l.ivn
— Dix louis pour loi si tu es discrète.
— C'est comme si je les avais.
— "Et maintenant, dis-moi, M. Barnel est-il venu?
— Lui ! fit la Périne avec une exclaination de surprise. Puis elle reprit:
— Hé! Jésus mon Dieu I il ne sait pas même le chemin de la maison, le pauvre homme.
— 11 l'apprendra.
— A son âge? ce serait péché. D'ailleurs, sa temmo lui crèverail les yeux avec ses aiguilles à tricoter, si elle savait qu'il vînt ici.
— Du moins a-t-il répondu? a-t-il dit quelque chose à ton fils?
— Ah I oui, tiens, c'estwai, vous avez raison, il lui a dit: «Tu diras à celui qui l'envoie que je forai ce qu'il veut. »
— Je lui disais de venir aujourd'hui.
— Lui avez-vous marqué l'heure?
— T\'on ; je lui ai dit dans la jouraée.
— Hé bien ! la journée ne finit qu'à minuit ; vous avez encore la chance de le voir arriver.
— Allons, je l'attendrai. Fais-moi servira dîner, et qu'on m'apporte du papier et de quoi écrire.
— Ah çà! puiscpie vous ne voulez pas être reconnu, je vas vous envoyer la petite de tout à l'heure pour vous servir. Jl est iniitiie qu'une autre vous voie; et la vieille Martlie, -vous savez ! la vieille Marthe pourrait bien vous reconnaître. .-Lapetiite, au contraire, ne sait pas qui vous êtes; puis elle est bonne fille, elle est d'une innocence étonnante. Quand vous en aurez besoin, sonnez deux fois ; elle s'appelle Lili. Je vais faire préparer le ilîner ; ne vous impatientez pas.
— Fais comme tu reutendras, mais dépèchc-toi, je meurs de faim. En tout cas, envoie-moi de quoi écrire.
— 11 y a tout ce qu'il iaut dans ce secrétaire.
La Périiïe sortit, et Luizzi écrivit une longue lettre à Eugénie Peyrol pour lui apju'endre que sa mère existait, où elle claiL, qtui elle était.
LES Ml^MOIRES DU DIABI E 1171
Deux heures se passèrent ainsi. Lili aiiiva alors avec tout l'allirail nécessaire pour nieltre la table. Elle avait assez d'adresse, mais beaucoup de mauvaise humeur. Lniz/.i la suivait des yeux. Lorsqu'elle eut fini d'arranger le couvert, il se mita table. Lili s'assit sans façon à cùlé de la cluMninée. Elle avait l'air maussade €t ennuyé.
— Est-ce que cela vous ennuie de me servir?
— Hé donc! fit-elle d'un ton aigre poivré d'un vif accent gascon, hé donc! je ne suis pas ici pour être servante. Si j'avais voulu rester en maison, j'en aurais choisi une jilus cossue.
— Ah ! vous étiez servante avant d'entrer ici?
— Oui, et dans une fameuse maison encore.
— Et chez qui?
— Tiens ! j'étais chez le marquis du Val.
— Chez le marquis? et que faisiez-vous chez lui? car il est veuf, ce me semble.
— lié donc! c'est pour ça que j'y étais.
— Ah! fit Luizzi. Et pourquoi l'avez-vons quille?
— Ah! bien, il m'ennuyait, il m'ennuyait à périr. Vous savez qu'il est député? Sous prétexte de me donner de l'instruction, il rce faisait apprendre ses discours par cœur; et, quand je ne les répétais pas bien, il me menaçait de me faire arrêter, parce qu'il €st juge à la cour royale aussi.
Luizzi ne put s'empêcher de rire. La petite reprit :
— Et jjuis, il avait de diùles de manii-ros, allez! Il mettait de faux mollets et de fausses dents, et c'était moi qui les lui arrangeais.
— Mais oii vous a-t-il prise?
— lié donc! il m'a prise où j'étais auparavant.
— Et chez qui éliez-vous?
— Hé! chez un autre maître où il me fallait travailler dix heures par jour sans bouger ; et moi, voyez-vous, je n';ii pas de goût pour le travail, c'est une nature comme ça ; j'aime mieux rire et m'amu- Ecr, et ne rien faire, c'est mon caractère; d'ailleurs, celui-là ne valait pas mieux que l'autre, et quand, sous prétexte de travailler
dans son étude, il venait me trouver '« nuit dans ma chambre, il me taisait des morales mortelles.
— Rien que des morales?
— Ma foi! le reste ne m'amusait («as davanlago, quoi(iu"il eût ofé le premier. Je ne sais pas si vous le connaissez, mais il n'est pas beau, monsieur...
Au moment où elle allait prononcer le noin, on fiappa à la porte.
— Voyez qui ce peut cire, dit le baron.
Lili alla ouvrir et s'écria d'un ton de surprise gaie:
— Hc donc! quand on parle du loup, on en voie la queue. C'est lui, c'est M. Bainet, dont je vous parlais tout à l'heure.
Barnet entra d"un air tout penaud et dit à Lili :
— Comment! toi, ici, dans cette maison, petite malheureuse!
— Vous y êtes bien.
— Je te l'avais bien dit, mauvaise petite libertine, que tu finirais par en venir là.
— .Ma foi, nionsieur Barnet, je vous avoue, repondit Lili intrépidement, que j'aurais mieux aimé y commencer.
\ Ion âge, être arrivée déjà à ce degré de corruption ! Par- '1..1I. monsieur le baron, fit Barnet en saluant Armand, maison Il a jias idée de la démoralisation de la jeunesse. Une enfant qui : H I as dix-sept ans, et qui est déjà si ancrée dans le vice!
- Je crois, mon cher Barnet, que vous lui en avez un peu montré le chemin ; épargnez donc vos remontrances à celte fille, et causons un peu sérieusement. Lili, laissez-nous.
Celle-ci se l'clira en riant et en faisant des cornes à Barnet, qui >;'éiiia avec fureur:
Oh ! pour (;a, ce n'est jnis vrai.
- .'\h! bien, fit Lili, les jK'tits clercs ne sont pas difficiles; et voir-o temme a beau éti'c laide, elle les enjôle avec de bonnes s( upi'S, do bonnes cuisses d'oie, et do bonnes bouteilles de vin (ju elle leur fait monter dans leur chambre.
— Veux-tu bien te taire, petite gueuse !
— Hé donc! je ne le sais pas, pout-être, que nous les mangions ensemble avec les clercs.
LES MÉMOIRES DU DIAnLE 1173
Bainet était rouge de coloro, et le baron s'en serait amusé s'il n'avait eu véritablement des aiïaires très graves à traiter avec lui. Il fit signe à Lili de se retirer, et elle sortit, en faisant retentir l'escalier des éclats de sa voix gasconne et chantant l'air populaire ;
A la fount mcn soun anada Lou miou galant my a rancountrada, etc. (').
et cela avec une gaieté, une insouciance, une légèreté, que n'a pas la plus pure innocence. Luizzi en éi»rouva un vif dégoût. Le vice sous une forme hideuse est moins pénible à rencontrer que le vice jeune, rose, frais et insouciant. Celui-là est incurable, car il n'a pas de remords, il n'aj^as l'idée du mal qu'il fait. Le notaire levait les mains au ciel en disant;
— Quelle jeunesse que celle de ce temps-ci! Puis, lorsqu'on n'entendit plus Lili, il se tourna vers Armand et lui dit :
— En vérité, monsieur le baron, c'est un bien méchant tour que vous m'avez joué là. Comment! me forcer avenir dans une pareille maison ! un homme comme moi! c'est m'exposera nae perdre de réputation.
— Je n'avais pas à choisir le lieu de mon rendez-vous.
— Vous pouviez venir loger chez moi.
— Pour que madame Barnet, la femme la plus bavarde de Toulouse, allât dire dans tous les carrefours que le baron de Luizzi était à Toulouse?
— C'est vrai, dit le notaire ; j'oubliais que vous ne vouliez pas qu'on sût votre arrivée. C'est celle jeune fille qui m'a tout trouble. Mais voyons, si j'ai bien compris votre lettre, il vous fiuil luul de suite beaucoup d'argent"?
— Beaucoup. Je quitte la France jiour quelques années.
— Vous! lui dit le notaire, et je croyais que vous veniez ici pour les élections.
— J'ai renoncé à la députation ; je pars, je vais en Italie.
— Ah ça! voyons, dit le notaire, est-ce qu'il y a quelque mauvaise affaire sous jeu?
(•) Je suis alléo à la fontaine, mon amant m'y » rencontrée, etc.
— Non, rien qu'un cai)ricc, je veux, voir Rome; mais, en attendant, voyons un peu nos comptes.
— A l'instant. Monsieur le baron. Vous mo donnerez ensuite s'il vous plaît, les signatures que je vous ai l'ait deniandor pour finir votre affaire contre ce gueux de Rigot.
— Je vous donnerai toutes les signatures que vous voudrez; mais voyons ce dont vous pouvez disposer pour moi.
Tous deux s'attablèrent devant une pile de dossiers et de registres, et firent pendant une heure des chitïres et des calculs. Luizzi n'était pas un homme d'affaires, mais ce n'était pas non plus un niais; il savait voir clair dans les comptes qu'on lui présentait. Il les examina avec d'autant plus d'attention que la rencontre de Barnet et de Lili ne l'avait pas édifié sur le compte du notaii'e. Mais il fut forcé de reconnaître la scrupuleuse probité de celui-ci, et ne put s'empêcher de remarquer que cet homme dont la séduction avait poussé au vice une enfant qui peut-être sans cela ne fût pas devenue ce qu'elle était, se serait fait un scrupule de dérober un sou à son client. Luizzi n'avait ni le temps ni l'intention de s'arrêter sur de telles pensées; aussi, la balance ayant été établie, il dit à Barnet :
— Ce sont donc trois cent quarante-deux mille francs actuellement disponibles que vous avez versés en dépôt cliez le recevei r général?
— Précisément.
— Eh bien 1 cet aident, il mêle faut.
— Dans combien de temps?
— Tout de suite.
— Trois cent quarante mille francs?
— Oui.
— Mais il faut pouvoir les transporter.
— Pardieu ! donnez-moi des billets de banque.
— De quelle banque?
— Vous avez raison, je m'imagine toujours cire à Paris. Alors trouvez-moi d'ici à demain le plus d'or possible.
— Combien? un millier d'écus?
— Mais au moins cent mille francs.
LES MÉMOIHES DU DIABLE iil75
— 11 nie faudra quinze jours pour ramasser à Toulouse cent mille francs d'w, s'ils y sont.
— 31ais, voyons, que pouvez-vous me donner d'ici à demain ?
— Avec beaucoup d'efforts et en ni'adressant aux négociants qui font le commerce des (iiiadruples, je pourrai vous avoir, dans trois jours, de vingt-cinq à trente mille francs.
— Trente mille francs, soit, cela me sudira d'aburd. Maintenant il me faudrait des lettres de crédit pour le reste sur lôtrangcr.
— Si vous alliez en Espagne, ce serait facile, parce que nous avons beaucoup de maisons en relation avec l'Espagne, mais en Italie où vous voulez aller...
— Mon Dieu ! j'irai en Espagne, ça m'est égal.
— Ali! dit Barnet tout étonné, ce n'est donc pas un voyage d'agrément que vous faites?
— Je vais où je veux, ce me semble, dit le baron avec hauteur, et je ne vous demande rien que de très raisonnable en vous demandant mon argent.
— Très bien, très bien! dit le notaire ; je vous aurai du papier sur toules les places de l'Espagne, je ne vous demande que trois ou quatre jours pour cela. Faut-il les faire passera votre ordre?
-- Non, je vous prie, au vôtre, et vous me les passerez en blanc; il est inutile qu'on sache que ce papier est destiné à me servir personnellement.
— Paidiou ! fis le notaire, je réponds de vos fonds tant que je les ai dans les mains et je les verse pour cela en lieu de sûreté; mais endosser une lettre de change quand j'aurai changé cet argent contre du papier, je ne le peu.x pas.
— Vous me connaissez assez pour savoir queje n'exercerai aucun recours contre vous.
— Vous, Monsieur le baron, c'est possible; mais les tiers porteurs à qui vous pourriez les passer...
— Ne suis-je pas tenu de rembourser avant vous, au contraipe?
— Oui, mais vous ne serez pas en France à l'époque des échéances.
— Vous vous défiez donc des valeurs que vous me donnez?
— Nullement. Je prendrai toutes les précautions possibles, mai'i on n'est sûr que de ce qu'on tient.
— Il doit cependant y avoir un moyen ?
— Je ne vous propose pas de taire un endos sans garantie, ce serait déprécier un papier dont vous pouvez avoir besoin à tout instant; mais vous n'avez qu'à me faire un acte de garantie contro remboursement, en me donnant autorisation d'hypotlicquer une de vos propriétés pour rembourser en votre nom, et je ferai tout ce que vous voudrez.
Ce fut Luizzi qui fit tout ce que voulut le notaire, car à chaque pas il voyait se diesser un à un devant lui les obstacles ((ui naissent d'une mauvaise position, et, en homme qui veut en sortir à tout prix, il jetait tout à la mer dans l'espoir d'échapper à l'orage.
Les bons magistrats.
Comme Barnet l'avait annoncé, il lui fallut près de quatre jours pour se procurer les sommes en or que lui avait demandées le baron. Cependant celui-ci était prêt à repartir pour Orléans; il avait envoyé plusieurs fois à la poste pour savoir s'il n'était point arrivé de lettres à son adresse, et Barnet s'était chargé aussi de ce soin.
Rien n'était venu. Armand s'étonnait de ne pas avoir des nouvelles de Léonie, selon la promesse qu'elle lui avait fait transmettre par la petite mendiante. Ne sachant que penser de ce silence, il s'était décidé à quitter Toulouse, comme nous l'avons dit; sa place avait été reteinie, par le notaire, à une diligence qu'Armand devait preudre à quelques lieues de la ville poui' no pas être soumis à l'inspection des agents de police qui en surveillaient le départ.
LES MÉMOIKES Db UlAni.R
Ce fui ainsi qu'elle ccrivi» «ous leuriliclée.
Tout était prêt, et il allait quitter la maison de la Périne, lorsqu'il vit accourir M. Bariiet, à qui il avait déjà fait ses adieux.
— On vient de me faire avertir, lui dit le notaire, qu'une lettre pour vous était arrivée à mon adresse ; mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on a refusé de me la remettre.
148' Livn.
— D'6ù. vient-elle? dciuanda Liiizzi.
— DXJrléans, dit le notai le.
— Œèst celle que j'altendSi repartilie baron, et il faut l'avoir à toiiti prix.
— Itniiossiblo, reprit' Rârnel; il parait que là lettre est chargée et ne peut rtre remise qu'à tous seul. Si monsieur, de Luizzi était à TiinlèHsc. m'a-t-on dit, nous la lui donnehons siir»4e-ehamp^.ot il lui subirait de venir la réclamer en personne.
— Ce serait dire que je suis venu en cette ville,. el.je ne le veux pas..; mais jepuis- vous avoir autorisa à retirer en mon nom toutes les lettres qui doivent m'arriver ici,.et c&tte autorisation, je vais vous la donner.
— Bile dira tout aussi bien que vous-même votre présence ù Toulousfif,- efttnesera peut-être pas sutlisantc, car j'ai présenté inutilement l'autorisation quevoiis.-m'àvez donnée autrefois. Laissez cette lettre ou plutôt allez'lito chercher. Que vous importe qu'on sache que vous êtes venu ici,. puisque vous n'y serez plus dans une heure?
La lettre de madame dfcjOerny était d'autant plus importante pour le baron que probablement elle lui traçait la conduite qu'il avait à Icnir, et qu'elle pmn'ait; rendre inutile le mystère de son arrivée et de son départ ;.illaD décida donc à l'aller chercher. Toutefois il chargea Barnetdèfaii'e porter à une lieue ou deux en avant sur la route de Paris tout son bagage de voyageur, puis il se rendit au bureau de poste.- Dès qu'il y fut entré et qu'il eut expliqué pourquoi il y venait, le commis le regard à dhmi air tout étonné en lui disant:
— Ahi! vous êlesmonsieui le bnron de Luizzi? Veuillez attendre un moment, je vais aller cherchci la lettre (pie vous léclamez.
Le commis quitta le biu'eau, et Luizzi commençait à s'impatienter de no pas le voir revenir, loisquc la porto s'ouvrit pour laisser entier un commissaire de police assisté do dcu.>c gendarmes. Depuis son aventure ii Oiléans, le commissaire de police était devenu pour le baron ce qu'il est pour tant de gens, quelque chose dé répugnant et d'efTrayant dont l'aspect vous agace les nerfs, comme celui d'une énorme araignée dont ralloucliement
est oflioux, comme celui d'un crapaud nu d'un serpent. Luizzi se détourna soudainement; mai>; au nn-mc instant, il sentit deux larjres mains s'appuyer sur ciiacune de ses épaules, et la voix malencontreuse du commissaire lui dit:
— Je vous arrf'te. Monsieur, comme prévenu de meurtre sur la personne de M. le comte de Cernv.
Le Fuit de son arrestation avait atterré le baron, car il avait compris sur-le-cliamp l'impossibilité oii elle le plaçait de venir en aide, soit à Léonie, soit à Caroline, soit à madame Poyrol ; mais ce qui eût dû l'épouvanter par dessus tout lui donna un niuuicnt d'espérance. L'absurdité de l'accusatimi le rassura, et, voyant qu'il n'était nullement question de l'enlèvement do madame do Cerny, il répliqua:
— Prenez garde à ce que vous faites. Monsieur! Monsieur do Cerny se porte sans doute aussi bien que vous et moi, et je me soucie peu d'être victime d'une erreur ou plutôt d'\ine coupable machination et d'une làctie complaisance.
— Attachez Monsieur! dit le commissaire do police.
— Vous oubliez à qui vous avez affaire! s'écria le baron avec emportement.
— Mettez les poucettes à'Monsieur! dit le commissaire.
— Je proteste contre cette arrestation illégale.
— Faites marcher Monsieur! reprit le magistral tricolore.
Les gendarmes, ayant vivement appuyé la crosse de leur mousqueton sui' les reins du prévenu, il fallut bien qu'il se décidât à marcher vers la prison où on devait le conduire. Toutefois, il s'arrêta encore:
— Je demande à être conduit immédiatement chez le juge d'instruction, dit-il au commissaire.
— Je vais dincr en ville, dit le commissaire à l'un des gendarmes; voici l'ordre de récei)tion pour Icgcôlier. Qu'il ne manque pas de mettre Monsieur au secret le plus absolu !
Apres ces paroles, le commissaire, ayant dénoiié son écharpe, rentra immédiatement dans la vie civile et alla manger des foies de canard en caisse chez une jolie marchande de bas dont le mari était de ses amis. L'impassibilité du commissaire avait singulière-
1180 f-ES MEMOIRES DU DIABLE
moiil démonté la confiance de Liiizzi on son nom et en lui-même ; .1 se rappela que le Diable lui avait souvent dit qu'il y avait une puissance qui ne perdait presque jamais de son action sur les nommes. En conséquence, s'adi'cssant à un des gendarmes aux mains desquels, il avait été laissé, il lui dit:
— Voulez-vous gagner dix louis? conduisez-moi chez le juge d'instruction
— J! est tiriiiil avec ses dix louis! fit le premier gendai'n,ie , .( compte iirohablement les trouver dans quelques crevasses (îe sa future chambre à coucher.
— Tais-toi done, dit l'autre, qui était du pays et qui emmena son camaïade dans un coin de la chambre. C'est un des nobles de la ville ; il a de i'ai'gent, à ce qu'on dit, de quoi payer la place du Caiiilole, et, si lu veux le conduire chez le juge d'instruction, ce n'est ]ias dix louis i|u'illc ilminera. mais vingt-cinq.
-- Vingt-cinq louis! dit le premier agent de la force publique, en ouvrant des yeux plus rayonnants que la plaque de son baudrier.
— Alors ça fera cinquante pour nous deux, reprit l'autre.
— Eh bien! si tu lui proposais cela, toi qui le connais?
— Merci; c'est pas à moi qu'il a fait l'otTre, ça te regarde.
— Que non! que non ! il pourrait dire que c'est venu de n:oi, et j'aime autant le conduii'e tout ilroit en pris(ui, Allons, l'homme aux cinquante louis, reprit le gendarme en s'adressant à Luizzi, marchons un peu vite.
— Dites donc, fit l'autre gendarme en s adressant au bai'on. il a entendu cinquante louis, ce grand bèta-lii, comme s'il y a quelqu'un ([ui voulut donner cin((iiaute louis pour une paicille bùtise ! rien que d'aller chez le juge d'instruction.
— Je vous les donnerais à l'instant même, dit Armand, et avant de sortir de cette chambre.
— Ah çà ! dit le premier des deux gendarmes, est-ce que vous seriez innoceni, par hasard ? vous avez l'air si sûr de votre atVairc, que je commence ù croire... Tu commences à croire, loi aussi, n'csl-ce pas?
— Ma loi! oui, nous commençons à croire... ivprit l'aulre.
LES MlÎMOIRES DU DIABLE 1181
— Au fait, vous pouvez êlre innocent.
— Ça s'est vu.
— El, puisque vous ('tes I>on enfant, nous allons vous mener elle/, le juge d'insti'uction.
— Soit, dit l'autre; et puisque nous sommes complaisants, il faut l'èlre tout à lùit. Détachons-lui les mains; il faut qu'il puisse gesticuler...
— C'est ça, qu'il n'ait pas trop l'air d'un coupable.
— Qu'il puisse ôter son chapeau s'il rencontre une connaissance.
— Et mettre la main à sa poche s'il veut se moucher.
Luizzi comprit et mit la main à la poehc pour en tirer les cinquiinlo louis, dont il payait les complaisances de messieurs de la gendarmerie dépaitementale. Du reste, une fois le marché conclu, ils y mirent toute la bonne grâce convenable, et ne pouvant lui faire avancer un fiacre, attendu que le fiacre est chose inconnue à Toulouse, ils firent passer Luizzi par quelques petits détours et le conduisirent enfin chez le juge d'instiuction.
Le baron fut grandement surpris lorsqu'il entra dans l'hôtel du Val par la petite porte qui, dix ans auparavant, l'avait mené chez l'infortunée Lucy. Sa surprise fut encore plus grande lorsqu'on le mena dans le pavillon où, pour la dernière fois, il avait rencontré la marquise; il lui sembla qu'une étrange prédestination avait mar(|ué cette visite, lorsqu'il fut introduit dans ce boudoir oii elle s'était si follement donnée à lui. Il y était depuis quelques moments à peine, lorsqu'il vit paraître le marquis lui-même, enveloppé d'une longue robe de chambre.
Le marquis du Val était un homme de cinquante ans à cette époque. Vieu.Y libertin usé par la débauche, il avait conservé toutes les prétentions de la jeunesse, et passait plus de temps à sa toilette qu'ù ses audiences. Ce n'était que depuis la mort de sa femme qu'il était entré dans la magistrature pour prendre ce qu'on appelle une position.
Comme on a pu le voir dans le chapitre précédent, Luizzi n'ignorait pas celte circonstance ; mais elle l'avait si peu frappé.
quand I.ili la lui avait l'uvélée, qu'il n'avait pas soupçonné un moment qu'il pût cMre appelé à paraître devant M. du Yal.
A peine le. marquis fùt-il dans le boudoir, qu'il fit signe aux genilarmcs de se retirer et qu'il dit i^i Luiz/.i :
— 11 a fallu que ce fût vous, baron, pour que je vous reçusse, attendu que j'ai à nfhabiller pour aller dîner chez notre premier président, et qu'il me reste à peine une demi-licure; mais entre vieux amis et entre parents on agit sans façons, et vous allez me permettre de continuer ma toilette.
11 fonna, et un valet de chambre apporta tout ce qui était nécessaire au juge pour s'iiabiller en dandy.
— Ah çà! dit-il au baron, vous venez donc pour cette affaire de U. dcCcrnj? Comment! après avoir enlevé la femme, vous tuez le mari? ceci passe la permission.
— Voyons, marquis, dit Luizzi, est-ce que cette accusation d'assassinat est véritablement portée?
— Non-seulement portée, lit le juge en passant des bas de soie, mais encore assez bien prouvée.
— Comment, prouvée! M. de Cerny est donc mort?
— Si bien, repartit le magistiat en mettant son pan talon, qu'il a été trouvé, percé de deux balles, dans un petit taillis près de la grande route et à une demi-lieue environ de Sar... près Bois- J\Iandé.
Cette révélation stupéfia le baron, car il se rappela la figure que Satan avait prise pour l'accompagner précisément en cet endroit; ctil frémit de penser que c'avait pu être une de ses ruses pour le perdre tout à fait.
II restait muet et accablé, lorsque le juge, qui tendait ses brc- Iclles et sanglait son pantalon avec une joie parliculièi'c, lui dit <run ton dégagé :
— Tiens! vous avez là un pantalon bien fait, oh! un pantalon fait comme un ange. Qu'est-ce qui vous habille à Paris ?
Luizzi, qui n'avait pas entendu, releva la tête de l'air d'un li(imme atterré, et ilil au maniuisdu Val:
— Quoi! (.n a trouv(' le coinle mort luès la grande route?...
— Oui, oui, lit le juge.
LES MÉMOIRES DU PIAULE llgï
El, se tournant vei-s son valet de cbambrc. il lui dit:
— Je n'ai jamais pu avoir un pantalon comme ça. Qui ost-ceqiii vous habile donc, Luizzl?
— Je ne sais, répondit celui-ci, (|ui olail fort peu à cctïPnrc de conversation.
— J'en suis fâché, reprit le nia{,'islrat, je donnerais beaucoup pour savoir le nom et l'adresse de ce tailleur-là.
Ce n'était pas pour rien que le baron avait vu le monde par les ycu.\. du Diable; aussi csp,éra-l-il de cette circonstance jihis que de sa non-cul])ubililé, il ré|>ondit :
— Attendez tlonc... c'est lluniann, je crois, que j'iippello mon tailleur.
— Tu te souviendras de ce nom-là, dit le juge au valet de ciiambre, pendant qu'il niellait sa cravate et (jue Luizzi reprenait :
— Mais enfin, à supposer que le comte eût clé véritablement tué, pourquoi est-ce moi qu'on en accuse?
— Parce que l'amant de sa femme étail celui qui avait le plus d'intérêt à se débarrasser du mari.
— Est-ce qiic vous me croyez coupabli^ de ce crime?
— C'est ce que j'ai dit. J'ai parlé d'un duel sans lémoins, et la circonstance en valait la peine; mais ceci resterait à prouver. J-U d'ailleurs il y a une circonstance accablante : on a trouvé deu.x. épées à côte du mar(|uis, et il a été tué d'un coup de feu ; ce qui semblerait prouver que, si le duel a été arrangé avec vous sur rimi)criale, il a été prévenu par un assassiuat.
— On a donc vu M. de Cernysur la roule de Bois-. Mandé? s'écria Luizzi on se levant.
— Comment! si on l'y a vu? Vous avez l'ait (juasi une demijournée de route avec lui.
Le baron coininil alors qu'il avait été enliainé par Salaii dans un piège où il devait périr. Il se détourna pour cacher la pâleur qu'il sentit se réiKindre sur son visage et qui eût pu être in terprêtée comme une preuve de son prétendu crime. Ce mouvement avait élé si violent que le juge le regarda et que, s'aiTùlaiil à soa tour, il secria:
— En vérité, voilà un habit admirable ! Est-ce que c'est Ilumann TOI vous fait aussi vos habits?
Armand ne répondit pas.
Le juge, continuant son admiration, montra Luizzi à son valet de chambre, en lui disant :
— Vois comme c'est coupé! cane fait pas un ]ili; et puis, ce n'est pas engoncé comme les habits qu'on me fait à Toulouse. Il faut absolument que j'aie ce tailleur-là.
Armand avait entendu, et, se retournant avec indignation vers le marquis, il lui dit :
— Est-ce pour cela que vous m'avez reçu, marquis? est-ce là ce que je devais attendre de vous?
Le magistrat, rappelé ainsi à ses devoirs, mais ne quittant pas cependant de l'œil l'habit parfait de l'accusé, lui répondit sèchement :
— Écoutez donc, baron, je suis chargé de l'instruction de votre affaire'; je suis fâché de vous le dire, toutes les présomptions sont contre vous, même la conversation que nous venons d'avoir ensemble, car elle avait son but, je vous prie de le croire; et assurément, SI vous n'aviez pas été coupable, vous auriez eu l'esprit plus présent pour répondre au.\ questions, peut-être insidieuses, que je vous faisais.
Luizzi comprit de quel voile assez grossier le juge voulait couvrir la sotte légèretédcses paroles; et, bien convaincu qu'il n'avait rien de bon à espérer de cet homme s'il ne flattait sa ridicule manie, il lui répondit :
— Oh ! mon cher du Val. si vous avez pris la colère assez naturelle d'un honnête homme pour le trouble d'un criminel, je suis tout prêt à vous montrer (pie le remords no me domine pas au point de me faii'c oublier une chose aus<i iinjioi'tante que le soin de ma toilette. Comme je vous l'ai dit, c'est Humaiin (|iii m'habille complètement, c'est certainement ce qu'il y a de mieux à Paris, cl, si vous voulez, je vous donnerai une lettre pour lui ; je suis une de ses bonnes pratiques, il a des égards pour moi et il soigne particulièrement les personnes que je lui envoie.
LES MKMOinES DU DIAULE
L'arrestation de Donezau.
— Apporte do quoi écrire, dit le magistrat à son valet de chambre. N'oubliez pas l'adresse, mon cher baron.
— Non, dit Luizzi en pliant la lettre et en la remettant au marquis qui lut la suscription : A monsieur Huniann, rue de Richelieu.
149' Lrra.
Lo marquis était complètomoiit lial.uUé ; il avait donné à ses cheveux une inclinaison convenable, piécisé l'ouverture de son gilet, assuré les entournures de son habit, cl i' mettait ses gants, lorsque le baron lui dit :
— Ah çà, n.on cher, service pour service ! J'espère que vous allez me signer un ordre de mise en liberté immédiate.
— Moi ! s'écria le magistral, est-ce que je le puis? Vous êtes, mon cher, sous le poids d'une accusation capitale.
— Pouiquoi m'avoir reçu alors? dit le baron.
— C'est mon devoir d'écouler les accusés, dit le juge ; il me semble que je l'ai plus que l'igoareuseraent rempli, puisque je ne devais vous interroger que dans les vingt-quatre heures (jui ont suivi votre arrestation. D'ailleui's, mon cher, vous ne m'avez pas allégué un seul lait en voire faveur; tout ce que je juiis l'aire, c'est qu'on ail les plus grands égards pour votre posilifui... Appelez les gendarmes, a;oula-t-il en s'adressanl è son valet de chambre.
— Mais ce que vous me dites là est inlàme ! s'écria le baron.
1 e nian^uis avait mis ses gants et tenait son chapeau ; il se redressa «t répondit sévèrement :
— N'aggravez pas votre position par des outrages que je serai forcé de punir.
— Vous ! s'écria Luizzi exaspéré et se rappelant en ce moment ce qu'avait été le marquis du Val et ce qu'il était encore, se rappelant à la fois madame de Crancé, Lucy et la petite filJ<e 4e clioz laPériiic; vous! s'écria-l-il, niitciable! vous qui avez l'ail profession de tous les vices !
Les gendarmes parurent.
— Gendarmes! s'écria le niar(iuis avec colère, emmenez Taccusé, cl tpi'il soit ti'aité avec la dernière sévérité!
Puis il soilil. Les deux gendarmes emmenèrent Liii/zi tellement accablé, qu'il travei'sa nue partie de la ville de Toulouse SUIS ri'iiMU(|uer la curiosité do tous ceux qui le rciiconlraienl cl le reconnaissaient.
Si l'on veiil liion so rappeler les circonstances apiiarcntes de la rencontre de Liiizzi avec le Diable sous la ti;'Mre do M. de Cerny. on comprendra ais<^menl l'épouvante qui dut s'cnipuier du uiallieureux Armand loi's<jii'il se trouva seul enfermé dans le cachot oit l'avait fait metti'c la bonne recommandation de son cousin, le nianiuis du Val. Aux yeux de tous, il s'était éloigné de la dilijîcnce avec un voyageur qui n'avait pas reparu.
Ce voyageur était pour tous le comte de Cerny ; il l'était surtout pour le poète qui lui avait demandé son nom, et à ([ui Satan avait répondu celui-là.
Le Iwiron était au secret depuis huit jours, depuis huit jours il avait été séparé de la vie des autres hommes, et, pendant tout ce temps, cliaque heure, cha/iue minute, chaque seconde avait eu toute sa durée.
Pendant les trente-cinq ans qu'il avait vécu, jamais Lui/zi n'avait eu un aussi long espace de temps pour la léllexion. l'our la première fois, depuis dix ans qu'il avait accepté l'iiéritage infernal de son père, il avait pu se demander longuement pouiiiuoi sa vie avait été si extraoï'dinaire, et pour ainsi dire, emportée dans un tourbillon d'événements qui l'avait toujours maîtrisé; comment le pouvoir surnaturel dont il (-tait doué n'avait fait que le précipiter dans une suite de mallicurs dont ce pouvoir semblait devoir le garantir.
Il se demanda alors si cette histoire de la Genèse, qui condamne l'homme au malheur du moment qu'il a touché à l'arbre de la science du bien et du mal, n'était pas la iilus sublime dos vérités, et s'il n'en était pas une preuve vivante, lui qui aviiil voulu pénétrer plus avant qu'aucun autre dans cette redoutable science.
Au milieu de ces réflexions, il lui prenait de soudaines envies de savoir ce qui se passait ai dehors de co cachot où il était enfermé.
En effet, il pouvait voir et entendre dans les lieux oîi l'on décidail de sa vie et de celle de tous les êtres qu'il aimait encore. Pourtant il hésitait à le faire, tant il reconnaissait enfin que les révélations de Satan n'avaient été pour lui qu'une clarté funeste qui l'avait incessamment égaré dans sa route; et, malgré la terreur où il était de son honneur perdu et de sa vie compromise, malgré les craintes qu'il éprouvait pour sa sœur, pour Eugénie et pour madame de Cerny, abandonnées à de pressants dangers, il résista à la tentation, et le talisman infernal ne fut plus agité par lui.
11 ne le fut ni durant ces huit jours ni pendant ceux où il dut reparaître plusieurs fois devant les juges instructeurs. Probablement cette bonne résolution eût tenu contre le désespoir même dont il était obsédé, si deux lettres n'étaient venues de l'extérieur lui révéler de nouveaux malheurs et de nouveaux crimes.
La première qui lui fut remise était celle qui avait amené son arrestation et que le marquis du Val consentit à lui communiquer comme pièce du procès, une fois que l'instruction fut achevée.
La seconde était l'histoire qui lui avait été promise par l'homme de lettres de la diligence et qui avait été retenue aussi comme prouve, parce qu'elle commençait par cette phrase accablante contre Luizzi :
« .\u moment où je vous ai laissé sur la route de Bois- .Mandé, seul et avec M. de Cerny, etc. »
Une fois dans sa prison, Luizzi mit de côté cette lettre qu'il jugea devoir être fort peu intéressante, et il lut celle de madame le Cerny.
LES MÉMOIRES DU DIAULE USD
DÉNOUMENTS
La maison des fous.
« C'esl après cinq jours de captivité que je puis parvenir à vous écrire, Armand, et c'est le cœur encore tout ému et tout brisé d'une scène effroyable, que je vais commencer le lécit de ce qui m'est arrivé depuis notre malheur : malheur dont je n'ose plus me plaindre à coté de celui dont je viens d'être témoin et que je vous dirai aussi, car, dans la position où vous êtes, il vous sera peutôtre possible de le secourir ! »
Cette phrase fut, pour ainsi dire, le premier coup qui ébranla la résolution de Luizzi ; cet appel à sa protection lui lit sentir une impuissance qu'il pouvait l'aire cesser, puisqu'il avait dans les mains un talisman assez extraoï'dinaire pour échapper à sa position, du moins le croyait-il encore.
Toutefois cette réflexion ne passa que comme une ombre légère dans son esprit et sembla ne pas y laisser de traces. Il continua sa lecture :
« Pour ne pas mêler ensemble et le récit de mes propres douleurs et celui des malheurs dont j'ai été témoin, je vais vous raconter jour à jour ce qui m'est arrivé depuis le moment où nous avons été séparés.
« Après votre fuite, je demeurai seule avec M. de Cerny. Il m'avoua, avec le cynisme d'un homme décidé à une action infâme, qu'il me ferait payer de mon honneur la découverte de ce secret qui nous a réunis, et dont vous avez été informé je ne sais encore comment.
IIDO LES MÉMOIRES DU DIADLE
« M. de Cerny a retrouvé clans le boudoir les lettres que nous avions éci'ites; il les a ramassées, et, ces lettres se combinant avec notre départ de Paris, il y a trouve matière à une accusation d'adultéré qui doit le venger.
« Ce qu'il y a d'inlànii' dans la conduite de M. de Cerny, c'est que, loi'squ'il m'étalait ses hideux projets avec une IVoide lâcheté, ce n'était pas la vengeance de son honneur qu'il poursuivait, c'était celle de son ignoble secret, c'était celle du honteux état où l'a réduit la débauche.
« Au moment oii il me parlait ainsi, il me croyait encore innocente, i! supposait que je n'avais l'ait que fuir sa persécution et que vous n'étiez pour moi qu'un protecteur, un ami dévoué.
« Armand, j'ai voulu lui-iendre le mal qu'il me faisait, j'ai voulu le blesser dans cette hori'ible vanité qui l'a rendu si lâche et si cruel, et je lui ai dit la véiité... je lui ai dit que tu étais mon amant. J'ai bien réussi. C'a été pour lui une épouvantable torture, et je l'ai aiguisée de tout ce que mon amour pour toi m'a inspiré de plus poignant.
« Ce n'était rien pour cet homme que de lui dire que je t'aimais du fond de l'âme; car je t'aime, Armand, je t'aime parce que je t'ai rendu à la fois heureux et malheureux, parce que, si j'ai fait peser sur la vie un poids qui peut l'accabler longtemps, j'ai vu aussi ([ue, durant quelques heures de ce peu de jours qui nous ont été donnés, ton âme s'était rassérénée à ma parole et que ton cœur avait^oublié son désespoir sous mes regards.
« Mais je lui aurais dit tout cela qu'il ne m'aurait pas comprise, et rinlame conduite de M. de Cerny me donnait tant d'indignation que je l'ai blessé, humilié là oii le misérable a réfugié tout son orgueil.
« Oui, je lui ai dit que lu étais mon amant, (]ue je t'aimais; mais je lui ai dit aussi que je m'étais donnée à toi, je lui ai dit comment, je lui ai dit celle journée ]iassée sur tes genoux, cette nuit passée dans tes bras; je lui ai tout dit, l'ardcui' de nos amours et le nombre de nos baisers ; je suis descendue jusque-là, car je le voyais s'ii'iiter à chacune de nies paroles, se dévorer ci se tordre dans son impuissance à chacun de mes aveux, et jamais
LES MÉMOIRES nu niARLE ItCl
fcnimo a» mondo n'a été un moment si fit-re d'être Itelle et si lieureiisc d'être perdue.
« Il est possible (jne, si nous avions été enfermés seuls dans mie maison déserte, je n'eusse p;is impunément rendu à M. de Cerny tout le mal qu'il m'avait fait; mais en me plat;ant sous le couj» do la loi, il m'avait mise en même temps sous sa protection, et il n'ouliliait pas qu'un magistrat veillait ù celte porte pours'empai-cr de moi.
" C'est pour cela qu'il fut vaincu dans la lutte et qu'il s'enfuit en me laissant aux mains de ceux qui m'avaient arrêtée. Alors je rencontrai la petite mendiante et je vous l'envoyai. Immédiatement après, on me conduisit dans la prison de la ville.
« Le magisti'at qui avait été chargé de mon arrestation fut assez galant homme pour comprendre que ma détention piéventive ne devait pas être un supplice plus hideux que celui auquel je pouvais être condamnée, et, ne pouvant changer pour moi la destination des liàliments assignés aux prévenus, il me demanda si je ne désirerais pas aller occuper une chambre particulière dans la partie des bâtiments réservée à rhal)itation des femmes atteintes d'une folie assez douce pour ([u'il n'y eût aucun danger à les rencontrer.
« Entre la folie et le crime, entre des femmes qui ont perdu toute raison et des femmes qui ont perdu toute retenue, entre les récits insensés des unes et le langage obscène des autres, je n'hésitai pas un moment et je suivis le conseil qui m'avait été donné par le magistrat.
« Je fus convenablement logée, je pus réfléchir à ma situation et écrire à mon père pour l'en prévenir. Je ncvoulais pas sortir de chez moi le lendemain de ma captivité ; je voyais, à travers les fenêtres, errer comme des fan lûmes les folles à la démarche imbécile, aux yeux fixes ou égarés, chantant, parlant, gesticulant; l'une se couronnant d'heibe. fanée c<pmme jtour aller au hal, une autre utiachant à son ciVié .-lin hoiiipiet de mariée pour aller à l'autel, une autre encore berrant dans ses bras un morceau de bois, lui cfl'iant son sein, l'appelant son enfant. Celle-ci me fit pleurer.
« Cependant je réfléchis que je ne pouvais guère savoir les
Id92 LES MEMOIRES DU DIABLE
efforts que ferait la petite mendiante pour venir jusqu'à moi, si je ne me mêlais, sinon à ces malheureuses insensées, du moins aux surveillantes qui les suivaient et qui allaient indifféremment dans toutes les jtarties de cette vaste prison.
« J'étais descendue dans la cour, j'en avais abordé une et j'avais obtenu d'elle, à prix d'argent, d'aller s'informer s'il n'était pas venu pour me voir une enfant à qui j'avais promis de la protéger etde lui venir en aide. La cause de mon arrestation était connue de cette femme ; elle savait mon nom, elle savait que je pourrais largement récompenser un jour la complaisance qu'elle m'aurait montrée, et elle s'était éloignée en me disant d'attendre son retour.
« Je m'étais assise dans, un coin de celte vaste cour réservée à la promenade des folles ; j'évitais de les voir et j'évitais d'être vue d'elles, lorsque tout à coup je fus surprise par les regards de deux femmes qui, placées à quelque distance de moi, m'observaient avec une étrange curiosité.
« Toutes deux avaient dû être fort belles; mais àéi'à l'âge et la douleur avaient flétri tout à fait l'une d'elles, tandis que l'autre gardait au milieu de sa tristesse un air de meilleure santé.
« Celle-ci me frappa d'autant plus singulièrement qu'il me sembla que son visage ne m'était pas inconnu, et je crus m'apercevoir en même temps que, de son côté, elle semblait chercher à se rappeler ma figure.
« Cette observation mutuelle dura pendant quelques minutes, et j'allais peut-être m'approcher de ces deux femmes, poussée par un secret instinct de pitié, lorsque la surveillante revint et nie dit qu'une petite mendiante en effet était venue me demander, mais que d'après l'ordre de mon mari de ne me laisser communiquer avec personne, on avait repoussé celte enfant.
« Ce malheur, car c'en était un dans la circonstance où je me trouvais, me fit oublier les deux femmes qui m'observaient continuellement, et je rentrai dans ma misérable chambre après avoir perdu l'espoir d'apprendre ce que vous étiez devenu.
« A peine élais-je rentrée chez moi, qu'à travers les barreaux de ma fenêtre je vis l'une de ces deux femmes, celle que j'avais cru
LKS MEMOiniCS DU niARLli
Il avait trouvé le cadavre dans le taillis.
reconnaître, interroger vivement la surveillante que je venais de quitter.
« Au milieu du prolond desespoir dont j'étais poursuivie, cette curiosité excita la mienne, mais pas assez pour que je désirasse la satisfaire sur-le-cliamp ; d'ailleurs j'avais à penser à vous,
150« LivR.
flg4 LES MÉMOIRES DU DIABLE
Armand, à notre roncunlre si i'oiiuite, à noLie iunour si inouï, à notre bonheur si court, à notre mallieui' si vile arrivé.
« Vous reverrai-je encore, Armand ? L'espèce de fatalité dont vous seniblez poursuivi ne s'étend-olie pas sur tout ce qui vous approche ? je le crains, et pourtant je puis dire que je ne m'en «épouvante pas ; je ne sais quelle voix secrète me dit que je vous ^inie comme vous deviez être aimé, et qu'uni à moi vous auriez èlé heureux.
€ C'est beaucoup de vanité, n'est-ce pas, Armand ? Mais je sons r-«e je vous appartiens si bien, moi qui n'ai été qu'un municiil à vous: poursuivie, emprisonnée comme une l'emme i>erdue, je me sPDS tellement piète ii donner encore pour vous ma vie, ma j-épukUion et ma liberté, que je ne puis m'cmpcciier de croire que toile destinée qui s'est si rapidement et si lorlement enchaînée à îa votre avait été créée pour lui servir de sœur, de compagne et de soutien.
« Le vieil aveugle a bien rencontré sui- le bord du chemin la jeone mendiante pour le conduire ; n'ai -je pas aussi été mise sur votre route pour vous tondre la main, et n'est-ce jias un maUniur «l-iie je vous aie renconti'é si tard"?
« Pardonnez-moi, Armand, de vous parler toujours de moi; inais il i'aut ((ue vous sachiez que je ne me suis pas donnée à vous i'onime je me serais donnée à toul autre qui aurait élé à votre 5)lacc. Je puis vous le dire, maintenant: le premier. mot que vous a«'z, prononcé devant moi est tombé dans ma vie, si câline et si j*si'inée, comme une pierre dans une eau unie et liuiitide.
.Ce mot indifférent m'a troublée, quelque chose m'a parlé dans ié cœur, ([ui m'a dit : Prends .yuide ! Pouniuoi cela"? je ne vous connaissais pas. l'ai renconire bien des hommes qui ont plus de «om, plus, de beauté, plus de renommée que vous, mais Ions m'ont laissé celte traui|uillité inaltérable de mon esprit et de mon âme, dont je m'étais lait un bonheur ; vous seul m'avez émue, sans m'avoir pour ainsi dire parlé; je me suis révoltée contre cet tffroi, et vous devez vous rappeler, Armand, avec quels éloges exaltes j'ai parlé d'un homme que je dois croire maintenant un misérable,
LES MÉMOIUES DU DI.VnLR llSi
« Je voulais vous pimirde m'avoir fait douter do mon ompine sur moi-inèmo (luaud vous avez prononcé ces paroles fatales sur niadanie de Carin, et je ne sais qui m'a poussée à vous en dcmau-^ (Ici' l'explication.
« (Va élé une clin^e |. uti> nouvelle pour moi que ce besoin irrésislililc de faire une action que ma raison condamnait. Je vousâî écrit, vous êtes venu ; est-ce le ciel, est-ce l'enfer qui a voulu le reste? Toute coupable que je suis, je veux espérer encore que œ n"esl pas pour vous perdre que je me suis perdue.
« Je vous raconte tout cela, Armand, parce (juc voilà ce qu'oBî été mes pensées durant les heures de celle loni,M;e journée, paroF. que, emportée en quelques jours dans tous les événements qi» peuvent sullire à remplir une vie, c'est le premier moment iV calme que j'aie trouvé pour me remettre en face de moi-même et me demander si je n'étais pas à la fois la plus folle et la plus co»paliledes femmes.
« Je rej l'is, minute à minut(>, parole à parole, ces pages s courtes, si bridantes et si rapides de ma vie, me demandant si ce n'avait pas été un délire, un vertige aucpiel je m'étais laissé- entraîner, et je n'ai pas trouvé un moment, dans mon cœur, le regret do m'ètre donnée à toi ; j'ai senti qu'il n'y entrerait jamais.
« Si lu savais, Armand, toi qnfes sans doute dans un de ces instants où tu dévores les heures avec impatience, forcé que lu es de subii' la lenteur des affaires qui te retiennent, si tu savais comme les heures passent vite, assises sur une pensée! elles fuient avec une telle rapidité que le soir était venu sans que j'eusse pu songer à autre chose qu'à me répéter à moi, ne pouvan'. te le tire : Oh ! je t'aime, Armand ! je t'aime ! je l'aime !
« Sans doute la nuit fût venue et la nuit se fût passée comme le jour, si la surNCillante, étant entrée tout à coup dans ma chaudjre, ne n/avait arrachée à cet cntreti(m de mon cœur.
«Sa vue me rappela la cuiiosité que j'a\ais excitée; et, ne sachant que répondre aux offres de service qu'elle me faisait ni comment trouver l'occasion de lui faire gagner une récompenge qu'elle n'osait solliciter pour rien, je lui demandai quelles étaient
les doux folles que j'avais rencontrées ensemble parmi toutes ces ■ folles qui marchent isolées; car une chose que j'ai apprise ici et qui m'a épouvantée, c'est que la folie a cela d'étrange que jamais deux insensées ne se parlent, ne s'aiment, ne se secourent. Le cœur s'en va-t-il donc avec la raison ?
« La surveillante répondit à ma question par une autre. « — Vous n'avez donc pas reconnu la plus jeune ? Elle vous a bien reconnue, elle.
« — Qui est-ce donc! lui dis-je.
« — Je puis vous la nommer, répondit tout bas la surveillante, quoiqu'il soit défendu de dire son nom aux étrangers par égard pour sa iamille : c'est madame de Carin.
« Je poussai un cri de surprise... Madame de Carin, entendt-tu, Armand? cette femme à propos de laquelle a été prononcé le mot fatal qui nous a jetés l'un à l'autre! madame de Carin, que j'ai laissé calomnier devant moi, quand je savais qu'elle était innocente, pour ménager la basse vanité de l'homme dont je portais le nom ! Madame de Carin la folle enfermée avec madame de Ccrny l'adultère!
« Je ne puis vous dire, Armand, ce qui s'est passé en moi : j'ai cra voir le châtiment qui se dressait à côté de la faute, et j'ai compris alors que toutes ces paroles vaines et méchantes que nous laissons si légèrement courir dans le monde peuvent briser de bien fortes existences.
« Hélas! si je n'avais pas laissé calomnier madame de Carin, vous ne m'auriez pas répondu, Armand, je ne vous aurais pas connu, je ne serais pas enfeiunéc dans la même prison qu'elle.
« Toutes ces pensées m'assaillaient pendant que la surveillante cherchait à m'expliquer comme quoi madame de Carin était poursuivie d'une idée iixe (jue M. de Carin avait voulu tuer M. de Vaucloix.
« Son récit ne pouvait guère m'intéressera côte de mes pensées, et c'est à peine si je l'ai entendue j^endant qu'elle me disait que l'autre folle était une femme de voire pays, qui s'apiielle Henriette Duré, et qui s'imaginait avoir été onfcrmée pendant de longues années dans un souterrain où elle était accouchée, cl dontonne
LES MÉMOinES DU DIABLE 1197
l'avait roliréc que pour la mctlrc dans une maison de fous et lui enlever son enfant.
« L'Iieuro do la clùlure des portes était venue. On m'enferma et . je dormis. Pour la première fois de ma vie, j'appris que la lassitude du corps est un refuge contre la' fatigue de l'àme, et, après toutes ces nuits passées dans de si cruelles agitations, je ne m'éveillai que lorsque le jour était déjà assez avancé.
(I .Ma première pensée fut pour toi, et je me iiàUii de descendre. Il parait que la surveillante avait quelque nouvelle à m'annoncer, cnr, aussitôt qu'elle .m'aperçut, elle traversa rapidement la cour et accourut vers moi.
« — Quelqu'un est-il venu me demander? lui dis-je.
« — La petite mendiante est ici, me répondit-elle.
« — On l'a donc laissée entrer?
« — Il eût été difficile de lui refuser la porte, car elle a été envoyée ici comme accusée de vol.
« — Celte enfant! m'écriai-je, cette enfant! mais c'est impossible!
« — Pardine! répondit le geôlière, elle s'en vante à qui veut l'entendre, et, si vous pouviez la voir, elle vous le raconterait.
« Je pensai alors à la bourse que j'avais confiée à cette jeune fille; je crus qu'elle l'avait retenue, et quoique cette supposition m'enlevât l'espoir de savoir ce que vous étiez devenu, je m'en voulus d'avoir tenté la misère de cette malheureuse. Je ne voulus pas que ma rencontre lui eût été fatale, je demandai à la voir.
« — Ce soir, me dit la surveillante, je pourrai la faire entrer dans votre cliambre avant la retraite; on ne s'apercevra de son absence qu'au dortoir commun, où je dirai qu'elle est allée se coucher de bonne heure. Mais il faudra que vous la gardiez toute la nuit, attendu que je ne pourrai la faire rentrer que demain dans le bâtiment des détenues.
« — Soit, lui dis-je, je l'attendrai.
«Un moment après, j'aperçus de nouveau madame de Carin et cette Henriette Duré, l'autre folle, qui ne la quitte jamais. Il me sembla qu'elles m'évitaient; je crus qu'on leur avait appris la
cause de ma détention ; j'oubliai ([u'olles tlaient folles, je me sentis humiliée et je leur en voulus.
« Elles passèrent, et je ne pus m'oniiiècher de les suivre des yeux. Ce fut à ce nionicnt que je remarquai qu'elles seules, j'armi toutes les femmes de celle maison, marchaient ensemble, causaient ensemble; la suiveillantc m'apprit aussi qu'elles logeaient dans la même chambre.
« Je ne puis vous dire ([uel singulier sentiment m'aUii'ait vers ces deux femmes et m'en éloignait en même temps : j'aurais voulu leui' parler, et j'en avais peur.
« Je ci'aignais de voir mon intérêt pour elles s'évanouir deviint une de ces paroles sans raison, qui me répugnaienl à entendie dans d'autres bouches. Je me sentais le besoin de garder ma piiié, et, ne pouvant les consoler, je ne voulais pas cesser de les plaindre.
« J'en étais là de mes réflexions, lorsqu'une des folles qui se promenaient dans la cour vint là moi en poussant de grands éelals de rire et en me racontant qu'elle avait été la maîtresse de .Napoléon et couronnée impératrice des Français.
« Je me détournai et voulus rentrer chez moi ; mais, comme si l'exemple de celle-là avait appelé les autres, plusieurs arrivèrent me jioursuivant de cris, de prières, d'imprécations. L'une me prenait pour la livale qui lui ;i^ait enlevé son amant, ce'.h-ci peur l'iufàme (|ui l'avait livrée à ses boui'reaux, celle-là i^our lu sorci('re qui avait bu le sang de son eni'ant.
« J'étais seule au milieu de toutes ces femmes. Je ne puis vous dire de quelle épouvantable terreur j'étais saisie ; ce cercle do visages égarés, ce concert de paroles insensées m'étourdii'cnt, me glacèrent, me lireiit peur.
« Je compris (jue ma l'aison s'en allait, je me sentis lullir et chanceler, et j'allais tombei' à la place que je ne i^ouvais quitter, lorsque madame deCarin et sa compagne s'approchèrent viveuient de moi et m'ariaehèrenl à la colère de ces insensées; elles me contluisiicnt jus(j)i'à la ]'orle qui menait eluv. n^.oi, et celle qu'on appelle Henriette Duré nu- dit avec un accent tl'une douceur qui me pénétra :
LRS MH^MOinRS DU niAIU.E Un.')
« — Rpiilroz chez vous, Mailamo, et, si vous êtes rorc(^e <io dcmpiirer longlnups dans eetle partie de la prison, exposez-vous le moiitfe possilile à ces spectacles, votre raison pourrait y snceomlier.
« — Oui, reprit madame de Carin, restez dans votre chambre, car, sans Henriette qui m'a sauvée, je serais peut-(Mre devenue folle aussi.
« -Madame de Carin ne se croyait pas rolle. Et moi, avais-je donc ma raison ? moi qui n'aurais pas parlé autrement qu'elle. La Iranquillilé et le secours de ces deux femmes m'épouvantèrent encore plus que !e délire des autres; et ce fut au milieu d'une espèce d'égarement (|ue je regagnai ma chambre, anéantie, éperdue, et doutant de moi.
■ « J'alloiidis I;; venue de la petite mendiante dans une anxiété effrayante. Il me semblait (jue celte enfant, en me parlant de ce qui m'était arrivé, rassurerait ma raison ; j'en étais à avoir besoin du témoignage d'une autre que de moi-môme.
« Ce fut une horrible journée que C3lle-là! Je me bouchais les oreilles pour ne pas entendre les cris des malheureuses qui se promenaient dans la cour; je me cachais pour ne pas voir ces figures qui venaient se col!(>r aux caireiiux de ma fenêtre. Enfin la nuit arriva sans cal>:icr mes terreurs.
« Armand, je ne puis vous dire tout ce ([ue j"ai fait. Pour me rassurer contre l'idée (jue j'étais lotie, je le suis presque devenue. Je cherchais tous mes souvenirs d'enfance pour me convaincre qu'ils n'étaient pas cfl'acés.
« Je récitais tout haut les vers de nos grands poètes afin de me rendre compte, pour ainsi dire, de ma mémoire; je voulais absolument me rappeler le nom et le nombre des personnes que j'avais vues tel jour; j'étais folle enfin de !a peur d'être folle, loisque je vis tout à coup entrer la petite mendiante.
« Je courus à elle ; je me mis sous la protection de cette enfant que j'avais ramassée sur la grande route. Son premier mot me fit plus de bien que tous mes elTorts, elle me parla de vous :
« -- Je l'ai vu, me dit-elle.
« Elle me raconta alors ce que vous lui aviez dit. Vous me sauverez, Armand; n'est-ce pas, que vous me sau vcrez ? Ah ! vous
m'avez dëjù, sauvée : j'ai pu penser à vous, je suis retournée vers vous, j'ai espéré en vous, j'ai senti ma raison revenir, j'ai été heureuse. »
Jusqu'à ce moment nous avons négligé do dire toutes les émotions que cette lettre faisait naître dans le cœur du baron. 11 eût fallu interrompre cette lecture à chaque phrase.
Mais à ce moment il s'arrêta de lui-même. Cet appel à sa protection lui serra le cœur. Cette femme enfermée parmi les folles, se confiant à lui enfermé parmi des coupables !
Il jeta autour de lui un regard désespéré : il était seul... seul ! . il pleura. Il pleura d'être seul, il osa pleurer parce qu'il était seul. Faible et orgueilleux ! Puis, quand cette douleur fut calmée, il poursuivit la lettre, qui disait :
« Cependant, x\rmand, la petite mendiante m'a appris une chose qui m'alarmc cruellement et qui ne m'étonne pas moins. M. de Cerny était arrivé en poste avec une femme, et le lendemain il est reparti en poste avec cette femme; il a suivi la roule de Toulouse. Est-ce pour vous poursuivre? En ce cas il aurait pris un étrange compagnon de voyage. Ce fait m'a un peu rassurée. »
Ce passage de la lettre de madame de Cerny étonna seulement Luizzi : il se demanda s'il n'était pas possible que la lettre qu'il avait écrite à Caroline eût été interceptée par son mari ou par Juliette, et que ce fût celle-ci qui eût prévenu M. de Cerny et l'eût envoyé à la poursuite de sa femme.
Madame de Cerny, en effet, ne parlait pas de la réponse de madame Peyrol qui eût pu être parvenue à Orléans, ni de Caroline qui eût dû y être arrivée.
Un singulier soupçon même s'éleva en son esprit, c'est que ce pouvait être Juliette elle-même qui accompagnait le comte de Cerny; mais, lorsqu'il y réfléchit, il trouva si peu de raison à cette supposition, ([u'il l'abandonna aussihU pour continuer la lectui'e de sa lettre.
« Hélas ! .Vrmand, j'avais si peu de choses à apprendre de vous que je pus m'occupcr, une heure après l'entrée de la mendiante, du sort de cette enfant; clic m'avait dit (ju'elle \ous avait remis
Edgard, que fatles-vous ! lui dit-elle.
l'or que je vous avais envoyé. J'avais laissé passer cette assurance que je croyais un mensonge, mais je lui dis alors :
« — Ecoutez, mon enfant, je vous suis trop reconnaissante de ce que vous avez fait pour ne pas vous pardonner une faute que voire misère rend jusqu'à un certain point excusable. Vous êtes
151' LivK. 15t
entrée dans cette maison après avoir été arrêtée pour vol : si c'est à cause de l'or que je vous ai remis et que vous avez gardé, je vous promets d'affirmer devant les magistrats que je vous l'avais donné, et je vous ferai rendre ainsi votre liberté...
« Vous ne pouvez pas vous imaginer, Armand, la douleur, l'indignation et la surprise qui éclatèrent tout à coup sur le visage de celte enfant.
« Oui, s'écria-t-elle avec des larmes, oui, j'ai volé, Madame,, mais ce n'est pas votre or ; j'ai volé, parce que je n'ai pu entrer dans cette maison qu'en me faisant arrêter ; j'ai dit au monsieur que je le ferais, je le lui ai dit sur la grande route, il vous le répétera. Ce n'est pas pour moi que j'ai volé, c'est pour vous, Madame, c'est pour vous.
« Oh! mon ami, que je me suis trouvée petite devant cette enfant ! je lui aurais demandé pardon, à genoux, de mes soupçons. Je l'ai prise dans mes bras, j'ai eu toutes les peines du monde à calmer ses larmes; elle était si malheureuse, j'avais été si ingrate envers elle !
« Vous comprenez, n'est-ce pas? qu'après cela, j'aie pu oublier un moment notre position à l'un et à l'autre, pour m'informer de celle de cette enfant; je lui ai demandé ce qu'elle était, qui elle était, et j'ai voulu savoir cette histoire qu'elle devait nous raconter à tous deux et que j'ai entendue seule.
« Cette histoire est à la fois bien étonnante et bien simple. Cette enfant m'a dit avoir passé toutes les premières années de sa vie, quand elle ('lait toute petite, enfermée, seule avec sa mère, dans une chambre où elle ne voyait jamais entrer que le môme homme. Est-ce une enfant née dans une prison? Cet homme était-il le geôlier qui venait chaque jour apporter la pitance des prisonniers?
« Mais à travers les souvenirs confus de l'uiforlunée, il m'a semblé que la demeure qu'elle habitait ne pouvait être une piison, que les entretiens dont elle avait quelques souvenirs n'étaient pas ceux d'un geiMior et d'une recluse ; cepciidanl elle n'a pu se rappeler ni les noms que sa mère lui avait appris avec soin ni les événements qui, lui disait-elle, avaient amené sa détention.
« Un jour on l'avait enlevée à sa mère, et elle s'était trouvée tout à coup dans la maison des Evfanls-TroHrcs d'Orléans. Cette nouvelle vie, car il paraît que ce l'ut une vie toute nouvelle pour celte enfant, elïara rapidement le souvenir ce ses pi'cmières années. Elle n'avait jamais vu, avant ce temps, ni lo ciel, ni la lumière du jour, ni une Weuv, ni un arlne, ni rien de ce qui vit, e.\ce|>té sa mère et celui qui les gardait toutes deux.
« Ceci est bien surprenant, Armand ; car nulle prison, en France, n'est si rigoureuse que celle où la mère de celte infortunée avait ■été enfermée. Cependanl, n'osant supposer un crime aussi abominable, j'accusais d'infidélité les souvenirs de la mendiante, qui devaient bientôt m'ètre expliques d'une manière si inouïe.
« Une partie de la nuit se passa dans ces entretiens. Elle me raconta encore comment, poursuivie de l'idée de retrouver sa mère, elle s'était écbappée de la maison des Enfanls-Troiivcs.
« Je me décidai à faire demander au directeur de la maison (|n'on me laissât cette jeune lille pour me servir, en lui expliquant quelle avait été la cause de son crime et en lo chargeant de désintéresser, en mon nom, ceux dont la plainte eût pu l'appeler devant un tribunal.
«Ce fut cette raison qui lit que je ne la remis pas à la surveillante lorsqu'elle vint' me la demander lo malin, et celle-ci voulut bien se charger de la lettre que j'avais préparéo pour lo directeur.
« D'après ce que je vous ai dit de l'épouvante que j'avais éprouvée la veille, je ne voulus point descendre. La petite mendiante, inoccupée dans ma chambre, regardait à travers la fenêtre, le visage collé à la vitre.
« Tout à coup un cri d'une expression indéfinissable part du la cour, et la mendiante se retourne de nion côté en s'écriant dans un trouble extrême:
— Ah ! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu !
« Et elle tombe à genoux en répétant la même invocation. Je courais vers elle, lorsqu'à ce moment ma porte s'ouvre avec fracas, et je vois la folle qu'on appelle Henriette Buré.
« Par un mouvement instinctif, je m'étais placée devant la po-
1204 l'ES MEMOIRES DU DIABLE
lilo mdndianlc; car j'avais pressenti que c'était sa vue qui avait excité le paroxysme de colle insensée, et je voulais la protéger contre sa fureur soudaine: elle paraissait exaspérée en ciïel.
« Elle s'arrêta un moment sur le seuil de la porte, les bras étendus comme pour en fermer le passage ; elle jeta tout autour f'o la chambre un regard rapide et étincelant comme un éclair, ci elle aperçut l'enfant derrière moi.
«Avant que j'eusse deviné qu'elle l'avait aperçue, cette Henriette s'était précipitée vers moi ; et, avec une force à laquelle je ne pus résister, elle m'écarta et me lança pour ainsi dire à l'extré-mité de la chambre. Elle releva la jeune fille, la regarda fixement ; puis, sans dire un mot, sans pousser un ci'i, elle l'étreignit dans SOS bras avec une violence qui m'épouvantait.
« Je m'avançai de nouveau poui' arracher cette enfant à cette folle. Elle devina mon mouvement; et, enlevant la jeune fille avec une force que le délire seul avait pu donner à ce coi'ps débile, elle l'emporta hors de la chambre.
« Je la poursuivis en criant au secours; mais elle fuyait avec une telle rapidité, que je craignais de la voir à tout instant se briser on tombant et blesser avec elle la malheureuse mendiante. Deux surveillantes accoururent à mes cris et se joignirent à moi pour la poursuivre.
« Alors, se voyant près d'être atteinte, elle se mit à crier à son tour en appelant: Louise! Louise! C'est sans doute le nom de madame de Carin, car celle-ci parut aussitôt et se plaça si résolument entre nous et son amie, ([u'ells nous arrêta, tandis que Henriette, épuisée, tenait la mendiante serrée contre son sein, en fixant sur nous un regard étincelant.
« — Pourquoi poursuivez-vous Henriette? dil-elle aux surveillantes; vous savez bien qu'elle n'est jias folle.
« Et comme ces femmes ne seinlilaieiit iias vouloir s'arrêter devant ces paroles prononcées avec toutes les apiiarences de la l'aison, elle s'adressa vivement à moi en s'écriant :
« — Oh! IMadamc, empêchez qu'on no maltraite lleiuietto.
« — Mais si je no veux pas qu'on la mallraite, lui dis-jc;je veux qu'elle me rende cette enfant...
« Pour la première fois madame de Curin se rctoui'iia vers Ilenriotle et vif qu'elle tenait une jeune (ille embrassée. Elle s'avança vers son amie, q\\\, ramassant une pierre, en menaça madame de Carin en s'ccriant:
« — Félix! Félix! si tu approches, je te tue.
« A cette parole, madame de Carin recula en poussant un cri,
« — Oli ! ce n'est pas possible, dit-elle, Ilenrielle! Henriette! ajouta-t-elle en s'approehant de celle-ci, ne me reconnais-tu pas? c'est moi, c'est Louise, c'est ton amie.
« Cette voix parut un moment calmer l'infortunée, car elle reprit avec moins de colère:
« — Va-t-en, Hortense, va-t-en ! Toi aussi, tu m as al^andonnée, tu m'as livrée à ton frère; toi, qui as des enfants, tu l'as aidé à me voler mon enfant.
« Madame deCarin regardait, et on lisait sur son visage l'expression d'une épouvante indicible. Je voulus m'approctier à mon tour; Henriette se retourna vers moi et me dit avec une sauvage énergie :
« — Que me voulez-vous. Madame? que me voulez- vous, ma mère? Vous m'avez enfermée et maudite ; j'ai accepté votre malédiction, et je veux ma prison, j'y suis bien, j'y suis avec mon enfant, je ne veux plus en sortir.
« Pendant qu'elle me parlait ainsi, madame de Carin la considérait avec une épouvante croissante; un tremblement nerveux s'était emparé d'elle ; son visage prenait à son tour une expression d'égarement; alors, portant la main à son front, elle s'écria avec d'horribles sanglots :
« — Oh! oh ! oh ! ils ont réussi, mon Dieu, elle est folle, et moi... et moi...
0 Elle balbutia plusieurs fois ce mot et tomba évanouie à mes côtés. Henriette la regarda; Henriette qui, la veille, paraissait tant Faimer, la regarda froidement se tordant à terre dans d'aflfrcuses convulsions. D'autres femmes, accourues pendant que tout cela se passait, emportèrent madame de Carin, puis voulurent enlever la petite mendiante à la folle qui l'avait toujours gardée dans ses bras; mais l'enfant, s'adressant à moi, se mit à crier:
« — Madame, Madame, protégez-moi: c'est ma mère, je l'ai reconnue.
« J'étais comme anéantie. Je ne savais que dire. Cependant on ne voulait tenir compte ni des pi'ières de l'enfant, ni de la tureur de la mère. Heureusement le médecin accourut en ce moment et ordonna qu'on les laissât ensemble ; puis il dit à Henriette qu'on lui laisserait son enfant, et il la reconduisit lui-même dans sa chambre. Je lui avais appris pourquoi je m'intéressais à cette jeune fille, et je le priai de vouloir bien venir m'informer de ce qui se serait passé entre elle et la folle.
« - Madame, me répondit-il, je vais peut-être cclaircir en ce moment un mystère dont je poursuis le secret depuis plusieurs années, et je désirerais avoir un témoin comme vous de ce qui va se passer.
« Xous suivîmes la folle, qui était déjà entrée dans sa chambre : elle tenait son enfant sur ses genoux, comme si ce n'eilt pas été déjà une grande jeune fille ; elle la berçait et chantait doucement, comme pour l'endormir. Puis elle s'interrompait tout à coup pour lui dire :
« — ïu entends bien, ma fille, tu entends bien? et, si jamais tu sors de cotte tombe, tu n'oublieras pas de dire que tu es la fille d'Henriette Bure. Ton père s'appelle...
« — Léon Lannois, répondit l'enfant.
« A cette réponse, le médecin ti'cssaillit et me serra le bras comme pour m'avertir d'écouter attentivement.
« — Léon Lannois! retenez bien ce nom, me dit-il.
« La mère continuait :
« — El le nom de notre persécuteur, te le l'appellcras-tu?
« L'enfant sembla chercher dans sa mémoire et répondit :
« — Oui, oui, c'est le capitaine Félix Ridaire.
« Le médecin poussa une sourde exclamation de surprise, tandis que moi j'écoutais sans comprendre.
« — Tu sais aussi le nom de la tante, n'est-ce pas, sur qui j'avais tanl compté?
« — Oui, maman, dit l'enfant, Hortense Duré, la femme de mon oiule Louis Hure; et je me rappelleiai aussi, ajouta-t-elle
lentement, et comme si ces souvenirs lui l'oveiiiiiont un ;i un, je me rappellerai Jean-Pierre, que vous aviez été voir lorsqu'il éluit mahfle, le jour oii vous renconlràlos mon père pour lu première fois. Je me rappelle tout, ma mère.
« — Et tout était vrai, murmura le médecin.
« Puis, la folle continua :
« — C'est bien, ma lillo : regarde bien Félix, regarde bien ton bourreau lorsqu'il va entrer, regarde-le pour le bien reconnaître, si tu le retrouves jamais. Je vais te mettre dans Ion beici'iui pour qu'il ne te voie pas le regarder.
« Pour la première fois, en ce moment, la jeune fille semblait s'étonner des paroles de la folle, et le médecin, s'approcliaiit d'elle, lui dit tout bas :
« — Faites tout ce ([u'elle voudra, mon enfant; je jcviendi-ii bientôt, et votre protectrice aussi.
« Alors, et sans que la pauvre folle s'en aperçut, il prit un cahier de papier caché dans un coin de la chambre et me le remit en disant :
« — Lisez cela, Madame, et vous, que je sais être une femme d'un esprit élevé, vous me direz alors ce ijue je dois penser de cette étrange rencontre.
« Ce manuscrit, je l'ai lu, et je vous l'envoie, afin que vous, qui êtes libre, puissiez consulter quelques jui'isconsultes sur une pareille affaire. »
Ce manuscrit était à peu de chose près la répétition de celui que nous avons inséré dans le premier volume de ces mémoires, et qui renferme le récit des infortunes d'Henriette Buré. La lettre continuait ainsi :
« J'avais terminé cette lecture, et je comjiarnis en ma jiensée les souvenirs confus de la petite mendiante et le récit de la malheureuse Henriette; je m'étais lapjielé mot à mot celte scène où l'enfant, en présence de sa mère, avait retrouvé tous les nomsqu'elle m'avait dit avoir oubliés et que j'avais reconnus dans le manuscrit d'Henriette. J'étais épouvantée de ce que je croyais^ découvrir, lorsque le médecin parut.
« — Eh bien! me dit-il, vous avez lu, n'est-ce pas?
« — Oui, lui dis-jc : la l'cmme qui a écrit cela n'élait pas folle.
« — Elle l'est maintenant, dit le médecin ; elle avait épuisé dans la douleur et l'espérance tout ce que Dieu lui avait accordé de courage, elle en a manqué pour sa joie et pour la réalisation do l'espoir qui la soutenait.
« — Quoi! m'écriai-j'e, folle quand elle devrait être heureuse, folle quand il allait être prouvé qu'elle ne l'avait jamais été!
« — C'est trop de malheurs, n'est-ce pas? me dit le médecin, qui semblait plus accablé que moi de cette terrible découverte.
« — Mais, lui dis-je tout à coup en me rappelant une autre infortunée, mais madame Carin?
« — Oh ! pour celle-là, dit le médecin, c'est une véritable idée fixe, tout à fait incurable; elle a écrit aussi son histoire, et je vous la communiquerai si vous en êtes curieuse. Elle a cela de remarquable, qu'elle est faite avec une précision, une adresse et une hypocrisie dont les gens du monde ne peuvent croire qu'une insensée puisse être capable. Elle a grand soin de cacher la mauvaise conduite qui a forcé son mari à être si sévère envers elle, et c'est à peine si elle prononce dans son récit le nom d'un horiime qui a été publiquement son amant.
« — Et ce nom, m'écriai-je, comme frappée d'une soudaine clarté, et ce nom, c'est celui de M. de Cerny, n'est-ce pas? '
« Le médecin baissa les yeux et me répondit en homme qui croit avoir été trop loin dans ses confidences.
« — J'ai cru devoir vous prévenir que vous l'y rencontreriez.
« — Mais il n'a pas été son amant, Monsieur! lui dis-jc aussitôt.
« 11 lue regarda avec stupéfaction.
« — Je ne suis jias folle, lui dis-je; j'ai ma raison, moi ; je suis ici comme coupable d'adultère, j'y suis sur l'accusation de M. de Cerny, et je vous atteste, moi, que M. de Cerny n'a pas été l'amant de madame de Carin, car cela est impossible, -et voici pourquoi.
« Et j'ai tout dit au médecin, Armand ; et si vous avie^ vu la stupéfaction et l'épouvante de cet homme, vous auriez, pu croire que ce j(nir était destiné à faire douter chacun de su raison. 11 me répondit d'un air consterné ;
Dans une prison, une folle tenant un enfant mort.
« — Oh ! s'il ne faut pas croire à cette folie, il faut donc croire à bien des crimes.
« Je no sais où tontes ces découvertes eussent pu s'arrêter, mais l'entretien que j'avais avec le médecin fut interrompu par l'entrée d'une surveillante qui m'annonça que mon père venait dar-
152' Livn.
river. Le médecin se relira, et M. d'Assimbret entra presque' aussitôt.
« Vous connaissez mon père, qui a continué sa vie avec la même frivolité (pi'ill'a commencée ; je craignais son abord, je sentais malgré moi (jue la majestueuse autorité du père ne m'eût pas touchée en lui. et je redoutais encore plus la légèreté avec laquelle il pouvait me parler.
« ftlais je m'étais trompée, il fut indulgent et bon pour moi; et, tout en me Idàmanl, il m'excusa, non pas peul-ètie comme jo l'aurais voulu, mais parce que, selon lui, je n'avais pas fait autre chose en ayant un amant que ce i[u'avaiout l'ait toutes les femmes qu'il connaissait. Ce qu'il ne me pardonna pas, c'était ma fuite; et ce qui excitait surtout sa fureur, c'était la conduite de W. de Cerny.
« — Un gentilhomme en face d'un gentilhomme, s'écria-t-il, un Cerny en face d'un Luizzi! et au lieu d'entrer dans votre chambre avec un commissaire de police, il n'y est pas enti'é avec douxépées! n'aurait-il pas mieux valu qu'il vous tuât tous les deux ?
« Cette noble colère ou plutôt celte colère noble me lit du bien au cœur ; j'aimai mon père d'avoir préféré ma mort à l'infamie d'un jugement, et je lui serrai les mains avec reconnaissance j)endant qu"n continuait.
« — Il s'est conduit comme un manant, comme un marchand de la Cilé, ou un avocat sans cause qui eu paye une de son honneur.
« - Il s'est conduit, lui dis-je. comme il le pouvait.
« Et comme mon père s'étonna de cette parole, je lui racontai tout, Armand. Il faut vous l'avouer, il faut vous le dire, sa bonté pour moi, la gravité que lui avait inspirée son nom (h) pèie, la rage où l'avait mis la conduite do M. de Cerny, rien ne put tenir contre le récit que je lui faisais, et, lorsque je lui dis le fulal secret de M. ilc Cerny, il lui prit un rire (juc rien ne put calmer. Il se roulait sur sa chaise en répét ml sans cesse le mot : Impuissant! Puis il s'écria au milieu de sa gaieté:
«—Oh! mes bons parlements, qu'cles-vous devenus? Quel
procès délicieux nous aurions eu ! io l'aurais fail, examiner par toutes les FacnUcs cic Piiris, il n'aurait pas osé sortir sans que les petits enfants lui eussent jeté des pierres, et j'avoue que je n'ai jamais tant méprise ni dolcslo les pliilosojilics cl la révolution qui ont changé tout cela.
« Je parvins enfin, après beaucoup d'efforts, h le rendre plus raisonnable. Il conviHl de plusieurs mesures ;\ prendre pour ma mise en libellé, et il me dit qu'il reviendrait me voir, le lendemain, avec B... notre jjrand avocat, qu'il avait amené de Paris.
« C'est en les attendant que je vous éci'is celle lettre que mon père vous l'era parvenir, car sans lui je n'aurais pu vous l'envoyer. PiépOndez-moi sous son nom, liùlel de la poste, et annoncez -moi votre retour, car j'ai besoin de vous voir.
« Renvoyez-moi le manuscrit d'Henriette Duré, après avoir pris toutes les informations nécessaires; n'oubliez pas que nous avons encore une fille à rendre à sa mère et que je viens de vous citer un 11 i^te exemple du nialliour que peut causer une reconnaissance imprévue.
« Au moment où j'allais finir ma lellrc, Armand, le médecin rentre chez moi et m'annonce que l'état de madame de Caiin devient de plus en plus alarmant.
« Henriette a tout à fait perdu la raison, elle ]»erce son enfant, «lie chante, elle lui répète toujours la même chose et se croit enfermée maintenant dans l'horrible prison où elle a donné naissance à sa lilie.
« Je finis cette lettre, car le jour tombe, et malgré les égards qu'on a pour moi dans cette maison, je ne puis avoir de lumière ; je vais penser à toi, j'en ai besoin, après toutes les misérables secousses que j'ai éprouvées en si peu de jours.
« Te souviens-tu de cette voiture, où, mourante de froid et de peur, je te demandais de m'aimer, d'être ù moi ? n'oublie pas ce que tu m'as dit. A mesure que je t'écris toutes ces choses dont je viens d'être témoin, le doute envahit mon cœur. Qu'y a-t-il donc de vrai, mon Dieu! en ce monde? Et de toutes ces femmes qui m'entourent, serais-je la plus folle, moi qui sens que je ne pourrais vivre si je n'avais foi en toi comme en Dieu ?
« A bientôt, Armand; reviens vite; je ne sais quelle peiu^ me gagne, quel désespoir me prend; il me semble qu'au moment où j'éeris, il m'ai'rive un malheur ou à loi : cette faiblesse est plus forte que moi ; toi seul peux la vaincre ; viens, viens !
« Lkome. »
Commencement d'explication.
Les émotions et les pensées d'.\rmand furent très diverses durant la lecture de cette lettre ; mais elles ne furent pas en lui ce qu'elles eussent été en un autre, elles le jetèrent dans une tristesse effrayante.
Tous ces gens retrouvés sur sa route depuis son départ de Paris jusqu'à ce moment : Petit-Pierre, le vieil aveugle, la mendiante, l'abbé de Sérac, Jeannette, et jusqu'à ce Fernand qui lui promettait un récit qui lui faisait peur, puis Henriette IJuré et madame de Carin, tous reparaissaient comme les acteurs d'un drame qui touche à sa fin.
r^tlui, qui était le principal personnage de ce drame, ne touchait-il pas aussi au dénoùmentde sa vie, et avec raccusation de meurlie (|ui jiesait sur lui, ce donoùmcnt devail-il avoir lieu »ur l'échalaud?
Cette pensée le préoccupa longuement et assez pour qu'il n'entendit pas son geôlier qui était venu lui annoncer que le temps où il devait rester au secret était expiré et qu'il pouvait descendie dans la cour se mêler aux autres prisonniers.
Celui-ci, étonné de ce que Luizzi accueillait si indifféremment une nouv'lle qui ordinairenuMit causait Iniil iIl' joie à ceux à qui on rapportait, la lui l'iqtéta en se contentant de lui dire :
— Avez-vous entendu? je vous ai dit que vous étiez libre.
Ce mot frappa Luizzi, cl ii son loiir il s'éciia :
— Libre! libre !
Et tout aussitôt il s'élança hors de sa chambre, s'imaginant qu'il allait quitter sa prison. Mais à peine eut-il descendu l'escalier qui conduisait dans la cour, qu'il s'arrêta soudainement et se roloui'na vers le geôlier, qui l'avait suivi en riant, car il paraît prouvé qu'un geôlier peut rire.
— En vérité, lui dit Lui/.zi, je suis fou; j'oublie que je ne sais par où je dois sortir de cette maison.
— Sortir de la maison! lui dit le geôlier; je vous ai dit que vous pouviez sortir de votre chambre, .\vez-vous donc oublié que vous êtes renvoyé devant la prochaine session de la cour d'assises? Jusque-là toute la liberté qui vous est accordée, c'est celle de vous promener avec vos camarades.
Armand ne répondit pas. Déjà, avant que le geôlier eût fini de lui parler, le souvenir complet de sa position lui était leveiui ; la liberté qu'on lui accordait était devant ses pas, elle se bornait à quatre murs enl'erniant vingt toises carrées d'espace.
11 jeta un regard rapide sur cette cour où se promenaient des hommes hideux, jeunes gens et vieillards, presque tous arrivés à la décrépitude de l'àme, presque tous abrutis par le vice qui mène au crime et par le crime qui mène au vice.
Il allait se retirer, lorsqu'il aperçut tout à coup un homme qui le regardait avec attention. Armand eut peur de reconnaître encore quelqu'un qui se lût mêlé à sa vie dans un de ces misérables qui habitaient la même prison que lui. 11 allait se retirer, mais cet homme ne lui en donna pas le temps. 11 s'approcha rapidement du baron et lui dit d'une voi.x forte :
— N'êtes-vous pas le frère de la religieuse qu'on appelle la sœur Angélique ?
— C'est moi, dit le baron.
— C'est donc vous à qui je dois la mort de mon père et de mon fils? dit cet homme.
— Moi? repartit le baron.
— Je m'appelle Jacques Bruno, ht le prisonnier.
Liii/zi le reconnut alors et répondit :
— Vous ici ? vous dans cette maison?
— Vous y êt'es bien, répondit Jacques Bruno.
— J'y suis pour un CTime que je n'ai pas commis.
Rien ne peut rendre l'expression de haine et de méchanceté que pi'it alors le vissage du paysan.
— C'est ce que décideront les jurés.
— Mats vous, dit Luizzi, qui vous a amené ici?
— Une bonne action que j'ai faite : Petithomnie avait tué mon père et mon fils, j'ai tué Petithomnie.
— Mais, reprit le baron, comment se fait-il que je vous trouve dans la prison de Toulouse pour un crime commis aux environs de Vitré !
— C'est que je u'ai été arrêté qu'hier, et qu'il y a longtemps que j'étais bien loin de mon pays, même avant d'être arrêté.
Luizzi se mit à regarder Jacques Bruno avec une attention \Aus particulière : il lui sembla un instant avoir revu cet homme depuis le jour oii il l'avait quitté dans sa ferme ; mais où l'avait-il vu? c'est ce qu'il ne put se rappeler.
La pensée qui avait préoccupé Luizzi avant que le geôlier vint l'avertir s'empara du baron avec plus de force que jamais; mais cette fois, au lieu de la repousser avec épouvante, il l'accueillit et s'y livra avec ardeur.
Que le dénoùment(iui devait s'approcher dût être fatal ou non, il se sentit pris du désir d'en finir avec ce mystère dont il était entouré et au milieu duquel il marchait on aveugle, ti'ébuchant aux moindres événements de sa vie, s' égarant dans des roules qui semblaient si faciles à tout autre qu'à lui.
Ce fut poussé par cette idée qu'il rentra dans sa chambre et se détermina à lire la lettre qui lui avait été écrile par le poète et qu'il avait jetée de côté avec dédain. Nous la rapportons ici textuellement, mais nous déclarons n'en prendre nullement la responsabilité :
« Mon cher Monsieur, « Au moment où je vous ai laissé seul sur la route de Sar... :\
LES MÉMOinF.S DU DIABLE 12lô
Btiis-Mamlé avec M. do Ccrny, jo vous ai [ironiis de vous racoiilcr sinon mon hisloirc, du moins do vous rappeler noire première renconlro et do vous dire (|ueile en a été la suite. Souvenez-vous de Rois-Mandé; souvenez-vous du lit du pape; souvenez-vous de la jeune lillo qui s'est donnée à un voxageur de la voiture oii vous étiez; souvenez-vous que ce voyageur a tué l'iiomnic qui voulait le punir, et qu'il a enlevé la jeune fillequi s'était donnée à lui. Ce voyageur, c'était moi. »
— J'avais raison, murmura Luizzi en lui-même, oubliant dans sa piécccupalion (juele Diable l'avait déjà averti do cetie ciiconslance;riieuro est venue, ceci est encore une nouvelle lumière (jue le sort m'envoie; et puisse le malheur qui s'attache à moi ne pas avoir fait qifo j'aie commis encore quehiue grave impiudence ! Ma lettré à madame de Cauny, ne l'ai-je pas confiée au postillon qui devait conduire celte Jeannotto, que la prédestination m'a lait rclrouver peut-être à Bols-iMandé.
Sous l'impression de celte crainte, l.uizzi lonlinua la lettre de Fcrnai d.
« Souvenez-vous aussi que je vous avais dit que cotio femme semblait porter en elle quelque chose d'e.xlraordiiiaiie. »
Luizzi se lappela cette parole do Foi'nnml, il se rappela aussi que le conductoui', on parlantdo colle Jeaunolh!, lui avait luit entendre que son histoire n'était pas celle d'une servante d'auberge, et qu'elle n'était pas faite pour la place oîi elle se trouvait. Cfis circonstances, en revenant à la mémoire d'Ai-niand, redoublèrent sa curiosité et le liront s'avancer plus résolument encore dans la voie de découvertes où il semblait être engagé, ol il continua :
« Il n'est pas étonnant que cette jiuno fille eût quoique clisse d'extraordinaire, car sa position l'était élrangomenl; ollo élail la potito-tillo d'un lioinmo de rien, devenu grand sei^nieur.
« L'histoire do cet homme est inouïe. Longtemps avant la révolution, il s'aijjiolail Bricoin et était maître de danse. Il était déjà marié avant 8'J, lorsqu'on 9.3 ou U4 il lui vint à l'ospril de s'emparer de la fortune et de la main d'une madame de Cauny, dont il avait fait condamner ]e mari à mort. Il fit si bien qu'il I épousa,
abandonnant sa première femme et une fille nommée Mariette qu'il avait eue d'elle.
« A cette époque, et pour échapper à la loi qui eût pu le condamner comme bigame, il changea de nom et prit celui de M. de Paradèze, et, par un bonheur qui n'arrive ordinairement qu'aux plus vils criminels, sa femme mourut avant d'avoir pu découvrir ce qu'il était devenu et laissa sa fille dans la misère la plus profonde, misère dont elle ne se sauva qu'en se livrant à la débauche. »
Ce nom de Mariette, ce mot de débauche, cet abandon à Toulouse, tout cela se réunit en un coup dans l'esprit de Luizzi et lui rappela ce que lui avait dit la Périne d'une fille nommée Mariette, qu'elle aurait livrée au père de Luizzi.
Jeannette serait-elle sa sœur? et lui-même aurait-il aidé alors à sauver celui qui devait la perdre, comme il avait livré son autre sœur Caroline au misérable qui la tenait dans ses mains? Il n'osa s'arrêter à cette supposition extravagante et continua à lii'e cette lettre dans un état d'anxiété de plus en plus poignant.
« 11 n'en fut pas de la fille comme de la mère, Elle parvint à découvrir le nom que son père avait pris et le lieu qu'il habilaitj et, il y a vingt-deux ans à peu près, elle se rendit à lîois-.Mandé, chez M. de Paradèze, emportant avec elle l'enfant qu'elle avait eu dans la maison de prostitution de la Périne. «
Celte ciiconstance fit tressaillir le baron. En effet, plus il avançait dans cette lettre, plus il voyait se confirmer le pressentiment qui l'avait averti qu'elle renfermait d'étranges révélations.
Pour Idul autre homme qu'.\rnuuul. pour foule auliv vie (jue la sienne, il eût fallu des preuves i)ien jilus ci)nvaiiu'antes |iimii- laire naître seulement le soupçon ([ue JeanncUe était sa sœur; mais, après tout ce qui lui était arrivé de surpi'cnantes rencontres, il n'hésita pas à prendre la denn-révélation de Fernand pour un avertissement du sort, quoiqu'il ne supposât pas que le secret qu'il veuaiide découvrir était loin du tenihie seerel qui lui lolail à apprendre. Cependant il cuntinua la lelli'c de rcniaud ;
« Lorsque Mariette arriva ù Bois-Mandé, armée de l'acle de ma-
LES MEMOIRES DU DIAni.R
Madame de Cerny était étendue mourante sur son lit.
riage de sa mère et de l'acte de naissance qui altestait qu'elle était fille de Bricoin, elle effraya assez le vieillard pour le forcer à se charger du soin de son existence et de celle de sa fille.
« M. de Paradcze garda l'enfant près de lui, et envoya Mariette à Toulouse avec une pension assez misérable pour que cette fille fût obligée de prendre du service dans une maison de la ville.
153' LivR.
« Par une adresse digue de cette fille, elle avait cache soii^neusement à son père la mort de madame Bricoin, afin de l'aire obéir M. de Paradè/e par la crainte d'une accusation de bigamie; mais elle était partie à peine depuis un an djÇ chez son jière, que celuici apprit la mort de sa première femme.
« Alors se sentant libre de toute crainte, mais ne pouvant supprimer la pension qu'il avait légalement reconnue à sa fille Ic^'itime, il chassa sa pctite-fille de chez lui, et, avec quehjue ai-genf, il la pla,,:a dans l'auberge où je la rencontrai, et où elle fut élevée -jusqu'au joui' où je l'en arrachai.
« You> devez vous, l'appeler encore, mon cher Monsieur, qu"à cette époque vous étjez' venu de Toulouse avec une femnie nommée Marietèe.i.'è'^était la mère de Jeannette, bonne ir.ère, b;on digne du père dont elle était née ! Vous devez vous rappeler encore avec quel soin elle se tenait voiiéev'''"'
« -Voici quelle en était la raison : toute la tendresse qu'elle avait eue pour son enfant, tant qu'elle jiouvait es[)érer qu'elle intéres- Siiaii Bricoin en su faveur, s'en était allée de son âme le jour où buti enl-ant avait été chassée du château ; et quoiqu'elle sût que sa fille, belle, innocente et pure, habitât Bois- .Mandé, elle y était 1 assée sans vouloir être reconnue, craignant que la servante d'auhorge ne demandât quchpie secours à sa mèi'e, servante de bonne m '.isun ; mais ce -qu'elle n'avait pas espéré de sa fille |)aysanne, S.1.1S grâce et san&stiduction, elle l'espéra de Jeannette devenue entre mes mains élégante, et restée, grâce à la nature, ia plus rasée coquine qui existe dans ce monde.
«Mariette nous retrouva à Paiis; Mariette ui'enleva sa filic, car Mariette avait quehprun à qui la vendre, et elle savait conuncnt on est vendu. Elles (juittèrent Paris ensemble, et il falhu un hasard bien e.xtraordinaiie pour mr la faiie lelruuverà Toulouse, il y a un an envii'on.
« Dans mon désespoir amoureux, je m'étais engage. Je rêvais la gloire militaire, au commencement d'une révolution ù la(|uellc je croyais Ij bras assez fort pour ranuisser celle de lenqure.
« J'étais devenu seigent-major d'une compagdio où j'avais pour lieutenant un certain Henri Donezau; ila\ailélé ruinaul deJeau-
nette et l'avait ramenée d'Aix ,où sa mère lui avait ajipi'is riiilVime métier qu'elle-même avait fait autrefois.
« Je servais de secrétaire à cet ignolile Donezaii daiit^ une intrigue qu'il avait, disait-il, avec une religieuse de Toulouse; mais un jour d'ivresse il nous avoua (|ue cette correspondanci' n'avait d'antre but que de cacher celle (ju'il avait directement avec une novice du nom de Juliette.
« Ce l'ut dansée mémo souper qu'un certain conicdM i linniiiié Gustave, m'apprit que celte Juliette n'était autre iju' la lille de Mariette, laquelle .Mariette se cachait à Aulcri, u buus le nom de madame Gelis, tandis que Jeannette avait pris celui de Juliette. »
A cette révélation qui dépassait de si loin toutes les autres, à cctépouvantahlc secrctqui jetait pourlc haron un jour siilTrayant sur ce qui s'était passé entre lui et cetle lemme, la lettre de Feruand tomba de ses mains; il regarda autour de lui d'un air elïaré, comme un homme qui se sent pris dans les réseaux inoxtricahles d'une destinée plus forte.
Tout le courage qu'il fvait eu un moment i^our avr.ncer dans celle voie de sinistres révélations l'abandonna tout à coup, et il serait presque impossii)le de dire toutes les nouvelles teireurs qui enlrîrent dans l'esprit de Luizzi.
Juliette sa sœur, aux mains de laquelle il avait laissé Caroline; Julielle la petile-fille de .M. de Paradèze, mari de l'infortunée madame de Cauny à qui il avait enlevé sa fille; Juliette, qu'il avait sans doute rencontrée à Bois- .Mandé, et qui avait pu s'emparer de la letlre qu'il avait écrite fi iTiadame de Païadèze pour lui annoncer que sa fille n'était pas [lerdue : Juliette, qui prnliublenicnt avait intercepté la lellie qu'il avait éci'itc de Fontainebleau à madame Donczaii, et qui, sans doute, apprenant ainsi le rendezvous qu'il avait donné ;\ Caroline, avait enseigné à M. de Cerny la route qu'ils avaient suivie avec Léonie cl avait lancé le comle sur leurs IracL's; Juliette, ancienne maîtresse de Gustave de Bridely. qui avait \>u savoir de lui 1 existence d'Eugénie l*eyrol, et qui sa s doule ne s'était rendue à Bois-.Mandé que pour achever la perte
de cette malheureuse femme : tous ces événements possibles, tonte cette complication de circonstances inouïes étourdirent le baron et lui donnèrent un vertige pareil à celui que pouvait éprouver son aïeul Lionel lorsqu'il vit s'acharner à sa poursuite ces fantômes vivants qui le poursuivaient dans les ténèbres éclairées par l'incendie et l'orage !
Et ce délire fut sans doute le même, car il eut le même résultat, Armand, qui depuis un mois avait résisté à la tentation de la solitude, à la tentation du besoin d'apprendre le sort de tous ceux qu'il aimait, ne résista pas à l'effroyable confusion qu'il sentit dans sa tête, et il appela Satan. Satan parut.
— Tu avais raison, maître, tout cela est vrai ; une fois en ta vie tu as compris tout ce qu'on pouvait faire de mal quand on n'était qu'un être mortel.
— Ainsi, Juliette?... s'écria le baron.
— Juliette a perdu ta sœur Caroline en la faisant épouser par wn amant; Juliette a perdu tout à fait madame de Corny en surprenant la lettre que tu as écrite à ta sœur et en la livrant au comte; Juliette, avertie par Gustave de Bridely de la naissance d'Eugénie Peyrol, s'est rendue à Bois-Mandé pour empéchor que la mère ne reconnût son enfant. Tu as aimé trois femmes en la vie, des trois sentiments qui donnent seuls du bonheur au cœur de l'homme : Eugénie comme une amie, Caroline comme une sœur, madame de Ccrny comme une maîtresse. Elle les a perdues *x»utcs les trois. N'est-ce pas, mon maître, que j'avais raison le our oii je le disais que j'avais besoin de celte fille, cl qu'elle me servirait à merveille pour faire des actions infâmes?
Luizzi restait anéanti devant cette parole insolente de Salan. Ce n'élail ]]x:i- ni le fat impertinent, ni l'abbé coquet, ni l'esclave
malais, ni le notaire grotesque, ni le manant hideux; ce n'était plus aucun des personnages sous lesquels Satan lui itait tant de fois apparu ; ce n'était plus même l'ange déchu qu'il avait vu pour la première fois au château de RoqueroUes, si fier dans sa défaite, si beau dans sa dcgiadalion ; c'était le Dieu du mal, hitlcux dans sa forme, hideux dans l'expression de sa figure, ayant toute la bassesse, toute la méchanceté, toute la férocité et tout le cynisme du vice.
Lu izzi le regardait et tremblait; Luizzi, pour la seconde fois, se sentait pris de cette terreur et de ce désespoir qui avaient déjà failli le précipiter aux genoux de Satan, et, connue il luttait encore, celui-ci continua :
— Oui, c'est Juliette qui a perdu tout ce que tu as aimé dans ce monde : digne héritière de cette famille d'inceste et d'adultère, elle a eu tous les vices que j'avais promis à ta race. Elle m'appartient comme m'appartiennent tous ceux qui ont dans leurs veines du sang de Zizuli.
— Pas encore, Satan, pics encore, s'écria Luizzi. 11 en est un qui t'échappera, je le le jure.
— Je le lui souhaite, dit Satan ; d'ailleurs, qu'est-il besoin qu'il se donne à moi volontairement? Qu'cst-il besoin d'un pacte pour qu'il m'appartienne? N'ai-je pas ma Juliette pour le peidre, celui-là? N'est-ce pas elle qui, pouvant le délivrer de l'accusation qui pèse sur lui, le laisse dans sa prison et le destine à mourir sur l'échafaud?
— Elle? Juliette? s'écria Luizzi, elle pourrait me sauvor?
— Elle le peut, maître. A l'hourc où tu étais depuis longtemps de retour, elle était encore avec M. de Ccrny : ce n'est qu'à Bois- Mandé qu'elle l'a quitté, car c'était elle qui voyageait avec lui. 3L deCerny était dans cette chaise de poste que tu as rencontrée à quelque distance de Bois-Mandé, et au moment où je t'ai quitté; il s'y tenait caché. L'enfant qui t'avait averti atteignit la voiture pendant que le postillon l'avait abandonnée pour aller boire, comme tu l'as déjà appris. Tous les vices, vois-tu, s'aident à merveille pour compléter un malheur. L'enfant ne vit que Juliette, qu'il pria de prévenir le premier voyageur qu'elle rencontrerait.
en lui (lisant ce qu'il venait de faire ]iour toi; et comme elle lui demanda (poussée par quelque mauvais génie qui préside à toutes les mauvaises actions de cette femme), comme elle lui demanda quel était ce voyageur qu'elle avait aperçu sur la route, le petit Jacob répondit naïvement :
« — J'ai entendu qu'on l'appelait I\l. le baron de Luizzi »
«Tu comprends, mon maître, que la nouvelle devait êtreagréable pour M. de Cerny, qui te poursuivait, et qui, ne te sachant pas dans la pénurie où tu es en ce moment, s'imaginait que tu courais la poste vers Toulouse.
« Sur sa demande, Juliette rappela l'enfant, qui s'en retournait déjà, et s'informa du temps que vous resteriez à l'auberge avant de repartir. L'eufant lui léponditque vous ne pouviez vous mettre en route avant le lendemain.
« C'était plus de temps qu'il n'en fallait à M. de Cerny pour te rejoindre, et ce ne fut que lorsque la nuit fut bien close et lorsqu'il était sur le point d'arriver au but du voyage de Juliette, qu'il descendit furtivement de voilure et retourna sur ses pa.s armé de deu.\ épées.
« Elles ne lui serviront ni contre toi, ni contre son assassin; car, à l'endroit précis oîi je te (|uittai, un coup de fusil, parti du taillis qui borde la route, l'étendit mort. Ce fut alors que l'assassin le traîna dans le taillis; ce fut alors que, surpris sans doute par l'arrivée de quelques bûcherons attardés, il fut forcé d'abandonner son cadavre avant de le dépouiller, et ([u'il créa contre toi cette circonstance accablante que le comte n'avait pas été tué par des brigands, mais par nn ennemi personnel, qui avait à sa mort un intérêt plus haut que celui de le voler. Or quel autre, mon maître, a pu avoir un plus grand intérêt que toi à la mort de iM. de Cerny?
— Et Juliette sait cela?
— Elle sait qu'à neuf heures précises du soir M. de Cerny la quittait et qu'à neuf heures précises du soii' tu écrivais, à si.\ lieues do là, la lettre à madame de Cauny ; celte Icllre, elle s'en est cminirée. ,
— J:^t elle connaît sans doute le coupable? dit Luizzi avec une
«pression forcée ilo sarcasmes qui no montrait (|uc son iiii|iiiissance à lutter avec un aussi terrible ennemi que Sulnii.
— Elle n'en a pas le plus léj^er soupçon.
— Ali ! je le connais, moi ! s'écria Luizzi.
— Et tu le nom mes V.,.
— Jacques Bruno.
— Ah ! fit le Diable d'un air étonné, c'e^L Jiicquos JJi-uno. Eh bien! le voilô s;nivé ; tu diras cela aux jurés, l't il< te croirout tout de suite.
Cette froide raillerie de Satan déconcerta le baron ; il comprit l'impossibililé d'articuler une pareille dénonciation devant un tribunal, sans autre preuve que son assertion et que la pensée soudaine en lui que le visage qu'il avait cru reconnaître le soir sur la route de Bois-Mandé, n'était autre que celui de Jacques Bruno. Alors, comme un homme qui se noie et qui se rattrape à tout ce qui est à sa portée, iïit-ce à un fer rouge ou à une lame de rasoir, il reprit:
— .Mais j'ai la déposition de Juliette.
— Autre moyen très ingénieux, fit le Diable, et qui peut certainement te sauver ou te perdre tout à fait! cela dépendra de ta bonne sœur Juliette.
— Et quel intérêt peut-elle avoir à me perdre? dit Luizzi.
— Quel intérêt peut-ollc avoir à te sauver"? ro]irit le Diable. Ah ! si tu lui avais donné quelque cinq cent mille f -ancs de fortune comme à la bonne sœur Caroline, si tu ne lui avais pas iiculenienl enlevé son amant ou si seulement tu étais devenu le sien...
— Quelle horreur !
— Cela n'a pas tenu à toi, mon maître, lu en avais quelque envie. Que veux-tu? cela manque à ton histoire, mais l'infamie de récliafaud fera compensation à l'inceste qui manfiiio.
— Oh! non, non, dit Luizzi, tu auras beau faire, Salaii, je n'y périrai pas, et ce sera Juliette, ce sera celle sur qui tu as com|itc pour me perdre qui me sauvera; je lui payerai la véi'ilé i>lus cher
-qu'on n'a jamais payé un mensonge.
— Voilà qui est bien, dit Satan, tu rendras Juliette plus riche
que Caroline, lu doreras le vice à un litre plus élevé que la vertu. Véritablement tu fais tous les jours des progrès.
— Eh bien ! soit, dit Luizzi; puisque dans ce monde tout est infâme, je serai infâme; puisque parmi les hommes tout esta vendre, j'achèterai tout.
— Tu n'en seras pas moins dupe, baron, car d'ordinaire on ne paye pas ce qu'on a le droit d'avoir, il n'y a que les fripons qui achètent une bonne réputation, iln'y a que les coupables qui se ruinent pour se faire absoudre. Toi, tu achètes l'absolution d'un crime que tu n'as pas commis: niais, pauvre niais!
— Soit encore, dit Luizzi, je le serais bien plus de me laisser condamner... Dis-moi où est Juliette, dis-moi oii je puis lui écrire, et je me charge de mon salut.
— A l'heure où tu me parles, elle est chez 31. de Paradèze, son grand-père, et, quoique j'aie toujours refusé de te dire un mot de ce qui concerne ton avenir, je veux bien t'aider dans l'effort que tu tenteras pour ton salut, je t'assure que ta lettre la trouvera encore chez son grand-père.-
— C'est assez, dit Luizzi.
Et d'un geste il ordonna à Satan de se retirer.
Triomphe de l'amour fraternel.
La résolution que Luizzi avait prise dans un moment de désespoir n'était pas si facile à exécuter qu'il se l'imaginait: la lettre qu'il lui fallait écrire à Juliette n'était pas seulement une action honteuse, c'était aussi une œuvre dillicile.
Comment dire à cette femme qu'il la connaissait, etcommont ne pas l'accabler des reproches les plus mérités? Comment lui dire qu'il savait qu'elle était avec M. de Cerny, et ne pas lui demander
LEb MÉMOIRES DU DIABLE
Il ordonna à Satan de se retirer.
compte de ce qu'elle avait dénoncé à celui-ci la route qu'avait prise la comtesse?
Cependant Luizzi ne recula pas devant ce*te œuvre. Le baron avait un de ces esprits qui ont une déplorable facilité pour trouver des raisons plausibles à tout ce qu'ils font; le baron était un de
154» LivR.
ees lionirocs ca]ialiles de soutenir avec quelque avan-tage la thèse d'un (le noi;; plus gi'os faiseurs de vaudevilles patriotiques, qui disait un jour rpril n'y a qu'un sot ou qu'un fripon qui ne change pas d'oiiinion.
Or, l'intérêt qui poussait Luizzi à changer d'opinion sur le compte de Juliette était autrement important qu'une croix d'honneur ou la pension de douze cents francs qui a inspire à notre gros vaudevilliste l'axiome i]ue nous venons d(^ rapporter.
11 s'agissait pour le baron de la vie on de la nitui, de l'homieur ou. de l'infamie, de la vie mortelle et de riui!ireiuv:ip.p:irent à lu ■vérité; car, pour ce qui était ne l'iivenii' de mui àirteou du témoignage de sa conscience, il en faisait lnui maictie. cmnnte les trois quarts et demi de l'iiumanité. ,
Il se mil donc a l'œuvre. Il écrivit une lellre, en écrivit deux, en écrivit dix, vingt; mais, à la premièi'e, le l'essentiincnt de tout le mal qu'avait fait Juliette perçait à chaque ligue, et lui faisait ionte de sa conduite et en appelait à ses Ijons sentiments.
Cette lettre, il la laissa dormir quelques heures, mais il la relut au n^oment de la remettre à M. Bai-net, qu'il avait chargé de l'expédier, et cette lecture le persuada facilement qu'une femme comme Juliette ne tiendrait aucun compte des reproches et serait peu sensible à un appel sentimental.
La seconde avait moins d'amertume, glissait davantage sur un retour vers le bien et commençait à effleurer le chapitre de l'intérêt vénal; mais cette lettre était encore bien loin de ce qu'il croyait capable d'amener Juliette à une révélation sincère de la ■vérité.
Enfin, de lettre en lettre, et toujours mécontent de lui-même en ce sens qu'il ne se trouvait ni assez bas ni assez oublieux du mal que lui avait fait cette fille, il laissa passer près d'une semaine, et, durant cette semaine, rien ne vint le détourner de sa fatale résolution:.
11 écrivit à madame de Cerny, et madame de r.erny ne lui répondit pasi; il écrivit à madaime Peyrol, et madame Peyrol ne lui iiépondit pas.
Au bout de quinze jours, il en était arrivé; au plus fâcheux état
LES MKMOIRES DU DIABI E 1227
OÙ jamais se lut lioiivôe t;oii rmio : il doiilii de ces trois femmes. Ce l'ut alors (in'il éciivit à Jiiiielle la lettre suivante.
Quoi que nous en ayons, Luizzi est notre héros, il a été notre ami ; et, si nous avons dit combien il s'écoula de temps avant qu'il écrivit la lettre que nous allons rapporter, c'est (jne nous voulons qu'on sache hien qu'il ne descendît (|iie (let:ré à degré et presque insensiblement le cliemin qui mène à la làchclé, et qu'il lui iallut l'abandon de tout ce qu'il ainiiiit pour l'y pousser tout à l'ail.
Voici sa lettre :
« .Mademoiselle,
« Un hasjird m'a appris quels étaient les liens de parenté qui nous unissaient. J'en ai été vivement lieui'cux ; il semblait que la tendre affection que vous portiez à Caroline fût un pressentiment de votre cœur, et tiuc l'affection que je lossentais pour vous fût un avertissement du mien.
« Ce bonheur est d'autant plus grand pour moi que ce que j'ai fait déjà pour une sœur chérie, je pourrai le faire pour une autre; et j'espère, aujourd'hui que je vous connais, réaliser bientôt le plus cher de mes vœu-x.
« L'accusation absurde qui me l'etient en prison tombera aisément devant les preuves que j'ai à donner, et surtout en face d'un témoignage que j'aurais déjà invoqué judiciairement, si je ne voulais le devoir à la spontanéité d'une aniilié (pie vous m'accorderez maintenant, je l'espère. Je vous attends à Toulouse; vous viendrez, n'est-ce pas? J'ai beaucoup de choses à vous dire.
t Votre frère et votre ami,
« Arm.vnd, baron de Luizzi. »
Une fois que Luizzi eut écrit cette lettre, il la cacheta et ne voulut plus la relire. Il n'avait pas fait pai tir les autres parce qu'elles n'atteignaient pas son but ; il n'eut peut-être pas fait partir celle-là parce qu'elle le dépassait.
Cependant le temps de son jugement approchait ; sa lettre était partie depuis plus de huit jours, et nulle réponse ne vcnaiL Ce
que Luizzi n'avait pu obtenir par une voie imiigne, il pensa l'arracher par une citation judiciaire.
Il fît assigner Juliette comme témoin, et le jour latal arriva sans qu'il sût si elle conipnraitrait ou non. Ce fiit une belle solennité! Toutes les grandes dames de Toulouse s'y trouvaient dans leurs plus beaux atours. Tout ce que la noblesse avait d'illustre, tout ce que la bourgeoisie avait de distingué, tout ce que le barreau avait de plus célèbre, était réuni dans cette enceinte.
La cour prit séance, les jurés prêtèrent serment et raccusé put reconnaître au milieu d'eux l'honorable M. Félix Ridaire, un des plus riches pi'opiiétaires du département de la Haute-Garonne, et le grave Ganguernet. qui siégeait le sourire aux lèvres.
Les faits de la cause étaient clairs, précis et irrécusables. M. de Cerny, parti en poste d'Orléans, avait dû quitter sa voiture pour monter dans la diligence oii se trouvait le baron.
Ceci était établi par la l'euille de route du conducteur, parle témoignage de plusieurs voyageurs et particulièrement par celui de M. Fernand, qui avait causé avec l'accusé et M. de Cerny jusqu'au village de Sar..., où tous deux avaient précédé la diligence. M. Fernand les avait laissés seuls ensemble, et quand le petit Jacob, envoyé à leur poursuite, était arrivé près du baron, M. de Cerny avait disparu ; reniant se rappelait l'oit bien, et son témoignage était positif, que le baron l'avait détourné d'aller à la poursuite de M. de Cerny en lui disant que le voyageur devait être au diable.
Cetie déposition était corroborée du témoignage du père de l'enfant, à qui Luizzi avait déclaré qu'il avait essayé vainement de continuer sa route.
D'un autie coté, les deux épées trouvées à côté de 31. de Cerny semblaient prouver qu'un duel avait été arrangé entre le mari et l'amant, tandis que le corps, frappé par derrière de deux balles, montrait sans aucun doute que le baron avait lait un assassinat d'une affaire d'honneur.
Le cadavre n'avait point été dépouillé, ce qui constatait clairement que M. de Cerny n'avait pas été la victime de brigands.
Puis venaient l'airivée secrète de Luizzi à Toulouse, la demeure
qu'il y avait choisie, les pr(^cautions d'ar{,'ent qu'il avait prises, tout, jusqu'à son indilTérence pour le pays où il voulait aller, pourvu qu'il quillàt lu France. C'était ei^.fin un joli elief-d'u-uvre d'acte d'accusation très capable de faire pendre deux innocents au lieu d'un.
A cela Luizzi oJ)jectait, pour toute défense, que personne n'avait vu ni lui ni M. de Cerny porteurs d'épées, et que par conséquent cette circonstance prouvait que les véritables assassins avaient dû abandonner ces épées à côté de M. de Cerny, aprc-s l'avoir tué.
On attendait dans une vive anxiété, lorsque, l'appel des témoins ayant été faits et Juliette n'ayant pas répondu, l'avocat de Luizzi se leva pour demander la remise de la cause à une prochaine session, vu l'imporkince de ce témoin; mais l'huissier annonça que la demoiselle Juliette venait d'ari'iver à l'instant même et qu'elle était prête à comparaître devant la cour.
Alors les débats commencèrent; on lut l'acte d'accusation, et il en résulta contre Luizzi un sentiment de mépris et d'indignation. 11 n'entre pas dans l'intention de ce récit de faire un article dramatisé de la Gazette des Tribunaux, de donner des mots heureux à certains témoins, de prêter un jargon inintelligible à quelques autres, de faire dire de grosses bêtises aux jurés, de raconter avec quel soin le président des assises s'acharne à découvrir la culpabilité de l'accusé, de montrer l'avocat du roi entourant les témoins de questions captieuses pour leur apprendre ce qu'ils ignorent de manière à ce (ju'ils aient l'air d'avouer; mais nous devons rapporter l'un des incidents les plus remarquables de celte séance, et le dénoùment qu'elle amena.
L'attention était fatiguée, les dépositions des témoins qui venaient sans cesse raconter la disparition de M. de Cerny demeuré seul avec M. le baron, ou le soin qu'Armand avait mis à cacher sa présence à Toulouse, n'excitaient plus aucun intérêt; la conviction de chacun était faite, loi-sque enfin on appela Juliette. Tous les regards se tournèrent vers la porte par oii elle entra, Luizzi l'interrogea du regard, et du regard elle sembla lui promettre de venir à son aide.
Le président, lui lit prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ; Juliette le prêta d'une voix ferme et assurée. Tous les regards étaient fixés sur elle. On chuchotait, on la Pouvait belle, charmante, gracieuse; elle inspira tant d'intérêt qu'il en rejaillit quelque peu sur l'accusé, dont plusieurs personnes savaient que c'était la sœur. Enfin elle prit la parole, et, baissant humblement les yeux, elle répondit :
— J'ai quitté Orléans avec M. de Cerny, il était dans ma voiture; nous n'avons rejoint la diligence qu'au village de Sar... oii elle s'était brisée. Il était à peu près sept heures du soir lorsque nous rencontrâmes le baron seul à pied sur la route. M. de Cerny était epcore dans ma voiture à ce moment, et il était neuf heures sonnées à Bois-Mandé lorsqu'il me quitta pour retourner sur ses pas et rejoindre le baron de Luizzi, à qui il avait à demander compte d'une injure que j'ignorais.
A cette déposition de Juliette, le cœur de Luizzi se dilata; il lui sembla que son salut venait de lui apparaître tout à coup ; mais il fut ramené à la vérité de sa position lorsqu'il entendit le murmure désapprobateur qui suivit les paroles de Juliette. Félix Ridaire prit la parole.
— Je prie Monsieur le président, dit-il, de demander au témoin pour quelle cause M. de Cerny se trouvait dans sa voiture.
— 11 avait affaire à Toulouse, et nous voyagions en compagnie; une fois arrivé à Bois-Mandé, il devait continuer seul sa route.
Tout à coup l'avocat du roi se leva, et, se coiffant de son bonnet galonné :
— Avant de pousser plus loin les questions, dit-il, je prie la cour de me donner acte de mes réserves contre ce témoin. D'après les témoignages du conducteur, du postillon, de M. Feruand, d'après l'aveu de l'accusé lui-même, M. de Cerny était dans la diligence plusieurs heures avant d'arriver au village de Sar... et le témoin vient de vous dire qun lui et M. de Cerny n'avaient atteint la diligence qu'au village de Sar... Il y a ici faux témoignage évident; et lorsque je vous aurai révélé les liens qui attachent le témoin à l'accusé, vous reconnaîtrez que c'a pu être un sentiment
louable <jui l'a égarée, mais iiiii uo devait pas ullor jiisiiu'à lui faire commcllre un parjure dans celto enceinte révérée.
— Je jure, s'écria .Juliette, qui véntabiement ne comprenait rien à la rétiuisilion du prorureur du roi, je jure que ec (|iio j'ai dit est la vérité.
— iMadenioiselle, fit le président en l 'interrompant paternellement, la cour veut user d'indulgence envers vous. Dans sa rigoureuse justice, elle devrait ignorer la parenté (|ui vous unit à l'accusé, et, ne considérant que votre (jualité de témoin, elle devraitpunir sévèrement une déposition si contraire à tous les témoignages que nous avoifs entendus jusqu'à ce moment; mais elle veut bien comprendre que la lé^'itimé dos liens n'en font pas toujoui> la force, et que votre dévouement pour un fi'ère que vous chérissez a pu .vous inspirer un mensonge, coupable sans doute, mais snr lequel elle ferme les yeux.
— Cependant... reprit Juliette.
— K'insislez pas davantage, lui dit le président, car j'ai déjà peut-être outrepassé mon devoir. Par intérêt pour vous, par intérêt pour l'accusé lui-même, auquel une déposition aussi mensongère ne peut que porter préjudice en montrant la nullité de ses moyens de défense, n'ajoutez pas un mot de plus. Huissier, faites retirer le témoin.
Juliette sortit au milieu de l'attendrissement général, et chacun disait en la voyant passer :
— Voilà un modèle d'amour fraternel ! Elle n'a pas réussi, mais son action n'en est pas moins noble et digne du respect et de l'admiration des oœui-s honnêtes.
Elle sortit, disons-nous, et ce triomphe qu'elle obtint empêcha ^'écouler le magnifique exorde de l'avocat dii roi, qui prononça un réquisitoire fuJminant contre un homme qui, après avoir enlevé à M. de Cerny une épouse qu'il adorait et dont il faisait le bonheur, avait lâchement assassiné celui qu'il avait déshonoré; un homme qui, placé dans les rangs les plus élevés de la société, avait embrassé une carrière de crimes; un homme qui avait traîné dans la boue l'illustre nom de la vertueuse famille des Luizzi; un faomme qui... un homme que... etc., etc.
Le ronflement oratoire de l'avocat général dura cinquante-cinq minutes. La défense ne fut pas moins belle et dura cinquante-six minutes. Le résumé, horriblement impartial, dura vingt et une minutes. La délibération du jury dura treize minutes, nombre fatal; et, au bout de deux heures vingt-cinq minutes, le baron de Luizzi fut condamné à mort à l'unanimité.
Depuis la déposition de Juliette, Luizzi n'entendait plus, n'écoutait plus. Ce qu'on pouvait dire contre lui et ce qu'on pouvait dire en sa faveur lui était devenu également indifférent.
Une rage indicible s'était emparée de lui ; il avait reconnu la main do Satan dans le dernier coup qui venait de lui être porté ; et cette Juliette, sortie noble et intéressante de ce tribunal dont il était sorti déshonoré et condamné, lui parut la preuve convaincante que le mal était seul destiné à triompher dans ce monde ; il rentra donc dans sa prison avec la résolution inébranlable de demander son salut au mal, à quelque prix que ce fût, si son salut était encore possible. 11 appela Satan.
— Eh bien ! mon maître, lui dit le Diable en riant, la société a été plus sage que toi, elle s'est rappelé l'histoire de cet ancien qui, ayant demandé le bonheur pour ses enfants, les vit s'endormir du sommeil de la mort. Elle t'a condamné au bonheur, et ce choix que tu devais faire bientôt, selon les termes de notre pacte, et qui sans doute te paraissait si difficile, elle l'a fait pour
toi.
— Et penses-tu que j'accepterai? dit le baron.
— Je ne sais comment tu pourras échapper.
— Allons, Satan, lit Luizzi qui avait retrouvé toute son énergie, ne perds pas ton temps à m'amener à une mauvaise résolution que j'ai déjà prise. Déjà deux fois tu m'as sauvé à la condition que je t'abandonnerais un tcmpsdéterminé de ma vie; quel temps te faut-il pour me faire sortir d'ici, comme je suis sorti des prisons de Caen, innocent, riche et bien portant?
— 11 me faudrait plus de temps que tu n'en as à'nie donner, mon maître. Nous sommes au 1" décembre 183., et d'aujourd'hui en un mois il faut que tu aies fait choix de la chose qui doit te rendre heureux et te soustraire ù mon pouvoir; tu sais que, si tu
LES MÉMOIRES DU DIAUbE
Il lu cacheta
n'as pas fait ce choix, ton être m'appartient à partir «Je ce doniier jour?
— Et tu sais aussi, dit Luizzi, que, si je nunirs avant de l'avoir fait, je t'échappe, ou du moins je rentre dans les chances communes à toutes les âmes dont le sort est entre les mains de Dieu.
155» LivR.
Ton intérêt est donc de me sauver si tu espères encore t'cmpaior de moi. ,
Le Diable se mit à rire, puis répondit tranquillement au baron:
— Eh ! mon maître, crois-tu que tu ne m'appartiennes pas déjà?
— C'est ce que je ne veux pas discuter, dit Armand, je t"ai jiroposé un uiai'ché ; veux-tu, oui ou non, l'accepter?
— Écoute, dit Satan, nous sommes probablement destinés à vivre élernellement ensemble ; or je ne veux pas avoii- cliez moi un damné ([ui dirait a tout venant que j'ai man(iué de procédés envers lui. Tu es un peu de ma parenté aussi, baion de Luizzi, Ciu- tu es de la race de ce bon fils d'Eve qui a commis le ]ii'emier meurtre. .îe veux être bon Diable poui' mes cousins, à qin'lque degré éioii;né (ju'ils puissent être. 11 te reste trente et un jours avant le choix qu'il tautque tu fasses; donne-m'en trente, et tu sortiras d'ici non seulement innocent, riche, bien portant, mais encore intéressant comme la victime d'une odieuse persécution et d'une erreur inouïe. Il manque à tous les titres que tu as à la faveur des hommes la célébrité, je te la donnerai.
— Et si je te donne, moi, ces trente jours, que me restera-t-il donc ?
— Vingt-quatre heures pour faire un choix qui ne demande qu'une seconde. Si tu as vu tout ce que tu as vu sans savoir oii est le bonheur, tu ne le sauras jamais. Si tu choisis bien, j'ai perdu la partie ; si lu choisis mal, je l'ai gagnée. C'est un coup de dés oii nous devions arriver l'un et l'autre, et ce n'est véritablement qu'un coup de dés. Pascal jouait à pile ou face l'immortalité de l'âme, et Jean-Jacques Rousseau visait un arbre avec une pierre, bien décidé à ne pas croire en Dieu s'il n'attrapait pas l'arbre; tu as sur ces deux immenses génies l'avantage de ne pouvoirdouter de Dieu ni de l'immoitalité de l'àme, toi (|ui as vu le Diable en personne et qui as fait marché de ton âme avec lui. Je n'ai même rien négligé pour le reste de Ion éducation : je l"ai montré les beaux salons, je t'ai montré les chambres bourgeoises, je t'ai montré les chaumières, les mansardes; tu as l'cnconlré dans la vie des hommes de loi, les magistrats, les négociants, les fman-
oiers, les mcdocins, les comédiens, les tilles publiques; tu as eu affaire à tout ce qui compose à peu près la société, et tu dois savoir à quoi t'en tenir sur son compte.
— Pas encore, dit le baron, car il me reste ii savoir ce que sont devenues les trois seules l'cmmes, bonnes et dévouées, que j'aie rencontrées en ma vie.
— Est-ce leur histoire que tu veux? reprit le Diable : je vais te la raconter, je serai complaisant jusqu'au bout. Dis-moi par qui tu veu.\ que je commence. Seulement écoute l'heure qui sonne : je veux absolument trente jours sur les trente et un qui te restent à vivre, et le temps que durera le récit que je vais te faire, je le retrancherai sur les vingt-quatre heures que je te laisse. Tu es libre de m'écouter avant ou après : je ne commencerai mon récit qu'à cette condition, et ce récit tu pourras l'interrompre quand il te plaira.
Luizzi n'iiésita pas. Le choix qu'il voulait faire était arrêté depuis sa sortie de l'audience de la cour d'assises, et peu lui importait, une fois délivré de la condamnation qui pesait sur lui, d'avoir un mois ou une heure pour se prononcer. Il dit donc à Satan :
— Tu peux commencer; je t'écoute.
Alors Satan prit la parole.
aCVI Une honnête femme.
— Voici ce qui est arrivé à ta sœur Caroline, si c'est par •♦Ue-là qi'o tu veux que je commence.
Luizzi fit un signe d'assentiment, et le Diable commença.
— Tu ne connais pas ta sœur, baron ; tu n'as jamais su voir tn elle qu'une jeune fille sans expérience et exaltée, qui s'est maladroitement éprise d'un butor et qui a été la victime de son ignorance. Tu t'es trompé, mon maître : Caroline est une âme à part.
faible devant la prière et la souffrance des autres, énergique contre le vice et le malheur. Tu vas voir si jo la juge mal!
Comme je te l'ai dil, elle n'a point reçu la lettre que tu lui as adressée de Fontainebleau ; cette lettre fut remise à son mari, et, par son mari, communiquée à Juliette, et, par Juliette, à M. de Cerny.
Tu sais aussi que Gustave de Bridely a reçu ta lettre, et cette lettre fut communiquée par lui à Juliette, la grande maîtresse dans l'art de tirer parti d'une mauvaise position. Bridely, M. de Cerny, Juliette, Henri Donezau, quittèrent Paris le soir même.
Ce fut le résultat d'un conciliabule oii la sœur ne fut pas admise, et dont je te dirai le sujet quand j'arriverai aux personm-s qu'il regarde plus particulièrement.
Le Diable s'arrêtait de temps en temps durant son récit, comme s'il eût voulu laisser place à Luizzi pour l'interrompre ; mais celuici savait trop qu'il n'avait plus une minute à perdre pour profiter de celte attention de Satan, qui fut donc foi'cc de continuer:
— Tu dois te rappeler, mon maître, que, parmi les personnes que tu recevais habituellement chez toi, l'une des plus assidues était le jeune Edgard du Bergh. Il était de trop bonne compagnie pour venir dans la maison d'un homme oii il lui fallait subir la compagnie de M. Henri Donezau, et il était en mémo temps de trop mauvaise compagnie pour y venir à l'intention d'une fille de la tournure de Juliette.
Il y a cent filles, à Paris, à vendre, qui sont de meilleur ton, de meilleur goût et de meilleure santé; mais entre le rustre qui s'appelait Donezau et la coquine qui s'appelait Juliette, il y avait ta sœur, et c'est ce qui l'attirait dans ta maison. Tant que tu fus présent, il cacha avec grand soin un désir que tu étais assez habile pour découvrir, assez adroit pour surveiller, assez résolu pour écarter au besoin.
Il ne comptait pas le mari pour un obslaclc; plus avisé que toi, il avait compris que la brutale et lubrique nature de Henri Donezau préférait la nature lascive et ardente de Juliette, il soupçonnait que Ion beau -frère se souciait fort peu de sa femme, mais
il était loin de supposer qu'on partant il la lui abandonnât vierge et pure comme il l'avait reçue.
Ce fut le lendemain du départ de son mari et de Juliette qu'il mniniença véritablement à espérer.
Ce jour-là il vint faire sa visite accoutumée, ce jour-li il trouva Citrolino seule et iilongée dans le plus vif désespoir.
En effet, dans l'espace de vingt-quatre lieures, elle avait appris ta fuite avec madame de Cerny, le départ de Juliette, suivi, quclipies heures après, du départ de son maii.
— Quoi ! dit Luizzi tout étonné, ils ne sont pas partis enprinblo?
— Écoute, mailrc, dit le Diable, si tu me fais mêler toutes ces histoires Tune avec l'autre, non-seulement nous n'y comprendrons rien, mais encore nous n'en finirons pas... Edgard rencontra donc Caroline tout en larmes.
« — Quel chagrin avez-vous? » lui dit-il.
Caroline croyait que du Rergh était un ami, vous le traitiez CQmme tel. C'est d'ordinaire le premier grade que prennent les amants dans les bonnes maisons, et c'est toujours le frère ou le mari qui leur enjoigne le diplôme, quelquefois tous les deux ensemble.
Elle lui raconta donc le malheur qui lui arrivait. Le malheur voile la faculté perspicace de l'âme, comme les pleurs voilent les facultés visuelles des yeux.
Caroline n'apcrrut pas la maligne joie qui se montrait sur le visage de du Bergli à cette nouvelle. Il lui promit de ne pas l'abandoiiuer, de s'informer exactement de ce qu'étaient devenus son mari, toi et Juliette.
Tu dois comprendre qu'avec les projets d'Edgard, il se garda bien de faire la moindre démarche à ce sujet: il commença par laisser quelques jours à la première vivacité du désespoir, puis, en habile séducteur, il entreprit de jeter dans l'âme de Caroline le soupçon qu'il s'étonnait de ne pas y voir naître. C'était un soir, il était assis à côté d'elle, et voici ce qu'il lui disait:
« — Oui, Madame, j'ai honte de vous le dire, votre mari, celui à qui appartenait votre amour, celui (juc votre union avait rendu
le possesseur de cette beauté si cliannanle et si pure, votre mari vous a in'élcré une femme qui ne vous valait certes à aucun titre.
« —Juliette, n'est-ce pas? dit-elle; vous avez tort, Monsieur, elle était plus gi'acieiise et plus belle que moi ; il y a longtemps que je m'étais aper(;ue de cette préférence, et, quoiqu'elle me cliaprinât, j'élais trop jufte pour en vouloir à mon niai-i. »
Edward dut s'élouriei' de celte étrange abnégation ; il prit pour niaiseries ce qui n'était qu'ignorance, et il répondit :
« — En vérité, Madame, c'est trop de modestie, vous ne vous estimez pas ce que vous valez ; et d'ailleurs, M. Donezau eùt-il été égaré par une passion peu concevable, son lionneui' aurait dû lui défendre d'introduire sa maiiresse dans la maison de sa femme. »
H laul te dire, mon maître, dit Satan en s'interronijiant, que ta sœur avait bien entendu prononcer dans le monde ce nom de femme et de maîtresse; mais tu dois comprendre qu'il lui était dillicile de s'expliquer ce que c'était qu'être la maîtresse d'un homme, quand, pour elle, être sa femme n'était autre chose que porter son nom. Aussi répondit-elle à Edgard :
« — Mais comment était-elle sa maîtresse? » *
Cette question était si singulière qu'Edgard no la comprit pas; il s'imagina que Caroline doutait simplement de la réalité du fait, et, ne pensant pas devoir ménager la niaiserie d'une femme dont la conviction était si dilhcile à amener, il lui répondit très franchement :
« — Je ne puis vous dissimuler, Madame, que j'en ai eu les dernières pi'euves. »
Et comme Caroline le regardait d'un air encore plus étonné, il ajouta :
« — Pardonnez- moi l'aveu que je veux vous faire, mais je les • ai surpris seuls ensemble.
« — Et, mon Dieu? fit-elle, je les ai laissés ainsi vingt fois moimême.
« — Pardon, dit Edgard avec quelque impatience, je rougis du mot qtie je suis forcé d'employer, mais je les ai vus s'embrasser,
« — Mais il l'embrassait comme mon frère m'embrasse.
« — II la tutoyail.
« — Sans doute, comme iiniii firrc nie tutoie. »
Ceci dépassait de beaucoup tout co qu'EdganI pouvait s'imaginer de la niaiserie d'une femme. Alors, croyant n'avoir aucun ménagement ù garder vis-à-vis d'une femme dont la bêtise le désenchantait un peu, il répondit assez brutalement à, ta sœur :
« — Enfin, puisqu'il faut tout vous dire, j'ai surpris votre mari dans le lit de Juliette.
« — Dans son lit? s'écria Caroline... Couché près d'elle?
« — Oui.
Elle devint ronge jusqu'au blanc des yeu.x, et dit à voix basse :
« — Sans vêtement? »
Edgard, poussé à bout, répondit en riant :
« — Tous deux sans vêtements. »
A cette révélation, Caroline cacha sa tête dans ses mains; une étrange confusion d'idées, de soupçons, de doutes, vint l'agiter, tandis qu'Edgard, qui croyait faire simplement une phrase à effet, ajoutait :
« — Ainsi, Madame, c'est en sortant de votre lit qu'il allait dans celui de votre rivale.
« —De mon lit! s'écria Caroline; il n'y est jamais entré, je vous le jure. »
Tout s'expli(iua pour Edgard. L'exigence d'une femme comme Juliette vis-à-vis de son amant n'était pas chose à l'étonner, car cette exigence est plus commune que tu ne penses; mais c'est l'obéissance du mari à lai|uclle il n'eût pu croire si la conversation qu'il venait d'avoir avec Caroline ne l'avait persuadé d'avance que cette obéissance avait'élé complète.
Tu sens maintenant, mon maître, quelle belle proie ce devait être que ta sœur pour un homme comme du Bergh. Une belle fille vierge est chose assez rare pour agacer les désii-s d'un libertin, quel qu'il soit; mais une femme mariée et vierge, c'est d'un charme à faire tourner la tête à de moins dissolus que le bel Edgard.
— .Mais c'est une lâche infamie ! s'écria Luizzi.
— Allons donc, maître ! fit le Diable en parlant d'un air pen-
ché, la têfesui' l'épaule; allons donc! c'est un morceau friand, tu le sais, et madame de Cerny t'en a donné la preuve. Crois-tu que tu aurais fait pour elle la folie de l'enlever si elle eût été l;t femme de son mari, bonne mère de famille, avec des enfants paillards anluui' d'elle et une beauté dégradée par la possession légitime do la maternité? non, mon maître tu ne l'aurais pas fait. Tu as été séduit \v.\v le iiiiiuant de J'aventure autant que pai' la valeur réelle de la maîtresse, et il no te sied pas de ti'ouver mauvais ce que tu as lait avec tant de charme.
— Oh ! moi, c'est bien diflcrent! dit Luizzi.
— Oui, dit le Diable, voilà le mot de tous les hommes : moi, c'est bien différent! Ils ont tous une raison pour excuser en eux ce qu'ils blâment dans les autres, et c'est de bonne foi qu'ils agissent ainsi.
Quant à loi, maître, tu n'as pas fait une mauvaise action (et tu en fais beaucoup) que je ne t'aie vu cracher dessus lorsqu'elle a passé à côté de toi sous une autre figure que la tienne. Hé! qui t'a dit ([u'Edgard du Borgh n'avait pas d'excellentes raisons pour désirer ta sœur?
Qui te dit que si je voulais faire de cette histoire une nouvelle sentimentale pour une revue littéraire, je ne trouverais pas des moyens de l'intéresser à l'infâme séduction de cet homme, en te le peignant dévoré d'un amour plus fort que lui, et cela serait vrai; bien décidé à protéger cette jeune femme coniro l'abandon insensé de son frère et contre l'odieux délaissement do son mari, et cela serait vrai encore ?
Mais, parce que j'habillerais mon récit de mots touchants ot polis, lo fond de l'action n'en serait pas mojns coupable et odieux, l'intention de cet homme ne serait pas moins celle d'un libertin éhonté.
Car, une fois sûr de la vérité de l'ignorance de Caroline, il lui fallut une grande adresse pour lui faire comprendre ce ([u'il voulait d'elle.
C'est chose très simple que de demander à une femme les faveurs qu'elle accorde à son mari ; elle sait, elle, de quoi il s'agit. C'est chose très simple que de demander à une jeune lille les fa-
N'ovez-vous donc jamais tourné vos yeux vers Dieul
veurs qu'elle n'a encore données à personne; elle soupçonne qu'elles doivent être autre chose que ce qui fait qu'elle est une jeune fille.
Mais demander à une femme, qui croit avoir tout donné, un boniieur dont elle ne comprend pas le sens, cest une entreprise
15G' LivR.
difficilo, mon maître, et rlans laquelle, pour réussir, il fallait un maître pass('' en corruption. ' . '^'^
Aussi la lutte fut-elle longue, et d'abord du Bergh se garda depouss(;i' plus loin qu'il ne FiLvait fait l'explication donnée par liasard à Caroline : il recula rapidement et se replaça au rôle d'ami cl de protecteur. Ainsi il s'assura la libre entrée de la maison de Caroline.
Ta sœur, laissée seule, sans ressourcosdurables, sans la moindre idée de raduiinistralion d'une fortune, lui confia la direction de-' SOS affaiies ; c'était un druit de venir la voir souvent.
Edgard accepta. Il l'entoura de soins; esclave obéissant et empressé, il ne vit pas couler de ses yeux une larme qu'il ne fût prêt à l'essuyer, il n'entendit pas s'écbapper un vœu de sa bouche qu'il ne fût prêt à l'accumplir.
Il fut triste avec elle, il espéra avec elle, et, quand il lui eut bien montré comment une vie tout entière pouvait se lier à une autre vie par tous ses points, se confondre incessamment dans la même émotion, dans le mémo besoin, dans le même désir, il lui dit que c'était là ce (ju'on appelait aimer, et Caroline comprit alors qu'elle n'avait pas été aimée comme cela, et voici ce qu'elle lui répondait le jour oii il lui fit cet aveu :
« -■ Est-ce donc là, Edgard, ce que vous appelez amour : cette bonté généreuse, cette protection dévouée, ce soin de vous mettre entre moi et le chagrin qui s'approche, cette touchante sollicitude pour ma douleur, qui vous fait préférer la tristesse de mon entretien! à tous les brillants plaisirs auxquels vous êtes accoutumé .' Oh ! que les hommes sont heureux de pouvoir aimer ainsi, et que lieuvent rendre les femmes à un pareil sentiment?
« — Ce qu'elles peuvent rendre, Caroline, c'est ce ipie je voudrais obtenir de vous, c'est une confiance sans borne dans cette ju'olcction, c'est une foi sincère dans ce dévouement, c'est une douce joie d'en être l'objet.
« — Je n'avais pas appelé cela amour, Edgard, je croyais que c'était de la reconnaissance.
« — C'est que, dit du Bergh, si c'est là de l'amour, oe n'est pas du moins tout l'amour. »
LES MÉMOIRES DU DIABLE t2''i3
Et, comme Caroline le regardait avec une douce surprise, il continua :
« — Vous reconnaissiez tout à l'heure que je prél'érais votre entretien aux plaisirs frivoles du monde, et vous m'en avez presque remercié. Ces remerciements, Caroline, je ne les mérite pas; quand je viens à vous, c'est que rien ne saurait inempôcher de venir à vous, c'est que vous voir est pour moi une joie, c'o-t que vous entendre est pour moi un l)onheur, c'est que vous regarder ni'écoutcr est pour moi un triomphe, c'est que tonte ma vie est en vous, c'est que vous êtes maîtresse non seulonKMit de mon sort, mais aussi de mon âme, c'est que je vivrai par vous comme il vous plaira, c'est que je sens par vous comme il vous plaît. »
Caroline écoutait avidement ces paroles, interrogeant son cœur, heureuse et fière de cet empire qu'elle exerçait, et elle mui'murait doucement :
« — Et comment peut-on payer tant d'amour, mon Dieu ?
« — Comment on peut le payer! s'écria Edgard : on se trouvant heureuse d'être aimée ainsi et d'être aimée ainsi par celui qui vous aime, en n'étant fièrc de son esclavage que parce que c'est lui qui est l'esclave, en n'acceptant sa protection que parce que c'est la sienne, en sentant enfin qu'il n'y a que lui dont on puisse tout recevoir, bonheur, joie, douleur, et qu'il porte en lui votre âme comme vous portez la sienne en vous. Voilà, Caroline, comment on paye un tel amour.
« —Oh! s'écria-t-elle alors, si c'est cela, Edgard, je ne suis pas ingrate.
« Tu m'aimes donc? s'écria-t-il en se rapprochant d'elle.
« — Edgard, que faites-vous? lui dit-elle en reculant avec épouvante. »
Puis, après un moment de silence, elle ajouta :
« — Vous avez accusé mon mari et Juliette de s'être tutoyés : si c'était un crime pour eux, ce doit en être un pour nous. C'en est fait, je suis coupable, je le sens, puisque vous vous êtes cru le droit de me parler ainsi. »
Edgard fut un peu désorienté par cette réflexion ; mais, décidé
à profiter du terrain qu'il avait gagné, il reprit avec un air de tristesse admirablement joué :
« — Vous vous trompez, Madame. Ce langage, qui pour moi n'a élé que l'égarement d'un instant, c'était leur langage habituel; je vous l'ai adressé (juand je n'en avais pas le droit, mais tous deux avaient le droit de se parler ainsi.
« — Je ne vous comprends pas, dit Caroline.
« — C'est que l'amour tel que je viens de le dépeindre n'est pas encore tout l'amour; c'est qu'à part cette union desàmes, si calme et si sainte, il en est une autre enivrante et fiévreuse ; c'est que, quand je suis près de vous, Caroline, ajouta-t-il en s'approchant d'elle, je sens ma vue qui se trouble, mon cœur qui bat, mon cœur qui frissonne; et, tenez, dit-il en lui prenant la main, ne sentez-vous pas que je brûle? regardez-moi, ne voyez-vous pas que mon regard s'égare ? »
Caroline l'écoutait avec un effroi d'autant plus grand, qu'elle sentait se glisser en elle le trouble qu'Edgard lui peignait avec tant d'ardeur.
« — Laissez-moi ! lui dit-elle avec épouvante, laissez-moi !
« — Oh! c'est que vous ne savez pas, reprit-il, quelle ivresse on éprouve à perdre ses regards dans les regards de celle que l'on aime ! »
Et, comme il parlait ainsi, ses yeux attachés sur ceux de Caroline y plongeaient les rayons brûlants de son amour.
« — C"est que tu ne sais pas quelle volupté indicible il y a à sentir trembler dans sa main la main de celle que l'oi] aime, à sentir sa poitrine battre contre la sienne, ses lèvres toucher à votre bouche, tout son corps vous appartenir. »
Et. en parlant ainsi, il prenait doucement ses mains, il enlaçait sa taille, il la pressait contre lui et attachait ses lèvres aux siennes.
— Et alors elle succomba sans doute? s'écria Luizzi avec colère et désespoir.
— L'en crois-tu capable? répondit Satan d'un ton railleur.
— Et quelle femme ignorante comme Caroline, abandonnée
comme Caroline, malheureuse comme Caroline, n'eût pas succombé à sa place? dit tristement Luizzi.
— Toute autre eût succombé peut-être, mais ta sœur résista.
— Caroline! s'écria Luizzi avec joie.
— Caroline, que tu as soupçonnée, car il ne te manquait plus que de ne pas croire à la vertu d'une seule femme ; Caroline, qui, s'arrachant avec violence des bras d'Edgard, s'écria comme éclairée par une soudaine lumière d'en haut... (car je dois t' avouer, baron, que Dieu s'en niola), Caroline, dis-je, qui s'écria :
« Oh! c'est là qu'est le crime! Jamais! jamais! »
Ici, Edgard perdit par un seul mot tout le chemin qu'il avait fait ; il avait en main une femme à qui il eût pu persuader que le crime n'était pas là, mais il eut la maladresse de s'écrier :
« - Si c'est un crime pour d'autres femmes, en est-ce donc un pour vous, pauvre femme malheureuse et abandon née; pour vous, livrée par un trère imprudent à un mari sans honneur; pour vous, déshéritée du nom de votre famille; pour vous, qui ne devez rien à la société, qui n'a rien fait pour vous? »
Le Diable se tut, et Luizzi, le regardant attentivement, lui dit:
— Et que répondit-elle à ces accusations si vraies contre nous tous?
— Elle répondit simplement et en montrant le ciel du doigt : « La société n'est pas mon juge. Monsieur. »
Satan regarda l'effet que ce mot avait produit sur Luizzi, et celui-ci lui dit alors :
— Et tu oses me répéter ce mot, à moi! Ne crains-tu pas que je n'en profite?
— Quand tu sauras la fin de l'histoire de ta sœur, reprit le Diable, tu en profiteras si tu veux. Puis il continua ainsi :
— Après une si noble réponse, il était juste, n'est-ce pas, mon maître, que le ciel envoyât à l'aide de la malheureuse Caroline quelque protecteur qui la sauvât, quelque événement qui l'arrachât aux nouvelles séductions de du Bergh? car cette scène de renouvela plus d'une fois, et cependant Caroline résista toujours, puisant en elle plus de force que tous les liens de famille n'en donnent à d'autres ; elle résista non seulement à son abandon et 1
12'i6 LES MÉMOIRES DU DIABLE
sa solifiulo, mais encore à son amour, car elle aimait Edgard ; et après ce mallieiu- (|ue tu lui avais lait, il lui fallait résister à celui ([ue lui lit (lu F5cri;li ; cur, résolu à obtenir cotte femme, il n'épargna rien de ce qui jiouvait vaincre sa résistance. Il lui laissa sentir jii'u à peu les approches de la misère ; il la livra aux insultes des ci'éanciers, aux basses avanies des domestiques, à tout ce qui donne au cœur un désespoir qui fait rougir, et il venait incessammciit lui dire, lorsqu'il la voyait pleurant et désolée :
« — Stiis à moi ! et je te rendrai la fortune, le bonheur et la considéi-ation. »
Jlais clli' lui répondit sans cesse :
« — -Ma fortune u'esl pas de ce monde ; mon bonheur me vient de plus linul, et je pnile ma considécation en moi. »
— Noble sœur! s'éeria Luizzi, à qui les larmes étaient venues aux yeux.
— Nol>lo sœur en effet ! repartit le Diable, car la nouvelle de l'accusation qui iicse.sur toi lui arriva enfin; elle lui arriva an moment où sa misère était au comble, à l'heure où il lui restait à peine assez de force pour lutter pour elle-même. Mais, lorsqu'elle apprit que tu étais malheureux, elle en trouva assez pour venir à Ion aide.
« Madinne de Corny s'était échappée en fugitive avec toi, avec son anumt qui la sauvait; Caroline s'échappa en fugitive pour échapper a celui (pfelle aimait et pour secourii' te fi'ère ijui l'avait ahaudounée.
« Leouie (dail parlie avec un homme liche, e! pour i|ueli|ues heures de privalions (ju'elle a soufTerlos à tes côtés, tu as ]iK'uré sur elle. (|ui (hrmait sur tes genoux; Caroline (>st partie toute seule, à pied, dcniaiulant l'aimiône, pour allei' porter la consolation do sa parole à celui (|ui l'avait perdue ; car c'est toi qui l'as ])eiilu(', 111(111 maîliv !
Kl le voyage a éiè- long ; ot il ne lui a rien manqué, ni la grossièi'clé des hidelicis, ni les propos obscènes des passants, ni la faim, ni la soif, ni la fatigue qui fait dormir couchée au bord du chemin; et ce fut ainsi, se traînant jour à jour, heure à heure, niinule II luinide, fju'elle arriva mourante et épuis('e dans cette
LES MÉMOIHKS DU DIAHLE 1217
même auberge de Bois-Mandé, d'où Julictlo tUait partie pour parcourir une carrière de vice, et oii lu l'as retrouvée arrivant ou brillant éciuipage.
Luizzi baissait la tète devant cette cruelle apostrophe du Diable, qui conLinua:
— Dans cette niist'rable auberge dont le maître lui accorda un grabat, il y avait deux femmes qui soulTraient aussi : c'étaient Eugénie et madame de Corn y.
— Quoi! toutes deux? s'écria le baron.
— Toutes deux, mon maître.
— Et comment y étaient-elles arrivées?
— Voici ce que je vais le dire, si tu crois avoir encore le temps de m'entendre, car voilà quatre heures qui sonnent.
Luizzi calcula qu'il lui restait encore vingt heures pour taire son choix, et il dit au Diable de continuel-:
— Toutefois, ajouta-t-il, abrège ton récit, et supprime les réflexions dont tu l'allonges à plaisir et dont je te dispense.
— Qu'est-ce donc, maître? lui dit le Diable, tu me traites comme un homme de lettres qui se fait payer à la ligne! J'v mets pourtant de la conscience, il n'y a pas un bon autour qui n'eût fait au moins un volume avec ce que je viens de te raconter en quelques heures.
Grand-père et petite-fille.
— Tu y perdras cependant, mon maître, continua le Diable, car j'avais une bonne scène à te raconter : c'est le conciliabule qui fut tenu entre Juliette, de Cerny et Gustave de Bridely. Tu y aurais vu l'impuissance enragée du grand seigneur se mettant au niveau des petites infamies d'une fille publique et d'un intrigant; tu y aurais vu le vice, la méchanceté, la soif de l'or, s'avançant
pas à pas, se ta tant l'un l'autre, puis se reconnaissant tous pour gens de même compagnie, se démasquant effrontément et se saluant en se tendant la main.
Ainsi Juliette vendit à M. de Cerny le secret de ta fuite avec Léonie, ù la condition qu'il l'aiderait à obtenir enfin de M. dé Paradèzo, oncle par alliance de .M. de Cerny, qu'il voulût bien la reconnaître comme sa pelite-fille et qu'il fciait tout pour empocher madame de Cauny, maintenant madame de Paradèze, de recorinaîlre Eugénie pour la fille qui lui avait été enlevée.,
— Et de quel salaire le marquis de Bridcly a-l-il payé ce service? dit Luizzi interrompant le Diable.
— Il l'a payé du nom et de la fortune qu'il a volés. A l'heure où je te parle, il y a promesse de mariage entre le marquis Gustave de Bridely et Juliette ta sœur.
— Mais elle aimait Henri Donezau? reprit le baron.
— C'est-à-dire, ajouta le Diable, qu'il valait mieux être la mai-: tresse d'Henri Donezau à qui un sot avait donné vingt-cinq mille livres de rente, que d'être fille publique ou religieuse; mais il valait mieux être l'épouse légitime de M. le marquis de Bridely que la maîtresse de M. Henri Donezau. Ta sœur n'a pas hésité un moment.
— Et elle a sans doute réussi dans tous ses projets? dit le baron; et, averti trop tard de ce qu'était cette femme, je n'ai pas pu y mettre obstacle.
— C'est vrai ! dit le Diable. Sur ma foi, il s'en est fallu de bien peu que tout ce qui arrive ne soit pas arrivé.
— Comment cela?
— Suppose que mon histoire de Mathieu Durand n'eût pas produit l'effet que j'en attendais : Fernand ne nous quittait pas et ne nous laissait pas seuls ensemble.
— Oui, oui, fit Luizzi amèrement, je comprends comment tu m'as trompé en médisant que cette histoire m'était tout à fait étrangère. N'importe, revenons à Juliette.
— Soit; et, pour revenir à elle, je dois te dire aussi que, si Fernand ne nous avait pas quittés, il t'aurait raconté l'histoire de
Et maintenant, je prends les 30 jours que tu m'as donnés.
cette Jeannette, et qu'une fois instruit que c'était ta sœur, tu aurais pu en tirer parti pour empêcher le mal qu'elle a fait.
— Elle a donc réussi?
— Tu vas en juger : Je t'ai parlé autrefois de Bricoin ; tu ne connais pas Bricoin, mon maître, et tu ne sais pas par consé
157' LivR.
I2ii0 LES MÉMOIRES DU DIABLE,
qiiont ce que' c'est qu'une mauvaise nature arrivée à l'extrême vieillesse.
L'iiomme qui a tue le mari de madame do Cauny pour l'épouser et avoir sa fortune, l'homme qui lui a enlevé son enfant pour l'épouseï" et avoir sa fortune, doit porter en lui une singulière pUv'Jsion pour l'argent.
Tii n'as peul-étre jamais vu cette passion quand cllo est arrivé'e a» dernier terme de sa folie, quand, la vieillesse enlevaat à eelui qui en est posséd'é toute retemie envers le monde et toute puissance en lui-même pour la. combattre, if s'y abandomie cemplctement.
Ce n'est plus la fureur de l'avare- qui entasse ses-, tréstu^s- et qm les enl'ouit. fier' cependant de la force qu'ils lui donnent, et disant à lui et aux autres qu'il pourra en user le jour oUU- le voudra : ti'iste satisfaction, orgueil misérable, dont l'ïvaric&cli'ffl'che à. dorer les privations qu'elle s'impose !
C'est la décrépitude de ce vice lui-même; c'est le vieillard qui, entouré de richesses, avec ses coffres plein»,, ses greniers pleins, ses caves pleines, a; peur de mourir de faim et de soif ; c'est l'imbécillité qui se traîne dans les cmirs d'un château, dans les cuisines, dans les offices, disputant, un grain de blé aux poules de sa basse-cour, ramassant une croûte de pain pour la cacher dans quelque endroit secret de sa chambre, volant un liard. oublié par un domestique et l'ajoutant au sae.di'écus qu'un fe'rmier lui a rapporté la veille; c'est quelque chose de bas, d'idiot, de cruel et de faible à la fois; quelque chose qui ne peut pas exciter la haine, tant il y a de débililé dans cette passion; quelque chose qui ne peut pas exciter la piiié. tant il y a de ruse et de méchanceté dans les moyens qu'elle invente pour se satisfaire. Tel était Bricoin devenu M. de Paradèze.
Or, depuis longues années, une femme noble, aux sentiments élevôset doux, subissait sans ]Kiuv(iir y échapper, la vie que lui faisait un pareil maître.
Faible aussi, car tout s'était brisé en elle, la jeune et belle Valeiiline d'Assirabret était devenue une vieille femme tremblante, épuisée de privations, se cachant pour cacher ses haillons.
LES MiarOIRRS DU TM-ARLE II5I
cl (It^jiradôo fi ccpoinl qu'elle volail à son tuuf du feu pour se clMiufitr, (lu pain pour niaiifïer et du vin puni' s'cnivi'L'r, ol oublier qucliiuelois qu'elle avait froid et l'aim.
C'est à cette l'emnie que madame de Cei:iiy allait deiiiaiidcr um* piolecirice, c'est à celle femme qu'Eu};('Mie Pcyiol allait demander une mèi'e ; mais, comme je te l'ai dit, Julielle les avait précédées.
].e jour où elle arriva, madame de l'aïadèze était malade: étendue sur un grabat, elle avait ])our toute garde-malade use vieille l'emnie qui n'était )ias assurément plus misérable qu'elle.
Juliette sonne à la porte de ce château, jadis si splendido ; car, à l'époque où elle en avait élé chassée enfant, l'avarice du maître avait gardé assez de raison pour comprendre qu'en ne dépensant qu'une faible paitie des immenses revenus de sa femme, il avait encore les moyens de se h'iw une belle fortune.
A cette époque aussi, madame de Cuuiy était dans toute la force de Tàge, et sa volonté, toute faijjii.' qu'elle fût, luttait contre la parcimonie honteuse de son mari. Celui-ci, de son côte, n'était pas non plus délivré de la crainte de voir découvrir son ancien mariage; et, comme il savait que le vicomte d'Assimbret 'ne demandait pas mieux que de trouver une occasion de le punir d'avoir épousé sa sœur, iln'osait pas donner à sa femme des sujets de plainte qui eussent pu parvenir jusqu'aux oreilles du vicomte.
Mais une lois qu'il lut assuiéde la mort de sa première femme, une fois que Jeannette fut chassée du château, il se seiiltt 'audessus de toute erreur et osa commander en maître.
Cependant il ne fallut pas moins de Tingl ans pmu aiucu.T M. et madame de Paradèze, et le château qu'ils habitaiimt. à il'état de dégradation où Juliette le trouva.
Je te l'ai dit, ellcsonna ù la porte de ce chdfcaau. et peivdant longtemps on ne lui répondit pas.
Enfin, après une longue attento, la viicille et UBiquo fervante, dont je t'ai parlé, vint lui ouvrir et.hii dciwinda ce qu'elle v^niilait. Elle répondit qu'elle voulait voir .M. de Parndèïe pour une affaire très pressante letqui intéressait sa loi-lune.
La vieille femme rintioduisil, et, gagnant une petite aile de la grande cour de cet iinmcnse château, elle lui montra du doigt une longue lile d'appaiteuienls en lui disant :
, . Vous trouverez tout au bout M. de Paradoze dans sa chambre. »
Juliette tiavcrsa plusieurs salons abandonnes; les tentures tombaient par lambeaux, et les boiseries étaient dcvoi'écs par l'iuimidité qui cntiait ]iar les fenêtres brisées; elle arriva ainsi de chambre on chiunbre jusqu'à une porte lermée, qu'elle ouvrit sans frapper.
Dans une pièce exiguë, elle vit un vieillard assis sur un misérable tabouret dont on avait scié les pieds, et tenant entre ses jambes un réchaud sur lequel chauffait sans bouillir une marmite où nageaient quelques rares légumes; une vieille couverture de cheval lui couvrait les épaules, et ses p;eds et ses jambes étaientenveloppés de tresses de paille pour leur donner quelque chaleur.
Lorsqu'il entendit ouvrir la porte, il se leva et se retourna. Ses cheveux pendaient sur ses joues, ses sourcils pendaient sur ses paupières, ses joues pendaient sur son cou, sa lèvre sur son menton : c'était la décrépitude dans ce qu'elle a de plus hideux et de plus sale. A l'aspect de Juliette, il s'empara du misérable tabouret sur lequel il était assis, et s'écria :
« -- Que me voulez-vous? je n'ai rien, je suis un pauvre homme ruiné. »
Juliette avait quitté Bois-Mandé assez tard pour connaître le vice de son grand-père, quoiqu'elle ne fût jamais rentrée au château depuis qu'on l'en avait expulsée; aussi ne s'étonna-t-elle pas de cet accueil, et répondit-elle intrépidement :
« — Je ne vous demande rien, et c'est pour vous empêcher d'être ruiné que je suis venue ici. »
Le vieillard posa son tabouret à terre, et, s'asseyant entre Juliette et son feu comme s'il eût craint qu'elle lui dérobât une parcelle de chaleur:
t— Eh bien! qui êtes-vous? et que me voulez-vous?
t — Je VOUS l'ai déjà dit, reparlil Jiilicllc, je viens vous empêcher d'être ruiné.
« — Et qui est-ce qui peut vouloir m'arraclier le misérable morceau de pain que j'ai? dit le vieillard. Tout le monde sait bien que je ne possètio pas un sou, et ([uc, si je no vais pas mendier, c'est par respect poui- le nom que je poi'te.
« - Alors, dit Juliette en feignant de se retirer, je n'ai rien à vous dire.
« Hcsiez, s'écria le vieillard en s'élançant vers elle et en la retenant; restez. Je vous reconnais maintenant" vous êtes la fille de Mariette, vous êtes Joannelle la scM'vante d'auberge.
« - Je suis votre petile-fille, dit Juliette, et c'est à ce titre que je viens vous sauver.
« —Je n'ai pas de petite-fille, dit le viciilai-d, je n'ai pas d'enfant.
« — Vous avez une pelile-fille qui est moi, une enfant qui est Mariette; et si, pour prix do ce que je viens vous dire, vous ne m'assurez pas votre héritage, il y a quelqu'un qui vous enlèvera tout ce que vous pouvez posséder, il y a quelqu'un qui peut vous envoyer mourir en prison. »
Cette menace épouvanta Bricoin. Se cachant la tête sur ses genoux, il grommela du ton d'un enfant pleurard :
« — Ma femme est morte, il n'y a plus de preuves, je suis innocent.
« — Sans doute, dit Juliette, il sera difficile de les retrouver, mais la fille de madame de Cauny vit encore, et je sais où elle est.
« — La fille de ma femme! s'écria le vieillard se relevant et saisi d'un tremblement affreux. Elle vient me voler tout mon bien, n'est-ce pas? Elle demande tout ce qui a appartenu à sa mère? Elle veut me dépouiller, elle veut me réduire à mourir de faim?
« — Elle en est bien capable, repartit l'excellente petite-fi!!e de cet honorable vieillard.
« — Oh ! je l'en empêcherai ! dit Bricoin avec fureur.
» — Ce sera diflicile. C'est une grande dame très puissante.
très .i)icn appuyée xians le monde, et qu€ seule, peut-être, je puis empêcher de vous faire du tort.
« — Et comment peux-tu faire cela ? dit le vieillai-d en se rapprochant de Juliette.
« — Et comment me payerez-vous ce service, si je vous le rends?
Le vieillard baissa la tête et repartit d'un air empressé et mystérieux :
« — Tiens, j'ai là dans un coin un bien beau bijou que ma femme portait quand elle était jeune, je te le donnerai. »
Juliette voulut expérimenter jusqu'au bout la fourbe et l'avarice de .Biicoin, et demanda à voii' ce bijou. Le vieillard alla dans un coin de la chambre, souleva un lambeau de tapisserie et en tira une chaîne qu'il remit à Juliette. Elle reconnut facilement qu'elle était en cuivre doré. Juliette la jeta loin d'elle et s'avança vers la porte en disant:
« — Je m'en vais avertir madame de Paradèze que sa fille existe encore. ».
Le •vieillard retrouva assez de force pour se placer entre Juliette et la porte.
« — Tu ne sortiras pas, tu ne sortiras pas! » lui dit-il.
Ma-is Juliette l'ayant écarté avec violence, il reprit, d'un ton bas et suppliant, et en s"efl'oi;çant do sourire :
« — Je m'étais trompé, vois-tu, Jeannette, j'avais mis là cette chaîne poui- atlrajier les voleui's, s'il en était m'uu par hasard; mais j'en ai on véritable.or, et des diamants aussi! Eh bien! jeté les... je le les ferai voir!
« — Ah çà! lit juliettv, nous ne nous couiprenuns plus du tout. Écoutez^moi.bien : si la fille. de votre femme se fait reconnailre, non ^seulement .elle iiéritera de tous les. biens de sa mère, 'niat'&elJe vous laissera. dans lu misère. »
Le vieillard l'inteiromiiit en lui disant d'un air abattu :
« — iEtiCCisera làJu néecn^pense^dc trente, ans de bojiheurque j'ai donnés à ma fennne! »
Julietleiiic.-s,'nrrcla pas à l'e-xcUmiation de M. do Paradèze, elle .oontiuura:ainsi :
i.Fs ^^F^tnI^FS dit immu.r 12j&
« — iNon sciileiiRMil celk' liik' vous luissci'a liaiis hi iiii^i-ro si vous survivez il votre foniine, mais encore elle vous dénoncera à la justice comme l'ayant fait disparaître jadis; et tout ce qui peut voiis arriver do moins malheureux, c'est d'être interdit et de vous voir enlever l'administration des biens de votre femme, de son vivant même.
« — Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible! reprit le vieillii'd, à qui l'idée d'être dépouillé rendait toute sa fureur. »
.luliotle ne tint compte encore de l'interruption, et voulant aller droit au but, elle lui dit:
« — 11 va un moyen cependant de prévenir tout cela: c'est de faire déclarer à votre femme elle-même qu'elle a vu sa fille morte, et que toute autre qui se prétendrait être l'enfant qu'elle a perdue est une intrigante, coupable de ia plus lâche imposture.
« — C'est une idée, fit le vieillard ; mais comment y arriveronsnous ?
« — Cela vous regarde, dit Jeannette. J'ai fait tout ce que je devais en vous prévenant. »
— Mais enfin, dit Luizzi en inteiTompant pour la première fois ce hideux récit, quel intérêt si pressant avait donc Juliette à perdre Eugénie Peyrol ?
— Pardieu ! mon maître, dit le Diable, tu as une pauvre mémoire et une triste connaissance des lois qui nous régissent! D'après ce que tu as pu voir par l'arbre généalogique que je t'ai montré, Guslave de Bridely a déjà hérité d'une fortune qui eût dû revenir à madame de Cauny, et par conséquent à Eugénie Peyrol.
— Je comprends l'irrtérêt de Gustave de ne pas réveiller une telle affaire, dit le baron.
— Mais tu ne comprends donc pas aussi que, si par son acte de mariage, madame de Cauny a donné, à défaut d'enfant, tout son bien à son mari survivant', Bt-icoin devenait immensément riche? Mariette héritait de cette fortune, et Juliette la recevait de Mariette. Elle se mariait à Gustave de Bridely. Et un drôle digne des galères, une coquine qu'il faudrait marquer à l'épaule, se trou-
valent les uniques héritiers de l'une des plus grandes et des plus riches familles de France.
— C'est vrai, dit le baron; mais, pour que cela pût réussir ainsi, il fallait que madame de Paradèze mourût avant son mari.
-- Oui, dit le Diable, c'est là qu'était la question, et ce fut cette question qu'on n'aboi'da pas, chacun étant sûr que l'autre l'entendait à merveille. Le plus pressé était d'empêcher la reconnaissance actuelle et future d'Eugénie Peyrol.
— Et, d'pprès ce que lu m'as dit, fit le baron, les deux infâmes y sont sans doute ai'rivés?
— Et cela ne leur a pas coûté cher, reprit le Diable; un peu de pain, un peu de viande, un peu de vi4i, voilà tout!
— Que veux-tu dire?
— Ah ! mon maître, c'a été une horrible scène que ce vieillard et cette jeune tille assis auprès du lit de celte vieille mère mouiianle et presque idiote, lui racontant qu'une intrigante avait la hardiesse de se faire passer pour sa fdle. Et, comme quelques étincelles d'amour maternel s'échappaient de cette cendre presque éteinte, on arrosa cette cendre de vin et on en fit de la fange. Et à chaque verre que l'on marchandait à la malheureuse, on lui faisait ajouter une phrase explicative à la déclaration qu'on exigeait d'elle. Et ce fut ainsi qu'elle écrivit sous leur dictée, qu'ayant appris qu'une femme nommée Eugénie TurniquoI, femnio Peyrol, prétendait se faire passer pour sa fille, elle croyait devoir déclarer, à son lit de mort, étant saine d'esprit et libre de corps, que l'enfant né d'elle était mort, et que c'avait été dans l'intention d'adopter la fille de son mari qu'elle avait fait semblant de la rechercher, mais que la différence d'âge qu'auraient eue les enfants ne lui avait pas heureusement permis d'accomplir cet acte illégal.
— Et ils ont obtenu une pareille déclai'ation?s'cci-ia le baron.
— Oui, maflre; et, comme une pareille déclaration pouvait être rétractée par la vieille femme rendue à la raison, on a le mieux du monde empêché la raison do revenir. A la privation de tout on a fait succéder l'abondance de tout ; et la mort, que n'avaient pas amenée la faim et la misère, l'abus et l'excès l'ont ampiicc.
On vit s'olever du poutre liois bUinclics fijrures.
— Madame de Cauny est inoite? s'écria le baron.
— Morte, dit le Diable, quelques jours avant lu départ de Juliette pour venir déposer contre toi : car tu comprends que sa déposition n'a pas peu contribué à te perdre en montrant que cette déposition sur laquelle tu comptais tant ne pouvait être qu'un faux témoignage.
158' LivR.
— Mais comment Eugénie est-elle arrivée si tard cliez madanie de Cauny, qu'elle n'ait pu prévenir cet épouvantable malheur?
— C'est que, grâce à tes bons soins, elle avait pour surveillant M. le marquis Gustave de Bridely, qui, en attendant le succès de la ruse de Juliette, eut grand soin de la faire voyager de province en piovince, de façon à ce qu'elle ne retrouvât jamais sa mère, madame de Paradèze. Ce ne fut que lorsque, fatigui'o de cette poursuite inutile, elle levint près de son oncte Rigot, après avoir épuisé le peu de ressources qui lui restaient, qu'elle retrouva la lettre que tu lui as écrite à ton arrivée ici, ee qui la détermina à une dernière tentative. Elle partit aussi à pied, comme ta sœur Caroline ; car elle avait été •eruelJement avertie plus d'une fois qu'elle n'avait pas de secours à attendre de la comtesse de Lémée, sa fille, et elle ne voulut pas lui apprendre qu'elle lui allait chercliei' une nouvelle foitune, de peur d'avoir à souffrir des chagrins encore plus odieux que ceux que son ingratitude lui avait déjà fait supporter. Elle pai'ti.t, elle parcourut courageusement sa route, et elle arriva à la porte de œ diâteau iJOiir apprejadre que sa imère était morte, et pour s« voir jnemaeéè ée la pri«.©B i'£iirsgu'.elie se rendit chez le juge de paix auquel elle dédai^ralten qaie'lik quar lité elle se présentait. Car on .avait eu «oin de reraetitre entre ses mains la déclaration de madame de€auiny, et elle lui fut opposée à la première parole quelle v(*ukil prononoer poiu' justifier sa prétention. Gefut alors qu'aocaiblée éo lassitude et de .misèi'e, elle al la -âams cette aiateeafgie, ma fil* iLtîwtrea mmadame 4e Ceraay
alitée.
Comme Satan achevait cette phrase, huit heures sonnèrent, et Luizzi, averti que le temps qui lui restait s'en allait rapidement, fut sur le point de terminer en ce moment son entretien avec le Diable; mais il calcula qu'il lui restait encore seize heures, et il reprit :
— Allons, hâte-loi. Que je sache auesi comment j'ai perdu celle-là, comment je l'ai amenée, elle si lieiirouse, si Ijcllc, si noble, à aller souiïrir sur le grabat d'une misérable «ui)erge; apprends-moi bien (jue je n'ai plus (|u'un seul espoir dans ce
monde; afTermis-moi dans le choix que j'ai fait. Je t'ccoute, Satan.
Et Satan reprit:
Un meurtrier.
— Or, je continue la lettre de niatlanie do Corny. Henriette, dont la raison avait résisté au malheur, était deveiuio folle de sa joie ; madame de Carin, que l'amitié d'Henriette avait préservée de la folie, maladie qui se gagne comme la peste, avait aussi perdu la raison en voyant s'enfuir celle de son ami.
Madame de Cerny était restée seule, attendant les conseils de son avocat, lorsqu'elle vit paraître, quelques jours après celui où elle t'avait écrit, un juge, membre d'une coniniission rogaloire nommée pOur l'interroger sur la part qu'elle pouvait avoir prise au meuitre de M. de Cerny, par insinuations ou conseils auxquels tu aurais obéi.
On ne prouve pas des insinuations ou des conseils; mais, en bonne ji s'Jce, on ne veut pas non plus que les accusés puissent s'entendre pour combiner leurs moyens de défense, et madame de Cerny fut mise provisoirement au secret le plus absolu. Ici j'aurais une bien longue histoire à te l'aire, mon maître; ce n'est pas celle des événements qui sont arrivés à Léonie, mais celle de sa pensée, celle de sa lutte et de ses combats intérieurs, celle oii tu triomphas enfin. Oui, mon maître, elle no voulut pas croire à ton crime.
— Oh! merci ! merci, Léonie! s'écria Luizzi. Le Diable continua :
— Elle ne voulut pas croire aux preuves évidentes qui t'acca-
blaient, elle ne voulut pas croire à sa raison qui ne pouvait se refuser à en reconnaître la puissance; elle ne voulut pas croire à ce que lui dit son père; elle brava son autorité; et lorsque, d'une part, l'accusation d'adultère portée par M. de Ceiny, dut disparaître grâce à sa mort, et que, de l'autre, l'instruction de ton affaire étant terminée, Léonie fut renvoyée de l'accusation, elle partit d'Orléans pour venir te rejoindre à Toulouse.
— Oh! merci! merci, Léonie! s'écria encore le baron ; cœur noble et généreux, qui devais être l'asile du mien !
— Cœur noble, en effet, dit le Diable, car elle n'oublia personne dans sa résolution, et en passant à Bois-Mandé, elle se rendit chez madame de Cauny, sa tante, pour savoir ce qu'elle avait appris de l'existence de sa fille. Le jour où elle arriva, madame de Cauny venait de mourir. A l'heure où elle frappa à ce château, le cadavre de sa tante en sortait ; puis, à l'heure où on refusait l'entrée à madame de Cerny, Juliette en chassait insolemment son ancien amant, M. Henri Done'zau, ton beau-frère.
— Lui ! s'écria le baron ; en etïet, je l'avais oublié, qu'est-il devenu pendant tout ce temps ?
— C'est encore un très long récit, que je te fci'ai en un mot : il avait poursuivi Juliette, croyant qu'elle s'était fait enlever par le comte. Veux-tu savoir comment?
— Continue, continue, repartit le baron.
— -Soit, lit le Diable ; d'ailleurs le temps passe, et, quoique je n'aie pasgrand'chose à fappiendre maintenant, je ne veux pas te voler ton pauvre bien.
— Écoule, dit le baron, j'ai décidé que je te donnerais douze heures de cette journée: fais en sorte qu'au moment oii elles seront passées, je sache quel événement a l'etenu inaiiame de Cciny malade dans cette auberge et l'a empêchée de venii' jusiiiTà iiiiii. Alors tu pourras prendre les trente jours qui t'appartiennent de ma vie; alors tu me déliveras, ainsi que tu me l'as promis.
— C'est convenu, dit Satan.
IlI il reprit :
— Henri Donezau et madame de Ci'rnv se trouvèrent donc en
présence à la porte du oliàteau : l'un ([u'on venait d'en expulser, et l'autre à qui on en avait interdit la porte. Ils ne se connaissaient pas, mais tous deux étaient assez irrités de l'impertinence de la nouvelle maîtresse de cette maison pour que Henri Donezau osât aborder madame de Cerny et lui expliquer son méconlenlement, pour que madame do Cerny lui demandât (luellc était la femme qui lui avait fait répondre avec tant d'insolence et de grossièreté.
« - C'est la dernière des gueuses! s'écria Henri, qui s'est enfuie de Paris avec un certain comte de Cerny, lequel, du reste, m'a payé cher l'enlèvement de la coquine. »
Tu sais, mon maître, que madame de Cerny n'était pas femme à continuer une conversation entreprise sur ce ton et en de pareils termes; mais la circonstance qui pouvait lui révéler quelle était la femme qui voyageait avec son mari la décida à subir la compagnie de cet homme. Elle était venue en voiture de Bois- Mandé jusqu'au château, elle lui oftrit de le reconduire en voiture. 11 accepta, et voici quel fut leur entretien:
« — Ah! Monsieur, vous connaissez la personne qui occupe le château de M. de Paradèze ; vous connaissiez aussi sans doute M. de Cerny, qui l'accompagnait?
« — C'est-à-dire, je le connaissais pour l'avoir vu à Paris une fois ou deux, parce qu'il avait des démêlés avec mon beau-fi'ère.
, Ah! lit la comtesse, M. de Cerny connaissait votre beaufrère ?
„, Je crois, répondit Henri, que c'était surtout madame de Cerny qu'il connaissait.
« Cela m'étonne, fit Léonie, qui ne supposait pas qu'un homme qu'elle pût connaître eût un beau-fière de cette espèce.
«—Je puis vous assurer que si, repartit Donezau; elle le connaissait si bien qu'elle s'est enfuie avec lui. »
Madame de Cerny parvint à contenir sa surprise, grâce au parti qu'elle avait pris de ne lien laisser voir à cet homme de l'intérêt qu'elle avait de l'interroger.
, Ah ! fit Léonie, madame de Cerny s'est enfuie avec votre beau- frère ?
f262 lES MEMOIRES DU DIABLE
« — Eh oui ! dit Henri, avec !e baron de Luizzi : toute la France sait cela.
„ - Oui, oui, c'est vrai, celui qui a tué M. de Cerny. »
A ce mot, Henri pâlit et l'épondit en balbutiant :
,( — Qu'il l'ail tué ou non, ce n'est pas là la question : c'est ce que les jurés décideront. »
Le trouille de ton beau-frère étonna Léonie, et elle lui dit en le regardant fixement :
« — H ne peut y avoir que l'amantqui a enlevé la femme (pii ait tué le mari.
« — C'est possible, repartit Renri, quoique je ne comprenne guère qu'on tue l'amant de sa femme. Qu'on tue l'amant de sa maîlresse, à la bonne lieurc, » ajouta-t-il avec rage.
La manière dont Henri prononça ces derniers mois lit pâlir à son tour madame de Cerny; mais elle craignit de montrer le soupçon dont elle venait d'être frappée et répondit tranquillement à Donezau :
« — Et c'est sans doute pour aller retrouver votre beau-fi'ère à Toulouse que vous êtes venu dans ce pays?
« — .Moi, dit-il, ce n'est pas mon afîaire, c'est la sienne; qu'il s'en lire comme il le pourra ! J'y étais venu pour autre chose.
« — Et vous avez sans doute réussi dans votre voyage ?
« — A moitié. C'est que je sais me venger, voyez-vous, quand on me fait un affront, je l'ai déjà appris à l'un et je l'apprendrai bientôt à l'autre : à cette gueuse qui vient de me chasser du château de son grand-père !... »
— Quoi! s'écria I-uizzi, il a dit cela à Léonie? et Létuiie n'est pas venue pour dire le véritable jiom du coupable ? car c'éiaii lui, n'est-ce pas?
— ].c temps passe, mon maître, et, si tu m'interromps, nous n'arriverons pas au bout de notre récit.
El Satan reju-it :
— Oui, Henii a dit cela, Henri s'est accusé lui-nirnii\ Que veux-tu, mon cher? le crime aurait Irop beau jeu s'il n'avait pas ses indiscrétions : Dieu l'a voulu ainsi. Le cadavre enterré à quelques pieds sous teri'e rend des exhalaisons qui avertissent de sa
LES MEMOIRES DU DIABLE I2i;3
prt^eiioe; l'eau luil llollej' à sa siii-facc les vicLiines qu'on lui a conliées; lo feu dévore les corps sans effacer le Irou des liiosstires ; les inlestins gai'denl la traee du poison.
F/ànie de l'homme n'est pas plus forte que tout cela, le remords sue par tous les pores de son corps cl le crime monte et llolle au\ bords des lèvres. Oui. llonri Donc/au dit cela; et, comme madaïne de iCerny ne put cette fois dominer l'épouvante qui s'empaia d'elle, Henri comprit la faute qu'il venait de commettre.
Sans doute il aurait étouffé à l'instant même, par la mort de Léonic, le soupçon qu'il venait d'exciter, mais il était j^rainl jour, un postillon était à clieval devant lui; puis il rétlwliit que cett(! femme était étrani^ère et ne devait avoir aucun intérêt à le perdre et à sauver le baron de Luizzi. Cependant il voulut s'assurer de ce qu'était cette femme, et, feignant de n'avoir remarqué ni son trouble ni sa propre indiscn-lion, il lui dit avec quelque politesse :
« — Du reste, Madame, ne pourrais-je savoir qui je dois remercier du bon service que vous venez de me rendre?
« — Mon Dieu, Monsieur, lui dit-elle, mon nom vous est sans doute fort inconnu; je m'appelle madame d'Assimbret. »
Cela n'apprit pas gi'and'chosc à Henri ; mais l'hésitation qu'elle avait mise à prononcer ce nom le persuada qu'elle avait voulu cacher celui qui lui appartenait véritablement. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à Bois-Mandé.
Le premier soin d'Henri fut de demander au postillon le véritable nom de la personne avec laquelle il était revenu du château de -M. de Paradèze. Tu comprends (|uelle dût être son épouvante lorsqu'il apprit lo nom de madame de Cerny ! Tu dois comprendre que cette épouvante redoubla lorsqu'il vit madame de Cerny donner les ordres qu'c.Kigeait son dép.irt pour Toulouse, lorsqu'il sut, qu'elle venait de faire prévenir le maire de Bois-Mandé de se rendre chez elle.
Ce n'était rien qu'un crime poui- Henri Doiiezait, et, si tu te souviens de son cntietien avec Juliette, tu sais qu'à supposer que ce fût lui qui eût tué M. de Cerny, qu'il croyait le ravisseur de sa
maîtresse, il n'en était pas même à cette époque à son coup d'essai.
11 l'avait lui-même reproché à Juliette : elle l'avait poussé de la débauche à la friponnerie, de la friponnerie au faux, du faux au meurtre. Il ne manquait pas à la carrière qu'elle lui avait
faite.
Ce n'était donc pas pour lui une longue décision à prendre que celle de se débarrasser de la comtesse ; mais le moyen était dillicile, le danger pressant. Une dénonciation pouvait le faire arrêter, et, une fois arrêté, il était perdu, car les témoins du meurtre de M. de Cerny ne manquaient pas.
C'est ce que tu ne m'as pas dit, il me semble? s'écria Luizzi.
— C'est ce que tu ne m'as pas demandé, mon maître, repartit
Satan.
Eh bien ! que lit-il ? dit Armand, pressé d'arriver à la fin du
récit.
— Il compta sur la bonne fortune rései'vée au crime, il compta sur l'audace effrontée avec laquelle il l'aurait commis pour qu'on n'osât pas le soupçonner. Il entra dans la chambre de madame de Cerny, mais il était trop tard ; il ne lui avait encore donné qu'un coup de poignard qui ne l'avait pas tuée, lorsque le maire qu'elle avait fait demander parut dans cette chambre.
— Et l'infâme a été arrêté, n'est-ce pas?
— Et il est en prison, mais non pas conimo l'assassin de madame de Cerny, car il ne fut pas arrêté alors, il ne fut pas reconnu, et il put suivre Juliette à Toulouse; mais il est en prison comme l'assassin du comte, et c'est à Toulouse, oii il avait suivi Juliette, qu'il a été arrêté.
— Léonie l'a donc accusé?
Le Diable ne répondit pas, il reprit : • — Lorsque Eugénie arriva à Hois-.Mandé, madame de Cerny gisait mourante et incapable d'articuler une parole sur le litoîx elle la trouva, et elle y était depuis deux jours lorsque Caroline arriva à Bois-Mandé et les y trouva malades toutes les deux.
— Mais une fois réunies, s'écria le baron, que sont-elles deve- ■ ues?
L'heure de ton choix est passée baron, suis-moi 1
Minuit sonna en ce moment, et le Diable, posant le doigt sur le front de Luizzi, lui dit :
— Et maintenant, je prends les trente jours que tu m'as donnés.
Un voile s'étendit sur les yeux de Luizzi, mais il ne fut pas tellement rapide qu'il ne criU apercevoir la porte de sa prison qui
159 LivR. 159
s'ouvrait, et Caroline conduisant par la main Léonie et madame Peyrol.
Le château de RonqueroUes.
Lorsque le baron revint à lui. il était dans le château de RonqueroUes, dans cette même chajnbrc où, dix ans auparavant, il avait accepté son pacte avec le Biable. Il était seul. Cette fois, il ne fut pas obligé de chercher le souvenir de son passé;, il se représenta à lui, vif, ardent, et comme si ces trente jours qui venaient de s'écouler n'avaient pas duré une minute. Quoiqu'il eût douze heures devant lui, il se hâta d'appeler Satan et il lui dit:
— A nous deux, maintenant ! Mon choix est fait.
— Je t'attends, reprit le Diable; et, aussitôt qtie tu m'auras dit ce que tu veux, tu l'auras. Ce sera ensuite à toi à être heureux, si lu le peux. .
— Tu vas le savoir, lui dit Luizzi; mais, auparavant, il fautque tu me dises comment mon innocence a été reconnue, afin que je ne reste pas dans le monde avec cette ignorance qui a failli déjà ra'ctre si fatale.
— Tu es resté en prison dix jours, en voilà vingt qu'on t'a transporté ici. Tout ce temps, tu es resté dans un état d'imbécillité qui fait que personne ne s'étonnera de ce que tu as perdu le souvenir de lOLit ce qui s'est passé à cette époque; car on n'a pas de souvenir (juand on n'a pas d'idées.
— Mais pourquoi suis-je sorti de prison ?
— Parce que Donezau a été reconnu pour l'assassin du comte de Cerny ; il a été retenu sur le témoignage de Jacques Rruno, qui, poursuivi pour le meurtre de Pelilhommc, avait échaiipé jusquelà à la vindicte publique. Traduit en iugement pour un vol qu'il
avait commis sur la graïuie roule, il avait cache son nom pour qu'on ne reconnût pas en lui l'assassin du chouan Petithomme. Donezau a eu la maladresse de le reconnaître pour Jacques Bruno, et celui-ci s'en est vengé en le reconnaissant pour l'assassin de M. de Ccrny qu'il avait vu tirer sur le comte du taillis où lise tenait caché.
— Enfin, reprit le baron, le crime est arrivé à son juste châtitient, le vice a trouvé sa récompense.
— Tu crois? dit le Diable avec une expression indicible ; si c'est cette persuasion qui t'a dicté ton choix, regarde !
Lanterne magique da diable.
Aussitôt il semi^la que l'un des côtés de la chambre se fût changé en un vaste théâtre sur lequel on jouait un drame dont Luizzi était le spectateur. Et il vit d'abord une nombreuse assemblée d'hommes: quelques-uns étaient assis devant une table et d'autres jetaient des petits billets écrits dans une urne.
C'était une élection de députés. Une foule avide était amassée à la porte de cette assemblée : on parlait, on s'agitait, on s'interpellait. On eût dit que l'issue de cette élection était d'un grand intérêt pour toute la ville ; il ne s'agissait rien moins que d'un ballolage entre les deux hommes les plus considérables du pays.
Enfin, le scrutin fut fermé, on le dépouilla sans que personne quittât sa place, tant chacun était curieux de connaître le vainqueur, et au bout de quelques heures on proclama comme député de l'arrondissement le baron de Carin,qui ne l'avait emporté qi:c de quelques voix sur M. Félix Ridaire, son honorable concurrent.
— Infamie ! murmura Luizzi.
Et comme si ce mot eût été le signal que donne le machiniste de l'Opéra, la scène changea. El il vit une prison où était accroupie une femme tenant dans ses bras une enfant prête ù mourir, cl il
reconnut Henriette Biiré; tandis qu'une autre femme, collée aux barreaux de cette loge infâme, accablait d'injures la malheureuse Henriette. Et Luizzi reconnut madame de Carin.
— Horreur! s'écria-t-il.
Et comme la première fois, la scène changea encore. C'était «ne église magnifiquement parée. Deu.x chapelles y étaient tendues de blanc, et l'une d'elles étincelait de bougies, de tentures, d'ornements magnifiques, tandis que l'autre était écussonnée aux armes de marquis.
Presque en même temps, deux cortèges pénétrèrent dans l'église. Celui qui se dirigea vers la riche chapelle était celui de Fernand et de mademoiselle .Mathieu Durand. Celui qui se dirigea vers la chapelle blasonnée était celui de 31. le marquis'de Bridely et de mademoiselle Juliette Bricoin, qui portait sur sa robe de vierge le deuil de son grand'pèrc, dont sa mère venait de recueillir l'immense héritage: le comte de Lozeraie servait de témoin à mademoiselle Mathieu Durand et Edgard du Bergh donnait la main à .Uiliette.
— C'est assez, c'est assez, dit Luizzi ; et, comme les autres fois, ces paroles firent changer la scène, et alors:
C'était, dans une chambre bourgeoise, un petit souper gourmand; aux trois cotés de la table, Ganguernet, ie vieux Rigot et Barnet soupant joyeusement et servis par la petite Lili, qui était rentrée chez le notaire.
— Honte et dégoût! s'écria Luizzi.
Et tout aussitôt le théâtre changea encore une fois et représenta une immense galerie, où passait en courant une foule de gens :
Et d'abord M. Furnichon devenu agent de change;
M. Marcoine, devenu notaire ;
M . Bador, maire de la ville de Caen ;
M. de Lemée, pair de France, nommé rapporteur du budget;
Le marquis du Val, essayant un haiiit d'Huiiiann chez une danseuse de l'Opéra;
Petit-Pierre nommé coiuUicteur tic diligence ;
Madame du Bergh offrant de la tisane à son confesseur;
Madame de Marignon présidant un conseil de charité pour l'éducation des jeunes filles;
Madame de Crancé au pied du lit de sa fille qui venait d'accoucher, et lui enseignant le devoir de mère envers leurs enfants.
M. Crostencoupe, nommé par acclamation membre de l'Académie des sciences;
Pierre, l'ancien valet de chambre du baron, marié à madame Humbert, la garde-malade, et tenant dans la rue Richelieu un riche hôtel garni. Luizzi reconnut ses meubles;
Louis, devenu cocher particulier d« l'empereur de Russie,
Akabila, retourné dans son pays et ayant repris le trône de son père ;
Hortense Bure, chassant de chez elle une servante qui avait fait un enfant. Tout cela passait, repassait, le sourire aux lèvres, la joie dans les yeux, le calme sur le visage. Puis il sembla tout à coup au baron qu'une musique, si extraordinaire qu'il n'aurait jamais pu s'en faire d'idécquand même il eût assisté auxorgios du bal Musard, commençait une espèce de galop inouï. Alors toutes ces figures se mirent à danser, à courir, à voler: elles allaient, elles venaient. Leplaisir ruisselait de leurs yeux, leur voix était joyeuse: c'était uœ^arme que de les voir tous si légers, si frivoles, si insoucianfeMls passaient et repassaient devant Luizzj, lui souriant, l'appelant; puis, au son de la musique, à l'ardeur de la danse, se mêlaient des parfums enivrants, et ce fut un délire, une joie où tous semblaient nager avec délices; et Luizzi sentait l'activité de tous ces mouvements agiter son corps, les accents fiévreux de cette musique irriter son âme, l'ivresse de ces parfums l'inonder et le pénétrer; et, comme il allait crier à Satan de faire disparaître cet infernal tableau, il vit tout à coup Juliette, Juliette valsant, Juliette penchée sur un homme dont le visage éckappait toujours aux regards de Luizzi... Oh! que Caroline avait raison lorsqu'elle disait que rien ne pouvait rendre la grâce de cette taille flexible, l'abandon luxurieux de ce corps élancé! Elle tournait, elle tournait, et sa robe, fouettée par le vent, dessinait les formes fluides et souples de son corps ; ses cheveux volaient autour de sa tète; son œil, à demi fermé, vibrait et haletait, pour ainsi dire,
lançant autour d'elle des regards trempés de volupté ; sa bouche, entr'ouverte, montrait l'émail de ses dents; ses lèvres frémissaient; tout son corj^s semblait tendu dans un paroxysme effréné d'amour, et Luizzi sentait remuer en lui les désirs ardents que celte fille lui avait sans cesse inspirés, lorsque tout d'un coup elle sembla défaillir et se pâmer dans les bras de son danseur; elle lui échappa, et, au moment de tomber, elle tendit la main vers Luizzi, qui, emporté par un délire insensé, s'élança vers elle... Mais, au moment où sa main allait toucher la main de Juliette, ime autre main l'arrêta. Tout disjiarut, et il vit Caroline à genoux devant lui : elle était pâle, harassée, mourante.
— Armand ! lui dit-elle alors, lu es sauvé !
Le baron releva sa sœur, et, l'ayant longtemps considérée, puis serrée contre son cœur, il lui dit :
— Al) ! c'est toi, n'est-ce pas, Caroline, c'est toi... toi qui m'as sauvé?
— Oui, c'est elle, lui dit une voix bien connue, et qui fit détourner la tète à Luizzi; et il reconnut Léonie.
— Oui, ajouta une tiutre voix, c'est elle qui vous a sauvé, et il reconnut Eugénie.
A l'aspect de ces trois femmes, toutes les terreurs profondes qu'il avait éprouvées, tous les déchirements atïreux qu'il avait subis, tous les désirs frénétiques dont il avait été dévoré un instant auparavant, s'effacèrent de son âme. Un calme doux, serein et bienfaisant y succéda, il n'éprouva plus qu'une Irislesse vague, une mélancolie (jui ne semblait être que le rcsscnlimenl d'une douleur qui s'effaçait, et il leur dit :
— Oh! venez, mésanges, venez, vous qui êtes accourues vers moi et qui ne m'avez i)as abandonné!
— Non, Armand, dit Léonie, ne nous appelez pas ainsi, il n'y a (ju'nn ange devant vous, et cet ange c'est Caroline. C'est elle qui, nous ayant trouvées malades dans la misérable auberge do Dois-Mandé, nous a rendu le courage; c'est elle qui nous a guéi-ios et nous a sauvées toutes deux; c'est elle qui, lorsque celle péniJ)lc l;lclic était achevée, sachant quels dangers vous menaçaient, et ayant appris comment on pouvait vous sauver, n'a pas hésité entre
lo pK^pris (lii monilo et la jiislicc; car moi, AniiuiKl, falijîiico ilc maJbciir, j'on étais venue à douter si je devais braver l'opinion iï ce point d'accuser mou meurtrier du mcurLi'e de mon mari pour sauver mon amant. Mais elle n'a pas hésité, elle, à accuser le criminel pour sauver l'innocent, et elle l'a fait avec un courage bien vertueux : car il lui a fallu braver l'ironie des juf,'es eux-mêmes qui disaient que c'était pour se venger de son abandon qu'elle accusait son époux, et le monde a répété celte calomnie, et elle l'a méprisée; il a fallu obtenir de Jacques Bruno le témoignage de la vérité; il lui a fallu ce courage pour sauver un liomme qui semblait ne pas pouvoir lui en être reconnaissant, car alors voire raison était perdue, Armand; mais elle a voulu pour l'insensé ce qui était juste, et. après vous avoir arraché î\ l'infamie, c'est eMe qui vous a arraché à la mort; c'est elle qui a passé près de vous toutes les nuits, tous les jours, épiant vos gestes, vos paroles, votre souille.
— Et vous étiez à mes côtés toutes deux, dit Caroline, et vous m'avez soutenue dans cette rude entreprise, et Dieu m'a tendu la main pour me mener jusqu'au but et le sauver.
— !\Ioi ! s'écria Luizzi, à qui revint le souvenir du choix qu'il avait à faire; moi! il n'est plus temps, je suis perdu!
— Non ! mon frère, repartit Caroline : et, s'il est vrai, comme je l'ai entendu dire quelquefois, que notre famille soit vouée au malheur et au crime; s'il est vrai, comme me l'a dit Lconie, qu'une fatalité épouvantable te poursuit.
— Oui! c'est vrai, dit Luizzi, et elle m'a partout accablé; j'ai voulu m'appuyer sur toutes les choses de ce monde, et elles se sont toutes brisées dans mes mains, pourries et corrompues qu'elles étaient par le vice; j'ai voulu savoir la vérité, et la vérité n'a été pour moi qu'un tableau hideux et repoussant; j'ai tendu la main à tous ceux que j'ai rencontrés, et la main des heureux a déchiré la main que je leur tendais, et la main que je leur tendais a semblé écraser tous les malheureux que j'ai voulu secourir. .Ma sœur, ma sœur, je suis maudit!
— Arn)and, reprit Caroline, n'as-tu donc jamais tourné tes mains vers Dic-u?
— Vers Dieu? dit le i3aron.
Et comnio ses genoux se ployaient, comme ses mains s'unissaient pour prier, une horloge sonna, et une voix retentissante s'écria :
— L'heure de ton choix est passée, baron, suis-moi!
Tout aussitôt, et comme si les feux d'un volcan l'eussent dévoré en moins d'une seconde, le château de RonqueroUes disparut, et il ne resta à sa place qu'un précipice profond que les paysans appellent le trou de l'enfer.
On dit aussi qu'à ce moment on vit s'élever du bord de ce goutïre trois blanches figures : elles montèrent vers le ciel, et l'une d'elles, s'avançant jusqu'au pied du trône de Dieu, pria pour celles qui étaient restées en arrière; et, quand le Seigneur eut montré qu'elles pouvaient entrer, la viei'ge pure, la jeune fille coupable et la femme adultère se mirent toutes trois à genoux et prièrent pour l'âme du baron François- Armand de Luizzi.