‹ Les mémoires (extraits);Chapitre 22 sur 64 · MORT DE RACINE · texte numérisé non relu

MORT DE RACINE

tomba sur la comédie. Le roi s'informa des pièces et des acteurs, et demanda à Racine pourquoi, à ce qu'il entendait dire, la comédie était si fort tombée de ce qu'il l'avait vue autrefois. Racine lui en donna plusieurs raisons, et conclut par celle qui, à son avis, y avait le plus de part, qui était que, faute d'auteurs et de bonnes pièces nouvelles, les comédiens en donnaient d'anciennes, et entre autres ces pièces de Scarron qui ne valaient rien et qui rebutaient tout le monde. A ce mot, la pauvre veuve rougit, non pas de la réputation du cul-de-jatte attaquée, mais d'entendre prononcer son nom, et devant le successeur. Le roi s'embarrassa; le silence qui se fit tout d'un coup réveilla le malheureux Racine, qui sentit le puits dans lequel sa funeste distraction le venait de précipiter. Il demeura le plus confondu des trois, sans plus oser lever les yeux ni ouvrir la bouche. Ce silence ne laissa pas de durer plus que quelques moments, tant la surprise fut dure et profonde. La fin fut que le roi renvoya Racine, disant qu'il allait travailler. Il sortit éperdu et gagna comme il put la chambre de Cavoye'. C'était son ami, il lui conta sa sottise. Elle fut telle, qu'il n'y avait point à la pouvoir raccommoder. Oncques^ depuis, le roi ni M""" de Maintenon ne parlèrent à Racine, ni même le regardèrent. Il en conçut un si profond chagrin, qu'il en tomba en

i. Le marquis de Cavoye (1640-1716), célèbre courtisan. C'est lui, ou peut-être Villeroy, que peint La Bruyère dans Ménippe, « l'oiseau paré de divers plumages ». {Du Mérite personnel.)

2. VonY jamais. Ce mot, alors très vieilli, est d'un emploi fréquent chez Sainl-Simon. On l'employait aussi dans le style marotique.

langueur, et ne vécut pas deux ans depuis. Il les mit bien à profit pour son salut. Il se fit enterrer à Port- Royal des Champs, avec les illustres habitants duquel il avait eu des liaisons dès sa jeunesse, que sa vie poétique avait même peu interrompues, quoiqu'elle fût bien éloignée de leur approbation. Le chevalier de Coishn s'y était fait porter aussi, auprès de son célèbre oncle, M. de Pontchâteau*. On ne saurait croire combien le roi fut piqué de ces deux sépultures ^

1. Un des solitaires de Port-Royal (1634-1690). Célèbre nous paraît aujourd'hui bien fort; mais tous les solitaires de Port-Royal étaient célèbres alors, et on se rappelle qu'Arnauld était communément nommé le Grand Arnauld.

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