‹ Les mémoires du diableChapitre 48 sur 49 · LXX.Wl · texte numérisé non relu

LXX.Wl

C'était, cette fois, dans lespremiersjours de juillet IS.'iO. Mathieu Durand revenait de l'Étang, où il avait laissé Delphine dans un tel état de douleur qu'elle avait été sur le point de battre son piTC. Il était encore assis dans le cabinet où nous l'avons vu au conunencemcnt de ce récit. Mais le banquier n'avait plus cet aspect de bon-

licur calme et de siipi-cvme conleuLemenl île lui-même qui rayonnait sur son visage quelques mois aupamvant.

On eût dit qu'il éprouvait ensemble un bonheur plus actif et une inquiétude très vive ; on voyait se succéder rapidement en lui de soudains épanouissements de joie et un abattement soucieux. Ces diverses émotions dépendaient des diverses choses sur lesquelles il portait ses regards en lui-même. Lorsqu'il considérait qu'il venait d'être nommé député par trois coilègos d'arrondissement et un collège de département, une ardente chaleur d'orgueil lui montait à la tète, et son œil brillait d'un éclat impérieux; lorsqu'il examinait par quel chemin il était arrivé à ce triomphe et qu'il reconnaissait qu'il lui avait fallu sacrilier la sûreté de ses affaires à son ambition, une crainte froide le faisait pâlir.

Mathieu Durand avait la lièvre des grands joueurs politiques, tantôt avec ses transports brûlants qui donnent le délire au malade et lui prêtent une vigueur au delà de sa nature, tantôt avec ses frissons glacés qui le l'ont trembler et l'abattent comme s'il était à bout de toute force.

Cependant ce n'était guère que dans la solitude que Mathieu Durand laissait percer ces symptômes de l'élat fâcheux où il se trnuvait. Dès qu'il était en représentation, il repreuiait son rôle et le jouait encore avec l'admirable sang-froid de l'acteur à qui une longue habitude du théâtre donne le. geste et rinlonation des choses qu'il débite, (pioique sa pensée en soit l)i"n hiin.

Or, comme .Mathieu Dui'and était prévenu qu'une foule de ikm'sonnes attendaient dans son antichambre, il s'en lit renu'llrc la liste cl ne fut pas médiocrement étonné du reiK'ontrer parmi liriilc noms assez insignifiants le nom de .M. le comte de Lo/.ei'aic.

A côté de ce nom était celui de M. Dancau. I.e banijuici' parut rcllccliir un iiislant sur ce (ju'il devait faire vis-à-\is de M. de •Lo/eraie ; puis il linit jiai' dire à son valet Uo, chambre :

« — Voas m'excuserez auprès do M. de Luz^eraie, vous lui dirpz que toute ma matinée est prise par îles fUïaires el que j,e craindrîus de le faire attendre li'op longtemps; uiids que, s'il veut repasser demain ou a|)rcs-deinain, je serai iises ordres. Quant à M. Daucaii,

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dilos-lui tl'altendi'C, ciir il liiiil t|ue je lui parle absolument, puis laites entrer les autres personnes. »

Dès qu'il eut donné cet ordre, le biUKiuicr (iiiiltu le l'aulenil oii il était assis, et se lova pour recevoir dci>out les personnes (|ui venaient le voir à divers litres et les forcer ainsi à abré},'er leur visite.

Celte très lé,i;ère différence entce l'accueil qu'il faisait autrefois au.x gens qni venaient le solliciter et auxquels iJ offrait un sU'ge avec tant de grâce, cette très légère différence, dis-je, semblait montrer que Mathieu Durand pensait déjà (|uc c'était perdre son temps que d'écouter des demandes au.vquellos il accordait de longues heures ([uelques mois auparavant. Il expédia une demidouzaine d'électeurs qui venaient solliciter des apostilles qu'il dut refuser, allcndu qu'il s'était avant tout engagé à soutenir les droits du iicui)le à la trii)une, et non pas dans les bureaii.x, autrement dit, dans la théorie et nullement dans la pratique. Ah ! c'est que, voyez-veus, la théorie est la plus belle chose que le diable ait inventée pour désorganiser le monde.

Donnez-moi le philanthrope le plus amoureux de l'humanité, confiez-lui le ]iouvoir pendant vingt-(|uaLre heures, et j'en ferai le monstre le plus abominable. Robespierre était un théoricien qui voulait le bien de la France et qui, comme tous les théoriciens, pensait que la lin justifie les moyens.

— Oh ! monsieur le comte de Cerny, quelle grosse épigramme de carliste! s'écria le poète, vous donnez à Robespierre des opinions de jésuite.

— C'est peut-être mon intenlion, lit le Diable, tandis que Luizzi lui disait tout bas :

— Satan, tu t'oublies.

— Quoi qu'il en soit, reprit celui-ci, Mathieu Durand reçut et renvoya les électeurs avec cette supériorité de l'homme qui est souverainement ennuyé de leur visite : il ne voulait pas se commettre avec le pouvoir, disait-il. La même phrase lui servit pour tous, et chacun se relira ravi de la haute indépendance du nonveau député. Trente minutes suffirent au banquier pour expédier sf s électeurs^. Ci fe dant, un ancien fournisseur de l'armée impé-

riale s'étant présenté avec une pétition aux cliambres par laquelle il réclamait d'assez fortes sommes, en accusant le gouvernement d'avoir écarté des titres incontestaI)les et en signalant, disait-il, des fraudes évidentes, le banquier lut sa pétition d'un bout à l'autre et lui dit :

« Oui, 'Monsieur, j'appuierai cette demande de tout mon pouvoir; je veux et dois signaler une spoliation aussi honteuse; vos réclamations ont été repoussées parce qu'elles remontent à une époque dont le gouvernement actuel se fait un jeu de répudier la gloire et les engagements. Mais le jour de la justice viendra. Monsieur, et il ne tiendra pas à n)oi et à mes amis que vous n'ayez une entière satisfaction.

« — L'espérez-vous, Monsieur? dit l'ex- fournisseur.

,1 — La majorité de l'opposition est incontestable, Monsieur, elle est toute-puissante. Monsieur, et il faudra bien que le pouvoir veuille ce que nous voulons, si toutefois le pouvoir reste longtemps entre les mains d'hommes qui en abusent d'une façon si perverse et si arbitraire contre tout ce qui est populaire et national.

« — Ah ! Monsieur, s'écria le pétitionnaire, vous me rendez la vie, car je ne dois pas vous le laisser ignorer, avec les titres que vous-même croyez être si valables, je me vois réduit à la dernière misère, et ci'ltc misère est telle (pie si je pouvais trouver à in;prunler une luible somme sur le dépôt que je ferais de ces d.icuments, pour attendre le jour oii mes réclamations seront cniin admises grâce à votre éloquente intervention, je m'estimerais birn heureux.

,, C'est une chose qui vous sera bien facile, je siiji|Mi>e, dit Mathieu Durand en prenant le chemin de la porte de son cabinet, comme l'our le montrer à son protégé, avec une aisance qui annuneait de la part du l.iaïKfuier de grandes tlispositions à ilevenir ministre.

« Si vous le croyez, dit le fournisseur en suivant le banquier, ne vous sei'ait-il pas possible, monsieur Durand...?

« — A moi. Monsieur, dit le député; hélas! non. Ma maison s'est absolument interdit ce genre d'opérations. Je le voudrais,

Je vis entrer la petite mendiante.

que je ne le pourrais pas. Je n'en suis pas moins tout à vous, Monsieur, et, lorsque votre pétition arrivera à la Chambre, vous pouvez entièrement compter sur ce que vous appelez mon éloquente intervention. »

Et en disant cela, le banquier ouvrit lui-même la porte de son

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cabinet et salua le pétitiannaire d'un air de politesse parfaite, qui recouvrait admirablement cette phrase intérieure : « Faites-moi le plaisir d'aller au diable ! »

Après ce pétitionnaire il s'en présenta un autre, qui venait soumettre à M. -Mathieu Durand iin iirojet de réforme financière, lequel ne tendait pas moins qu'à supprimer la patente, l'impôt sur les boissons, celui sur le sel, le monopole du tabac, et à combler le déficit que cela ferait au budget en diminuant de moitié to\isles traitements des l'onctioniKiires ]Mitdics.

Le banquier, sans admettre l'application radicale des idées du lél'oiinateur. en i'pprouva vivement le principe et déclara qu'il était temps d'introduire le système d'économie sévère dans les dépenses publiques et de faire cesser l'impudent gaspillage qu'on luisait de la fortune du peui>le, ajoutant qu'aloi's il serait possible d'arriver à la réalisation des idées du pétitionnaire, idées qu'il l'engageait, dans tous les cas, à soumettre à la Chambre, afin de l'habituer à entendre parler d'économie et de réforme.

— Ce n'est pas là le .Mathieu Durand que je connais, le vrai et franc patriote que tous ses amis admirent, dit le poète..

— C'est possible, repartit le Diable; je ne peins pas celui que vous connaissez, mais celui que je connais, moi.

— Je ne vous ai jamais vu chez lui.

— J'y suis pourtant souvent, dit Satan ; et il reprit :

Lorsque .Mathieu Durand eut renvoyé ce grand économiste avec la même cérémonie qu'ij avait employée vis-à-vis de l'ex-fournisseur, il donna l'ordre à son valet de chambre d'inlroduii-e .M. Daneau, et sa colèi-c fut grande en apprenant (jue l'entrepreneur n'avait pas voulu attendre, mais (ju'il avait annoncé qu'il repasserail dans la journée.

h'nu imire cùté, .Mathieu Durand eut lieu d'être encore plus sui|pi-is l(iis(iu'il apprit également de son valet de chambre que M. le coiuto de Luzeraio avait déclaré qu'il altondrail (pieM.Matliieu huraiid eût termine ses atl'aires. .M. de Lozeraie, allendant dans rantichambro de Mathieu Durand, jeta dans le cu'ur de celui-ci une telle boulTée d'orgueil satisfait qu'il oublia un moment le sans-façon de M. Dancau i\ son égard, et donna l'orUre,

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d'une voix iclontissiinlo, d'inlrodiiirc les autres personnes qui ôfaient dans ranticlianihro.

Celles-ci (■hiiciil des gens de commerce, qui, sur la liaute rcputation de bienfaisance de Mathieu Hurand , tenaient, comme l'avait fait aulrefois M. Daiieau, expliquer leur ffiClieusi! position au banquier et solliciter l'appui généreux que fenlrepreneur avait obtenu.

-Mathieu Durand avait pour les solliciteurs coTnmerciaux une phrase toute faite, comme pour les solliciteurs politiques. Ses nouvelles fonctions de député, disait-il, absorbaient tout son temps, et il avait complètement abaudonnéla direction de sa maison de banque à M. Séjan, qui, disait-il, ferait tout ce q^u'il serait possible de faire, et chez lequel il les renvoyait avec une bonne grâce extrême.

Le chef de la comptabilité les recevait avec cette figure immobile de financier qui ne tire le verrou qui semble clore ses lèvres que pour laisser échapper ce peu de mots :

« Monsieur, cela est complètement impossible. »

D'où il résultait que M. Séjan endossait à son compte l'insensibilité du banquier, qui gardait par devers lui sa réputation de bienveillance et de générosité.

Toutes les audiences se trouvant épuisées, on dit ù Mathieu Durand que M. Daneau était de retour, et le banquier, voulant épuiser jusqu'à la dernière goutte le plaisir de faire faire antichambre à M. le comte de Lozeraie, admit l'entrepreneur en sa présence.

« — Vous m'avez fait mander. Monsieur? dit M. Daneau en arrivant d'un air souriant.

« — Oui, Monsieur, repartit le banquier assez sèchement, et j'aurais désiré vous voir plus Irjt, attendu que la conversation que nous devons avoir ensemble est fort importante.

« — C'est votre faute, monsieur Durand, dit l'entrepreneur avec une grâce ol)séquieuse. »

Mathieu Durand fronça le sourcil.

« — C'est votre faute, continua l'entrepreneur; ne m'avcz-vous pas dit, la première fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, que

le temps était un capital qu'il ne fallait pas gaspiller? Or, j'ai profité de celui que me laisbaient les nombreuses visites que vous aviez à recevoir, pour aller à quelques affaires. »

Un sourire aigre de dédain parut sur les lèvres du banquier, et il répliqua à M, Daneau :

a — Celle dont nous avons à parler ensemble était peut-être la plus importante de toutes.

« — De quoi s'agit-il donc?

« — Je crois devoir vous prévenir que le crédit qui vous a été ouvert chez moi cessera à partir du 13 de ce mois.

« — Vous me fermez ce crédit! s'écria l'entrepreneur abasourdi.

« — Et je compte, reprit le banquier sans paraître avoir remarqué l'exclamation de l'entrepreneur, être couvert par vous, d'ici à un mois, des 400,000 francs que je vous ai avancés.

« — D'ici à un mois! reprit M. Daneau avec un nouvel ébaliis ■ sèment.

« — 11 me semble, dit Mathieu Durand, que vous devez être en mesure. Je vous ai fourni, comme vous me l'avez demandé, les fonds nécessaires à l'achèvement de vos constructions; elles sont terminées, nous voici au mois de juillet, moment où, suivant vos* calculs, elles vont entrer en plein rapport. C'est l'heure, il me semble, oe compléter votre opération, de mettre vos maisons en vente, de solder vos dettes et de réaliser vos bénéfices.

« — Sans doute, -Monsieur; mais, s'il me faut mettre en vente tout à coup pour trois millions de propiiétés bâties, c'est les déprécier assez pour quv jéiirouve une perte (jui dévorera non- ■ seulement tous mes bénéfices, mais encore l'ariient que j'y ai mis.

« — Cela n'est pas possible, M. Daneau, répondit le banquier avec un flegme imperturbable. Vous avez mis .")(IO,000 fi'ancs dans raffaire;quand vous êtes veiiuà moi, vousaviez pour i,:200, 000 francs d'hypothèques. Je vous ai prêté 100,000 francs encore sur liypo- Ihèiiues, ce qui constitue un(> somme totale de 1,000,000 francs. De là à 3 millions, évaluation que vous avez donnée vous-même à vos propriétés, il y a loin, et vous avez encore une grande marge pour les ])éné(ices.

« — Sans tloiito, Monsiciir; mais les 400,000 Iruiics prèles par vous ont servi ù payer des enjiagenienlsanléricurs. Je vous l'ai dit : j'ai dû en faire de nouveaux, et j'ai encore, aujourd'hui ([uo les constructions sont terminées, pour plus de 200,000 lianes d'échéances à venir.

« — Eh bien! monsieur Daneau , cela l'ail 2 millions 100,000 francs, et vous aurez encore 900,000 francs à fiai^ner, si vos calculs ont été justes et loyaux.

« — Us ont été loyaux, iMonsieur, répondit l'enlrcprencur avec quelque vivacité, et ils seront justes si vous m'accordez le temps nécessaire pour opérer la vente de mes maisons. »

Le banquier ouvrit un carton, y prit un papier et en lut (pieiques passages à -M. Daueau.

« — Vous le voyez, ajouta-l-il, les termes de notre contrat sont parfaitement clairs. Je vous ai prêté sur hypothcquesiOO.OOOfrancs pour (luatre mois. Les ([ualre mois expirent demain, et je serais en droit de demander un remboursement immédiat et intégral. Je ne le fais pas; j'ajoute un délai d'un mois, et je pense aller beaucoup au delà de ce qu'exigeraient mes intérêts si je n'étais habitué à les sacrilier à ceux des auties.

« — En vérité, monsieur Durand, dil l'entrepreneur d'un air suppliant, il me sera impossible de vous satisfaire.

« — En ce cas, rcjuit le banquier, vous ne vous étonnerez pas si je prends immédialenieut les mesures nécessaires pour arriver au payement que j'avais le d''oit d'attendre de vous.

« — Quoi! s'écria l'ciili-epreneur, une expropriation!

« — 11 ne tient quix vous de l'éviter en me remboursant immédiatement.

« — Mais c'est user envers moi d'une rigueur...

« — Je vous remercie, dit amèrement le bancpiier; heureusement que je suis l'ait à l'ingratitude. Tout homme ipii a consacre sa vieà venir en aide aux autres doit s'attendre à pareille chose. Je n'usais pas de rigueur lorsque je vous ouvrais ma caisse ; mais, maintenant que je vous redemande mon argent, je suis un homme rigoureux. Il suffit, je sais ce qu'il me reste à faire.

« — Monsieur, reprit Daneau, panloiincz-moi une parole im-

pnulonle, /' In désavoue du l'ond do lïune; mais je vous jure que c'est me ruiner que me presser ainsi. Vous connaissez trop tes affaires pour ne pas savoir que Ton ne t/ouve des aequtMrurs qu'à la condilion de ne pi^s les clicrclier. 11 l'aul les kiiifcer venii', et ce n'est pas en un mois que je puis espérer réali^er une- vente si énorme. D'ailleuis, on me demandera des lei'nies, el, si je n'en obtiens pes moi-même, je ne pourrai en accoider; lu vente nie deviendra impossible.

(( — Substituez une liypolhèque à la mienne, j'y consens.

« jMais c'est déprécier mon gage que d'être forcé de ilire qu'il ne parait [las ^uilisanlà une nraison de banijue con;v:;(' la vôtre. Car ]KMSonnc ne doutera que, si vous exigez payement, c'(*st que vous croyez vos fonds exposés; personne ne traduira autrement votre... je ne veux pas dire votre rigueur... mais voire. . »

L'entrepreneur ne pouvait trouver un mot poli, et s'arrêtait

encore.

« Passez, passez, lui dit le banquier.

« — Oui, monsieur Durand, reprit Daneau d'un ton vivement ému, personne ne croira qu'un borame comme vous, le soutien du pauvre, l'appui de l'industrie, qui avez prodigué votre fortune àsecourii' les bonnètes gens, vous soyez aussi sévère envers moi, si je n(,' l'ai pas méi-ilé par quelque mamjue de paiole. pai une conduite peu loyale. ¥A cependant, monsieur Dui'and, je suis un honnête bomme, je suis comme vous, el, vor.s in(.' l'avez (lit^ouvent, un entant du peuple qui ai acquis nra fortune par le travail et la probile; et vous ne voudrez pas me pertire, non seulement de fortune, mais de réputation, vous en êtes incapable. »

Le banquier parut emu et répondit :

„ — Croyez (|ue, si je n'avais pas un l>csoin ivressanl de mes capitaux, je ne serais pas si rigoureux; mais, di's le jour ou je vous les ai prêtes, ils avaient une destination. Je me suis engagé, je n'y puis plus rien.

« — Ln ce cas. Monsieur, dit Daneau avec désespoir, je vcirai... je vciTai... »

Il s'apprêtait à sortir, lorsque le lunupiier le lappela.

« — Écoutez, monsieur Daneau, je ne veu.K pas (ju'on puisse

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dire que j'aie jamais manqué à secourir uu honiuHe homme, cl nu liommc comme moi sorti du peuple. »

L'ciilivpreiieur revint avec un air d'empressement joyeux, cl attendit avec anxiété les paroles du banquier, qui paniissail luimême assez embarrassé de ce qu'il allait dire. Enfin, celui-ci se décida el re|»rit :

« — D'après vos calculs, vous avez une somme de 2 millions ■100,000 francs enga,née sur vos propriétés?

« — Oui, .Monsieur.

« — Faites-moi une vente de ces propriétés pour 2 millions 200,000 francs, et vous êtes complètement liquidé.

« — Mais, Monsieui', repailit Danenu avec humeur, étonné qu'il était de la proposition du baufiiiier, et oubliant ([iio ce même homme qui lui offrait d'acheter une propriété ilo 2 millions 200,000 francs venait de lui dire qu'il avait nu besoin i»ressant de ses capitaux; mais c'est m'enlever tont le bénéfice de mon operation!

« — Comment! dit le ban(iuier, qu'avez-vous engagé en fonds? trois cent mille francs, pour commcncei-, il y a un an, le jtavcment de l'achat des terrains; tout le reste est piwenu d'emprunts successifs. 11 en résultera qu'avec trois cent mille francs vous aurez réalisé, en un an, un bénéfice de cent mille francs. C'est de l'argent placé à 33 pour 100. Je ne connais aucun commerce qui donne des résultats si e.vorbitants, et la haulc ban(iue, contre la((uollc on crie tant, est bien loin d'arriver au quart de bénéfices pareils sur des capitaux qu'elle engage très souvent plus légèrement qu'elle ne le devrait.

« -- Cela se peut. Monsieur, dit Daneaii; mais, dans l'allaire qui me regarde, vous oubliez que j'ai eu à puyei' les intérêts des capitau.x empruntés, les frais d'acte.

« — C'est juste, dit le banquier, et je vous en tiendrai compte.

« — Alors, j'aurai couiu tous les risques de cette affaire, j'auiai travaillé pendant un an...

« — Pour gagner cent mille francs; cela uie semble assez beau, surtout en (X»nsidérant d'où vous êtes parti !

« — Mais, dit l'entropreneur avec lierté, du même endroit que vous.

« — Pardon! fit le banquier avec hauteur, je ne parle pas de riiomnie, mais du capital engagé. Je n"oul)lie pas ce que j'ai été, moi, qui ai été peut-être moins que vous.

« — Tenez, Monsieur, dit Daneau avec un de ces mouvements de résolution que prend un blessé qui se sent en danger et (jui tend au chirurgien une jambe ou un bras à couper; tenez, donnez-moi deux millions quatre cent mille francs, et c'est une affaire faite. »

Le banquier serra dans son carton it- conli'at d'hy|iotliù(jue et lui répondit froidement:

« ~ J'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous sauver; je suis fâché de vous voir si peu raisonnable. Adieu, Moiisieui', cette ati'aire ne me regarde plus; vous verrez M. Séjan pour la liquidation de voti-e compte.

« — Mais, Monsieur...

« — Pardon, voilà deux heures que M. le comte de Lozeraie m'attend ; et, en vérité, malgré toute mon envie de donner tout mon temps aux hommes qui ne sont comme moi que des commerçants et des industriels, ce serait me montrer plus qu'impoli envers un grand seigneur si patient.

,, — Je vais voir M. Séjan, dit Daneau confondu.

Le banquier le salua, et, pendant qu'il donnait l'ordre d'introduire M. de Lozeraie et que celui-ci entrait dans son cabinet, Mathieu Durand écrivit quelques lignes qu'il cacheta et iiu'il donna au domestique en disant:

« — Tout de suite à M. Séjan. »

Voici ces quelques lignes:

« Soyez ferme dans l'affaire Daneau, et nous aurons, pour deux millions cent mille francs des propriétés qui, en saisissant une occasion favorable, vaudront plus de trois millions. »

Aussitôt que le valet de chambre fut sorti, le ban(|uier lit signe à M. de Lozeraie, et les deux parvenus restèrent seuls en présence.

— Mathieu Durand a fait cela? dit l'homme de lettres en regar-

Je m'assis dans un coin du pr -au

dant le comte assez sérieusement pour que le baron s'aperçut que le Diable commençait à obtenir l'espèce d'attention qu'il désirait.

-Oui.

— En clcs-vous sûrî

U2 LivR.

— Je vous nomme les personnes, je vous dis les chiffres exacts.

— Mais où diiible avez- vous appris tout cela?

— Je vous le dirai quand j'aïu'ai fini.

— Savez-vous qu'avec de pareils secrets on poui'rait mener loin un homme comme Mathieu Durand? dit le poète.

— Ah ! je vous jure, reprit Satan, que si sa fille me plaisait comme elle vous plaît, elle serait bientôt à moi... surtout avec ce ([ui me reste à vous appi'ondre.

A cette dernière phrase, Luizzi commonea àdovinei' l'intention de Satan, et il écouta tandis que ceJui-ci continuait.

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Or, M. de Eozeraie, demeuré seul avec Mathieu Durand, semblait très embarrassé de ce qu'il avait à lui dire. A cet embarras se mêlait le ressentiment d'e la longue attente qu'il avait eue à subii', et qu'il no se dissimulait pas avoir été prolungéo d'une manière aussi impertinente que possible de la part du banquier Matiiieu Din'aiid. Cependant ce ressentiment ne se monlrail sur le visage du comte ([ue par la contraction pincée de ses lèvres, et il cachait sa colèi'e sous un air d'aisance polie.

.Mais Mathieu Durand se connaissait trop bien en hommes pour ne pas savoii- qu'il avait dû bless<M* à vit le vauileux (|ui était devant lui, et il dut ei'oire qu'il avait fallu une bien impérieuse nécessité pour que cet homme acceptât l'espèce d'insulte qui vouait de lui être faite.

Par suite de cette rétlc.xion, le lian{iuier se promit d'eu user avec M. de Lozcraie de manière à lui faire sentir qu'il s'était joué à ]>liis Inrl (|ue lui le jdurnù, cluv. .M. de tavieii, il l'avail traité avec un d('dain si leste.

Kt d'abord Mathieu Durand se garda bien de lirei' le comte de son embarras en ctuumeueant la conversali(ui par de simples

échanges clc politesse qui eussent pu donner ù M. de Lozeraii.' le temps lie se reinollre. 11 lui ofïrit un sièjjie, en prit un après lui, et s'inclina légèrement de cet air qui veut dire : « Je vous écoute ; » mais tout cola sans iii'ononcer*\ine parole. "

M. de Lozeraie se décida alui^s à parler, ot voulant surmonter le trouble humiliant qui le dominait, il fit un si violent rdorl jiour ^ paraître calme qu'il rentra de pk'in saut danssn taciieuse impertinence, sans pouvoir s'arrêter au juste milieu d'une politesse calme et ferme.

« — J'ai été persévérant. Monsieur, dit-il d'un ton de raillerie qu'il voulait rendre i;racieux, mais qui gardait une certaine roideur;j'ai attendu votre bon plaisir ; je viens de reconnaître la souveraineté de la richesse, j'espère que je ne la trouverai pas trop tyianuiqne. Les tout-puissants se monli'ent d'ordinaire bons princes pour ceux qui tout acte formel de soumission. »

.Mathieu Durand ne voulut pas accepter' la conversation sur ce ton léger, et il repartit avec une froide gravité;

« — J'ai très peu de temps pour beaucoup d'affaires, monsieur le comte: ce doit être une e.vcuse suflisanle pour une attente qui vous a paru si longue.

— Heureusement que j'ai beaucoup de temps pour très peu d'affaires, re|>li(|ua le comte; ceci doit vous expllipier pourquoi j'en ai perdu beaucoup dans vos salons d'attente.

« — Eh bien ! moncieur le comte, si vous voulez ipie nous n'en perdions pas tous les deux maintenant, veuillez m'expliquer l'affaire qui vous amène chez moi. »

Cet appel au but réel de sa visite sembla arrêter soudainement le courant de sotte vanité auquel M. de Lozeraie se laissait aller. Son embarras le reprit, et .Malhieu Durand ])ut comprendre, mieux qu'il ne l'avait fait encore, qu'il tenait dans ses mains les intéi-èts $ les plus graves de son ennemi. Le comie, cependant, reprit après un moment de silence :

« — Vous devez vous rappeler. Monsieur, l'arrangement qui nous fut proposé à tous deux par le marquis de Dej-izy. et par lequel je consentis à payer entre vos mains le prix d'une lorct que je venais de lui acheter?

i( — Je me rappelle parfaitement, dit le banquier, que je consenti^ à recevoir ce prix au compte de M. de Berizy, »

.M. de I.Mzerau' ?.o mordit les lèvres de dépit ;\ celte réiudilimi sèche et Iroide du mot « consentir. » En etlet, il lui était échappé sans intention d'impei tinence ; mais l'hahitude l'avait emptorté sur la résolution d'être simple et poli, et il s'aperçut qu'il avait Il '.faire à un homme ([ui était disposé à ne l'ien laisser passer qui eût la moindre mine de supériorité. Ce mouvement fut cruel, mais assez rapide pour que W. de Lozei'aie reprit aussitôt :

« — Sui' 1rs deux millions que vous avez luen voulu vous engager à recevoir, douze cent mille francs ont été versés à votre Clisse.

« — Oui, -Monsieur, et vous devez compléterlejiayement durant le mois où nous sommes.

« — C'est pour ce dernier payement, .Monsieur, que je désirerais obtenir de vous un délai de qiudques mois.

« — De moi, .Monsier.r? \v\'Vi[ le haiMiuicr d'un air véritablement surpris; je vous ferai obseiver que, dans cette affaire, je ne suis, à vrai dire, que le caissier de M. de Berizy et que lui seul peut vous accorder ce délai.

« Je m'attendais à cette observation, monsieur Durand, et c'est pour y répondi'o (pie je crois devoir vous faire le lécit de l'événement qui m'empêche de remplir mes engagements »

Ici le i)anquicr s'inclina, cl M. de Lozei'aie reprit :

« — Lors(|uo je (is cette acquisition, .Alonsieur, j'avais l'espér.iuce de vi)ii' arrixcr cnti'e mes mains l'entreiirise clés diverses luurni.tures nécessaires à re\]iéilili(in d'Alger.

« — Je comprends, .Mnu>it'ur, l'cpai-lit <l(''dai!;ueus(Muenl le banquier, et vous comptiez sur les bénélices énormes résultant d'une spéculation si honorable pour compléter les sommes néces.saircs au payement de votre acquisition.

« — Non, Monsieiir. rcpailil ,M. de Lozeraie, le juix de moii acquisilinii cl; il ciuiiplet a rrUc ép0(|ue-, mais je fus entraîné à courir la chance de ce (jue vous app(dez une spérnlalioii pai' un nii.'-éialde iiitri.^aiit, qui, sous le |irele\le d'achi'li'i' les |n'rsonncs

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qui (lcv;ii(Mil inolivier ces roiiiiiiliircs, m'a csci'Oqiic une somme énorme. »

A colle révélalion, .Maliiicii Durand no i>ul contenir un vif mouvonicnt lie joio; il ivpundit à M. de Lozeraie :

« — Voilà, .Monsieur, des raisons que vous pouvez dire à .M. de Herizy, ([ui les comprenfira parraitemeiit.

(I — .Moins hien que vous, sans doule, l'oprit aussitôt .M. de Lozeraie; le marquis, est un vieux gentilhomme de province, demeure tout à fait étrnnf;er au mouvement des allai rcs, tandis que vous, monsieur .Mathieu, qui savez comme elles se font...

« — J"ignore comi)lèlement, repartit le banquier avec dédain, les affaires du genre de celles dont vous venez de parler. Nous autres gens de rien, nous ne connaissons que celles qui sont... légales. »

Je ne puis ilire si l'hésitation que mil .Mathieu Durand à prononcer ce mot h'dfilcs, à la jilace du mot loijales qui lui était d'abord venu aux lèvres, partait d'un reste do politesse (|ui lui interdisait d'adresser en lace une jiaivilli' insulte à .M. de Lozeraie, ou bien du souvenir de la i^wna qui s'était passée entre lui et -M. Daneau, et dans laquelle il avait fait à son prolit un H^age si peu loyal de la légalité; toujours est-il que .M. de Lozeraie s'aperçut de cette hésitation et qu'il devina le mot (pii n'avait pas été dit sous celui qui avait été prononcé. Cependant il se garda bien de le montrer, et, lepronant ses grands airs, il ajouta avec une rare inconséquence :

« — Il est certain que tout cola n'était pas d'une exacte légalité, et (pie par conséquent ce serait une singulière confidence à faire à l'un do ceux qui l'ont les lois, à un membre de la haute Chambre, à un pair de France.

« — Trouvez-vous ])lus convenal)lc de la faire à un député? repartit gravement .Matliieu Durand... à un membre de la Chambre basse? » ajouta-t-il amèrement.

Le comte s'ai)er(;ut alors de la gaucherie qu'il venait do faire; croyant la faire oublier par un ton de bonhomie affectée, il s'écria :

« — Allons, monsieur Durand, ne jouons pas entre nous inic

comédie inutile ; vous savez aussi bien que moi comment loui cela se passe, vous êtes du monde.

« — Je suis du peuple, monsieur le comte, repartit le l)anquier avec son insolente humilité.

« — Eh! fit le comte, à qui ses propres paroles semblaient écorcher le palais, ne sommes-nous point tous du peuple, d'un peu plusloinoud'un peu plus près, ou un peu plus haut ou un peu plus bas? Soyons surtout de notre époque, et ne prêtons pas aux choses communes de la vie une solennité inutile. Somme toute, monsieur Durand, vous convient-il de me rendre, oui ou non, le service que je suis venu vous demander?

« — Et en quoi consisterait-il, à vrai dire?

« — A me faire exécuter le contrat que j'ai passé avec M. de Berizy, en prenant à votre compte les huit cent mille francs qui me restent à payer. Vous comprenez, du reste, que toutes garanties vous seraient fournies par moi et que je vous donnerais hypothèque sur la forêt que j'ai acquise. Ce n'est donc, à vrai dire, qu'un prêt hypothécaire de qucKiues mois (jue je vous demande.

« — De quelques mois seulement? dit le banquier, qui, tout en gardant à part soi l'intention de refuser, était charmé d'apprendre les afi'aiies de M. de Lozeraie. Vous êtes donc assuré de pouvoir rembourser d'ici à ce terme?

« — Parfaitement sûr. Je marie mon lils. »

Cette nouvelle ralluma comme un coup de fouilre dans l'esprit de Mathieu Duiand le souvenir des iiremières impertinences de 31. de Lozeraie, et il lui répondit en souriant :

« — Ah ! vous mariez votre lils? Et sans tloulc vuus vous alliez à quehjue fauiille d'une. grande noblesse?

« — 'Son, Ai'lhur épouse la fille d'un marchand.

« — .Ml ! la lillc (l'un niarcliand '!

« — Mais d'un marchand anglais, d'un homme considérable de la Cité. Vous savez? en Angleterre, ces alliances sont très comnmnes, et puis la bouigeoisie anglaise n'est pas, comme la nôtre, sans famille, sans antécédents: il y a dans ce pays ce que je pouirais ai»i)eler une espèce de noblesse bourgeoise.

« — Vous voulez dire de bourgeoisie noble?

LES iMKNUniŒS OU DIAlil.E 1135

« — C'est cola, monsionr Durand; je dois liypolhéquer la dot de ma brti sur iino de mes proiiriéU^s, ot, on employant cette dot à l'entier payement do la t'oi'êt de M. de Beri/.y, je rem|ilirai les clauses du contrat et je me libérerai envers vous. »

Mathieu Durand ne répondait pas. Le comte de Lozeraie allendit un moment, puis il lui d\l :

« — Kh Iiion? que pensez-vous de ma proposition ? »

Mathieu Durand se leva tout a coup, et répondit en donnant à l'accent de sa voix et à Fa tenue toute la hauteur possible :

« — Je pense, Monsieur, que cotte proposition eût été d'abord plus convenablement adressée à M. le marquis de Berizy; car M est facile de s'entendre entre gentilshommesd'nn rang que je dois supposer égal. Et s'il arrive que le gentilhomme de cour craigne de confier certaines choses au gentilhomme campagnard, attendu la différence énorme... d'idées qui existe entre eux, je pense. Monsieur, que la proposition cM été encore plus convenablement adressée au marchand anglais qu'au banquier fi-ançais, au bourgeois noble qu'au bourgeois du peuple. Voilà ce que je pense, Monsieur. »

M. de Lozeraie pâlit à ces paroles; un éclair de haine jaillit de ses yeux, mais il se contint et repartit avec une insolence dédaigneuse :

« — Vous êtes monsieur Mathieu Durand, et je suis le comte de Lozeraie; la distance qui nous sépare m'empêche de voir une insulte dans ce que vous venez de me dire.

« — Je suis homme à vous ofTrir une longue-vue pour que vous y puissiez regarder, reprit le banquier.

« — Poun^u qu'elle soit aussi longue qu'une épée, dit le comte, cela me sullira.

« — Elle aum cette mesure, si cela vous convient, dit Mathieu Durand.

« — Il sutlit. repartit M. de Lozeraie. »

Et il se retira.

Le lendemain, M. de Favieri et M. de Berizy se rendirent chez le banquier de la part du comte de Lozeraie et cherchèrent à s'interposer entre deux hommes à qui leur âge et leur position défen-

113G lf:s mémoires du diable

daient de comprometlre légèrement leur vie ; mais, pendant deux ou trois jours que durèrent les négociations, ils les trouvèrent tous deux également inébranlables.

Alors, étonnés de cette persistance, ils déclarèrent ne pouvoir servir de témoins dans un duel dont ils ne savaient pas au fond la véritable cause. Le banquier fut le premier à qui cette objection fut faite ; mais il déclara ne pouvoir révéler cette cause dont le secret appartenait à M. de Lozeraie.

Celui-ci, à qui l'on répéta l'objection et la réponse, se décida à avouer à M. de Berizy et à M. de Favieri le motif de sa visite à Mathieu Durand et la tournure qu'elle avait prise; il s'empressa toutefois d'ajouter que Mathieu Durand s'était conduit en homme d'honneur, en gardant si fidèlement son secret. De son cùté, le banquier ne put qu'approuver la conduite de M. de Lozeraie, qui avait sacrifié sa vanité au désir d'aplanir les obstacles qui s'opposaient à une rencontre les armes à la main.

— Et ils se battirent? dit le poète ; la banque se bat?

— Ce ne fut pas du moins dans cette circonstance, dit le Diable.

Une fois les deux adversaires dans cette position vis-à-vis l'un de "autre, il fut facile de leur faire avouer qu'il n'y avait point pour eux de raison sérieuse de se battre. Tous deux, en etïet, obéissaient bien plus à un sentiment personnel de haine instinctive qu'à une commune susceptibilité du point d'honneur, et, une fois les circonstances de leur querelle connues, ils craignirent sans doute de montrer le secret de leur animosité et se déclarèrent mutuellement satisfaits.

Du reste, cette affaire fut très heureuse pour M. de Lozeraie. en ce sens que M. de Berizy lui proposa la résiliation de son contrat; car il avait trouvé un nouvel acquéreur de sa foret, et ce nouvel ac(iuéreur était le vieux M. Félix de Marseille, qui s'était entremis avec un rare empressement auprès de M. de Berizy pour empêcher la querelle de Durand et de M. de Lozeraie d'avoir des suites fâcheuses.

— Encore M. Félix qui arrive à point nommé ! reprit le poète. Allons! dccidouicnt c'est (lueltiue héros de M. Scribe, un de ces

Une jeune fille, nommée Marotte, avuit été livrée au père de Luizzi.

braves gens qui ont toujours un million ou deux dans le gousset de leur pantalon.

— Eli : fit le Diab'.e, ceci ne manque pas d'un certain esprit supérieur. Les anciens avaient k dieu pour diiiioiior U?urs drames: etDeus mtenit! comme d'd Horace. M. Scribe a inventé le mil-

143' I.ivu.

lion pour arriver au même but, cl, si j'avais une foi quelconque, je préférerais en littérature comme partout le dieu .million au dieu Jupiter o\i ApoUo.

Apr<« celte répanse a« poète, le Diable continua:

— Cepeadant M. de Lozeraie, ayant aceepti) la pi-oposition de M. de Berizy, se trouva par le fait avoir versé pour son compte douze cent mille francs chez Mathieu Durand, qui s'empressa de lui en offi'ir le remboursement immédiat dès qu'il sut les nourvaaux arrangMîients pris pai' le marquis, lecjuel lui confia ses noiiiyeftiix fonds. M. de Lozeraie crut de sa dignité de prier le banq!iii<.M'de i<'s gfjider, ne voulant pas donner à son adversaire un témoignage de défiance qui ne pouvait l'atteindre dans sa brillante positiim de foi'tune. D'un autre coté, Danean consentit à la vente qi|Ê lui ayyjt proposée Mathieu Durand. Celui-ci prit le lieu et ]il9ce de Tentieprenem' vis-à-vis des créaneiei's hypoUiécaires, et se trouva par conséquent débiteur vis-à-vis d'eux de douze eeat iniile flancs, et vis-à-vLs de Daneau de six cent mille francs: ee qui, avec les quati'e cent mille francs qu'il avait avancés, formait les deux millions deux cent mille francs, prix des propriétés de Daneau. Sur ces entrefaites la révolution de Juillet arriva.

— Grande révolution! s'écria le poète.

— Je m'en vante! fit le Diable.

— Qui a lancé la France dans la voie du progrès social.

— Et qui a rejeté la loi du divorce.

— (Jui a renversé l'aristocratie.

— VA qui a fait les otficiers de la garde nationale.

— Qui a moralisé les j^opulations.

— Et institué le bal Musard.

— Vous lui tenez rancune, monsieur do Cerny, fit le poète.

— De quoi? de n'avoir rien fait de bon ? je n'en attendais rien de bon ; je n'étais pas comme Matliieu Durand, qui en avait espéré de superbes choses et (jui n'y trouva ([ue ruine.

— Conîment, mine?

— Oui. Écoutez.

Lxxxvni

Si je vous ai clairement expliqué au commencomeul de ce récil, et par l'exemple de l'emploi des fonds de M. de Berizy placés en rentes sui- I*État et disponibles pour (iiielque bonne opératioa ; si vous appréciez la position du banquier vis-à-vis d'un grand nombre de ses clients, vous comprendrez les pertes énormes qu'il eut à subir lorsque, oblige de rembourser rapidement tous les dépùts d'argent qui se trouvaient chez lui, il fut forcé de réaliser à quatrevingt-sept des rentes cinq pour cent qu'il avait achetées cent dix, et à soixante-deux du trois pour cent qu'il avait acheté quatrevingt-deux.

n ne fallut pas moins que l'immense perturbation apportée par la révolution dans les afîaires commerciales pour amener une telle dépréciation des fonds publics et ébranler la fortune de ceux qui les possédaient comme gages de leurs propres dettes.

D'un autre coté, cette dépréciation gagna toutes les valeurs et particulièrement les propriétés sises dans Paris, qui fut rapidement déserté à cette époque. Il en résulta encore que l'opération avecDancau, qui eût été si avantageuse ii toute autre époque, dut se réaliser en perte lorsque Mathieu Durand fut forcé de faire ressource de tout pour solder les capitalistes qui lui redemandaient leur fonds. C'est à peine s'il vendit dix-huit cent mille francs, des propriétés qu'il avait payées deux millions cent mille francs et qui auraient pu valoir trois millions, comme il l'espérait.

Sans doute, ce ne pouvaient être deux affaires aussi minimes que celle de M. de Berizy et celle de Dan eau qui devaient amener la gène dans une maison comme celle de Mathieu Durand; mai? en expfiquant quels furent les fâcheux résultats de celle-ci, j"ai voulu vous faire comprendre quel avait dû être le résultat de beaucoup d'autres basées sur les mêmes prévisions et renversées par le même événement.

Toujours est-il que deux mois ai^-ès la révolution de Juillet, le banquier Mathieu Durand, ayant voulu satisfaire sur-le-champ aux exigences de ses créanciers, se trouva ii peu près ruiné et possédant à peine en créances liquides, mais qui n'étaient pas immé diatement exigibles, ce qu'il pouvait devoir encore.

— Ruiné! s'écria le poète, mais il n'a jamais donné de bals fi brillants!

— Vous savez bien que les anciens paraient la victime avant de l'immoler, dit le Diable. La banque est encore plus poétique; elle se couronne de roses pour aller déposer son bilan... Cependant Mathieu Durand n"cn était pas là, car il se trouvait en présence de trois créancieis seulement dunt les réclamations pouvaient avoir quelque importance. Le plus considérable était M. de Berizy, qui, comme nous l'avons dit, lui avait confié les fonds de la nouvelle vente faite à M. Félix ; le moindre des trois était M. Daneau, qui avait laissé chez le banquier les six cent mille francs qui lui revenaient sur le prix de ses maisons ; le troisième était 31. de Lozeraie, parti pour l'Angleterre quelques jours avant la révolution de Juillet afin d'y terminer le mariage de son fils.

Mais le fils du comte de Lozeraie, gentilhomme de la chambre cl en passe d'arriver à tout sous le gouvernement de Charles X, ne parut plus au marchand de la Cité un pai ti assez convenable sous le gouvernement de Louis-Philippe, et M. de Lozeraie lut obligé de rentrer en France au bout de deux mois sans avoii' pu fcaliser ses brillantes espérances de fortune.

Voilà oîi en étaient vis-à-vis les uns des autres les divers personnages de cette histoire le 1" septembre lfci30.

Cejour-làj et pour en revenir à notre point de dépait, Mathieu Durand était encore dans son cabinet; mais ce n\'tait plus en lui ni l'extrême bonheur du premier joui' où nous l'avons vu, ni la joie inquiète du second, c'était une attitude triste quoique encore hautaine, abattue quoi(iue décidée, c'était l'homme qui ne ployait pas sous son malheur, dont il reconnaissait cependant l'étendue.

Ce jour-là, les deux mêmes hommes que nous avons rencontrés dans le cabinet du baïKiiiier s'y trouvaient encore. Le premier

était Daneau, le second le marquis de Beiizy, le véritable homme du peuple et le véritable yiaiid seigneur.

Comme la première fois, le banquier lisait attentivement un papier qui paraissait vivement le préoccuper. Cette préoccupation était si grande, que le banquier, ayant devant lui M. Daneau et M. de Beri/.y, ne pouvait délaclicr les yeux de cet écrit, qui semblait lui causer une vive douleur.

« — Qu'est-ce donc? dit enfin le marquis, quelque fâcheuse nouvelle, .Monsieur? »

Mathieu Durand se remit sur-le-champ et répondit d'une voix dont il chercha vainement à maîtriser l'émotion :

« — Non, rien qu'une satire, une satire indigne contre moi.

— Et cela vous affecte à ce point? dit M. Daneau.

— C'est la main qui l'a écrite. Messieurs, qui me blesse plus encore que les coups qu'elle me porte. C'est un entant, un jeune homme que j'ai fait élever, c'est le jeune Léopold Baron qui s'est servi de l'éducation que je lui ai donnée, des secrets qu'il a appris dans l'intimité où je l'avais admis, pour verser sur moi la calomnie et le ridicule.

— Quoi! s'écria Daneau, ce petit M. Léopold, qui ne parlait jamais de vous autrefois que pour vous appeler son père, son sauveui'?

— C'est le même, dit Mathieu.

— Eh bien ! je puis vous le dire aujourd'hui, reprit Daneau, cette exaltation ne m'ajamais fait l'effet d'être de bon aloi ; c'était un méchant llatteur.

— Ettout llatteur devient détracteur, dit le marquis; c'est la règle, il n'y a rien là d'étonnant. »

— Morale un peu vieille, fit l'homme de lettres.

— Morale très jeune, fit le Diable; car clic est éternelle, et ce qui est éternel est toujours jeune.

Puis il continua:

« — Laissons cela, repiiii le banquier. Je devine. Messieurs, le but de votre visite ; vous venez sans doute pour réclamer les fonds... »

Le marquis et l'entrepreneur interrompirent en même temps

Mathieu Durand, et ils commentaient à parler ensemble lorsqu'ils s'arrêlèrent tous deux en se cédant, disaient-ils, la parole.

« — Parlez, Monsieur, dit le marquis.

« — Après vous. Monsieur, dit l'antreprencur, et, si vous avez quelque chose à dire que je ne puisse entendre, je vous cède la place.

« — Restez, dit Mathieu Durand; car je pense que les explications que j'aurai à donner à l'un pourront servir ù l'autre.

« — Comme il vous plaira, dit M. de Berizy; je parlerai devant Monsieur, cai-, si je l'ai bien compris, c'est le même motif qui nous amène.

« — Je le crois, dit amèrement le btinquioi'.

« — Monsieur Mathieu Durand, reprit le niar(iuis, vous êtes un honnête homme; vous me devez deux millions, je viens vous prier de les garder.

« — Quoi ! s'écria le banquier.

« - On a failli vous ruiner, Monsieur, en vous forçant à des remboursements trop rapprochés ; je ne me fci^ai pas le complice d'une panique qui a déjà amené tant de désastres; vous êtes mon ennemi politique, mais il s'agit entre nous de probité; je crois à la vôtre, je vous laisse mes fonds, et je ne vous les redemanderai que le jour où vous jugerez qu'ils vous sont complètement inutiles. »

On ne pourrait dire si le banquier fut plus heureux de voir la confiance qu'il inspirait comme honnête homme qu'humilié de se voir rendre un service par un de ces grands seigneurs qu'il avait si longtemps voulu écraser du poids de sa l'orluiie.

Cependant après un moment d'hésilation, le bon sentiment l'emporta; il tendit la main au marquis et lui dit avec effusion:

« — Je vous remercie et j'accepte, monsieur le marquis. »

— Oh! voilà la morale de votre comédie! s'écria riiomme de lettres. Vive le gentilhomme! n'est-ce pas, monsieur de ■Cerny ?

— Non, Monsieur, repartit Sata*i ; car j'ajoute qu'à ce moment Daneau s'avança d'un air confuse! atlcndri, et dit avec une admirable gaucherie de cœur:

LES MKMOmES DU DIABLE iUS

« — Vous no me devez que six cent mille francs ; mais, s'il pouvait vous être agréable de ne pas me les rendre, je n'ai pas oublié que vous m'avez sauvé, et si peu que ce soit... »

l'nc larme vint aux yeux du banquier, et il s'écm :

« — Ah ! voilà qui me console de tout! Merci, monsieur Daneau; mais je n'accepte pas, vous n'avez que cela au inonde, et vous avez besoin de vos capitaux pour travailler.

« — L'intérêt à cinq me suffira ; je me trouve assez riche, ne refusez p;is, ce serait m'humilier.

« — C'est bien ce que vous faites là, Monsieur, dit le marquis en se tournant vers Daneau.

» — Et vous donc, Monseigneur, s'écria Daneau, égaré par soa enthousiasme au point de donner à quelqu'un un litre dont l'abolition lui paraissait une des plus précieuses conquêtes de la révotion de Juillet ; et vous donc. Monseigneur, c'est bien plus noble ! car enfin, moi, je ne suis pas habitué à être riche, et je perdrais mon argent que je ne m'en apercevrai.^ pas tant que vous.

« — .Mais vous ne le perdrez pas, mon cher Daneau, dit le banquier, et j'espère qu'il profilera entre mes mains comme celui de M. de Berizy. «

Quelques instants après, l'entrepreneur et le marquis se retirèrent ensemble, et tous deux, au moment de se quitter, se serrèrent la main sur la porte de l'hôtel, l'ancien ouvrier et le grand seigneur, le décoré de Juillet et l'ex-pair de Charles X, deux honnêtes gens.

Voilà ma morale. Monsieur, sans compter celle qui est tout à fait au bout de cette histoire.

Cependant, ce double désintéressement avait rendu la confiance à Mathieu Durand ; il voyait se rouvrir devant lui une nouvelle carrière de fortune. Le» deux millions six cent mille francs qui lui étaient laissés par lo marquis et Daneau, ainsi que les douze cent mille fiancs dus à M. de Lozcraie, étaient, comme nous l'avons dit, couverts par des créances liquides et exigibles dans le délai d'un an tout au plus.

Mathieu Durand se voyait donc au bout d'un an à la tête d'un capital disponible de près de quatre millions, après avoir satisfait

nu LES MEMOIRES DU DIABLE

à lu inimité à tous ses engagements ; il en résultait que son crédit, un moment ébranlé, devait se l'elever plus fort, car il auioit résisté à une catasti'opho qui en avait enti'ainé de plus puissants que lui. Il rie demandait lien qu'un an, pendant lequel il aurait aussi à faire rentrer autant que possible les fonds engagés par lui dans une foule de petites commandites; et, de ce côté, il croyait pouvoir compter encore sur plus d'un million, en faisant même une part de 60 pour 100 aux faillites qu'il aurait à subir.

En prése-nce d'un avenir qui s'éclaircissait ainsi après avoir été si sombre, Mathieu Durand se livrait aux plus vives espérances ; mais, presque au même instant, il vit un nouveau nuage s'étendre sur le large horizon qui s'ouvrait devant lui.

Il n'y avait pas deux heures que le marquis de Beri/.y et Daneau l'avaient quitté, lorsqu'il reçut une lettre de M. de Lozcraio qui l'avertissait de son retour d'Angleterre, en le priant de vouloir bien tenir à sa disposition les douze cent mille francs qu'il avait laissés dans sa caisse.

Cette réclamation était d'une im])orlance à jeter une nouvelle perturbation dans les atïairesdu banquier. Pour y satisfaire, il lui fallait nécessairement engager ou aliéner une partie des créances sur lesquelles il comptait, et, par conséquent, subir une nouvelle perte sur ces créances ; car on n'était pas à une époque où un emprunt comme celui-là, oii une telle vente pût s'opérer à des conditions ordinaires.

C'était mettre d'un seul coup .Mathieu Durand au-dessous de ses affaires, lorsque, une heure auparavant, son actif dépassait son passif: c'était le forcer à dévoiler, par une négociation de cette espèce, qu'il était réduit ti ses dernières ressources ; c'était attaquer et perdre son crédit, cette fortune du banquier : crédit contre lequel on ne pouvait, à vrai dire, articuler jusqu'à ce moment aucun retard ni aucune opération où se montrât la moindre gène.

Mathieu Durand réfléchit longtemps à celle iHuivelh^ position; il l'envisagea dans tout ce qu'elle avait de plus làciieux ; il considéra que c'était toute sa vie financière et poIitii|ue qu'il allait jouer d'un seul coup; il pensa au sort de sa lille ; il vil la joie de tous

Un jour d'ivresse, il avoua.

ses anciens ennemis; il reconnut enfin qu'il ne pouvait se sauver que par un coup décisif, et il se rendit sur-le-champ cliez M. de Lozeraie.

Celui-ci, lorsqu'on lui annonça le banquier, se rappela la longue attente que Mathieu Durand lui avait fait subir dans son

IM' Livu. 1-14

antichambre. 11 eut un moment l'envie de rendre au banquier le supplice qu'il en avait reçu ; mais comme, d'après ce qu'il avait entendu dire de la position de .Mathieu Durand, M. de Lozeraie était véritablement alarmé pour les fonds qu'il avait laissés chez lui, l'intérêt de sa fortune l'emporta sur celui de sa vanité, et il fit entrer immédiatement Mathieu Duiand.

Pour la secoixle fois, les deux parvenus se trouvèrent en présence. Le caractère de Mathieu Durand différait de celui de M. de I^oze raie en w q,u'il emportait avec lui toute la décisi/O-n fofte et rapide de rorgweil qui trouve encore une espèce de satisfaction dans l'humiliatiion volontaire qu'il s'impose, tandis que la vanité de M. de Lozeraie gardait toutes les indécisions de la nature qui cherche à échapper par mille faux-fuyants à l'acte de soumission que les circonstauiCes l'obligout ù faii'e.

Ainsi, lorsq.ue Mathieu Dui-and se trouva en présence de M. de Loz<.M'aie, il n'éprouva aucun embarras, aucune gène, et l'aborda avec cette ferme assurance d'un parti pris sans arrière-pensée. It commença la conversation par ces mots :

« — Monsieur, je viens rae livrer à v0us.

« — Qu'entcndez-vous par là. Monsieur? lui dit le comte, plus alarnaé encore de cette parole que fier d'être ainsi déclaré le martre de la destinée d-e l'homme qu'il détestait le plus au monde.

« — Je vais vous l'expliquer. Monsieur, repartit le banquier. »

Aussitôt il raconta à M. de Lozeraie l'état de ses allai res, tel i|ue j'ai essayé de vous le faire comprendi-e, et termina ainsi sa cQiatLdencc :

« — Vous le voyez, Monsieur, les fonds que vous avez déposés chez moi vous sont parfuilement garantis; et, si vous pouviez douter de la parole d'un honnête homme, mes livres pourraient vous convaincre... »

M. de Lozeraie avait atlentivenient écouté Mathieu Durand, et il avait reconnu, avec uho joiequ'il avaiit habil-cmeiit dissimulée, que sa créance était parfaitement assurée. Une fois sûr de la solvabilité de son débiteur, il ne pensa qu'à prendre une revanciie cruelle de rallronl (pi'il en avait rciju naguère, et, interrompant

LES MEMOIRES DU DIABLE 1 1 i7

Mathieu Durand au moment où il prnnonrail les dernières paroles que je viens de rapporter, il lui dil :

« — Les livres de MM. les banquiers disent tout ce qu'on veut ; ils ont un langage liiéioglypliique ou plutôt clastii]i'.: qui prouve à volonté la richesse ou la misère. Je vous avoue, Mviisieur, (luc je n'ai aucune foi en de pareils témoignages. »

Le banquier se mordit les lèvres; mais Matlieu Durand cl;iit résolu à sauver à la lois sa fortune et sa réputation. Par orgueil pour son avenir, il sacrifia courageusement l'orgueil Ju présent. Il répondit don« à M. de Lozeraie :

« — Je ne m'étonne pas, Monsieur, de vous voit |i;irtagor ces préjugés des gens du monde sur le mode de comptabilité et de tenue de livres adopté dans les maisons de banque. Toutes ces nombreuses écritures que nous avons introduites pour prévenir, par \\n contrôle exact des unes sur les autres, la moindre apparence de fraude, ne semblent, aux yeux de ceux qui ne les connaissent pas, qu'un dédale inexti'icable où l'on espère égarer l'investigation des intéressés. Je ne puis donc vous en vouloir de ce que vous venez de me dire ; mais il y a entre nous quelque chose de plus net, de plus facile à comprendre, c'est la parole d'un homme d'honneur, et elle doit sufiBre.

« — Si elle ne me sutîit pas, Monsieur? dit le comte delozeraie.

< — En douleriez-vous? s'écria Mathieu Durand,

« — Et à supposer que je ne doutasse pas lie votre bonne foi. Monsieur, repartit le comte, n'ai-je pas le droit de douter de vos prévisions? Une fortune comme celle de M. Mathieu Durand, renversée en quelques mois, atteste-t-elle beaucoup de prudence et d'habileté '.'

« — Oubliez-vous qu'il a fallu une révolution pour la renverser ?

« — Oubliez-vous que vous êtes un de ceux qui l'ont am<înée''.

« — Je n'ai pas à vous rendre compte de mes opinions, ce me semble.

« — Mais vous avez à me rendre compte de ma fortune. Monsieur.

« — Je l'ai fait.

« — Je ne me paye pas tic paroles, Monsieur; et, quand je vous dirai qu'il me faut ma fortune, qu'il me la faut demain, j'entends vous parler d'argent comptant.

« — Je vous ai fait comprendre, reprit le banquier en serrant les dents comme pour fermer passage à la colère qui l'agitait, je ' vous ai fait comprendre que cela était impossible. ( « — Les tribunaux vous prouveront que rien n'est plus possible.

« - Moi! aller devant les tribunaux, s'écria Mathieu Dui'and.

« — C'est où vont les gens de mauvaise foi (jui ne payent pas leurs dettes.

« — Il y a un autre endroit. Monsieur, repi'it le banquier avec bauleur, oii vont les honnêtes gens qui ont payé les leurs.

,( — Quand cela vous sera arrivé. Monsieur, dit le comte, je verrai si un homme comme moi doit y suivre un homme comme

vous.

« — C'est une décision que vous serez forcé de prendre plus vite que vous ne le pensez.

« — Jamais si vite (juc je le désire, car elle sera précédée de la rentrée en mes mains de mes cainlaux.

« — Vous n'attendrez pas longtemps.

« — J'attends encore mon argent.

« — A demain. Monsieur.

« — Je tiendrai votre ([uillance prête.

« — Tenez donc aussi vos ai-mes i)rètes.

i — Ne me faites pas pei-dre mon encre et mou papier, je vous prie.

« — Vous n'y perdrez rien, je vous le jure.

Le banquier sortit. Il rentra immédiatement chez lui, et écrivit à Daneau et à M. de Berizy. Puis il se rendit chez M. de Favieri, lui expliiiua franchement sa position et lui demanda le crédit nécessaire pour solder immédiatement M. de Lozeraie.

Le banquier génois écouta le banquier français sans que son visage lui apprît s'il était disposé ou non à faire ce (jui lui était demandé. Puis, quand Mathieu Duiand (ml lini de parler, il lui répondit froidement ;

LRS MKMOIURS OU DIABLE ll/,9

« — VriiiIIoz me laisser la lislo et le moulant des créances sur le ilt'iKit ilesiinelles vous voulez opérer cet emprunt; dans deux heures vous aurez ma réponse, et je vous dirai à quelles conditions je puis faire cette opération, si toutefois je puis la faire. »

Deux heures après, Mathieu Durand reçut un billet de M. de Favieri, qui le piiait de vouloir bien lui envoyer MM. Daneau et de Derizy, ajoutant que tout s'arrangerait probablement.

L'attentede Mathieu Durand futcruelle; mais sa joie futextréme lorsque .>^es deu.x témoins vinrent lui appreiulre que les douze cent mille francs lui étaient iiaifailement inutiles, attenduquoM. Félix ayant offert sa garantie à M. de Lozeraie, celui-ci l'avait acceptée, et avait donné quittance de la somme due par Mathieu Dur;iii'! en passant à M. Félix ses droits sur Mathieu Durand.

« — M. Félix! » dit le banquier, stupéfait de retrouver encore ce nom mêlé à une affaire de celle importance.

— 11 était temps qu'il s'en étonnât, dit le poète en riant. Quant à moi, je vous avoue que je n'écoute vos cenlaincs de millions, de trois, de cinq pour cent, que pour savoir enfin quel est ce M. Félix.

— Vous voyez bien, dit le Diable, que j'ai eu raison de ne pas satisfaire votre curiosité dès l'abord ; mais nous voici au dénoûmcnt : une belle scène de drame, en vérité!

A l'exclamation du banquier, M. de Berizy avait répondu :

« — Oui, ce même M. Félix, qui s'est mis aux lieu et place de M. de Lozeraie pour l'achat de ma forêt, et qui aujourd'hui se met si généreusement en votre lieu et place.

« — Mais quel est donc cet homme?

« — Je vous jure que je l'ignore.

« — Je le verrai, dit Durand, devenu tout pensif à cette sini^ulicre nouvelle, je le verrai, quand toute cette affaire sera leru.inée ; car je suppose, Messieurs, que vous n'avez pas oublié que j'ai d'autres intérêts que des intérêts d'argent à démêler avec M. de Lozei'aie.

« — Non, certes, reprit M. de Beiizy, et le rendez-vous général est pour demain, à neuf heures, chez M. de Favieri ; nous partirons tous de là.

« — "Sowf liouros, c'est bien tairl, dil le luinquici'.

« — Nous avons clioisi l'iieure de niDiisieiu'...

„ — Celte liciire a ])ara convenable à (ont le monde, dit M. do Berizy en interrompant Daneau,qui avait pris la parole, à demain, .monsieur Durand ! »

Durand, resté seul, sentit une sorte de joie cruelle en pensant ■qu'il allait eiilin pouvoir se venger de cet liomme qui l'avait si insolemment ti-aih''.

Dans les premiei's transports de sa colère, il oublia tout autre intérêt que celui de la vengeance de son orgueil. Mais, lorsqu'il pensa (|ue ce duel pouvait avoirdes suites falaleset qu'il lui fallait mettre (udi'C aux alï'aii'es les plus urgentes, il pensa à sa fille qu'il allait laisser au milieu du dédale d'une rnpiidalion d'où lui seul pouvait arracher encm'e quelques restes de foi^tune.

Que deviendrait, apiès lui. cette jeune iille élevée à satisfaire tous ses caprices, et qui n'avail pas reçu de lui la moindre idée d'ordre ou d'économie? 11 revint avec chagrin sur cette fausse éducation qu'il avait laissé donner à une enfant ipiieùt pu être lionne et simple s'il l'eût voulu; il se reprocha amèrement son imprévoyance.

I^lais quelque douleur qu'il éprouvâtà l'aspect du f;\cheux avenir ■qu'il pouvait léguer à sa Iille, il n'entra pas un moment dans l'esprit de Mathieu Durand d'éviter, par la moindre concession, le duel qui l'attendait. Sonorgueildomina tout autre senliinent, et il détourna, pour ainsi dire, la tête do ces pénibles rélb-xions pour qu'elles ne vinssent ]tas all'aiblir sa résolution. Le lendemain, Mathieu Durand et ses témoins, M. de Lozcraio et les siens, se trouvaient à neuf heures précises chez M. de Faviori; les voilures attendaient, les conditions du combat étaient l'églées, et l'on allait quitter le salon, lorsque tout à coup on vit entrer le vieux M. Féli.x. Les deux adversaii'cs s'ari'étèrent tous deux à l'aspect de ce vieillard, et celui-ci leur dit d'un ton grave :

« — Messieurs, je désirerais vous entretenir l'un cl l'autre en particulier avant la rencontre qui doit avoir lieu entre vous.

« — Monsieur, reiiarlit Mathieu Durand en s'inclinant, nous savons, M. de Lozcraie et moi, tout ce que la raison peut vous die-

ter do paroles conciliantes ilans iiuo alïairc iiaieilic; mais les cLoses sont arrivées à uu point que nous ne pouirions allendi'c plus lonj;lemps l'iin et l'autre sans nous lirsiionoior tous les deux.

« — Monsieur a raison dans ce qu'il dit, reprit M. de Lozeraie, et je partage poux celte fois son opinion.

« — Montiour de Lozeraie, reprit doucement M. Félix, je vous ai, je crois, rendu un grand service en vous libérant vis-à-vis de M. de Boii/.y. Monsieur Durand, je ne vous ai pas été moins utile en vous œellant en positian de payer M. de Lozeraie. C'est au nom de ce que j'ai fait pour vous que je vous prie de vouloir bien m'écouter.

Los doux ennemis se tournèrent en môme temps chacun du côté de ses tén>oins comme pour les consulter,^ et ceux-ci ayant montré pai' (|uolquos mots qu'il était convenable de céder aux désirs de M. Félix, ils se retirèrent, et Mathieu Durand ot M. do Lozeraie restèrent seuls avec le vieillard.

Lorsque tout le monde fut sorti, M. Félix prit un siège, et en désigna un d'abord au banquier, puis un au comte, qui s'assirent, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. L'aspect vénérable, calme et fort en môme temps de ce vieillard, contrastait avec l'impatience inquiète de ses auditeurs, qui, de temps à autre, échangeaient un coup d'œil comme pour se promolLi'o l'un ;i l'auLio ipi'ils no céderaient pas aux prières du vieillard.

Le vieillard les considéra un moment et sembla puiser dans cette attention un sentiment plus rude de sévérité, et il commença ainsi :

«. — 11 y a six mois, Messieurs, je me suis présenté chez chacun de vous... chez vous d'abord, monsieur Mathieu Durand ; je vous ai raconté comment j'avais été condamné, et je vous ai demandé le moyen de rétablir tout à fait l'honneur de mon nom. Vous m'avez refusé. »

Le banquier se tut. M. Félix continua :

« — Je rac présentai ensuite chez vous, monsieur de Lozeraie, et je vous parlai de réclamations que j'avais à exercer sur la forlune de voire femme; vous les avez écartées par la menace. »

Le comle se lut aussi. M. Félix reprit:

« — Si j'ai bien compris ce que l'un et l'autre vous avez opposé à mes demandes, il en résulte que l'un, M. Mathieu Durand, fils d'un ouvrier, et qui doit sa fortune à lui seul et à son travail, n'a pas voulu venir en aide à l'imprudent qui avait dissipé iollement l'immense liéritage de son père; il en résulte que l'autre, M. de Lozeraie, issu d'une grande famille, s'est fié à la puissance du grand nom qu'il porte pour faire taire les plaintes de celui qu'il a appelé un intrigant...

« — Ou voulez-vous en venir, Monsieur? dirent ensemble .Mathieu Durand et le comte.

« — A ceci, Messieurs : à constater que moi, pauvie vieillard de quatre-vingts ans, je n'ai trouvé appui et justice ni chez l'homme du peuple ni chez le grand seigneur. »

Les doux antagonistes se turent, car il n'y avait rien à dire à cela.

« — Vous êtes l'homme du peuple. Monsieur Durand ?

« — J'en suis fier, reprit celui-ci.

« — Vous êtes le grand seigneur d'antique race, monsieur de Lozeraie?

« — Je n'en tire pas vanité, reprit le comte avec une vanité excessive.

« — Eh Lien ! dit le vieillard en élevant la voix, vous, Malliieu Durand, et vous, comte de Lozeraie, vous avez tous deux impudemment menti.

« ■— Monsieur! s'écrièrent les deux ennemis en se levant ensemble, une telle insulte...

« —Asseyez-vous, Messieurs, je vous en prie; je vous l'ordonne, s'il le faut, et si mes quatre-vingts ans ne suffisent pas pour que vous m'écoutiez avez respect, j'invoquerai un titre qui pourra vous forcer à m'écouter tous deux à genoux.

« — A genoux ! dit le poète, qui commençait à prêter à ce récit une a'h'iilion plus particulière.

« — A t;enoux, repartit le Diable; le mol a été dit, l'action a été faite. Lcoiilez.

A l'accent solennel qu'avait jiiis le \ieux M. l'elix, le ban(piier

Un coup (le fusil l'ctcndit reide.

et le comte (lemcurcicnt stupéfaits. Il sembla qu'une même idée, qu'un même doute entrât à la fois dans le cœur de ces deux hommes et ils se mirent à considérer le vieillard avec une sorte de.crainte respectueuse, puis reprirent leur place près de lui en baissant tous deux le Iront.

145' LivR.

1154 LES MÉWOIliES DU DIABLE

Lo vieillard les contempla encore on silence et avec un aii'ilo li-ioinphe 011 se mêlait cependant une expression d'amcre douleur. 11 fit effort sur hij-mème pour surmonter cette émotion, et reprit avec ]dus de calme :

« — Je sai-s votre histoiie à tous deux, messieurs, mais je ne vous la raconlorai pas. C'est la mienne que je vais vous dire. eUe servira de préambule à la \ntri', que voits pourriez uépdLer. ûilâuUe comme vous avez l'iiabitudedc la raconter. »

M. Félix parut recueillir un moment -ses souvenii's, puis il reprit d'une voix lerme et décidée :

« — En J789 j'étais négociant à Marseilte; imos affaires avaient élé iFÔe brillantes jusqu'à ce moment. J'èlak. marié à uneiciimie qni m'avait donné deux iils. L'un était àiié de quatorze ans à cette époque, l'autre de drei'/e. »

'Mathieu Durand et Jl do Lozeraie liront un mouvement.

« — Ne m'interroiupaztpîis, Messieurs, reprît '«H. TéVw d'un ton absolu : c"est:unc liifiluiiîc déjà si vieille (jue je pourraiSiUi'ypeFdrc, si je ne la racontait; comme il me convient.

« L'aîné de ces fils était depuis quatre ans en Angleterre, où il faisait son éducation. Je le destinais au commerce, et je voulais qu'il connût ûf, bonne heure un pays qui était, surtout à cette époque, notre modèle en industrie.

« Le second commem'ail ses études dans un dès collèges de Parts. Comme beaucoup d'autres, je ne m'alarmai point des commencements do la révolution de 89; mais les évènementsse pressant et ma loitune menaçant de périr dans cette grande catavStrophe, je fis jiasser près de c(mt mille francs en Angleterre en .les plaraiit sur la tète de ukui Iils aine, et je fis revenir le [dus jeune de l'ai'is; car l'avenir ^■a^^(lmllrissait tous les jours de jilus en plii>.

« Vous savez. Messieurs, à (jucls excès furent poussées, à celte époiiuc, les passiojis révululiiuinaires. J'apjiris que j'étais désigné couinie un ai'i>liieiale, car la fortune élait alors, comme aujourd'hui, une ari>loej'alie.

« i'eul-éli'e auiais-je bi'avé les chances d'un jugement où j'aurais été exposé seul ; maisj(^ henlilai devant l'idée d'une de ces

LES MÉMOIRES niJ DIABLE 1155

horriblos omeuf'es dont Mtti-soille avait été déjà le théôtro, et qui pouvait poiu'lrcr d;ms ma maison et y ("'gorgei' sous mes yeux ma femme et mon fils.

•r Je pris mes mesures en conséquence: je fis passer tous les fonds dont je pouvais disposer clicz M. de Favieri, le père «le celui que vous connaissez, très jeune homme alors et qui n'habitait pas Gênes à celle épotfue; puis im joiir ilii mois de février 1793, je m'embarquai secrètement avec ma femme et mon fils, et je les conduisis à Gènes.

« Mon absence ne devait pas être longue, mais elle le fut assez pour que mes ennemis l'apprissent, et je fus immédialement porté sur la liste des émigrés. On saisit mes biens, on me condamna à mort. Une pareille condamnation était peu de cbose pour un homme qiii se trouvait à l'abri de l'échafaud.

« On alla plus loin. On demanda une liquidation do ma maison de commerce; et, comme tons les biens que je possédais étaient séquestrés, i! fut facik d'établir une faillite, et cette faillite, aidée de mon départ, amena aisément ma condamnation comme banqueroutier frauduleu.K.

« .II" voulus rentrer en France p«ur faire relever ce jugement de déshonneur air risqne de voir s'exécuter celui qui menaçait ma tête. F.es larmes- de ma femme et les conseils de M. de Favieri m'en détournèrent, et je me dc^eidai à partir pour la Nouvelle- Orléans, afin d'y arriver avant la nouvelle de ma condamnation et de ne pits livrer à ceu\ qui m'avaien-t dépouillé et déshonoré les sommes considérables qui m'étaient dues par les principau.\ négociants de cette ville, qui me conjiaissaient pei-sonnellement; car c'était le troisième voyage que je faisMsen Améirique.

« Cependant 00' fut durant mon court séjour à Gènes que j'eus occasion de renconlier M. de Loré et de lui prêter diverses commet. En effet, M. de Loré était un gealilhoinme il'Aix, ([ui, comme tant d'antres, avait fui une condamnation capitale en emmenant avec lui sa fille, âgée de quinze ans à peu près à celte époque, et un jeune homme de grande famille, orphelin, le dernier rejeton de sa race, et dont lui, M. de Loré, était le tuteur. Ce jeune homme s'appelait Henri de Lozeraic...

« Ne ni'inloiToinpoz pas, Monsieur, dit M. Félix au comte, qui avait fait un mouvoment.

« Je partis donc en laissant à Gênes ma femme et mon fils, alors âgé do dix-sept ans, sous la piotection du vieux M. de Favieri et de M. de Loré, et après avoir dit à mon fils aîné d'attendre de ma part de nouvelles in- r.ictions... »

— Il tant vous diî'o. fit le Diable en s'interronipant, que depuis le commencoment de ce i-écit Malliieu Durand et M. de Lozeraie avaient plusieurs l'ois tenté de l'interrompre en jelant des regards suppliants sur le vieux M. Félix; mais le vieux M. Félix les avait contenus, soit en leur ordonnant le silence comme je vous l'ai dit, soit par la seule autoi-ité de son regard.

Les deux audileurs étaient pâles, ti'ernldants; ils tenaient la. tète baissée et ils n'osaient plus même se regarder l'un l'autre.

Le Diable avait mis dans cette interruption une intention que Luizzi avait devinée : il attendait une observation de l'homme de lettres ; mais celui-ci, si prompt à interrompre le commencement (lu récil, ne semblait plus maintenant occuiiéque d'en apprendre !e d nuùment.

Satan iriirit, en laissant la parole à -M. Félix:

« — Beaucoup d'événements inutiles à vous rapporter, la difficulté des communications à une époque de guei-re généi'ale, m'empêchèrent de terminer mesafi'aires aussi rapidement que je l'avais espéi'é. Je ne pus donner des nouvelles de uiui à ma lamille ni en l'ccevoir d'elle, et ce ne fut qu'au bout de ipiatrc ans que je lus lil)re de l'evcnir en Europe.

« J'allais partir, lorsque je vcquà une lettre de M. de Favieri le fils, de celui que vous connaissez enfin, et qui m'annonçait de singulières nouvelles. Une maladie endémiciue avaitdésolé Gènes. .M. de Loré était mort, le jeune de Lozeraie aussi, ma femme était morte, et mon fils, après avoir retiré en son nom tous les fonds (|ue j'avais déposés chez M. d« Favieri le père, s'était enfui avec nuidemoisellc de Loré.

« Tous ces événements étaient arrivés avant son retour auprès de son l'ère, q\ù lui-même, me disait-il, venait de .'^ucco:nber à la même lalale maladie qui m'avait enlevé ma femme.

LES MEMOIRES DU Dl.vni.R 1157

« Frnppé au cxvur par ces dt>ploiiibIes noiivolles, je partis pour l'Ani-'Ictcrro nfin d'y retrouver au moins mon (ils aîné ; mais j'appris que lui aussi s'olait l'ait rendre un compte exact des capitaux placés sur sa tète et qu'il avait (piitté l'Angleterre en disant (yi'il allait me rejoindre en Amériipie,

« J'y retournai, et de la je lis prendre de toutes parts, dans ti ules pays du monde où je pouvais atteindre, des infuriuations sur Léonard .Malliieu, mon fils aîné, et Lucien Malliieu, mon fils cadet; car je m'appelle Félix .Mathieu; mais jamais on n'a entendu parlei' nulle part de ces deux noms. Maintenant, vous, monsieur Mathieu Durand, et vous, monsieur le comte Lucien <\<- Lozeraie. pouvez-vous me donner des nouvelles de mes deux 'enfants?

« — .Mon père! mon père! » s'écrièrent les tleux frères en tombant à genoux devant le vieillard, qui s'éloigna d'eux.

— Comment! à genoux ! s'écria le poète, ils se sont mis lous deux à genoux ?

— Oui, vraiment, fit le Diable, comme vous dans une reconnaissance dramati([ue, ni jdus ni moins qu'au théâtre de la Poite Saint- .Martin ou de la Gaité.

— Et quelle est la moiale que tire de ceci M. de Cerny? rejuit le poète.

— Pas d'autie que celle qu'en tiia le vieux .M. l'élix lui-même, lorsque, s'éloignant, il s'écria d'un ton ii'rilé:

« — A genoux, orgueil et vanité ! c'est là votre place! A genoux '. vous qui, dévore de la soif de la richesse, envieux de ces hommes que vous aviez vus grandir autour de vous par le travail et l'économie, avez voulu vous placer plus haut qu'eux tous, et iiiii, pour rendre encore plus éclatante l'élévation de votre fortune, avez imaginé de la faire partir d'aussi bas que possible ; qui, ambitieux d'un nom dont vous ne devriez l'éclat qu'à vous seul, avez renié celui de votre père en lui laissant une tache d'infamie qu'il vous était si facile d'efTacer! .■• genoux aussi ! vous qui, enivié de la vanité d'un grand nom et ne pouvant vous en faire un, avez volé celui d'un autre et vous en êtes paré; vous qui aviez aussi renié le nom de votre père, qui n'avait compromis ce nom que

pour VOUS sauver! A genoux tous deux! c'est votre place, et il ne vous manque, dignes frères quo vous êtes, que de vous relever pour aller vous égorger l'un l'autre. Allez maintenant, je-ne vous retiens plus! »

Le poète ne disait plus rien. Le Diable reprit: ,

— Si vous faisiez de la comédie actuelle, .Monsieur, je' vous raconterais bien la scène qui suivit cette reconnaissance: la rage de ces deux hommes qui s'étaient vus humilier l'un et l'autre, en face l'un de l'autre, leur embarras et leur rage encore plus cruelle lorsqu'il fallut s'embrasser par l'ordre de leur père.

— Et leur père leur a-t-il pardonné? dit le baron.

— Plus que vous ne pouvez croire, repartit le Diable, car il a couvert la faute de ses fils de son silence ; il n'a raconté qu'à M. de Favieri, de qui je la tiens, lavériié decetle singulière histoire, et, si je vous l'ai répétée moi-même, j'avoue que c'a été surtout pour vous prouver ma thèse et pour vous montrer que ni les caractères, ni les événements, ni les iiiœuis ne mancjMaiieDt à la comédie, s'il était possible de la faire.

— Et comme cela se pratifiuc dans toute bonne comédie, tout a été scellé, sans doute, par le mariage de M. Arthur de Lozeraie et de mademoiselle Delphine Durand? reprit Luizzi.

— Oh! que non! fit le Diable; la réconciliation n'a pu aller jusque-là. Grâce au secret que leur a promirs leur père, nos deux héros ont gardé leui' position respective: Mathieu DnraïKl est toujours .Mathieu Durand. Il parle toujours de l'obscurité de son •origine, de la fortune qu'il a été obligé de gagner d'aburd soiv à sou et de rétablir ensuite sans le secours: do i»orsontie, de son amour pour le peuple dont il est sorti, de l'éducation qu'il s'est péniblement donnée; et je ne doute i>as que, pour soulcnir son rôle jusqu'au bout, il ne finisse par nuuMcr sa lillr. en la dotant magnifiquemenl. à ([ui'lque homme qui, conmii' lui, se sera fait un nonT à la force du poignet.

Le poète ne dit rien, mais Luizzi s'écria:

— O^i'entendez-vous, s'il vous plaît, par la force du poi^gnet?

— Ma foi, repartit le Diable en riant, j'entends toute fortune qu'on ne doit qu'à soi seul.

LES MÉMOIRKS PU DIARLE 1159

— .Morne une fortune liltérairc? lit le baron en guigaaut le poète.

— lié! pourquoi pas? repartit Satan; il luo somlile que, par la littérature dont on nous monde nvcc tant de profusion, la force du poignet est une des premières (pialili's do l'iiomme de lettres.

Mais le poMe n'i'nlendnit plus, et le Diable reprit complaisamment:

— Quant à M. ee Lozcraie, il est toujours M. de Lozeraie, plus boiifli que jamais de l'antiquifé de sa raee, d'nutJint plus impertinent qu'il peut croire qu'on en doute, et, nialp:r6 sa haine pour la révolution de Juillet, tout à fait rallié à la nouvelle dynastie, qui, n'étant pas dès riche en grands noms, vient de l'appeler à la chambre des pairs.

Simples événements et simple morale.

Comme le Diable finissait son récit, la diligence s'arrêta. Luizzi avait écouté volontiers cette histoire. Elle semblait en effet si étrangère à ses propres affaires, qu'il n'éprouva point cette appréhension que lui causaient d'ordinaire les confidences de Satan.

Après toutes les observations folles et burlesques dont l'homme artistique avait accompagné cette anecdote, Luizzi s'attendait à lui voir entamer, sur le dénoùmcnt fort extraordinaire qui les concluait, des réflexions qui ne le seraient pas moins et une théorie littéraire à son «sage particulier; mais il fut très surpris de lui voir garder un absolu eilence sur ce qu'il venait d'entendre raconter.

Seulement il demanda au conducteur le nom du village oii ils se trouvaient, et, celui-ci ayant dit qu'il était à Sar... le poète donna l'ordre auesilùt de éécharger ses malles. Le conducteur fut

IIGO LES MKMCURES DU DIADI.E

étonne de cet ordre, et, avant d'y obéir, il consulta sa feuille et repondit:

— Mais Monsieur a pris sa place jusqu'à Toulouse.

• — Et je l'ai payée jusque-là, ce me semble! Maintenant il me plaît de descendre ici.

— Nous sommes à trois lieues du château de Matliieii Diir.inil, dit tout bas Satan au baron pendant qu'ils s'éloignaient en précédant la diligence.

--^. Bah ! et que va-t-il y faire?

— Profiter du secret qu'il connaît pour tâcher d'amener le banquier à lui donner sa fille en mariage avec quelques-uns des millions qu'il a rattrapés.

— Ohl fit le baron, mais c'est une infamie : .

— Tu oublies, nuiître, qu'en sa qualité d'homme de lelh'cs, ce monsieur a droit de piller les idées des autres.

— Il les choisit bien mal !

— Tu es trop modeste.

— Moi?

— Toi; car il ne fait pas auti'e chose que ce que tu as voulu faire faire ja jis à Gustave et à Ganguernet. Ce n'est pas dans un autre but que tu leur as fait le récit des aventures de madame de Marignon. Vois quelle gloire est la tienne! leDhilde en est réduit à t'imiler pour mal faire.

Le rciM'Oclie lombait juste; aussi Luizzi ne d.iigna-l-il inis y répondre. Toutefois le nom de mulame de Marignon lui i'ap|U'la la rencontre du vieil aveugle et, par suite, tout ce ijui avait pr^-cédé la fuite d'Urleans jus(iu'à l'instant oii il allait interi'oger le Diable sur le compte de madame Peyrol.

11 mairhait donc côte à côte avec Satan, songeant sérieusement à trouver un umyen de prévenir les intrigues par lesquelles Gustave de IJiidely pourrait empêcher la reconnaissance de la fille (le madame de Cauny, et ne saciiant s'il devait s'en rapportera lui-même ou demander des éclaircissements à son esclave, lorscjuc tout à cou|i le poète rap]H>Ia de loin en criant:

« Kh! Monsieur le baron! monsieur de Luizzi ! ■

c;ll« sonna à la grille.

Celui-ci s'arrêta. Le poète s'approcha et lui dit:

— Monsieur de Luizzi, jC vous avais promis de vous rappeler

les circonstances de notre première rencontre, et c'était à Bois-

Mandé que je devais vous faire le récit de cette histoire. Vous y

trouverez le mystère d'une existence encore plus étrange peut-être

146' LivR.

que celle do M. de Lozeraic el de Miilliiou Durand ; si vous voulez bien me !e permcllre, je vous l'enverrai à Toulouse.

— Je la le^evrai avec plaisir, dit le i>aron assez froidement. Le poète s'éloigna, et le baron continua la route à pied.

— ftlais quel est donc ce monsieur, dit-il au Diable.

— Comment! tu n'as pus reconnu encore une de tes vieilles connaiss'inces?

— Ce Monsieur?

— Le fatal Fernand, le héros du lit du pape, le ravisseur de Jeannette, à qui tu as servi de témoin...

— Ail, oui! je me souviens, fit Luizzi, et voilà sans doute ce qu'il voulait me raconter à Bois-Mandé.

— Il y aurait probablement ajouté la suite de ses aventures avec Jeannette, et, comme tu as maintenant plus de temps à perdre que lorsque tu seras à Toulouse, je .puis te la dire.

— Je n'en suis pas curieux, et je suppose que maintenant tu vas me quitter. Tu n'as sans doute plus persouuc à endoctriner à colé de moi ?

— J'ai fait tout ce que je voulais. Seulement il me semble que tu pourrais être plus poli envers moi, Monsieur le baron, car, le voyant si peu disposé à ra'entendre sur ce qui t'intéresse, j'ai eu grand soin de te choisir une hi.stoire qui ne te regarde nullement.

— Ce sera donc la première fois que ta parole ne m'aura pas été fatale?

— Qui sait? dit le Diable en riant.

— Va-t'en ! s'écria Luizzi ; je ne veux plus t'écouter.

Le Diable disparut, et Luizzi poursuivit seul sa route, pensant à son aise à tout ce qu'il pouvait avoir à faire. 11 se remit en présence de ses obligations. 11 avait en ce moment trois femmes à sauver de la position fâcheuse oli il les avait mises ; c'étaient madame de Ceiny, Eugénie Peyrol et Caroline.

Luizzi regrettait vivement de ne jias pouvoir s'arrêter j\ Bois- Mandé, pour aller jusqu'au château de madame de Paradèze, et la prévenir que la fille qu'elle pleurait depuis si longtemps était enliu retrouvée, puis pour lui faire part du malheui' arrivé â sa nièce; mais sa présence à Toulouse était indispensable. Use trouvait dans

LES MÉMOIRKS DU DIAHLE 11G3

un di^nninonlqHine lui pcnncUaiL pas d'aj^ir d'une manière rapide elconvonable.

Cepoiidanl, il crut devoir écrire à madame do Paradc-zc afin de lui apprendre révênoment iieiircux ipii lui avait l'ait découvrir mademoiselle de Cauny (ians !a prétendue lille de Jérôme Turniquel ; mais le temps (|ui lui mam|uait pour s'arrêter lui iii;in(|uait pour écrire, et il se décida à ailcndrc son arrivée à Toulouse iiour cnviiviTi'etle lellie.

Pcndaiitt|u'il rétiécliissait ainsi et pi'cnait ses mesures, il s'aperçut que le jour coinmciiciiit ;i l)ai>ser cl (|u'il était très éloigné do la voilure, qui n'arrivait pas. Il était prés (riiii taillis assez épais, et déjà plusieurs liorames d"assez mauvaise mine avaient passé l't repassé devant lui. Il ne ciaignait pas les voleurs, mais les agents de police.

Ce (|ui l'alarma surtout, c'est qu'il lui sembla que la (igure de l'un de ceux ([ui avaient passé le iilus i)rcs de lui ne lu'i était pas iuLuiinue. En conséquence, il rclounia du cr)lé de .Sar...

Bientôt il entendit le biuit d'une voiture qui roulait avec rapidité, et, s'iniaginant que c'était la diligence qui arrivait, il s'avança jusqu'au milieu de la chaussée. C'était une chaise de yKistc, derrière laquelle était assis un petit garçon (jui sauta à terre dés qu'il vil le baron et qui lui dit ;

— Le conducteur m'a envoyé coui-ir après vous et l'autn^ monsieur, pour vous diie que le timon de la diligence s'est cassé en sortant du village et (pi'on ne ])ourra guèie partir qu'au milieu de la nuit.

Cf contre-tcinps, qui retardait l';u'iiv(''e du bai'oii à Toulouse, lui donnait quelques heures jiour écrire à madame de Paradèze. Il reprit donc le chemin du village (pi'il venait de quitter, tandis que reniant tournait à droite et à gauche en disant :

— Mais où est donc l'autre voyageur?

— Ma loi ! lui lépondit Luizzi, celui-là est au diable, et tu seras bien adroit si tu le rattrapes.

— C'est égal, je vais continuer ii courir.

— Tu courias longiomps.

— Que non! fit rcnrant; j(; lallraperai la chaise de iwsleet je

dirai au postillon de le prévenir. Je vais profiter de la montée où ils ne vont pas vite.

Sans attendre de réponse, le petit bonhomme se mit à courir de toutes ses jambes, tandis que Luizzi regagnait paisiblement le village en faisant dans sa tète sa lettre à madame de Paradèze.

Une fois arrivé à l'auberge où tous les voyageurs étaient descendus, il demanda une chambre et tout ce qu'il fallait pour écrire, puis il s'enferma. Au bout d'une heure à peu près, il entendit frapper à sa porte^ et le maître de l'auberge parut le bonnet à la main.

— Pardon de vous déranger, Monsieur, lui dit-il, mais à quelle distance avez-vous rencontré le galopin qui a été vous dire de revenir ?

— A nne grande demi-lieue à peu près, à côté d'un taillis assez sombre, et, je crois, très mal habité.

— C'est que c'est mon fils, et il n'est pas revenu encore ni l'autre voyageur.

— Je l'avais prévenu que celui-ci avait beaucoup d'avance, mais il a voulu absolument courir après la chaise de poste et charger le postillon de la commission.

— Ail ! c'est donc va? fit l'aubergiste ; le drôle aura rattrapé le posliHou. 'in. iui aura permis de monter sur le troisième cheval, et il est L-apable d'avoir poussé jusqu'à Bois-.Mandé. Peut-être bien aussi que les gens de la voiture de poste se seront chargés de conduire le monsieur au proniicr relais, car je crois qu'il n'y avait qu'une dame dans la berline.

— C'est probable, dit Luizzi, qui voulait se débarrasser de l'aubeigiste.

— Pardon de vous avoir dérangé, dit celui-ci en se retirant.

El Lui/.zi continua ses lettres. Il était à peu près minuit lorsqu'on se remit ei: loute. Quatre heures après on était à Bois- Mandé

Luizzi (]uilta sa place pour chercher quoiqu'un par qui il pilt envoyei' sa lettre à madame de Paradèze. Le premier postillon auquel il s'adressa lui dit :

— Je ferai voire commission, donnez-moi votre lettre ; je vais

demain au matin conduire cliez madame de Paradèze la chaise de poste qui est arrivoe ce soir.

— Ali! lit Lui^zi avec étonnemcnt; cl qui est-ce ijui occupe celte chaise de poste ?

— lue dame toute seule., une drôle de dame, allez, que j'ai reconnue tout de suite maljjré ses chapeaux et ses voiles, une dame qui a été autrefois servante dans cette auberge.

— Qui ÇA'! lit Luizzi étonné. Jeannette''

— Tiens : vous la connaissez ?

-- Oui, je l'ai vue, il y a quelques années en passant par ici. Mais (|u'a-t-elle à faire chez madame de Paradéze?

— Oh! je ne sais pas. il y a là-dessous un tas d'histoires. C'est le vieux bonhomme qui l'avait placée dans la maison, ici.

Et comme Luizzi allait s'étonner de cette nouvelle rencontre, il entendit le conducteur dire ù un voyageur :

— Ma foi, tant pis pour ce Monsieur ! il se sera arrêté dans quelque maison de paysan en voyant que nous n'arrivions pas, et nous aurons passé sans qu'il s'en aperçût.

— Mais on ne peut laisser ainsi un honnête homme à moitié chemin, répondit l'officieux voyageur.

— Bon, bon ! il aime la promenade, fit le conducteur; il se promènera en attendant une autre diligence. D'ailleurs peut -cire a-t-il pris la voilure Laffitte et Caillai'd qui nous a dépassés pendant que je faisais raccommoder mon timon ; et, après tout, je suis de quatre heures en relard. Allons, hu! postillon, à cheval et au galop !

Puis, s'adressanl à un autre postillon, il lui dit:

— Voyons, toi qui conduisais la berline de poste, as-tu vu ce Monsieur?

— Eh non ! je vous l'ai dit : Chariot, qui était derrière, est descendu parler avec le premier. J'ai filé pendant ce temps-là. Arrivé au pied de la montée, je suis entré un moment au bouchon de la mère Filon, tandis que mes bêles montaient au pas. C'est alors que le petit Jacob a accouru après moi, a rattrapé la berline, et a dit à la dame qui l'occupait de prévenir le postillon. Puis il est

revenu cliez la mère Filon, où il y avait une noce et où il aura passé la nuit.

— El tu n'as vu personne sur la route? "— Personne.

— Au iliali!e alors le voyageur! fit le comlucteur, et en rouie 1 Allons, lui ! postillon, à ciieval!

Luizzi, qui ne se souciait pas qu'on lui demandât des nouvelles du voyagour disparu, remit sa lettre avec une bonne gratiticalion au postillon et se liàtu de remonter en voiture. On partit, et il arriva à Toulouse sans autre accident.

Dès qu"il y fut ari'ivé, il se rendit dans une petite maison garnie qui jouissait d'une assez mauvaise réputation, mais dont la propriétaire avait en même temps un renom do parfaite discrétion.

Lorsqu'il s'y fut fait donner une chambre, il écrivit une lettre et lit ap]ieler madame Périne, la maîtresse du logis, qui arriva aussitôt, et (jui, après avoir fait la lévéreuce, lui dit :

— Que veut Monsieur?

— Quelqu'un de sûr pour aller porter une lettre.

— J'ai mon lils qui est muet comme une muraille.

— Puis je voudrais que vous pussiez m'avoir des habits autres que ceux-ci.

On n'a pasoublié qucLuizzi avait quitté Paris en habit de visite. A Fontainebleau, il n'avait guère eu que le temps de se procurer une large redingote et un manteau.

A Orléans, il avait quitté l'un et l'autre, et, surjtris par M. de Ccrny, il s'était enfui toujours avec le même habit. A la demande du baron, uuulame Périné répondit:

— Quel tailleur faut-il envoyer cherchei'? Si Monsieur ne connaît pas la ville, je puis lui choisir ce qu'il y a de mieux.

— Je \oudrais avoir des habits tout faits, je désire ne voir personne.

— Excepté votre notaire, M. Barnet, à ce qu'il parait, dil madame Périne, qui avait lu la suscription de la lettre que Liii/zi lui avait donnée.

— Qui vous a dit que Barnet fût mon notaire?

LES MlvMOIRES DU DIAnLE 1107

— Rien, oh! rien... c'est qiio, lorsque I un a|i|iclle un nolairc, c'est ordinalivment son notaire.

— M. Harnet ne peut-il ètie mon ami ?

— Si c'est ça, je me suis li'impi^o, (it madame Périne en se retirant.

— Voyons, dit le baron en arrêtant l'iiôtclière, est-ce que vous croyez me reconnaître?

— 5lui? pas du tout, repartit madame Périne; je vois bien que Monsieur le baron ne veut pas être reconnu.

— Quoi! s'écria Armand, vieille sorcière, tu ne m'as pas oublié?

— lié! que voulez-vous? monsieur Armand, c'est une des qualités de l'état d'avoir bonne mémoire ; il l'aul pouvoir distinguer les habitués des oiseaux de passage. D'ailleurs j'ai votre figure dans la tète de père en fils, l.e vieux baron a passé de bonnes nuits ici.

— Mon père?

— Iléoui-daîOn peut vous conter ça, maintenant qu'il est mort et que vous n'irez pas lui dire en face: « .le puis bien aller chez la Périne, vous y alliez bien, vous. » C'était le bon temps. C'est moi qui lui ai procuré la Mariette, dont il a eu une petite fille qui n'a pas démenti son origine. Vous connaissez la Mariette, qui m'a quitté pours'établir en particulier, paramour pour Ganguernet, ce farceur chez qui s'est passée l'histoire de l'abbé de Sérac.

— Ah! oui, je l'ai vue une fois, ce me semble, chez madame du Val.

— C'est ça, rai)bc l'y avait placée.

— Et qu'est-elle devenue?

— On ne sait pas. Il parait qu'elle esta Paris, oîi elle était allée après la maladie qui l'a rendue laide et méconnaissable, il y a do ça trois ou quatre ans.

— C'est bon, dit Armand, qui savait assez des écarts de son père'pour ne pas avoir envie d'en apprendre d'autres. Envoie cette lettre chez Barnet et fais-moi monter à souper.

— Sou pez-vous seul?

Le baron la regarda de travers, mais il se rappela où il était, el il comprit qu'il n'avait pas le droit de se fâcher.

— Tout bien considéré, dit-il, je ne souperai pas. J'ai plus besoin de sommeil que d'autre chose.

— C'est bon, fit madame Périne, vous devez être fatigué, vous en avez l'air.

Elle sortit, et le baron, véritablement harassé, se coucha et dormit du sommeil du juste dans cette honnête maison. Il ne se réveilla que le lendemain à quatre heures, et s'en voulut d'avoir perdu tant de temps.

Il sonna, et une jeune et belle fille, gracieuse et fraîche comme une rose, entra et alla s'asseoir familièrement sur le lit du baron, en lui disant avec son accent gascon :

— Que vous faut-il, .Monsieur?

Le baron la contempla avec attention. Elle était charmante et montrait des dents d'un blanc vierge. Cet aspect attrista Luizzi ; il frémit de penser à ce qu'était cette enfant au visage candide, au teint rosé, au maintien naïf, et il lui répondit :

— Je ne veux rien de vous.

Elle parut piquée de la réponse el se retira du bord du lit en disant:

— Je ne suis pas seule ici.

— Je vous demande madame Périne, repartit Luizzi avec colère.

-- Je vais aller prévenir Madame, répliqua-t-ellc. Et elle se relira. Un moment après, la Périne rentra et dit au baron ;

— Eh, pardine! monsieur Armand, Paris voiis a rendu bien difficile, et je ne sais si...

• - Écoute, Périne, lui dit le baron sèchement, je suis venu loger chez toi parce que je veux que personne au monde ne sache que je suis à Toulouse ; sans cela je serais allé dans le i>remier hôtel venu ; mais on y fait tous les jours à la police la déclaration des voyageurs qui y passent, je n'y suis pas al lé.

— Ah! vous ne voulez pas que la police le sache?...

M. DE Paradèze.

— Non, et, comme je sais que tu te dispenses le plus possible de lui faire connaître le nom de les hôtes, j'ai choisi ta maison.

— C'est très bien, et il fallait me dire cola tout de suite. Dès ce moment vous êtes ici comme à cent pieds sous terre ; personne ne sauia rien.

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