‹ Les mémoires du Président KrügerChapitre 1 sur 18 · JEUNESSE & VIE PRIVÉE · texte numérisé non relu

JEUNESSE & VIE PRIVÉE

MES souvenirs remontent à peu près à l'époque où je pouvais avoir neuf ans et où mes parents, ainsi que mes oncles, Gert et Theunis Krüger, décidèrent de quitter le pays où j'étais venu au monde. Nous avions habité jusqu'alors le district de Colesberg, sur le territoire du Cap. C'est là que je naquis le lo octobre i825, troisième enfant de Gaspar Jan Hendrick Krüger (i) dont la femme était une demoiselle Steijn, fille de Douw Steijn, de la ferme de Bulhoek près du Zuurberg (colonie du Cap). Mes parents, simples paysans, m'élevèrent en paysan comme eux, c'est-à-dire que je fus, dès la prime enfance, com-

(i) Le Président a déclaré que ses ancêtres étaient Allemands. Mais il ne sait rien de précis sur leur origine, sinon que le fondateur de la souche africaine avait épousé une Française et dut s'expatrier pour des questions de religion.

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mis à la garde des troupeaux et aux menues besognes agricoles. A part ce fait qu'une vieille femme prédit à ma mère que j'aurais une destinée plus brillante que celle de son propre fils, un certain Johannes Paulus, je ne vois rien qui aurait pu me faire supposer en ce temps-là que Dieu me réservait une mission spéciale.

Le premier grand événement de ma vie fut notre exode du Cap, notre « Trek ». J'étais trop jeune alors pour comprendre ce que signifiait ce mot devenu historique. Tout ce que je me rappelle, c'est que mes parents racontaient alors qu'ils émigraient, à l'exemple de la plupart des Boërs du Cap, parce que les Anglais leur avaient vendu des esclaves, puis, ayant encaissé le prix de cette transaction, avaient rendu la liberté à ces esclaves, non sans offrir à leurs maîtres des indemnités payables en Angleterre par l'entremise d'agences financières. Or, les frais occasionnés par ce mode de remboursement dépassaient, dans bien des cas, la somme à toucher, de sorte que quantité de Boërs préférèrent renoncer à une compensation aussi dérisoire.

Mais en même temps ils jugeaient que la colonie anglaise devenait inhabitable pour eux. D'autant que d'autres iniquités se produisaient journellement, celle-ci entre toutes : ayant, d'un commun accord avec les soldats anglais, pourchassé des tribus cafres qui avaient

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razzié leurs troupeaux, et réussi à reprendre leur bien, ils se heurtaient aux ordres d'un général anglais qui mettait l'embargo sur le bétail repris et le déclarait butin de guerre, déclaration qui interdisait aux Boërs d'y toucher avant que l'administration eût prélevé les frais de l'expédition militaire.

Une telle exaction atteignait l'ensemble des Bcërs d'autant plus profondément que, selon une tradition toute pastorale, chaque enfant recevait de très bonne heure un certain nombre de brebis, de bœufs ou de chevaux qu'il soignait lui-même et auxquels il s'attachait tout particulièrement. On juge de l'animosité suscitée parmi les Boërs jeunes et vieux à la pensée que ces présents sacrés étaient, eux aussi, compris dans le butin de guerre qui devait, en grande partie, se transformer en primes de campagne pour les « habits rouges. »

Tels furent donc les motifs qui décidèrent mes parents à abandonner leur foyer et à émigrer vers les contrées sauvages et inexplorées du Nord. Ils emmenaient avec eux tout le personnel de la ferme (20 personnes), plus environ 3o.ooo moutons d'Afrique et une centaine de chevaux et de bœufs, dont une bonne partie obtenue en échange de l'abandon de leurs biens immobiliers.

En mai i835, nous franchissions le fleuve Orange. Là mon père vendit à un boucher 3. 000 de ses moutons, à

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raison de i dikk^ton par tête (monnaie ancienne et qui valait 3 francs environ), et nous nous remîmes en route pour les rives du fleuve Caledon où nous séjournâmes quelque temps. Mon rôle à moi, pendant ces étapes, consistait à surveiller les troupeaux et à maintenir leur cohésion (i). C'était au reste la tâche commune à tous les enfants des trekk^rs, puisque les domestiques noirs commis autrefois à la garde du bétail boër avaient refusé de quitter le Cap.

D'autres Burghers émigrants qui avaient fait route avec nous, s'arrêtèrent également au fleuve Caledon. Mais le gros des trekk^rs n'arriva que l'année suivante (j836) sous la conduite d'Hendrik Potgieter qui groupa alors tous les Burghers campés dans la contrée. Ce groupement donna lieu à une sorte de diète ou d'assemblée qui vota une Constitution, ou tout au moins un ensemble de lois sommaires auxquelles tous les trekk^rs devaient adhérer et se soumettre. La règle suprême demeurait, bien entendu, la parole de

()) A cette occasion rapportons une jolie anecdote dont l'authenticité nous a été garantie. Un lord anglais avait obtenu une audience du Président, et comme la personne qui l'introduisait ne semblait pas faire un cas suffisant de ses titres multiples, il la pria d'énumérer au Président, l'une après l'autre, toutes ses qualités officielles. Krüger d'abord ne broncha pas, mais à la fin, voyant que l'énumération n'en finissait plus, il dit à l'introducteur : u Dites à ce monsieur que moi je suis le fils d'un paysan et que j'ai gardé les troupeaux. » Ce mot a été confirmé par la personne qui présentait le lord anglais, un grand distillateur de Zwartcop, près de Pretoria. (]\ote du Traducteur).

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Dieu. La dignité de commandant — c'était la plus haute qu'on eût instituée — fut conférée à Potgieter. Parmi les obligations imposées à tous indistinctement, figurait celle interdisant aux trekk^rs d'employer la violence pour s'emparer de la moindre parcelle de territoire cafre, et celle qui prohibait l'esclavage.

La diète close, on se remit en route à travers l'Orange sans faire le moindre mal à la plus faible même des tribus cantonnées dans ce pays. La plus grande partie des trekk^rs devaient s'établir dans la région comprise entre les fleuves Yet et Vaal, après avoir échangé leur bétail contre des territoires incultes appartenant aux divers chefs noirs.

Mais quand les premiers émigrants arrivèrent au fleuve Vaal où, disséminés par petits groupes, ils se disposaient à installer leurs campements, ils furent attaqués à l'improviste et sans la moindre provocation par le chef Zoulou Sélikats (i) qui régnait alors sur toute la région située à l'ouest des monts Draken et Lebombo, c'est-à-dire sur toutes les tribus Matabélés qui l'occupaient. Ce Sélikats traitait ses sujets comme des chiens, dont il leur donnait aussi le nom. Quand une bande de vautours venait à s'abattre dans le voisinage de son kraal, vite il faisait égorger quelques vieillards des deux sexes et jetait les débris de leurs cadavres à

(i) On dit aussi « Moselikats », « Selkats » et « Moslekats ».

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ces oiseaux de proie qu'il appelait ses enfants. Bref il était la terreur de tous les noirs des environs.

Or donc, Sélikats avait appris que des hommes au visage blanc arrivant du sud s'apprêtaient à envahir ses domaines, et il avait envoyé contre eux quelques milliers de ses guerriers chargés de les exterminer. Le convoi des trekk^rs, éparpillé sur une assez grande étendue le long des rives des fleuves Rhinocéros et Waal, à cause des besoins du pacage, n'eut pas le temps de se rassembler pour résister au choc, et fut taillé en pièces.

Les Matabélés prirent quelques jours pour célébrer leur victoire, et mettre en sûreté dans leurs montagnes le bétail conquis sur les Boërs, puis, ayant rassemblé des forces imposantes, ils assaillirent de nouveau les trekk^rs, à Wechtkop dans l'Orange. Mais ceux-ci qui avaient pour chef un nommé Sarel Telliers, s'étaient fortement retranchés derrière leurs chariots accouplés et, bien qu'ils ne fussent qu'une trentaine, repoussèrent les Zoulous en leur infligeant des pertes sérieuses. Il faut dire que les femmes, et même les enfants des Boërs contribuèrent à ce résultat, en se rendant utiles chacun à sa façon. Les femmes fondaient des balles, chargeaient les fusils, quelques-unes même firent le coup de feu et s'en tirèrent à merveille.

Les Zoulous se dédommagèrent de leur défaite en

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s'emparant de tout le bétail qui errait aux alentours du retranchement boër. Ils enlevèrent même une demidouzaine d'enfants blancs dont on n'entendit jamais plus parler. Mais ils ne jouirent pas longtemps de leur victoire, car le gros des trekk^rs, commandé par Potgieter, s'élança à leur poursuite, et les rejoignit près du fleuve Marico. Ils avaient Dieu pour eux et cette fois il leur donna la victoire. Ils poursuivirent l'ennemi jusque dans ses repaires les plus éloignés, et prirent ensuite possession du pays dans les formes légales. Une partie du bétail aussi fut reprise, puis les Boërs regagnèrent leur laager, regrettant toutefois de n'avoir pu châtier Sélikats lui-même.

Les Boërs cependant commençaient à se préoccuper de l'avenir du pays dont ils prenaient lentement possession, et d'aucuns déjà songeaient à lui créer des débouchés maritimes et des relations avec les nations d'outre-mer. Quelques-uns se fixèrent dans ce but en Natalie où, tout en poursuivant leurs acquisitions territoriales, ils essayèrent de négocier aussi celle du port de Durban. Mais ce projet échoua et, dans le même temps, les trekk^rs du Natal subissaient une nouvelle et cruelle épreuve : le massacre de Piet Retief et de ses trekk^rs, attirés dans un guet-apens par le chef noir Dingaan. Ce douloureux événement anéantit les espérances des émigrants fixés dans la région. Beaucoup

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d'entre eux, dont mon père, retournèrent vers les contrées situées entre les frontières actuelles de l'Orange et du Transvaal. Mes parents se fixèrent au pied du Liebenberg, dans l'Etat libre d'aujourd'hui, une région que les opérations de Kitchener contre Dewet ont rendue célèbre .

En 1 839, un nouveau commando boër passa le Vaal pour tenter encore une fois de mettre Sélikats à la raison, car celui-ci continuait de piller et de ravager le pays. Je fis partie de cette expédition. Arrivé à Wonderfontein (dans l'actuel district de Potchefstroom) Potgieter donna l'ordre de disposer les wagons (1) en camp retranché, et s'élança lui-même avec un commando de cavalerie à la poursuite de Sélikats qui fuyait devant nous. Tout le pays était à feu et à sang. A Büffel shoeck, dans les monts Magalie, près du fleuve Olifant, Potgieter rencontra le chef noir Magato, le même qui, plus tard, se fixa dans les environs de Rustenburg, et dont il sera souvent question par la suite.

Potgieter lui ayant demandé où était Sélikats, apprit de lui que le redoutable Zoulou venait de passer la rivière Crocodile.

En même temps Magato conta qu'il s'était enfui à la

(1) Les Boërs possèdent tous un ou plusieurs wagons recouverts de toile et qui, traînés par des boeufs ou des chevaux, leur servent de moyen de locomotion habituel. {Tiole du traducteur.)

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faveur de la nuit, et qu'il se cachait à présent dans la montagne avec une suite peu nombreuse, par crainte des bandes que Sélikats avait laissées dans sa ville noire.

L'expédition était manquée, Sélikats échappait une fois de plus, et quant à la ville noire, amplement fortifiée, elle était imprenable pour l'instant. Le commando regagna donc les campements du Vaal. Mais dès l'année suivante (1840), Potgieter se remit en campagne avec un nouveau commando dont je faisais partie et se dirigea droit sur la ville indigène qu'il prit d'assaut. Les noirs furent mis en déroute et on retrouva dans leur Kraal une quantité d'objets ayant appartenu à des trekk^rs égorgés par Sélikats.

Au cours de cette expédition, Potgieter apprit, par le chef Mamagali, que d'autres bandes de Sélikats s'étaient montrées dans le district de Waterberg. 11 conduisit ses troupes à marche forcée vers la région désignée où, trouvant le Vaal occupé par un camp de Cafres, il engagea aussitôt la bataille. Mais dès le premier contact il se trouva qu'il y avait eu erreur. Ce n'étaient pas des Zoulous que nous avions devant nous, mais v.^s Cafres rouges (Rooi) que la peur seule avait contraints de se joindre aux hordes de Sélikats. L'erreur reconnue, Potgieter aussitôt cessa le combat. Mamagali, qui avait été la cause de cette méprise, fut arrêté, traduit devant un conseil de guerre, et condamné à six mois de

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prison. 11 s'en serait certainement tiré à moins bon compte s'il n'avait pu invoquer pour excuse ce fait qu'ayant toujours vu les Cafres rouges marcher sur le sentier de la guerre avec Sélikats il les avait nécessairement pris pour des Zoulous.

Les émigrants avaient enfin une nouvelle patrie et commençaient à jouir d'une relative sécurité. Aussi bien l'existence incertaine et agitée qu'ils avaient menée jusqu'alors devait-elle finir par leur peser. Ils aspiraient à la tranquillité, à une vie régulière leur permettant de s'occuper de l'éducation de leurs enfants, de les envoyer à l'école et à l'église, ce qui avait été impossible jusqu'alors pour la raison bien simple qu'on n'avait pu édifier ni église, ni école. Cela n'empêchait pas, d'ailleurs, qu'on s'occupât des enfants dans la mesure du possible, car les Boërs savaient qu'ils se trouvaient dans un pays où le temps perdu ne se rattrape guère et où la stagnation de la jeune génération suffirait à compromettre l'existence et la durée de la race même. Aussi apprenait-on à chaque enfant à lire et à écrire, et l 'instruisaiton dans la parole de Dieu.

Après chaque repas, les enfants, assis autour de la table, étaient tenus de lire à tour de rôle un passage des Écritures Saintes et de le réciter ensuite de mémoire, puis de copier quelques cantiques pieux ; c'était la coutume

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quotidienne dans toutes les familles boërs à moins d'un cas de force majeure.

C'est de cette façon là aussi que mon père m'apprit l'histoire biblique sur laquelle il m'interrogeait le soir. Je recevais de plus quelques leçons d'un professeur nommé Tielman Roos, mais celui-ci ne pouvait exercer son professorat que par intermittences, de sorte que mes leçons mises bout à bout ne représenteraient pas plus de trois mois d'enseignement. Quand le « Trek » arrivait à une étape de quelque durée on construisait une hutte avec du jonc et des hautes herbes : c'était le bâtiment scolaire pour les enfants des frekk^rs, et telle fut en effet notre école tout le long de l'exode jusqu'aux monts Magalie où mon père se fixa.

Quand j'eus atteint ma seizième année, j'obtins le droit, commun à tous les membres adultes de notre peuple, de me choisir deux fermes, l'une pour les pacages, l'autre pour le dépôt des récoltes. Je demeurais alors à Waterkloof où je me mariai en 1842, avec une demoiselle Maria du Plessies, originaire de la région située au sud du Vaal (1). Le mariage fut célébré à

( I ) Au cours d'un voyage entrepris pour voir sa fiancée, le jeune Krüger trouva les eaux du Vaal si considérablement grossies que le fleuve n'était plus navigable. Mais le danger était lettre morte pour lui puisqu'il s'agissait de celle qu'il aimait. Il se dévêtit, noua ses vêtements sur son dos et poussa ses chevaux dans les eaux torrentueuses où cent fois il risqua la mort. Heureusement pour lui ses fiançailles ne durèrent pas assez longtemps pour lui permettre de renouveler cet exploit.

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Potchefstroom qui, à cette époque, venait d'éclore à peine (i).

En 1845, après une période de repos bien gagné, un nouvel exode eut lieu vers le Nord dans le but de coloniser le pays acquis. Une portion de territoire fut adjugée à chacun des participants. L'année d'avant, déjà, une commission où figurait mon père s'était rendue à Delagoa-bay pour s'entendre avec le Portugal sur la délimitation des deux pays limitrophes; un accord était intervenu aux termes duquel la crête des monts Lebombo formerait la frontière entre les colonies portugaises et le pays des émigrants boërs.

Mon père et les autres membres de ma famille faisaient partie de ce convoi que j'accompagnai en qualité de vice-veldkornett. Nous marchâmes vers le Nord jusqu'à l'actuel district de Lydenburg où nous fondâmes la ville d'Ohrigstad. Mais nous ne devions pas y séjourner longtemps. La fièvre, les maladies qui décimaient le bétail, et mille autres adversités nous déterminèrent à retourner aux monts Magalie où je me fixai définitive-

(1) D'après ce que Krüger vient de nous dire des églises et des écoles, on conçoit qu'il ne pouvait guère être question d'un mariage religieux. Les Boërs de cette époque étaient obligés de tout tirer d'eux-mêmes, sacrements, instruction et le reste. Comme cela s'est renouvelé durant la dernière guerre ils se voyaient contraints parfois de s'improviser pasteurs ou officiers de l'état civil pour bénir ou légaliser une union. De là, sans doute, le penchant naturel du Boër, si religieux, par ailleurs, pour le mariage civil qui nous semble, à nous autres, une conquête de l'esprit moderne sur les vieux préjugés. (J^ote du traducteur).

ment et où j'acquis, par troc, plusieurs fermes nouvelles.

L'année suivante, malheureusement, devait m'être funeste. Je perdis tout ensemble ma femme et l'enfant à qui elle avait donné le jour. Toutefois Dieu m'accorda une nouvelle compagne dans la personne de Gésina- Suzanna-Frederike- Wilhelmina du Plessies. De ce mariage naquirent seize enfants dont neuf fils et sept filles. Trois de mes fils seulement et cinq de mes filles sont encore en vie.

Le premier souci des colons consistait, comme de juste, à se procurer la main-d'œuvre qui leur était nécessaire, et à enrôler dans ce but les indigènes du pays. Mais ce n'était pas facile, car les Cafres, ceux mêmes qui ne demandent pas mieux que de travailler, ont généralement un désir qui prime tous les autres, celui de tromper leur maître. De plus leur orgueil devient intolérable sitôt qu'ils pensent avoir acquis quelque talent. Cette disposition fâcheuse des indigènes nous imposait une lutte constante contre leurs penchants innés, lutte qui d'ailleurs avait ses côtés comiques.

Je me souviens qu'une fois, aux environs du jour de l'an, je chargeai un Cafre de ma ferme de Waterkloof d'aller demander quelques raisins secs à ma mère qui résidait dans une ferme voisine (mon père était mort en 1 852). Ma mère m'envoya environ 5 ou 6 livres de raisins accompagnés d'un court billet explicatif que le Cafre,

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d'ailleurs, me remit très fidèlement. Je vis, d'après ce billet, que mon Cafre m'avait filouté, car une bonne moitié des raisins manquaient à l'appel. Je lui demandai comment il avait pu se permettre de manger mes provisions, et, lui montrant le billet : « Cette lettre, lui dis-je, me prouve que tu m'as trompé. » — « Bas, repli qua-t-il {Bas signifie monsieur) la lettre ment ; elle ne peut pas m'avoir vu manger les raisins, car je l'ai mise sous une grosse pierre et je suis allé m'asseoir ensuite derrière un rocher. » Quand je lui eus démontré toutefois que la lettre était au courant de son méfait, il finit par avouer, encore que la chose ne lui parût pas très claire. Voici un autre trait non moins intéressant. J 'avais à ma ferme de Boeckenhoutfontein un Cafre chrétien du nom d'Avril. Comme il était très fidèle, je lui confiais volontiers cette ferme située dans le district de Rustenburg. Obligé de m'absenter un hiver pour conduire mon bétail à Saulspoort, je m'avisai de lui enseigner une sorte d'écriture idéographique, afin qu'il pût correspondre avec moi d'une façon rudimentaire. « Je veux t'apprendre à lire une lettre », lui dis-je, et, prenant une feuille de papier, j'y traçai une série de traits d'inégale longueur. « Les traits les plus longs, dis-je, représentent des melons, les moyens représentent des coings, et les plus courts des citrons. Tu m'enverras de chaque sorte de ces fruits, autant que ma prochaine lettre contiendra de

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traits longs ou courts. Tu remettras au porteur une lettre où tu traceras toi-même le nombre de traits nécessaires pour me renseigner exactement sur ton envoi, et tu fermeras la lettre soigneusement. »

Le Cafre ne manqua pas de tirer vanité de la nouvelle science qu'il estimait avoir acquise, et se crut dès lors infiniment supérieur à ses congénères. Je n'avais même pas eu besoin de lui recommander le secret au sujet de notre éventuelle correspondance, il ne se fût pas trahi pour un empire.

Le moment venu de mettre son intelligence à l'épreuve, je lui expédiai de Saulspoort deux messagers noirs à qui je dis simplement : « Remettez cette lettre à Avril, il vous donnera ce qui est indiqué dans son contenu. » Quand ils revinrent avec une lettre de mon Cafre, je leur dis : « Donnez-moi cette lettre qu'Avril a écrite, pour que je voie si vous ne m'avez pas trompé. » Les deux messagers restèrent muets de stupéfaction, et la science d'Avril, dès lors, excita tout ensemble leur admiration et leur envie. A plusieurs lieues à la ronde, on s'entretenait parmi les Cafres de cet étonnant Avril qui, si subitement, avait appris à lire et à écrire.

En ce temps-là, il n'y avait point encore de missionnaires dans notre pays, mais les serviteurs noirs étaient fréquemment visités par un Cafre chrétien du nom de David qui cherchait à leur inculquer des notions reli-

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gieuses. Or, quand ce David vint à visiter les Cafres de ma contrée pour leur apprendre à lire la Bible, ils s'y refusèrent, disant : « Pourquoi devons-nous d'abord apprendre à lire dans ce livre, puis encore nous tourmenter à apprendre à écrire ce que nous savons lire, tandis que le Cafre de Paul Krüger sait lire et écrire sans rien connaître de ton livre, et sans jamais rien avoir appris? » Là-dessus, David étant venu me conter sa peine, je me vis forcé de lui dévoiler mon secret, pour lui permettre de triompher de la mauvaise volonté de ses catéchumènes. Avril ne me pardonna jamais cette indiscrétion, car de ce jour-là, il déclina beaucoup dans l'admiration de ses camarades.

Dès les premières années de la colonisation, et même déjà du temps du grand Trek, le devoir s'était imposé à nous de purger le pays acquis, de tous les fauves et animaux de proie qui, jusqu'alors, avaient impunément régné sur le Veld, à côté des tribus sauvages autochtones. 11 ne se passait guère de jour sans que nos troupeaux n'eussent à subir les attaques de ces néfastes voisins et nous subissions de grosses pertes du fait de leurs rapines. Chaque Boër était donc personnellement intéressé à collaborer à cette mission commune, et la jeune génération elle-même qui s'adonnait à la chasse par plaisir et par goût des aventures, tenait à honneur de contribuer à rendre le pays habitable.

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