‹ Les mémoires du diableChapitre 6 sur 49 · LivR · texte numérisé non relu

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lé moment où il faudrait dire la vérité, ou bien celui où la vérité serait découverte, et alors c'étaient, dans mes insomnies, d'effroyables tableaux, où j'étais à genoux, criant et pleurant au milieu des malédictions de ma famille.

M Mais, par une étrange circonstance qui se retrouvait également dans les rêves de mes insomnies et dans les rêves de mon sommeil, jamais Félix ne m'apparaissait dans ces épouvantables délires : seulement il me semblait qu'un fantôme inconnu planait sur ma tête avec un rire hideux.

« Était-ce donc que mon âme comprenait que menacer et maudire n'était pas assez pour lui, et que mon imagination était en même temps incapable de se représenter un supplice qui fût digne de la cruauté de cet homme ?

« Je souffrais tant alors que je croyais être arrivée au dernier terme de mon courage.

« Je ne connaissais pas cette misérable faculté de l'âme qui lui fait trouver des forces pour toutes les douleurs, de manière à ce qu'elle sente toutes les atteintes avant de mourir ou de devenir insensible.

« Bientôt je commençai ce fatal enseignement. Il m'arriva par de brûlantes blessures qm me dévorèrent le cœur, et par des étreintes glacées qui le serrèrent au point de l'arrêter dans ma poitrine.

« .\ujourd'hui je ne sais pas si je voudrais sortir de ma tombe pour passer par de telles épreuves.

« La première, et la seule où se trouvât une espéitince, me vint à une de ces heures où l'âme est tellement basse, que lui donner même un bonheur, c'est la torturer. C'est comme ces heures où le sommeil pèse sur nos yeux d'un poids si invincible qu'on refuserait do les ouvrir, fût-ce pour voir son enfant.

« Nous étions tous dans le salon, triste rrunion où la joie des enfants était devenue importune, tant mon aspect y jetait de morne désespoir! Un domestique en ouvi'o la porte avec crainte, et dit assez timidement ;

« La voiture d'un monsieur vient de s'arrêter à la griUr, et ce monsieur vient par ici.

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, A-t-il dit son nom? domamla mon livre.

« — Oui, monsieur.

x — Eh bien! comment se nomme-t-il?

« Le domesfi(iue hi^sita. puis il répondit lentement et en me regardant:

» — Il se nomme M. Lannois.

« — Léon! m'ccriai-jc en bondissant.

« — C'est monsieur son père, dit le domestique en se retirant.

« Tous les regards s'étaient tournés vers moi au cri (pie j'avais poussé.

« — Mais vous ne faites pas attention que vous devenez folle? me dit mon père d'un air de mépris courroucé. On annonce .M. Lannois, et vous, devant un domestique, vous criez Léon! Retirezvous dans votre chambre... retirez-vous... II est temps de mettre ordre à tout ceci.

« Je vis, à l'expression de mon père, qu'il contenait sa colère à grand'peine. Je sortis en baissant la tète et en murmurant ;

« — Ah ! c'est vous, c'est vous qui ne faites pas attention que je deviens folle.

« Puis, à peine étais-je hors de leur présence que je voulus voir M. Lannois; M. Lannois, le père de Léon, envoyé par Léon, mon second père, ma dernière espérance; je voulus A'oir cet homme, que je me figurais un vieillard vénérable et bon, un vieillard portant l'indulgence et la protection avec lui.

« Je me glissai dans un cabinet et là, à travers un rideau, je vis M. Lannois, j'entendis son entretien.

« M. Lannois était un homme très jeune encore ; son visage était joyeux et rouge, sa taille petite et épaisse, sa tournure grotesque et prétentieuse, sa voix aigre et commune.

« Qu'on ne s'étonne pas si de ce premier moment je le remarquai si bien : c'est que chacun de ses traits dont je viens de le peindre ne ni'apparut que pour me glacer le cœur.

« Oh ! si c'eût été un homme au visage austère et implacable, j'aurais tremblé, j'aurais désespéré aussi, mais pas de ce désespoir honteux qui comprend d'avance que sa prière sera plutôt méconnue que repoussée.

« On peut s'agenouiler devant la mort, mais il faut se taire devant la face enluminée de la sottise heureuse.

« Dût la dureté de ces paroles retomber sur moi, je les maintiens; car, il faut le dire, cet homme me donna le plus extrême de mes mallieurs, il ùta sa dignité à ma souffrance, il me fit rougir, non de honte, mais de dégoût.

« Oui, lorsque j'ai entrepris ce récit, j'ai cru que le tableau des tortures que je souffre serait le plus cruel à tracer, et maintenant je vois qu'il en est qu'il m'est, pour ainsi dire, impossible de faire comprendre.

« Oui, quand je dirai qu'on m'a enfermée dans une tombe, loin de l'air et du sommeil, quand je donnerai les horribles détails de cette captivité où je meurs, on me plaindra, on me devinera ; mais pourrais-je faire sentir à d'autres les horreurs d'une brutalité qui écrase et pétrit le cœur et la vie d'une malheureuse sous ses doigts insensibles?

« N'importe ! j'essayerai de le dire, car il faut que toutes mes douleurs soient connues et peut-être, lorsqu'elles le seront, y aurat-il un cœur de femme qui me comprendra, me pleurera, et priera le ciel pour que les douleurs de ce monde me soient comptées dans un autre.

« D'abord, ce fut entre M. Lannois et ma famille un échange de politesses, puis une conversation d'affaires ; et enfin il s'écria en s'étendant sur son fauteuil :

« — Ah ça ! voyons, il me semble qu'il manque quelqu'un ici ?

« — Qui donc?

« — Eh! eh! pardieu, l'adorée Henriette.

i< — !\lonsieur... dit mon père.

« — Allons, gros papa, ne faites pas l'enflé de dignité. Le gai'S Léon m'a dit l'affaire : il aime la petite drôlosse et elle l'aime en retour, ce qui est assez probable, vu qu'il est de ma fabrique et qu'on n'en fait pas tous les jours comme ça. Aussi, je vous conseille de le prendre : le moule est iierdu, ma femme est morte.

« — Monsieur, reprit mon père choqué de ce ton, une pareille proposition dans des termes...

« — Eli niMi ! pas de Iciiiics, répondit M. Lannois d'un air (l'iom-

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pliant, compliint, Ungouis comptant ; cinquante mille éciis au gars Léon.

« — Nous avons d'autres projets pour Henriette, répondit mon p^re.

« — C'est possible ; mais les deux jeunes gens s'aiment, onti'iidez-vous bien ? et, pour parler par calembour, ceux qui s'aiment (sèment) finissent par récolter.

« Certes, de tous ceux qui écoutaient les étranges paroles de cet homme, j'étais l'esprit le plus innocent et le plus inaccoutumé à la grossièreté de pareilles équivoques, et cependant je compris cette grossièreté.

« Ne pouvant en entendre davantage, je m'enfuis dans le parc. J'allais comme une folle; ma dernière chance de salut venait de m'ctre ravie.

« En ce moment, je voyais que ma famille devait refuser des propositions faites ainsi ; et telle était la dignité des manières auxquelles j'étais accoutumée, que je ne pouvais en vouloir à personne de ce refus.

« Que dirai-je? mon Dieu ! Oui, si moi je n'eusse pas été coupable, je ne sais si cet homme ne m'eût pas fait détourner la tête d'un bonheur auquel il aurait donné la main.

« En ce moment où j'écris les mots grossiers qui étaient le langage du père de Léon, je me sens rouge et honteuse.

« Mais il faut que je dise ce qui amena mon malheur et comment j'ai pu être effacée de ce monde, sans que personne s'en soit informé.

« J'étais dans le parc, pleurant, et prise de ce vertige qui mène au suicide.

« Hélas ! si dans ce moment un gouffre, une mer s'étaient offerts à mes pas, je m'y serais précipitée.

« Mais j'errais parmi des fleurs et sur des gazons, meurtrissant mon sein et pressant ma tète qui éclatait en larmes, lorsque tout à coup j'aperçus M. Lannois qui sortait de la maison et qui, d'un air agité et colère, se dirigeait vers la grille où était restée sa voiture.

« Quelque cruelle et brutale que fût son assistance, c'était la der-

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nière qui me pût venir en aide. Je m'élançai vers lui et, emportée par ma douleur, je lui criai :

« — Quoi ! vous partez, monsieur ?

« J'étais si désespérée, mon accent avait quelque chose de si déchirant, que M. Lannois recula et me considéra un moment avec étonnement; puis il reprit de ce ton mortel qui brisait toute espérance, comme la roue d'une machine qui broie indifféremment le fer qu'on lui jette ou le malheureux ([ui est pris dans son implacable mouvement:

« — Pardieu, si je m'en vais! que voulez-vous que je fasse d'un tas de pécores qui font les sucrées? des protestants et des bonapartistes, c'est tout dire.

« — Monsieur, monsieur! m'écriai,-je, oubliez-vous qu'il faut que je meure, si vous partez?

« Vous! qui ètes-vous donc, a'Ous?

« — Je suis Heni'iette, monsieur.

« — Ah! oui, l'Henriette, la chérie, la bonne amie, la princesse à Léon! Merci, mon cœur, allez demander un mari à vos gros bouffis de parents.

Et me repoussant de la main il s'éloigna. Je l'arrêtai.

« — Monsieur, monsieur! lui dis-je en joignant mes mains, mais Léon m'aime et j'aime Léon!

« — Eh bien! mettez ça en réserve pouf vous établir chacun à part, ça vous fera une belle avance.

« Toutes ces paroles tombaient sur mon cœur et, comme le coup de poing implacable d'un portefaix qui frappe une femme, elles me renversaient à chaque coup; à chaque coup je me relevais sous cette meurtrissure, et je criais encore.

« Eulin, une dernière fois je regardai cet homme, cet homme qui suait la vie, la santé, la joie; et moi, pauvre fille mourante et éperdue, je le saisis par ses vêtements et, m'attachant ;\ lui de huile ma force, je lui dis d'une voix basse et désespérée :

« — .Mais je suis coupable, monsieur, mais je suis mère, mais...

« VA je tombai à ses pieds. Cet homme me regarda pendant qjiio

j'étais lialolanle et, se clétoiinianl de moi, il se mil il sifllor en chaiiluiiiuint :

Je ne savais pas ça, dérira, Je ne savais pas ça.

« Je tombai la face contre terre, et j'esix-rai mourir tant je me sentais siifi'oquée iiard'atlVeux sanglots.

« Cependant on m'avait vue de la maison. Mon frère, mon père, Félix accouraient pour mettre un terme à cette scène, qu'ils devinaient dégradante peureux et pour moi; ils arrivèrent jusqu'à* nous, tandis que M. Lannois continuait à clianlonner.

« Lorsque Félix me releva, M. Launois s'écria avec un ricanement triomphant :

« — Doucement ! doucement! prenez garde à l'enfant!

K — Qu'est-ce à dire, monsieur! reprit mon frère.

« — Ça veut dire, repartit M. Lannois répétant son hideux jeu de mots, qu'entre jeunes gens, lorsqu'on s'aime on récolte.

« Je retombai à. terre, et je vis alors penché sur moi le visage eft'rayantde ce fanlùme inconnu qui avait traversé mes rêves.

« C'était Félix qui me regardait ainsi. Il y eut sur son visage une contraction effrayante, puis il se releva, et, regardant M. Lannois en face, il lui dit :

« — Vous êtes un infâme et un caliomniateur! et vous venez de mentir impudemment!

« .M. Lannois pâlit et trembla. Cet homme si brutal était lâche.

« — .Ma foi, c'est elle qui me l'a dit.

« — Xe voyez-vous pas, repartit Félix, que cette maliieureuse est folle?

« — Je ne le savais pas, dit M. Lannois; je le dirai à mon fils, ça le guérira de sa sotte passion. Une femme folle, bon! bon! ça le rendra plus raisonnable.

« Je tentai un cffoi-t pour me relever et crier, car M. Lannois avait l'air convaincu de la vérité des paroles de Félix, et sans doute ma conduite ne pouvait qu'aider à cette opinion...

« Je me traînai sur les genoux, et j'allais parler lorsque la force me manqua, et »

Demi-conclusion.

Luizzi lisait ce récit avec une attention extrême; rien jusque-là ne l'en avait distrait, ni les mouvements d'Henriette, ni les plaintes de son enfant, pauvre et chétive créature, née sans doute dans cette effroyable prison.

L'œil fixé sur le manuscrit, il le suivait avec l'âpreté d'une cuisinière ou d'une belle dame attablée à un roman de Paul de Ivock qu'elle dévore, lorsque tout à coup la malheureuse prisonnière saisit son manuscrit et le cacha rapidement dans l'endroit d'où elle l'avait tiré.

Un moment après, Luizzi vit se mouvoir un des pans de la tapisserie qui recouvrait le mur en face de lui, et aussitôt entra Félix portant un panier.

Un mouvement de colère s'empara du cœur de Luizzi en apercevant le capitaine. Il fut prêt de s'écrier, mais il se souvint par quel prodige surhumain il assistait à une scène qui se passait loin de lui, et il s'apprêta à la regarder avec l'attention d'un hommequi ne veut pas perdre un seul détail.

Le capitaine tira du i>anier des mets qu'il disposa sur la table, et Luizzi comprit alors pourquoi Félix ne soupait jamais avec sa famille et pourquoi on le servait tous les soirs dans le pavillon.

Les premiers moments qui suivirent l'entrée de Félix furent silencieux ; cependant il avait en lui un air de triomphe qui ne sem- 1 liait attendre qu'une occasion d'éclater.

— Eh bien! Henriette, dit enfin le capitaine, chaque jour aura-l-il donc le même résultat?

— Chaque jour, dites- vous? Y a-t41 donc enco-re de« jours et des nuits, monsieur? 11 y apour moi une lueur et une ombre éternelles, un malheur qui ne connaît ni veille ni lendemain. Je soufïre comme je soufflais, comme je souffrirai; je pense comme je pensais, comme

Celui-ci, atleint d'une ballo dans la poitrine... (Page Hô )

je penserai toujours. Dans la vie vivante, la nuit qui passe et le jour qui vient peuvent être un motif de changei'cie résolution ; mais mol, je n'ai ni journi nuit, ni matin ni soir; ma vie, c'est toujours la même pensée.

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— Jloni'iclte, reprit Félix en se posant devaut elle comnii' pour saisir une émotion sur ce visage pâle où la douleur senihlail être pour ainsi dire immobilisée, Henriette, ce n'est pas le jour ou la nuit qui jicut apporter un changement dans une résolution aïki.-i inébranlable que la vôtre. Voilà six ans passés depuis le jour où, profitant de votre évanouissement, notre famille a caché la honte de votre faiblesse à tous les yeux dans cette prison, dont un mot peut vous faire sortir, et ce mot, vous ne l'avez pas encore prononcé.

— Et ce mot, je ne le prononcerai jamais, répondit Henriette. iLa seule espérance de ma vie a été l'amour de Léon, la seule espéraace de ma tombe est encore son amour.

— Et cependant, il l'a trahi, lui, repartit Félix, une autre est devenue sa femme.

— Non, Félix, vous mentez. Léon n'a pas donné son cœur à une autre, tant que je vis.

— Oubliez-vous que vous êtes morte pour lui et pour t©ut l'univers?

— - Alors, Léon ne m'a pas trahie et vous seul êtes coupable envers nous deux.

— Soit, j'accepte ce crime, juiisqu'il rend votre ospérance impossible.

— D'ailleiu's, je l'ai dit, monsieur, je ne vous trois pas; non, Léon n'est point marié. Celui qui a pu me plonger nvaiite dans ce tombeau, celui qui s'est rendu plus coupable que les assassins et les empoisonneurs, celui que la loi réserve à l'échafaud, celui-là n aura pas reculé devant des mensonges écrits, des lettres supposées, pour

■ m'apportcr une doulein- de plus.

— Il y a des choses, Henriette, qu'il est impossible de falsifier, ce s<]nt les jugements des tribunaux. JJientot je vous apporterai celui qui condamne Léon Lannois aux travaux forcés, et alors nous verrons si vous gardei'iv. eel ain^iur dont vous faites une vertu.

-- C-e i[ue vous \uc diles lùl-il vrai, s'i'ciia Ileiii'ieUe. je mourrais dans celle hMnbe et avec cet amour; et si quelque hasard devait m'arracher d'ici, dussé-je trouver Léon infidèle, je l'aimerais à côté de sa nouvelle épouse, je l'ainuîrais dans les fers honteux dont il serait chargé.

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— lleiii'iclli*, reprit Foiix d'un air soinhi'C et (M1 pronionaiit autour di' lui un rc.uai'd I'ui-ougIio, ne ciiinincnez-vous pas (|ue l'heure de la patience est près de finir, et i|u'il lanl (|mc voire destinée s'accomplisse?

— L'heure de la patience n'a pas été jihis longue que ccUc de la doidour, et si ma destinée est de mourir sans revoir le jour, laites qu'elle s'accomplisse à l'instant même; car si vous êtes las de me torturer, je suis lasse de soulïrir, et la mort sera sans doute le seul terme où s'arrêtera cette soufl'rance.

— Henriette, reprit Félix, écoutez-moi bien ! Une dernière lois je vous otTre la vie ; je vous ai trompée quand je vous ai dit que vous passiez pour morte; le mot que j'ai dit devant M. Lannois fut recueilli et répété par lui; on vous crut folle et nous profitâmes de cette opinion pour répandre le bruit que nous vous avions fait quitter la France. On vous croit enfermée dans une maison de fous d'Amérique ou d'Angleterre et, de même que vous pouvez n'en revenir jamais, vous pouvez en arriver demain. Mais vous devez comprendre, Henriette, qu'il y a entre vous et moi un trop grand crime pour ([ue je n'enchaîne pas votre silence par des liens que vous n'oseriez hi'iser. Vous reparaîtrez dans le monde, mais pour être ma femme, mais en me laissant cet enfant comme otage contre votre vengeance.

— Vous avez raison, Félix, répondit Henriette, il y a un grand crime entre nous; mais ce crime sera plus grand que vous ne le pensez ; ce crime, je veux que vous le commettiez touteutiei'. Le supplice que je souftVe est le jilus horrible ([u'on puisse imaginer, mais moi, je vous le jure je ne l'abrégerai pas d'un jour, pas d'une heure; il faudra uu' tuer, Féli.x, il faudra paraître devant les hommes et devant Dieu avec mon sang sur vos mains; car moi aussi je vous ai trompé, je ne crois plus à l'amour de Léon, et ce n'i'^l ]ilus pour lui ([ue j'ai le courage de mon désespoir. Ce courage, je ne l'ai que pour ma vengeance. Xe vous fiez pas à un- moment de faiblesse. Oui, j'ai souvent rêvé de me donner à vous, de vous égarer jusqu'à vous faire ci'oire à mon amour et d'acheter ainsi une heure de liberté, une heure durant laquellej'aurais été vous dénoncer à la justice humaine; j'ai reculé, non devant le crime, mais

devant la crainte de ne pas vous tromper assez bien. J'aime mieux m'en rapporter à la justice du ciel, j'aime mieux vous rendre assassin.

Félix avait écouté Henriette avec un de ces regards implacables qui semblent mesurer l'endroit où ils pourront frapper assez sûrement la victime pour s'épargner la lutte et les cris.

Alors il détourna les yeux et s'approcha de la porte par laquelle il était entré ; puis, la fermant comme pour ensevelir plus profondément encore dans le silence le secret de cette tombe, il revint vers Henriette, et lui dit d'une voix sourde :

— Henriette, le crime ne sera pas plus grand, le remords ne sera pas plus affreux, mais la terreur sera moins incessante. Un homme est ici, un homme que j'ai surpris errant autour de ce pavillon et s'étonnant sans doute en lui-même de ce que personne n'en put franchir le seuil. Il faut que cet homme y puisse entrer demain, pour que le soupçon ne germe pas dans son esprit ; il faut qu'il puisse y entrer sans qu'aucun cri l'avertisse, sans qu'aucune plainte lui révèle que ces murs renferment un être vivant. Henriette, pour cela il faut être à moi ou il faut mourir.

— Mourir ! mourir ! s'écria Henriette.

— N'oublie pas, malheureuse, que mon crime est celui de ta famille, qu'après en avoir été les complices involontaires, ils en ont été les complices forcés ; qu'après avoir permis qu'on te cachât ici limant quelques jours, ils ont laissé s'écouler des semaines, puis des mois, puis des années. Mon crime passé est donc devenu le leur; le crime que je pourrais commettre, ils le partageront de même. N'oublie pas que ce n'est pas moi seulement que tu enverrais à l'échafaud, mais ton père, ta mère, ton frère !

— Eh bien, soit! s'éwia Henriette. Que ceux qui ont commencé ma mort par tes mains, achèvent ma mort par tes mains! S:ins pitié pour eux comme sans pitié pour toi, je traînerai père, mèi'c, frère sur l'échafaud, si je le puis. Ne comprends-tu pas ipu; tu viens de relewr mon espérance abattue? un homnie est ici, un honunc que tu soupronnes, un homme qui erre peul-èti-e autour do ce pavillon, un lionnne qui peut m'cnlendre. Oh ! si Dieu veut qu'il

LES Mli.MOllŒS DU DIAULE 173

iMi soit ainsi, qu'il vienne, oX puissent mes cris percer les murs do cette prison... A moi ! à moi !

Henriette se mit à pousser des cris si aigus que Luizzi, emporté par cet liorribie spectacle, lit un pas en avant comme pour répondre à ce douloureux appel. Félix, épouvanté, poursuivait Ilonrielte l'ii lui criant :

— Silence! malheureuse, silence!

A ce moment, Henriette se trouva devant la porte qui conduisait hors de cette aflfreuse prison ; elle l'ouvrit par un mouvement rapide et désespéré, puis s'élança en redoublant ses cris.

Dans un moment indicible de colère et de terreur, Félix prit sur la table un couteau qu'il y avait placé, et déjà il était près d'atteindre Henriette sur les premiers degrés d'un escalier étroit et tortueux, ijuand Luizzi, oubliant par quelle illusion surnaturelle il assistait à cette terrible scène, se précipita sur Félix :

— Arrrète, misérable! lui cria-t-il, arrête!

Au moment où il lui semblait (ju'il allait saisir le capitaine, Luizzi trébucha et tomba en éprouvant une commotion violente. Des douleurs aiguës se mêlaient au lourd étourdissement (jui avait suivi cette chute.

Peu à peu, Armand revint à lui, et rouvrit les yeux. Tout avait disparu. Il était au pied de la fenêtre de sa chambre, par laquelle il s'était précipité, en se laissant emporter par une émotion dont il n'avait pas été le maître.

Il voulut faire un effort pour se relever et courir vers le pavillon où se passait cette sanglante tragédie, mais la force lui manqua, et il retomba évanoui sur la terre.

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