LE ROI ET LA REINE D'ESPAGNE
Le premier coup d'œil, lorsque je fis ma première révérence au roi d'Espagne^ en arrivant, m'étonna si fort, que j'eus besoin de rappeler tous mes sens pour m'en remettre. Je n'aperçus nul vestige du duc d'Anjou, qu'il me fallut chercher dans son visage fort allongé, changé, et qui disait encore beaucoup moins que lorsqu'il était parti de France. Il était fort courbé, rapetissé, le menton en avant, fort éloigné de sa poitrine, les pieds tout droits, qui se touchaient, et se coupaient en marchant, quoiqu'il marchât vite et les genoux à plus d'un pied l'un de l'autre. Ce qu'il me fit l'honneur de me dire était bien dit, mais si l'un après l'autre, les paroles si traînées, l'air si niais, que j'en fus confondu. Un justaucorps, sans aucune sorte
1. Philippe V (1700-1746), pelil-fils de Louis XIV, nommé roi d'Espagne en vertu du testament de Charles II d'Autriche, commença la branche des Bourbons d'Espagne. Il avait épousé Marie de Savoie, dont parle ici Saint-Simon, et, à la mort de cette reine, Elisabeth de Parme.
Le duc d'Anjou, roi d'Esp
asue.