VI PRÉFACE
que viennent de nous donner les héritiers littéraires de Victor Hugo, sous le titre de Choses vues. Et nos contemporains immédiats écrivent aussi des Mé~ moires, dont la postérité seule pourra dire la valeur. Parmi tant de Mémoires, il est une oeuvre particulièrement considérable par son étendue, par l'abondance et la sûreté des renseignements qu'elle contient, par le génie enfin qui y éclate à toutes les pages. L'auteur de cette œuvre, l'un des plus grands seigneurs de la cour de Louis XIV et l'un des plus importants entre les conseillers du Régent, a été pendant plus de trente ans, de 1692 à 1723, dans la plus admirable situation à la cour pour tout voir et tout savoir; et, grâce à ses merveilleuses facultés d'observateur, il a pu profiter mieux que personne de cette situation. Et ce n'est point dans sa vieillesse, comme Joinville ou le cardinal de Retz, qu'il a songé à repasser en esprit les événements qu'il avait vus se dérouler pendant sa longue carrière. Non. Dès l'âge de dix-huit ans, c'est de sa part un dessein arrêté d'écrire l'histoire de son époque. Raconter est pour lui un besoin. Dès le lendemain de la bataille de Neerwinden (1693), il en envoie une relation à sa mère et à quelques amis. Tous les jours il observe
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pour noter; tous les soirs il note ce qu'il a observé. Rien n'échappe à sa curiosité; il s'informe de tout, il est curieux de tout, il tient registre de tout. Retiré de la cour dans sa vieillesse, il ne lui reste plus qu'à mettre en ordre les documents qu'il a amassés et à en composer une rédaction définitive. Ce vaste travail, il le fait avec une ardeur de jeune homme. 11 établit le texte entier de ses Mémoires , et cet énorme texte, qui forme treize forts volumes dans l'édition lapins compacte qu'on en ait donnée, il le recopie de sa main, d'un bout à l'autre. Çà et là, il écrit à la marge des sortes de titres qui peuvent servir à distribuer le récit en paragraphes ; mais d'ailleurs point de chapitres, point de divisions d'aucun genre. Il a, comme dit Sainte-Reuve, « l'haleine infatigable ». Il n'use point de ces temps d'arrêt dans la narration que le poète Rutilius compare aux bornes milliaires, dont la vue seule fait prendre patience au voyageur las. Tout le long de son interminable route, il ne sent nul besoin de se reposer ni de reposer son lecteur. Et il ne fait grâce d'aucun détail; les plus fastidieuses questions de généalogie et de préséance se développent chez lui, s'étendent à l'infini. Il est le plus implacable de tous les guides. Mais, quelque fatigue
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qu'on puisse avoir à le suivre, comme cette fatigue est compensée par l'intérêt qu'on y prend! Quels trésors, quelle mine inépuisable de renseignements de toute sorte, tous ou presque tous de première main, tous ou presque tous, grâce à la méthode suivie par l'auteur et à ces notations journalières sur lesquelles il a travaillé, exempte, autant que peut l'être une chose humaine, de confusions et de méprises ! Voyons, pour fixer tout à fait la valeur de ce livre unique, par quel homme avait été entraînée cette somme prodigieuse de documents, et par quel écrivain elle a été mise en œuvre.
Saint-Simon naquit, dans la nuit du 15 au 16 janvier 1675, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, de Claude de Rouvroy*, duc de Saint-Simon, pair de
L Claude de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1607-1693), d'abord page de Louis XIII, devint un des favoris du monarque, qui le fit grand louvetier, premier gentilhomme de la chambre, premier écuyer, gouverneur de Blaye, et enfin duc et pair (1633).