LE ROI ET LA REINE D'ESPAGNE
de dorure, d'une manière de bure brune, à cause de la ^chasse où il devait aller, ne relevait pas sa mine ni son maintien. Il portait une perruque nouée, jetée par derrière, et le cordon bleu par-dessus son justaucorps, toujours et en tout temps, et de façon qu'on ne distinguait pas sa Toison* qu'il portait au cou avec un cordon rouge, que sa cravate et son cordon bleu cachaient presque toujours. Je m'étendrai ailleurs sur ce monarque.
La reine, que je vis un quart d'heure après, ainsi qu'il a été rapporté plus haut, m'effraya par son visage marqué, couturé, défiguré à l'excès par la petite vérole; le vêtement espagnol d'alors pour les dames, entièrement différent de l'ancien, et de l'invention de la princesse des Ursins% est aussi favorable aux dames jeunes et bien faites, qu'il est fâcheux pour les autres dont l'âge et la taille laissent voir tous les défauts. La reine était faite au tour, maigre alors, bien taillée, assez pleine et fort blanche, ainsi que les bras et les mains; la taille dégagée, bien prise, les côtés longs, extrêmement fine et menue par le bas, un peu plus élevée que la médiocre ; avec un léger accent italien, parlait très bien français, en bons termes, choisis, et sans chercher, la voix et la pro-
1. Ordre de chevalerie institué par Philippe le Bon, duc de Bourgogne (1429), et dont la grande maîtrise passa par Charles-Quint aux rois d'Espagne.
2. Anne de la Trémouille, princesse des Ursins, dame de la cour de Louis XIV, accompagna en Espagne Marie de Savoie, femme de Philippe V, et prit à la cour d'Espagne un ascendant qu'elle perdit à la mort de la reine (1636-1722).
nonciation fort agréables. Une grâce charmante, continuelle, naturelle, sans la plus légère façon, accompagnait ses discours et sa contenance, et variait suivant qu'ils variaient. Elle joignait un air de bonté, même de politesse, avec justesse et mesure, souvent d'une aimable familiarité, à un air de grandeur et à une majesté qui ne la quittaient point. De ce mélange il résultait que, lorsqu'on avait l'honneur de la voir avec quelque privance, mais toujours en présence du roi, comme je le dirai ailleurs, on se trouvait à son aise avec elle, sans pouvoir oublier ce qu'elle était, et qu'on s'accoutumait promptement à son visage. En effet, après l'avoir un peu vue, on démêlait aisément qu'elle avait eu de la beauté et de l'agrément dont une petite vérole si cruelle n'avait pu effacer l'idée.
Pendant le séjour delà cour au Retiro*, le palais de Madrid était vide et je le voulus voir en détail. Je m'adressai pour cela à don Gaspard Giron ', qui voulut bien se donner la peine de me promener partout. C'est encore une description que je laisse aux voyageurs et à ceux qui ont traité localement de l'Espagne; mais j'en donnerai un morceau que je n'ai rencontré nulle part.
En nous promenant, je dis à don Gaspard que je craignais sa politesse et qu'elle ne me privât de ce que je désirais voir principalement. Le bon homme m'entendit bien, car il était spirituel et fin ; mais la galanterie espagnole lui fît faire le sourd. Il m'assura toujours qu'il ne me cacherait rien. « Je parie que si, seiior don Gaspard, lui dis-je : la prison de François I" '? — Eh! fi! fi! senor diiqiie, de quoi parlez-vous