‹ Les mémoires du diableChapitre 5 sur 49 · I.ivR · texte numérisé non relu

I.ivR

conservait avec tant de soin, je les eusse donnés à un ami, et aucune parole n'avait dit encore à Léon que je les lui donnais à un autre titre.

« Un jour vint cependant oîi je reçus et rendis un gage qui délia, pour ainsi dire, le silence de nos cœurs.

« Qu'on me pardonne ces détails des seuls jours où j'aie senti la vie dans toute sa puissance, qu'on ne rie pas de ces frêles bonheurs qui seuls encore m'aident à supporter le lourd malheur qui m'a frappée : ce sont les seuls moments du passé où je puisse endormir ma peine par le souvenir, et celui-ci me fut bien doux, non pas pour le bonheur qu'il m'apporta, mais pour le bonheur que je pus rendre.

« Gar j'avais raison de le penser : aimer c'est rendre heureux.

« C'était la veille du jour de ma naissance. Mon père, ma mèi'e, mes frères, jusqu'à mes nièces me lutinaient en me menaçant de leurs cadeaux pour le lendemain.

« — Tu ne t'attends pas à ce que je te donnerai, disait l'un.

« — Tu verras si je connais ton goût, disait l'autre.

« Chacun se promettait de me faire un grand plaisir.

« Léon seul n'osait rien me dire. Il ne se vantait pas; il me regardait.

« Oh ! que c'est affreux de ne plus voir, de ne plus aimer ! 0 mon Dieu! quand ouvrirez-vousou fermerez-vous tout à fait ma to.ibe?

« Léon me regardait. .Mon Dieu, quel charme avez-vous donc mis dans les yeux de celui qu'on aime ? quelle lumière si céleste, quel rayon si éthéré en jaillit donc, qu'il pénètre dans l'âme comme un air qui fait vivre et qui parfume la vie? Léon me regaixiait, et je .sentais mon cœur se fondre en joie sous son regard. J'étais sûre <iu'il avait pensé à moi.

« Le lendemain venu, après que tout le monde fut levé et fut venu m'apportcr, ceux-ci des Heurs, ceux-là des bijoux, jo descendis dans le jardin. Léon s'y trouvait. J'étais résolue à recevoir ce que son regard m'avait promis.

« Je m'approchai de lui : il élait ii'cmhlaiil. il allait j^arler, lorsque Félix s'approcha et m'offrit une chiumanle parure.

« Léon se retira, mon regard le rapin'la. Je vis (jni! prenait une résolution, j'attendis.

M — Pardon, me dit-il, j'avais ouhlu'... Ce matin, en courant dans le parc, j'ai trouvé ce mouchoir; il est marqué à votre lettre, je crois qu'ii vous appartient, je viens vous le rendre.

« Je fus blessée d'abord : il avait trouvé un de mes mouchoirs et il ne le gardait pas !

« Je le pris sans le regarder et le remerciai sèchement ; il s'éloigna tout confus.

« En ce moment Hortense vint près de nous et, m'arrachant vivement ce mouchoir, elle me dit :

« ■ — Voyez la petite sournoise! elle a fait son beau mouchoir avant moi, et elle y a travaillé la nuit afin de l'avoir pour sa fête : ce -D'est pas loyal. .Mais comme il est joli ! je n'aurais pas cru qu'il vînt si bien, car tu étais bien distraite en y travaillant.

« Je n'avais pas compris d'abord ; mais, en regardant ce mouchoir, je vis qu'il était absolument pareil à celui que je brodais et qui n'était pas fini.

« C'était donc le présent de Léon, un présent que je pouvais garder sans le cacher, un mouclioir qui m'appartiendrait micu.x que le mien ; car seule je saurais d'où il mo venait.

« J'acceptai l'explication donnée par Hortense, et aussitôt je remontai chez moi ; je cherchai celui qui n'était pas achevé, je pris une bougie, je le brfdai.

« Pouvais-je désirer avoir de moi rien qui pût rivaliser avec ce que m'avait donné Léon?

« Quand je descendis pour déjeuner, il était rêveur, il était triste, il me regarda. Je tenais son mouchoir, je le passai îur mon front ; tout son visage s'illumina de joie.

« J'avais souvent entendu dire qu'il faut redouter les paroles de l'ainour. Ce son't ses regards et ses douces extases qu'il faut ciaindre.

« Que m'eût dit Léon ([ui valût C' bonheur que je venais de lui donner? Il me revint au cœur, et je ne parlai pas pour qu'il ne m'en échappât rien.

<. Puis nous allâmes faire notre promenade.

« Pour la première fois, Félix nous accompagnait.

« Je fis ma distribution de roses et Léon eut une des dernières qui restassent sur son rosier.

« Ce jour-là je la lui donnai en lui disant :

« -- Merci.

« Il la reçut avec transport.

« A ce moment Félix s'approcha.

« — Et moi, me dit-il, n'aurai-je rien ?

« — Si fait, lui répondis-je, et j'allai cueillir une autre fleur.

« — Serai-je moins bien partagé que Léon, et n'aurai-je pas comme lui une de ces belles roses mousseuses qui sont là?

« — Il en reste si peu!

« — C'est pour moi que vous vous en apercevez ?

« J'avais trop de bonheur dans l'âme pour vouloir le compromettre. Je pris la plus belle rose et la donnai à Félix, qui me remercia.

« Je voulus regarder Léon pour me faire pardonner; mais il jeta loin de lui la rose que je lui avais offerte et demeura à sa place mimobile et désespéré.

« Je compris sa colère, car je venais de flétrir notre secret.

« Félix causait avec moi, je lui répondais à peine.

« On l'appela et il s'éloigna de quelques pas.

« J'oubliai toute prudence, je m'approchai de Léon.

« — Vous avez jeté votre rose?

« — Ce n'est plus la mienne, c'est celle de tout le monde.

« — C'est mal ce que vous dites là?

« — C'est mal ce que vous avez fait!

,( Vous qui rendez si bien ce que vous ne 'trouvez pas, que diiioz-vous si j'avais refusé ce qui n'était pas à moi?

« — Oh ! ne me le rendez pas, reprit-il avec effroi.

« Il se tut, puis il ajouta tout bas en me regardant :

« -- Mais laissez-moi regretter de n'avoir pas gardé ce que j'avais véritablement trouvé.

« Je suivis ses yeux; ils s'arrêtèrent sur ce bracelet de chevcu.\ qu'il m'avait si timidement rendu.

LES MÉMOIRES DU DIABLE i'A

« Par un mouvement jihis lapidc que ma pensée, je le détachai de mon bras, et lui dis :

« — Tenez.

« 11 jota un cri. Je m'enfuis aussitôt. Je craignis de voir son bonheur.

« Hélas! on prétend que c'est la douleur de ceux qu'elles aiment qui égare les femmes; ce ne fut pas ainsi pour moi.

« Toutes les fois que je souriais à Léon, que je le regardais, il y avait en lui tant d'ivresse, tant de bonheur, que je ne puis dire quel attrait je trouvais à semer une si puissante félicité près de moi.

« Oh ! je l'aimais bien, je l'aimais pour qu'il fût heureux. C'est pour qu'il fût heureux que j'ai été coupable ; c'est parce que je crois en son bonheur s'il me revoyait que je souffre, et c'est pour cela aussi que je souffre avec courage.

« Les jours qui suivirent celui-là furent les jours vraiment heureux de ma vie. Je sentis, dans toute sa plénitude enivrante, le bonheur d'aimer et d'être aimée.

« Pourtant je ne me dissimulais point qu'il y avait entre Léon et moi un obstacle qui serait invincible. Je le voyais, je le regardais en face ; mais il ne m'inspirait pas de terreur.

« Je n'avais aucun moyen de changer le sort qui m'attendait, mais je n'en cherchais pas; j'aimais, j'étais aimée! ce sentiment tenait tout mon cœur.

« Cette ivresse était si complète que je n'avais plus besoin de souvenir ni d'espérances. Le présent était toute ma vie.

« Ce que j'avais été, ce que je deviendrais ne pouvait parvenir à m'occuper : j'aimais, j'aimais.

« Mon Dieu ! mon Dieu! maintenant que la réflexion, la solitude, le désespoir m'ont éclairée sur tant de choses qui se disaient autour de moi, il me semble que ceux qui parlaient d'amour n'avaient jamais aimé, ou bien j'aimais comme les autres n'avaient aimé jamais.

« Mon Léon était mon âme, ma pensée, ma vie.

« Je n'étais pas comme ceux qui font des projets d'avenir pour être heureux ensemble ! c'eût été penser hors de ce que j'éprouvais, et je ne le pouvais faire.

« Je me sentais le cœur suspendu dans un bien-être au-dessus de tous les calculs et de toutes les prévoyances ; les forces de ma vie et de ma pensée suffisaient à peine à cet enivrement.

« 0 mon Léon ! je t'ai aimé, aimé comme tu ne peux le croire, car, mainlenant en te donnant ma vie, maintenant en acceptant la torture de mort où je vis pour ne pas renier ton amour, je ne t'aime plus comme alors ; je pense à ma vie perdue, à mon honneur flétri; je sais ce que je fais, j'ai une volonté. Alors je n'en avais pas; j'aimais, c'était tout : devoir, honneur, vertu, c'était aimer.

« Pauvre Léon, que je t'aimais !

« Ce qui se passa entre moi et Léon, durant un mois que je fus ainsi, je ne le pourrais dire.

« Tout me plaisait et m'enivrait. S'il était près de moi, j'étais heureuse; s'il était loin de moi, j'étais heureuse; je ne redoutais ni son absence ni sa présence.

« Quand il me parlait, sa voix vibrait en moi et y éveillait ua écho si puissant qu'il murmurait sans cesse, et que je l'écoutais encore quand il ne me parlait plus.

« Ai-je vécu de la vie des autres durant ce temps? étais-je de ce monde? n'ai-je pas été ravie au ciel, dans une atmosphère inconnue? n'est-ce pas un rêve où veillait l'amour seul, tandis que la pnidence et le devoir dormaient dans mon cœur?

« Oui, ce fut un rêve, un délire, une ivresse sans nom; car, lorsque le malheur vint m'en arracher, je n'aurais pu dire ce qui s'était passé, je n'auiais pu préciser une seule circonstance de ces jours si pleins, j'en éprouvais seulement un ressentiment qui avait sa joie douloureuse.

« Mon cœur était rompu de la céleste étreinte qui l'avait tenu si longtemps.

« Il me semblait, lors(iue je revins à la vie ordinaire, que, si cel état eût duré longtemps, ma force s'y serait doucement fondue comme unecLre blanche dans un doux foyer et que mon âme s'y serait évaporée comme un oIIum- subtil au soleil.

« C'était ainsi qu'il fallait me faire mourir, mon Dieu ! et non comme je meui's à présent. Je serais retournée à vous sans avoir

péché, et VOUS m'eussiez accueillie, car vous êtes le Dieu do l'innocence.

« Et pourtant j'espère fermement que vous ne me repousserez pas, Seigneur! Seigneur! car vous êtes aussi le Dieu de la douleur.

« J'hésite, j'hésite à commencer le récit de ce qui va suivre ; car maintenant tout y est terreur, désespoir et crime.

« Oii! Félix était bien ce que j'ai dit: le tigre qui aime sa proie pour la dévorer, le tigre qui s'accroupit sous les tleurs étincclantes du cactus, où sa robe rayée se mêle et se perd dans les bosquets de ses épais buissons; c'était bien le tigre qui veille longtemps et silencieux, pour bondir soudainement sur sa proie et ne lui apparaître qu'avec la mort.

« Un matin, l'hiver était venu, je descendis dans le parc ; j'allai m^promener dans une allée qu'on découvrait de la fenêtre près de laquelle travaillait Léon.

« Je ne pouvais guère le voir, mais je savais qu'il me voyait, et je lui apportais ma présence.

« Le soir, à la veillée, il trouvait mille moyens de me dire entre nous tout ce que j'avais fait, mes moindres gestes, combien de fois j'éta' s cassée: nous avions des signes convenus pour tout cela; nous étions heureux de ces entretiens.

« Le matin dont je parle, Léon m'arrêta au détour d'un massif.

« N'allez pas plus loin, me dit-il, le capitaine a fait enlever mon bureau où il était, il se doute de notre amour. Je l'ai vu se diriger vers notre allée. Il va sans doute vous y espionner. Je me suis échappé pour vous prévenir.

« A ces mots j'aperçus Félix qui venait vers nous.

« — Fuyez! dis-je à Léon.

« — Non, me dit-il, ce serait lui montrer que nous avons quelque chose à cacher. Calmez-vous, et répondez-moi comme je vous parlerai.

« Le capitaine nous avait vus. Cependant il ne hâta pas su marche. Cette lenteur m'épouvanta : elle m'apprit qu'il était sûr do ce qu'il soupçonnait et de ce qu'il voulait faire.

«Du bout de la longue allée où il venait d'entrer jusqu'à nous, je crus sentir ses regards durs et glacés sur mon cœur.

« Lorsqu'il fut à quelques pas de Léon, celui-ci me dit avec calme:

« — Je m'occuperai, mademoiselle, de copier cette musique nouvelle.

« — Je vous serai obligée, lui dis-je.

« Félix s'arrêta, et nous jeta un sourire de pitié et de mépris.

« — Monsieur Léon, dit-il, voulez-vous me suivre? j'ai quelques ordres à vous donner.

« L'idée soudaine me prit de savoir ce qui allait se dire, et je répondis aussitôt :

« — Je vous laisse ensemble.

« Je l'eignis de me retirer rapidement, comme si je fuyais; mais grâce à l'épaisseur de nos charmilles d'if, je pus me rapprocher de l'endroit où Léon et Félix étaient restés.

« Le capitaine ne prit pas la parole sur-le-champ; il voulait sans doute me laisser le temps de m'éloigner?

« Ce fut Léon qui parlale premier; sa voix me fit un effetétrango, ce n'était pas la voix dont il me parlait. Autant celle que j'aimais avait de douceur et de soumission, autant colle que j'entendais en ce moment avait de fierté et d'assurance.

« — Quels ordres le capitaine Félix a-t-il à me donner?

« — Un seul, monsieur, répondit celui-ci avec un calme ipii m'étonna, c'est celui de vous tenir prêt à partir demain.

« — Je ne suis ]>as entré dans la fonderie de M. Buré pour fairo les affaires extérieures.

« — Aussi n'est-ce pas pour ses affaires que vous partirez, co soni pour les vôtres Vous êtes assez instruit, monsieur Lannois, et je pense qu'il est temps de vous renvoyer à M. votre père.

« Cette nouvelle me foudroya. Je fus obligée de m'appuyer à la charmille ; j'étais près de m'évanouir, quand la voix de Léon me rassura en m'épouvantant.

« — C'esl-à-dire que vous me cliassez, monsieur?

« — Je ne me suis pas servi de cotte expression, reprit le capitaiiu' d'un ton parfaitement calme.

LES MEMOiniiS DU DIAULE

l.éon, à cheval, passait. (Page IhO.

« — Soit, monsieur, répondit Léon d'un ton légèrement railleur; je n'ai pas le droit de vous faire plus grossier que vous ne l'êtes.

« — Vos injures sont inutiles, mon petit monsieur, repartit Féli.v d'un ton méprisant.

19 LivR.

l-i6 LES MÉMOIRES DU DIABLE

« — Et vos ordres sont égalemont inutiles, mon terrilile capitaine, répéta Léon en ricanant.

« — II faudra pourtant obéir.

« ■ — Quand celui qui est le maître ici me les aura signifiés.

« — Le maître ici, c'est moi !

« — Pas encore', pas encore! s'il vous plaît! le maître, c'est M. Buré. Je sais bien que vous avez la promesse d'être associé à la maison quand vous aurez touché la dot d'Henriette. C'est si commode de faia^e sa fortune en épousant une jeune fille riche ! Mais le iffariage n'est pas encore fait. Jusque là vous êtes commis, commis comme moi, monsieur le capitaine, et, s'il vous plaît de donner des ordres, il ne me plaît pas à moi de les recevoir.

« Je m'attendais à une explosion de colère de la part de Félix. Je reconnus, au'son de sa voix, qu'il y avait chez lui un parti jiris de se modérer.

« — Tous vos vœux seront satisfaits, monsieur, et je vais prier jVr. Buré de vous répéter ce que je viens de vous dire.

« — G'est-rt-dire. s'écria Léon, hors de lui, que vous allez me diîhîOft'cep !

« — -Vousidénoncer ! monsieur Léon, et- pourquoi? Je vous crois iiw fort honn<>fe' homme, vous ne manquez ni d'assiduité ni d'in-telligencc; mais, que voulez-vous, c'est peut-être un caprice, maisvôtre figure ne me revient ])as, elle m'agace les neiMs.

« — Savez-vous, capitaine, que je peux prendre ceci pour une insolence?

« '— Et à quoi cela vous mènera-t-il?

« — A vous en ilemander raison.

« — Je ne pourrai vous la rendre, mon bon ami. Qnawl' votre père vous a envoyé chez d'honnêtes négociants, nous vous avons re;;u en bon élal de santé; nous vous retournerons de même, comme d'iinnnèti^s négociants i[ue nous sommes. Puis, quand -M. voti'e père nous aura avises (pie vous êtes arrivé san< avaries, s'il vous convient de veiwvous proin«Mier par ici, ahu's je vous rendi'ai toutes les raisonsipriil vous plaira de me demander.

« — J'y compte, l'épondit Léon avecuin d^Wlaîn qmi, au milieu de miin désespoir, me fit plaisir, car il devait lnuimilier l'eliv ; j'v-

:LES mi-:moihks nu ni.ijnuE ar

coiii|t<o, mon bon uiui, couinit' vous dites; mais, eti aUondant, jo vous avise, mon Irôs bon ami, «pio vous êtes un sot.

« Toute la résuhilion du capitaine céda :» cette injure.

« — .Miséial)le! s'écriai-t-il.

«— Eh ! venez donc, capilaine, voium donc! il y a dos-épées cliez moi.

« —.Non, reprit Félix, qui se remit assi tôt, «on, il faut d'alMird vous chasser.

« Et craignant sans doute de céder a sa colère, il s'éloigna rapidement.

« Je voulus faire quelques .quelques pas pour aller vers Léon ; la force qui m'avait soutenue me manqua tout à coup, etjetouibai évanouie.

« Quand je revins à moi, j'éiais dans le salon de notre maison, entourée de toute ma famille.

« Los regards qu'on jetait sur moi étaient tous empreints d'une faroiudie sévérité.

« Mon fi'ère seul .me regardait avec quelque bonté.

«.Je n'étais pas remise encore dans ma raison, que mon frère me dit presque avec douceur :

« — Henriette, es-tu coupable?

« Ah ! malheur, malheur et malédiction sur ceux qui parlent aux eœurs innocents un langage qui suppose le crime ou le vice!

« Ces mots : Es-tu coupable? avaient sans doute pour ma famille un autre sens que pour moi, car la réponse que j(> leur lis eut aussi une signification que je n'ai comprise que plus tard.

« Pauvre enfant qui aimais, mais qui aimais encore comme un enfant! je ne pensais qu'à celui qu'on allait chasser, et je répondis à cette terrible question :" Es-tu coupable? par ces mots :

« — Grâce, grâce pour Léon !

« — Malheureuse! s'écria mon père en se levant.

« — Ùh ! lleinrlette ! me .dit Ilortense tout ba.s.

« Mon pèie, que ma mère avait peine à contenir, poussait do sour.les maJédicliions.

« Je restai stupéfaite. J'avais-iaoonsoiencedemafaute, car j'avais

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désobéi au vœu de ma famille ; mais j'avais aussi celle de mon innocence.

« Sans savoir ce qu'étaient les crimes de l'amour, je comprenais bien que je n'avais pas oublié tous mes devoirs.

« Je me levai donc aussi à mon tour, et m'adressant avec l'orce à mon père, je répondis :

« — Vous m'avez demandé si j'étais coupable ; coupable, de quel crime ? coupable d'aimer M. Lannois, c'est vrai ; coupable de le lui avoir dit, c'est vrai; coupable d'avouer qu'il m'aime, c'est vrai. S'il y a des crimes au delà de ceux-ci, je les ignore.

« Aussitôt je sortis du salon, mécontente envers tous de ce que je n'avais trouvé que des visages sévères et accusateurs lorsque le bonlipur de ma vie venait d'être brisé, désespérée en moi seule de la profondeur de peine où je me sentais tomber, comprenant parla douleur cet amour que j'avais compris par la joie : amour immense, amour qui était le centre de ma vie, ou qui la tuci'a ou me rendra folle si on l'en arrache!

« Cependant la colère se mêlait à mon désespoir. N'avoir pas trouvé un mot de pitié dans tout ce monde (jui m'entourait et qui était heureux, cela m'irritait.

« J'accusais autant que j'étais accusée, lorsqu'un incident inouï vint pousser ce sentiment au dernier degré de violence.

« J'ouvre la porte de ma chambre, et je vois Félix devant mon secrétaire ouvert, Félix fouillant les tiroirs, examinant mes papiers.

« Je poussai un oi'i d'horreur et de mépris.

« — Qu'y a-t-il ? s'écria mon frère, qui m'avait suivie avec sa feiiuue.

« — Un laquais qm force les meubles, m'écriai-je dans la fureur de mon indignation.

« — Henriette! s'écria Félix, ;\ qui la violence de mon injure ne laissa pas le temps de rougir de son infâme action.

« — Sortez, lui dis-je, soitez de chez moi ; je vous chasse de celle chambre.

« \ ma voix, à mon asiu'ct, mon frère et sa femme restèrent

inininliilcs sur le seuil de nui porte.

« Leur rougciii' attesta à Félix qu'ils ('taiont honteux poiii' lui de ce qu'il vouait de taire.

« El puis la colère avait du me prêter un accent bien souvrraiu, car le capitaine sortit sans prononcer une parole, la iiàlciir sur W; front, la rage dans les yeux.

« Le regard que nous échangeâmes alors portait notre destinée fl t lus deux : ma haine et mon mépris éternels pour lui; sa vengeance et sa haine éternelles pour Léon et pour moi.

« A peine Félix fut-il sorti, que je fermai ma porte, et que je pus l'entendre dire à mon frère :

« — Je n'ai pas trouvé une preuve.

« Une preuve! Une preuve de quoi? de mon amour? il n'en était pas besoin ! je l'avouais, je le proclamais. C'étaient donc des i reu vos de mon déshonneur? De mon déshonneur!

«Oh! vous qui lisez ce misérable récit, n'oubliez pas sui' ([uel livre il est écrit ; comprenez par ([uel eUVoyable calcul il a été laissé, après beaucoup d'autres, à côte de ma solitude.

« D'abord c'a été des pages moins horribles, d'abord un livre ([ui s'appelait Faiiblas, puis d'autres, beaucoup d'autres, corrupteurs Hssis au chevet de mon cercueil pour y infecter mon âme, et dont quelques pages ont sali mes regards jusqu'au moment où j'ai entrevu ce qu'ils voulaient dire.

« Aujourd'hui, je sais quelles preuves Félix cherchait, je sais ce que voulait dire ce mot déshonneur! Mais alors, Dieu le sait, la virginité de ma pensée était aussi pure que celle de mon corps, et cet amour, dont ils me faisaient une honte, était un ange du ciel aux ailes blanches, qui n'avait pas encore touché la terre.

« Cependant, tout me disait que l'accusation de ma famille ne s'arrêterait pas où s'était arrêtée ma faute et, dans l'irritation où la sévérité des uns et l'audace insultante de l'autre m'avaient plongée, je cherchais cette faute ; je regrettais de ne pas l'avoir commise; j'enviais aux miens, et à Félix surtout, la consolation qu'ils éprouveraient à me savoir innocente ; je leur donnerais donc une joie pour une pudeur qu'ils ne m'avaient pas même supposée !

« Cet état de colère et de fièvre était trop violent, il se calma bientôt, et la douleur vint me soulager.

« Je perdais Léon; je le perdais soudainement, sans lui dire adieu, sans lui rien jurer, sans que nous nous fussions dit : Souffrons et espérons., C'était affreux!

« Plusieurs fois je voulus descendra pour voir mon père, mon frère, Hortense, pour leur dire que j'étais innocente, pour leur demander de ne pas laisser partir Léon ou de me permettre de le voir : j'étais folle de douleur coiDme je l'avais été décolère.

« D'autres fois aussi je voulais sortir et aller au hasard dans la maison, dans le, parc, pour le rencontrer, pour le voir, de loin.

« Je ne l'eusse pas fait assurément: arrêtée à la première lîiarche de l'escalier qu'il me fallait descendre, j'aurais reculé, je le sens, je le jure.

« -Mais dans un moment où cette idée s'était tout à fait emparée de moi, je voulus sortir, ma, porte éiait fermée! fermée en dehors par eux !

« Oh! que Dieu leur pardonne mon crime! mais ils m'y ont poussée de tout leur pouvoir.

« Quoi! pour une douleur innocente, je n'avais pas trouvé une consolation; pour une douleur q,ui pouvait devenir coupable, pas un conseil, pas:un appel à ma tendresse pour "eux, pas une prière de ne pas les iiiflliger, pas même un ordre de respecter leur nom !

« Un verrou! un verrou! comme sur un coupable endurci! une prison comme sur une fille condamnée!

« Oh! oui, mon Dieu, ils méritaient mon crime, et, du loïKi de mon riiàtiment, je ne puis encore en avoir le n^pentir; ils me perdirent.

« Prisonnière du côté de ma porte, j'ouvris ma fenêlre.

« Ils n'avaient pas encore emprisonné mes regards et, malgré eux, je vis Léon, mais Léon qui partait,, Léon à cheval qui passait au bout,(lu chemin qui s'étendait devant moi.

« Ainsi, l'fixil pour lui, la luison paur moi : tout cela en une heure ! Les bourreaux vxjjit moins vite.

«iJe lue saisi ce (jui l'eût eiui|Mirlé.iloi-s. de mon désespoir on de mmi indignation, mais louS(dcu.\. auiaient eu le uiêuie résultat; je

LES MKMornr.s nr iii.\1!I,e ir.i

me sorais jotôo par cette l'encti'e, si un >^'}^.ue de Léon ne m'eût ilit :

EsfHM'c!

« J'csiH-rai. je lo regardai résoliimont s'éloif^iior, l)ien décidée h lutter contre tous et dél'endi-c mon Invahour par tous les moyens.

« A peine avais-je perdu de vue celui ([ui s'éloignait ainsi, que j'entendis ouvrir les verrous qui me tenaient enfermée; on merciiduit la liberté parce qu'on avait cru qu'elle était protégée maiiilinant par l'absence de celui que j'aimais.

« Je refusai leur liberté. Oh ! la mienne ne m'eût conduite qu'à de vaines espérances; Je n'eusse pas revu Léon si on eût laissé mes pas libres d'aller le trouver.

« Ils n'avaient compris cela, ils ne- comprirent pas non plus pourquoi je m'obstinai ù ne pas descendre; et sûrs qu'ils étaient de num innocence, car j'ai su depuis que les nobles protostations de Léon les avaient éclairés, sûrs de mon innocence, ils ne revinrent pas à moi me consoler de leurs soupçons; ils me laissèrent sous la tlétrissure d'une accusation d'infamie, parce que Félix leuj' disait qu'il ne fallait pas céder à une passion de jeune fille, à une colère d'enfant.

« Je restai donc avec cette pensée qu'ils me croyaient coupable ; rassurés sur mon honneur, ils dédaignèrent de me rassurer sur leuripardon.

« Peut-être j'aurais dû aller l'implorer; mais demander pardon, c'était une justice pour Félix et je ne le pouvais pas.

« Oh ! j'ai bien accompli dans toutes leurs forces les deux grandes liassions du cœur des femmes, l'amour et l'aversion.

« J'aimais Léon jusqu'à mourir pour lui, et je; serais morte pour ne pas donner une joie à luion bourreau.

« Bientôt cependant vint l'heure des repas. On pouvait me faire appeler, on me tint en pénitence. J'étais si jeune !

« Us oubliaient que j'aimais et que l'amour est la suprême croissance du cœur.

« Je ris de leur châtiment. Personne uo veut donc se souvenir? et Hoi'tensei qui à seixe ans avait épousé mon frère, ne voulait donc pas se rappeler qu'elle était femme et mère à un Age où elle me laissait traitei' comme un enfant capricieux?

« On vint cependant chez moi; une servante se présenta pour me servir; j'allais la renvoyer, lorsqu'elle me glissa furtivement un papier dans la main. Quelques mots étaient tracés au crayon :

« Je pars, mais je reviendrai ce soir. Il faut que je vous parle, il « faut que nous soyons sauvés. A dix heures, je serai à la petite « poi'te du parc ; y serez-vous? j'attends. »

« Par un hasard étrange, jamais je n'avais .vu l'écriture de Léon. Cette lettre n'était pas signée; cependant je ne doutai pas un moment qu'elle ne fût de lui, et je répondis au bas de ce billet : « Oui. »

« Et je le remis à la servante.

« Je dois l'avouer : cette action qui a décidé de ma vie, je la fis sans réflexion.

« Cette servante était devant moi ; Léon attendait ; et j'avais besoin de voir Léon, non pas pour son amour dans ce moment, non, je le jure, mais pour lui dire ce' que je deviendrais, pour lui demander ce qu'il comptait faire. C'était comme un conseil à tenir pour notre avenir, au moment d'une catastrophe.

« Mon billet parti, je compris que c'était un rendez-vous que je venais de donner ; et pourtant ce n'était pas ce qu'on appelle un rendez-vous d'amour.

« La veille de ce jour Léon me l'eût demandé à genoux, je l'aurais refusé.

« Ce jour-là, je lui eusse fait dire de venir s'il ne m'avait devancée. Nous avions déjà le malheur comme sauvegarde.

« Une autre crainte vint m'agiter: c'était peut-être un piège que Félix m'avait tendu ! Mais à ([uoi bon? à me faire commettre une faute? eh bien ! j'y étais décidée et, sur le salut de mon àme, (lui est ma seule espérance dans mon désespoir, cette faute que je coiimicttais n'était qu'une désobéissance de plus, une révolte contre Félix, un moyen de tenter de lui échapper; l'amour y était oulilié et, s'il m'avait fallu écrire d'avance tout ce qui eût dû se dire dans cet entrelien, le mot« Je t'aime » y eût été à peine \n-ononcé et on n'y eût trouvé (pie des l'ésolutions de faire intcM'veiiir la famille de Léon et di' llccliir la mienne.

)) Oui. je le jure encore, je n'avais aucune iilee d'un amour cou-

Je tombai à ses pieds (Page 166.)

pable, je calculais ce qui me restait de chance de ne pas mourir, je ne savais pas que j'allais hasarder d'autres dangers.

« Le temps se passa ainsi et, la nuit venue, j'attendis sans terreur le moment oii j'allais m'écliapper de ma chaml)re.

20 I.ivR.

« Seulement alors un frisson me prit ; de vagues images d'une fille séduite, qui fuit la maison paternelle, me passèrent devant les yeux comme des fantômes, pendant que je descendais l'escalier qui criait sous mes pas. *

« J'avais entrevu des tableaux où cela était représenté, et ils se dessinaient dans Tombre en prenant ma figure.

« Plus instruite que je ne l'étais, j'aurais peut-être reculé devant ces sombres avertissements; mais j'avais contre moi la pureté de mon âme et l'ignorance de mes sens.

« Pauvre enfant que j'étais! toute ma vie s'était portée au cœur, et je ne comprenais pas que le cœur pût être déshonoré.

« Je traversai le jardin, j'arrivai à la porte du parc, je l'ouvris: Léon était là. Il entra, il me prit la main ; c'étais la première fois qu'il me touchait. Je n'éprouvai aucune émotion, tant j'étais troublée !

„ Viens, me dit-il, viens dans ce pavillon ; là nous serons à l'abri de toute rencontre ; le capitaine peut errer dans le parc, viens.

« Je suivis Léon, car j'avais peur de Félix.

«Nous entrâmes dans le pavillon, au milieu d'une obscurité complète.

« Léon me fit asseoir sur un canapé et se plaça près de moi. Si j'avais parlé la première, le mot que j'eusse prononcé eût été celui-ci :

« — Et maintenant, qu'allons-nous devenir? »

« Ce fut Léon qui me parla. 11 semblait avoir oublié notre malheur, lui, car il me dit :

(( Oh ! que voilà longtemps, Henriette, que je mourais du besoin de te parler ! Depuis six mois que je t'uime, depuis six mois que ton regard me brûle et me ravit, ne pas t'avoir rencontrée une fois, ne pas t'avoir dit mes tortures, c'était un Imou hori'ible malheur!

« Ces paroles, l'accent dont elles furent prononcées, me troublèrent et me firent peur. Je n'étais pas venue pour qu'il me dit qu'il m'aimait : je le savais si bien! je l'aimais tant!

« Pour la première fois qu'il me dit librement ses pensées, nos

LES ^^^MOIltF,^; DU DIAIU.K 155

cœurs ne se trouvèrent point d'acronl. M'aimail-il donc moins que je ne l'aimais, puisqu'il avait besoin de me le dire? Je ne lis point ces réflexions.

'( — Léon, c'est ce qui nous arrive qui est un malheur.

« — Non, me dit-il en baissant la voix; non, si tu m'aimes comme je t'aime. Je pars, car il le faut ; mais je reviendrai bientôt. La fortune de mon père est immense ; sa tendresse pour moi n'a pas de bornes ; je lui dirai tout, ot il reviendra avec moi demander ta main ; ils n'oseront me la refuser.

« — En ètes-vous sûr?

« — Oui, je suis sûr de l'obtenir, si je puis être sur que tu te conserves à moi.

« — Léon, lui dis-je en lui prenant la main, je vous jure que, dussé-je mourir, nul autre que vous ne sera mon mari.

« — Il serra mes mains et, m'attirant vers lui, il un; dit:

« —Oh ! tu m'aimes donc, Henriette!... tu m'aimes... lu seras à moi, tu me le jures?

« Je venais de le lui dire de moi-même. Il me sembla qu'après, la manière dont il venait de me le demander, je ne devais plus lui répondre.

«Puis, il s'élevait en moi un trouble étrange. Mon cœur se serrait à me faire mal ou se dilatait à m'étouiïer ; je sentais mes mains trembler dans celles de Léon, mon corps frissonner, ma respiration haleter ; et lui, il me disait en m'attirant toujours près de lui :

« — Tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes ?

« Un trouble inouï me monta du cœur à la tète; il me sembla que ma pensée s'en allait, qu'un vertige me prenait et allait me faire tomber.

« Je répondis d'une voix que j'arrachai avec effort de ma poitrine :

« — Laissez-moi... laissez-moi.

■' Il ne tint compte de ma terreur et me prit dans ses bras. Je le repoussai sans le comprendre.

« — Non, lui dis-je, non !

« — Tu m'aimes, et tu seras à moi, reprit-il, à moi, mon Henriette bien-aimée, à moi alors, à moi maintenant, et je croirai à ton

amour, et je croirai que tu m'aimes comme je t'aime, que ta vie m'appartient comme la mienne est à toi ?

« — Oui, lui dis-je, je vous l'ai juré ; je serai à vous, Léon, Léon, n'est-ce pas assez ?

« — Pourquoi me repousser ainsi ? reprit-il en se servant de sa force pour tenir mes mains captives, et je sentis ses lèvres sur les miennes.

« Je me levai tremblante, éperdue.

« — Non, non, non ! lui dis-je, refusant à mon trouble pUilùt qu'à ses désirs ; car, j'en jure Dieu, j'ignorais ce qu'il me dcmar.dait.

« — Ilfnriette ! Henriette! reprit-il.

« — Ali ! m'écriai-je en exprimant un sentiment inouï d'épouvante, Léon, Léon, vous ne m'aimez pas.

« Et je me pris à pleurer.

« — Oh ! qu'as-tu dit, Henriette ? s"écria-t-il tristement en me ramenant près de lui. Je ne t'aime pas! et pour cet amour ccpendut j'ai supporté six mois l'insolence de cet homme à qui tu dois appartenir pour ne pas élever un obstacle de sang entre nous, je ne l'ai pas tué, cet homme, qui a osé me dire que tu serais à lui !

« — Jamais !

« — Jamais, dis-tu? mais il reste, et moi je pars, et toute ta famille sera autour de toi, qui te suppliera, qui te menacera, qui te dira que je ne t'aimais pas, qui te parlera contre moi. Et qui sait, peutêtre, si, dans un jour de doute, de terreur et de faiblesse, tu ne succomberas pas, tu ne me trahiras pas ?

« — Léon, jamais !

« — Oh ! tu es trop forte contre mon amour pour ne pas ôtre faible contre leur haine.

« — Léon, grâce et pitié, je l'aime.

„ H(mriette, mais tu ne sens donc pas ton cœur qui bout, la léte (jui s'égare? Oh ! lu ne m'aimes donc pas comme je t'aime?

« Et je sentais ce qu'il me disait : mon cieur bouillonnait, je frissonnais de tout mon être ; ma pensée, ma raison s'égaraient.

« J'étais dans ses bras ; son haleine brûlait mon visage, ses lèvres

relrouvÎTciit les miennes et, (juoiijue la nuit fut profonde, je fermais les yeux.

« Je me laissais entraîner vers un crime que j'ignorais, mais qu'il me semblait que je ne devais pas voir; je n'étais pas évanouie, mais j'étais dans les mains de Léon comme un corps inerte.

« Un anéantissement douloureux du corps et de l'esprit me livrait à lui sans défense, il eût pu me tuer sans que j'en éprouvasse do douleur. Je ne sentais plus rien ; il étreignit vainement ce corps sans âme, il chercha vainement un battement de mon cœur, il appela vainement un mot de ma bouche : je me sentais mourir, voilà tout.

« Et j'é.tais coupable déshonorée et flétrie que je ne savais pourquoi j'étais coupable, déshonorée et flétrie !

« Ce fut le cri de son bonheur qui m'éveilla de cet engourdissement ; je voulus le repousser et le maudire, mais ma parole demeura étouffée sous ses lèvres, et mes larmes se perdirent dans ses baisers.

« J'étais à lui ! je pleurai : je venais de perdre une illusion, je venais d'apprendre ce que les hommes appellent le bonheur. Le bonheur ! est-ce donc la profanation de l'amour?

« Pauvre ange déchu, je venais de tomber du ciel. Car j'étais un ange, moi ; car si j'eusse été une femme seulement, une femme comme tant d'autres, ou j'aurais résisté, ou j'aurais été heureuse aussi ; mais j'ignorais l'amour des hommes, et j'y succombai.

« Cependant le délire de la joie de Léon me calma, et je laissai mon âme redescendre jusqu'à lui, lorsqu'à genoux devant moi il me dit :

« — Ah ! merci, âme de ma vie ! Tu m'appartiens maintenant comme l'enfant à la mère. Maintenant ils me donneront ta main, ou nous mourrons ensemble. Henriette, Henriette, dis-moi que tu me pardonnes.

« Je crus comprendre son ivresse ; il venait d'être sûr que je l'aimais. Oh ! misérable gage d'amour que l'honneur d'une femme ! Je renfermai mon remords, je ne voulus rien retenir de la félicité que je venais de lui donner.

«Ce fut alors, alors seulement, qu'il me parla d'avenir et de projets ; je le laissai dire. :,.■,;•

« Je n'avais plus qu'à me confier à lui, j'avais perdu le droit de lui donner un conseil, de lui demander une espérance ; je n'avais plus de souci à prendre de moi ; il avait voulu ma vie, je la lui avais donnée, je sentais qu'il en était seul responsable.

« Nous nous quittâmes alors: il partit, je rentrai chez moi. Ce fut une nuit de larmes suivie d'un jour d'affreuses tortures.

« Oh! peut-on s'imaginer une plus horrible peine? Le secours qui eût pu me sauver me vient quand j'étais perdue.

« Hortense, mon père, ma mère, alarmés de mon obstination à rester chez moi, vinrent le matin dans ma chambre, et là ils me dirent que la jalousie de Félix les avait égarés, qu'ils savaient que je n'étais coupable que d'amour, qu'on me pardonnait, qu'on me laissait la liberté de pleurer, de souffrir, et qu'on espérait que le besoin de rendre la paix et le bonheur à ma famille m'aiderait à combattre cette passion plus imprudente que coupable.

« Le lendemain, mon Dieu ! le lendemain, mon père, un vieillard, ma mère si vertueuse, ma sœur si bonne, mon frère si juste, assemblés autour de mon lit, me disaient cela avec des larmes dans les yeux et de l'indulgence dans la voix, et je ne leur ai pas crié :

« — Insensés et bourreaux, il est trop tard, vous avez laissé tomber votre enfant dans la fange, et vous venez lui tendre la main; je n'en ai plus besoin !

« Je ne leur ai pas dit cela. Je ne fis que pleurer et me toixlre sous leurs consolations; ils crurent que j'allais mourir et me laissèrent seule.

« Oh! dans ce moment, oui, si j'avais su où retrouver Léon, je me serais échappée de notre maison, je serais allée à lui, et je lui aurais dit :

« — Tu m'as voulue, prends-moi donc tout entière ; donne-moi un toit, une famille, du pain, un nom, car j'ai honte du nom de ma famille, du toit, du pain que j'ai: tout cela, je le vole impudt'iiiment, tout cola n'est plus à moi. je l'ai renié.

« La maliidie me sauva liu désespoir, la fièvre me prit et me fini vingt juins durant. Oiiî^ihI «'lie ni(> (initia, je n'avais plus de foive

LES MÉMOIPES DU DI.VBLE irO

que pour être lâche, je n'avais plus de courage que pour mentir et trembler.

« Je ne redevins digne de vivre que lorsqu'un sentiment inouï, un sentiment plus fort, plus saint, plus ineffable que l'amour, vint me retremper le cœur : j'étais mère, je le devinai avant de le sentir. Avant que les signes accoutumés de la grossesse fussent venus m'avertir de mon état, je ne sajs quelle intuition de mes entrailles me cria que je n'avais plus le droit de mourir.

« Ce n'était cependant qu'un vague sentiment d'espérance (pii me prenait ainsi dans mes heures de solitude.

« Je ne sais pourquoi je regardais avec une curiosité nouvelle les enfants de ma sœur. Je me remettais en mémoire leur visage et leurs cris aux premiers jours de leur naissance. Je les prenais avec amour sur mes genoux, je les y berçais en cherchant à me rappeler les chansons de leurs nourrices.

« Puis, un soir, comme j'étais à genoux dans ma chambre, priant Dieu dans toute la ferveur du désespoir, lui demandant de détourner de moi le malheur que je pressentais, lui promettant en mon âme de racheter ma faute par une vie de pénitence et de vertu, je senlis une autre vie s'agiter dans la mienne.

« 0 grâce du Seigneur, qui avez mis tant d'amour dans le cœur des fennnes, vous en avez mis encore plus dans leurs entrailles !

« Misérable fdle perdue que j'étais, je ne puis dire de quel cri iramourje saluai cet être vivant en moi pour devenir le témoin irrécusable de mon crime; je ne puis dire ce que je me sentis de saints devoirs à remplir envers cette créature qui ne pouvait naître que pour me déshonorer ou me tuer.

« Ce furent ces devoirs qui me rappelèrent à la vie en m'anachant à l'horrible abattement auquel je me laissai aller.

« Depuis deux mois que Léon était parti, je n'avais point de ses nouvelles et l'on évitait de me parler de lui, quoique je devinasse à certains chucholcments que mon sort était sans cesse en discussion parmi ceux de ma famille.

« Je m'étais préparée à ce qui m'arrivait, je savais qu'on me cacherait toutes les démarches de Léon jusqu'à ce qu'il eût triom-

plié des obstacles qui nous séparaient ; j'étais patiente parce que j'avais foi en lui.

« Mais quand je ne fus plus seule, quand je dus craindre pour deux existences frappées du môme malheur, mes angoisses devinrent affreuses, mes inquiétudes dévorèrent mon sommeil, et je cherchai à percer le mystère qui m'entourait.

« Un mois entier se passa ainsi, un mois sans que rien m'avertît que les intentions de ma famille fussent changées à mon égard. J'étais au milieu d'elle comme une jeune fille triste d'im fol amour et à qui on laisse par pitié la liberté de sa tristesse.

« On était afïectueux avec moi, on allait au-devant de mes désirs quand le hasard me faisait prononcer un mot qui avait l'air d'un désir; mais on ne venait pas à mon cœur.

« Ni ma mère, ni mon père, ni Hortenso ne se approchaient jamais de moi pour me tendre la main, en me disant que je devais avoir autre chose dans le cœur qu'une passion d'enfant, pour souf- •frir ce que je souffrais.

« Cette position, à laquelle je m'étais soumise parce que je ne m'en étais par aperçue, me devint alors insupportable.

« Que faisait Léon? ComnuMit n'avait-il pas trouvé un moyen de m'avertir de ses démarches? Comment moi-même ne l'avais-je pas prévenu de ma position?

« tout cela me donna l'agitation du malheur, après que j'en avais subi l'accablement.

« La servante qui m'avait remis la lettre de Léon m'évitait et semblait craindre la responsabilité d'une intelligence avec moi.

« J'appris un jour qu'un mot de pitié qui lui était échappé lui avait valu la menace de la chasser.

« — Pauvre demoiselle ! avait-elle dit, elle leur mourra dans les mains sans qu'ils s'en aperçoivent.

« Quand cette femme disait cela, elle avait raison : oui, je serais morte si l'on m'avait laissée mourir; mais on a voulu me tuer, vl je me suis défendue; j'ai résisté, je résiste encore. Combien cela durera-t-il ?

« Cependant le temps se passait, et rien ne venait m'avertir que je n'étais pas abandonnée.

Il élail près d'atteindre lleiii-ieUe. P.ige 173.)

« Oh ! quels jours et quelles nuits de tortures, quels effrois soudains, cl ([uelles lentes et profondes terreurs 1

« Si un mot sans intention venait heurter par hasard à ma position, je me sentais défaillir ; puis, dans ma solitude, je me figurais

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