‹ Les mémoires du Président KrügerChapitre 2 sur 18 · AVENTURES DE CHASSE · texte numérisé non relu

AVENTURES DE CHASSE

JL m'est naturellement difficile de préciser aujourd'hui le nombre des animaux sauvages qui furent mes victimes. Ils sont trop, en ce qui concerne tout au moins les lions, buffles, antilopes et autres fauves, et d'ailleurs, il y a près de cinquante ans que je n'ai pris part à aucune expédition cynégétique, de sorte qu'une foule d'épisodes me sont sortis de la mémoire. Approximativement, j'estime avoir tiré entre trente et quarante éléphants et cinq hippopotames ; plus cinq lions que j'ai tués seul, sans auxiliaire. Généralement, je ne partais à la chasse qu'avec de bons chevaux et un compagnon unique. Mais pour les grandes expéditions je me faisais volontiers escorter de deux ou trois chariots de paysans pauvres à qui j'abandonnais les animaux abattus.

Mon premier lion

•^'EST en 1839 que j'ai tiré mon premier lion. J'avais ^^ alors 14 ans. Mes troupeaux paissaient sur les bords du fleuve Rhinocéros, dans l'Etat libre, quand un lion se mit à décimer le bétail. Nous partîmes six à sa recherche; j'étais le septième à la vérité, mais je ne comptais pas. Nous formions deux groupes et chevauchions trois de front, le second groupe à une assez

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grande distance, en arrière du premier. Quand nous rencontrâmes le lion, il nous avait déjà aperçus et s'apprêtait à fondre sur nous. Les trois aînés que j'accompagnais, mon père, mon oncle et mon frère, lièrent rapidement les chevaux entre eux après les avoir tournés de façon à ce qu'ils ne vissent point le fauve — c'est la précaution habituelle que nous prenons dans ces sortes de rencontres, parce que la vue du lion effraie les chevaux et les détermine à s'enfuir.

Mes aînés avaient choisi leurs postes. Je restai assis derrière les chevaux, c'est-à-dire face au lion, ma carabine épaulée, prêt à faire feu. Arrivé non loin de moi, l'animal se rasa pour bondir, son bond visant les chevaux selon toute apparence. Je tirai au moment où il s'élançait et fus assez heureux pour le blesser mortellement. Son corps faillit même rouler sur moi. Mes compagnons étaient accourus à mon secours, mais leur intervention était inutile. Le lion, une bête de forte taille, n'était plus qu'une dépouille sans vie.

Le coup de feu avait fait se replier sur nous les trois autres chasseurs. Groupés tous les six autour du lion, ils commentaient l'épisode. Un certain Hugo s'était agenouillé et penché sur la bête afin de mesurer ses dents, extraordinai rement longues. M 'étant approché à mon tour, je marchai par inadvertance sur le ventre du fauve qui exhala aussitôt un rugissement si formi-

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dable que le dit Hugo, effrayé, tomba à la renverse. Les autres chasseurs se tordaient de rire ; car tout le monde, chez nous, sait qu'un lion mort à qui on appuie sur le ventre, peu de temps après qu'il a été tiré, pousse une sorte de rugissement, tout comme s'il était vivant. C'est tout uniment l'air resté dans ses flancs qui, s'échappant par la gueule, en raison de la pression exercée, produit ce rugissement artificiel. Hugo, bien entendu, était au courant de cette particularité, mais il n'y avait pas songé et avait honte maintenant de sa peur. Furieux, il se précipita sur moi, dans l'intention de me battre, mais les autres intervinrent et lui firent comprendre que j'avais agi par pure inexpérience et non en mauvais plaisant.

Autres rencontres avec des lions

|E tuai mon deuxième lion derrière les monts Magalie. ** Mon oncle Theunis Krüger et moi nous étions à la poursuite d'un troupeau d'antilopes quand, mon cheval faiblissant, je restai en arrière. Je marchais au pas, absorbé dans quelque rêverie, lorsque tout à coup, relevant la tête, je me trouvai en présence d'une bande de lions. Fuir avec un cheval épuisé, il n'y fallait pas songer. Un des lions, soudain, se détacha du groupe et se dirigea vers moi. Je le laissai approcher jusqu'à vingt pas et le visai à la tête. La balle dut le traverser de part

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en part, car il tomba, essaya de se relever, de se traîner vers les siens tandis que je rechargeais mon fusil ; mais il retomba presque aussitôt. 11 était mort. Encouragé par ce succès, je m'attaquai au reste de la bande, mais en vain. Les fauves regagnèrent la montagne où je ne pouvais songer à les poursuivre.

Quelques années plus tard, dans les mêmes parages, j'eus encore une rencontre avec des lions qui nous avaient dérobé du bétail. Ils se sauvèrent à notre approche et se réfugièrent dans la même montagne. Je me mis à leur poursuite et réussis à en tuer deux, tandis que mes camarades, moins agiles, s'en revinrent bredouilles.

Je tirai mon cinquième lion dans le district de Lydenburg, près du fleuve Olifant. J'avais cette fois emmené un excellent chien de chasse très fidèle qui me suivait partout et dépistait les fauves jusque dans la brousse. Quand il eut découvert le lion, il tomba en arrêt, donna de la voix, tandis que le fauve, de son côté, rugissait avec fureur. Dès que le chien m'eut aperçu, il s'écarta pour ne pas gêner mes mouvements. Le lion allait bondir sur moi, lorsque, au moment où il s'élançait, le chien l'assaillit par derrière, de sorte qu'il ne me fut pas difficile de lui octroyer un coup mortel. Ce fut le cinquième lion que je tuai tout seul. J'en ai tué bien d'autres au cours d'expéditions collectives.

Sous LA CORNE d'uN RHINOCÉROS

•>>'est pendant la campagne contre Sélikats, tandis que ^^ nous faisions des reconnaissances à cheval, que je tirai mon premier rhinocéros. Mon oncle Theunis Kruger m'ayant permis de tirer le premier, je fus assez heureux pour abattre l'animal d'un seul ^->up de fusil.

Une autre chasse au rhinocéros que j't.itrepris avec mon beau-frère Theunissen, mon fidèle compagnon de chasse, fut marquée par des péripéties presque tragiques. Je dois dire au préalable qu'il était rigoureusement convenu que nous aurions le droit réciproque de nous rosser d'importance, au cas où l'un ou l'autre commettrait quelque imprudence néfaste ou laisserait, par lâcheté, échapper un animal blessé. Le malheur voulut que, ce matin-là, mon fusil habituel ne fût pas en état de servir. Je dus en emporter un autre à double coup, d'une force de projection très limitée. Je savais, par conséquent, qu'avec cette arme, un coup tiré sur un rhinocéros resterait sans effet si je ne l'atteignais à la place où son cuir est le moins épais.

Nous ne tardâmes pas à rencontrer trois rhinocéros, un mâle et deux femelles de l'espèce Zwartharnoster, une des plus dangereuses. J'abandonnai la poursuite des deux femelles à Theunissen en lui recommandant de ne pas les perdre de vue, et je me chargeai du mâle. Un

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temps de galop et j'arrivai à la hauteur de mon rhinocéros. Je sautai à terre, en choisissant ma place de façon à ce que la bête fût forcée de passer à dix pas de moi, et me fournît ainsi une excellente occasion de la toucher à un endroit vulnérable. C'est ce qui arriva, et mon premier coup de fusil se trouva être mortel.

Je me remis en selle immédiatement et m'élançai dans la direction d'où partaient les coups de fusil de Theunissen car, la hauteur des herbes restreignant le champ de la vision, il était convenu qu'il tirerait de temps à autre pour me renseigner sur sa position. J'avais rechargé mon arme tout en galopant. Au moment où je le rejoignis, il envoyait sa seconde charge de poudre à une des deux femelles. Celle-ci s'arrêta net, mais l'autre prit la fuite et je m'élançai sur ses traces. Comme je passais devant mon compagnon, il me cria : « Ne mets pas pied à terre devant l'animal, je n'augure rien de bon de sa fureur. » Connaissant la prudence exagérée de Theunissen, je ne tins aucun compte de cet avis et, sautant à bas de mon cheval, je courus au-devant du rhinocéros. Dès qu'il m'eut aperçu, il fit une volte et fonça sur moi à l'improviste. Je le laissai approcher à trois ou quatre mètres et pressai la détente, mais la capsule rata. Il était trop tard pour tirer un second coup ; la bête arrivait sur moi et, bon gré mal gré, il me fallut détaler et chercher mon salut dans la fuite. Par malheur, je

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m'empêtrai dans un fourré d'épines qui me fit trébucher et tomber la face en avant. Je sentis la corne du rhinocéros me frôler le dos; son nez ensuite m'appuya contre le sol, et il s'apprêtait à me piétiner quand je réussis à me retourner et à lui loger une balle en plein cœur (car, en dépit du danger imminent, je n'avais pas abandonné mon fusil). 11 fit un bond et retomba mort à quelques mètres de moi.

Mon beau-frère Theunissen accourait à ce moment, persuadé que mon arme s'était déchargée au cours de la lutte et que je m'étais blessé, peut-être mortellement, mais quand il vit que je me relevais intact, il empoigna son sjambok (fouet pour les bœufs) et, me rappelant nos conventions, il tomba sur moi à bras raccourcis^ châtiant tout ensemble ma témérité et le peu de cas que j'avais fait de son avertissement. J'eus beau exciper de ma bonne foi, lui faire remarquer même que j'avais été suffisamment malmené par la bête pour avoir droit à une remise de la peine encourue, ce n'est qu'en me retranchant derrière un buisson d'épines que je pus me mettre à l'abri de ses coups. Ce fut d'ailleurs la première et la dernière occasion qu'il eut de me battre.

Chasses au buffle

'est dans un marais tout proche de l'endroit où j'avais tiré mes premiers éléphants que je tirai aussi mon

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premier buffle. On nous avait signalé dans la vallée un troupeau de buffles qui remontait la rivière. Je me mis à la tête d'un petit groupe de chasseurs et nous partîmes pour les traquer. Mais je n'avais pas plutôt mis pied à terre, que je fus assailli par une femelle qui s'était détachée du troupeau et galopait sur moi. Je la tirai à bonne distance et l'atteignis au défaut de l'épaule. Le coup du reste n'arrêta pas son élan, car elle me renversa et me passa sur le corps sans toutefois me piétiner. Nous la cernâmes ensuite dans le marais où elle s'était réfugiée, et la mîmes à mort.

J 'ai eu une autre affaire de buffles au bord de la rivière Bierkraal. Nous étions partis six à la chasse de ces animaux, à travers une jungle haute de quatre à cinq mètres |e m'y aventurai tout seul, en éclaireur. Grâce à l'épaisseur des herbes, je passai tout auprès d'une bande que je ne remarquai pas tout d'abord, puis je tombai à l'improviste sur une autre bande qui, probablement, ne se souciait pas d'être dérangée, car une des bêtes me prit aussitôt à partie. Pour mon bonheur, ses cornes étaient si écartées l'une de l'autre qu'à chaque coup qu'elles me portaient elles s'embarrassaient dans les ramures et les lianes, ce qui, non seulement amortissait leur choc, mais me dérobait à tout instant à la vue de l'animal. Je dus néanmoins opérer une retraite qui faillit

tourner mal, car elle me ramena tout auprès de la bande que je n'avais pas remarquée d'abord, et me fit donner en plein dans un buffle, dont mon approche inopinée dut contrarier les méditations, si j'en juge par la magistrale ruade qu'il me lança. Il ne réussit, somme toute, qu'à fendre ma tunique du haut en bas. Mes compagnons, arrêtés à quelque distance, avaient vu le pied de la bête qu'ils prirent pour ses cornes tant elle avait rué haut. J'en fus, d'ailleurs, quitte pour la peur.

Corps a corps épique

I 'eus une autre rencontre très désagréable avec un "^ buffle au Vleeschkraal, dans le district de Waterberg où je chassais, toujours avec mon beau-frère. J'avais tiré une femelle qui s'était réfugiée dans un épais fourré d'ajoncs. Comme je ne pouvais y pénétrer à cheval, j'abandonnai ma monture à mon beau-frère et m'élançai sur les traces du buffle, de peur de le perdre de vue. Mais, tandis que je m'imaginais encore le poursuivre, l'animal, un instant caché par les hautes herbes, faisait un crochet qui le ramenait droit sur moi. Je voulus tirer, mais mon fusil à briquet ne m'en donna pas le temps. Une reculade s'imposait. Sentant la bête sur mes talons, je fis quelques bonds précipités et tombai en plein dans un marais inaperçu. Le buffle s'y précipita à ma suite et ma position devint très critique, car je ne pouvais songer

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à me servir de mon fusil qui était tombé à l'eau. Le buffle pointa vers moi avec une telle violence que l'une de ses cornes resta fichée dans la vase, je saisis l'autre et tentai d'enfoncer la tttc de l'animal sous l'eau afin de l'asphyxier. Ce ne fut pas facile, car cette corne, toute visqueuse de bourbe, glissait sous mes doigts. Je dus employer les deux mains, peser sur la tête énorme avec toute l'énergie que me communiquait ma situation désespérée. Quand je sentis mes forces diminuer, je saisis d'une main mon couteau de chasse toujours fixé à ma ceinture. Malheureusement, mon autre main était trop faible pour maintenir l'animal, et la tête menaçante reparut aussitôt à la surface de l'eau, mais dans quel triste état! Mon adversaire bavait, à demi asphyxié, et aveuglé par la vase qui recouvrait ses orbites. D'un seul bond, je fus hors de l'eau et je me dissimulai dans un taillis proche, tandis que l'animal prenait la fuite dans une direction opposée. Quand il eut disparu, je me hâtai d'opérer le sauvetage de mon fusil. Couvert de vase et de boue, je faisais d'ailleurs aussi triste mine que mon buffle lui-même. Theunissen avait bien entendu un bruit de lutte, mais il ne put venir à mon secours, dans l'impossibilité de faire traverser le fourré à son cheval. Après un nettoyage sommaire, je me remis à la poursuite du reste du troupeau et fus assez heureux, cette fois, pour tuer un de ses membres.

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Chasses a l éléphant

[A première rencontre avec les éléphants, rencontre qui, d'ailleurs, se termina sans effusion de sang, se rattache à l'expédition contre Sélikats, qui, peu de temps auparavant, avait surpris et massacré un certain nombre des nôtres. De W^onderfontein, où nos convois stationnaient, je fus envoyé avec une forte patrouille pour reconnaître la position de l'ennemi. Au gué d'Olifant, dans le voisinage de Rustenburg, nous tombâmes sur un grand troupeau d'éléphants qui étaient en train de franchir le gué. Mon père les poursuivit, mais le commandant Potgieter l'empêcha de tirer, de peur de donner l'éveil à l'ennemi qui pouvait se trouver dans le voisinage. Ce fut tout pour cette fois, mais peu de temps après, je rencontrai un éléphant qui faillit mecoûterla vie. Adrien van Rensburg et moi nous étions partis à travers les jungles dans le but de tirer quelques-uns de ces pachydermes. Montant un cheval plein d'ardeur, j'avais quelque peu distancé mon camarade quand nous rencontrâmes une famille entière d'éléphants. Je partis au galop sans plus me préoccuper de Rensburg. Je pensais, avant tout, à calmer ma bête qui, autrement, ne m'eût pas laissé le loisir de tirer. Dans ma précipitation, je ne remarquai pas qu'au moment où je sautai à terre, un éléphant s'était écarté du groupe dans l'intention évi-

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dente de me prendre à revers. Mais van Rensburg avait tout vu et i] se mit à crier de toute la force de ses poumons pour m'avertir. C'est alors qu'en me retournant, je vis les hautes herbes s'agiter et livrer passage à l'animal. Mon premier mouvement fut de sauter en selle, mais il était trop tard; les ronces foulées par la bête m'en empêchèrent. Je rendis la liberté à mon cheval que je tenais par les rênes, et pris la fuite, poursuivi par l'éléphant qui barissait furieusement et battait le vide avec sa trompe, mais sans réussir à m'atteindre. Je puis dire réellement que, dans cette occurrence, je ne dus mon salut qu'à mon agilité qui me permit de distancer peu à peu l'animal et de me mettre tout au moins hors la portée de ses coups.

Les Cafres qui nous avaient accompagnés s'étaient arrêtés à une distance de i oo mètres environ, en avant de nous. Dès qu'ils comprirent ce qui se passait, ils prirent leurs jambes à leur cou et détalèrent dans la même direction que moi. La pensée me vint alors de rattraper un des Cafres, le moins agile naturellement, afin de donner le change à l'éléphant qui sans doute se précipiterait sur lui, auquel cas un simple bond de côté me permettrait de tirer la bête à bout portant, car je n'avais pas jeté mon rifie. Mais l'éléphant, sur ces entrefaites, s'était arrêté, soit qu'il fût fatigué, soit que la prudence lui eût conseillé de renoncer à ce jeu où il ne se sentait pas le

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plus fort. Au même moment, Rensburg arrivait à bride abattue et roulait avec son cheval dans une excavation qu'il n'avait pas aperçue. Cet incident déconcerta l'éléphant au point de le décider à prendre la fuite. « Tâche de rattraper mon cheval, dis-je à Rensburg qui s'était remis en selle, et ramène-le-moi. De mon côté, je vais m'élancer sur les traces du troupeau, de façon à ne pas le perdre de vue jusqu'à ce que tu m'aies rejoint. » Or, la femelle qui m'avait donné la chasse était suivie d'un petit qui trottait derrière elle. Je le suivis à la piste afin de retrouver la mère, ce que voyant, le petit éléphant se mit à pousser des cris de détresse qui, de nouveau, décidèrent sa mère à rebrousser chemin. Elle m'aperçut au moment oii je sautais dans un épais taillis dans lequel je pensais pouvoir attirer la plus jeune des deux bêtes. J'y rencontrai Rensburg qui me ramenait mon cheval et qui me cria : « Sortons d'ici, c'est plein de mouches tsé-tsé. » Je lui répondis : « Fais comme tu voudras, moi je reste, il me faut absolument une revanche. » Je ne pus, d'ailleurs, retrouver la femelle et son petit, mais j'assouvis ma vengeance sur deux autres éléphants rencontrés peu d'instants après et que je tuai net.

Ce fut mon cheval « Tempus », une bête de valeur, qui paya la rançon de cet exploit, car il avait été piqué par les mouches venimeuses et mourut d'étisie peu de temps après, au début de la saison des pluies.

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Fidélité d'un chien

yÄ u cours d'une grande chasse aux lions, j'eus une occa- ^^ sion d'apprécier le dévouement dont est susceptible la race canine. Nous avions avec nous toute une meute de chiens qui cernaient, avec des aboiements furieux, la bande de lions que nous venions de débusquer. Un seul de ces chiens s'obstina à rester à vingt pas de nous, refusant d'avancer en dépit de nos exhortations. 11 était trop peureux pour s'associer à ses congénères, mais aussi trop fidèle pour nous abandonner. Soudain, sur une brusque offensive des lions, la meute se disperse et se met à fuir dans toutes les directions. Alors, tandis qu'un des lions se décidait à nous attaquer nous-mêmes, notre chien peureux fut le seul qui resta à son poste. 11 tremblait et hurlait de terreur, n'attendant qu'un signal de son maître pour prendre la fuite avec lui, mais comme le maître ne reculait pas, il fit lui-même bonne contenance. Déjà le lion n'était plus qu'à dix pas de lui, quand un feu de file l'abattit sous les yeux même de notre chien peureux qui s'apprêtait à lui tenir tête. 11 avait failli mourir de terreur, mais il n'avait pas moins fait la preuve de sa fidélité.

Comment je perdis un pouce

I E me souviens aussi d'une excursion faite en 1 845, dans *^ le nord-est, avec ma femme et mes frères Douw et

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Theunis, et la femme du premier. Nous faisions une sieste dans le voisinage du kraal de Sekukuni au confluent du Spekboom et du Steelport (région nordouest du Transvaal). J'en profitai pour battre la brousse dans l'espoir de traquer quelque gibier. J'étais à cheval, le rifle à l'épaule. Au bout d'une heure environ de chevauchée, je débusquai un rhinocéros et le tirai. Mais je ne réussis qu'à le blesser et il prit la fuite à travers bois. Je sautai à bas de mon cheval mais sans m'en éloigner de plus de quatre à cinq pas, afin d'être prêt à me remettre en selle, au cas où le rhinocéros reviendrait sur moi, sans me donner le temps de recharger mon arme. Je pus, à la vérité, lui tirer un second coup, mais mon fusil éclata à l'endroit précisément où je le tenais avec la main gauche. Un morceau de mon pouce gauche gisait à terre, devant moi, avec la culasse et la gâchette, tandis que la crosse du fusil était tombée à mes pieds. Le rhinocéros, d'ailleurs, revenait à la charge, ne me laissant même pas le temps de déplorer cet accident. D'un bond, je fus en selle et piquai des deux, poursuivi par le rhinocéros blessé, jusqu'à la berge d'une petite rivière où une chute qu'il fit me débarrassa de lui. Le iour suivant, des gens de notre camp suivirent à rebours la piste tracée par mon cheval dans les hautes herbes et arrivèrent ainsi sur le théâtre de l'accident. Le rhinocéros était toujours là, dangereusement blessé,

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mais encore vivant. Ils retrouvèrent également les restes de mon rifle et le fragment de mon pouce.

Inutile de dire que ma main était dans un état lamentable. Elle pendait inerte au bout de mon bras, laissant voir, à la section du pouce, des chairs sanguinolentes où les muscles et les veines n'étaient plus qu'une bouillie sans nom. Bien entendu, j'avais saigné comme un mouton qu'on égorge, mais non sans avoir pris, tout en galopant, la précaution de nouer mon mouchoir autour de la plaie pour éviter de tacher la robe de mon cheval. Je trouvai ma femme et ma belle-sœur assises devant le feu auprès de notre voiture dételée, et pour ne pas trop les effrayer, je m'avançai vers elles en riant : « Tiens, s'écria ma belle-sœur, quel gibier nous rapportez-vous là? » Et elle indiquait du doigt ma main toujours enveloppée du mouchoir qui, complètement imprégné de sang, avait positivement l'air d'un morceau de viande crue. Je dis à ma femme de ne pas approcher mais de me donner simplement de quoi panser ma main légèrement blessée. Tandis qu'elle se dirigeait vers la voiture, je priai ma belle-sœur de commencer à défaire le bandage provisoire; elle vit mon pouce fracassé et devint presque aussi pâle que moi qui n'avais plus une goutte de sang dans les veines. Je m'appliquai force compresses à la térébenthine (c'est, à mon sens, le meilleur des spécifiques pour cautériser

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les plaies et arrêter l'hémorragie) puis j'envoyai mon plus jeune frère — à l'époque dont je parle il était en effet jeune encore ^ vers un campement voisin d'où il me rapporterait une nouvelle provision de ce baume. 11 en revint accompagné d'Hermanus Potgieter — le même qui, plus tard, fut si cruellement assassiné par les Cafres, — et de son frère. Tous deux, en apprenant l'accident dont je venais d'être victime s'étaient empressés d'accourir.

En apercevant ma main mutilée, Potgieter poussa un cri de terreur : « Non, cette blessure-là est trop affreuse, elle ne guérira jamais! » et il faillit s'évanouir. Mais son frère, pour me rassurer sans doute, déclara : « Peuh! j'ai vu des blessures plus hideuses dont la térébenthine a eu raison. »

Nous fîmes atteler afin de regagner notre campement, où des gens avisés me conseillèrent de faire appeler un médecin qui pratiquerait l'amputation de ma main. Mais je trouvais que c'était aller un peu vite en besogne, ne me sentant d'ailleurs nullement disposé à me laisser charcuter.

J'avais perdu la première phalange de mon pouce et la seule opération qui me paraissait urgente était l'ablation d'un fragment d'os devenu superflu, je pris mon couteau de poche afin de procéder immédiatement à cette résection, mais on me l'arracha des mains. Peu de temps

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après, toutefois, je réussis à m'emparer d'un autre couteau à l'aide duquel je tranchai le petit moignon superfétatif dans la mesure où cela me parut nécessaire.

J'avais saigné assez abondamment pour ne pas avoir à redouter une hémorragie dangereuse, mais je dois dire que l'opération n'en fut pas moins douloureuse. Privé, comme je l'étais, de tout anesthésique, je n'eus d'autre ressource que l'auto-suggestion, c'est-à-dire que je m'efforçai de me persuader que la main que je charcutais n'était pas la mienne.

La guéri son fut très longue. Les femmes saupoudraient le moignon de sucre en poudre et moi-même j'avais recours à mon couteau pour débrider la plaie, enlever le sang extravasé et la chair malade. Plus tard, malheureusement, la gangrène s'y mit. De tous les remèdes tentés alors, aucun ne se montra efficace. En attendant, la plaie prenait mauvaise tournure : des striures caractéristiques d'un ton violet-noir apparaissaient sur mon bras, s'étendant jusqu'à l'épaule. En désespoir de cause, on tua une gazelle, on lui ouvrit le ventre et je plongeai ma main dans ses entrailles fumantes. Ce remède de bonne femme, essentiellement boër, fit merveille, si bien que lorsqu'il fut question d'immoler une seconde gazelle, j'étais à peu près hors de danger. Néanmoins, il fallut bien au moins six mois encore pour assurer la complète guéri son de la plaie;

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mais avant qu'elle fût totalement cicatrisée, je repartais pour la chasse.

J'ajouterai simplement que j'attribue la vertu du remède ci-dessus mentionné à ce fait que les berges et le lit à sec du Spekboom, où les gazelles viennent paître, sont un vrai parterre de simples et de plantes médicinales de toutes sortes.

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