondre de manit'i'e àce que Léonie ne put l'entendre et ne s'étonnât pas d'un entretien qui, pour elle, ne serait ([u'uii monologue sans raison.
Contraste.
Satan parut, il avait dépouillé son costume d'abbé; il était exactement vêtu de noir, portait à sa boutonnière un ruban où se trouvaient réunies toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et(iui devait probablement rassembler les siiiinos distinctifs d'une douzaine de décorations.
Si avec ce costume le Diable avait eu des mains projjres et du linge ])lanc, il aurait passablement ressemblé à un de ces petits diplomates des petits Etals allemands, qui passent leur vie à solliciter tous les grands cordons de toutes les petites cours de la confédération germanique; mais, à part l'habit noir, la' mauvaise tenue de Satan lui donnant un air de pauvreté crasseuse qui eût convenablement appartenu à ces intrigants de bas étage qui s'inventent des cordons pour escroquer un dîner à des aubergistes conliants ou pour vendre de la pommade aux adjoints de maires de village.
La position où se trouvait Luizzi ne lui laissait pas le temps de s'enquérir des raisons qui avaient engagé le Diable à choisir ce costume équivoque, et, aussitôt que celui-ci eut pris place dans la berline sur la banquette qui faisait face au baron, Armand lui dit à voix basse :
— .Apprends-moi ce que fait le comte à Paris à l'heure qu'il est.
— Pour te renseigner convenablement, répondit Satan, je vais reprendre le récit un moment où je l'ai laissé. Avant que je le commence, cependant, laisse-moi te rappeler, mon maître, que c'est toi qui as refusé de l'entendre jusqu'au bout.
— Je lésais. Mais bâte-toi, je ne t'interromprai pas plus que je ne l'ai fait lorsiiue tu l'as c.onimencé.
— Arme-toi donc de courage ; car, avant de le commencer, je dois te dire aussi que tu vas entendre de singiUières cboses. Mais enfin, puisque tu veux savoir la vie bumaine ou les événements bumains dans ce qu'ils ont de plus cacbé, il faut oser les regarder en face. Ils sont bideux souvent : l'anatomie du corps bumain toucbe à toutes les saletés, celle de la vie bumaine serait imparfaite si elle s'arrêtait aux surfaces blancbes et pures.
— Mais, bâte-toi donc! Tu excites sans cesse ma curiosité et tu ne la satisfais jamais qu'impai'faitement.
— Écoute donc.
Et le Diable reprit :
— Je le l'ai dit : Juliette, te croyant rentré et s'irritant do ce que tu n'allais pas au rendez-vous qu'elle t'avait donné, se décida à descendre dans ton appartement et pénétra dans ta cbambre au moment oîi M. de Cerny s'avançait verselle. Al'aspectd'un étranger, Juliette lecula avec confusion ; à l'aspect d'une femme, le comte s'arrêta et salua profondément.
« — Pardon, dit Juliette, je croyais que M. de Luizxi était cbez lui.
« — H n'est pas encore rentré, répondit le comte, car je l'attends. »
Tous deux se saluèrent, lui poui' i-ester dans la obamlu'o, elle pour se retirci', mais tous deux en attachfsnt l'un sur faulre un regard étonné.
Juliette sans doute se rappela la première on quelle circonstance elle avait vu l'iiomme qu'elle retrouvait là si inopinénuml, car pi'osciue aussitôt elle fut prise (l'une espèce d'elïroi ; elle se retourna avec rapidité comme pour écbapper au regard investigateur de M. de Cei'iiy, puis niai'cba vivement vei's la porte.
Sans doute aussi l'elïi'ni (pie sa vue inspira et la retraite préci-